‹ Histoire du Pape Grégoire VII et de son siècle, d'après les monuments originauxChapitre 7 sur 26 · XL INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XL INTRODUCTION

Il est vrai, (juand tous ses avertissenienls ont été inutiles; quaiul il a épuisé en vain tous les moyens de douceur, alors Grégoire devient inexorable, parce qu'il a un but, et qu'il veut y parvenir; il tonne, il frappe, il lance la ioudie. Mais les désordres avaient passé toute mesure, ils avaient ronq^u leurs digues et désolaient la terre par d'affreux malheurs : faut-il blâmer sa sévérité, ou plutôt ne faut-il pas en faire l'éloge?

D'ailleurs Grégoire était poussé par un motif qu'on ne comprend plus aujourd'hui, c'est la crainte de Dieu. Il s'appliquait souvent ces paroles du Prophète ; « Fils de l'homme, je t'ai » placé comme gardien de la maison d'Israël; tu » annonceras donc au peuple de ma part tout » ce que tu entendras de ma bouche. Si je dis à » l'impie : Impie, tu mourras, et que tu ne l'aver- » tisses pas pour qu'il se garde de la mort, l'im- )» pie mourra dans son péché ; mais Je te deman- » derai compte de son sang '.» Voilà le motif qui poussait Grégoire, il regardait la réforme des abus comme un devoir de conscience. Il craignait de s'en rendre lesponsable devant Dieu. ' Exech., xxxiii, 7.

INTRODUCTION. xu

C'est ce qu'il exprime d'une manière énergique, dans une lettre à l'archevêque de M lyence.

Celui-ci lui avait exposé les difficultés, les troubles et les séditions que causaient ses décrets en Allemagne, et l'impossibilité de les faire exécuter. Mais Grégoire est inflexible et rend compte de sa sévérité.

« Dans vos lettres, dit-il, vous apportez beau- » coup d'excuses qui ont quelque valeur au ju- )3 gement des hommes, mais qui nous parais- » sent faibles pour vous disculper au jugement )j de Dieu. Car il semble qu'il y ait <des excuses » légitimes dans le bouleversement du royaume, » les guerres, les séditions, les irruptions des en- » nemis, la perte de vos biens, la crainte de la » mort, dont le prince, dites-vous, menace nos » frères, enfin, dans le danger d'un affreux car- » nage, si les ennemis épars se réunissent. Tout » cela paraîtrait suffisant pour excuser. Mais si » nous considérons combien les jugements de » Dieu sont différents de ceux des hommes, nous w ne trouvons presque rien qui puisse nous excu- » ser au tribunal de Dieu dans la privation des » biens, lahaine des méchants, la colèredes grands, » ni même dans la perte de la vie. Car le merce-

xLii INTRODUCTION.

» iiaire diffère du pasteur, en ce que le merce- « naire, aux approches du loup, craint, non pour » ses brebis, mais pour lui-même, s'embarrasse M peu de la dispersion et du massacre du trou- » peau, l'abandonne et s'enfuit; tandis que le » pasteur, qui aime ses brebis, ne les abandonne » pas à cause du danger, et ne balance pas même j) à mourir pour elles... Car si nous voyons nos » frères pécher, et que nous nous taisions; si » nous les voyons errer, et que nous ne tâchions » pas de les ramener par nos avis, ne péchons- » nous pas aussi nous-mêmes, et ne méritons- » nous pas d'être jugés coupables? car celui qui M néglige de reprendre les fautes, les commet '. »

