‹ Histoire du Pape Grégoire VII et de son siècle, d'après les monuments originauxChapitre 13 sur 26 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ATénement de Henri IV. — Premier roi des Romains. — Régence d'Agnès. — Réaction contre l'autorité royale. — Turbulence des grands. — Élévation de Rodolphe de Souabe — Othon de Nordheim privé de son duché de Bavière. — Mission de Hildebrand auprès de Henri IV.— Élection de Nicolas II. — Hildebrand porté à la tête des affaires. — Concile deSutri et de Latran. — Canons sur l'élection des pontifes romains.— Empiétements des Normands. — Robert Guiscard devient feudataire du pape.— Nicolas soumet les grands de Rome. — Troubles de Milan. — Saint- At iald. — Mort du pape. — Conciliabule de Bàle et élection de l'antipape Cadaloiis. — Lettres de Pierre Damien. — Moeurs du temps. — Expédition de l'antipape Cadaloiis contre Rome. — Bataille du Mont-d'Or. — Anarchie de l'Italie. — Ascendant de Annon de Cologne dans les conseils du roi allemand , qui est soustrait à la tutelle de sa mère. — Calomnies répandues contre Agnès. — Mauvaise éducation de Henri.— Querelle entre l'abbé de Fulde et l'évéque de Hildesheim.— Retraite d'Agnès.

Le jeune Henri n'avait que cinq ans, et il tenait le sceptre ^ Mais sa mère Agnès prit en main les rênes du gouvernement^ : c'était une femme distinguée par son esprit et par la fermeté de son caractère ^, Dans son attitude calme, elle savait dé-

* Les auteurs ne sont pas d'accord sur ce point.

^ Cuncloriim jussu principum. Bruno.

^ Venerabilis millier, prudens, et industriae singularis. Chron. Hirsaiig. — En général, tous les monuments font l'éloge de cette femme.

tourner les orages, ou comprimer la fureur de ceux qui éclataient '. Grâce à son administration, elle conserva le royaume tran(|uille^, en même temps que son amour maternel veillait soigneusement sur l'éducation de son fils"\ La présence du pape exerça aussi une grande influence sur le caractère du jeune prince, tout en contribuant d'ailleurs à pacifier l'Empire '. Le pontife, après avoir

'Qu.Tîlantaarte periclitantisreipublicœstaliimtulalaest, ut nihil in ea tumiiUns, nihil simuUalis tanla* rei novitas generaret. Lamb.—VÀ\e gouverna avec sagesse et fermeté, disent \esAnnales saxonnes .h.sen^ln^A nn . . Bûior. i.v:» Ipsa non muliebriter sunima industria, non niitiore prudentia atque jiistitia, festa omnium quiele atque olio, avili paternique imperii liabenas quinque annos temperavit.

^ Anonymi Vita Henrici, inReuberi vêler, scripl.

^ Baron., Annal. Arnulf. Mediolau., m, 4.

■• Qui exinde compositis mediocriter, prout tune copia erat,regninegotiis(l.amb.,^««a/. 5'«.»o«., ann. 1057).Plurimumcontulit adfirmamentuni novi régis admodum pueri prsesenlia romani ponlificis.— Par sa médiation, les comtes Baudouin et Godefroi, jusque-là ennemis de l'Empire, furent réconciliés avec le roi à un concile tenu à Cologne. Que le pape ait eu une grande pari dans les affaires de l'Elat et même dans l'élection du nouveau monarque, c'est ce qui devient très-croyable, si ces paroles de Paul Bernried, c.60, sont vraies: i<^MQ(\v'\{\xlé\\\,permittente romano pontijîce* ».

* Un des faits qui honorent le plus les papes au moyen âge, c'est la noblesse et la justice avec lesquelles ils administraient les Etats des princes mineurs, dont la tutelle leur était conlice. Sans appuycisur l'exemple donné ici par Victor H, nous rappellerons au lecteur des traits non moins frappants dans la seule vie d'Innocent III, qui eut tant de rapports avec Grégoire VII, son illustre devancier. Jean-sans-Terre meurt en Angleterre au milieu d'une réprubatioD générale (1216), mais en laissant son fils au berceau à la garde du pontife romain. Ln étranger est au sein du royaume : Louis d'Ou* trenier, flla de Philippe-Auguste, voit tous les barons pour lui ; que

[1057] DU PAPE GREGOIRE Vil. 49

réglé une foule de choses de concert avec les princes et le clergé, s'en retourna en Italie, où il mourut peu de temps après.

Cependant les grands s'aperçurent bientôt quel bras puissant leur avait été enlevé par la mort de Henri III 5 ils s'étaient montrés dociles, parce qu'il le fallait; ils avaient gardé la paix, parce qu'ils redoutaient un bras victorieux. Mais le désir de se venger sur sa postérité, la honte d'être gouvernés par une femme', et, par-dessus tout, l'esprit de révolte qui les dominait, les portèrent à profiter de la jeunesse du souverain, pour mettre leurs volontés à la place du droit.

' Veriim cum poslea principibus non viderelur honeslinn nec lolerandum diutius, a miiliere imperiuni gubernari ronianum. Chion. Hirsaug., ann. 1056.

(levienc)ra l'orphelin royal? Innocent veille sur lui avec une tendresse paternelle, excommunie ses adversaires, lui suscite des partisans, et en peu de mois le roi enfant est solidement assis sur son trône. « C'était dans le même esprit, dit un historien, qu'il (le pape) » veillait.... jusque dans les pays les plus lointains, sur le sort des » orphelins royaux des légitimes héritiers de la couronne; qu'il )) sut maintenir dans leur droit et leur héritage les princes de » Norwége, de Pologne, d'Arménie (1199), les infantes de Portugal, » le jeune roi Ladislas de Hongrie, et jusqu'aux fils des ennemis de » l'Eglise, tels que Jacques d'Aragon, dont le père avait été tué en » combattant pour les hérétiques, et qui, captif dans l'armée ca- » thoHque, fut libéré par ordre d'Innocent ; tels encore que Fré- » déric II, l'unique héritier de la race impériale de Holienstaufen, » le rival le plus redoutable du saint Siège; mais qui, laissé or- » phelin à la garde d'Innocent, est élevé, instruit, défendu par lui » et maintenu dans son patrimoine avec une affection et un dé- » vouement non plus de tuteur, mais de père. » {Audley.)

T. Il, 4

:,0 VIE ET l^ONTIFICAT [1057]

La Saxe se souleva la première; là, les seigneurs tinrent conseil ' ; ils rappelaient tout ce qu'ils avaient souffert sous l'empereur, et tout ce qu'ils devaient souffrir sous son fils, qui paraissait vouloir suivre les traces de son père ^. Plusieurs étaient d'avis de détrôner le roi^. Cependant, tant qu'il leur manquait un chef, leur esprit turbulent n'avait rien d'arrêté. Mais il arriva que le comte Othon, frère naturel^ du margrave Guillaume % homme de génie et habile dans les affaires, ayant appris la mort de son frère, et voulant prendre possession de son héritage , revint de la Bohême , où il était relégué depuis longtemps. Les princes saxons lui donnèrent leur confiance; encouragé par eux, il conçut de hautes pensées, il voulut s'élever jusqu'au trône. Les grands favorisèrent ses prétentions, lui promirent fidélité, en lui offrant en même temps leur appui. On résolut donc de mettre à mort le jeune prince, dès que l'occasion se présenterait ''. Les parents de l'empereur, et tous ceux qui avaient à cœur les intérêts de l'Etat, prirent de leur côté la résolution

' De injurijs quibiis sub imperatore affecti fuerant. * Nc'C procul a fide aberat, filiiim in mores vitaïuque patris pedibus, ut aiunt, iUuiiiu esse. Lamh. ^ Le même qui avait combattu coolre les Luliciens. "» Matrimonio irapari, maire scilicetslavica nalus. "Jam a puero exulaveral. Lamb.

' Suivant Lambert, ann. 1057.

[1057] DU PAPE GRÉGOIRE VIL 5t

de se rendre avec le jeune Henri en Saxe, pour y étouffer la révolte et s'assurer de la soumission de ce pays.

Vers la fête de saint Pierre et de saint Paul, ils se rendirent à une assemblée à Mersebourg ', pour délibérer sur les affaires du royaume : les seigneurs saxons y étaient invités. Chaque prince y alla à la tête de ses troupes. Le comte Bruno ^ et Ecbert, tous deux cousins du roi et fils de Liudolf de Brunswick, rencontrèrent, près de Mindorf, sur la SaaF, l'armée d'Othon, qui marchait sur Mersebourg, Bruno et Othon nourrissaient l'un contre l'autre une haine alimentée autant par une inimitié personnelle que par des motifs politiques, lisse défièrent au combat% les deux armées en vinrent aux mains; des deux côtés régnait une égale audace, une égale fureur. Le combat resta longtemps indécis^; enfin Bruno et Othon se montrent à la tête de leurs troupes; enflammés de colère, ils se précipitent l'un sur l'autre avec une telle violence qu'ils tombent de cheval

• Ersenburg Lamb. ad ciirtem régis inMersburg. Annal. Saxon.

"^ Annal. Saxon., Anxi. 1057. Lambert l'appelle Brun.

' Patrueles régis.— Lambert: Filii Liudolfi de Brunswick, oncle du roi.— Aventinles appelle «rébus militaribus prsefecti. »

* Juxta \illam quse dicitur Nienthorp, secus fluvium Salicum.

'^ D'après Aventin^ Othon donna le premier : « Otho, signo dato, illos invadit ; nec illi pugnam detractant,

tous deux mortellcniont blessés ^ Quoique privées de leur chef, les deux armées continuèrent de combattre, sans que la victoire se déclarât'^. Ecbert était aussi grièvement blessé; mais, plus affligé encore de la mort de son frère Bruno, il se jeta en furieux au milieu des plus épais bataillons ennemis, et tua le fils du comte Bernard, encore à la fleur de l'âge, et pouvant à peine porter les armes ^. Son glaive terrible mit bientôt les autres en déroute 5 car ils résistaient plus mollement depuis la mort de leur chef. Ce combat rendit la tranquillité à la Saxe. Comme dans Othon on avait perdu la tête, les autres membres n'agirent plus '. Tant il est vrai que, pour le bien comme pour le mal, rien n'est plus utile qu'un chef autour duquel les autres membres se réunissent et exécutent ce qu'ils veulent et ce que veut leur chef \

Mais le feu n'était pas éteint en Saxe; il couvait sous la cendre pour se rallumer bientôt avec plus de vivacité ; car il y avait dans ce peuple une cer-

* Ancipiti fortvina, modo luic, modo ilhic inclinante. Aventin.

^ D'après Lambert et l'annaliste saxon.

' Anceps pugna.

* Aventin l'appelle « alterum hujiisce tumultus auclorem. »

"La quai cosa dimostra appunto l'inntililà d'nna mollitudine senza capo. Macchiav., Discorsi, i, c. 44. Maxime fort saffe.

taine rudesse de caractère et un esprit guerrier qui ne lui permettaient pas de supporter patiemment un échec, ni de l'oublier sans en avoir tiré une vengeance éclatante; chacun était avide de pillage, et porté à vivre aux dépens de ses voisins *. Dans la même année, un certain Frédéric et ses frères '^ suscitaient des troubles dans différentes parties de l'Allemagne : mais les grands de l'Empire surent bientôt les contenir dans le devoir. Dans d'autres contrées, on vit aussi des germes de troubles et de divisions. La Souabe était jusque-là gouvernée par Othon, margrave de Schweinfurt : il mourut ^\ et sur-le-champ Rudolf de Rheinfeld % fils du comte Cuno, entra en pos-

• Saxonum gens eU'erala, nenipe adhiiccruda carne vescunlur, finitimorum spoliis quccsluosa, vivere rapto more

veteriim Germanorum insueia obsequentes latrones

cognominati. Aventin.

