VII. Ce jour-là même il a voulu faire assassiner le roi
VIII. Il a condamné à mort et fait pendre trois hommes, sans jugement et sans aveu de leurs crimes.
IX. Il porte constamment sur lui un livre de nécromancie '. Rien n'est plus facile, ajoutait-on, que de le faire descendre de
son trône, car il est continuellement attaqué par les Normands; de plus, les seigneurs voisins de Rome, et une foule d'autres conjurés lui donnent de continuelles inquiétudes. Hugues se répandit ensuite en un torrent d'invectives contre Grégoire , l'appelant tour à tour hérétique, adultère , bête féroce et sanguinaire ^. Quoique l'empereur eût trop bonne idée du pontife pour ajouter foi à ce tissu d'absurdités et de calomnies, il n'était cependant pas fâché de voir qu'un grand nombre de personnes donnaient dans le piège ^ , car le cardinal avait lu devant toute l'assemblée le libelle et les lettres. La délibération dura deux jours; on crut devoir combattre le pape avec les armes dont lui-même s'était servi jusque-là avec tant d'avantages. On l'accusa de simonie , et on dressa un acte de déposition que signèrent tous ceux qui étaient présents ^. L'archevêque de Mayenpe parait avoir été le principal agent de ce conciliabule ^. Quelques prélats , comme Adalbert de Wurzbourg et Herrmann de Metz , refusèrent d'abord leur signature , parce qu'ils trouvaient peu conforme à l'ancienne discipline de déposer un pontife sans accusation régulière , sans témoins dignes de foi ; enfin , sans une exposition nette et précise des griefs articulés contre lui. Ils finirent néanmoins par se rendre aux pressantes soUicitations de Guillaume , évêque d'Utrecht , un
* Il fallait que les mœurs de Grégoire fussent bien intègres , pour qu'on tût obligé de recourir à de semblables accusations. {Note du Trad. )
2 Sigon., ann. 1076.
3 Domnizo , lib. ii :
Adversus papam mala fingens, lœtificabat Corda malignorum , régis simul et sociorum.
Lamb.,ann. 1076.
^ Bruno, p. 121 , a rapporté la formule d'adhésion que l'annaliste saxon a copiée d'après lui : «Ego N., civitatis N. episcopus , Hildebrando, subjectionem et obedientiam ex hac hora et deinceps interdico , et eum posthac apostolicum nec habebonecvocabo.»
^ Domnizo.
des plus dévoués partisans de Henri K En tète des signatures se trouvait celle de l'empereur ^
Il envoya des messages en Italie , principalement aux Lombards et aux évêques de la Marche d'Ancône , pour les engager de vive voix et par écrit à souscrire à la condamnation d'un pape qui ne leur était pas moins odieux et opposé qu'à lui-même. Les prélats s'assemblèrent en toute hâte à Pavie , et , poussés par leur haine personnelle contre Grégoire, non- seulement ils souscrivirent à sa déposition, mais ils jurèrent sur les saints Évangiles qu'ils ne le reconnaîtraient plus désormais pour pape et qu'ils lui refuseraient toute obéissance ^ L'empereur chercha à gagner les Romains par des présents et des promesses : dans cette vue , il adressa au sénat et au peuple la lettre qui suit ^ :
<t La véritable fidélité est celle qu'on garde aux absents comme aux présents , et que ne peuvent affaiblir ni le dégoût ni l'éloignement de celui à qui on la doit. Nous savons que la vôtre est telle, nous vous en remercions , en vous priant d'y persévérer , et d'être amis de nos amis , et ennemis de nos ennemis. Parmi ces derniers nous comptons le moine Hildebrand ; c'est pourquoi nous excitons contre lui votre inimitié , car nous l'avons reconnu pour un usurpateur et un oppresseur de l'Église, pour un traître à l'empire romain et à notre royaume , comme vous pouvez le voir par cette lettre ci-jointe que nous lui adressons. »
Henri y roi par la grâce de Dieu y à Hildebraiid ^
«c Lorsque j'attendais de vous un traitement de père et que je vous » obéissais en tout, au grand déplaisir de mes sujets, j'ai appris que
* Sigon., ann. 1076. Bruno dit qu'ils ne souscrivirent que par crainte pour leur vie. Lambert, eod,
2 Annal. Saxon.
3 PauIBernr.,c. Lxvit. Doranizo. Cardin. Aragon, dit: Ce conciliabule fut tenu « auctore Guiberto , post Pascha , instinetu diabolico. »
^' Elle se trouve à la fin de la Vie de Henri par Urstisius , p. 391 , et dans V Annal. Saxon., ann. 1076.
5 Annal. Saxon., ann. 1076. Voici le jugement que porte sur ces lettres Paul Bernried : « Scripsit autem idem rex Romam litteras , omni injuria inhonestas ,
'» VOUS agissiez comme mon plus grand ennemi. Vous m'avez privé du » respect qui m'était dû par votre siège ; vous avez tenté , par de mau- '» vais artifices , d'aliéner de moi le royaume d'Italie ; vous n'avez pas » craint de mettre la main sur les évêques .^ et vous les avez traités » indignement. Comme je dissimulais ces excès, vous avez pris ma » patience pour faiblesse, et vous avez osé me mander que vous mouri> riez ou que vous m'ôteriez la vie et le royaume. Pour réprimer une » telle insolence, non par des paroles mais par des effets, j'ai assemblé » tous les seigneurs de mon royaume, comme ils m'en avaient prié. » Là on a découvert ce que la crainte faisait taire auparavant, et on a » prouvé, comme vous verrez par leurs lettres, que vous ne pouvez » demeurer sur le saint-siége. J'ai suivi leur avis qui m'a semblé juste. 1' Je vous renonce pour pape, et vous commande, en qualité de patrice » de Rome, d'en quitter le siège. »
« Telle est la lettre que nous adressons au moine Hildebrand , et » que nous vous envoyons afin que notre volonté vous soit connue, et » que votre amour fasse ce qu'il nous doit ou plutôt ce qu'il doit à » Dieu et à nous. Levez-vous donc contre lui, mes fidèles sujets, et que » celui qui m'est le plus fidèle soit le premier à le condamner. Nous » ne disons pas que vous répandiez son sang , car après sa déposition » la vie lui sera plus dure que la mort; mais que vous le forciez de des- » cendre, s'il s'y refuse , et que vous niiettiez sur le siège apostolique 5> un autre, élu par nous de l'avis commun de tous les évêques, qui )» puisse et veuille guérir les plaies que celui-ci a faites à l'Église. »
Un clerc de Parme, nommé Roland, fut chargé de porter à Rome cette lettre et les autres décrets du conciliabule. Comme le pape avait convoqué un synode qui devait s'ouvrir sous peu de jours , Roland hâta sa marche pour arriver au moment de cette assemblée ; et en effet il arriva à Rome quelques jours auparavant. Sa mission paraissait mystérieuse; mais personne ne pouvait en deviner le but; car Roland ne s'était ouvert ni à ses amis, ni à ceux du roi. Les évêques se réunirent dans l'église de Latran, le pape occupait un siège élevé.