' Plurimas în tuis lilleris, frater, excusabiles et quantum ad humanum spectat judicium validas protulisti rationcs. Nec nobis quoque viderentur inûrmae, si hujusmodi possent in divino nos examine excusare. Rata siquidem videlur excusalio regni motus, ac perturbatio, bella et seditiones, invasiones hostium, ac pcrditio rerum vestrarum, insuper et formido necis, quam nostris dicitis fratribus imminere principis odio, vel ne hi qui de diversis partibus invicem inimicantur, si in unum conveniant, usque ad internecionis bella eonsurgant. ^ Quœ sane omiiia salis videntur ad cujuspiam excusationem idonea. Verum si considcremus quantum ab humanis judicia distant divina, nihil pêne reperimus quod in supcrno examine excusabile proferanius. ut ab aniiuarum lucris rctrahi sine periculo valeamus; non damna siquidem rerum, non malorum simiillalt'S, aul ira polonlium, non ipsius salulis quoque nostra* viLneque dispeiidium. In hoc quippc nierconarii

INTRODUCTIOx\. xu«

Mais même lorsqu'il a frappé, il est encore père. Il n'abandonne pas ceux qu'il a été obligé de déposer, il s'intéresse à leurs malheurs, il recommande aux fidèles de les traiter avec char rité, et quand ils sont pauvres, il les fait subsister sur les fonds de l'Eglise. Il ne faut pas s'en étonner : Grégoire est aussi grand par les qualités du cœur que par celles de l'esprit. Rien n'est ordinaire chez lui ; s'il éprouve de la joie, elle est immense ^ ; s'il a de la douleur, elle est extrême ^. C'est pourquoi il trouve des amis si sincères et si dévoués, car on s'attache facilement à ceux qui ont du cœur. Celui de Grégoire est comme un foyer qui se dilate. Quelle foi vive ! quelle droiture d'intentions! quelle tendre piété! quel amour pour la vérité et la justice ! quel zèle pour

a pastoribus dislanl, quod hi, lupo veniente, dura sibi non ovibus metuunt, gregis direptionem dispersionemque ; contemnentes, eis relictis effugiunt : pastores vero qui suas diligunt oves, eas nequaquam deserunt imminente periculo, pro quibus quoque non dubitant propriœ vitae subire exitium.... Namque si fratres nostros considercmus delinquere, et tacemus ; si denique errare, et non eos ad rectitudinis semitam monendo revocare conemur, nonne et ipsi dclinquimus et errare merilo judicamur? Etenim qui negligit culpas emendare, conimidit. Episl., m, 4.

' Gaudii repleli immensitale. Episl., i, 40.

' Circumvallat enim me dolor iramanis. Episl., ii, 40.

xLiv INTRODUCTION.

la gloire de Dieu et le salut des âmes! Quelle cliarité ardente ! il veut secourir tous ceux qui sont dans la nécessité ' ; voilà ce que nous montrent presque toutes seslettres. Ceux donc qui ne voient en Grégoire qu'un homme politique, et qu'un habile diplomate, sont ou de mauvaise foi, ou n'ont jamais lu ses écrits.

Il résulte de ce qui précède que Grégoire s'est toujours réglé sur les maximes et les décrets de l'antiquité ecclésiastique, qu'il a usé d'une grande douceur envers les infracteurs, qu'il a mis la plus grande circonspection dans la connaissance des délits, qu'il était toujours prêt à pardonnera ceux qui se repentaient de leurs fautes, et qu'il n'a puni qu'à l'extrémité. Ces propositions reposent sur des faits incontestables, nous défions les ennemis de Grégoire d'en contester une seule. Ainsi, comme pontife, bien loin de pouvoir être blâmé, il mérite notre éloge et notre admiration, et peut être proposé pour modèle à tout bon administrateur.

11 nous reste maintenant à parler des pi*élentions qu'on lui a si souvent reprochées sur

' Omnihus^in necessitate posi lis, quantum Dcodonante pussumus, subvcnirc. Kpisl., vi, 12.