2 L'annaliste saxon et la Chronique d'Ursperg s'expriment d'une manière aussi vague : « Tyrannidem in partibus Germanise exercuerunt. »

' Lambert place sa mort en 1058; il en est de même de la Chronique August. — Herrman, Contr., met le mariage de Rudolf en 1057 et 1059, les Annales saxonnes en 1057. La C^ro«i^«e d'Ursperg l'appelle « dux Suevorum. «

* Rinveldon. Son histoire est décrite dans le savant recueil de Gerbert, abbé de S. Biaise, sous le litre de: De Rudolpho suevico, comité de Rinfelden, duce, ^'^g^j deque ejus inlustri familia , etc. ;per Martinuni Gerbertum, monast. S. Blasii, in siha Nigra abhatem. Typis S. Blasianis, 1785. Ce iullui surtout qui illustra sa famille; auparavant elle ne portail »iuc le tilre de comte B.heinfeld.

session de son fief, à l'aide de l'impératrice Agnès. Celui-ci prit d'abord le titre de duc de Rheinfeld, qui était une partie de la Souabe. Pour attacher à l'Empire un aussi vaillant guerrier, Agnès le fiança à sa fille Malthide, jeune princesse dont l'éducation était confiée à Rumold, évè(|ue de Constance \ Mais, du vivant même d'Olhon, l'empereur Henri avait promis ce duché à Bertold de Zaringen, et lui avait même donné son anneau, afin qu'il pût s'en servir comme preuve de cette promesse. Après la mort de Henri et d'Othon, le comte apporta cet anneau à l'impératrice, et lui rappela l'engagement. Elle le reconnut; mais le fief avait déjà été donné à Rudolf. Bertold en fut fort mécontent. L'impératrice, qui connaissait sa bravoure et sa prudence, lui offrit, en compensation, la seigneurie de Carin- Ihie, qui se trouvait alors sans maître, parce que Cuno, duc de ce pays -, venait d'être tué dans une tentative contre ses propres sujets ^. Berlold

'D'après la Chronique d'Ursperg, p. 168, Rudolf paraît avoir enlevé Mathilde à l'évêque, et avoir alors obtenu d'Agnès le duché : « Mox post obitum imperatoris, filiam ejus Rumoldo Constantiam episcopo commendatam, utrum consilio raptaman dolo nescitur, uxorem duxil, receptam jam in graliam, eumdeni ducatum illi, causa filial, imperatrix dodit. « Lambert le raconte autrement, ann. 1058, ainsi que les Ann. sa.v.^ ann. 1057.

2 II fut le premier duc de ce pays. Lamb.

* Cuono, duxGarenlinoruw, conlraclis iugenlibus copiis

se réconcilia, après avoir transmis sa nouvelle possession à son fils, qui portait le même nom *. Mais Henri lY, à l'instigation de quelques intrigants, donna ce même duché à un de ses parents, nommé Liiitolf , et s'attira, par cette démarche imprudente, la haine de deux ennemis. Bertold, toujours si fécond en plans, chercha à tirer vengeance et du roi et de Rudolf. L'occasion ne tarda pas à se présenter. La Bavière avait pour duc le prince Othon, issu d'une antique famille de Saxe, de la maison Boimenburg de Nordheim : fils de Benno de Nordheim, homme de caractère, habile, prudent et sage dans tout ce qui pouvait le conduire à la puissance et à la gloire. Son frère Sigefried, de concert avec deux frères Henri et Udon de Catalembourg, avait attaqué le margrave Eckart, fils de Gonthier. On s'en plaignit au roi, qui fit retirer à Othon de Bavière son duclié ^. Dans la Souabe, où tout était en désordre et en confusion , où les violences des grands vassaux excitaient à une haine implacable contre le pouvoir impérial, un vassal, nommé Conrad, fut tué par les troupes royales, et l'on répandit

ad occiipandum ducatum suuni, quem lanto tempore, metu rebellionis, non inviserat, primam profectionem parabat ; sed raorle prœventus, cœpturn iler non hnplevit. Zawè.

' Annal. Saxon. ^zcc\\\, 1057,

^ Ihid.

le bruit que c'était par ordre du roi '. Il n'en fallait pas davantage à Bertold pour soulever la Souabe et tramer une ligue contre le jeune souverain, avec le puissant Otbon de Saxe. Beaucoup d'autres choses excitaient du luécontentenient contre Henri; car tout ce (pii se faisait contre la coutume el la loi, les malveillanls l'attribuaient à la volonté royale.

Le jeune prince était à Mersebourg, avec sa mère et les princes de l'Empire, lorsqu'il vit arriver, de la part du saint Siège, Hildebrand, qui était alors abbé du monastère de Saint-Paul '^. Victor II avait eu pour successeur Etienne IX, ce même Frédéric, frère du duc Godefroi, que nous avons vu entrer au couvent du Mont-Cassin; mais il est mort dans le courant de la même année, après avoir dirigé les afl'aires de l'Eglise pendant sept mois. Etienne n'avait pas les meilleures dispositions pour Henri ^ ; on lui a même attribué le projet d'élever son frère Godefroi sur le trône impérial, et de chasser les Normands de l'Italie; la mort en empêcha l'exé-

• Annal. Saxon. Ursperg.

2 Lamb., en 1058. Celui-ci appelle Hildebrand dans un endroit «\irum eteloquentia el saorarum litlerarumeruditione valde adinirandiini. •

' Sunt qui dicanl S. ponlilioem in Henricum imperatorem hîoreseos nomine invectuni esse quod summorum ponlificum auelorilalem diminuerel. conteinpta religione, sprelo innnortali Deo. Plaùnu.

cution. L'évéque de Yeiietri, nommé Mincius ', avait gagné par son or ({uelques grands, et entre iuitres le comte Grégoire de Tusculiim ou Frescati j aidé, par eux, il parvint au trône pontifical -, et prit le nom de Benoît X. Un grand nombre de personnes, parmi lesquelles étaient Godefroi, Hildebrand et Pierre Damien, trouvaient cette voie d'arriver à la papauté, non moins indigne qu'irrégulière. D'ailleurs Benoît, ignorant les choses saintes, sans esprit et sans énergie, était incapable de gouverner l'Eglise ^. Aussi son élévation éprouvait beaucoup de difficultés. Etienne, même au moment de sa mort, avait recommandé qu'on ne fît aucune nouvelle élection avant que Hildebrand, qui devait être envoyé auprès de l'impératrice Agnès, fût de retour, afin que rÉglise put être dirigée par ses conseils '. Mais le parti de l'usurpateur domina dans Rome; les autres furent obligés de quitter la ville pour

• Aventin l'appelle Jean, mais Aniàlric Aiiger, Mincius. Celui-ci ajoute : « Tune erat episcopus Valestiensis, deiude per violentiam papa fuit factus, quare poslea ipse papalui reiuintiavit. » Lambert l'appelle Lateranemis quidam.

2 Plalina : « Factione quorumdam nobilium. » Aventin : « Corruplis quibusdam Romanis pecunia. » Paul Bernried : « Iniquis alque iniportunis hominibus.'>

^ Suivant Muralori {Annal. d'Iial.., v), Pierre Damien parle de lui en ces termes : « Ita est homo slolidus, deses ac nullius ingenii, ut credi possit nescisse, per se talia {s(i criminelle usurpation) machinari.»

* Petrus Damian., Epist.^ m, 3. Léo Ost,, ii, 100,

nn pas exposer leur vie. Dès que l'impératrice eiil appris, par llildebrand, ce qui se passait à Rome, elle l'y renvoya sur-le-champ pour réprimer ces désordres, de concert avec Godefroi. Tous deux reconnaissaient dans l'évéque de Florence un homme estimé par sa vertu et ses rares talents. Ce fut alors sans doute qu'ils envoyèrent à la cour d'Allemagne une nouvelle ambassade, car dans Rome il n'y avait personne qui fût digne de porter la tiare. Les députés trouvèrent Henri à Marouva (Nissa), sur les frontières de la Hongrie et de la Bulgarie, et lui parlèrent en ces termes : « Autant qu'il sera en leur pouvoir ', les Romains » vous conserveront la même fidélité qu'à votre » père. C'est pourquoi ils n'ont encore choisi » personne pour le trône pontifical actuellement » vacant; ils ont voulu connaître auparavant vos » intentions; ils demandent donc que vous en- » voyiez celui que vous jugerez le plus digne. » Personne ne s'opposera à vos ordres, si ce n'est » celui qui est arrivé à cette dignité non par une » élection légale-, mais par des voies détournées. » Pendant que Henri délibérait avec les grands sur ce choix, qui tomba enfin sur Gérard de Florence"',

• Quoad posseiit.

^ Lamb., ann. 1069 : Il est certain que Gérard de Florence (ut proposé.

^ lu queiu et Romanorum et Teutonicorum studio conseuserant. Lamb.

Yoigt n'est point ici exact. Par les soins do Uildebraud,

Hildebrand tenait en Toscane une assemblée où Benoît fut condamné, et Gérard promu et confirmé '. Hildebrand se conduisit en cette occasion avec une prudence consommée; il voulut faire comprendre par cette élection que la volonté royale ne suffisait pas pour faire un pape. Le nouveau pontife prit le nom de Nicolas 11 ^.

Comme Hildebrand avait le plus contribué à ce choix, le pape suivait en tout ses conseils; et Hildebrand savait d'avance qu'un tel homme conviendrait admirablement à l'accomplissement de sesvues.Toutcequi se fit sous le règne de Nicolas tendit à l'exécution du plan que Hildebrand développa toujours davantage dans la suite. L'estime

l'élfiction canonique était faite avant qu'on eût envoyé à l'empereur. Celui-ci, ou plutôt sa mère Agnès, ne fit que confirmer le choix fait par l'Eglise. V. l'abbé Fleury. Au surplus, on voit ici un coup d'adresse de Hildebrand, Il voulait, avant tout, rendre l'élection canonique, et ménager ensuite la susceptibilité du roi dont on pouvait avoir besoin pour chasser l'intrus. ( Note du Traducteur.)

•Quod non per ostium, quemadmodum dicebat, sed per vim etlargitionem intrasset.

"^ Peut-être sera-t-il possible de concilier les différentes opinions, en disant: 1° que l'élection eut lieu:«Hildebrando instante » (Platina) ; 2° qu'il fut choisi en Allemagne et en Italie en même temps. Paul Bernried dit : « Illi (legati) in Germaniam, ubi Augustam devencre Gerhardum pastorem postulant. » Platina : « Sunt tamen qui scribant hanc electionemSenis(Siena)factam, cum libéra suffragiaRomœ et factionemquorumdampotentiura haberi non possenl.» Fiorentini dit même que la consécration ne put se faire à Rome, parce que Benoit y était encore.

et la réputation de savoir et de piété qu'a\ait le nouveau pape ' donnaient à tout ee (pi'il Taisait du poids et de la dignité. Protégé pai' les forces militaires que l'impératrice avait mises à la disposition de Godefroi, il se dirigea vers Rome, mais se rendit auparavant à Sutri, à un concile auquel assistaient les évêques de la Lombardie et de la Toscane, ainsi que la plupart des seigneurs de l'Italie '-. Benoit y fut déposé et exilé à Velletri ~\ vers le commencement de l'année 1059. 11 ne paraît pas que ce concile ait rien fait pour la réforme générale de l'Église. Cependant, aux yeux de tous les hommes sages et clairvoyants, elle devenait plus que jamais nécessaire; suivant l'opinion universelle, il fallait un changement complet depuis le ciiefjusqu'aux membres. Le scandale qu'avaient fait naître l'élévation et la déposition de l'antipape dépréciait trop le saint Siège pour que le nouveau pape ne se laissât pas guider facilement par Hildebrand, qui était résolu à se servir de Nicolas pour faire un pas de plus vers raccomplissement de ses désirs.

• PelrusDamiau., Epist., m, 4: « Beue litteralus est,el vivacis iugenii, sine suspicioiie caslus, ia erogaudis eleemosynis pius. »

* Godefroi s'y trouvait avec Malhilde. Platina.

' Fiorenlini : « O che spiiito dal riniorso délia propria coiiscionza, o ehe dal /elo de' l)iioni caltolici doppo la i anonica ellelione di Psicolao ne lusse caccialo. v

[1059] DU PAPE GRÉGOIRE YII. (ii

Jusqu'alors l'élection du souverain pontife avait l'affaire du clergé et du peuple romain réunis à l'empereur*. A chaque vacance ces trois partisse lais* saient guider par leurs propres intérêts: de là des discordes, des schismes, et toutes sortes de maux. Le clergé, corrompu et livré à la débauche, ne semblait plus digne de nommer un pontife. Le peuple venait de montrer le vice de ses élections par son appui donné à Benoît- enfin, les choix de Henri III avaient clairement démontré que l'empereur n'avait pour but que d'étendre sa puissance en Italie par le moyen de celle du pape. Hildebrand voulait remédier à tout par l'entremise de Nicolas. Au mois d'avril de l'année 1059, un concile fut convoqué à Latran; cent treize évêques s'y réunirent '. Les schismes qui eurent lieu précédemment au sujet des élections pontificales furent le principal objet de leurs délibérations. Il en résulta une règle fixe et précise sur cette matière. «■ Pour écarter à jamais ces désor- » dres, dit Nicolas II, nous ordonnons, suivant

* Cependant l'auteur a admis plus haut que le consentement de l'empereur était une innovation, et que son unique but était de mettre fin aux scandales qui désolaient le monde chrétien lors des élections papales. Les contemporains le présentent aussi sous le même jour : le mot jusqu'alors est donc employé faussement ici. {Audley.)

