‹ Histoire du Pape Grégoire VII et de son siècle, d'après les monuments originauxChapitre 14 sur 26 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Annon de Cologne se déclare pour Alexandre. — Concile d'Osbor. — Célèbre discussion entre l'avocat royal etledéfenseur du saint Siégé. — Alexandre H reconnu pape.— Ambition d'Adalbert de Brème. — U chercbe à supplanter l'archevêque de Cologne. — Abus de son gouvernement — Pèlerinage et combat des cbrétiens se rendant à Jérusalem. — L'antipape Honorius pénètre dans Rome. — Troubles de Florence. — Lettre de Damicn à Henri IV. — Voyage de Annon de Cologne à Rome. — Mathildc

; de Toscane se dévoue à la défense du saint Siège. — Esprit de révolte dans le clergé. — Honorius se désiste de ses prétentions à la papauté. — Concile de Mantoue. — Nouveaux troubles de Milan. — Mort de saint Ariald. — Election d'Othon au siège de Milan. — Mort de l'intrus Godefroi.

Cependant l'archevêque Annon crut voir dans la lutte opiniâtre des deux papes une source de malheurs pour lui-même comme pour l'Etat. Voyant qu'Alexandre se maintiendrait plus facilement sur le trône pontifical qu'Honorius, il s'appliqua à détruire le pouvoir de ce dernier. Il résolut donc de réunir en concile les prélats allemands et italiens, et désigna Osbor^ comme lieu de réunion; il s'y rendit avec le roi, dans l'automne de 1062, et ouvrit le concile. L'assemblée

* C'est ainsi que Pierre Damien appelle cet endroit. Baronius ignore s'il l'a bien écrit; quant à lui, il ne le connaît point.

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devint remarquable par une lettre de Pierre Damien qu'on y lut, et qui renfermait une discussion entre un avocat du roi et un défenseur de l'Eglise romaine ^ Comme cette discussion jette quelque jour sur ces tenq)S, et qu'elle nous met sous les yeux le plan et les intentions de llildebrand, on nous saura gré d'en rapporter quelques points principaux.

Le défenseur. Il s'agit d'une affaire qui, si elle est bien établie, fixe tout le reste ^ ; mais qui aussi, si elle s'écroule, entraîne tout dans sa ruine, parce qu'elle est la base et l'appui de tout. Le roi ou l'empereur, ou bien un homme irréprochable de chaque ordre, fixaient, suivant leur volonté et leur pouvoir, les sièges des patriarcats, les limites des métropolitains, la juridiction des évêques, les dignités des églises, et de chaque ordre. Us réglaient d'une manière constante l'étendue des prérogatives ecclésiastiques. Mais l'Eglise romaine

' Baronius regarde bien cet écrit comme étant de Daniien. « Ejusdem auctoris, dit-il, esse non dubitamus, nam ab ejiis stylo non abhorret, imo magnopere congruit. » Pierre d'ailleurs n'était pas présent; il avait été envoyé par le pape comme légat dans les Gaules, et il fit parvenir cettelettreauconcile.il dit en commençant que tandis que la cour impériale soutenait un candidat, l'Église romaine avait placé un de ses prêtres sur le trône. Dans un pareil étal de choses, il appartient aux hommes sages et prudents de décider dans un prochain concile: c'est pourquoi il veut, par sa lettre, fournir un modèle. »

• A. savoir si l'Eglise seule, ou le roi, ou l'empereur, de concert avec elle, devait élire le pontife.

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a été fondée et élevée sur le rocher de la foi, sans aucune volonté ni intention humaine, par cette unique parole qui a fait le ciel et la terre. C'est sur cette force qu'elle s'appuie. Il est certain que celui qui ôte à une Eglise quelconque ses droits est injuste, et que celui qui enlève à l'Eglise romaine la suprématie qu'elle a reçue du chef de toutes les Eglises, est hérétique.

L'avocat. Pour bien juger de cette affaire, je prétends qu'en nommant le pape, sans le consentement du roi, l'Eglise romaine a lésé les droits et déshonoré la majesté du souverain.

Le défenseur. Il faut d'abord voir si le pape peut être nommé sans le roi, avant de parler de droits lésés.

L'avocat. Il est clair que le pape doit être élu par ceux qui, suivant les saints canons, doivent lui obéir après son ordination; or le peuple romain et l'empereur, qui en est le chef, doivent lui obéir, comme à leur pontife souverain. Il s'agit donc de savoir si le peuple peut faire une élection sans son chef, s'il doit obéir à un pape que l'empereur n'a point élu. Il est donc prouvé que l'élection du pontife n'est point valide, si elle n'est confirmée par le roi des Romains.

Le défenseur s'efforça de prouver, par plusieurs exemples, que les princes temporels n'ont jamais exercé une grande influence sur les élections des ecclésiastiques. Il en conclut que, puisque la su-

prématie religieuse et le chef de la religion chrétienne ont été établis par le Roi des cieiix, le roi de la terre agit contre la justice en s'en mêlant. L'empereur n'a aucun pouvoir dans l'EglivSe. Comment <lonc le pape ne pourrait-il être élu sans l'approbation de celui qui n'a aucun pouvoir dans l'Eglise? L'avocat admit cette proposition, mais il en avança une autre : On ne peut nier, dit-il, (pie Henri 111, père de notre monarque actuel, a été fait patrice des Romains, et a reçu d'eux le premier rang dans l'élection du pape? De plus, le pape Nicolas a accordé au roi ce privilège ((u'il tenait déjà de son père, et l'a confirmé par un décret synodal. Quoi! le roi aurait donc perdu cette prérogative qu'il tenait de la libéralité du saint Siège ?

Le défenseur ne contesta pas* la réalité du pri-

* Le défenseur du saint Siège justifia la démarche des Romains par plusieurs raisons qui nous paraissent fort solides : 1° le roi était si jeune, qu'il n'était pas capable de faire un cboix ; le pape était même son tuteur ; or, un mineur de six ans pouvait-il, avec quelque apparence de bon sens, prendre un parti dans des conjonctures aussi critiques, lui qui avait besoin d'être dirijïé ? 2° Les Romains avaient même fait tout ce qui dépendait d'eux; ils s'étaient adressés aux conseillers du prince sans avoir pu se faire écouter. <i Vous me forcez, dit le défenseur en répondant à »son adversaire, à faire connaître en public ce que mon respect «pour le palais impérial me portait à taire. Oui, vous, conseillers » de la Cour du roi (rectorcs aula- regiae), de concert avec quel- » ques évéques allemands , vous avez conspiré contre l'Eglise « romaine, vous avez convoqué un concile dans iocpiel vous » avez, avec une audace incroyable , porté un prétendu décret » (quasi per synodalem sententiam) qui condamnait tous les ac- « tes du pontife précédent; et, par là, vous avez follement dé- Mti'uit ce même privilège dont vous nous parlez. Mais loin de

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vilége; mais il se jeta sur la minorité du roi. L'Eglise est sa mère, disait-il; et le roi, malgré les dispositions heureuses de son esprit, n'est encore qu'un enfant qui a besoin de tuteur : or, qui peut mieux