» falsitateque repletas , prœcipiens domino papae ut de sede surgeret Ecclesiamque » dimitteret : vocans eum perjurum , invasorem et regiœ dignitatis diminutorem , » maxime Simoniacis Longobardise elaborantibus. « Cap> vu. {Note du Trad.)
Roland entra dans l'assemblée, dit qu'il était envoyé par le roi d'Allemagne, et qu'il venait au synode par son ordre, et puis se tournant vers le pape, il lui dit : <c Le roi mon maître, et tous les évéques ultra- » montains et italiens vous ordonnent de renoncer immédiatement '> au trône de saint Pierre, et au gouvernement de l'Église romaine î» que vous avez usurpé ; car il n'est pas juste de vous élever à une î> dignité si éminente sans l'approbation des évéques, et sans la confir- » mation impériale. » Et, se tournant vers le clergé, il continua ainsi : « Mes frères , j'ai à vous annoncer que vous devez vous présenter » devant le roi aux fêtes prochaines de la Pentecôte, pour recevoir un » pape de sa main ; puisque celui-ci est reconnu non pour pape, mais i> pour un loup dévorant. >
A ces paroles , Jean, évêque de Porto, homme vif et zélé, se leva brusquement de son siège, et s'écria : « Qu'on le saisisse ! » Le préfet de Rome, ses soldats , et d'autres nobles romains tirèrent leurs épées, se jetèrent sur lui et l'auraient tué, si le pape, en le couvrant de son corps , ne lui eût sauvé la vie. Grégoire calma les esprits , recommanda la modération dans la colère, et du courage dans l'attaque *. Il prit ensuite les décrets et les lettres dont Roland était porteur, et les lut devant l'assemblée avec un admirable sang-froid.
* Voici les paroles graves que le pape prononça dans cette mémorable circonstance : « Mes enfants , dit-il, ne troublez point la paix de l'Église. Voici les temps » dangereux dont parle l'Écriture , où il y aura des hommes amateurs d'eux- » mêmes , avares, superbes et désobéissants à leurs parents *. Il faut qu'il arrive « des scandales, et le Seigneur a dit qu'il nous envoyait comme des brebis au milieu » des loups. Nous devons donc avoir la douceur de la colombe avec la prudence du » serpent. Actuellement que le précurseur de l'Antéchrist s'est levé contre l'Église, » nous devons être doux et prudents : ce double esprit est de la sagesse. Nous >^ ne devons haïr personne , mais supporter les insensés qui veulent violer la loi de rt Dieu. Voilà que Dieu descend une seconde fois parmi les hommes, disant à haute » voix : Que celui qui veut me suivre fasse abnégation de soi-même. Nous avons )i assez longtemps vécu en paix , Dieu veut recommencer à arroser la moisson du >^ sang des saints. Préparons-nous au martyre , s'il est besoin , pour la loi de Dieu , » et que rien ne nous sépare de la charité de Jésus -Christ. (Paul Bern., c. lxxi- Lxxu. ) {Note du Trad. )
* II Tim., ni, 1.
He7iri, roi, non par usurpation y tnais par ordre de Dieu, à Hildebrand y faux moine , et non pape.
<c Tu as mérité ce salut par ta conduite, puisqu'il n'est aucun ordre dans l'Église que tu n'aies comblé, non d'honneur, mais de confusion, non de bénédiction, mais de malédiction. Pour ne parler que des choses principales . tu n'as pas eu honte de maltraiter les chefs de l'Église, les oints du Seigneur, tels que les archevêques, les évêques et les prêtres ; tu les as foulés aux pieds, comme des serfs qui ne savent pas ce que fait leur maître. Par cette conduite à leur égard , tu as gagné la faveur de la multitude , et dès lors tu as jugé que tu savais.tout et que les autres ne savaient rien. Cette prétendue science, tu as cherché à l'employer non pour édifier, mais pour détruire. Nous pouvons donc penser que saint Grégoire (dont tu as usurpé le nom) prophétisait de toi, quand il dit : « Souvent le nombre de ceux qui sont soumis remplit d'orgueil l'âme de celui qui commande , et il croit savoir plus que tous en voyant qu'il peut plus que tous. » Et nous, nous avons supporté tout cela, parce que nous avions à cœur de conserver intact l'honneur du saint -siège. Mais tu as pris notre humilité pour de la peur; et dès lors tu n'as pas craint de te soulever contre la puissance royale que nous tenons de Dieu , et tu as osé menacer de nous l'enlever, comme si nous avions reçu la royauté de toi , comme si le royaume ou l'empire était en ta main en non en celle de Dieu; et pourtant notre Seigneur le Christ nous a appelé au trône et ne t'a pas appelé au sacerdoce. Tu es parvenu au souverain pontificat par l'astuce et la fraude, par tous les moyens que la religion réprouve. Par l'or, tu as gagné la faveur du peuple ; par cette faveur, tu as acquis une puissance de fer; par cette puissance , tu es monté sur le siège de la paix; et de ce siège tu as troublé la paix , en armant les sujets contre leurs chefs, en enseignant que nos évêques, appelés deDieu au sacerdoce, devaient être méprisés , comme n'étant pas appelés de Dieu ; en excitant les laïques à usurper l'autorité des évêques sur les prêtres pour faire déposer, ou mépriser par ces derniers, ceux qu'ils avaient reçus comme pasteurs de la main de Dieu par l'imposition des mains. Tu m'as attaqué également , moi qui , quoique indigne, suis
consacré comme roi , et qui , en cette qualité , suivant la tradition des Pères, ne puis être jugé que par Dieu seul, et n'être déposé pour aucun autre crime, si ce n'est que j'abandonne la foi *, puisque les saints Pères ont livré au jugement de Dieu même Julien l'Apostat. Un véritable pape, saint Léon, s'écrie : Craignez Dieu ! honorez le roi! Mais comme tu ne crains pas Dieu, tu ne m'honores pas , moi qu'il a constitué roi. Puisque tu es frappé d'anathème, et condamné par le jugement de tous nos évêques et par le nôtre, descends. Quitte le siège que tu as usurpé ! Que le siège de saint Pierre soit occupé par un autre qui ne cherche point à couvrir la violence sous le manteau de la religion , et qui enseigne la saine doctrine de saint Pierre. Moi , Henri, roi parla grâce de Dieu , je te dis avec tous nos évêques : Descends , descends * ! » La lecture de cette lettre causa une telle exaspération dans rassemblée , que ce ne fut qu'avec grande peine qu'on parvint à sauver la vie à l'envoyé de l'empereur.