' Labbe, Collect. ConciL, t. ix, p. 1103. Les canons se trouvent dans Coleli, Sacro-Sancta Concilia, t. xii, p. 50, ou dansMuratori, Scr. rer. ItaL, t. ii, p. 2; in Chron. Far' fens., p. G4.5.

63 YIE ET POJNTIFICAT [1059]

» ies dispositions des Pères, que, le pape venant » à mourir, les évéques-cardinaux, avant tout le » monde, traitent ensemble de l'élection , qu'ils » y appellent ensuite les clercs-cardinaux ', et » que tout le reste du clergé et le peuple y » donnent leur consentement, prenant bien garde » que le venin de la cupidité ^ ne s'insinue quel- » que part; que les hommes les plus religieux » soient à la tête de l'élection, et que les autres » suivent; que le pontife soit choisi dans le sein » même de l'Eglise de Rome, s'il y a un sujet ca- » pable; sinon dans quelque autre^ sauf l'honneur » dû à notre cher fils Henri, présentement roi, et » qui sera, s'il plaît à Dieu, empereur, comme » nous le lui avons déjà accordé'; qu'on rende le » même honneur à ses successeurs, à qui le saint » Siège aura personnellement accordé le même

' Clericos cardinales adhibeant.

- Morbus venalitalis.

^ Coleli, Sacr.-Sanct. C'o«ci7, —Baronius yJnnai., ann.lOôl», donne ce canon en ces mots : «Eligatur autem de ipsius ecclesicT gremio, si reperitur idoneiis; vel si de ipsa non invenilur,exaliaassumalur, salvo debito honore et reverentia dilecli filii nostri Hennci,quiin prsesentianimrex habetui* et fatums imperator, Ueoconcedente, speralur, sicutjam sibi concessinuis et successoribus illius, qui ab aposlolica sede personaliler hoc jus impetraverint. Quod pravoruni atque iniquorum hominum ila perversitas in' aluerit, ut pura, sincera atque gratuita {ieri in V rbe non possit electio, cardinales episcopi cum religiosis clericis, catholicisque laicis licet paucis, jus potestalis oblineant eligere apostolica? sedis ponlificem, ubi congrue vidcrint.' (^'o^. aussi Labbe.)

» droit. Si le pouvoir des méchants einj3êche * de faire à Rome une élection légitime, les » cardinaux - évêques, unis au clergé et aux » laïques , quoique en petit nombre , auront » droit d'élire le pape dans le lieu qu'ils jugeront » à propos. Si, après l'élection faite, on s'op- » pose, au moyen de troubles et d'autres actes de » méchanceté, à ce que l'élu soit intronisé dans >■> le saint Siège selon la coutume, il n'en aura » pas moins l'autorité de gouverner l'Eglise et de » disposer de ses biens, comme saint Grégoire » Ta fait avant sa consécration ^ Si quelqu'un, » par violence ou par présomption, est élu, orn donné ou intronisé au mépris de ce statut, qu'il » soit anathématisé et déposé avec ses complices, i) qu'il soit rejeté comme l'Antéchrist, comme » l'ennemi et le destructeur de toute la chrétienté^; » qu'il soit frappé d'un anathème perpétueF; qu'il » soit du nombre des impies qui ne ressuscite- » ront point au jour du jugement; qu'il ressente » la colère du Tout -Puissant; que le courroux » des apôtres saint Pierre et saint Paul, dont il ose » troubler l'Eglise, le poursuive dans cette vie et » dans l'autre; que sa demeure soit déserte, et » que personne n'habite dans sa maison ; que ses

' Disponendi omnes facilitâtes ejus.

' Baron., Annal. ^ ann. 1059 ; Platina, de Fita Nicol. II. ' Is non apostoUcus, sed aposlaticus.... liceat, illum et prsedonem anathematizare, Platina,

» enfants soient orphelins et s(t femme veU\>e * \ )' qu'il soit saisi de frayeur, lui et ses enfants; » qu'ils soient contraints de mendier el chassés » de leurs demeures; que l'usurier recherche et » enlève ses biens, et que les étrangers lui ravis- » sent le fruit de ses travaux; que la terre entière )» et les éléments conspirent contre lui; que les » mérites des saints le confondent el amènent sur » lui une vengeance éclatante ' , »

Environ quatre-vingts personnages, tant archevêques qu'évêques, diacres et prêtres, parmi lesquels étaient Hildebrand et Pierre Damien, signèrent ce décret. Ils furent donc couronnés du plus heureux succès ces efforts constants faits avec tant de prudence et de zèle, et qui tendaient à laisser à l'Eglise seule le droit d'élire les papes, et à ôter leur élection aux caprices des

* Certaines gCDS du monde ont cru découvrir dans ces paroles le mariage des pontifes. C'est une niaiserie (|u'od a de la peine A concevoir, quand on connaît la sévérité de Hildebrand à ce sujet, et qu'on considère que le concile se sert ici des malédictions de l'Ecriture, et des Psaumes en parliculier, où l'on trouve ces mots : Fiant filii ejusorphani et uxorejus xnduri, ps. 108. {Note du Trtid.)

' Comme ce décret menaçait d'enlever à l'empereur toute son influence sur l'éleclion du pontife, ou dit que l'antipape Guibert l'avait altéré aliqua addenda atqiuminuendo^ ainsi que le prouve le cardinal Deusdedit dans son livre Contra invaxores simoniacos. On a aussi prétendu que ce fut lui seul qui inséra l'analhème qui se trouve à la suite du décret. (Baron. A. C) Quoiqu'il en soit, l'homme avait besoin d'un plus fort aiguillon et d'avertissements terribles dans un temps où il n'agissait point par persuasion.

princes temporels. Il est certain que ce canon était le chef-d'œuvre de la sagesse pontificale, ou plutôt de celle de Hildebrand. 11 enlevait à l'empereur le droit d'approuver l'élection des papes, droits que jusqu'alors on ne lui avait pas contestés. Le ( anon n'en parle pas expressément; mais il le dit assez en exigeant que l'empereur obtienne du pape même le droit d'approuver les élections.

Dans le même temps, les Normands, après avoir conquis tout ce que leur avait accordé l'investiture du saint Père, s'emparèrent de la Pouille, sous la conduite de Ilumphred, le même qui avait combattu contre Léon IX. Robert Guiscard, de son côté, avait soumis la Calabre, d'où il faisait souvent des excursions sur le territoire grec. Quand Humphred fut mort (1057), et son fils Bacelard chassé du pays ', il fit venir de Normandie son frère Roger '-. C'était un jeune homme d'une beauté extraordinaire, d'une taille svelte, quoique robuste; éloquent dans les conseils, plein de prévoyance dans l'exécution, aimable et accessible à tous, et pourtant brave jusqu'à l'héroïsme sur le champ de bataille ^. Il entra dans la Calabre. La terreur de ses armes et de ses stratagèmes jeta partout l'effroi; les villes envoyaient demander

* Sigonius, Hist. Ital.^ lib. ix. Piatina, in Vita Nicol. Giannone, p. 54.

* Sismondi, Hist. des Républ. ital., i, p. 363. » Gaufred. Malat., î, c. xix.

lii paix; comme prix de leur soumission, apportaient (le riches rançons, et s'obligeaient par serment et par otages. Robert avait cru arriver au comble du bonheur en appelant à son secours Roger, son frère; mais celui-ci n'épargna ])as même les possessions et les biens de Guiscard. L'envie alla jusqu'à l'offense : de là la guerre entre les deux frères.

Robert, croyant la Calabre perdue pour lui, et voyant dans la Fouille un théâtre continuel de désordres, dépêcha un messager vers son frère pour lui proposer un traité, et puis il lui donna la moitié de la Calabre avec une partie de son armée pour assiéger Reggio. Cette place fut bientôt emportée. A mesure que croissait la bonne fortune de Robert, son orgueil et son arrogance dépassaient toute limite, tellement que le titre de comte ne lui semblait plus en proportion avec sa puissance : il prit donc celui de duc de la Calabre et de la Fouille ^ Tel fut l'orgueil de ces princes, parce qu'ils ne redoutaient personne et qu'ils ne se confiaient qu'en eux-mêmes.

Les empereurs grecs passaient sur le trône comme des ombres; uniquement occuj)és de leur propre salut, ils sacrifiaient toutes les possessions

' Léo Ost., m, iG.D'autres disent qu'il obtint ce titre du pape (du moins qu'il lui fut coufirnié), ou bien des grands de la Fouille. Comparez Giannone, p. 54.

d'Italie à une vie indolente. Quant à Henri, le duc s'en inquiéta si peu, qu'il lui écrivit des lettres insolentes et traita avec fierté les grands de la cour ' . Bientôt il ne respecta pas même le territoire de l'Eglise ^j le pape en fut indigné, et après l'avoir averti inutilement, il le frappa d'excommunication. Robert pensa qu'une rupture avec le pontife lui serait plus funeste qu'avec tous les princes temporels. Hildebrand avait déjà disposé jNicolas à la paix, lorsque le duc lui envoya une ambassade pour lui offrir satisfaction et lui signifier qu'il voulait vivre en bonne intelligence. Nicolas se rendit à Melfe, où il avait convoqué un synode et donné un rendez-vous au duc. Celui-ci y vint avec toute la noblesse normande. Le pape recouvra les terres que l'Église avait perdues, et après avoir levé l'excommunication, il attacha si bien le duc au siège de Rome, qu'il consentit à recevoir de ses mains une bannière, comme vassal du saint Siège, et à accepter la Fouille et la Calabre à titre de fiefs ecclésiastiques '\ Nicolas

' Aventio., Annal. Boior. « Soli Deo immortali se diclo audieotes esse, cunclos mortales pro hostibus ducere qui cum vellent, congrederenlur, iotellccturos quid virtute INormanni possent. » Baron., Annal., au. 1058, 1059.

'^ Plalina dit que Robert avait étendu sa puissance jusque sur Troie, « quœ pontificibus Romanis parère consueverat. »

^ Léo Ostiens., m, 12. Plalina. Cependanl Robert avait pris ces deux contrées aux empereurs grecs.

68 VIE ET POJNTIFICAT [1059]

lui confirma ses im''lontioiis sur lu Sicile, moyennant une redevance annuelle ', et Robert, le reconnaissant pour son seigneur, prêta entre ses mains serment de fidélité ''. Le pape reconnut son titre de duc ^; et Guiscard promit de son côte d'être soldat de l'Eglise et de la protégerdans toutes ses nécessités *. « A partir de cette heure, » dit-il, moi, Robert, par la grâce de Dieu et de » saint Pierre , duc d'Apulie, de la Calabre, et, » par la suite, de la Sicile, je jure d'être fidèle à » la sainte Eglise romaine, et à vous, mon seigneur » pape Nicolas. Je n'aiderai ni de mes conseils ni » de mes actions ceux qui conspireront contre » votre vie ou votre liberté. Je promets de sou- » tenir contre tous les hommes, et selon tout mon » pouvoir, la sainte Eghse romaine, chaque fois » qu'il s'agira de la conservation et de l'acquisition » des biens de saint Pierre, de ses domaines. Quo » mon appui vous soit assuré, afin que vous gou- » verniez honorablement l'Eglise, le pays et la «principauté de saint Pierre. En outre, je ne » me permettrai jamais ni invasion, ni conquête,

' Ils devaient lui payer « ceasiun quotannis per jiiga boum singula denarios duodecim. » Léo Osliens.

'^ Dans le serment, il l'appelle son seigneur.

' Ducem créât.

' S. Rom. ecclesiie ubique adjutor ero ad tenendum et ad acquirendum regalia S. Pétri ejusque succtssores pro meo posse, contra omnes homines, et adjuvabo le, ut secure et honorifice teneas papatuin romanuni, terram S. Pelri et principatum.