INTRODUCTION. ïly

les affaires temporelles. Nous entrerons franchement dans la question sans éviter aucune difficulté. Sans doute, quand on voit Grégoire réclamer la suzeraineté, non- seulement sur le midi de l'Italie, mais encore sur l'Espagne, sur l'île de Sardaigne, sur la Hongrie, la Dalmatie, etc., ses prétentions paraissent étranges et ridicules. Fleury en est scandalisé, et nos hommes du siècle crient à l'ambition. Mais Fleury \ comme bien d'autres, n'a rien compris à l'histoire du xj^ siècle. Grégoire proteste dans ses écrits contre les motifs qu'on lui attribue. Comme tous les grands génies, il n'a qu'une seule pensée autour de laquelle tout vient se grouper comme accessoire, il a un but fixe et invariable, la régénération de la société par le christianisme, et il cherche tous les moyens qui peuvent l'y conduire; s'il rallie donc autour du saint Siège les princes et les rois, c'est pour arriver plus promptement à ses vues. Les idées de gloire et d'ambition qu'on lui suppose ne sont jamais

• Fleury n'est plus en rapport avec la science actuelle, il a besoin d'être entièrement revu, les faits ne sont pas assez approfondis. C'est encore un ouvrage à faire, et celui qui le fera rendra un grand service à l'Eglise.

iLvi INTRODUCTION,

entrées dans son âme. « Nous aimons mieux, » dil-il, la mort pour votre salut, que toute la » gloire du monde pour votre perle; nous crai- » gnons Dieu, et nous méprisons l'orgueil et les » vaines jouissances du siècle '. »

Telles sont les vues grandes et élevées de Grégoire, et certes elles sont assez généreuses pour qu'on puisse les lui pardonner. Quand on ne le considère pas de cette hauteur, on est incapable de le juger.

Mais revenons plus directement à la question. Pour juger des prétentions de Grégoire, il faut mettre de côté nos idées actuelles, et prendre celles du siècle où il a vécu. Le droit que Grégoire réclame tient au régime féodal, et n'est autre que celui qu'exerçaient à cette époque tous les seigneurs et tous les souverains. Et certes il est aussi ridicule de faire un crime à Grégoire de réclamer la suzeraineté de la Hongrie et de la Dalmatie, etc., qu'il le serait d'en faire un à

' Magis etiim pro vesira salute desidero mortcm subire, quam tolius mundi gloriam ad vestrum iiileritoin arripere. Deum enim timemus, et ideo superbiam et obleclamenta saeculi parvi pendimus. Episl.,\i, 1 . —Voilà l'âme de Grégoire telle qu'on la retrouve dans la plupart de ses lettres. Nous l'exposons .lux yeux du lecteur, pour qu'il sache à quoi s'en tenir quand il verra M. Yoigt attribuer tant soit peu d'ambition à Grégoire

INTRODUCTION. xlvh

l'empereur d'Allemagne pour avoir prétendu à l'empire de la Bourgogne et de la Lorraine. L'un et l'autre ont les mêmes droits, qui sont ceux de l'époque. Avant que Grégoire montât au trône pontifical, plusieurs souverains, voyant à Rome plus de sagesse, de justice et de lumière, et en même temps une autorité tutélaire, avaient laissé, avant de mourir, leur royaume comme fief au saint Siège. Grégoire, selon les droits de l'époque, réclamait cette suzeraineté, parce qu'il en avait besoin pour l'exécution de ses plans. Et que l'on ne s'imagine pas que les seigneurs ou les souverains qui firent ces donations aient été conduits par le seul motif de la piété; non, leur intérêt y était aussi pour quelque chose. En se déclarant vassaux du saint Siège, ils s'assuraient à eux-mêmes et à leurs enfants une puissante protection contre l'usurpation de leurs voisins et contre la rébellion des peuples, qui devenaient plus dociles, ayant dans le saint Siège une garantie contre l'injustice de leurs souverains. Cette protection était d'une haute importance à cette époque; car l'autorité du saint Siège était alors la seule universellement reconnue, et respectée même par les

