CHAPITRE IX
Nouveau soulèvement delà Saxe. — Situation critique de Henri. — Défection des autres princes de l'empire. — Vaines négociations du roi. — Sa tentative sur la Misnie. — Enthousiasme des Saxons. — Nouvel appel au saint-siége et réponse de Grégoire sur Pélection d'un nouveau roi. — Les deux fils d'Otton de Nordheim rendus à la liberté. — Évasion de deux autres jeunes seigneurs saxons. — Diète de Tribur. — Offres humiliantes de Henri. — Efforts de Grégoire pour réformer l'Eglise. — Son dessein de se rendre à la diète d'Augsbourg. — Sa marche triomphale en Italie. — Projets de Henri de se présenter devant Grégoire.— Difficultés de son voyage. — Son accueil en Italie. — Démarche de plusieurs excommuniés pour obtenir le pardon du pape.— Séjour de Henrià Canosse.— Sa réconciliation avec l'Église.
Telle était la disposition du peuple, lorsque les princes captifis rentrèrent dans leur patrie , et cette disposition les remplissait de joie. Herrmann , oncle du duc Magnus \ Thierry de Catelenbourg , et quelques autres , avaient , par une faveur spéciale , recouvré leur liberté un peu plus tôt que les autres ; ils furent reçus avec transports au milieu des leurs. En se mêlant dans la foule, ils lui dirent : « Braves ^> Saxons ! relevez vos têtes, secouez le joug, et ne vous courbez plus » sous un pareil esclavage ! Ne souffrez pas que votre pays devienne » tributaire, conservez -le libre comme vous l'avez reçu devosancê- » très : ne doutez point de la protection divine ! Voyez comme elle ^> nous a secourus dans notre captivité; mais quiconque a courtisé la
* Adam de Brème, Hîst. eccL, 1. iv, c. i , nomme Herrmann et Ordolphe, fils du duc Bernard de Saxe. Lamb., ann. 1075.
» faveur du tyran, en sacrifiant son pays , qu'il soit , à partir de cette » heure , expulsé à perpétuité de sa patrie , comme un ennemi per- » fide et comme un parjure ^ »
Ces paroles firent une sensation profonde sur tous les assistants ; les partis oublièrent leurs querelles , pour se réunir sous une même bannière ; de grands corps de troupes parcoururent le pays ; les garnisons que l'empereur avait placées dans les châteaux en furent alarmées ; plusieurs se rendirent, d'autres furent forcées de se mettre à la discrétion des vainqueurs • les soldats dépouillés et relâchés s'engagèrent par serment à ne plus reparaître en ennemis sur le territoire saxon. Les amis de Henri et tous ceux qui refusaient leur concours et leur appui à la cause commune furent obligés de quitter la Saxe ^. Les propriétés confisquées furent restituées à leurs légitimes possesseurs. Les anciennes lois et coutumes reparurent avec l'ancien ordre de choses.
Otton de Nordheim , ayant aperçu le mouvement et les efforts du peuple , fut étonné de la tournure inattendue des affaires. L'empereur l'avait chargé de fortifier Harzbourg et Steinberg ^, situés non loin de Goslar. Il poursuivait avec ardeur les constructions , quand des députés saxons se présentèrent devant lui , pour l'engager à suspendre les travaux dont le but était l'asservissement du pays. Il devait plutôt songer, disaient -ils, à délivrer les princes, à la soumission desquels il avait contribué , aux yeux de bien des gens , plus que personne. Otton était en effet soupçonné d'avoir donné ce conseil , afin d'apaiser le monarque et de se frayer par là un chemin à la fortune. Ils lui représentèrent en outre combien sa
* Bruno, pag. lZ'2.Jnnal, Saupon.
2 Lambert.
•^ Heineccius, dans ses Antiquités de Goslar (ann. 1076), place cette forteresse à l'ouest de Goslar : le pied de la montagne touche aux murailles de la ville. Elle existait depuis les temps les plus reculés , peut-être même'avant Goslar, car il était question des comtes de Steinberg avant que cette ville fût bâtie. Mais il est probable que longtemps avant cette époque Steinberg avait été détruit. Berth Behrens dit dans sa Généalogie de la tnaison de Steinberg : « Busson de Steinberg ( 1024) eut de sa femme la comtesse d'Alvensleben un héritier, le chevalier de Boldewin. Ce fut de son temps que Steinberg fut dévasté. Depuis cette époque , on n'en avait plus relevé les ruines. ^
réputation avait perdu parmi ses compatriotes , depuis qu'on le voyait travailler avec tant de persévérance à réaliser les funestes desseins de Henri. Une occasion s'offrait à lui d'effacer la tache qui couvrait un si beau nom : c'était de penser à sa patrie et de prêter , pour sa délivrance , les lumières de son esprit et la force de son bras. Mais s'il s'y refusait, il se verrait poursuivi et accablé comme un parjure et un transfuge. Otton demanda qu'on lui parlât avec un ton plus calme, et déclara qu'il n'avait jamais oublié son pays^ mais qu'à son avis , une sage circonspection avancerait plus la cause commune que la menace; puis il promit d'envoyer sur-le-champ vers l'empereur pour lui demander qu'on relâchât les princes et qu'on détruisît les forteresses que la crainte d'une nouvelle insurrection avait fait élever. En effet, il accomplit immédiatement cet engagement ; il fit sortir des deux châteaux les troupes qui y stationnaient et se joignit de grand cœur aux siens. De cette manière se releva l'ancienne ligue saxonne plus forte que jamais , et d'autant plus résolue à vaincre ou à mourir pour la liberté, que de récents malheurs lui en.avaient mieux fait connaître le prix K
Cependant cette ligue d'un peuple valeureux et indépendant n'était pas la seule cause qui abattait le courage de Henri. Ses anciens amis formaient une coalition hostile qui devenait bien plus menaçante. Rodolphe de Souabe et Berthold de Carinthie avaient été les premiers à accueillir avec respect les exhortations du saint-père ^. L'anathème lancé par le pontife les avait effrayés , et l'anarchie qui dévorait l'empire avait changé leurs sentiments. Welf , duc de Bavière , Adalbert , évêque de Wurzbourg , Herrmann de Metz , encouragé par le pape , et d'autres princes, vinrent se joindre à eux. Ils se communiquaient les plaintes arrachées par les malheurs et les désordres de l'État, délibéraient dans des réunions sur les moyens d'y remé dier , et parlaient de l'obstination et de la dureté du monarque. Un grand nombre , et surtout Rodolphe , s'élevèrent contre l'indigne traitement que Henri fit éprouver aux Saxons qui s'étaient soumis , se confiant en leur honneur^. Tout contribua à réunir les seigneurs ;
* Lambert, ann. 1076. Auctor Fitœ Henricî,
2 Epist.f II, 45.
^ Marian. Scot. Chron., ann. 1077.
il se forma un parti nombreux composé des grands de la Bavière , de la Souabe , de la Franconie et même de la Lombardie , et ce parti devint de jour en jour plus considérable et plus puissant '.