» ni pillage sans votre autorisation ou celle de vos » successeurs. Toutes les églises qui se trouvent «dans mes domaines, je les remets entre vos » mains avec leurs dépendances, m'engageant à » les défendre fidèlement. Et si vous ou un de vos » successeurs mourez avant moi, alors, de l'avis » des cardinaux, du clergé et des laïques, je veillerai » à ce qu'on choisisse et qu'on consacre un pape » qui soit digne du siège de Pierre. Voilà ce que » je m'engage à remplir fidèlement envers l'Eglise » romaine, envers vous et tous vos successeurs, qui » voudront me confirmer l'investiture que vous » m'avez donnée^ »

C'était là un troisième pas vers l'exécution du plan de Hildebrand. Il n'est pas facile de déterminer la part qu'il eut dans toutes ces négociations. Qu'il y ait beaucoup travaillé, cela est d'autant plus probable, que Nicolas, sans ses conseils, n'aurait pas réussi dans une démarche de cette importance, et que Hildebrand exerçait déjà une haute influence dans toutes les affaires de l'Eglise. Ainsi, outre la puissance de la parole , le pontife avait maintenant la force du glaive ; et, outre une armée permanente d'ecclésiastiques répandus dans

'Le serment se trouve dans Baronius,^««a/.,ann. 1059. Les dernières paroles sont : « Qui mihi firmaverint in\estituram, a te miiii concessam. » Le sénateur, à Rome, faisait à l'Eglise romaine un serment tout à fait semblable, du temps d'Innocent III. Voy. Storia diplom. de senatori di Roma, p. 82.

'ro VIE ET PONTIFICAT [1059]

toute la chrétienté, il avait à ses ordres une armée de laïques, avec laquelle il pouvait accomplir ce qu'il désirait.

Aussi Nicolas résolut de montrer sur-le-champ tout ce que le saint Siège avait gagné par la coalition avec le prince normand. D'après son avis, Robert rassembla une armée formidable '; et comme, avant cette époque, les comtes de Tusculum etd'autres princes qui vivaientà Rome avaient souvent nui au saint Siège et l'avaient déshonoré par des sujets indignes élevés sur le trône pontifical, il se jeta à la tête d'une armée normande dans la Campanie, dans le territoire des Prénestins, des Tusculans et des Nomentains, et se vengea de tous ceux qui résistaient à ses avertissements. Passant ensuite le Tibre avec une infanterie nombreuse, et avec des frondeurs, il attaqua Galère, qui fut ruinée. Il attaqua également les villes du comte Gérard, reprit toutes les forteresses jusqu'à Sutri, brisa ainsi l'orgueil des grands '\ délivra l'Eglise de leur tyrannie, et fit respecter les possessions du saint Siège.

L'Eglise de Milan était alors dans une hor-

' Platina, in Vita Nicol. Aragonius, cardinal. BaroD., Annal.

* Post mulla denique damna, et exspoliationes, capitaneoriim cervicosilas valdc d«stiucta, redire ad niandatum et subjeclionem damni pontificis coacta est, liberala iirbe ab eorum tyrannide, et insuiuu slatuui Ecclesia restituta. Aragon, cardinal., dans Miiralori, Scr. rer, Ital., t. iil, p. 301.

rible confusion. Un diacre nommé Ariald, issu d'une famille distinguée, et natif du bourg de Cutiaco *, entre Milan et Côme, homme remarquable par sa piété et son zèle dans les choses de Dieu, avait depuis longtemps éprouvé un violent dégoût et une tristesse profonde à la vue des divisions des Milanais et des habitants de Pavie, occasionnées par la dissolution du clergé. Aimé et vénéré de tous, il laissait échapper dans son zèle plus d'un mot piquant contre les ecclésiastiques^. Il trouvait qu'il était contre les Ecritures qu'un évêque suivît ses penchants et allât jusqu'à oublier ses fonctions dans le tourbillon des passions humaines. Il s'en expliqua souvent en ces termes devant le peuple. La vérité lui attira des ennemis : il s'unit donc volontiers à un puissant bourgeois nommé Landulf, qui avait les mêmes sentiments. Par eux, le peuple s'irrita contre le clergé; il en résulta bientôt des injures, des sarcasmes et des scènes violentes. Les chefs de l'Eglise délibérèrent souvent pour savoir comment ils pourraient étouffer l'esprit de révolte, sans toutefois abandonner complètement leurs coupables habitudes. Mais quand une idée s'est

' Cui nomen Cutiacum.

* Dum litlerarum vacaret studio severissimus est legis divinaî interpres, dura exercens in clericos solos judicia. ArnuU., Hist. Mediol, ii, c. 8.— «Diumullumque pro custodio sacrarum legum adversus Simoniacos et Nicolaitas ia defesso studio laboravit. » Baron., Annal. ^qjor. 1066.

n VIE ET PONTIFICAT [1059]

une fois emparée (riui homme, il est immuable dans SCS volontés et clans ses actions. Le peuple ne se laissa pas mener hors des églises, il poursuivait les prêtres de ses railleries et de ses huées, il les insultait sur la place publique. Etienne IX gouvernait encore l'Eglise. Le clergé de Milan lui fit des plaintes sur la violence d'Ariald et de Landulf. D'après le conseil du pape, l'archevêque Gui convoqua un synode à Fontanetum. Mais Ariald et Landulf, quoique sommés d'y comparaître, ne s'y rendirent pas et encoururent l'excommunication. Alors, partout où ils allaient, il se rassembla autour d'eux une foule nombreuse qui ne respectait plus ni les églises ni le service divin , donnant le nom de simonie à tout ce que faisaient les clercs, et s'écriant à la vue d'un prêtre : Fous êtes des paianns^. Ariald se rendit à Rome, où il exposa la malheureuse situation de Milan, ses vues et celles de Landulf. Les Romains se laissèrent persuader. Pierre Damien, récemment élevé à l'évêché d'Ostie par Nicolas, fut informé de cette affaire. Le pape résolut de traiter avec douceur les prélats dont la conduite était irrégulière, afin de ne

• On ne peut donner aucune bonne explication de ce sobriquet. Arnulf, dans son Histoire de Milan, i\^ c. ii, le fait dériver de [uaôo;, trouble ; ainsi /*«r«/7rt/ signifierait perturbatores, fauteurs de troubles. Sigonius, 1. ix, en donne une autre signification : « Sacerdotes, qui uxores habebant, prai pudore separatim a ca'teris, rem divinani facere cogebanlur in loco, (jui palaria dicitur; unde a pueris Patarini dicobanlur. » i3aron., Annal.., ann. 105i),

point déshonorer leur ministère par une sentence publique. 11 chargea donc Pierre, en lui donnant toute autorité, de négocier secrètement avec eux, afin de les ramènera de meilleurs sentiments. Mais l'évêque d'Ostie, n'ayant point réussi, engagea le pape à se servir de son autorité apostolique, sans s'arrêter à des considérations humaines \ Le saint Père suivit le conseil d'un homme aussi pieux ; il résolut d'arracher l'ivraie sans pitié. Il envoya donc à Milan quelques hommes sûrs parmi lesquels figuraient ce même Pierre Damien et Anselme, évêque de Lucques'^. Hildebrand, qui avait été récemment nommé archidiacre de l'Eglise ro-

' La lettre de Pierre Dainien au pape est dans Barouius, Annal. II s'y élève avec une grande énergie contre la vie condamnable des prêtres du temps : « Si hoc malum esset occultum, fuerat fortasse utcumque ferendum, sed heu scelus! omni pudore postposito, pestis hœc in lantam prorupit audaciam, ut per ora populi volitent loca scorlantium, nomine concubinarum, etc., et nequid his assertionibus déesse videatur, testimonio sunt discursio nuntiorum, effusio munerum, cachinnantium joca, secrela colloquia *. »

- Arnulf [Hist. Mediol.., ii, c. xn) met Hildebrand au nombre des légats. Mais ceci n'est guère probable à cause de la lettre de Pierre à Hildebrand, dans laquelle il lui rend compte de sa mission, l'^oj. la lettre dans Baronius, Annal. , ann. 1059, a° xlv.

* Si le mal était grand daos l'Eglise, Dieu animait aussi ses serviteurs d'un zèle ardent de le détruire. Pour en donner une idée au lecteur, nous avons placé cette lettre de Damien (n. E) à la flu du volume. {Audley.)

niainc, s'inléressait vivement à toutes ces affaires. Pierre lui envoya un rapport détaillé de tout ce qu'il avait fait. Le lendemain de son arrivée, le peuple s'ameuta d'une manière effrayante; on murmurait de ce que l'Eglise de saint Ambroise dût se soumettre aux ordres de Rome, puisque jusque-là elle avait été libre. L'Eglise romaine, ajoutait-on, n'avait aucun droit de juger ou de régir celle de Milan. La foule se précipita vers le palais épiscopal; on sonna le tocsin, et quelques amis conseillèrent au légat de mettre sa vie en sûreté, parce que, dans sa furie, le peuple avait soif de son sang. Ce qui augmenta encore l'exaspération, c'est que, dans l'assemblée du clergé milanais, le légat plaça l'archevêque à sa gauche, et Anselme de Lucques à sa droite. Damion se présenta lui-même au peuple, et parvint, par ses paroles, à calmer sa fureur. H prouva la préséance et la supériorité de l'Eglise romaine, de laquelle était sortie celle de Milan, comme une fdle de sa mère. Gui, de son côté, exhorta avec énergie les assistants à laisser cet habile médecin guérir les maladies du clergé; il lui fit sentir qu'il fallait bannir des fonctions saintes la vénalité et la vie déréglée, comme le plus grand fléau des serviteurs de Dieu. Puis le saint homme s'en alla droit à l'autel, et jura que, conformément aux vœux de l'Eglise, il travaillerait

désormais sans relâche à l'extinction de la simonie et de l'hérésie des Nicolaïtes '*'; que, s'il manquait à ce serment, il appelait sur sa tète l'anathème de l'Eglise, la malédiction du ciel, et l'exil perpétuel. Tous les ecclésiastiques présents, et Ariald avec eux, firent le même serment entre les mains du légat. Le clergé s'imposa une pénitence pubhque, et Pierre les reçut tous avec joie dans le sein de l'Eglise.

Nicolas avait occupé le saint Siège pendant deux ans et demi, lorsqu'il mourut en 1061. Sa mort fit éclore de nouveaux troubles. Le temps était venu où les statuts de ce pape, sur l'élection pontificale, devaient porter leurs fruits. Les cardinaux, sur l'invitation de Hildebrand, s'assemblèrent, selon l'usage établi, avec la noblesse romaine, et leur choix tomba sur Anselme, évêque

* s. Clément d'Alexandrie (Strom., 1. m, c. 4, p. 522 et 523) raconte que des hommes corrompus abusèrent d'une maxime de Nicolas, un des sept diacres de Jérusalem, établis par les apôtres. Il disait qu'il faut exercer la chair, et par là il entendait qu'il faut la mortifier et la dompter. De là le nom de Nicolaïtes donné aux voluptueux.

D'un autre côté, S. Irénée nous apprend que les Nicolaïtes étaient une secte de Gnostiques qui enseignaient les mêmes erreurs que IcsCérinthiens, et il s'accorde avec les autres Pères de l'Eglise en leur attribuant les maximes et la conduite des Gnostiques débauchés.

Vers l'an 582, sous Louis le Débonnaire et dans le xi* siècle, on nomma Nicolaïtes les prêtres, diacres et soHS-diacres, qui prétendaient qu'il leur était permis de se marier et qui vivaient d'une manières candaleuse. /^/rf.Baron., ann, 1059 ; Petr, Damian., etBergier, Dict. théol (Audley.)

de Lucques, né à Milan, l'ami el le confident du roi; on lui donna le nom d'Alexandre \W Son humanité, sa douceur, son savoir, et l'austérité de ses mœurs lui avaient concilié l'estime de tout le monde ^; en sorte que les troubles naissants furent bientôt étouffés. Robert Guiscard, fidèle à sa promesse, s'était trouvé à cette élection. Le moment étaitcritique; tout reposait sur cette question, savoir si les règlements sur l'élection pontificale peuvent rester et passer en coutumes. Hildebrand travaillait de tout son pouvoir à les maintenir; il fallait des efforts prodigieux pour procurer à l'Eglise une complète indépendance; surtout parce que Nicolas, par son imprudente sévérité à l'égard des comtes de Tusculum, de Galère et de plusieurs autres seigneurs, avait créé au saint Siège et au conclave des ennemis irréconciliables, dont on prévoyait facilement la vengeance. Le peuple se joignit à eux en foule : on les appelait le parti du roi. Ils envoyèrent en Allemagne des messagers au roi Henri ; etpoursel'attacher, ils lui firent présent d'un diadème en or, et lui donnèrent le titre de patrice des Romains ^. A la tète de la légation, se trouvait le comte de Galère, qui était excommunié. On assembla à Bâle les évêques qui étaient restés fi-

• Baron., Annal., aud. 1061. Léo Ost., m, 20. » Platina, //; VitaAlex. Sigon., ann. 1061. " Herrman, Contr.y continuutio,'Aïia. 1060.

dèies au roi et aux anciens usages. La plupart venaient de la Lombardie, guidés par Guibert de Parme, chancelier du roi ' . L'assemblée était nombreuse ; on y résolut de prendre un chef de l'Eglise parmi les Lombards '^. On s'éleva avec violence contre les canons de Nicolas II , on chercha à les faire rejeter comme erronés et illégaux. C'est à quoi travaillèrent principalement les archevêques dévoués à la cour.