xLvui INTRODUCTION,

peuples les plus barbares. Cbaque fois qu'un usurpateur voulait s'emparer d'un Etat vassal de Rome, le pape l'arrêtait à son entrée, et lui défendait de porter ses pas plus loin. 11 disait ce que Grégoire VII a dit à Vezelin : « Nous som- » mes fort étonnés qu'ayant promis depuis long- M temps d'être fidèle à saint Pierre et à nous, » vous vouliez maintenant vous élever contre » celui que l'autorité apostolique a établi roi en » Dalmalie. C'est pourquoi nous vous défendons, » de la part de saint Pierre, de prendre les ar- » mes contre ce roi, parce que l'entreprise que « vous feriez contre lui serait contre le saint » Siège. Si vous avez quelque sujet de plainte, » vous devez nous demander justice, et attendre » notre jugement. Autrement, sachez que nous » tirerons contre vous le glaive de saint Pierre, » pour punir votre audace et la témérité de tous «ceux qui vous favoriseront en cette entre- » prise ^

' Scias nos de prudentia tua multum mirari, ut qai te

cssc dudum bealo Pelro et nobis fidelciu promiseris, contra eum qucin in Dalmalia regem auclorilas apostolioa coiislituit lu modo concris insurgerc. Quapropter nobililalem luam moncraus, et ex parle beali Pétri praecipimus, ut adversus jam diclum regem deinceps arma capere non présumas : sciens quod quidquid in illum ausus fueris, procul dubio te in

INTRODUCTION. xlix

Tel était le langage des papes; de là nous ne devons plus être étonnés de la libéralité des pripces, elle était intéressée. Tout roi faible, mal affermi sur son trône, sollicitait la dépendance du saint Siège, et la recevait même comme une faveur. Ainsi Démétrius, roi des Russes, envoie son fils à Rome pour prier Gré goire, avec de vives instances, de recevoir son royaume comme fief de saint Pierre. C'est ce que nous voyons par une lettre de Grégoire à Démétrius. « Voire fils, dit-il, visitant les tom- » beaux des apôtres, est venu à nous, et nous »a déclaré très-humblement {deuotis precibus) » qu'il voulait obtenir ce royaume de nos mains, » nous assurant que vous approuveriez sa de- » mande. Eu égard à votre consentement, et à » la piété du suppliant, nous nous sommes rendu » à ses vœux, et lui avons accordé l'objet de ses

aposlolicam Sedem facturum. Si vero adversus ipsum aliquid te forte dicis habere, a nobis judicium debes expetere, et expectarc justitiam potius quam contra eum ad injuriam Sedis apostolicœ manus tuas armare. Quod si te tuse temeritatis non pœnituerit, sed contra mandatum nostrum conlumaciter ire tentaveris, scias indubitanter quia gladium beati Pétri in audaciam tuam evaginabimus, et eodem pertinaciam tuam et omnium qui tibi in ca rc faverint, nisi resipiscas, mulctabimus. Epist., vu, 4.

t INTRODUCTION.

» sollicitations ^ » La raison de celte démarche du roi des Russes se fait voir dans la même lettre : c'est que le pape lui promet sa protection chaque fois qu'il en aura besoin pour une chose juste ^.

Nous pourrions produire un grand nombre de faits de ce genre; mais ceux que nous venons de citer suffisent pour réduire en poussière toutes les déclamations contre l'ambition de Grégoire, et ses empiétements sur les royaumes temporels. On a vraiment bonne grâce de reprocher de l'ambition aux papes ; de l'ambition ! La belle ambition, lorsque les souverains viennentmettre la couronne à leurs pieds, ne pouvant plus la porter, si le pape ne la leur met sur la tète !

' Filius vester limina apostoioriim visitans ad nos venif. et quod regnum illud dono sancti Pétri per manus nostras vellet obtinere, eidem beato Pelro aposlolorum principi débita fidelitate exhibita, devotisprccibuspostulavit, indubitanter asseverans illam suam pctitionem vestro consensu ratam fore ac stabilcra, si apostolicœ auctoritatis gratia ac munimine donaretur. Cnjus votis et pelilionibus, quia justa videbantur, tum ex consensu vestro, tum ex devolione poscentis, tandem asscnsum prfpbuimus, et \cstri regni gubernacula sibi ex parte beati Pétri tradidimus. iiprsf., n, 74.