Quand l'empereur fat informé de ce qui se passait en Saxe et des dangereux projets qu'entretenaient les autres princes , il fut en proie à de vives inquiétudes, et ses favoris partagèrent ses craintes. Cependant il ne voulut pas encore abandonner ce qu'il ne regardait pas comme perdu sans ressource. Il résolut de châtier l'évêque de Metz qui , de sa propre autorité , avait rendu la liberté aux prisonniers saxons. Mais l'état faible de son armée , la confusion générale de l'empire et le danger dont le menaçaient les grands , le firent renoncer à ce projet ^,
Afin de sonder les dispositions des princes , il convoqua à Worms , pour le jour de la Pentecôte, une diète où l'on devait, comme il le disait, délibérer sur les besoins de l'empire. Mais aucun seigneur influent ne s'y présenta , de sorte que la diète ne put avoir lieu. Elle fut remise à une autre époque, et la ville de Mayence devait en être le lieu. Dans la lettre de convocation , Henri descendit aux plus pressantes prières pour engager les princes à s'y rendre ; mais ils n'y parurent pas, et le petit nombre de ceux qui s'y trouvaient ne purent s'accorder.
L'empereur n'avait pas besoin d'autres preuves pour connaître les intentions et la fidélité des princes à son égard , son anxiété était cruelle ^ Pendant qu'il était à Mayence, il fit venir devant lui plusieurs seigneurs saxons qu'il tenait captifs , et leur promit la liberté moyennant une forte rançon. Mais au moment où cetteliégociation eut lieu, les habitants de Mayence et les troupes de Bamberg se prirent de querelle dans l'intérieur de la ville, et en vinrent aux mains. Dans leur rage , les Bambergeois mirent le feu aux maisons , et en peu d'heures une grande partie de la cité fut réduite en cendres. Au milieu du tumulte, les Saxons qu'on avait laissés sans gardes s'évadèrent et regagnèrent, sans aucun danger, leurs foyers K
Ce fut vers ce temps que Henri prononça sur le sort de Burchard,
* Lamb. et auctor Fitœ Henrici.
2 Lamb., ann. 1076.
^ Lamb., ann. 1076. Sigonius , deRegno Ital.j page 220.
^ Brunon, page 1-32.
évêque de Halberstadt. Il redoutait par-dessus tout l'esprit guerrier et entreprenant de ce prélat ; car il possédait un talent tout particulier à réunir les esprits à sa cause et à les échauffer par son éloquence^ L'empereur l'avait confié à la garde de Robert de Bamberg ; ensuite, dans la crainte que cette colonne et cet appui de l'État ne fît encore son malheur en contribuant à l'esprit général de sédition qui se manifestait de toutes parts, il l'avait pris à sa cour et placé dans la tourbe de ses gens de cuisine , comme un misérable valet , ordonnant de réduire sa nourriture et de le surveiller sans cesse ^. Plus tard, il l'exila en Hongrie. Ulrich, guerrier bavarois, qui avait toute la confiance de Henri, fut chargé de l'y conduire. Déjà l'évéque avait quitté Bamberg, pour se rendre au lieu de son bannissement, et descendait le Danube avec la reine de Hongrie, sœur du roi , lorsque le guerrier, touché du malheur de son prisonnier, oublia son devoir. Ulrich avait de grands biens et un château fort , situé non loin des rives du Danube; l'évéque obtint de lui que la barque touchât souvent à terre, sous prétexte d'une indisposition que lui causait sa manière inaccoutumée de voyager. Le jour de la Saint-Jean-Baptiste, Burchard, apercevant une petite église sur le rivage, demanda la permission d'y entendre la messe en l'honneur du saint précurseur ; elle lui fut accordée. Aussitôt Ulrich ordonna à ses gens de débarquer tout ce qui appartenait à l'évéque, et dès que celui-ci sortit de l'église, il alla à sa rencontre à la tête d'une troupe de jeunes et vaillants guerriers , le salua amicalement et le fit monter sur un cheval : Burchard, plein de reconnaissance , embrassa son libérateur et s'élança sur sa monture. Les compagnons d'Ulrich tournèrent alors leurs armes contre lui:
1 Lambert (ann. 1075) le compte déjà parmi les chefs de la première insurrection de la Saxe : « Inter auctores ac signiferos hujus conjurationis. >> Le roi l'avait souvent offensé et irrité , mais pourtant c'était un homme eximiœ sanctitatis et optimœ in Ecclesia Dei existimationis , qui n'agissait ainsi que zelo Deiet communis commodi ratione. L'auteur de l'Apologie de Henri , comme il est naturel , ne parle pas de lui d'une manière aussi avantageuse , p. 224. Mais la Chronique de Hildesheim le nomme fortissimum in bello Ecclesiœ militem. Lamb., l'an 1076, le nomme tanquam totius Saxonicœ rehellionis principem et omnium , quœ secus acciderant, fomitem atque inceniivum quem Henricus inexorabili odio insectabatur.
2 Lamb., ann. 1076.
ÏOTei^^^^in^APE GRÉGOIRE Vllf ' 97
mais celui-ci , plein d'audace et de courage , se présenta à eux , menaça de les exterminer , et fît si bien qu'ils perdirent courage , qu'ils regagnèrent le vaisseau et continuèrent leur route. Ulrich reçut ensuite l'évêque dans son château , lui fournit des habits séculiers et le fit partir pour la Saxe. De ce moment , Henri eut en Burchard l'ennemi le plus implacable et le plus dangereux*.
Le récit de nouveaux malheurs vint chaque jour abattre le courage du roi. Ceux qu'il avait regardés comme ses plus fidèles serviteurs le quittèrent l'un après l'autre , surtout depuis qu'Udon de Trêves était revenu d'Italie. Ce pontife avait eu de la peine à obtenir du pape la permission de communiquer avec le monarque allemand. Tout autre rapport avec les excommuniés lui était sévèrement interdit. Udon rompit donc, comme par mépris , toute espèce de rapport avec les archevêques de Cologne et de Mayence, comme avec les autres prélats , dès qu'il les sut sous le poids de l'anathème prononcé par le saint-siége. Mais comme Udon jouissait d'un grand crédit parmi les princes et les évêques de l'empire , et que le pape comptait beaucoup sur lui , plusieurs courtisans s'éloignèrent de la personne de Henri ^. Il les exhortait souvent à revenir , employait même la menace; mais aucun ne lui obéit. Un grand nombre étaient mus par la conviction sincère de la validité de la sentence ; d'autres voilaient leur vieille haine contre Henri sous le manteau de la religion. De tous les excommuniés, très-peu lui restèrent fidèles. Ce prince, jugeant alors que la colère était intempestive , écrivit aux princes de la haute Allemagne des lettres pleines d'amitié et de caresses. Mais ses envoyés furent à peine entendus ^ Il essaya même d'entamer des négociations avec les Saxons ; mais aucun de ses serviteurs ne voulut se charger de cette mission, car ils redoutaient les Saxons, et savaient d'ailleurs que l'empereur n'était pas scrupuleux observateur de la foi jurée ^.