Le pape trouva bon de remettre le synode au lendemain ^ En présence de cent dix évêques , il y exposa l'indulgence et la bonté qu'il avait témoignées à Henri, les remontrances paternelles qu'il lui avait faites , la modération avec laquelle il avait demandé la mise en liberté des évêques détenus, et plusieurs autres considérations. Quand il eut fini de parler, toute l'assemblée se leva en masse pour l'exciter à prononcer l'anathème contre un prince parjure, oppresseur et tyran. Tous les évêques déclarèrent qu'ils n'abandonneraient jamais le pape, leur père; qu'ils le soutiendraient toujours et ne craindraient pas même de souffrir la mort pour lui.
Alors Grégoire se leva , prononça, au milieu des acclamations una-
* « D'où il s'ensuit , dit Fleuri , selon le roi Henri, ou plutôt selon les évêques qui *) lui composaient cette lettre, qu'un prince qui renonce à la religion peut être >> légitimement déposé. » Hist. eccl., liv. 62, n. 27. (Note du Traduct. )
* Annal. Saxon, et Urtisius , p. 394. Les deux textes diffèrent tant soit peu , mais le dernier est préférable.
2 Plusieurs auteurs rapportent tout au même jour et placent l'excommunication immédiatement après la lecture de la lettre. Mais il est plus vraisemblable que le synode se réunit le lendemain, ainsi que le prouvent d'autres écrivains. Baronius , Annal. f ann. 1076 , xxii. Annal. Saxon.
nimes du synode , la sentence d'excommunication contre l'empereur, le priva du titre de roi , accumula sur sa tête les plus terribles anathèmes conçus en termes * : «c Saint Pierre , prince des apôtres , )> écoutez votre serviteur que vous avez nourri dès l'enfance et dé- » livré jusqu'à ce jour de la main des méchants , qui me haïssent » parce que je vous suis fidèle. Vous m'êtes témoin, vous et la sainte » Mère de Dieu , saint Paul votre frère et tous les saints, que l'Église î> romaine m'a obligé , malgré moi , à la gouverner , et que j'eusse » mieux aimé finir ma vie dans l'exil que d'usurper votre place par » des moyens humains. Mais , m'y trouvant par votre grâce et sans » l'avoir mérité , je crois que votre intention est que le peuple chré- » tien m'obéisse , suivant le pouvoir que Dieu m'a donné , à votre )» place , de lier et de déher sur la terre ^.
)> C'est en cette confiance que , pour l'honneur et la défense de » l'Église, de la part de Dieu tout-puissant. Père, Fils et Saint- » Esprit, et par votre autorité , je défends à Henri, fils de l'empereur 5» Henri , qui , par un orgueil inouï , s'est élevé contre votre Éghse , » de gouverner le royaume Teutonique et l'Italie ; j'absous tous les » chrétiens du serment qu'ils lui ont fait ou feront , et je défends à » qui que ce soit de le servir comme roi ; car celui qui veut donner 3> atteinte à l'autorité de votre Église mérite de perdre la dignité dont » il est revêtu. Et parce qu'il a refusé d'obéir comme chrétien et n'est '» point revenu au Seigneur qu'il a quitté en communiquant avec des » excommuniés, méprisant les avis que je lui avais donnés pour son » salut, vous le savez, et se séparant de votre Église qu'il a voulu » diviser , je le charge d'anathèmes en votre nom , afin que les peuî> pies sachent , même par expérience , que vous êtes Pierre , que sur » cette pierre le Fils du Dieu vivant a édifié son Église, et que les » portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle ^. »
' Malgré le silence de Lambert , les preuves les plus fortes démontrent que Grégoire voulait qu'en vertu de cet acte, on regardât Henri comme déposé, {f^id. Paul Bernr., c. lxxv ; son contemporain Domnizo. ) La vie de S. Anselme, dans Mabillon, Acta 15, p. 476 , dit : « Omnium sibi regiam dignitatem interdixit. »
2 Quod Romana tua sancta Ecclesia me invitum ad sua gubernacula traxit , et ego non rapinam arbitratus sumad sedem tuam ascendere, potius volui vitam in peregrinatione finire, quam locum tuum pro gloria mundi, pro ingenio seculari arripere —
5 Labb., Concil., t. X, p. 355. Si cette mesure hardie , mais nécessaire, em-
Dans le même synode , Grégoire lança une égale excommunication contre Sigefroi , archevêque de Mayence ^ , contre Guillaume d'Utrecht et Robert de Bamberg. Il renouvela l'anathème contre Othon , évêque de Ratisbonne , Otton de Constance , Burchard de Lausanne , le comte Eberard , Ulrich , et quelques autres dont le roi avait suivi les conseils ^ Quant aux autres prélats qui s'étaient trouvés à Worms . il leur fixa un jour pour se justifier , les menaçant de la même peine s'ils ne se présentaient point devant le saint -siège. Mais le même jour, Grégoire reçut de l'Allemagne des lettres de plusieurs évêques qui reconnaissaient leur faute, et demandaient pardon, en promettant désormais une inaltérable obéissance. Les évêques de la Lombardie furent tous suspendus et excommuniés; plusieurs évêques , abbés et comtes français éprouvèrent le même sort ^. Dans l'Italie supérieure, il n'y eut d'exceptés que les seuls évêques de Venise et d'Aquilée K
C'est dans ce concile que l'on place communément les Dictatus papœ; c'est la réunion de vingt-sept sentences, renfermant en abrégé toute la doctrine et la tendance du pape et de l'Église \ Mais ce fait est fort douteux, et, de nos jours, presque tous les savants combattent l'opinion qui attribue à Grégoire cet exposé d'idées qui
ployée pour la première fois , a été blâmée par Othon de Frisingue , et par les évêques schismatiques , elle a eu pour approbateurs tous les hommes honnêtes de l'époque, tels que saint Anselme de Lucques, saint Anselme de Cantorbéry et Gebehard, évêque de Salzbourg. Fleuri, en citant OLhon de Frisingue , petit -fils de l'empereur déposé et neveu de Henri V, aurait dû citer aussi les auteurs opposés à son sentiment , et moins intéressés que lui. Fof. Labb., ibid. {Note du Trad.) * L'arrêt de déposition est dans Colet. Conc, xii, et dans Labb., t. X, p. 355.