» nous de vouloir punir des fautes d'autrui un prince innocent, »oude cliercher à affaiblir, à cause des injustices d'un autre «homme, l'autorité que nous lui avous donnée. Vous dites que » trois mois se sont écoulés entre la mort du pape Nicolas et l'avé- »nement de sou successeur ; que nous aurions pu par conséquent » informer la cour de cette élection; mais le cardinal Etienne n'a- » t-il pas été envoyé au roi (ad aulam rej^iam) avec des lettres apo. «stoliques, sans avoir pu obtenir audience des conseillers du sou- » verain? Cet homme sage et patient a supporté cet affront, mais »il n'a pu remplir son mandat, et force lui a été de rapporter le •1 décret du conclave, sans qu'il eût été ouvert.» 3° Le défenseur dit ailleurs qu'on avait procédé immédiatement à l'élection d'Alexandre pour éviter les désordres affreux et les dissensions intestines auxquelles les élections précédentes avaient donné lieu. Or, quel avait été le but du décret de Nicolas II ? uniquement de mettre un terme à ces scandales, d'assurer l'avenir de TEglisc, en pro tégeant la nomination de son chef contre les intrigues et la simonie. «Novit beatitudo vestra, dilectissimi fratres, dit-il, defuncto » piae mémorise domino Stephano prœdecessore nostro, haec apo- » stoiica sedes, cui auctore Deo deservio, quot adversa pertulerit, »quotdenique persimoniacae haereseos trapezitas repetitis malleia » crebrisque tunsionibus subjacucrit ; adeo ut columna Dei viven- »tis jamjam penè vidcretur concussa nutare; et sagena summi npiscatoris, procellis intumescentibus, oogeretur in naufragii » profunda demergi ! Undè, si placet pnternitaii vestrœ, debe- » muSy aiixiliante Deo, fttturis casibiis pnidenter occurrere, et » ecelesiastico statut ne récidiva (qiiod absit) mala prœvaleant, »prœcavere. » Cétait donc pour le saint Siège une question d'existence même; les choses ne pouvaient rester comme elles étaient; et d'ailleurs cette mesure avait été reconnue par Henri le Noir. Remarquons enfin que le privilège accordé par les papes aux empereurs était personnel; ceux-ci devaient le demander au commencement de chaque année .«Sicutjam sibietsuccessoribus illius » qui ab apo>tolica scde pcrsnnciliter hoc jusimpetraverint.»Or, le donateur n'avait-il pas le droit de retrancher d'un privilège, de l'ôter même au donataire, quand celui-ci en abusait.^ Tel est le langage du défenseur, tci nous parait être aussi celui du sens commun. ( rid. Raron., ann. 1062, «063, p. 2i7, 304, 309, 310.) [Audley.) T. I. 6

que l'Eglise se charger de celte tutelle et exercer ses droits? Comment pomait-il clioisir un pape? De même que sa mère naturelle veille à ses intérêts terrestres, de même sa mère spirituelle, ou l'Eglise, prend pour lui le soin des choses spirituelles.

L'avocat. Soutenez tout ce que vous voudrez, pourvu qu'il reste constant qu'il n'est pas permis de changer ce que le pape a confirmé et réglé par un décret.

Le défenseur. Est-il étonnant qu'un homme fragile change ce qu'il a établi, lorsque le Tout-Puissant, qui pénètre dans l'avenir, change souvent ce qu'il a arrêté? car il modifie quelquefois, et même anéantit ses promesses; il menace de châtier et ne châtie point; il annonce des bienfaits et ne les accorde pas.

A la demande de l'avocat, le défenseur prouva cette vérité par des exemples tirés de l'Ecriture.

Il conclut son dialogue par cette pensée : « Nous, » conseillers delà couronne, et serviteurs du saint » Siège, nous faisons de communs eflbrts pour » l'union du sacerdoce et de l'Empire, afin que le » genre humain, gouverné par ces deux puis- » sances, ne soit jamais divisé, qu'elles se sou- » tiennent l'une l'autre comme les deux pôles du * monde, et que les peuples qui leur sont soumis » ne deviennent pas indociles par leurs divisions, » en sorte que^ comme le médiateur entre Dieu V et l'homme a mystérieusement uni la royauté et

» le sacerdoce, les deux chefs soient unis par une » affection mutuelle, et que l'on trouve le roi dans » le pontife romain, et le pontife dans le roi, sauf » le droit du pape, que lui seul peut exercer \ Au » surplus, que le pape réprime les criminels par » la loi du prince, et que le roi ordonne, par ses » évêques, ce qui concerne le salut des âmes, sui- » vant les saints canons. Que le pape, comme le » père, ait la prééminence; que le roi, comme un » fils unique, repose dans les bras de son affec- » tion ^. »

Tout ceci se passait à Osbor le jour de la fête des apôtres saint Simon et saint Jude. Il y avait un an, à pareil jour, que Cadaloiis était élu pape, el, suivant une prophétie de Pierre Damien, il devait mourir au boutd'unan^, c'est-à-dire, comme ill'explique lui-même, de mort morale, être déposé et condamné. Ce qui arriva en effet par une sentence unanime des évêques allemands et italiens réunis aux métropolitains ^ Pendant l'absence d'Annon et les voyages fréquents qu'il faisait en Italie pour mettre fm au schisme scandaleux qui désolait l'Église, Adalbert, archevêque de Brème, fut mis en

« Ce passage me parait singulier : « Salvo scilicet suo privilegio papœ, quod nemo prœter eum usurpare permitlitur. » Labbe, ConciL, t. ix, p. 1172.

* Il est fâcheux qu'on ail bientôt vu le contraire *.

* Non ego te fallo : cseplo morieris in anno.

* Voy. là-dessus Muralori, Annal. d'Italie, I. vi, p. 354.

* Et par la faute de qui? {Audley.)

Allemagne à la tête des affaires. Comme cet homme adéjàjoiii,sousHenriIlIetLéon IX, d'une grande considération 'jCtqu'ila influé si puissamment sur l'esprit de Henri IV, par son caractère, ses mœurs et sa conduite; comme il a présenté dans sa personne l'image vivante de la vie d'un grand nombre d'ecclésiastiques de cette époque, et que par ses idées et ses travaux il a contribué peut-être môme à l'accomplissement des vues du pape et de Hildebrand, il n'est pas hors de propos de retracer ici en abrégé l'histoire de sa vie.

Son prédécesseur Bezelin, surnommé Alebrand, était un homme supérieur, très-digne de son rang, agréable à Dieu et aux hommes. Il avait gouverné pendant dix ans le diocèse qu'il tenait de Conrad, et personne n'eut jamais à se plaindre de lui. Il était regardé comme l'ornement du clergé, et le salut du peuple. Plus d'une action pieuse, plus d'un couvent restauré ou reconstruit, plus d'une église élevée perpétuait son souvenir, et après qu'il eut dédié avec larmes à Dieu et aux saints sa nouvelle basilique, il se reposa dans le sein de Dieu -.

Adalbert avait reçu de Henri IH le bâton pastoral et du pape Benoît le palliiim archiépiscopal, par l'entremise des légats, comme on l'avait fait pour ses prédécesseurs. L'empereur, un grand nombre de princes et douze prélats assistèrent

' Adam Breni., m, 31.

' Adam Brem., Ecclesiast., u.