» Lambert diffère en quelques points du récit de Brunon , p. 131 : il ne fait pas aller l'évêque à l'église pour y entendre la messe.
2 AnnaL Trevir., 1. xii, p. 556.
3 Lamb.
'* Quelque humilié que fût Henri , il est pourtant peu probable qu'il ait fait dire aux Saxons ce que Brunon lui met dans la bouche : « Se eis plus quam cuperent bonum esse velle , se penitus injustitiam cum vitiis omnibus , quoad posset , abjecere , se eis in omnibus pariturum dedere. » Bruno , p. 152,.
98 VIE Eï PONTIFICAT [1076]
Auprès de lui étaient encore deux évêques de ce pays , Werner de Magdebourg et Werner de Marsebourg , qui , dans la crainte d'un parjure, n'avaient point voulu retourner dans leur patrie, sans l'autorisation formelle du monarque. Ce furent eux qu'il envoya dans la Saxe comme négociateurs. Mais les Saxons appelèrent ses propositions des mensonges empoisonnés*. En effet, quelle confiance pouvaient-ils avoir dans la sincérité de Henri , quand il retenait toujours plusieurs princes captifs, et quand, exaspéré de l'évasion de quelques-uns, il recommandait vivement aux gardiens des autres de veiller sur eux avec grand soin , et de ne pas suivre , aux dépens de leur honneur , l'exemple honteux des princes.
Cependant il résolut de lever encore cet obstacle, et fit comparaître devant lui tous les grands de la Saxe et de la Thuringe qu'il retenait encore captifs, tels que les évêques de Magdebourg, de Marsebourg et de Misnie, le duc Magnus, le comte palatin Frédéric et plusieurs autres. Il leur adressa des paroles de paix, en leur offrant la liberté et des récompenses, afin de leur faire oublier les maux passés. Il promit de les élever en honneurs, aussitôt qu'il le pourrait, ne leur demandant que de la fidélité , de l'appui et du secours pour rétablir l'ordre public, et surtout pour calmer le soulèvement de leur nation. Les princes, cédant à la nécessité , le lui promirent par serment et coururent, pleins de joie, se réunir à leurs compatriotes ^
Les affaires prirent la tournure que les Saxons avaient prévue. Henri n'était pas sincère dans ses démonstrations , et il ressentait un chagrin amer à voir ses ordres méprisés et méconnus. La double force de ses ennemis était encore divisée. L'intérêt commun de la Saxe et de la haute Allemagne n'était pas encore compris de tous. Le roi songea donc à écraser d'abord celui de ses ennemis qu'il haïssait le plus. D'après le conseil que lui avait donné Otton de Nordheim d'étouffer au plus tôt l'insurrection saxonne , il avait invité ce prince à se rendre à la diète convoquée à Saalfeld. Mais les princes remis en liberté lui avaient fait concevoir d'autres espérances. Il comptait sur eux, et croyait, par leur secours, pouvoir assouvir sa haine contre leurs compatriotes. H donna donc l'ordre à Otton de rassembler en toute
» Annal. Saxon. j ann. 1076. 2 Lamb.
hâte une forte armée qu'il devait conduire dans le margraviat de Misnie, où lui, Henri, le joindrait avec un autre corps qui traverserait la Bohême, et infligerait aux fils de Géron le châtiment qu'ils avaient mérité depuis longtemps. Après avoir exhorté tous les seigneurs saxons qu'il avait rendus à la hberté à le rejoindre dans cette expédition , il partit pour la Bohême avec un petit nombre de troupes , sans que personne connût ses desseins. Le duc de Bohême lui amena un corps d'armée , et aussitôt l'empereur se porta à marches forcées sur la Misnie. Mais il s'était trompé à l'égard d'Otton et des autres seigneurs. La prison ne leur avait pas fait oublier ce que c'est que d'avoir une patrie, que de la défendre, et que de lui demeurer fidèles jusqu'à la mort, et ils le prouvèrent en effet. Otton envoya dire par Eppon, évêque de Ceitz, aux députés de l'empereur, « qu'il avait donné à ce der- » nier tous les conseils qu'exigeaient l'honneur et le bien de l'État; mais 5> puisqu'il avait plus de confiance en ses flatteurs qu'en lui , et qu'il » comptait plus sur les hordes bohémiennes que sur les guerriers alle- » mands, il n'avait qu'à en attendre l'issue; que, pour lui Otton, il se » croyait désormais déhé de tout serment de fidéhté, et qu'il était ré- » solu de soutenir de son épée et de ses conseils la cause de sa nation.')
Telle fut aussi la réponse de tous les princes saxons et thuringiens, à qui Henri avait rendu la liberté. Es se liguèrent encore plus étroitement ; leurs troupes étaient pleines d'ardeur et désiraient se venger. Le peuple n'avait besoin d'aucun encouragement. Dès qu'on eut appris l'expédition du roi, une ardeur guerrière enflamma tous les cœurs. Chacun avait une vengeance à exercer ; chacun avait à apaiser par le sang les mânes d'un fils, d'un père, ou à punir une injustice. Une énergie toute -puissante anima la nation tout entière; chacun s'empressa de procurer ce qui était utile ou nécessaire à la défense ; et dès qu'un des princes voulait recommander à cette foule exaspérée le calme et le sang-froid, on le menaçait sur-le-champ de dévaster ses propriétés et de l'expulser du territoire de ses pères. Le mot d'ordre était la victoire ou la mort; car on avait vu quel sort Henri réservait aux vaincus K
Quand on eut appris l'entrée de l'empereur dans la marche de la Misnie , à la tête de ses hordes dévastatrices , avides de butin ,
* Nul n'a mieux peint cet enthousiasme universel des Saxons , que Lambert d'Aschafferabourg.