2 Lambert.
3 Fof. dans Colet. Conc. les formules d'anathème . ^ Epist., III, 14.
5 On trouve ces sentences citées souvent , comme dans Baronius , Annal. , ann. 1076, xxxi; Schrôkh , Hist. eccles., t. XXV, p. 519-520; et Bower, Hist. des Pont, rom., p. 560-561. La plupart des écrivains pensent qu'un partisan du pape a extrait de sa vie et de ses actes ces idées qu'il a placées vers le temps de cet important synode , époque où la plupart d'entre elles furent mises en pratique. On ne peut certainement pas admettre avec les Français que l'auteur de ces sentences avait en vue d'attaquer les principes de Grégoire. Foy. Mosheim , Instit. Hist. Eccl. ant. et récent., p. 401.
réglaient sa conduite ; quoique , d'un autre côté , elles peignent bien parfaitement l'esprit de son temps et la tendance de ce pontife. Ce n'est que dans son siècle qu'elles ont pu prendre naissance et acquérir une importance aussi extraordinaire. En effet, tout le plan du pontife se trouve renfermé dans ces incohérentes propositions, qui résument les efforts de la papauté pendant des siècles. Elles forment un tout; une même pensée leur sert de base, c'est la liberté de l'Église , la toute-puissance des papes , la supériorité de l'autel sur le trône *.
* Voici le texte complet de ces sentences :
V QuodRomana Ecclesia a solo Domino sit fundata.
« Quod solus Roraanuspontifex jure dicatur universalis.
» Quod ille solus possit deponere episcopos vel reconciliare.
« Quod legatus ejus omnibus episcopis prsesit in concilie , etiam inferioris >^ gradus , et adversus eos sententiam depositionis possit dare.
« Quod absentes papa possit deponere.
» Quod cura excoramunicatis ab illo , inter caetera nec eadem domo , debemus « manere.
» Quod illi soli licet pro teraporis necessitate novas leges condere, novas plèbes « congregare , de canonica abbatiam facere et e contra divitem episcopatum divi- « dere et inopes unire.
i> Quod solus possit uti imperialibus insignis.
» Quod solius papœ pedes omnes principes deosculentur.
« Quod illius solius nomen in ecclesiis recitetur.
« Quod unicum est nomen in mundo.
w Quod illi liceat imperatores deponere.
» Quod illi liceat de sede ad sedem , necessitate cogente , episcopos transmutare,
» Quod de omni ecclesia quocumque voluerit clericum valeat ordinare.
» Quod ab illo ordinatus.alii ecclesiae praeesse potest , sed non militare, et quod » ab aliquo episcopo non débet superiorem gradum accipere.
» Quod nulla synodus absque prœcepto ejus débet generalis vocari.
« Quod nullum capitulura, nuUusque liber canonicus habeatur absque illius n auctoritate.
» Quod sententia illius a nullo debeat retractari et ipse omnium solus retractare » possit.
« Quod a nemine ipse judicari debeat.
» Quod nuUus audeat condemnare apostolicam Sedera appellantem.
» Quod majores causée cujuscumque ecclesiae ad eam referri debeant.
» Quod Romana Ecclesia nunquamerravit nec inperpetuum, Scriptura testante , » errabit.
« Quod Romanus pontifex , si canonice fuerit ordinatus , meritis beati Pétri
«' Le pontife romain seul est avec raison appelé le pontife universel, car seul il a le pouvoir de déposer les évéques et de les réconcilier avec l'Église. Dans les conciles, son légat est au-dessus de tous les évéques , et quand même il serait d'un rang inférieur, il peut prononcer contre eux la sentence de déposition. Le pape seul a la faculté de faire de nouveaux règlements suivant l'exigence du moment. Lui seul dispose des insignes de la royauté ; à lui seul , les princes sont tenus de baiser les pieds. Le nom du pape est unique dans le monde, personne que lui ne peut le porter dans l'Église. Il lui appartient de déposer les empereurs , de nommer et de déposer les évéques sans convoquer de synode. Aucun concile ne porte le nom d'œcunémique sans son ordre. Les canons ne peuvent être révoqués par aucun mortel, lui seul a le droit de les annuler. Il est élevé au-dessus de toute juridiction K Son élection canonique le place au rang des saints. L'Église romaine n'a jamais erré, et n'errera jamais , ainsi que le prouve l'Écriture. D'après l'ordre et avec l'autorisation du pape , un inférieur peut accuser son supérieur. Le pape a l'autorité de délier les sujets de leur serment de fidélité envers les mauvais princes. »
Il n'y a dans tous ces principes rien que Grégoire n'eût soutenu ou au moins sanctionné tacitement. Peu importe donc d'en rechercher l'auteur , il suffit de savoir que l'âme de Grégoire s'y trouve , que les premières et les plus grandes pensées de toute sa vie y sont mises au jour. Ce pontife, en les écrivant lui-même , les aurait placées dans un meilleur ordre : la forme eût été différente, mais l'esprit le même.
» indubitanter eflicilur sanctus , testante sancto Ennodio Papiejisi episeopo, ei >> multis sanctis Patribus faventibus , sicut in decretis beati Symmacbi papae con- » tinetur.
w Quod illius prœcepto et licencia subjectis liceat accusare.
« Quod absque synodali conventu possit episcopos deponere et reconciliare.
» Quod catholicus non habeatur qui non concordat Romanae Ecclesiae.
« Quod a fidelitate iniquorum subjectos potest absolvere. » Labb., t. X, p. 110 et 111. {Note du Trad.)
^ Le card. Arag. prouve que ce principe fut mis en discussion à cette époque : « Quod secundura statuta et exempla sanctorum Patrum , Romanus pontifex a nomine judicari seu excoramunicari ullatenus potest. »
Après la clôture du concile , le pape écrivit deux lettres \ dont la dernière , adressée aux corps des évéques , ducs , comtes et autres grands de Tempire Teutonique , contient un langage plein de grandeur et de dignité.
« Nous savons que déjà la nouvelle de l'excommunication de l'em- '» pereur vous est parvenue , par le doute où sont plusieurs parmi '> vous, que le roi ait été légitimement excommunié. Nous voulons :> donc en conscience expliquer nos motifs , de manière à répondre » à ceux qui nous accusent d'avoir tiré le glaive spirituel , plutôt « avec témérité et par vengeance personnelle, que par zèle pour la y> justice.