à sa consécration à Aix-la-Chapelle, et comme tous lui avaient imposé les mains pour le bénir, il fit usage dans la suite de cette multitude de bénédictions contre les malédictions qu'il reçut, disant, avec souris, que celui qui était béni par tant de Pères ne pouvait être maudit de personnel C'était un homme admirable et d'une trempe particulière. A des talents du premier ordre et à des vertus réelles, il unissait une naissance distinguée. Il avait en outre un extérieur gracieux, une figure imposante et bien conservée par la sobriété et la chasteté, vertus que personne ne pouvait lui contester. La fortune lui avait donné des richesses, de la puissance et de la gloire, en sorte qu'il pouvait passer pour un des hommes les plus heureux de son siècle. Du reste, il était sévère sur la discipline ecclésiastique; tout ce qui touchait à l'honneur du saint Siège, aux intérêts de l'Etat ou aux soins de son diocèse, faisait toujours le premier objet de son application ^.

Versé à la fois dans les sciences divines et humaines, son esprit montrait partout un discernement exquis et une grande souplesse. Ce qui est assez rare, ses études étaient favorisées par une mémoire heureuse et une élocution peu ordinaire. Il était à la fois généreux et avare, humble, indul-

' Adam, 111, c. 1.

' Adam, m, 2. Halem, Geschichte des Herzogthums OU denhurg, il. Buch, p. 132.

gent et fier, vain, ainbilieux; dans l'espace d'une heure, on le voyait laver les pieds aux pauvres, aux pèlerins et aux mendiants; et puis, s'opposer avec hauteur aux princes et aux prélats, leur reprochant sans aucune considération personnelle leur avarice, leur sensualité et leur infidélité ^

Tous ses efforts et ses travaux avaient pour source une vanité et une ambition démesurées, vices qui jetaient de l'ombre sur toutes ses vertus. Quand il s'agissait du bien de son église, il était souple, docile, dévoué aux princes et à leurs conseils; mais quand on nuisait à son église, il était difficile d'échapper à sa haine et à ses persécutions: C*est ce que des ducs et des évèques ont souvent éprouvé. Il disait maintes fois : « Pour l'avantage » de mon église je n'épargnerai personne, ni moi, » ni mon frère, ni l'argent, ni l'Église elle-même; » je veux que mon diocèse soit délivré de tout joug » étranger et à l'égal des autres'-. »

Dans le courant de l'année 1042, l'église de Brème fut brûlée avec tous ses trésors, l'archevêque la releva de ses ruines et lui donna plus de magnificence encore, voulant faire de son siège une nouvelle seigneurie dans le Nord '. Mais les ducs de Saxe s'y opposaient de tout leur pou-

• Adam, m, 3.

» Adam, m, 4.

* Adam, m, 5, 10 : « Flocci pendens aiiream decessoriuu mediocritatem, vêlera conlempsit, nova molitur omnia perficere.»

voir. Il employa donc tout son zèle à briser cette résistance, à rendre son église indépendante, et à ôter aux ducs et aux comtes de son diocèse tout droit juridique. Par cette tentative, il souleva contre lui une haine bien profonde. Bernard, duc de Saxe, homme de caractère, observait la conduite de l'archevêque avec d'autant plus d'attention que celui-ci travaillait avec plus de zèle à l'accomplissement de ses désirs '. Adalbert se vit obligé de chercher contre les menaces du duc un appui, il le trouva dans l'empereur Henri III. Ce prince, ayant connu sa fermeté et sa patience, l'attacha à sa personne, le prit pour conseiller, et pour compagnon de ses voyages en Hongrie, en Slavonie, en Flandre et en Italie ; dans ce dernier pays, il termina, de concert avec l'empereur, la lutte entre les trois papes, et il serait monté lui même sur le trône pontifical, s'il n'avait mieux aimé y placer Clément ^.

* Aiunt saepe dixisse: « Illum quasi exploratorem positum in has regiones, qui infirma lerrœ aliegenis et Caesarî esset prodilurus. Ideoque dum ipse, aut aliquis filiorum ejus advixerit, episcopum numquam bonumin Episcopatu diem habiturum. » Adam, m, 6.

* Adam, m, 8*.

* Cette assertion d'Adam de Brème nous parait au moins fort hasardée. Clément II fut élevé au trône pontifical malgré lui (reluctantem); et si Adalbert avait pu y monter, il est fort probable qu'il n'eût pas manqué une si belle occasion de satisfaire son am. bition. Adam de Brème était chanoine de cette église; Adalbert, qui le protégeait, le mit à la tête de l'école archiépiscopale. Il n'est donc pas étonnant de rencontrer dans son Histoire ecclésias»

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Peu après son retour d'Italie, il conçut le projet d'attacher à son cvêché tous les comtés du diocèse. Le voyage de Henri 111 à Brème en l'année 1050 lui parut pour cela une occasion favorable; il gagna le prince par une brillante réception, ce qui lui valut le comté de la Frise. De cette façon l'archevêque se vit bientôt placé au rang du plus grand seigneur du Nord. Il aimait le séjour de Hambourg, où il recevait les ducs saxons, les ambassadeurs des nations slaves, et ceux des souverains de toute l'Europe septentrionale; tandis que lui-même en envoyait à son tour en Danemark, en Suède et dans le monde entier. Lorsque Swen 111 de Danemark eut épousé une princesse suédoise, nommée Guda, malgré sa proche parenté, Adalbert crut sa puissance suflfisamment établie pour le menacer de l'excommunication, s'il ne la quittait pas. Mais Swen le menaça, à son tour, de ravager son diocèse; le prélat effrayé eut recours au pape, qui fit entendre raison au prince'.

Alexandre avait contribué plus que tout autre à élever le nom et la puissance de l'archevêque de Brème, comme le prouve la querelle de ce dernier avec Harold IV (Hardraad) de Norwége, jeune conquérant farouche qui avait toujours dans la tête quelques nouvelles conquêtes. Il n'aimait pas les

' Adam, m, 12.

tique des (suppositions qui sont k l'avantage de son bienfaiteur.

( .4Md/fx.]

chrétiens et n'épargnait ni les églises ni leurs propriétés. Adaibert lui envoya donc une lettre de réprimande : « il lui disait que les biens de l'É- » glise ne pouvaient servir à l'usage des laïques, » et que lui seul, en vertu de l'autorité apo- » stolique, avait le droit d'ordonner les évoques » consacrés jusqu'à présent en Angleterre et en » France. » Le roi irrité renvoya ses légats avec mépris, disant que dans la Norwége il ne connaissait ni archevêque ni autre personne puissante que lui. Mais, sur les plaintes d' Adaibert, le pape écrivit à Harold une lettre dans laquelle il exhortait le roi et les évéques à obéir à son vicaire apostolique et à le respecter '.

Cependant Adaibert chercha à gagner les bonnes grâces du prince danois, parce que son amitié lui semblait favorable à ses desseins. Il se rendit donc à Sleswick, où le roi se trouvait alors, et, au milieu de festins qui durèrent huit jours ^, il parvint non-seulement à se mettre en bonne intelligence avec lui, mais encore à consolider la paix entre l'empereur et Swen, au grand avantage de l'église de Brème ^. L'archevêque travailla aussi alors, comme il paraît, à exciter le roi de Danemark contre les Saxons', donnant à

' Adam, m, 18, 19. f'ojez la lettre d'Alexandre dans Coleli, Coll. Concil., t. ii, p. 73, el dans Labbe, t. ix, p. 1116.

' Sicut mos est inter Barbares.

^ Adam, m, 20.