mettant tout à feu et à sang , tous les Saxons se levèrent en masse et coururent aux armes ^ . Bientôt leur nombre s'éleva à plusieurs milliers, tous enflammés d'une ardeur guerrière; ils marchèrent contre l'ennemi avec une contenance ferme et grossirent leurs rangs en traversant les villes et les bourgs ; comme un torrent, ils entraînèrent tout dans leur marche. Ce qui les animait, c'étaient, non la crainte servile qui jadis avait réuni , sous la verge de fer de Xerxès , les bataillons persans , mais le feu le plus sacré , la pensée la plus sublime, le sentiment le plus élevé : vaincre ou mourir comme des héros pour la défense de la patrie , voilà ce qui poussait ces hommes à de nobles résolutions, à de grands exploits. Les fils de Géron, ces deux vaillants exilés, avaient réuni autour d'eux sept mille cavahers d'élite, tous avides de chasser devant eux les hordes ennemies. Si ces troupes eussent atteint le prince et si leurs épées avides de sang eussent pu se tremper dans la poitrine de ses guerriers , pas un n'eût échappé ; car les Bohémiens réunis aux troupes de Henri étaient trop faibles et par le nombre et par le courage pour résister aux Saxons. Mais comme si le Ciel eût pris un soin particulier de sauver, dans ce moment critique, les jours de l'empereur , des pluies récentes avaient tellement grossi la Mulda , qui séparait les deux armées , que tout passage devint impossible. Cette circonstance fit le salut du prince, qui traversa promptement la Bohême et la Bavière , puis revint à Worms , plongé dans la douleur et fort inquiet de son avenir ^
C'est un malheur , sans doute , pour un général de perdre une bataille contre un ennemi nombreux, ou de voir ses plans déjoués : mais il est encore plus malheureux pour lui , lorsque les peuples ennemis apprennent par là à connaître leurs intérêts , et que , séparés , ils se réunissent pour tendre à un même but. Il en fut ainsi des Saxons , qui se rappelèrent leur ancienne ligue avec la Souabe, et cherchèrent à la renouveler, afin de se défendre ensemble, sous le commandement d'un nouveau roi , contre les attaques d'un oppresseur commun.
* La Saxe n'a vu qu'une seule fois depuis c€s temps le même esprit dans son peuple : c'est le 18 octobre 1815.
2 Lamb., ann. 1076. — Wratislas perdit encore une fois par celte expédition sa seigneurie de Misniej car Ecbert, aidé des Saxons, s'empara de toutes les places qui avaient garnison bohémienne. La Lusace resta seule au duc.
lis adressèrent également des lettres au saint-siége , pour demander
conseil sur le parti qu'ils devaient prendre K Grégoire ne tarda pas à répondre par une lettre adressée aux évê-
ques, aux ducs, aux comtes, et à tous les fidèles de l'Allemagne ^ .
" Si vous avez bien réfléchi , leur dit-il , sur l'excommunication lancée contre le roi Henri , vous savez ce qui vous reste à faire. Il en ressort, en efl^et, qu'il est enchaîné par les liens de l'anathème; qu'il est privé de la dignité royale ; que le peuple , naguère soumis à sa puissance , est dégagé de tout serment de fidélité. Mais , comme nous ne sommes animés contre Henri ni par l'orgueil du siècle , ni par une vaine ambition , que la discipline et le soin des Éghses sont les seuls motifs qui nous font agir , nous vous demandons comme à des frères de le traiter avec douceur , s'il revient sincèrement à Dieu , non avec cette justice qui lui enlève l'empire, mais avec cette miséricorde qui efface ses crimes. N'oubhez pas, je vous prie, la fragilité de la nature humaine ; rappelez-vous le souvenir pieux de son père et de sa mère , auxquels on ne peut comparer nuls princes de notre temps. Toutefois, en répandant sur ses blessures le baume de votre piété , ne négligez pas le vinaigre de la discipline, afin que
» ses plaies ne puissent s'envenimer , et que l'honneur de la sainte Éghse et de l'empire ne souffrent pas de notre négligence. Cependant, qu'il éloigne de sa présence les mauvais conseillers qui, excommuniés pour cause de simonie , n'ont pas rougi d'infecter leur maître de leur propre lèpre, et de le provoquer à troubler la sainte Eglise et à encourir la colère de Dieu et de saint Pierre ; qu'il en choisisse qui le préfèrent à leurs intérêts personnels, et Dieu à leurs avantages ; qu'il ne pense plus que l'Église lui soit soumise comme une humble servante, mais qu'il avoue qu'elle lui est supérieure, comme sa maîtresse; qu'enflé par l'esprit d'orgueil , il ne défende pas des coutumes opposées à la liberté de l'ÉgUse , mais qu'il observe la doctrine des Pères, que Dieu leur a enseignée pour notre salut. S'il veut faire ces promesses, que nous sommes en droit de lui demander , nous voulons en être aussitôt et régulièrement
* Quibus ut vel per se vel per nuntium genti pone perditœ consolator adesset , suppliciter oraverunt. Bruno, p. loo.
2 Epist., IV, 3.
informés , afin que nous demandions à Dieu ce qu'il faut faire. Au reste, nous vous rappelons surtout que nous avons défendu, par l'autorité de saint Pierre, que personne d'entre vous ne se permit de l'absoudre avant que le saint-siége l'ait accordé , et que nous ayons donné notre consentement positif, car nous nous méfions des effets de la faveur ou de la crainte.
» Si , contre nos désirs , et pour l'expiation des péchés d'un grand nombre, il ne revient pas sincèrement à Dieu, trouvez un prince qui vous fasse secrètement la promesse d'observer ce que nous venons de dire , ce qui serait nécessaire à la conservation de la religion chrétienne et au salut de l'empire. Faites-nous connaître au plus tôt sa personne, sa position et ses mœurs, afin que nous confirmions votre choix par l'autorité apostolique, et que nous lui donnions plus de force , comme nous savons qu'ont fait nos saints prédécesseurs: c'est ainsi que vous mériterez la faveur du saint-siége et la bénédiction du Prince des apôtres K Quant au serment prêté à l'impératrice Agnès , notre très-chère fille, dans le cas où son fils mourrait avant elle, il ne saurait vous arrêter dans ces circonstances. D'ailleurs, vous ne pouvez pas supposer que son amour pour son fils soit jamais assez fort pour la porter à résister à l'autorité du saint-siége; mais il serait convenable, après que vous serez bien convaincus que son fils est dépouillé de l'autorité royale, de lui demander son avis, par notre intermédiaire, sur le prince que vous destinerez à l'empire. Alors, ou elle donnera son consentement à notre résolution commune, ou l'autorité du saint-siége lèvera tous les obstacles que rencontrerait la justice^."