"^ Quincliam nos paratissimos esse noverit vestrje nobililatis serenitas ut ad quycumque justa negotia hujus sedisauctorilatem pro sua necessitate petierit, procul dubio continuo pctitionum suarum consequctur efferluni. Ihid.

INTRODUCTION. w

Mais reprenons notre sujet. Grégoire, comme iious l'avons dit et répété, avait des idées fixes

et invariables, un plan mûri et arrêté. Il voulait la régénération du genre humain, et par conséquent l'indépendance de l'Église et de di-» gnes ministres : idée vaste et féconde en résultats. Si Grégoire avait trouvé des souverains dignes d'occuper le trône, la société était sauvée, elle sortait de ses ruines; car il avait tout ce qu'il fallait pour régénérer son siècle, et pour opérer une révolution complète et dans les idées et dans les choses. Mais quels souverains ! quels droits ! quelles lois ! Le plus fort s'élevait sur les ruines du plus faible. L'Europe était disputée par quelques capitaines barbares, qui n'avaient de roi ou de seigneur que le nom. Ils dégradaient leur dignité par des excès de tout genre, en même temps qu'ils écrasaient leurs peuples. Voici le portrait qu'en faisait Pierre Damien : « Ils s'ar- » radient, dit-il, leurs propres biens, l'un se jette » sur l'autre, et comme ils sont renfermés dans » une même commune, ne pouvant vivre seuls, ils » s'attaquent sans pitié. Et puis, ils s'en vont, la » torche à la main, brûler la chaumière dii » laboureur, et verser sur des pauvres la bile

ui INTRODUCTION.

» qu'ils n'ont pu décharger sur leurs ennemis \ »

Les rois qui étaient plus puissants étaient aussi plus barbares. On peut en juger par la conduite de Philippe F'', roi de France, qui faisait 'un trafic honteux des évéchés et des abbayes, et qui poussa le brigandage jusqu'à faire dépouiller des marchands venus de divers pays à une foire en France^.

Pour Henri, le principal adversaire de Grégoire, c'est M. Voigt qui se chargera de nous le dépeindre , car son livre est autant l'histoire de Henri que celle de Grégoire VII Henri ^, mal élevé, se livra fort jeune aux plaisirs, et devint perfide et cruel, suite ordinaire de la volupté. « J'ai toujours vu, dit J.-J. Rousseau, que » les jeunes gens corrompus de bonne heure, et » livrés aux femmes et à la débauche, étaient in- » humains et cruels; la fougue du tempérament »les rendit impatients, vindicatifs, furieux: leur » imagination, pleine d'un seul objet, se refusait

' Epist., 1, 15.

« Greg. VII, Epist., i, 35; ii, 5, 18.

* A l'exemple de tous les historiens, nous nommons Henri indifféremment roi ou empereur. Il était élu roi, et devait recevoir du pape la couronne impériale. Les contemporains lui donnent plus communément le titre de roi.

INTRODUCTION. lui

Ma tout le reste; ils ne connaissaient ni pitié, ni » miséricorde; ils auraient sacrifié père, mère, et » l'univers entier au moindre de leurs plaisirs '. w Voilà le portrait de Henri, avec cette différence qu'il était au souverain pouvoir, et qu'il avait la liberté de tout entreprendre et de tout oser. Aussi aucun crime ne lui coûte. Si une femme lui plaît, il fait assassiner secrètement son mari, et, après l'avoir déshonorée, il la fait épouser à ses valets. Si un de ses confidents désapprouve d'un seul geste sa conduite, ou découvre un crime qu'il voulait dérober à la clarté du jour, cela suffît pour le perdre. « Il savait cacher sa colère, dit » Fleury, et faire périr les gens, lorsqu'ils s'en » défiaient le moins, et feindre d'être affligé de M leur mort, jusqu'à répandre des larmes ^ » Plus il avança en âge, plus il devint hypocrite, perfide et cruel. On redoute son séjour et même son passage. Bientôt ce ne sont plus des particuliers qui souffrent, ce sont des provinces entières, c'est tout l'Empire. Personne n'est plus en sûreté ni pour ses biens, ni pour sa femme, ni pour ses enfants, ni pour sa vie. Les Saxons, plus particulièrement