» Lorsque nous étions encore diacre, ayant été informé des actions » honteuses du roi , et désirant sa correction , nous l'avons souvent « averti, par nos lettres et par nos envoyés, de mener une vie plus « digne de sa naissance et de son rang ; mais étant arrivé au pontificat, » et voyant son iniquité croître avec l'âge , nous avons employé tous » les moyens , blâmes , prières , exhortations , pour le ramener dans » le droit chemin; car nous avons pensé que Dieu nous demanderait 5> un jour compte de son âme. Mais le roi s'est toujours contenté de 5) nous faire d'humbles promesses, et, dans le fait, il les foulait aux ï> pieds. Tout le monde sait comment Henri a livré les évéchés et les '» abbayes à des loups ravissants et non à des pasteurs ; comment il :» en faisait un honteux trafic et souillait tout par l'infâme hérésie de 5) Simon. Lorsque, dans la guerre contre les Saxons, une grande >' partie du royaume eut menacé de l'abandonner , il nous écrivit de 5> nouveau des lettres fort soumises, et nous lui avons donné le pa- 3) ternel avis d'éloigner de sa personne ses perfides conseillers. Mais 5» quand il eut remporté la victoire sur les Saxons , il oubha toutes ses « promesses et souleva contre nous tous les évéques de l'Allemagne » et de l'Italie. Touché d'une vive douleur , nous lui avons encore » écrit pour l'exhorter à se reconnaître, et nous lui avons envoyé » trois hommes pieux de ses sujets, pour l'avertir en secret de faire » pénitence de tant de crimes, pour lesquels il méritait non-seulement « d'être excommunié, mais d'être privé de la dignité royale , selon les
* Paul Bernried, chap. lxxvii-lxxviii , les a rapportées. Fof. aussi Grégor., Epîst.j m , 6 , et Bruno , p. 124.
n lois divines et humaines *. Enfin nous lui avons déclaré que s'il n n'éloignait de lui les excommuniés, nous ne pouvions donner d'autre
> jugement , sinon qu'il demeurât, selon son choix, excommunié avec » eux.
» Mais ce prince , s'irritant contre la correction , n'a point cessé )• qu'il n'ait obligé presque tous les évêques d'Italie , et en Allemagne M tous ceux qu'il a pu, à renoncer à l'obéissance du saint-siége. n Voyant donc son impiété parvenue au comble, nous l'avons excom- » munie pour deux principales raisons , pour n'avoir pas voulu éloi- ). gner ceux qui, coupables de dilapidations et de simonie, avaient
> été frappés par le saint-siége ; pour n'avoir pas voulu faire pénitence >. de ses crimes , et pour avoir déchiré par un schisme le corps de )> Jésus-Christ, c'est-à-dire, l'unité de l'Église. — Si quelqu'un regarde ;> cette sentence comme injuste ou déraisonnable , et qu'il ne veuille
> pas s'en rapporter aux décrets apostoliques , cela le regarde ; mais . s'il ne s'en tient pas à l'autorité du pape , qu'il s'en tienne à l'auto- ). rite divine, et à la tradition constante et uniforme des saints Pères K )> Mais je ne pense pas qu'il se trouve parmi les fidèles des hommes » capables de croire que nous n'avons pas agi avec justice, lors même » qu'ils n'oseraient l'avouer publiquement. D'ailleurs , quand même . nous aurions excommunié le prince sans des motifs tout à fait suf- '> fisants, et contre les formes que veulent les saints Pères % le juge- » ment ne serait point à rejeter pour cela, il faudrait en toute humi- '• lité se rendre digne de l'absolution. Si le roi change de sentiments, '» le pape, malgré tout ce qu'il a fait, s'empressera de le recevoir dans " le sein de l'Église. '>
Le pontife n'avait certainement pas songé à une semblable mesure, mais il y fut entraîné par la suite des événements. Dans ses rapports
* Grégoire, en déposant Henri, était dominé par l'idée du droit divin; on voit cependant qu'il n'ignorait pas les lois humaines qui lui donnaient ce pouvoir. { Note du Trad. )
* Ce passage diffère tant soit peu dans Paul Bernried et l'Annal. Saxon. La version que nous donnons renferme le sens le plus probable.
2 Observons que la plupart des partisans de Henri ne contestaient pas le droit du pape ; mais ils prétendaient qu'on ne devait pas Texcommunier sans un concile, et sans l'avoir entendu. {Note du Trad.)
avec Henri , il paraît avoir toujours eu pour but de le rendre soumis à ses décrets ; car , selon sa conviction , et d'après l'idée qu'il avait dt^ sa dignité , personne n'était plus élevé que celui qui gouvernait à Rome au nom du Christ. Tout était déjà soumis au pape : archevêques et évéques , ducs et comtes , tous étaient à ses pieds et attendaient ses ordres. Il s'agissait de soumettre encore la seconde puissance de la chrétienté , celle de l'empereur .^ du roi , la puissance du glaive ^ car , outre la force personnelle avec laquelle il pouvait hardiment résister au pape, il offrait aux autres mécontents un centre de réunion. Pour le dissiper, ou du moins pour le réduire à l'impuissance de nuire, Grégoire avait employé d'abord la douceur, et comme elle ne lui réussit pas , il usa de sévérité K
Mais sa démarche était inouïe dans les siècles précédents ; l'on chercherait en vain dans les annales des peuples un événement dont les conséquences agissaient autant sur la société ^ Partout on n'entendait que ce cri : Êtes-vous pour le pape , ou pour l'empereur ? Les évêques , les abbés , le clergé , les ducs , les comtes , le peuple , tous étaient divisés. Les partisans de l'empereur avaient contre eux le pape, tout le clergé fidèle, une multitude de moines , les Saxons .^ les Thuringiens , les grands séparés de Henri. Les adhérents du pontife avaient pour adversaires le monarque , plus d'un prince dévoué à sa cause , un grand nombre de cités loyales , et généralement un peuple dont le plus grand bonheur avait toujours été d'aimer ses rois et de demeurer fidèle à ses principes ; enfin un nombre assez considérable d'évêques et d'abbés qui s'étaient ralliés autour de lui. Ainsi, dans l'Allemagne entière , il n'y avait personne qui ne comptât un ennemi et un adversaire : chose étrange quand on se rappelait que dans les
* Il y a quelque exagération dans ce morceau. {Note du Trad.) 2 Comme Otton de Frisingue dit plus tard {Chron., vi, c. 35) : « Lego etrelego Romanorum et imperatorum gesta , et nusquam invenio quemqnam eorum ante hune a Romano pontifice excommunicatum , vel regno privatum. »— Otto Frising., de Gest.Frider., i, 1 : « Cujus rei novitate vehementius indignatione motum suscepit imperium, quod nunquam ante hœc tempora hujusmodi sententiam in Principeni Romanorum promulgatam cognoverat. » — On peut dire à Otton de Frisingue que depuis que les papes étaient investis du pouvoir de la société , il ne s'était pas encore présenté des circonstances comme celjes où s'est trouvé Grégoire. {Note du Trad.)