* « ut autem vestram electionem , si valde oportet , ut fiât apostolica auctoritate firmemus et novara ordinationem nostris temporibus corroboreraus , sicut a sanctis nostris palribus factura esse cognoscimus , negotiura , personam et mores ejus , quantocius potestis nobis indicate, ut sancta et utili intentione incedentes mereamini, sicut nobis nolae causse , apostolicae sedis favorem per divinam gratiam et beati Pétri apostolorum principis per omnia benedictionem. « {Epist., m, 1. iv.) Ces paroles nous montrent évidemment que les papes avaient quelques droits sur l'élection des empereurs, puisque Grégoire veut confirmer et corroborer le nouveau choix ,à l'exemple rfe ses saints prédécesseurs. S'il veut faire ces jjrojnesses, ditil plus haut , que nous sommes en droit de lui demander; ceci s'accorde parfaitement avec les assertions d'Eichhorn, que nous avons produites dans notre introduction. {Note du Trad.)
2 « Tune aut nostro communi consilio assensum praebebit , aut apostolicae sedis
^iÔt^^^^^^DUPAPÊ' GREGOIRE VIL ™"*^^^^^105
Il n'en fallut pas davantaoc pour que les princes traitassent Henri d'après leurs desseins. Rodolphe, Welf , Berthold , Adalbert,évéque de Wurzbourg , Adalbert de Worms ' et quelques autres se réunirent à Ulm, et décidèrent que le 15 octobre suivant une grande réunion de tous ceux qu'intéressait le bien de l'État aurait lieu à Tribur. On devait, en ce jour, mettre fin aux nombreux désordres qui, depuis tant d'années , troublaient la paix de l'Église. Des députés parcoururent aussitôt la Souabe, la Bavière, la Saxe, la Lorraine etlaFranconie , pour inviter tous les princes et tous les grands à venir à cette importante assemblée , et pour les prier de mettre de côté tout prétexte , parce que l'intérêt général devait l'emporter sur tout autre motifs
Cette nouvelle jeta l'épouvante dans le parti du roi. L'archevêque de Mayence ^ et plusieurs autres se détachèrent de l'empereur pour se joindre à ses adversaires ; ils le pouvaient d'autant plus facilement que le pape leur avait promis de lever l'interdit qui pesait sur eux, dès qu'ils donneraient de véritables marques de repentir ^. De cette manière, presque tous les princes de l'empire se trouvaient séparés de Henri ^
Un événement imprévu vint encore rompre le dernier lien qui attachait quelques princes à sa cause. Les deux fils d'Otton de Nordheim
auctoritas omnia vincula quse videntur justitiae conlradicere removebit. « (Ibid.) « Data Laurent! , tertio nonas sept. ind. incipiente décima qiiinta. «—Cette lettre , qui a donné lieu à bien des déclamations , nous fournit une nouvelle preuve de la droiture d'intentions de Grégoire. Il ne veut pas perdre Henri, mais le forcer à revenir à de meilleurs sentiments ; si cependant , contre son attente et ses désirs , Henri ne se reconnaît pas , alors il autorise les princes à choisir un autre roi , qui fasse ce qui est nécessaire à la conservation de la religion chrétienne et au salut de l'empire. Peut-on tenir un langage plus convenant , plus juste et plus conforme à la nécessité des circonstances ? On n'y voit certainement pas le langage de la haine , encore moins celui de l'ambition. ( Note du Trçid. )
* « Adalbert ne pardonna jamais au, roi de l'avoir expulsé de son évêché. D'autres auteurs nomment Herrmann de Metz , au lieu de ce prélat. « Gerb., de Rudolpho SuevicOj p. 39.
2 Lambert.
3 Joan. Latomi, Catalog. archiep. Mogunt, Haud gravati?n regem reliqui'.
* Epist.j IV , 3.
^ Berthold. Const., ann. 1076.
se trouvaient encore entre les mains du roi comme otages. Le roi lui - même donna à l'un sa liberté , et l'autre fut renvoyé à son père par celui qui le gardait, à l'insu du monarque. — Le fils du margrave Udon et celui d'Adela , veuve du margrave Dedi , tous deux encore fort jeunes, avaient été confiés à Eberard, qui était à la cour de Henri. Le prince lui avait recommandé d'avoir égard à leur haute naissance et à leur tendre jeunesse, de les traiter avec douceur et de les laisser même jouir, avec leurs compagnons , des amusements de leur âge*. Le comte se conforma à ces instructions; souvent il les faisait sortir dans une forêt voisine de son château , et les emmenait avec lui à la chasse. Comme ces exercices s'étaient renouvelés sans qu'il en résultât des inconvénients, les gardiens se relâchèrent de leur surveillance. Mais le sentiment de la liberté battait dans leurs jeunes cœurs. Quand ils se trouvaient seuls, ils parlaient de leurs parents, de leur patrie, et puis ils réfléchissaient sur les difficultés de leur voyage, que néanmoins, dans leurs rêves fugitifs, ils parvenaient à vaincre. Ils résolurent enfin de tenter une évasion, comptant sur la protection divine. Un jour Eberard les emmena comme de coutume à une partie de chasse ; quand la pousuite d'un cerf eut dispersé les chasseurs, et que les deux jeunes captifs se virent seuls, ils détournèrent leurs chevaux , s'enfoncèrent dans l'épaisseur du bois , passant tour à tour à travers les ravins et les collines, sans savoir où ils allaient , car ils ne connaissaient point le pas. Enfin ils arrivèrent au bord du Mein, où ils trouvèrent un pêcheur qui allait jeter ses filets, et auquel ils demandèrent de les conduire à Mayence , lui offrant leurs manteaux en reconnaissance de ce service, car ils n'avaient rien autre chose. Le pêcheur les reçut complaisamment dans sa barque; leurs chevaux, comme des êtres inteUigents, suivaient le bord de la rivière, marchant ou s'arrêtant, suivant que le bateau s'arrêtait ou marchait ^ Dès qu'ils furent arrivés à Mayence, ils se cachèrent dans une maison voisine du rivage, en priant instamment le propriétaire de ne point les
* Quelques auteurs, ennemis de Grégoire, n'ont pas manqué de citer ces traits pour prouver la générosité et le cœur sensible de Henri. C'est vraiment une admirable générosité , que de permettre quelques amusements à de jeunes innocents éloignés de leurs parents, qui de leur côté souffraient la plus cruelle oppression ! {Note du Trad.)
2 Brutis pecoribus humanas inesse animas credere. Lambert.
trahir. Ils étaient, disaient-ils, parents de l'archevêque, et celui qui les sauverait recevrait du prélat et de leurs parents une {grande récompense. Bientôt après arriva Eberard, plein de courroux et accompag^né d'une troupe armée. Il entoura la maison, voulut en briser les portes ou y mettre le feu, car il avait appris que ses jeunes captifs s'y trouvaient cachés. Le peuple accourut en foule, prit parti pour les jeunes seigneurs, dès qu'il sut de quoi il s'agissait, et fit entendre de bruyantes clameurs. L'archevêque fut à peine instruit de cette émeute, qu'il envoya sur-le-champ le comte Conrad de Ltitzelbourg pour apaiser le tumulte. Celui-ci força Eberard, malgré son dépit, à se retirer; puis il prit les jeunes gens sous sa protection et les conduisit chez l'archevêque. Sigefroi éprouva une vive satisfaction en voyant ces nobles aventuriers, et les renvoya sous bonne escorte à leurs parents *.
