‹ Histoire du Pape Grégoire VII et de son siècle, d'après les monuments originauxChapitre 3 sur 26 · XIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XIII INTRODUCTION

pontifical en y plaçant pour de l'argent un enfant de dix ans, Benoit IX; et ce qu'il y a de plus étonnant, et ce qui montre jusqu'à quel point allait le respect qu'on avait pour le siège de Rome, c'est que tout l'univers catholique lui obéissait, reconnaissant en lui le successeur de saint Pierre. Bientôt le saint Siège est déshonoré, trois papes à la fois se disputent la tiare. Henri III veut mettre un terme à ces désordres, et s'appliquer franchement à la réforme de l'Eglise. Mais il ne renonce pas aux prétentions de ses prédécesseurs, il remet au contraire en vigueur le décret dOthon. Ce décret va devenir, sous Grégoire Vil, le sujet d'une lutte déplorable entre la papauté et l'empire. Le pape voudra l'abolir, et rendre l'Eglise à sa liberté primitive ; l'empereur voudra soutenir ses droits usurpés, et tenir l'Eglise asservie. Le lecteur nous pardonnera ces détails, ils sont nécessaires pour comprendre l'histoire de Grégoire VU telle qu'elle nous est donnée par M. Voigt ; ensuite ils sont utiles pour notre instruction, en ce qu'ils nous font voir l'origine des schismes et des scandales à Rome. Ces scandales ne sont pas l'ouvrage de l'Eglise, non, il s'en faut, elle en gémissait et les repoussait. Cha(|ue lois qu'elle était

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libre, elle se trompait rarement sur le choix de ses pontifes ; mais quand elle était asservie, et que les élections étaient entre les mains des souverains, les dignités ecclésiastiques furent données sans discernement, la papauté fut souvent mise à l'enchère, des sujets indignes occupèrent le siège de Pierre. C'est donc à la puissance séculière et non à l'Eglise qu'il faut attribuer les scandales de Rome. Nous pouvons dire hardiment au monde, en nous servant de l'expression d'un célèbre écrivain : /// a eu de mauvais papes ^ parce que cest vous qui les avez faits.

Tel était l'état de l'Eglise : on voit qu'il ne pouvait pas être plus déplorable. Asservie par la puissance séculière, déshonorée par ses propres ministres, attaquée jusque dans ses constitutions fondamentales, l'Eglise allait succomber, et la société avec elle. Mais Dieu ne laisse pas périr son ouvrage, les portes de r enfer ne prévaudront pas contre elle. Dieu Fa dit, et ses paroles seront accomplies. Il appelle un réformateur, il le choisit dans la boutique d'un artisan, et jamais on ne jTOUvait dire avec plus de vérité : Infirma elegit Deus ut confundat fortia\ Il le

• I Cor., 1,27.

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conduit par la main, et le place à la tête des airaires. C'est Hildebrand : homme d'une pénétration d'esprit extraordinaire, doué des qualités les plus éminentes, intégrité des mœurs, droiture et sensibilité de cœur, justesse dans les plans, prudence et fermeté dans l'exécution, activité incroyable, vigilance extrême, courage à braver tous les périls, talent à discerner les hommes propres à ses vues, à se les attacher et à leur inspirer les sentiments dont il est animé ; génie vaste, riche et fécond en ressources, s'agrandissant avec les événements, versé dans les lettres sacrées et profanes, calme et de sangfroid, se hâtant ou se modérant suivant les conjonctures, habile à tirer parti des ciiconstances les plus critiques, et attaché constamment et pendant plus de trente ans à une seule idée, celle de réformer le genre humain par l'Eglise '. Hildebrand est caché dans l'obscurité d'un cloître, servant Dieu dans le silence de la retraite. C'est l'évéque de Toul qui est destiné à le faire

' M. Voigt regarde, comme première et principale idée de Hildebrand, Y indépendance de l'Eglise et sa séparation de l'Etat. Sans doute c'est une des idées qui le dominent; mais, selon nous, elle n'est qu'accessoire. La première et la principale idée de Hildebrand est la réforme de la sociclé par l'Eglise.

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connaître au monde, et à mettre la lumière sur le chandelier.

Hildebrand, placé au centre de la chrétienté, ne tarde pas à se faire connaître. Pénétré de la nécessité d'une réforme générale dans l'Eglise, il y met tous ses soins et' son application. Mais il sait que pour aller loin, il faut marcher lentement : aussi, quelle prudence ! quelles précautions! quelle sagesse et quelle habileté! Avant de songer à aucune réforme, il veut d'abord bien constituer la papauté ; car, selon lui, la régénération devait venir du Siège de Rome. « C'est du chef, disait-il, que doivent par- » tir la réforme et la régénération ; c'est lui qui » doit déclarer la guerre au vice, l'extirper, et » jeter les fondements de la paix du monde ; c'est » lui qui doit prêter main forte à tous ceux qui » sont persécutés pour la justice et la vertu '. » Voilà sa première pensée, et certes elle était bien juste. Car comme le Siège de Rome était la seule autorité respectée au milieu de cette anarchie du moyen âge, toutes les espérances reposaient sur lui. Au reste, cette idée était partagée par tous les bons esprits de l'époque. « Il faut que

• Voy. cet ouvrage, t. i, p. 256.