anciens temps le prince vivait moins éloigné, moins en dehors de son peuple , mais se trouvait constamment au milieu d'eux. Il n'y avait point de parti neutre ^ quiconque n'était pas pour le roi était pour le pape, et quiconque n'était pas pour le pape était pour le roi*. La guerre était donc de tous contre tous, et un ancien poëte pouvait dire ^ :
<c Ensuite commença cette mauvaise querelle , qui fit perdre la vie î) à plus d'un guerrier. Par les désordres de Henri IV , le royaume » fut troublé. Le meurtre , le brigandage et l'incendie détruisirent ^> les églises et le pays, depuis leDanemarck jusqu'à la Fouille^ depuis 3» la Garinthie jusqu'à la Hongrie ^ car personne ne pouvait résister , 5> quoique les fidèles sujets cherchassent à se réunir : la dévastation , 5) la guerre dévoraient les parents et les amis. L'empire entier tour- » nait ses armes contre ses propres entrailles î
Malgré la frayeur où Henri vit le peuple ^ lorsque l'excommunication fut publiée en Allemagne , il n'en sentit pas toutes les conséquences. Pendant qu'à Rome il se formait un orage qui devait décider du sort de sa vie , il était occupé en Saxe à gratifier ses favoris des biens de plusieurs princes captifs, à faire relever et fortifier par le peuple les anciens châteaux , à en construire de nouveaux sur les montagnes et les collines, à les garnir de soldats dévoués et à les approvisionnera Henri s'imaginait raffermir sa puissance et la dignité de son sceptre par la pierre et les murailles , quand ses ancêtres avaient travaillé avec ardeur à élever au sein de Rome un pouvoir qui, devenu maintenant grand et fort par leur protection et leur appui , devait briser l'épée victorieuse du roi , lui arracher les palmes de la victoire et détruire en quelque sorte son empire. Certes , jamais ni les murailles ni le fer ne peuvent se défendre contre une création de l'esprit, et quiconque , s'abandonnant à lui-même , compte sur un appui extérieur plutôt que sur la force morale , ne peut soutenir son édifice, et le voit tôt ou tard s'écrouler.
Dès que Henri se crut suffisamment raffermi par ces fortifications ,
1 Lehmann , Spexei\ Chron.
2 Rhxthm. in S. Annon., v. 674 et suiv.
5 Totiis orbis romanus nimio terrore perterritus non mediocriter vacillavit. I(alici naraque antistitis et episcopi Regni super tanta dissensione in partes se diviserunt. Cardin. Arag,
^ Lamb,, ann. 107<5.
plein de confiance en lui-même, il se rendit à ITtrecht pour y célébreiles fêtes de Pâques ; car l'évêque Guillaume, homme actif et entreprenant, lui était entièrement dévoué. Ce fut en ce lieu que son ambassadeur, qu'il avait envoyé à Rome, le rejoignit et lui montra la sentence d'excommunication. Dans le premier moment, le prince en fut extrêmement frappé ; mais , d'après le conseil de l'évêque , il cacha son trouble et affecta de l'indifférence K Tout ceci se passait quelques jours avant Pâques. Le jour de la fête, l'évêque entra dans l'éghse en grande pompe et monta en chaire. Mais à peine eut-il prononcé quelques mots sur le texte de l'Evangile , qu'il se mit à faire une sortie violente contre le pape, le traitant de parjure, d'adultère, de faux apôtre, et puis il termina sa diatribe par une raillerie amère : « Eh '• bien ! dit-il, c'est par un tel homme que notre roi a été excommunié; ^' mais rien n'est plus ridicule qu'un pareil anathème ^. 5> A peine la solennité fut-elle terminée, que l'évêque calomniateur tomba dangereusement malade : au miheu des plus horribles souffrances de l'âme et du corps, il demandait pardon à Dieu, le suppliant de lui accorder la vie éternelle, qu'il avait, disait-il, perdue en soutenant le roi dans sa conduite déréglée, et en parlant du saint-père d'une manière infâme et mensongère. Puis se tournant vers un des serviteurs de Henri : «t Allez dire au roi , s'écria-t-il , que lui et moi , et tous ceux qui ont > favorisé ses dérèglements , nous sommes perdus dans l'éternité ! j» Et comme les clercs qui l'entouraient le suppliaient de ne point parler de la sorte : « Et pourquoi, reprit-il, ne dirais-je pas ce qui est clair ^> et évident à mon esprit? Voyez, les démons se tiennent à mon chei> vet pour se saisir de mon âme aussitôt qu'elle sortira de mon corps. 5> Je vous en prie, vous et tous les fidèles, ne priez pas pour moi après !> ma mort. » Sur cela, il expira de désespoir. Le bruit se répandit que le même jour on avait entendu dans les airs un craquement horrible, que le feu était descendu du ciel, et avait consumé subitement l'église d'Utrecht et l'hôtel du roi ^ Burchard, évêque de Misnie,
* Annal. Saxon., ann. 1076.
2 Lambert, Annal. Saxon. Paul Bernr., Langii , Chron. Citicense, ap. Pistorium, t. I. Annales Trevir., an. 1076, Annal. Magdeb. Pauli Langii, Chron. Numhurg., p. 14 , ap. Menken, t. II.
3 Henri , évêque de Liège , écrivit à Grégoire pour lui demander ce qu'il fallait
mourut peu après d'une chute de cheval, et Eppon, évêque de Ceitz , tomba de son cheval dans une petite rivière où il se noya. A ces désastres s'en joignit bientôt un autre. Le duc Gozelon, un des plus ardents adversaires du pape, et des plus chauds partisans de Henri, se trouvait à Anvers, ville limitrophe de la Flandre et de la Lorraine ; un jour qu'il alla dans les lieux secrets, un cuisinier, que l'on croyait avoir été gagné par Robert, comte de Flandre * , lui donna un coup par derrière, et lui fit une blessure dont il mourut la même nuit ^ Enfin, une mort subite enleva, vers le même temps, Henri, évêque de Spire ^.