' Emile, liv. ir.

' His(. Ecclés., 1. LU, n. 31,

ur INTRODUCTION.

opprimés, ne peuvent plus supporter le joug, ils se révoltent et entraînent les Tluiringiens. Une longue suite de calamités s'ouvre par la faute d'un seul homme. Henri est lâche (juand il est menacé ou vaincu; vainqueur, c'est un horrible tyran. Le fer, le feu, le meurtre et tout ce qu'on peut imaginer de plus cruel est employé. Les femmes, les enfants, les vieillards même, deviennent victimes de sa fureur. Un nouveau Néron avait paru dans le monde, et c'est le nom que lui donnent les contemporains '.

On peut bien penser que celui qui méprisait ainsi les droits de l'humanité ne respectait guère ceux de l'Église. Aussi, comme dit Fleury, « il donnait les évêchés à ceux qui lui donnaient » le plus d'argent, ou qui savaient le mieux fîat- » ter ses vices ; et après avoir ainsi vendu un » évéché, si unautre lui en donnait plus, ou louait » plus ses crimes, il faisait déposer le premier » comme simoniaque et ordonner l'autre à sa » place : d'où il arrivait que plusieurs villes avaient )) deuxévéques à la fois et tous deux indignes^. »

« Ansoliiie de Canloibéry l'appelle Néron dans une lellie édile à Valeram, partisan de Henri. « Si certus essem pruden- ^iain vestiain non iaverc sitccessori .Vcro»/*. » LW). de Fermentai.

* Hisl. /iVc/e'»., Ii\. i\i, n. 31.

INTRODUCTION. lv

Grégoire, qui voyait depuis longtemps cet état de choses, gémissait en secret. Saisi d'une profonde douleur, il appelait son siècle lui siècle de fer. Mais il n'avait pas moins son idée fixe et invariable, il veut la réaliser et renverser tous les obstacles. 11 est bien décidé à ne pas s'écarter un instant de ses devoirs, « à résister, comme il le » dit, jusqu'au sang, plutôt que de satisfaire aux » caprices des princes, et que de se jeter avec » eux dans l'abîme \ »

Déjà, étant encore diacre de l'Église romaine, il donna à Henri quelques avertissements , l'exhortant, comme il l'atteste lui-même, à //ze/zer une vie plus digne de sa naissance et de soîi rang'^ , mais inutilement, car Henri n'écoutait que les conseils de ses flatteurs.

Grégoire, parvenu au souverain pontificat, et le voyant dans u n âge plus mûr, espère le ramener; il y met tous ses soins. L'affaire était importante; car Henri était alors le premier monarque de l'Europe, à la tête d'un vaste empire. La Bourgogne, la Lorraine, les Pays-Bas, la Hongrie, la Bohême, la Saxe, la Pologne, tous les Etats du Rhin, une grande par^

• Ejiisl.. I, if.

» EpisL, IV, 1.

LM ÎÎNTRODUCTION.

lie de l'Italie le reconnaissaient pour leur suzerain. Ainsi, en ramenant Henri, tout était gagné pour la chrétienté. Grégoire, sentant l'importance de la chose, s'y applique d'une manière spéciale; que disje? il en fait une étude particulière. Il cherche d'abord à se lier étroitement avec lui. 11 lui écrit les lettres les plus douces et les plus affectueuses : Henri est le plus excellent et le plus cher de ses filsj et s'il lui donne quelques avis, ils sont dictés par l'amitié la plus sincère. Mais Henri n'a pas de cœur, ses habitudes criminelles semblaient avoir emporté toutes ses affections.

