CHAPITRE V
Grandeur des éTénements de cette époque. — Situation de l'Europe au moment de Télection de Grégoire YII. — Les Romains le çhorsissent à runanimité* — Mécontentement du roi d'Allemagne. — Regrets et réflexions de Grégoire. — Ses vues. -^ Investitures t incontinence des ç^rcs. — Premiers actes du nouveau, pape. — Légats du saint Siège en Espagne. — Dispositions de Grégoire à l'égard de Henri IV. — ^Lettre de ce dernier au pontife.
— Exaspération des esprits en Allemagne. — Les Saxons se préparent à la guerre. — Assemblée et serment de Nockmeslau. — Division des partis. — Députation des Saxons à Henri. — Insurrection. — Siégé de Harzbourg. — Négociations. —Fuite du roi.
— Alliance de la Saxe et de la Thuringe. — Magnus recouvre la liberté. —Alliance de Henri avec les Luticiens» la Bohême et le Danemark. — Diète de Gerstungen. — Accusation portée contre le roi par Reginger. — Sigefroi convoque une diète à Mayence,
— Dévouement de Worms. — Diète d'Oppenheim. — Exploits des Harzbourgeois.
Maintenant se présente une grande époque: grande, non pas précisément par des événements nouveaux, extraordinaires et féconds en résultats, ou par des scènes terribles et soudaines; mais par l'exécution d'un vaste plan concerté depuis long-»
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aae vie et pontificat [io73]
temps': grande, par Tébranlement général que cause en Europe le génie d'un seul homme, par la secousse et l'impulsion donnée à toutes les affaires : grande, parce qu'à la voix d'un seul homme les trônes chancellent, les peuples tremblants quittent leurs anciens maîtres ; parce que la volonté d'un prêtre fait changer la face de la terre, fait naître de nouvelles lois et de nouvelles institutions, et cela depuis le nord de l'Europe, depuis l'Angleterre, jusqu'au midi, jusqu'aux déserts de l'Afrique, depuis la mer Atlantique jusqu'à la Palestine, où le fondateur de notre religion avait enseigné, combattu et versé son sang; où l'apôtre saint Pierre avait annoncé des paroles pleines de vie : grande, parce qu'un homme sortant de l'obscurité conçoit le projet d'établir une monarchie universelle au centre de la chrétienté, au siège de saint Pierre, siège qui, fondé par de pauvres pêcheurs, s'éleva successivement^ soit par lui-même, soit par le secours d'autruî, et s'établit si solidement que les puissances de l'enfer^ comme on le croyait, ne pouvaient Tébranler : grande enfin, parce qu'un simple moine, fils d'un charpentier, se met dans la tête que le soleil de Tancienne Rome doit éclairer tous les hommes et former leurs croyances. Si l'on se représente ensuite des peuples qui se soulèvent, bien déterminés à vaincre ou à mourir pour la défense de leiirs droits et de leurs libertés, pour la conservalion de la couronne do
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leurs empereurs et de leurs princes; un pape aux prises avec Teropereur, et l'empereur avec les princes, ses sujets ; toute l'humanité en mouvement ; d^ États et des familles qui se divisent et se séparent pour soutenir, les uns leur foi, les autres leurs libertés ; si l'on voit des peuples qui combattent contre leurs rois, des parents contre leurs enfants; la fortune qui élève un homme jusqu'à en faire le dominateur universel et qui l'abaisse ensuite jusqu'à le conduire en exil ; qui, d'un autre côté, donne une couronne à un prince lorsqu'il est jeune, et le condamne presqu'à la mendicité lorsqu'il est dans la maturité de l'âge ; si l'on se représente toutes ces choses, on voit certainement devant soi une époque grande et extraordinaire. En AUemaj^e se trouve un roi, jeune et insensé, sans expérience dans l'art de gouverner, longtemps tenu en lisière par des mains infidèles, sans caractère, sans résolution, faible comme un roseau, pliaat aux vents des circonstances, toujours le même dans ses habitude criminelles; cependant brave, bie» intentionné, généreux et sensible. Deux peuples aigris et animés d'une haine profonde se déclarent contre lui : les grands qm doivent le soutenir sont d'une fidélité chancelante; d'autres, qui sont blessés dans leur amourpropre, n'attendent que l'occasion de se venger : Us favoris sont les seuls sujets qui lui montrent de l'affecticni. Rien de stable, rien de sûr; les
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institutions menacent ruine, et elles sont atta*^ quées par la passion dominante de s'enrichir. Telle est la situation de T Allemagne.
Sur le trône de France est encore la ràcë dé Hugues le Grand dans la personne de Philippe F^, qui règne depuis 1060; il est jeune, téméraire^ hardi dans ses projets, ferme et inébranlable dans l'exécution; il assure le sceptre à sa race par ses talents naturels, consolide les institutions^ donne à la majesté royale plus d'éclat, et lui concilie plus de respect. Les seigneurs divisés, ennemis les uns des autres, se rallient autour du trône, les ordres du roi sont mieux respectés. L'Église est plus sous la dépendance du roi qu'elle ne l'est en Allemagne, mais elle offre plus d'unité; ainsi le pouvoir se concentrait en France, et se divisait en Allemagne.