La mort subite d'un aussi grand nombre de partisans de l'empereur en si peu de temps se répandit dans toute l'Allemagne, et on regardait avec terreur ces sinistres comme la suite de l'anathème prononcé contre le monarque et contre son parti. Les esprits étaient dans une agitation extrême. Ici, on voyait le pape renversé par le roi; là, le roi précipité de son trône par le pape. Si beaucoup de gens étaient contre Grégoire, beaucoup d'autres s'éloignaient de Henri. Les uns, pleins d'exaspération , soutenaient que l'acte du pontife ne pouvait
faire du corps de l'évêque d'Utrecht. Celui-ci lui répondit {Ejmt., iv, 6) : « Pru- « dentia Uia non lam a nobis , quam communi SS. Patrura sentenUa indubitanter » expressum addiscere et intelligere potest , quorum statuta servantes 'aut defen- « dentés , si quando judicium de negotiis ecclesiasticiï fecimus vel facimus, non « nova aut nostra proferimus , sed ab eis per spiritum sanctum prolata sequimur y> et exercemus. « Et , dès lors , il devait examiner ce que méritait dans la vie et dans la mort un homme qui avait renversé les saints canons , rompu l'unité de rÉglise et vécu dans la société des excommuniés.
1 Lamb.
2 Berthold , Const., ann. 1076. Brunon , p. 131.
3 Paul Bernr., c. 81 , 468. — On parla beaucoup alors d'un fait miraculeux qui jeta dans la stupeur tous ceux qui en entendirent parler. Une poule avait pondu un œuf merveilleusement travaillé, sur lequel se trouvaient deux figures singulières, un serpent et un bouclier embruni et terrible. Le serpent , replié trois fois sur luimême , s'élevait sur le haut de l'œuf, cherchant constamment à gagner la partie supérieure ; mais toujours un coup sur la tête le forçait de se replier sur lui-même. Cette figure n'était pas peinte, mais tellement en relief qu'on pouvait la toucher, et elle semblait être d'une matière différente. Chacun crut y voir l'arrivée de l'Antéchrist. Voici comme on expliquait ce prodige : l'œuf figure l'Église et la foi chrétienne ; le serpent , l'empereur, etc. — « Prodjgium ab illius iniquitatis indii> cium 5 et confirmationem futurc-e rei in Urbe , juxta B. Pétri ecclesiam ortura est.»
produire aucun effet ; que sa sentence était nulle et qu'elle ne pouvait rien contre l'empire, pourvu que les grands demeurassent fidèles au prince comme leur devoir l'exigeait K D'autres prétendaient que le pape avait condamné le roi contre l'avis des cardinaux ^, au mépris de la discipline ecclésiastique et des saints canons, sans accusation préalable dans un synode, et sans la signature des cardinaux. Dieu luimême, disaient-ils, a montré l'injustice de cette procédure ; car, quand le pape se leva de son siège pour prononcer l'anathème, ce siège, tout nouvellement construit d'un bois solide , a éclaté en mille pièces , en sorte que chacun a pu prévoir quels affreux malheurs, quelles terribles dissensions devait faire naître , dans l'Église de Dieu , celui qui était assis sur ce siège ^.
Mais toutes ces voix isolées se perdirent au miheu du bruit et de la confusion générale. Les princes apprenaient avec surprise ce qui s'était passé , et commençaient à chanceler "^ 5 les évêques tremblaient pour leur dignité et leurs riches bénéfices ; ils rentrèrent en euxmêmes, et, se repentant de leurs fautes, ils s'adressèrent humblement au siège de saint Pierre , ou se rendirent en personne à Rome pour obtenir leur pardon. C'est ainsi que fit Udon, archevêque de Trêves, et la clémence du saint Père le consola des menaces deSigefroi de Mayence et d'Hildolphe de Cologne^. Herrmann de Metz commença aussi à chanceler dans la fidéhtè qu'il avait toujours montrée à Henri; il demanda au pape comment il devait répondre à ceux qui soutenaient que le saint-siège n'avait pu excommunier le roi , ni absoudre ses sujets du serment de fidélité ^ Grégoire répondit :
« Quant à ceux qui disent qu'un roi ne doit pas être excommunié,
* Autor Fitœ Henrici, iv.
2 Bennon , in Vita Gregor. IF, in Flacii eaialog. testium veritaUs, p. 384.
3 Par elles-mêmes ces légendes merveilleuses ne sont pas importantes, mais leurs conséquences le sont et rentrent dans le domaine de l'histoire.
'* « Dubitare cœperunt , an excoramunicationem ipsam contemnere , an reverenter observare deberent maxime cum in eorum lege contineatur, ut si quis infra annum et diem excommunicationis vinculo non fuerit absolutus , omni careat dignitatis honore. » Cardin. Arag. —^ous voyons ici que l'eflFet de l'excommunication était la déposition , d'après les lois de l'époque. {Note du Trad.)
5 Annal Trevir., ann. 1076. Lambert, ann. 1076.
6 Bruno, pag. 126. Buronii Annal., ann. 1076 , no 4ô.
) quoique leur impertinence ne mérite pas de réponse , nous les ren- " voyons cependant aux paroles et aux exemples des Pères pour les n rappeler à la saine doctrine. Qu'ils lisent ce que saint Pierre ordonna » au peuple dans l'ordination de saint Clément, touchant celui que >• l'on sait n'être pas bien avec l'évêque. Qu'ils apprennent que l'a- 5> pôtre dit : Étant prêts à punir toute désobéissance , et de qui il » dit : Une faut pas même manger avec eux^. Qu'ils considèrent 2» pourquoi le pape Zacharie déposa le roi de France , et déchargea î' tous les Français du serment qu'ils lui avaient fait. Qu'ils appren- » nent , dans le registre de saint Grégoire , qn'en vertu de privilèges » donnés à quelques éghses, il n'excommunie pas seulement les rois » et les seigneurs qui pourraient y contrevenir , mais qu'il les prive » de leurs dignités ^ . Qu'ils n'oubhent pas que saint Ambroise,non ^> content d'excommunier Théodose , lui défendit encore de demeu- ?> rer à la place des prêtres dans l'Église , quoique ce prince fût non- 1» seulement roi , mais véritablement empereur par ses mœurs et par » sa puissance. Peut-être veulent-ils dire . que quand Dieu dit à saint )> Pierre : Paissez mes brebis^ il en excepta les rois. Mais ne voientî» ils pas qu'en lui donnant le pouvoir de lier et de délier , il n'en ^> excepta personne? Que, si le saint-siège a reçu de Dieu le pouvoir " de juger les choses spirituelles, pourquoi ne jugera-t-il pas aussi les » choses temporelles ? Vous n'ignorez pas de qui sont membres les ^> rois et les princes qui préfèrent leur honneur et leur profit tempoî» rels à l'honneur et à la justice de Dieu ; car, comme ceux qui met- " tent la volonté de Dieu avant la leur , et lui obéissent plutôt qu'aux » hommes, sont membres de Jésus-Christ, ainsi les autres sont î» membres de l'Antéchrist. Si donc on juge, quand il le faut, les homn mes spirituels , pourquoi les sécuhers ne seront-ils pas encore plus » obligés à rendre compte de leurs mauvaises actions? Mais ils croient î» peut-être que la dignité royale est au-dessus de la dignité épiscoj> pale. On en peut voir la différence par l'origine de l'une et de l'autre : » celle-là a été inventée par l'orgueil humain , celle-ci instituée par la >» bonté divine ; celle-là recherche incessamment la vaine gloire, celle-ci • aspire toujours à la vie céleste. Qu'ils se rappellent ce que le saint
* I Cor.,v, II.