* Adaibert fit pour la Saxe ce que Siegfried de Mayenc« fit pour la Thuriny;*',

ses insiiuialions une couleur religieuse; car, selon lui, la loi chrétienne aurait depuis longtemps jeté parmi les peuples slaves des racines profondes, si l'ambition des ducs saxons n'y avait pas mis obstacle \ Le roi entra dans ces vues. A mesure qu'Adalbcrt voyait croître son pouvoir et son influence, les seigneurs voisins, ses ennemis, s'agrandissaient : il voulut donc se mettre à l'abri de leurs insultes. La ville de Hambourg lui semblait propre à ses desseins, il la choisit pour en faire le centre de sa domination. Il résolut de la fortifier, sousprétexte de se prémunir contre les incursions des barbares. Cette ville est située dans une vaste plaine; ni montagne, ni fleuve ne protègent l'ennemi. Un seul coteau aux bords de l'Elbe s'étend à l'occident, le mont SuUenberg. Le prélat y construisits à grand frais, un couvent fortifié, qui devait servir de défense contre l'ennemi ; mais ceux qui y étaient établis pour servir Dieu devinrent des brigands, se livrant au pillage et au vol dans le voisinage du fort, jusqu'à ce que la fureur du peuple et les intrigues du duc de Saxe le firent jeter bas. Le lieu fut interdit '^.

Grâce à la bienveillance de Henri 111, Adalbert acquit également en Saxe une influence extraor-

• Quibus iiiqiiil ^vt\ Danorum ) meus pronior est ad pensiunes vecligalimn qiiani ad conversionem geotilium **

« Adam, m, 28.

* C'est un reproche qu'on pouvait aussi i«dre»î.fr aux évéquM Ae ce temps, (^udhy.)

dinaire. Goslar jouissait du privilège onéreux de recevair le roi; celui-ci, pour en dédommager la ville, l'embellit et lui octroya une foule de privilèges '. Lorsqu'on 1049, il y célébrait avec Adalbert les fêtes de Pâques, il enflamma l'ambition de l'archevêque, en lui donnant l'espoir déposséder bientôt des monastères, des comtés et d'autres domaines, à un tel point que le prélat conçut, dans son ivresse, les projets les plus hardis, d'autant plus qu'il attendait tout de l'amitié du pape^. Plus il acquérait d'influence dans les grandes affaires, plus croissaient en lui la présomption, la fierté, l'orgueil et les prétentions. Le pape et l'empereur n'entreprenaient rien d'important sans son avis : c'était de concert avec lui que Henri traitait de la paix ou de la guerre. Ses ennemis humiliés éprouvèrent plus d'une fois ce que pouvait l'habileté d' Adalbert. Sa réputation se répandit au dehors : l'empereur grec et le roi de France

' Heineccii Antiquit. Goslar. — Adam, m, 30, dit : «Henri bâlil la ville à la place de rancien moulin qui existait auparavant, el lui donna sa grandeur primitive. » Heineccius {/int. GosL, p. 11) soutient le contraire.

* Adam, m, 31, s'exprime ainsi : « Tune sibi data est spes acquirendi, vel accipiendi coraitatus et abbatias, vel prae-

dia ut puta Cœnobia Lauressaî, vel Corbeise, comilatus

etiam Bernardi et Ekberti, prœdia vero Sincicum, Plisna, Groningor, Dispargum et Lismona; quibus jam dubia fide possessis arbitrabatur se metropolitanus, sicut dicitiir de Xerxe, aut per mare ambulaturum, aut per terram nayigalurum, postremo omnia, quae in anime habuit, facile perfecturum. »

lui envoyèrent des ambassadeurs pour îe coniplimenler. Adalbert savait faire monter son origine à la nation grecque, afin de donner à l'empereurgrec une plus haute idée de son affection '.

Mais pendant qu'il travaillait à soumettre à sa juridiction archiépiscopale douze autres évêchcs', l'empereur Henri mourut. Il crut donc le temps favorable pour élever, dans le Nord, sa puissance à la hauteur de celle du pape dans le Midi. Tout en cherchant à égaler les riches en opulence, les grands en pouvoir, il voulait encore être appelé, par le peuple, le père des orphelins, le défenseur des veuves; quoique fortement occupé des intérêts de la terre, il réservait pourtant sa plus grande attention pour les choses spirituelles. Selon ses idées, la petite ville de Brème devait devenir grande comme Rome, et tous les peuples septentrionaux devaient y accourir, comme on accourait au siège de saint Pierre ^.

Autant Adalbert était habile à gouverner les autres, autant il était inhabile à se gouverner luimême et à dompter ses passions. Quand elles l'entraînaient, il était sans repos, infatigable dans tout ce qui pouvait le conduire à son but. Quand on faisait quelque chose d'important, et dont le public devait s'entretenir, il fallait l'en proclamer

' Adam, III, 33.

• Adam, m, 34, les ënumère.

• Adam, m, 26.

l'auteur. Une soif insatiable de gloire était le principe de toutes ses actions; pour la satisfaire, il ne connaissait ni ne gardait de mesures; dans l'adversité, sa douleur était extrême; dans la colère, il oubliait sa dignité : on le voyait souvent frapper jusqu'au sang ceux qui l'avaient irrité. En revanche, il faisait les plus magnifiques présents à ceux qu'il aimait ou qui se prêtaient à ses caprices : c'est ainsi que des gens de basse condition obtenaient souvent de lui de grandes sommes d'argent. Dans la passion, il était furieux, on le fuyait comme un lion; dans le repos, il était doux comme un agneau'.

Pour réunir une société agréable qu'il aimait, il ne reculait devant aucune dépense. Il prodiguait ses dons aux artistes de tout genre, même aux acteurs, aux jongleurs, aux charlatans; il se faisait accompagner par eux dans ses voyages, car il prenait un grand plaisir à leurs exercices. Il laissa rarement approcher les musiciens; cependant quelquefois ils étaient obligés de calmer sa mauvaise humeur. Les pantomimes, qui amusent le peuple par leurs gestes indécents, étaient constamment écartés ; mais les flatteurs, les parasites et autres gens de cette trempe se trouvaient sans cesse autour de lui. En lui donnant des éloges, on endormait toutes ses passions, et quiconque lui

* Adam, iii, 40,

1^6 VIE tT POINTIFICAT [1062Î

disait « que le patriarche de Hambourg sera » bientôt pape ; que ses rivaux à la cour impé- » riale vont être écartés; qu'il dominera seul » dans l'Etat, et qu'alors viendra l'âge d'or : que » telle était la voix du Ciel, » quiconque, dis-je, lui tenait ce langage^, était sûr de lui plaire. Lorsqu'il était à table dans une société bien gaie où les ambassadeurs, les seigneurs et aussi les gens de basse naissance, devenaient l'objet de ses satires; ou lorsque, dans un repas, il amusait les convives par de fines plaisanteries, par des anecdotes concernant les rois, ou par des assertions extraordinaires de quelque philosophe, les ambassadeurs et d'autres grands personnages qui voulaient lui parler étaient obligés d'attendre à ses portes et att milieu de ses gardes. Malheur à celui qui ne savait pas plaisanter à table, il avait un mauvais lot, il devenait communément le point de mire d'Adalbert : c'est ce qui est arrivé souvent à de grands seigneurs, dont il s'est attiré plus spécialement la haine\

Ses plus acharnés ennemis étaient le duc Bernard et ses deux fils Ordulf et Hermann. Pour se mettre à l'abri de leurs incursions, il avait fait construire des forts qui ne firent qu'enflammer la fureur de ses ennemis. Plus d'une fois ils pénétrèrent dans le territoire de son évèché, mettant

' Adam, m, 41-42.

tout à feu et à sang, enlevant des troupeaux et forçant l'orgueilleux prélat à céder à la nécessité. Ces incursions étaient suivies de quelque repos, jusqu'à ce qu'Adalbert eût fourni un nouveau sujet de mécontentement, de sorte que Bernard prophétisa la ruine de l'église de Brème par ses fils.