Aussitôt que le conclave eut été informé de ces événements, il envoya au roi, en qualité de légat, Etienne, cardinal -prêtre et moine de Cluny, homme recommandable par sa sagesse et sa naissance. Il avait des lettres de la part du saint Siège ; mais il ne put même obtenir audience 5 après sept jours d'attente, il eut à essuyer les injures du conciliabule, et se vit obligé de revenir à Rome, où il rendit compte de sa mission ^. Hildebrand voyait bien que c'en était fait de son plan et de toutes les autres institutions, s'il laissait monter sur le trône pontifical un des prélats lombards, qui étaient tous livrés à la simonie et à une vie dé-

' Homo nequissimus. Nicol. Aragon.

■^ On avait appelé celte conU'ée le Paradis de l'Italie.

^ D'après Mu ralori (^«/?<2/. d'Ital., ann. 10Gl),il parut devant le roi au bout de sept jours. Dans Baronius, le dé* fenseurde l'Eglise romaine, et, d'après lui, Fiorentini, soutiennent que les courtisans (aulici administrantes) ne voulurent point le laisser paraître.

réglée \ 11 convoqua donc les cardinaux et la noblesse romaine, el, dans les premiers jours d'octobre, on confirma l'élection d'Anselme après une vacance de trois mois "^. On pensait qu'en faisant choix d'un tel homme ^ on gagnerait plus sûrement le roi ; mais dès que la nouvelle en arriva en Allemagne, chacun se mit à crier à l'illégalité et au renversement de tout ordre, parce qu'on s'était permis de nommer un pontife à l'insu el sans l'approbation du roi. A l'instigation du chancelier Guibert, on procéda aussitôt à la nomination d'un nouveau pape. En présence du comte Gérard de Galère, les évoques de Plaisance et de \erceil élurent Cadaloûs, évéque de Parme '. Aussitôt après cette élection, Pierre Damien écrivit à Cadaloûs, qui s'appelait Honorius 11, une longue lettre % où il le supplia, dans les termes les plus énergiques, de rendre la paix à l'Eglise par un prompt retour à l'ordre ; de ne point déshonorer encore une fois le saint Siège, et de travailler au contraire, comme

' rsicol. Aragon., in tita Alexandri.

* Fiorentini dit qu'il conserva en même temps son diocèse de Lucques, et signa toujours évèque de Lucques, à l'exemple de Léon IX (^Annal.), qui conserva sou évêché de Toul, comme Nicolas 11 avait conservé celui de Florence. Lamb. Schaffn.

^ Suum ipsius domesticum et familiarem aulicœ regiaquasi alumnum.

^ Plusieurs auteurs appellent ce Cadaloiis un homme vil, im réceptacle de péchés et de vices.

" Baron., Annal., aun. 1061.

tous les autres, à éteindre le schisme ^ . Cadaloùs vit dans ces paroles de paix, non l'expression d'un homme qui, renonçant à tout intérêt particulier, ne songeait qu'au salut de l'Eglise, mais d'une créature de son adversaire; il fit ses préparatifs de départ pour Rome. Alexandre avait déjà pris en main l'administration de l'Eglise, et condamné l'antipape, lorsque celui-ci ramassait des troupes et de l'argent, dans le dessein de se mettre en état de menacer le pontife sous les murs de sa capitale au commencement de l'année suivante.

Il est évident que Hildebrand était le principal moteur de tout ce qu'on faisait pour l'Eglise, et de tout ce qui émanait d'elle. Cela était connu de tous ; il s'était donc attiré l'amitié des uns et la haine des autres. Le pape le fit son chancelier^ lui confia la direction de toutes les affaires importantes; ainsi il s'approchait tous les jours déplus

' Une pièce de vers termine celle lettre. En voici le commencement :

Heu ! sedes apostolica, Orbis olim gloria Nunc proh ! dolor, effeceris Officina Sinionis..,.

Ut quisquis apostolicam Sedein semel comparât, Redimere non dcsinat Donec maie pereat.

* Cancellarium pênes, quod officium universa Ecclesiae romanae administratio veteretur.

80 VIE ET POWTIFICAT [10611

près de son but. Sans doute Pierre Damien n'approuvait pas tout ce qui se faisait, peut-être par envie, car les lettres qu'il écrivait dans ces temps en fournissent plus d'une preuve. Il demanda donc au pape et à Hildebrand la permission de se démettre de l'évêché d'Ostie et de tout autre gouvernement; mais Hildebrand s'y opposa et refusa son consentement, quoique le saint Père trouvât convenable de soulager la vieillesse de cet homme laborieux K Cependant, malgré la résistance de Hildebrand, Pierre se démit de son évêché, et le pontife ne put le déterminer à rester plus longtemps près de lui. Il se retira dans la solitude, peut-être parce qu'il se trouvait éclipsé par le génie de Hildebrand*. C'est vers ce temps qu'il

* Baron., Annal., ann. 1061.

* M. Voigt nie semble attribuer à Pierre Dauiinni des motifs indignes de lui, et que je n'ai pu trouver dans ses lettres. Préoccupé longtemps par les idées de l'auteur, j'avais de la peine à me rendre compte de cet antagonisme subit de Pierre pour un homme tel que Hildebrand. Une lecture sérieuse de ses lettres et des écrits de Baronius m'ont fait considérer la conduite du célèbre évêque d'Ostie sous un tout autre point de vue. Damien éprouva de la part de Hildebrand une vive résistance, lorsqu'il manifesta le désir de se démettre de son évêché : c'était un homme trop précieux et les temps étaient trop difficiles pour que Hildebrand le vit s'éloigner sans regret. Cette opposition put vexer le vénérable réformateur, et peut-être lui inspirer ce singulier mélange de plaisanterie et de sarcasme qu'on trouve à cette occasion. « 11 appelle l'archidiacre saint Satan, dit Baronius : Satan, c'est-à-dire son adversaire; Qt saint y parce qu'il agissait dans de bonnes intentions, et non pour lui-méme. C'était entre eux une sainte querelle, l'un voulant retenir un homme qui soupirait après la retraite, l'autre ne voulant pas être retenu. » Cette interprétation me semble jeter beaucoup de jour sur cette prétendue animosité, le style ampoulé de Pierre a

[1061] DV PAPE GREGOIRE Vil 81

fit un distique par lequel il donne à entendre que Hildebiand se servait du pape comme d'un instrument, et que lui seul mettait en mouvement tous les ressorts de la hiérarchie ecclésiastique. Voici ses vers :

Papam rite colo, sed Te proslratus adoro ; Tu facis himc Dominum, Te facit ipse Deum '.

Damien écrivit bientôt de sa solitude, au saint Père et à Hildebrand, des lettres dont une entre autres avec cette adresse : Au très-chérï du de l'Eglise romaine et au fléau Asmr, Hildebrand, de lapai'l de Pierre, etc.

Dans cette épître il dit que Cadaloûs cherchait à gagner les Romains par la corruption^, ce qui l'a porté à se retirer des affaires pubhques; puis il parle de Hildebrand avec ce ton singulier : « Peut-être ce tyran flatteur, qui s'est toujours

' Baron., Jnnal., aiiD.1061.

* Les paroles de Pierre sont remarquables, même sous le rapport du style. «■ Nunc etiaiii cum Simon ille, allernosus scilicet trapesila malleum et incudem réparai, cum Romanam urbem veluti officinam sibi per monelarios pesliferse negotiationis usurpât. >

fait le reste. Il est d'ailleurs à remarquer qu'après avoir arraché le consentement du pontife (extorsit ab invitis), il se tint toujours à portée de répondre à tout appel que celui-ci lui ferait : « Namque in proposito sibi fuisse alibi narrât, ut manens in solitudine, semper cum obedientiajuberet, iude recederet, vel occasione synodicelebrandae, velsuscipiendielegationis. » Baron., -4«rt.,ann. 1061, p. OM et 288. {Andley.)

8^2 VIE ET PONTIFICAT [lOGl]

jipitoyc sur moi avec la compassion d'un Néron'; qui m'a aiguillonné en me donnant des soufflets; qni m'a, pour ainsi dire, caressé avec des serres d'aigle, se plaindra de moi en disant : Voyez, il cherche un coin pour se retirer, et, sous prétexte de pénitence et de mortification, il s'efforce de quitter Rome, et cherche la fraîcheur de l'ombre pendant que les autres se précipitent dans le combat. » Mais je dirai à mon saint Satan ^ ce que les enfants de Ruben et de Gad répliquèrent à Moïse, leur chef : « Nous marcherons au combat » ceints et armés devant les fils d'Israël, jusqu'à » ce que nous les ayons conduits à leur demeure. S'il a renoncé au monde, dit-il, c'est « qu'il ne pou- » vait plus vivre avec ceux dont les mœurs s'éloi- » gnaient si étrangement des siennes ^ Les temps » ne sont plus où la pudeur, la vie austère et la pu- » reté ecclésiastique étaient en honneur. Car, » pour déverser le blâme sur moi seul, vous

' Qui mihi neroniana semper pietale condoluit, qui me colapliisando demulsit.

'^ Il lui donne souvent ce titre; il l'appelle encore « hostilis amiciis meus dominus archiepiscopus » ( epist. i, 2). Comme un jour Damien se plaif^nail d'une maladie dont il sourirait, il dit : «• Sed hoc uberius non exaggero quia dum gemilum et compassioncm ex fralernâ Cieterorum sodalium meorum carilale requiro, à summo meorum amicorum tlomino videlicet archidiacono (Hildebraud) risum extorquenlem non ambigo. »

* Ses lettres, quoique très-h} perboliques, sont très-iuslruelives pour ces temps.

» voyez qu'aussitôt que je parais auprès de vous, » on n'entend plus que des saillies, des plaisanle- » ries, des bons mots, des propos mondains, des » conversations inutiles, qui nous font prendre » plutôt pour des parleurs que pour des prêtres. » Si nous entamons une conversation, elle tombe » toujours tôt ou tard sur l'adultère et la débau. » che, qui ôtent toute la vigueur à notre âmej au » lieu d'un entretien sérieux, on n'entend que des » éclats de rire et des facéties déshonnêtes; Tout » respect pour le prêtre est perdu, et cette con- » duite exemplaire qui doit servir de modèle aux » autres ne se retrouve plus. Et alors, si, pénétrés » de honte et de crainte, nous voulons nous re- » tirer, nous sommes des êtres inhumains, rusti- » ques, des hommes de pierre, nés du tigre de » l'Hircanie. L'auteur ajouta à tout cela la chasse, » la fureur des jeux de hasard, des échecs, toutes » choses qui font du prêtre un bouffon j et en effet, * on le prenait pour tel à son regard, à son lan- » gage et à ses actions '. »

« Un jour je voyageais avec l'évêque de Fio- » rence. Arrivés le soir à une hôtellerie, je me » retirai dans la cellule d'un prêtre, tandis que » l'évêque resta dans la cohue des autres voyageurs.

• Voici un passage de la lettre de Pierre à Cadaloûs (Baron,, -^rt«.,ann.l062): «SacerdotesDei...insuperbiœse cornibus » élevant, et non sacerdotalem, sed regalem, imo lyran- «nicam ferulam arripere super luiinauum genus anhe- » laut. »

84 VIE ET PONTIFJCAT [lOtil]

Le lendemain, mon serviteur me rapporta que révêque avait passé toute la soirée au jeu d'é- . checs *. Cette nouvelle me perça le cœur comme une flèche, et me jeta dans une profonde affliction. Je pris mon temps pour aller trouver cet homme et pour lui faire de vifs reproches, disant que si un certain individu présentait son dos, je le ramènerais à la pénitence par le fouet et les coups. « Si j'ai commis une faute, répliqua-t-il, je ne refuserai pas d'en faire pénitence. — Quoi! repris-je, est-il juste, convient-il à ton état de passer la soirée à jouer aux échecs, de souiller par le jeu et le divertissement la main qui porte le corps du Seigneur, la langue qui le rend médiateur entre Dieu et les hommes ' ? Les saints canons déclarent que les évèques qui se livrent aux jeux doivent être déposés. » Il chercha à se justifier en jouant sur des mots. Autre chose, disait-il, sont les jeux de hasard et autre chose les échecs ; les premiers sont défendus, tandis que les seconds ne le sont pas. — Le décret, il est vrai, ne parle pas des échecs, répliquais-je; mais en proscrivant tous les jeux de hasard, il proscrit également les échecs. » L'a-

» Ces détails, qui ne sont malheureusement que trop vrais, montrent que l'Eglise avait besoin d'un bras de fer; Pierre Damien, désespéré de trouver un remède, se retira dans la solitude. Hildebrand, plus courageux que lui, resta « »on poste. {Note du trad.)