L' Espagne était désolée par la discorde et par une guerre continuelle des Chrétiens contre les Infidèles. La puissante maison des Ommiades était abattue, une foule de princes indépendants se partagèrent le pouvoir aux dépens de l'ancienne famille. L'unité et la paix ne se trouvaient nulle part. Alphonse VI occupait le trône de Castille, d'À-* ragon et de Navarre; celui de Séville était entre les mains de Mahomet II. Les deux rois étaient mal disposés à l'égard de la cour de Rome; d'accord sur ce point, ils étaient divisés sur tout le reste. L'épée était hors du fourreau, l'anarchie
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tï073] DU PAPE GRÉGOIRE VII. 239
régnait çà et là, beaucoup de provinces étaient sans règles et sans lois.
L'Angleterre était à une épo({ue de renaissance^ Après beaucoup de combats, d'efforts et de souffrances pour repousser l'invasion des Normands; après une heureuse délivrance, due au bras victorieux d'Alfred le Grand 5 après de nouvelles guerres sous ses successeurs ; après de grands désastres et une horrible effusion de sang, Canut le Grand parvint au trône et fut reconnu par toute l'Angleterre. Après une nouvelle délivrance, Edouard le Confesseur prit la couronne, qui, après sa mort, passa un instant entre les mains de Harold, duc d'Estanglie; mais Guillaume, à qui Edouard avait légué le sceptre, porta en Angleterre ses armes victorieuses. La fortune se déclara pour lui, et il donna naissance à une dy* nastie qui existe encore aujourd'hui. Ainsi, du temps de Grégoire, il y avait encore, en Angler terre, guerre, désordres, incertitude en toutes choses, pillage et meurtre dans chaque ville; mais, à la tête de la nation, se trouvait un homme capable de tenir les rênes du gouvernement, de soumettre les esprits rebelles, de s'emparer de tous les privilèges, de commander en conquérant et de régler tout d'après les lois de sa propre volonté. Malgré les divisions du clergé, il était en paix avec l'Église et en bonne intelligence avec Rome^
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Dans les trois États du Nord le christianisme était encore faible : il n'y avait pas encore un siècle qu'il y était établi. En Danemark, la lutte qui s'était élevée entre Swen III et Adalbert de Brème était à peine terminée : le roi avait été excommunié jusqu'à ce qu'il se fût soumis à la vobnté de l'Église ; en général, la puissance du pape avait une grande force dans le Nord. C'est pourquoi la famille royale chercha protection près des rois allemands, jusqu'à HaroldlV, qui gagna les faveurs du saint Siège par l'int^médiaire du clergés -r^ En Suède, la couronne avait passé sur la tète d'une nouvelle famille, celle de Stenkilsch. La foi du Christ était encore aux prises avec la religion païenne ; les rois étaient, tantôt pour l'une, tantôt pour l'autre. — En Norvège ccmimandait Olof III, prince paisible, qui cherchait à £iire fleurir l'agriculture, les arts et le commerce : hn^ main, favorable au clergé, il était digne de Téioge de tous ses sujets.
La Pologne, après une longue anarchie, s'al^ lia, par Casimir V^y avec l'empereur d'Allemagne, et après la destruction du paganisnie, qui avait reparu au moment de l'antrcfaie, elle revint au christianisme sous Boleslas II, et se détacha de l'Empire. Pendant la guerre de la Saxe, il y avait une grande division entre Boleslas et Yratialasllde Bohème ; Henri IV se constitua teur arbitre. En général, il n'y avait aucune institution solide chez
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les peuples slaves; ils étaient partiellement attaqués et subjugués par les Allemands. Le christianisme, propagé par le zèle des missionnaires, répandit quelque lumière et quelque civilisation dans les tribus.
La Russie était livrée à la discorde et à Tin^ vasion de nouveaux peuples; tout était dans le chaos; la succession au trône occasionnait souvent de grands désordres.
Le trône de la Hongrie était disputé par divers princes : de là une grande confusion et une civilisation lente. Le roi était le vassal de Tempereur. Salomon fut mis sur le trône par Henri IV, mais il n'y fut pas tranquille.
Le sceptre impérial de C4onstântinôple passait rapidement d'une main à une autre. Il n'avait plus l'éclat des anciens temps; car, dans l' espace de dix ans, on voyait souvent jusqu'à deux et trois empereurs : rien de fixe et de stable ne pouvait donc s'établir. De là une situation affreuse, des désordres effrayants, et des gilerres qui ne cessaient plus. En voyant cet état de faiblesse, d'agonie, d'angoisses, on était étonné que ce vieux colosse, brisé et démembré, pût résister pendant un si long espace de temps. L'Empire, après avoircombattù longtemps contre lès hordes innombrables des Hongrois, des Russes, des Bulgares, des Persans et des Arabes, tomba en 1063 au pouvoir de la tribu des Seldshucks, qui s'empara