Tel était l'homme qui mit tout en œuvre pour rendre odieux au jeune Henri l'archevêque de Cologne, prélat austère et actif, et pour s'attacher l'esprit du prince, afin d'arriver au plus tôt à son but, qui était de devenir le pape du Nord. Plus il laissait un libre cours aux désirs violents et aux passions effrénées de Henri, plus il éloignait de lui les autres archevêques, en sorte qu'il devint le seul souverain du royaume \ le roi n'étant plus que son jouet. Un second favori, qui venait après lui, était le comte Werner, jeune homme plein d'ardeur et de talents^. Pendant que Henri se livrait en Saxe, et principalement à Goslar, à tous les plaisirs d'une jeunesse désordonnée , et profitait de la Hberté qu'on lui laissait de courir partout où il voulait^, le prélat et le comte gouvernaient l'Etat de la manière la plus

' Ipse in regno communi pêne monarchiam usurpaie viderelur. Lamh.

* Lamb.

* Ex sua classe in alias regiones emigrare sinil. A.vent. , Ann. Sax, 1067.

198 VIE ET POINTIFICAT [J062]

révoltante ' ; ils vendaient ou donnaient à leur gré desévêchés, des abbayes, des charges civiles et ecclésiastiques. Avec de l'or on parvenait à tous les rangs et à tous les honneurs; tout ce qui rapportait de la gloire ou tournait à l'avantage du public, ils se l'attribuaient. Les prélats et les ducs étaient ménagés, parce qu'on les craignait ; mais les abbés succombaient sous le poids de l'oppression. Ils faisaient tout au nom du roi, donnant pour raison que le roi avait sur les abbés les mêmes droits qu'il avait sur les fermiers et sur les autres administrateurs des biens de la couronne ^ : car l'homme n'est jamais plus ingénieux que quand il s'agit de donner à ses mauvaises actions une apparence de justice. Ils distribuaient à leurs créatures les biens des monastères et les dissipaient au gré de leurs folles passions. Leur témérité s'accroissait à chaque nouvelle violence, ils disposaient des monastères comme des provinces, et savaient toujours faire consentir le roi à leurs actes perfides. Adalbert prit possession de deux abbayes, celles de Lorsch et de Corvey, sous prétexte que le roi voulait récompenser son dévouement '. Mais ce ne fut pas sans peine

• Aveot.

IVihil minus rcgem In hob juris ac poleslalis habere, quani io villicos suos, vel in aliosquoslibel regalis fisci dispensalores. Lamb.

* Voy. toutes ses acquisitions successives dans H.ilem'"» Geschichte von Oldenb., t. u, p. I3ô.

qu'on se soumit à ces sortes de spoliations.

Pour obtenir Corvey, l'archevêque répandit le bruit que l'évêque de la \ille de Pola en Islrie était mort, que le roi avait nommé pour successeur l'abbé de Corvey, et lui avait donné l'ordre de se rendre au plus tôt dans son diocèse. De cette manière l'abbaye de Corvey se trouvait sans chef. Mais par malheur pour Adalbert, l'évêque envoya des messagers pour annoncer qu'il était plein de vie; en sorte que la ruse de l'archevêque tourna à sa honte. Otton, duc de Bavière, rougissant de pareilles bassesses dans un prêtre, fit tous ses efforts pour conserver à l'abbé son rang et sa dignité : ainsi devenait inutile l'assurance qu' Adalbert lui avait donnée de le dédommager par l'abbaye d'Altaha \

Ce fut à Lorsch que l'archevêque éprouva le plus de résistance. 11 y envoya des légats pour avertir que le monastère dépendait de l'archevêché, et que l'abbé devait se rendre sans délai au lieu qui lui serait désigné. L'irritation monta à un tel point, que peu s'en est fallu que les dé-

* Adalbert avait aussi cherché à corrompre les autres grands du royaume. D'après son conseil, le roi avait donné à l'archevêque de Cologne deux abbayes, Malmedy et luda ou Enda, autrement dit le monastère de Sainte-Catherine, près d'Aix-la-Chapelle; au duclludolf de Souabe, Kerapten ou Ivenbeten (Campidunum); à l'archevêque de Mayence,Selechinstadt. « Les grands, dit Slumpf, en suivant les caprices du prince, eu arrachaient tout ce qu'ils voulaient. " Hùt. de l'emp. Henri IV, p. x.

m VIE ET PONTIFICAT [1063]

pûtes ne tussent maltraités '. ils ne purent du moins éviter l'injure. Le roi donna à l'abbé l'ordre de (luitter l'abbaye. Celui-ci, ayant été informé de cet ordre avant l'arrivée des envoyés, les reçut très-bien, mais sans les admettre à l'audience. La nuit suivante , il se retira avec quelques amis, et à l'insu des autres frères, en un lieu de sûreté où il avait caché tous les trésors de l'Église. Les messagers, voyant le lendemain que l'abbé était absent , se retirèrent sans avoir rempli leur mission. Les soldats de l'abbé, expérimentés dans la guerre, s'établirent sur une montagne voisine où ils élevèrent un fort, afin de pouvoir résister avec vigueur à toute attaque de la part de l'archevêque ^.

Les grands étaient indignés de ces actes d'injustice. Dans toute l'étendue de l'Empire on n'entendait parler que de vols et de brigandages. La conduitç d'Adalbert servait d'aiguillon et d'exemple '\ Les populations trouvaient les temps si malheureux, qu'elles s'imaginaient voir bientôt la fin du monde. Cette morne inquiétude tourmentait toute l'Allemagne et ramenait une foule de gens à

• Le droit des gens les protégeait également. « De Jure gentium,» comparez Lambert, ann. 10G2, auquel l'impéralrice Agnès pouvait appeler contre l'injuslice de sesad- ▼ersaires.

« Suivant Lamb. en 1063.

> Aveutin.

des sentiments de religion. Dans la Bavière, les seigneurs élevèrent dix-neuf couvents d'hommes et de femmes j le roi lui-môme prodiguait aux églises ses biens et ses trésors ^ Déjà, l'année précédente, des tremblements de terre et une aHreuse mortalité avaient effrayé tous les esprits ^. Ces idées déterminèrent, pendant l'automne de 1064, une foule d'hommes ^, à la tête desquels se trouvaient Sigefroi de Mayence, Gunther de Bamberg, Otton de Ratisbonne, Guillaume d'Utrecht et beaucoup d'autres nobles allemands, à partir pour Jérusalem, afin de visiter le saint sépulcre, et d'y faire des prières mêlées de larmes \ Mais les pèlerins eurent l'imprudence de laisser voir en route leurs richesses; partout les habitants des villes et des campagnes accouraient en foule sur leur passage pour les voir et pour admirer leur faste. Us étaient déjà sur le territoire des Sarrasins, à une journée de la ville de Ramla, lorsque, la veille de Pâques, vers les trois heures de l'après-midi, ils se virent assaiUis par une troupe d'Arabes qui, à la nouvelle de leur arrivée, s'étaient armés pour les piller. Le combat fut bientôt engagé j mais au premier choc un grand nombre de chrétiens tombèrent grièvement blessés, et

* Aventin.