[1061] DU PAPE GRÉGOIRE yil. S5

» vare se rendit, promettant de ne plus com- )) mettre cette faute, et s'offrant à en faire pé- » nitence. Je lui recommandai de réciter trois » fois le psautier en le méditant avec attention, » de partager une somme d'argent entre douze » pauvres, de leur laver les pieds et de soulager » leurs misères. »

Damien s'élève avec tout autant de force contre les banquets splendides, contre le luxe et les énormes dépenses des prélats et des cardinaux. Dans une lettre à ces derniers, il écrit ce qui suit ^ : « La discipline ecclésiastique est presque univer- » sellement négligée ; les prêtres ne reçoivent plus » le respect qui leur est dû, les saints canons » sont foulés aux pieds; on ne s'applique qu'à » suivre ses passions ; pour les mariages, l'ordre » établi est renversé ; enfin, ô honte! il en est » beaucoup qui vivent à la manière des Juifs. En » effet, où ne voit-on pas le vol, le larcin, le par- » jure? Qui a honte d'une vie déréglée ou d'un » vol sacrilège ? Qui craint de commettre des » crimes dont le ciel demande vengeance ? 11 » y a déjà longtemps que nous rougissons de » pratiquer la vertu, et que la corruption dé- » borde partout^... Un mauvais esprit précipite » violemment le genre humain dans un abîme

Episl. II.

' Epist. IV. 9.

* de forfaits, et fait naître en tous lieux Tenvie, » la haine et l'hypocrisie. Déjà nous sommes » à la fin du monde, comme sur les bords de la » mer, où nos cœurs sont battus par les vagues » furieuses du schisme et de la dissension '. » H trouve nécessaire de rappeler aux évoques que la véritable dignité d'un pontife ne consiste pas dans une belle frisure ^, dans des peaux d'animaux étrangers ou de martre teintes en'rongc et mises sous le menton , ni dans des harnais dorés, des compagnies, de soldats ou dans de beaux coursiers ; mais bien dans des mœurs honorables et dans la pratique des vertus chrétiennes ^.

L'évéque d'Ostie parle d'une manière non moins curieuse des gens du monde à cette époque. « Les » hommes du siècle, dit-il, détruisent les droits » de l'Eglise,- ils enlèvent toutes les ressources de » la vie, s'emparent des possessions ecclésiasti- » ques et se glorifient de piller la substance du » pauvre, comme si c'était un butin pris sur l'en- » nemi. Ils s'arrachent leurs propres biens ; l'un » se jette sur l'autre ; et comme ils sont renfer- » mes dans une même commune, ne pouvant » vivre seuls, ils s'attaquent sans pitié. Puis ils » s'en vont, la torche à la main, brfUer la chau- » mière du laboureur et verser sur des pauvres

' Turritis Gebelinorum.

' Non in tlaminantibiis martoriun submeutalibu» rosis.

" Lellre rapportée par Baronius, Annal. j

* la bile qu'ils n'ont pu décharger sur leurs » ennemis. Un vaillant et honorable guerrier res- » pecte ceux qui sont désarmés; l'ambitieux » ne se livre pas au pillage dans les lieux qui » l'environnent, il va chercher plus loin un bu- » tin qui lui coûte des peines; tandis que » ces hommes lâches prennent les armes contre » le faible et punissent l'innocent ' . Aussi le monde » n'est plus qu'un gouffre d'envie et d'impudicité. » Et comme autrefois il était soumis à trois prin- » ces, de même aujourd'hui le genre humain » courbe sa tête esclave sous ces trois vices, et » obéit avec joie aux lois de ces tyrans. Car, ainsi » que le dit l'Écriture, la cupidité les asservit tous, » depuis les plus petits jusqu'aux plus grands. Que » dire de la crapuleuse sensualité à ce siècle? C'est » la source première de l'impureté qui a atteint » son apogée^... Le pape Léon IX, en s'adressant » aux Auximans, nous dit de quelle manière le » peuple se venge quelquefois de l'injustice qu'on » lui fait ^? J'ai entendu dire, dit-il, que, d'après » une terrible et exécrable coutume, à la mort d'un

•Epist.i. 15.

* Celui qui veut avoir des détails doit recourir à la lettre elle-même. On peut y trouver des mœurs plus modernes connues ici : « Hinc est quod nonnuUse mulieres ante pariendi tempus abovtiunt, aut certe mutilata, vel laesa eorumdem parvulorum lenera adhuc membella reperiunt. Et hoc modo dum ad lihidmis deferuntur incentiva prsecipites, ante parricidœ sunt qnàm parentes.

^ Epi!>t. 1. 10.

î»g VIE ET PONTIFICAT [1061]

» évèquc, la foule court attaquer sa maison, enle- » ver ses meubles à l'iustar des voleurs, brûler les » édifices, arracher les vignes et les arbres avec » une brutale furie. »

C'est ainsi que cet homme parle de son siècle. Sans doute il est exagéré dans certaines expressions qui proviennent d'un zèle trop ardent; cependant, en consullant les monuments contemporains, on voit que souvent ses peintures ne sont que la vérité. D'ailleurs les faits parleraient assez, si les renseignements manquaient, etHildebrand avait bien raison d'appeler son siècle un siècle de fer '.

Au reste, Pierre Damien attendait le salut du Siège de Rome : « Si Rome, dit-iP, ne revient » pas dans la voie des améliorations, nul doute » que le monde entier ne reste encore longtemps » dans un abime d'erreurs. Il faut que la réforme » parte de Rome, comme de la pierre angulaire » du salut des hommes; au milieu des dangers » imminents et des abîmes sans fond qui me- » naceut d'engloutir l'univers chancelant sur » ses bases, l'Eglise romaine est le seul, l'uni- » que port, étant à la fois le chef des élus, la » mère, le pôle et la sommité de toutes les égli-

• Ces peintures nous font voir que le monde, aussi bien que l'Eglise, avait besoin d'un homme de fer. {Note du traduct.)

"Epist. Il, 19.

» ses, en un mot, l'église des églises, la sainte » des saintes '... Oui, il faut que la réforme parte » du haut clergé, car le vice n'est jamais plus V pernicieux que quand il se trouve au sein du » sacerdoce. Puisque nous sommes à la fois les » sept yeux placés sur une seule pierre, que nous » portons l'image des astres, que nous avons » la dignité des anges, nous devons briller aux » yeux des peuples et leur prêcher la parole de » vie non-seulement de bouche, mais encore par » notre conduite. La langue annonce les mots » de la science et la vie les confirme. Le Siège » de saint Pierre doit montrer à tous la vraie ma- » nière de se conduire, et donner l'exemple de » toutes les vertus ^. »

' Epist. II, 1. Surtout voy. Baronius, Jn/i., ann. 1061.

* C'est à regret que je passe sous silence une foule d'autres passages magnifiques pleins d'énergie, de sentiment, de droiture et de piété. Partout on aperçoit un désir ardent d'une amélioration. Le monde lui pesait, et c'est pour cela qu'il en sortit. Il est difficile de savoir pourquoi Hildebrand ne fut jamais son ami. Pierre se plaint beaucoup (Epist. ii, 8) de ce que Hildebrand l'aime si peu et lui écrit si rarement; cependant, ajoute-t-il, il l'a toujours soutenu, « tuis cœptis tuisque conalibus semper oblemperare contendi, et in omnibus certaminibus atque victoriis, ego me non commilitonem sive pedissequum, sed quasi fulmen injeci. Quod enim certamen unquara cœpisti, ubi protinùs ego non essem et litigator et judex? Ubi scilicet non aliam auctoritatem canonum, nisi solum tuac voluntatis sequebar arbitrium, et mera tua voluntas mihi canonum auctoritas erat. ]Vec unquam judicavi, quod visura est, sed quod placuit tibii

Le commencement de cette année, déjà pleine de troubles à cause du scliisme, s'annonça par des prodiges eirrayanls: tremblements de terre, éclairs et tonnerre au mois de février, épizooties, grande mortalité, dommages considérables causés dans les champs et les vignes \ tous les fléaux se montraient à la fois. Au printemps, Cadaloûs, sous le nom d'Honorius II, voulant se faire consacrer à Rome, partit pour cette ville, à la tête d'une forte armée et avec une somme considérable d'argent'^. Bucco, évêque de Halberstadt, l'accompagnait. Honorius était appelé par les Romains qui étaient mal disposés pour Alexandre. Après avoir passé les Alpes, il fut arrêté par Béatrix, qui avec sa lille Mathilde, à peine âgée de quinze ans, s'opposa à sa marche; il ne put donc pas s'établir dans la Lombardic, il crut qu'une tentative sur Rome déciderait mieux de son affaire '. Il leva le camp, l'établit entre Sutri et Rome, dans l'espoir que les Romains accourraient à lui et abandonneraient Alexandre. Ses partisans s'emparèrent, en effet, de la tour de Crescentius et d'une autre près du pont de Milve. Enfin, apprenant les préparatifs du parti d'Alexandre, Cadaloûs se remit en marche et parut sous les murs de Rome le

' Herrman, Contract., Chron. 1062.

» T.ainb. Sdiaffii.,ann. lOGJ.

^ Fioroiiliiii, aun. 1062.

14 avril \ bien déterminé à se frayer un chemin jusqu'au trône pontifical, par la force des armes, comme il avait déjà essayé de le faire par son or. Il arriva à l'improviste; les Romains se laissèrent séduire, l'appuyèrent de tout leur pouvoir : surtout les grands ^ et entre autres un nommé Pierre Léo, dont la famille jouissait d'une grande considération. Honorius campait dans la prairie de Néron ^ ; ce fut là qu'Alexandre conduisit ses troupes ; le palais de Latran était gardé par Godefroi de Toscane. Une lutte acharnée s'engagea au pied du mont d'Or; des deux côtés, les combattants tombaient en foule; mais la victoire se déclara pour Honorius, et déjà lui et Guibert, se regardant d'un air de triomphe, allaient attaquer Rome, quand arriva soudain Godefroi, l'époux de Béatrix \ à la tête de troupes fraîches et enflammées d'ardeur. En un instant il enfonça l'armée ennemie d'ailleurs indisciplinée, en culbuta une partie dans le Tibre ^, et mit le reste

• Aventin., Hist. Boior.

*,^Cardin. Aragon., In Vita Alex. « Capitanei Romanorum volentes urbeni deprimere. » Léo Ost,, m, 21.

'" Ad iirbem Leoninam.

* Qui auspicio Cœsaris rébus Italicis praèsidebat. Avent.