Grégoire ne désespère pas, il emploie l'intermédiaire des personnes qui lui sont les plus chères. C'est tantôt sa mère, ce sont tantôt ses plus proches parentes, tan tôt ses amis et ses généraux, confidents de tous ses secrets, qui sont chargés de lui parler. Henri semble céder, le cœur du pontife est plein de joie, il le félicite ; mais Henri revient bientôt à ses anciennes habitudes.

Grégoire recourt à d'autres moyens, il excommunie des évéques, ses amis, qui avaient reçu leur dignité de ses mains. Henri laisse faire, mais sans profiter de l'avertissement.

Grégoire ne désespère pas encore, il redouble

INTRODUCTION. lvii

ses soins; sachant que Henri était guerrier, il tente son jeune cœur, s'insinue dans son esprit et lui propose une croisade'. Mais Henri n'y répond pas, il semble mieux aimer se souiller du sang de ses sujets que de s'illustrer dans une guerre lointaine.

Grégoire, ayant épuisé ses moyens de douceur, emploie la sévérité; il ménage encore l'empereur, mais il frappe autour de lui. Cinq officiers de sa maison sont excommuniés pour avoir vendu les dignités ecclésiastiques. La leçon était forte, Henri ne la comprend pas, ou ne veut pas la comprendre.

Grégoire, ayant échoué, revint encore une fois à la douceur. Henri avait marqué quelques dispositions vers le bien, du moins il n'avait pas soutenu les évéques frappés par le saint Siège, tels que celui de Bamberg. Grégoire s'empresse^ de le féliciter, il l'encourage, il lui donne des éloges.

Mais Henri n'était pas sincère; il va d'une usurpation à l'autre, il donne un nouvel évéque à l'Eglise de Milan, lorsqu'il y en avait déjà deux.

• Si, comme on en convient aujourd'hui, les Croisades ont été utiles au commerce, aux arts et à la civilisation, c'est à Grégoire qu'en appartient la première idée.

* Epist., III, 3.

LViii INTRODUCTION.

Cependant, n'ayant pas encore entièrement soumis les Saxons, et ne voulant pas avoir sur les bras deux ennemis à la fois, il écrit à Grégoire une lettre hypocrite. Grégoire ne se trompe pas sur ses intentions; quoique fortement blessé, il lui répond encore avec la plus grande douceur ^

Henri, une fois vainqueur des Saxons, ne connaît plus de mesure. Il lève le masque en foulant aux pieds toutes les règles de l'Eglise. Il nomme aux sièges vacants selon ses caprices, ou selon ses intérêts. Tous les jours un nouvel outrage est porté au saint Siège. De plus, par ses ordres ou du moins avec sa participation, le pape est maltraité jusque sur l'autel. Il est arrêté, prisonnier, et sur le point d'être amené à l'empereur. Grégoire reste calme, il évite tout éclat, il se contente d'avertissements, donnés cependant avec fermeté et dignité ^

Enfin les princes saxons, gémissant sous la plus horrible oppression, vaincus et retenus prisonniers contre la foi des traités, s'adressent au pape comme à leur seul sauveur. Ils lui exposent les plaintes les plus graves contre Henri, et le sup-

• EpixI., III, 7.

* l':pis(., III, 10.

INTRODUCTION. ux

plient de se servir de l'autorité qu'il a de constituer les rois^ et de mettre un autre empereur à la place de celui qui s'était rendu si indigne du trône. Ils lui rappellent en même temps que l'Empire n'est qu'un fief de la ville éternelle^.