■ Tschudi, Chron. Eidgenoss. Gesch., ann. 1062. 'Aventin dit presque douze mille. Scotus, d'après Baronius,n'en porte le nombre qu'à sept mille.

* Lambert raconte leur destinée,

dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Guillaume d'Utrecht resta sur le champ de bataille, à demi-morl, nu et estropié d'un bras. Les autres se défendaient à coups de pierre et gagnèrent peu à peu un village près de la route ', qu'ils prirent pour Capharnaum. Là, ils se réfugièrent dans une cour dont l'enceinte très-basse et très-faible menaçait ruine. H y avait une maison dont l'appartement supérieur - était admirablement disposé pour la défense. L'archevêque de Mayence, l'évêque de Bamberg et leurs ecclésiastiques s'y logèrent; les autres prélats restèrent en bas; les laïcs se placèrent à l'enceinte, afin de soutenir l'attaque de l'ennemi. Pendant que les Arabes faisaient pleuvoir une nuée de traits, les chrétiens se précipitèrent sur eux, arrachèrent à leurs ennemis leurs boucliers et leurs épées, et, non contents de défendre l'enceinte, ils s'élancèrent hors des portes et comballirent corps à corps. Les Arabes ne purent soutenir ce choc et résolurent d'assiéger la maison, afin de réduire par la famine et l'épuisement ceux qu'ils n'avaient pu vaincre par l'épée. Ils divisèrent donc leurs forces qui se portaient à douze mille hommes, et se relevèrent sans cesse, afin de ne laisser aux chrétiens aucun relâche.

Cependant les pèlerins combattirent jusqu'à

• Atrium occupant, ' Cœnaculum.

trois heures de l'après-midi du jour de Pâques, sans avoir pu prendre ni nourriture ni repos. Enfin, le troisième jour, poussés par la faim, la fatigue et le désespoir, ils suivirent le conseil d'un prêtre, qui leur dit que Dieu n'avait jamais abandonné ceux qui se dévouaient à lui et à son Fils, et envoyèrent aux Arabes un interprète demandant à capituler. Le chef barbare s'avança achevai, et après avoir pris l'interprète avec lui, il entra dans la maison avec dix-sept de ses compagnons, les plus distingués de sa troupe. Il laissa à la porte son fils avec des gardes, afin d'empêcher tout autre d'y entrer. Il monta avec quelques-uns des siens dans la chambre de l'archevêque de Mayence et de l'évêque de Bamberg. Ce dernier demanda un libre passage, offrant de livrer tout ce qu'il avait; mais l'Arabe, furieux et exaspéré par une résistance de trois jours, répliqua que c'était à lui de prescrire les conditions, et non à eux: qu'il voulait manger leur chair et boire leur sang. Il prit en même temps le turban dont, suivant l'usage du pays, sa tête était ornée, le roula et le jeta au cou du prélat. Celui-ci, toutcalmeetde sangfroid qu'il était, lui donna un si vigoureux coup de poing dans le visage qu'il le jeta par terre. Les autres pèlerins se jetèrent sur ses compagnons, et leur lièrent les mains derrière le dos. On entendait d'effroyables cris; on courut aux portes attaquer la garde, dont une partie fut massacrée et

l'autre mise en fuite. Ce succès ranima le courage des chrétiens contre la troupe des Arabes, qui s'obstinaient à pénétrer dans la maison. Mais les chrétiens menèrent les chefs liés à l'endroit où les traits de l'ennemi tombaient le plus fort; l'un d'eux tenait sur leur tète un glaive suspendu, menaçant les Arabes, par un interprète, de couper la tête aux prisonniers, si le combat ne cessait surle-champ. A la prière des prisonniers, le fils du chef des Arabes ordonna à sa troupe furieuse de suspendre le combat. Au même moment arriva aux chrétiens un messager de la part de leurs frères, qui étaient parvenus à se sauver à Ramla après avoir été complètement dépouillés, pour leur annoncer que le gouverneur de cette ville, poussé par l'esprit de Dieu, quoique païen, venait à leur secours avec de nombreuses troupes. A cette nouvelle, les Arabes prirent la fuite. Le secours arriva en effet ; les chrétiens, n'osant se fier à eux dans le premier moment, leur livrèrent les prisonniers et l'argent convenu, et puis les suivirent jusqu'à Ramla. Le gouverneur leur donna ensuite une escorte pour les mettre à l'abri de l'attaque des brigands et les conduire jusqu'à Jérusalem, et ils n'eurent plus à souffrir, ni pendant leur voyage, ni pendant leur retour. Gunther de Bamberg mourut subitement en Hongrie; son corps fut transporté à Bamberg, où il avait passé son enfance.

Pendant que l'Allemagne était agitée par les dissensions des laïcs et du clergé, l'Italie, et surtout l'Eglise de Rome, étaient déchirées par un schisme scandaleux. Honorius n'avait pas cessé de soutenir le zèle de ses partisans dans Rome , les stimulant par l'argent et l'espérance. Engagé par eux en 1063 à faire une nouvelle tentative, il rassembla des forces assez considérables, marcha la nuit et vint à l'improviste devant Rome : introduit à la faveur des ténèbres dans le faubourg de Léonino ', il pénétra dans le Vatican, et occupa le fort de Crescentius". Dès que, le lendemain, le peuple fut instruit de la trahison, il y eut une insurrection générale. Le peuple se porta en armes devant, le fort; les soldats de l'usurpateur prirent la fuite; Honorius, sauvé par Cencius , fils du préfet de la ville et d'une famille distinguée, fut conduit dans une tour^, où on l'assiégea pendant longtemps.

Ce fut encore cette année que de grands troubles éclatèrent à Florence '. Les moines commen-

' Tel est le nom que lui donne Sismoiidi.

* Sigonius, Hist. Ital., ann. 1063; Arnulfi, Hist. Med., III, 17.

' Suivant quelques-uns, à Engeisbourg.

-• Le mécontentement excité de temps en temps parla conduite irrégulière des évêques montre que Hildebrand pouvait compter sur le peuple pour l'exécution de soû plan. ^oj. les faits qui se trouvent dans Baron., ^««a/., ann. 1063 ; Abbas Ursperg et Fiorentini. Comparez Muratori, Hist. d'ital., l. VI, p. 350.