" Aventinus raconte le fait suivant. Au commencement de l'action, les troupes d'Alexandre se sauvaient vers le Tibre, et un grand nombre d'entre elles s'étaient précipitées dans un bateau. Un soldat d'Honorius lança une flèche au milieu de cette foule, et, pour l'éviter, tousse portèrent

en fuite. Honorius, craignant d'être enveloppé, songiBa à une prompte retraite \

Cependant l'Italie était dans une affreuse confusion. Tout était ébranlé; la lidélité ne se trouvait nulle part, les partis devenaient plus violents

du même côté, ce qui fit chavirer la barque, et ils furent engloutis dans les ilôts. « Hisceperactis nomea, factis favor Honorii gliscit, Alexandri pars diminuitur. »

'Suivant Muratori, y^ww. d'Ital., ann. 1062, le duc se serait laissé gagner par des prières et des dons, afin de favoriser l'évasion d'Honorius. Fiorentini est de la même opinion. Sigonius [Hist. //a/., ann. 1062), ainsi que Plalina, d'après Fiorentini (mais je n'ai pu découvrir où il rapporte ce fait), soutiennent que Mathildeeut aussi une part dans cette victoire. S'il en était ainsi, elle se trouvait sous les drapeaux de son beau-père qui, au rapport de Damien, combattait contre l'antipape avec Béatrix. On a fort soupçonné Godefroi d'avoir favorisé le parti d'Honorius, parce que, dit-on, s'il l'avait voulu, il aurait pu s'emparer de sa personne et ainsi terminer promptement les maux de l'Eglise. Pierre Damien (Epist. vir parait aussi pencher vers cette opinion. Suivant Aventin, au contraire, Godefroi n'assistait même pas au combat ; il aurait ordonné une suspension d'armes, aurait fait venir devant lui les deux papes; puis, leur ayant adressé des paroles sévères, il les aurait renvoyés devant le roi en Allemagne, pour que celuici, aidé des grands et des évêques, donnât le pontificat au titulaire légitime. Ils se rendirent donc auprès de lui, chacun se fiant sur la bonté de sa cause. Mais le roi était alors occupé dans une expédition contre la Hongrie ; on ne put convoquer un concile, et rien ne fut décidé.Cependant celui qui était sacré et déjà en possession du Latran devait continuer à porter le nom de pape jusqu'à nouvel ordre. Alexandre se retira donc à Rome, et Honorius à Parme ; le premier réunit un synode dans le(iucl il condanma le second comme coupable d'homicide : l'antipape lui reudil la pareille.

que jamais. Pour se soustraire aux embûches de ses ennemis, Alexandre se retira à Lucques et accorda aux Lucaniens un grand nombre de privilèges pour récompenser leur dévouement. Béatrix, de son côté, lui donna une garde. Pierre Damien, ayant appris qu'Honorius n'avait pas encore renoncé au trône pontifical et qu'il faisait de nouveaux préparatifs, lui écrivit à Parme une seconde lettre dont voici quelques passages' : « Vous ne cesserez donc jamais de vomir, comme un volcan, des flammes infernales pour perdre l'Eglise, et de corrompre les cœurs par l'appât de l'or. Les troupes que vous commandez sont achetées avec ce vil métal; ce n'est point la trompette guerrière, mais le son de l'argent qui les fait courir sur le champ de bataille. L'or n'a jamais sauvé personne , ni Ptolémée l'Egyptien , ni Néron qui péchait avec des fdets d'or : Justin n'a pu éviter sa ruine malgré ses trésors. Rarement on a vu, dans les temps passés, un homme aussi impie que vous; les païens mêmes n'ont jamais montré autant de fureur. » Mais les paroles du saint homme ne pouvaient changer l'esprit d'Honorius. Il s'armait de nouveau, quand sa fortune fut ébranlée par un coup auquel il ne s'attendait

• Dans cette lettre, comme dans les autres, Damien montre une profonde connaissance de l'histoire et surtout de celle de Rome. Foy. plusieurs lettres à la fin du premier livre de ses lettres. Baron., Aim,

pas. Car, vcis celte même époque, les grands de l'Rmpire enlevèrent le jeune roi Henri des mains de sa mère, pour le remettre entre celles d' Annon, archevêque de Cologne, qui prit dès lors les rênes du gouvernement. Déjà, depuis longtemps, cet évêque voyait avec peine qu'Agnès donnait à Guibert tant de pouvoir en Italie; il lui ôta donc sa charge de chancelier pour en investir Grégoire, évéquedeVerceil.Tout, ou presque tout ce que taisait le roi, se fit par le conseil des évoques ; car, roi et gouvernement, tout était en leurs mains ^

Agnès qui, pendant sa régence, avait doté l'Empire de sages et de belles institutions, suivait, dans le gouvernement de l'Etat, les conseils de Henri, évêque d'Augsbourg, qui lui inspirait une confiance justement méritée. Les autres chefs de l'Eglise se crurent humiliés par cette préférence, qui devint pour eux une source de jalousie et de calomnie. Poussé par ce sentiment d'envie qui porte les hommes à regarder comme mauvais tout le bien qui ne se fait pas par eux et pour eux, on accusa l'impératrice et l'évêque d'Augsbourg d'un commerce criminel. Parmi les ennemis d'Agnès étaient Annon'^ de Cologne et Siegfried,

' Educalio régis atque ordinatio omnium reruni pubticarum pênes episcopos erat. Lamb. 10G3.

* L'histoire ecclésiaslique nous représente Annou comme un homme de bien et d'un grand mérite. {Note du trad.)

archevêque de Mayence, qui mirent dans leurs intérêts Adalbert, archevêque de Brème. Dans leurs réunions ils attirèrent encore dans leur parti quelques seigneurs laïques, tels que le comte Ecbert, cousin du roi, et Othon, duc de Bavière. <i Malheur à notre folie, disaient-ils, voyez quelle » femme commande à tant d'hommes d'Etat, à des » princes, à des administrateurs habiles, à tant » de vénérables pères, de savants prélats, à une » nation qui est la reine du monde, à un peuple » qui est le vainqueur de tous les autres peu- » pies! Vraiment, c'est un sombre et triste pré- » sage pour l'Etat! La vertu d'une femme est » plus fugitive que l'eau et le vent. Aujourd'hui » elle affirme , demain elle nie ; tantôt elle hait, » tantôt elle aime. Une intimité criminelle a mis » tout entre les mains d'un seul homme, qui jouit » des avantages et des revenus de l'Etat 5 tandis » que nous autres, quoique non moins nobles et » braves, nous végétons sans faveur et sans con- » sidération : tout est vénal, même la justice. Le » pouvoir et les honneurs sont à la disposition » d'un seul; mépris et ignominie sont pour la » Germanie guerrière. Le souverain, dont l'âge » commence à mûrir, est éloigné des hommes, » élevé au milieu des femmes, assujetti à des oc- » cupations d'esclave. Cependant il est un temps » où le chef de l'Etat doit se former par une » éducation publique, paraître dans les assera-

» bk'os, s'inilier aux affaires de l'Etal, s'exercer » aux armes et s'occuper de l'adininistration de » la guerre '. » On chercha aussi à soulever le peuple contre l'impératrice ; tout tendait à enlever le jeune prince à la direction de l'évêque d'Augsbourg et de sa mère '-. Mais le peupUî était dévoué à l'impératrice, car un gouvernement doux et pacifique plait toujours au peuple''. C'est pourquoi les princes ambitieux, mettant de côté toute prudence et toute réflexion, employèrent la ruse avec des mesures promptes et énergiques.

Dans cette vue l'archevêque de Cologne fit faire un vaisseau richement travaillé, orné de tapis, de tenture d'or et d'argent, de tableaux et de sculptures, et de tout ce qui pouvait piquer la curiosité ; puis il descendit le Rhin jusqu'à l'île de Saint - Suitgard "'. Le roi, accompagné de sa mère, était en voyage pour aller passer les fêtes de Pâques à INimègue; il venait d'arriver à la charmante île du Rhin. Il s'y trouvait une foule de monde. Un jour que Henri montrait au milieu d'un festin une gaieté extraordinaire, le prélat se mit à parler du vaisseau merveilleux qu'il avait fait construire et qui se trouvait au rivage. 11 piqua

* Avent., Ann. Boiorum.

* Suivant Beuzo, ce fut Godefroi qui conseilla cet acte de violence. Ce qui est fort vraisemblable quand ou coupail le caractère honorable d'Annon.

* Avent., Ann.Boior,

* Maintenant Kaiserwerth.

la curiosité du jeune prince, qui voulut le voir, ne pensant à rien moins qu'à la ruse et à la perfidie. On sortit au milieu d'une foule de peuple : le roi monte sur le vaisseau. Sur-le-champ des rameurs, avisés par l'archevêque, font voler, à un signal donné, les avirons. Dans le premier moment l'archevêque amusa l'enfant par de faux prétextes ; cependant, effrayé par l'inquiète précipitation et le tumulte, Henri craint pour ses jours ^ Soudain il s'élance dans le fleuve et disparaît dans les flots ; mais le comte Ecbert se jette après lui, le ramène à bord du vaisseau, et à force caresse et de douceur, on le conduit à Cologne. Le peuple accourut en foule au rivage, jetant de hauts cris, et menaçant de venger, par le glaive, l'injure faite à la majesté royale. Annon essaya tout pour apaiser la colère de la multitude, et s'ofliMt à rendre compte de sa conduite. A cet effet, il convoqua un synode^ où il se justifia, en disant qu'il n'avait rien fait pour son avantage particulier, mais tout pour le bien de l'Allemagne; car l'archevêque, dans le diocèse duquel le roi allait se trouver, veillera sur le salut et la sécurité du royaume ^, et réglera toutes les affaires qui seront soumises au jeune monarque ^

' Lamb. et Aventin.

* Peut-être à Osbor, où se trouvaient beaucoup de prélats italiens et autres.

' Ne quid detrimenti res publica caperetur. Lamb.

* Statuit ut pontif, Max. Gf^rmania^ sex ("uriis, jaixfa nu-

Si les princes avaient eu réellement le projet de soigner l'éducation de Henri, ils auraient trouvé à développer une grande capacité et des

merum archimystarum Germaniae rem consociaret, singnli publica munia obirenl, Iraperiumque per omnes in orbem iret, fmirelur. Aventin.

Les chroniqueurs, ainsi que le remarque Baronius {Jnn., ann. 1062), ne sont pas d'accord sur les motifsqui portèrent Annon à cette action. Lambert, qu'on a suivi dans le texte (Lehmaon's Speyers, Chron.^ p. 370), donne pour raison certaine : « Ut eo modo regni regimen auterretur a matre et abillis, qui ab ea ejus administralioni prœfecti erant, quorum arbitrio cuncta maie miscerentur, atque plane audilu nelanda perpetrarentur. » On verra par la suite si ce fut pour le mieux. Pierre Dan)ien, de sou côté, loue le prélat de cet acte de vigueur : « Servasti, venerabilis pater, dit-il, relictum luis manibus puerum, firmasti reguum, restituisli, pupillo paterni juris imperium *. »

* Ces paroles de Pierre Dauiien sont d'autant plus frappantes qu'il avait pour Agnès la plus haute vénération, et qu'il aurait dû, ce me semble, être opposé à une mesure qui lui enlevait la régence d'une manière si violente. En outre, le caractère d' Annon de Cologne se montre partout si beau, sa droiture lui attira si publiquement ,Vmiraitié de ,Henri , que nous devons hésiter de le confondre avec le» autres dans une commune accusation- 11 paraîtrait, d'après Baronius, que la véritable cause <le cet enlèvement était de le Soustraire à l'influence de plusieurs mauvais conseillers, en qui l'impératrice avait trop de conliauce. De ce nombre était surtout Guibert de Parme, qui soutenait Cadaldiis, et qui, entre autres choses, lui suggéra l'idée de tenir à Bàle un conciliabule contre le saint Père. Or, Annon travailla efticacement à ruiner l'antipape, ainsi que le prouve une lettie de Damien; il est donc facile de comprendre et sa conduite et les paroles du vénérable Pierre. Baronius dit ailleurs, eu parlaut de ce fait : n Quod licet audas. Annonius facinus hactenus intentatum, tamen a laudatis viris laudutum invenimus et iuter abus a Petro Damiani, dum hoc anno in Galliis kgatione pontitîcia fungeretur. » Il était donc à même d'être bien informé. Au reste, nous ne faisons ici qu'hasarder une conjecture, Annon ayant pu céder comme les autres au désir de dominer. {Audley.)

dispositions heureuses. Mais leurs efïbrts continuels pour s'emparer du pouvoir ne leur permirent pas de donner à son éducation les soins assidus que demandait la vivacité de son esprit. C'est dans cette éducation négligée que réside le principe de tous les malheurs qui empoisonnèrent le reste de sa vie. Car la sévérité outrée ne produit pas des effets aussi funestes, ni aussi durables, que l'excessive indulgence, ou la trop grande liberté. Si les grands se sont plaints naguère sans fondement de la manière dont l'impératrice élevait le jeune prince, on pouvait les blâmer, à plus juste titre, de ne lui avoir donné aucune éducation, et de l'avoir éloigné à dessein de toute participation aux affaires publiques. Ils ne permettaient à personne de l'approcher, ni de le visiter sans leur autorisation \ Sous prétexte de ménager sa tendre jeunesse, ils le livraient entièrement à la chasse et aux plaisirs. Contents d'avoir seuls en main les rênes du gouvernement et de diriger les affaires d'après leurs caprices, ils le laissaient faire ce qu'il voulait; tout devenait vénal, honneurs et magistratures j tout tendait à augmenter leurs richesses et leurs jouis-

' Adolescentulum a cuHs reipublicae in ângulos ableganl : nemini adiré, nemini salulare Caesarem, nec huic quidem salulare quempiam, nisi ex praescripto priDcipum licuit. Aventin.

YflAÇifllJ '

100 VIE ET VOiNTinCAT [106i]

sances, et l*Etat tombait dans des maux sans lin^ A mesure que Henri avançait en âge et en intelligence, ces circonstances firent sur son esprit dos impressions extrêmement fâclieuses. Mais bientôt éclatèrent d'autres scandales au sein du clergé, au milieu duquel il vivait depuis plusieurs années, scandales qui lui firent perdre, pour les ecclésiastiques, ce respect qu'on voulut exiger de lui dans la suite.