Cependant , le jour fixé pour l'assemblée de Tribur était arrivé ; tous les seigneurs de la Souabe et de la Saxe s'y rendirent , suivis de troupes nombreuses ^ , et fermement résolus à déposer Henri et à mettre un autre à sa place. Il s'y trouva, en quahté de légats du saint-siége, Siccard, patriarche d'Aquilée, et Altmann, évêque de Passau. Les Souabes, conduits par Welf , étaient arrivés les premiers 5 déjà presque tous les princes se trouvaient réunis , et l'on n'attendait plus que les Saxons. Dès qu'on les vit arriver, et Otton de Nordheim à leur tète, le patriarche et les autres grands, revêtus de leurs habits de fête , allèrent au-devant d'eux. Aussitôt que Welf et Otton se furent reconnus , ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et se donnèrent le baiser de paix 5 toute inimitié était éteinte, quoique Welf se trouvât en possession de la Bavière , dont Otton avait été dépouillé. Les chevaliers et les autres nobles de la Saxe et de la Souabe suivirent cet exemple , et se donnèrent des témoignages réciproques d'amitié. Les ennemis étaient devenus des amis et des compagnons. Les armées campèrent l'une près de l'autre. Welf et Otton se promirent secrètement de se soutenir sans envie et sans jalousie , si l'un d'eux venait à être élevé à la dignité royale ^ Quand
1 Lamb. (ann. 1076) raconte admirablement cette histoire.
2 Bruno , p. 13o.
^ Les deux Conrad avaient fait de même , avant eux , dans une occasion semblable. Comparez Fippo , Vit. Cqw., p. 425.
l'assemblée fut au complet , les légats qui la présidaient déclarèrent au nom du saint-père que Henri avait été excommunié avec justice, et promirent, pour l'élection d'un nouveau roi , le consentement et l'appui de l'autorité pontificale K Mais ils refusèrent de communiquer avec tout prince ou même avec tout individu qui aurait fréquenté le roi depuis son excommunication , ou qui aurait eu des liaisons avec les prêtres concubinaires , ou , enfin , qui aurait acheté une dignité ecclésiastique, jusqu'à ce que le coupable eût été relevé de l'interdit par Altmann. On entra donc en délibération sur le choix d'un nouveau souverain. Comme par enchantement les deux peuples se trouvèrent tellement unis , que les Saxons voulaient pour roi un prince souabe , et les Souabes un prince saxon ^.
Ayant appris la nouvelle de cette réunion , Henri se retira avec quelques-uns de ses partisans à Oppenheim , résidence royale , non loin de Mayence et de Tribur. Le Rhin le séparait des confédérés. Les princes délibérèrent pendant sept jours entiers sur les désordres, les besoins et les dangers de l'État ; ils rappelèrent tous les griefs qu'on avait contre le roi, les dérèglements de sa jeunesse, les injustices faites aux princes . leur humiliation en élevant aux plus hautes dignités des hommes sans aïeux, la ruine des plus florissantes contrées , les malheurs sanglants des villes , la destruction des églises et des monastères , les violences faites aux veuves et aux orphelins ; ils se plaignaient surtout des outrages et des cruautés exercées par les garnisons sur le peuple de la Saxe. Sous ce roi , disaient-ils , il n'y a plus d'appui pour le faible , de refuge pour l'honneur outragé , de respect pour les lois , de décence dans les mœurs , de dignité pour l'Église ni de gloire pour l'État ^ Cependant Henri ne cessa d'envoyer
* ft Aderant uni legati apostolicse sedis , Sigehardus , Aquilegensis patriarcha , et Alraannus , Pataviensis episcopus... et laici nonnulli ( qui magnis opibus relictis , ultro se ad privatam tenuemque vitam propter Deum contulerant) missi a Roraano pontifice ut palam omnibus per Gallias contestarenlur, justis de causis excommunicatum esse regem Henricura et adeligendum alium regem apostolici consensus et aiictoritatis siiffragium pollicerentur. « (Lambert.) — Ces dernières paroles sont une preuve que , pour le choix d'un roi , le consentement et le suffrage de l'autorité apostolique étaient nécessaires. {Note du Trad.)
2 Voyez ces détails dans Lambert , ann. 1076.
^ L'auteur de la Fie de Grégoire Fil dit : On fit à Henri des reproches géfié-
des messagers au camp , pour faire les prières les plus humbles et promettre de la manière la plus solennelle qu'il s'amenderait et chercherait à l'avenir à faire oublier , par des bienfaits , ses nombreuses injustices. Il promit de ne plus rien entreprendre en Saxe sans le conseil des princes ; il alla même jusqu'à offrir de renoncer aux droits de la couronne, de leur abandonner le gouvernement de l'État, pourvu qu'ils lui laissassent le titre et les insignes de la royauté qu'il avait légalement reçus , et dont il ne pouvait se laisser déposséder sans ignominie. Dans le cas' où l'on croirait ne pouvoir se fier à sa parole , il était prêt à fournir des otages et à prêter serment de ne jamais changer de disposition un seul jour de sa vie K
Les princes répondirent qu'ils savaient trop bien à quoi s'en tenir relativement à ses promesses et à la sincérité de ses paroles, pour avoir besoin de nouvelles preuves ; qu'une maladie aussi vieille et aussi profondément enracinée était presque incurable. Une grande longanimité et une patience poussée à l'excès n'avaient déjà que trop fait souffrir le royaume. L'astuce et la perfidie , le meurtre et le brigandage , l'adultère et tous les désordres hideux étaient à l'ordre du jour. Jusqu'à présent le respect pour leur serment les avait seul détournés d'une résistance sérieuse. Mais maintenant, continuaient-ils, « que ses » forfaits ont attiré sur lui l'anathème du siège apostohque , nous ne î> pourrions plus communiquer avec lui sans être exclus de la commu- 5) nion de l'Éghse et sans sacrifier l'estime publique. En outre, le » pape nous a déliés de notre serment de fidéhté ^ il y aurait assuréî» ment de la démence à laisser échapper le port de salut que Dieu î» nous offre lui-même, et à ne point mettre à profit des conjonctures » aussi favorables et attendues depuis si longtemps. Sans plus de dé- » lai , nous sommes fermement résolus de nous choisir un chef qui 3) puisse nous guider et lutter avec nous contre tout homme orgueil-
rauûJ sans articuler un seul fait qui put le représenter coupable et digne de la déposition. L'auteur n'a donc jamais lu l'histoire de Henri. C'est sans doute la même raison qui lui fait dire un peu plus haut : La révolte des Saxons , quels que fussent leurs griefs contre un prince dont l'histoire impartiale ne reconnaît ni la cruauté, ni l'esprit tfrannique. Non , ce n'est pas Henri qui est cruel ou tyran, c'est Grégoire, et c'est là peut-être que l'auteur veut en venir. L'histoire donnée par M. Voigt nous dispense de toute réfutation. {Note du Trad. ) * Lambert.