136 YJE ET PONTIFICAT [1063]

cèrent aussi à faire sentir leur haine aux simoniaques. Une querelle extrêmement vive s'était élevée entre l'évoque Pierre et le peuple de celte ville: le clergé se joignit au prélat, et les deux partis devinrent formidables. Le pape appela Pierre Damien de sa retraite, et l'envoya une seconde fois à Florence pour apaiser des troubles. Celui-ci blâma les moines d'avoir condamné l'évêque sans qu'il eût été jugé, et d'avoir ameuté le peuple contre lui. Mais le peuple s'écria qne Damien lui-môme était coupable de simonie, puisqu'il prenait la défense d'un pareil crime, et ne voulut pas l'écouter davantage. Le légat se vit donc obligé de s'en retourner sans avoir atteint le but de sa mission; mais il écrivit,pour se justifier, une lettre, dans laquelle, suivant son habitude, il parla aux moines avec force et avec énergie, et notamment au religieux Theuzon, le principal auteur de la sédition. Par l'épître de Damien, ils furent convaincus d'avoir eu tort de condamner l'évêque avant que le saint Siège eût prononcé. Mais ils ne restèrent pas moins persuadés de sa culpabilité, et résolurent d'en appeler à la décision du pape. Les moines vinrent donc à Rome, exposèrent leurs plaintes, et, pour garantir leurs assertions, ils s'offrirent h subir l'épreuve du feu. Alexandre ne voulait pas déposer révé(iue de Florence, à raison du parti nombreux qui le soutenait et de l'amitié que lui portaient les autres évêques; il ne vou-

lait pas non plus donner aux moines un nouveau sujet de mécontentement par un déni de justice. Il convoqua donc un concile à Rome pour décider cette affaire. Plus de cent prélats, presque tous partisans de l'évêque, ainsi que le duc Godefroi ', illustrèrent cette assemblée; Hildebrand prit fait et cause pour les moines.

On traita d'abord de la simonie en général dans les termes les plus durs. « Aucune pitié, disait-on, » ne doit maintenir dans l'exercice de leurs fonc- » tions ceux qui sont convaincus de simonie : » nous les condamnons. Celui qui aura été or- » donné gratuitement par un simoniaque sera » conservé dans ses fonctions, plutôt par pitié que » par justice. Celui qui se fera consacrer désor- » mais par un homme qu'il reconnaît coupable » de simonie, est passible des mêmes peines que » lui. Tout ecclésiastique qui n'observe point la y> chasteté ne remplira aucune fonction spiri- » tuelle'^. Aucun clerc ne doit recevoir un bé- » néfice des laïcs, ni gratuitement, ni souspré- » texte de récompense. » L'abbé Rudolf, homme sage et vénérable, prit la défense des moines et appuya leurs plaintes; mais il avait contre lui Pierre Damien et Rainald, évêque de Cumes. « Les moines étaient donc comme des agneaux

' Il menaça les moines de les faire mourir. *Concubinamdiixei'it palam, velductam non reliquerit. Labbe. I. ix, p, I17G,

au milieu des loups. » Hildcbrand ' parla en leur faveur dans l'assemblée; mais l'aflaire fut bientôt décidée d'une autre manière. Ni le pape ni le concile n'avaient permis aux moines de se justifier par l'épreuve du feu, comme ils l'avaient offert. Il n'en fut pas de même du peuple de Florence, qui força les religieux à démontrer par ce moyen la vérité de leur accusation. On fixa donc un jour pour cet effet, et dès qu'il fut arrivé, une foule immense de laïcs et de prêtres, d'hommes et de femmes de tout âge et de toutecondition,se rassemblèrent près du couvent de Saint-Sauveur. Là, deux bûchers construits par le peuple s'élevaient, ayant une longueur de dix pieds sur cinq de large et quatre de haut ; ils étaient séparés par un sentier, semé de bois sec et très-inflammable. Dans l'église on chantait des hymnes et l'on adressait au ciel de ferventes prières pour connaître celui qui, d'après les ordres de l'abbé, devait traverser les flammes. Le choix tomba sur Pierre, moine de Vallombreuse ^, homme d'une conduite irréprochable. Pierre se rendit à l'autel pour célébrer la messe;

' Vir egregius et excellentissimiis, alter quasi Gamaliel (ici on le nomme moine et cardinal avec d'autres litres), hanc controversiam prudenter audiens, et auotorilate canotium sapienler perpendens, monachorum in universis audiloriis delensor nobililer exlilit, quos non pedelenlim ratiocinando, sedaperte et fortissime défendit contra omnium opinionem.

" De ce couvent était partie la première accusation contre l'évêque.

tous les cœurs étaient émus. Quatre moines se dirigaient alors vers les bûchers : le premier portait l'image du Christ, le second l'eau bénite, le troisième douze cierges bénits, et le quatrième un vase plein d'encens pour allumer le feu. Tous élevaient leurs cœurs vers Dieu pour le succès de cette périlleuse entreprise. Dès que le prêtre eut achevé le sacrifice, il prit la croix du Sauveur et fit solennellement le tour des bûchers, accompagné de l'abbé et des moines ; quand il se fut approché des flammes, on expliqua au peuple le but de la cérémonie. Le feu était déjà allumé, la flamme pétillait avec ardeur ; le prêtre s'agenouilla devant Dieu, et suppha Jésus-Christ de lui permettre de traverser la flamme sain et sauf, si l'évêque Pierre était coupable. Le peuple répondit : Amen. Enfin, le moine fit sur cette fournaise ardente le signe de la croix, saisit le crucifix, et, avec une figure sereine, il traversa les flammes sans être atteint : Dieu et sa foi le protégeaient. Quand il reparut à l'autre extrémité, le peuple se précipita au-devant de lui, tomba à ses genoux, baisa ses pieds, s'estimant heureux de pouvoir arracher un lambeau de sa robe. Ce fut à grand'peine que ses confrères parvinrent à le débarrasser de cette foule. Dès que le saint Père eut appris cet événement, il déposa l'accusé comme étant convaincu. Le moine Pierre, qui fut surnommé Ignée y parvint à de grands honneurs, il fut évêque et cardinal.

Les troubles occasionnés par le schisme de l'Eglise devenaient de jour en jour plus alarmants. Partout on Aiisait des vœux ardents pour le rétablissement de la paix ; à Rome on était las de ces dissensions, mais personne ne l'était plus que Hildebrand et Pierre Damien. Le parti d'IIonorius ralluma de nouveau le feu de l'incendie, en répandant le bruit qu'Alexandre était arrivé au trône de saint Pierre par l'or, et non par son propre mérite; qu'il venaitd'en donner une preuve en ménageant Pierre de Florence et en méprisant le consentement du roi.

Pour mettre un terme à ces débats, on résolut de convoquer un synode à Manloue. Mais Cadaloùs avait encore un grand parti ' ; Godefroi lui-même, à ce qu'on disait généralement, était entré en négociations avec lui, et l'on craignait qu'il n'entraînât dans son parti un grand nombre, sinon tous les grands de l'Italie. C'est pourquoi Pierre Damien, dans une lettre qu'il adressa au margrave de Toscane, mit tout en œuvre pour l'attacher à Alexandre-. Ses efforts furent couronnés de succès, et Godefroi offrit sa ville de Mantoue pour le concile.

Mais le zèle de Damien alla plus loin ; il écrivit

• Pierre Damien dit dans une leUre à Hildebrand : » Romani quippe notant Alexandrum, sed «Trarium ; nolunl Alexandrimi KAanf^elicuni, occlesiaslicje mensu" proponentem, sed sordentisavarili;i' potins a-ra librantem.