A Noël de l'an 1063, Henri se trouvait à Goslar avec un grand nombre d'ecclésiastiques. Or, lorsque le soir on se rendait à la messe de minuit, il s'éleva une rixe violente entre les gens de la maison de Bezelin,évêquedeHildesheim^, et ceux de Widerad, abbé de Fulde, au sujet de la préséance. Des injures on en vint aux coups, et sans doute le sang eût coulé, si Othon, duc de Bavière, qui prit la défense des intérêts de l'abbé, n'eut interposé son autorité. La querelle avait pour principe un ancien usage qui, dans les réunions d'évêques, plaçait l'abbé de Fulde immédiatement après l'archevêque deMayence. L'évêquedeHildesheim, qui était très-riche, ne voulait pas souffrir un tel privilège dans son église. Aussi n'a-t-il pas craint,

* VoY' AventiD, dans plusieurs endroits, et surtout Lambert, ann. 1064. Le roi faisait tout ce qu'on lui ordonnait : <( Rege ad omnia, quse jussus fuisset, puerili facilitate annuente. »

' Suivant Lambert.il se nommait Hecelo.

[1062] DU PAPï: GREGOIRE VII. 101

en présence même du roi, de commander à ses gens de changer l'ordre des sièges. Cependant cet incident ne fut encore que le prélude de ce qui devait arriver, quelque temps après, aux fêtes de la Penlecùle. Comme le roi et lesévêques allaient ensemble aux vêpres \ une dispute s'éleva sur le même sujet, et, cette fois, le scandale était prévu et préuiédité. L'évêque de Hildesheim, piqué de son premier affront, avait caché avant l'office et derrière l'autel, le comte Ecbert avec une troupe choisie. Dès que la querelle fut engagée entre les serviteurs des deux partis , les gens armés s'élancèrent comme d'une embuscade, et culbutèrent les partisans de l'abbé de Fulde. L'effusion du sang répandit aussitôt la confusion et le trouble, les Fuldiens coururent aux armes. Un grand nombre pénétra de vive force dans la maison de Dieu Tépée à la main; le chœur devint le théâtre d'une scène sanglante. Les cris des mourants surpassaient presque le chquetis des armes. Le sang coulait en abondance, et l'évêque de Hildesheim, s'étant emparé d'un lieu élevé, exhortait les siens à résister avec courage, et chercha, par ses promesses et par son ascendant, à leur faire oublier la sainteté du lieu ^. Beaucoup

' « Ad vesperas cantandas, » dit Herrm. Corn., Chron. — Ad vespertinalem syntaxim, decantatioDem horarum ad vespertam. Lamb.

^ Reli^ioiii loci vel Ecclesiœ aut altarium uou parcaul,

102 VIE ET POJNTIFICAT [1062]

l'ureiil massacrés, entre autres Regenbode, porteétendard des Fuldiens, et Bero, vassal du comte Ecbert. Le roi criait de son côté, conjurant les uns et les autres de mettre fin à cette lutte; mais ce fut en vain. Ceux qui entouraient le roi lui conseillèrent de se retirer; à peine put-il se frayer un chemin à travers la multitude. Enfin, après une grande effusion de sang, l'avantage demeura aux partisans de l'évêque d'Hildesheim, parce que les gens de Fulde, pris à l'improviste, n'avaient pas eu le temps de prendre leurs précautions. Ils furent donc chassés de l'église, dont on ferma aussitôt les portes. Mais leur fureur ne fit que s'accroître; ils coururent chercher des armes plus propres à leurs dessins, leurs rangs se grossirent; ils se rangèrent en ordre de bataille au cimetière, dans l'intention d'attaquer avec une nouvelle vigueur ceux qui sortiraient de l'église. Heureusement la nuit empêcha un second massacre. Le lendemain, on fit une enquête sévère; le comte Ecbert parvint à se justifier, non par la justice de sa cause, mais par lecrédit du roi dont il était le cousin germain. Tout le poids de l'accusalion tomba sur l'abbé, comme ayant agi de dessein prémédité, comme étant lepremier auteur d'un événement qui avait mis en émoi toute la cour. Cette scène, où l'on avait vu, à la

suae auclorilalis periculurn obtendeus. Herrm. Corn. Chron. Item Lanib.

[tm} DU PAPE GRÉGOIRE YÏI. 103

tête des trQupes aguerries, d'un côté un évêque, de l'aiitre un abbé, jeta un grand discrédit sur tout l'ordre sacerdotal '. L'abbé fut condamné à une forte amende, et à des excuses au roi, à ses amis et H l'évêque. Quant à la somme, on ne sait pas précisément à combien elle se portait % niais elle fut si forte que le trésor de l'abbaye de Fulde ^, jusqu'alors très-riche, fut épuisé; l'abbé fut retenu à Goslar jusqu'à ce qu'on eyt payé l'amende'. Enfin, il s'en retourna à Fulde profondément îiffligé du malheur qu'il venait d'éprouver. Ses religieux lui firent une réception peu amicale, et l'antipathie qu'avait déjà excitée auparavant sa conduite dure et arrogante, se changea en haine amère. D'ailleurs l'abbé chercha, par un usage illégitime des biens de son église et en privant les moines d'une partie de la nourriture que leur avaient donnée ses prédécesseurs, à réparer les pertes qu'il venait de faire. Tous les jours on entendait des murmures, tous les jours il y avait quelque nouvelle dissension dans l'intérieur du couvent. Cependant le mécontentement n'éclatait pas encore, parce qu'on craignait que le roi et

' Celui qui visitera cette église ruinée verra avec plaisir l'ouverture par laquelle le. diable animait les siens au combat, et qui ne put être remurée que lorsqu'un évêque plus respectable y eut appliqué une bible.

» Cautum enJm fuerat, ne passim vulgaretur. Lamb.

' Lamb.

* Id.

104 VIE ET POJNTIFICAT [1062]

les grands ne prêtassent leur appui àTathé. Enfin, la nouvelle qu'ils eurent de révénemenl de Goslar causa uneexplosion. Se rappelantlousleurs anciens griefs, les religieux résolurent de se délivrer, eux et leur monastère, d'un ennemi acharné qui s'intitulait leur père. Une nouvelle circonstance vint augmenter leur indignation. CemêmeRegenbode, qui a péri à Goslar, avait donné aux frères de Fulde un cheval de prix \ dont l'abbé fit présent à un laïque sans leur autorisation. Ils vinrent donc lui demander ce cheval avec fierté, le menaçant en même temps de ne plus se soumettre à ses volontés tyranniques, et lui intimant l'ordre de leur rendre tout ce qu'il avait enlevé. L'abbé, surpris, les pria au nom de Dieu, et avec larmes, de ne pas rouvrir de vieilles plaies par de nouvelles douleurs, et promit de restituer tout ce qu'il avait pris. Les plus âgés se contentèrent de ces promesses, mais les jeunes n'en furent pas satisfaits; ils pressèrent l'abbé avec une telle vivacité qu'il s'enfuit près du roi, après avoir laissé à quelques-uns de ses affidés l'ordre secret de réprimer l'esprit turbulent des jeunes, soit par la sévérité, soit par la douceur. Mais ce fut en vain : on trou\e, en effet, que dans une communauté, comme dans une république, les partis les plus difficiles à vaincre sont ceux que l'intérêt de

' Ob recordatiouem aiiiina' iiui".

leur réunion maintient constamment dans la limite de leurs droits'. Des chefs se mirent à leur tète, tout le monastère fut entraîné dans la révolte, et on prit la résolution de sortir du cloître pour aller demander, au plus tôt, protection au souverain contre l'impitoyable abbé. Les anciens s'opposaient à cette mesure, et demandaient avec instance qu'on s'abstînt d'une démarche qui pouvait amener la ruine du couvent. Tout fut inutile : la croix en tète, et au chant des psaumes, seize reh'gieux se mirent en route ; les plus âgés les suivirent de loin en gémissant, comme s'ils allaient à l'enterrement d'un de leurs frères. Pour mieux disposer le roi en leur faveur, ils lui envoyèrent un messager à cheval, chargé de lui donner une relation écrite de leur malheureuse position, et de lui expliquer le motif de leur démarche. Lorsque le messager arriva et que le rapport fut examiné, tout le palais se souleva d'indignation et d'horreur ; on ne pouvait assez s'étonner d'une semblable conduite de la part des hommes qui devaient vivre d'une manière apostolique. On résolut de les punir sévèrement. D'après le conseil de l'archevêque de Cologne et d'Othon de Bavière, le roi ordonna que le messager et trois autres principaux auteurs de la sédition fussent enfermés dans différents cloîtres. L'abbé eut un détachement de troupes pour

* f'oyez Rome, les Pays-Bas, la Suisse^ etd

1Q6 VIE ET PONTlFiCAT [1062J

faire ramener les autres, qui avaient ordre de l'at' tendre on dehors des murs. 11 les suivit aussitôt, et convoqua une réunion de ses confrères, où l'oi^ arrêta que ceux qui sont laïques, et qui ont méprisé d'une manière si étrange les règles de l'ordre, seraient livrés aux tribunaux séculiers. L'abbé fit fustiger deux des coupables, qu'on chassa du monastère, après leur avoir rasé la tête : les autres reçurent aussi des corrections et furent placés dans des monastères voisins. En général, on était persuadé que l'abbé avait usé d'une trop grande rigueur. 11 en résulta, pour le couvent, un discrédit qui ne s'effaça pas de sitôt.

Ces sortes de scènes, qui montraient au public la honteuse plaie du clergé, faisaient gémir tous les gens de bien. L'impératrice Agnès était vivement émue du scandale de Goslar '; d'ailleurs, depuis l'enlèvement de Henri, et l'atroce calomnie dont elle était la victime, elle n'avait pas goûté uo jour de bonheur; un noir chagrin empoisonnait sa vie. Dans sa douleur, elle se confia i\ un homme ^ qui ne ressentait pas moins vivement les vices de son siècle, et qui les pleurait avec autant d'amertume, mais dont l'Ame virile supportait le malheur avec fermeté : c'est Pierre Damien. Il écrivit à l'impératrice plusieurs lettres consolantes, où brillent à la fois une grande noblesse de s^^-

' Avenlin., Jnn.

* Baron., Jnn., luiii. 10G3.

[10Ô2] DU PAPE GRÉGOIRE Vil. 107

liment et un esprit vraiment chrétien^; il chercha à élever l'esprit d'Agnès au-dessus des peines de cette vie ^, et à le diriger vers des choses qui consolent mieux que les biens de ce monde. On voit par ces lettres que le cœur de cette princesse était en proie à un violent chagrin, et qu'elle ressentait vivement d'être si peu honorée parmi les siens '\ Elle résolut donc de renoncer aux joies et aux plaisirs du monde, pour se consacrer entièrement à Dieu ^ Pénétrée de douleur et de repentir d'avoir été la première cause des troubles de l'Eglise, elle se rendit en Italie vers la fin de l'année 1062, pour expier ses fautes par la pénitence, et oublier les malheurs de sa maison par les soins de son salut '. Dans de pareilles pensées, elle arriva à Rome et confessa ses péchés aux tombeaux des apôtres*.

• Suivant Baronius, daus le courant de celle année.

^ Plusieurs de ces lettres se Irouvenl dans le septième livre de ses épîtres.

^ Quod censu subtracto, reddila pauperior esset, et quod vilis habita cum nuilius éestiniationis apud suos esse cognoscerel.

^ Lamb.,aun. 1062.

« Id.

* Voy. quelques extraits des lettres de Damien à l'impératrice, Pièces justifie, note F.

L'histoire ecclésiastique nous représente Aonès comme une sainte. Arrivée à Rome, elle fit à l'évêque Damien, à l'autel de S. Pierre, une confession générale depuis l'âge de cinq ans, où

elle fit entrer non-seulement ses actions mauvaises, mais même ses pensées, ses paroles inutiles et tous ses mouvements déréglés du cœur. Elle mena ensuite une vie éditiante et .lustère, partageant ses biens avec les pauvres. Pleine de bonnes œuvres, elle mourut l'an «077. Sa conversion est l'ouvrage de Pierre Damicn «jui nous donne ces détails. [Sote du trad.)

V^««%%V%%«%^iVl««.«\4v««.i«««.'V%4,%«x%%.Vx\\ t. ««\^\««.\%\«A\^V^k,««/\%««,«V^v« %,««»«% «^«.«\%X'k\.-%V»Vk«A

Page 1