« leiix qui oserait s'élever contre la justice , contre la vérité de Dieu, ^> et contre l'autorité de l'Église. »
Les messages de Henri n'eurent donc aucun résultat. Les princes prirent la résolution d'élire promptement le nouveau roi , de passer le Rhin et d'attaquer les faibles troupes du monarque. A cette nouvelle, Henri concentra ses forces sur un seul point, se prépara à livrer bataille avec la détermination de vaincre ou de mourir. Les princes confédérés , pensant que le désespoir de Henri pourrait avoir pour eux des suites fâcheuses , lui envoyèrent au point du jour une députation pour lui dire que , quoiqu'il n'eût respecté aucun droit ni dans la guerre ni dans la paix, ils voulaient néanmoins observer les lois à son égard, et bien que ses méfaits fussent clairs comme le jour, ils étaient disposés à soumettre sa cause à la décision du pape. Ils lui déclarèrent qu'ils allaient engager celui-ci à se rendre à Augsbourg , à une diète générale des princes de l'empire, où, après avoir entendu les raisons de part et d'autre, on prendrait une décision définitive; que si, dans l'espace d'un an, Henrî n'était pas absous de l'excommunication , il serait déchu du trône et cesserait de régner *. Ils lui demandèrent en outre de rétablir immédiatement sur le siège épiscopal de Worms Adalbert de Rheinfeld 2, et de faire évacuer cette ville, dont il avait fait une place d'armes ; de reconnaître , par une déclaration écrite, son injuste conduite envers les Saxons ; d'y mettre son sceau en leur présence ; de l'envoyer par leurs députés dans toutes les parties de l'Italie et de l'Allemagne ; d'aller à Rome pour faire lever l'excommunication. S'il accepte ces conditions , il doit donner pour preuve de sa bonne foi de se montrer en tout soumis et obéissant au pape ^, d'éloigner de sa présence tous les excommuniés , de licencier son armée , de se retirer à Spire , d'y vivre comme un simple particuher dans la campagne de l'évêque de Verdun et de quelques autres , qui , en restant avec lui , n'encourraient pas les peines de l'excommunication ; de ne fréquenter pendant ce temps aucune éghse , de ne décider aucune affaire d'État, de ne porter aucun insigne de
* Lambert. Comparez avec le card. Arag. 2 Chron. Aug., ann. 1078.
^ L'auteur de la Fie de saint Jnselme (§ 14) dit : aPrivatim ipse quodam in castello maneret , ne multos lepra sui anathematis contarainaret. »
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la royauté jusqu'au moment où l'on aurait prononce sur son sort dans un synode. De leur côté , les princes s'engagèrent , s'il se conformait à ces instructions , à le suivre en Italie avec une forte armée, à lui obtenir du pape la couronne impériale , et à expulser de la Calabre et de la Fouille les Normands , ces éternels ennemis du saintsiége , et de rendre ce pays à saint Pierre et à l'Église romaine K Enfin , si le roi s'écarte d'un seul article de ce traité , ils se croiront dégagés de toute obéissance , de tout serment de fidélité , et sans attendre la décision ultérieure du pape, ils pourvoiront au bien de l'État.
L'empereur, révolté d'abord par ces humiliantes conditions, se trouva trop heureux néanmoins de conserver encore quelque espoir, et promit d'observer ce traité avec la plus scrupuleuse exactitude 'K Sur-le-champ il renvoya de sa cour les évêques de Eamberg, de Cologne, de Strasbourg, de Baie, de Spire, de Lausanne, de Ceitz, d'Osnabruc , ainsi que les seigneurs Ulrich de Cosheim , le même qui avait voulu se battre en duel pour le monarque , Eberard, Hartmann et les autres excommuniés. Il donna ordre à la garnison de Worms de quitter cette ville, et laissa une libre entrée à l'évêque. Il congédia son armée et tous ceux qui étaient venus pour le secourir; pour lui , accompagné de sa femme et de son fils, il se rendit à Spire, où il vécut pendant quelque temps dans l'isolement le plus complet, afin de se conformer au traité ^.
Après cette capitulation, les princes retournèrent chez eux pleins de joie. Ce qui venait d'arriver était l'ouvrage de la politique de Henri III. Ce prince avait trop abaissé la puissance des grands, il leur avait fait trop sentir la supériorité de sa maison, pour qu'ils ne relevassent pas la tête, et qu'ils ne fissent pas tous leurs efforts, afin de recouvrer leur ancienne liberté , dès. que son bras de fer n'existerait
* Du moins c'est ce que dit le cardinal Aragon.
2 Rex proprio jure juramentum prœstitit. Cardin. Arag.
5 Lambert, qui est ici très -bien informé. Brunon et l'Annaliste saxon ont été consultés et comparés avec lui. Bien des autres, tels que Brunon, PAnnaliste saxon, Aventin, Abbas Ursperg, Herrmann Corn., Albert. Stadens, etc., ne nomment pas le lieu de l'assemblée, ou bien en indiquent un autre. Si Lambert n'était pas si précis dans tous ses détails , on pourrait douter que ce fût à Tribur. Berthold Constant désigne Oppenheim ; mais il est vraisemblable qu'il n'a nommé que le lieu où résidait Henri , comme l'a fait également l'Annaliste saxon.
plus. Car le fondement de la liberté allemande reposait sur l'autorité du pape et des princes qui, réunis , mettaient un frein à la puissance impériale. La puissance des princes était aussi nécessaire que celle du pape pour empêcher les empereurs d'Allemagne de devenir des monarques absolus et des tyrans. Il était bon pour l'humanité que la voix delà papauté et de la religion trouvât son appui dans la voix politique des princes qui soutenaient la liberté, et qui joignaient l'autorité du glaive à celle du souverain pontife. D'ailleurs les peuples , aussi bien que les souverains , voulaient avoir leur vote dans ce grand enjeu de l'humanité. Il est certain qu'il était utile au bien de l'État et à la formation de la nationalité allemande , que le combat entre le despotisme d'un côté et l'indépendance de l'autre se terminât comme il s'est terminé. Il y a dans la vie des peuples une providence dont l'action ne doit jamais être blâmée.