2 Epist.,^TL,\.\0.
» pape Anastase écrivait sur ses dignités à l'empereur Anastase, et î> ce qu'en dit saint Ambroise dans son pastoral : L'épiscopat est » autant au-dessus de la royauté que l'or est au-dessus du plomb. « Constantin le savait bien lorsqu'il prenait la dernière place entre les 3» évêques. » Le pape dit ensuite à Herrmann qu'il a donné à quelques évêques le pouvoir d'absoudre les seigneurs qui ont eu le courage de s'abstenir de la communion du roi^ mais pour le roi lui-même, il leur défend de lui donner l'absolution, jusqu'à ce qu'il ait appris , par de dignes témoins, qu'il a expié ses crimes par la pénitence* .
La crainte qu'inspirait en Allemagne le courroux du pape était si grande que ceux qui tenaient en captivité les princes saxons les mirent en liberté sans en prévenir l'empereur. Ces princes délivrés retournèrent avec joie dans leur patrie ; mais ils trouvèrent leurs peuples courbés sous le joug , occupés dans leur misère à vendre tout ce qu'ils possédaient pour payer un tribut exorbitant que l'empereur leur avait imposé : car presque tous avaient perdu le sentiment de leur ancienne liberté. Du haut des forteresses ils voyaient l'épée nue suspendue sur leur tête. Ils ne pouvaient plus se réunir ni tenir une assemblée sans s'exposer au plus grand danger. Tous les jours les garnisons sortaient des forts pour piller leurs hameaux, et pour dévaster leurs champs 5 tous les jours ils étaient obligés de faire des corvées pour achever la construction de ces mêmes forts. Ce que le cultiva-
* Epist,, IV, 2. On a accumulé les déclamations sur cette lettre ; avec un peu plus d'instruction on les aurait évitées. Grégoire, dans cette lettre, ne cherche qu'à établir son droit d'excommunication, et cela lui suffisait; car, comme nous l'avons fait observer dans l'Introduction , et comme nous venons de le voir, l'excommunication , selon la jurisprudence de l'époque rigoureusement observée , entraînait la déposition. C'est pourquoi on examinait alors , comme nous le voyons par tous les écrits du temps , non pas précisément si le roi pouvait être déposé, mais s'il pouvait être excommunié. Et les partisans de Henri , comme le fait observer Fleuri , « se » retranchaient à dire qu'un souverain ne pouvait être excommunié » (5^ Discours, n. 18). Toirie la question résidait dans le droit d'excommunication, et la lettre de Grégoire est très-concluante. «L'excommunication, ditBernardi {de l'Origine, etc., » liv. IV, c. VI, p. 275), était l'arme la plus puissante dont les ecclésiastiques se « servaient pour maintenir leur autorité ; les suites en étaient terribles : elles en- » traînaient la privation de tous les droits civils, et la dégradation des honneurs » qu'on possédait. » De là tombent tous les reproches de fausseté qu'on a faits aux citations de Grégoire. [Note du Trad.)
m VIE ET PONTIFICAT [1076]
teiir pouvait se procurer par son travail et gagner à la sueur de son front , était absorbé par les impôts du gouvernement. Tous gémissaient en secret et se plaignaient des malheurs du temps *.
Mais dans le cœur de deux jeunes gens , l'espoir d'affranchir leur pays, et de reconquérir l'ancienne liberté de la nation, n'était pas encore éteint, et la pensée de cette délivrance les remplissait d'une belle et sublime ardeur. C'étaient les deux fils du comte Géron, Guillaume et Thierry , dont la grande naissance avait jusqu'alors resté cachée sous leur pauvreté. Les autres princes saxons n'avaient aucune considération pour eux, et quant au roi, il ne les avait ni con nus ni appréciés. Grâce à cette position , ces deux jeunes hommes avaient pu éviter la ruine qui avait accablé les autres grands. Retirés au delà de l'Elbe , ils se proposaient d'observer le cours des événements. Bientôt leur patrie les appela à son secours; ils voyaient avec amertume la dévastation générale, la destruction de la liberté, k perte des propriétés , les forteresses remplies de troupes , enfin la misère et le deuil partout. Leur âme, à la vue de ces maux, s'agrandit; loin de se décourager, ils se trouvaient heureux de voir que les murs des prisons ne tenaient pas leurs résolutions et leurs efforts enchaînés. Ils rassemblèrent autour d'eux quelques guerriers de leur âge et de leurs sentiments ; le pillage fournissait à leur entretien , mais leur nombre s'accrut de jour en jour, en sorte que bientôt ils furent en état de tenir tête aux soldats du roi qui se trouvaient dans les forteresses. De nouveaux succès vinrent sans cesse augmenter leur confiance et leur nombre. Les vassaux des princes exilés et tous les hommes libres accouraient en foule vers eux , résolus de combattre jusqu'à la dernière extrémité. Leur hardiesse devint telle qu'ils ne craignirent pas d'attaquer l'ennemi en bataille rangée. Le peuple, témoin de ce courage , sentit renaître en lui le désir de sa délivrance ^; il donna la main à cette ligue, et malgré le caractère encore sauvage de la nation , chacun fut animé de cette grande pensée dont s'enorgueiUissait jadis Sparte : qu'il était plus beau de mourir avec gloire
* Annal. Saxon. Lamb., ann.l076.uMultiplicata sunt mala, calamitas etvastitas per universam Saxoniam et Thuringiam , supra omnera rétro majorura memoriam. «
2 « Lux aliqua salutis et consolationis cœlitus emicuerat. » Larab.
pour la liberté et pour ses enfants, que de traîner avec eux une vie misérable , cent fois pire que la mort '.
» « Satins judicantes, pro patria, pro liberis , pro conjugibus, honesta morte »^ perfungi , quam inter lantas tribulationes omni morte tristiorem vitam agere. « Ainsi donc la guerre ne fut pas excitée înstinctu Hildebrandi papœ, comme le disent Sigebert de Gembl., ann. 1077, et Alberici Chron., et comme Tont si insolemment répété un grand nombre d'auteurs modernes.