Cette demande des Saxons nous paraît étrange. Ils reconnaissent au pape le pouvoir de déposer un empereur, et d'en nommer un autre à sa place. Nous ne voulons pas entrer un instant dans les débats qu'a soulevés cette question ; mais nous constatons un fait, c'est qu'au moyen âge les papes croyaient avoir le pouvoir que lui attribuent les princes allemands, et ce pouvoir était reconnu des peuples et des souverains. Ceci est un fait incontestable, avoué par tous ceux qui connaissent l'histoire du moyen âge, lors même qu'ils sont ennemis de la papauté.

« Tout prince, dit méchamment Voltaire, qui )/ voulait usurper ou recouvrer- un domaine, s'a- M dressait au pape comme à son maître... Aucun » nouveau prince n'osait se dire souverain, et ne » pouvait être reconnu des autres princes sans

' Oportero Romso jus suum iii constituendis regibus reddi. Auclor Vilce Henrici.

'Proponunt deinde imperium cssc beneficium urbis «eternr. AcenJ.

tx IJNTRODUCTION.

» la permission du pape; et le fondement de toute » riiistoire du moyen âge est toujours que les » papes se croient seigneurs suzerains de tous » les Etats, sans en excepter aucun \ »

A part quelques exagérations, le fait est vrai, et nous voyons par la demande des Saxons que ce ne sont pas seulement les papes qui croyaient avoir ce pouvoir, les peuples le croyaient aussi. Nous disons, de plus, que ce pouvoir était reconnu des souverains eux-mêmes, lorsqu'ils avaient d'ailleurs le plus grand intérêt à le contester.

Ainsi, Henri lui-même, comme nous le verrons plus bas, ne nie pas ce pouvoir; il en conteste seulement la justice. Plus tard, il l'invoque contre Rodolphe, et promet par ses ambassadeurs de se soumettre à la future décision du pape.

Après moins d'un siècle et demi, Innocent 111 ayant prononcé en 1211 une sentence de déposition contre Jean-sans-Terre, roi d'Angleterre, et transféré ce royaume à Philippe-Auguste, roi de France, celui-ci s'empressa de reconnaître les droits du pape, et prit aussitôt les armes pour les soutenir -.

' Essai sur les mœurs, t. m, ch. 6i.

' Fleury, Hist., liv. i.xwn, n. 5. — Daniel, Hist. de Frauce, i. III, aiince 1211. — Volly, Uisl. de Fnmce, t. m, p. 468.

INTRODUCTION. lxi

« Le lecteur, fait observer Lingard à celle oc- » casion \ a vu plus haut qu'Innocent fondait ses )> prétentions sur le droit qu'il avait de pronon- » cer quand il s'agissait du péché, et de l'obliga- » tion qui résulte du serment. Cette doctrine, >i quelque contraire qu'elle pût être à l'indépen- » dance des souverains, /ut souvent admise par » les souiferains eux-mêmes. Ainsi, quand Ri- » chard V^ fut réduit en captivité par l'empereur, » en 1 192, sa mère Eléonore sollicita à plusieurs » reprises le pape d'obtenir l'élargissement du » prince anglais, en vertu de l'autorité qu'il aidait » sur tous les princes temporels ^. Ainsi Jean lui- » même, comme nous l'avons vu, invoqua le se- » cours de cette même autorité pour recouvrer la M Normandie,dont le roi de France s'était emparé.»

Innocent III ayant excommunié et déposé l'empereur Othon IV, le roi de France et les princes allemands choisissent à sa place Frédéric II, roi de Sicile ^.

" Hisl. d'Angleterre, t. ni, année 1213; note.

* ^^\aQY,Fœdera,convenliones elaclapublica. Lond., 1704. T. i, p. 72-88. — Fleury, Hisl. ecclés., liv.Lxxiv, n. 41. — Michaud, Hist. des croisades, l. ii, p. 533. — Bibliothèque des croisades, deuxième partie, p. 862.

* Daniel, Hisl.de France, t. m , année 1210, p. 551. — Bossuet. Abrégé de l'hisl. de France, année 1206.

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