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» la réforme parte de Rome, s'écriait Pierre Da- » mien, comme de la pierre angulaire du salut » des hommes. Si Rome ne revient pas dans la » voie des améliorations, nul doute que le monde » entier ne reste encore longtemps dans un abîme » d'erreurs... Le Siège de S. Pierre doit mon- » trer à tous la vraie manière de se conduire, » et donner l'exemple de toutes les vertus ^ »

Rome était donc, dans l'opinion de tous, destinée à régénérer le genre humain, à sauver la société et à la retirer de l'abîme où elle était engloutie. Cette idée était fortement gravée dans la tête de Hildebrand; mais pour l'exécuter, il se présentait un premier obstacle presque insurmontable : c'était la puissance des empereurs. Ceux-ci, comme nous l'avons vu, s'étaient emparés des élections pontificales, ils regardaient leur droit comme inaliénable, et presque comme inhérent à leur dignité. Hildebrand n'était pas alors en mesure de lutter contre la puissance impériale; ce qu'il était possible de faire, il le fit: il rendit les nominations légitimes, en soumettant les pontifes nommés à la réélection du peu-

' Fpi.il., Il, 1 et 19.

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pie et du clergé de Rome, selon les canons de l'Eglise. De plus, il mit par son habileté un terme aux scandales et aux schismes de l'Eglise, en écartant des sujets indignes, et en plaçant sur le trône de S. Pierre des pontifes vertueux. C'est là son premier service rendu à la chrétienté.

Hildebrand ne s'arrêta pas à ce premier succès, il s'avança dans la voie des améliorations. Les circonstances viennent le favoriser, il en profite. Par un décret de Nicolas II, il ôte les élections papales et aux souverains et au peuple pour les confier au collège des cardinaux : dès lors tout était gagné, la papauté était constituée et établie sur ses véritables bases : il ne s'agissait plus que de trouver des sujets vertueux. Hildebrand, qui possédait un talent éminent à discerner le véritable mérite, sut les découvrir, les placer et les soutenir sur le trône pontifical, malgré toutes les manœuvres de l'intrigue.

Il est vrai, les empereurs ne renonceront pas de sitôt à leurs prétendus droits, leur politique intéressée suscitera bien des obstacles, une longue lutte s'engagera entre la papauté et l'cni-

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pire. Mais Hildebrand défendra son œuvre, il combattra comme un lion, et il sera vainqueur ; son décret restera dans l'Eglise, et, malgré toute la puissance des empereurs, les papes nommés par eux ne s'assiéront plus sur le Siège de S. Pierre. L'ouvrage de Hildebrand sera immortel, et il mérite d'ailleurs toute notre reconnaissance.

Mais il y avait bien d'autres réformes à faire. La simonie et l'incontinence, suites inévitables des investitures, désbonoraient l'Eglise. Ces vi. ces étaient invétérés et avaient des racines tellement profondes, qu'on désespérait du remède. La répression de l'abus semblait devoir entraîner autant de maux que l'abus même : témoin les troubles qui ont eu lieu à Erford, et les scènes sanglantes qu'a occasionnées à Milan le zèle d'Ariald et d'Herlembaud.

Hildebrand, ennemi déclaré de ces abus scandaleux, sent toute la gravité des circonstances, il marche avec d'extrêmes précautions ; ne pouvant pas déraciner le mal, il cherche à l'adoucir et à en faire sentir tout l'odieux; il rappelle le clergé à son devoir, il fait renouveler les anciens canons de l'Eglise, et plus d'une fois il remporte des avantages signalés, du moins il prépare Ta-

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venir; c'est à quoi il travaille pendant vingt ans, sans s'écarter un seul instant de son but.

Quand il a mûri son talent dans la retraite, quand il a acquis toute l'expérience des affaires. Dieu l'appelle au souverain pontificat. Il y arrive avec des idées fixes, avec des plans arrêtés, et avec un avantage immense, ayant gouverné l'Eglise pendant vingt ans, connaissant parfaitement son état, et les moyens d'y remédier. Il est élu à l'unanimité, et, par un coup de la Providence, l'empereur d'Allemagne, malgré les menaces du nouveau pontife, malgré l'avis de ses conseillers, approuve l'élection, de sorte qu'il ne pouvait pas même mettre en avant ses prétendus droits pour en contester la légitimité.

Grégoire n'est pas plutôt sur le Siège de S. Pierre, qu'il se met à l'œuvre. Il conçoit ses devoirs dans toute leur étendue, il a l'idée la plus complète de la papauté; il sait qu'il est le chef de l'Eglise, et que, comme tel, il doit veiller à ses doctrines, et faire observer ses règlements. Prévoyant les orages qu'il allait soulever, il cherche à se fortifier, il voyage en Italie, et rallie autour du saint Siège les princes et les évéques du pays. Il se prépare à attaquer avec vigueur les

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