* Cette lettre est dans Barunius, aun. 10(»4.

au roi Henri une lettre par laquelle il supplia le prince de venir au secours de l'Église ébranlée et de détruire le pouvoir des scliismatiques. 11 lui disait qu'il devait agir par lui-même, que la jeunesse n'empêchait pas les grandes actions : qu'à neuf ans, Annibal avait déjà juré haine et guerre aux Romains; qu'il savait bien que ses conseillers ecclésiastiques étaient les principaux auteurs du malheur de l'Eglise'; qu'il ne devait pas souffrir que l'Eglise fût ainsi divisée, que la postérité n'approuverait pas une telle conduite. Damien s'exprima en général avec chaleur et avec une paternelle affection, et parvint à réveiller le zèle de Henri à un tel point qu'il résolut de faire tout ce qu'il pourrait pour le salut de l'Eglise. C'est pourquoi Annon de Cologne ^, dont la sagesse était connue de tous, fut député en 1064 près du saint Siège, pour régler d'une manière définitive les droits de la royauté sur l'élection pontificale, et pour rendre la paix à la chrétienté. 11 traversa la Toscane pour se rendre à Rome, où il fut accompagné par Godefroi ^. En se présentant devant

' A pravis consiliariis tanquam a venenalis serpentiiim sibilis aures obtura : in \irile le robur per ardorem spirilus excita, coUapsae matri tiL-c Ecclesiœ manum porrige.

* Muratori rejette ce voyage d'Annon sans motifs suffisants. Mais Lambert en parle formellement, et Pagi (in Critic. Annal., Baron.) le reconnaît aussi, ajoutant seulement que le concile de Manloue ne fut ouvert qu'en 1067.

'SigODÏus le fait parler encore plus durement ' » Il était

le pontife Annon lui demanda d'après quel droit et en vertu de quel pouvoir il s'était assis sur le trône de saint Pierre, à l'insu et sans l'autorisation du roi, qui, depuis longtemps, avait seul le pouvoir de nommer les papes. Il prouva cette dernière assertion par un grand nombre de faits historiques', llildebrand répliqua que, suivant les saints canons le roi n'avait aucun droit sur l'élection des pontifes, et qu'il n'y avait pas le moindre doute à ce sujet. Il cita à l'appui de son principe les règlements de l'Eglise, et notamment ceux de Nicolas II; il combattit le prélat par des arguments si péremptoires que celui-ci n'eut rien à répliquer ». Cependant Annon remit la décision de l'affaire au concile de Mantoue, qu'il pria le pape d'assembler au plus tôt ; il retourna ensuite en Allemagne.

Alexandre vit bien par les dispositions peu bienveillantes de Henri à son égard, qu'il avait besoin de s'entourer de quelque puissance tenipo-

arrivéau saint Siège contre tout ordre et contre tout droit, puisque c'était à l'insu et sans le conseil duroi. Une pareille chose n'avait pas en lieu depuis longtemps; il devait donc ou abdiquer volontairement, ou donner satisfaction de sa folle témérilé. » Plusieurs auteurs, tels que le cardinal Aragon et Lambert, font parler l'archevêque à Rome; d'autres, comme Sigonius, à Mantoue.

« Hildebrandus partes pontificis acerrime tutatus, quod diceret electionem ad clerura perlinere, si jus, si antiquam cnosuetudinem vellet iospiccre, facile Aunouem iii &ea« tentiamtraxit.Platinajin Fita Alexandri.

relie. Il chercha avant tout à s'attacher plus intimement la puissante maison des margraves de Toscane. Il gagna entre autres la jeune Mathiide,en lui donnant, à sa demande, pour directeur et pour père spirituel, un homme en qui elle a toujours eu une grande confiance. C'est Anselme, parent du pape, qui devint dans la suite évêque de Lucques. Mathilde montrait déjà au siège de Rome un attachement inviolable; on n'oublia aucun moyen d'enflammer de plus en plus son zèle pour les intérêts de la religion. Hildebrand eut sans doute une grande part dans ce choix d'Anselme, qui unissait à une prudence et à une habileté consommée dans les aflaires politiques ', une grande réputation de sainteté et de savoir. Un tel surveillant paraissait nécessaire à ce poste, à cause de la conduite vacillante de Godefroi ^\ et aussi parce que le clergé soumis à ce prince n'était pas toujours soumis aux décisions des souverains pontifes et des conciles.

En effet, l'esprit pervers qui força Hildebrand à lutter contre son siècle se manifestait de plus en plus. 11 s'en trouvait par-ci par-là qui , s'appuyantsur quelques recherches de jurisconsultes, contestaient la loi du célibat, et soutenaient la

* Fiorentini.

* Tel était, sans doiUe, le but d'Alexandre ou de Hilde. brand, « di nutrire non meno per beoeficio proprio lo spirilo deir innata sua devotione. »

144 VIK 17r PONTIFICAT [1064]

validité du ntaiiago des prêtres. Damien eut de nouveau recours à sa plume pour s'élever avec lin zèle ardent contre des hommes qu'il appelle pestiférés '. Mais tout était inutile. Le j)ape assembla à Rome deux synodes dans l'année 1065 pour réprimer ces désordres ; il menaça les coupables des foudres de l'Eglise, mais sans succès -. Le nombre des criminels s'augmentait tous les jours; on s'élevait insolemment contre l'Eglise, on foulait aux pieds ses menaces et ses punitions, on se moquait de la parole impuissante des synodes. Les exemples de châtiments miraculeux que l'on répandait à dessein ne produisirent pas plus d'effet^'. Mais personne ne déplorait plus que l'ermite Damien cet esprit de révolte qui renaissait de ses cendres. D'un regard pénétrant il aperçut les conséquences de cet état de choses; il vit les dangers auxquels l'Eglise allait être exposée, si le lidèle ne respectait plus sa parole, s'il ne la regardait plus comme sacrée. C'est pourquoi il appela en termes énergiques l'attention du pape sur deux points de discipline qui exigeaient une

' Ainsi, par exemple, che'l prendercon danaro da' principi temporali l'inveslitiira de' veiscovati, e de' benefitli non si dovesse reputar simonia; perché ciù non fusse veramente coraprare il sacerdotio, e la chiesa, ma il possessode' béni e délie reiulite. » Fiorentini, Peir. Daniiani, Epist. I, 13.

• Baron., ^/i/j«/., 1065.

* Coleti, Concil. sacr., t. xii, p. 147.

prompte réforme, il lui conseilla de restreindre les menaces et les anathèmes ' , et de ne point infliger les mêmes peines pour tous les crimes j ce second point concernait une chose sur laquelle Pierre avait déjà souvent désapprouvé la conduite du pape. Il lui donna en outre le conseil de laisser à chaque enfant de l'Eglise le droit de se plaindre de son évêque devant un tribunal supérieur, et de mettre ainsi un frein à l'audacieuse insolence de plusieurs prélats'^.

Tandis que le siège de Pierre était exposé aux coups de puissants ennemis qu'il n'était pas facile de vaincre "", l'antipape, après un siège de deux ans, parvint, en 1065, à s'évader de sa tour. Il traita de sa liberté avec Cencius, son ancien libérateur, et, moyennant 300 livres d'argent, il obtint la permission de passer. Découragé et abandonné, il se retira secrètement, avec quelques partisans, à Burgo ou Burreto \ en Toscane, et

* Si cela, dit-il, ne se fait pas, c'est « humana» salnlis immaûe periculum, et infiuila païens vorago labentium et pernicies animarum. » Il savait que celui qui tend trop souvent un arc finit par le rendre inutile.

* Baron., ^rt/.a/., ann. 1065.

^ Parce qu'on ne craignait pas les autres armes du pape, et qu'on ne peut tirer l'épée contre des idées et des opinions.

-• Cardinal Aragon., Léo Ostiens., Sigon., Fiorentini, Platina prétend savoir qu'il gagna cette ville tout seul et monté sur une faible rossinante.

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