Les princes envoyèrent à Rome des ambassadeurs pour faire connaître au saint-père la décision de la diète , et pour le prier de se rendre en Allemagne , afin de terminer leurs querelles , et de procurer la paix à l'empire ; et dans cette vue , les envoyés eurent aussi mission d'annoncer une diète à Augsbourg, et d'accompagner le pape dans son voyage. C'étaient Mangold, comte de Veringen, fils du comte de Wolfram et* frère d'Herrmann le chroniqueur * , Udon de Trêves et quelques autres ^
Pendant tout ce temps , Grégoire n'était occupé que de son grand ouvrage, la réforme de l'Église ^. Il envoya de tous côtés des légats
* Les domaines de cette famille étaient situés au pied des Alpes suéviques et sur les bords du Danube , non loin de la petite ville de Riedlingen. L'origine en remonte bien haut , et , dans l'histoire du moyen âge , on connaît le comte Burchardde Veringen , qui donna à Magdebourg un céLèbre tournoi en 939. Des quatre fils de Wolfram, Wolfram, Luitpold, Herrmann (mort en 1054) , Mangold , ce dernier avait seul survécu : il mourut en 1104.
2 Aventin le nomme Aribert, tandis que le cardinal d'Aragon nomme l'archevêque de Trêves , et les Annales de Trêves confirment sa narration : « Per honorificam legationem : Udo erat princeps legationis. »
^ Il portait ses regards partout : ce fut cette même année qu'il s'occupa de l'Église d'Afrique. Il gémit sur son triste état, puisqu'on n'y trouvait plus trois évêques pour ordonner un quatrième. Il fit ordonner à Rome Servand , archevêque d'Hippone en Mauritanie , et remercia le roi musulman de l'avoir désigné. (Voy. Epist., m , 19 , 20 , 21. ) {Note du Trad.)
[ÎWip^^^^ DU PAPE GRÉGOIRE VII.
charoés de défendre tout rapport avec les excommuniés, et d'interdire aux prêtres concubinaires l'administration spirituelle. Il laissa partout des vœux pour la paix et la liberté de l'Église, se plaignant avec amertume du malheur des temps et de la perversité de son siècle; mais il ne perdit pas courage; il comptait sur le nombre de ceux qui étaient restés fidèles et disposés pour le salut de l'Église ^ Les lettres qu'il écrivait à cette époque déposent au contraire de son inébranlable conviction, que son œuvre, qui était celle de Dieu, aurait un plein de succès ^.
Quand le pape eut appris le résultat de la diète de Tribur et le désir des princes , il songea à faire le dernier pas pour l'exécution de son plan. L'occasion lui parut favorable d'élever le pouvoir du saint-siége à son plus haut point de grandeur. Jusqu'alors l'empereur avait été le premier chef de la chrétienté, et le pape lui était soumis ^ L'empereur conservait encore à Rome une grande influence. Sur lui reposait tout l'éclat de l'ancienne monarchie. Car, quand on y réfléchissait, on voyait que, depuis des siècles, il avait protégé l'État contre les Barbares du nord et de l'est de l'Europe, maintenu dans leurs devoirs les princes et les ducs , établi des lois et des constitutions , étouffée la haine et la dissension, procuré la paix par des jugements équitables , et réglé enfin toute la force vitale de l'empire ; de sorte que toute cette gloire rejaillissait sur son diadème. Ainsi, sous bien des rapports, l'empereur, ou le roi de Germanie, était le pivot de toute la
* Ce fut alors qu'il écrivit aux habitants de Dol en Bretagne , et refusa son consentement à l'élection d'un jeune homme nommé archevêque , comme étant contraire aux canons : ci Nos denique cognoscentes Ecclesiam vestram diu nequissimi pervasoris tyrannide oppressam, ex debito et nostri offîcii consideratione, aposlolico fulti prsesidio, prout valemus in Domino reformari cupimus. » Il avait désigné et sacré pour ce siège l'abbé Yves. Ce n'était pas tant la jeunesse que l'élection même du prélat qui paraît avoir déplu au pontife. Epist.j iv, 4, 3. {Foy. aussi celle de Henri , évêque de Liège , lib. iv, 6.)
^Epist., IV, 7 : « ConMimus in Domino qui suberpiam Normannorum paulo ante sub manu nostra substravit , quod (simoniaci cum rege Henrico ) adversus apostolicam sedem non diu prœvalebunt. Ad tantum numerura fidèles Romanae Ecclesise pervenerunt , ut nisi ad satisfactionem veniat rex , alium regem palam dicant eligere quibus nos favere servata justitia proraisimus, promissumque firmum tenebimus. «
3 C'est ce qui se montra d'une manière bien évidente sous le règne de Henri ÎÎI.
politique de l'Europe. Or, si le pontife parvenait à obscurcir cet éclat, à anéantir la puissance impériale pour la rétablir de nouveau, à abaisser le roi pour le relever ensuite , et à placer son pouvoir et son nom dans la balance où jusque-là on n'avait vu que le pouvoir et le nom de l'empereur , tout alors paraissait gagné pour lui. Ce fut l'entreprise de Grégoire *.
Comme la diète devait se réunir à Augsbourg le 2 février de l'année suivante, le pape ne se laissa point effrayer par les rigueurs de l'hiver : il voulait y paraître , car son âme était remplie de grandes pensées K Il informa donc les princes , les archevêques et les évéques de l'Allemagne qu'il se trouverait au milieu d'eux à Augsbourg , au jour désigné ^ « Nous serons à Mantoue, leur dit-il, le 7 janvier, plein de 3» confiance en votre fidélité , et nous n'hésiterons pas un instant à » affronter tous les dangers et la mort même, s'il est nécessaire, pour » la liberté de l'Église et le bien de l'État. Vous choisirez pour notre " réception et notre service les personnes que vous croirez les plus • propres et que vous saurez nous convenir ; ne négligez rien pour » maintenir la paix dans toute l'étendue du royaume. Les porteurs de
> ces lettres vous informeront de vive voix quelles luttes nous avons
> eu à soutenir contre les envoyés du roi et quelles raisons nous avons
> opposées à leurs demandes ^ »
Après avoir appris avec la plus vive satisfaction qu'un grand nombre d'évêques italiens étaient rentrés dans le sein de l'Église \ il quitta Rome avec une escorte fournie par la comtesse Mathilde, chose qui
* Grégoire proteste dans toutes ses lettres contre les vues que lui prête ici M. Voigt. Jamais il n'a eu le dessein d'abaisser et d'anéantir la puissance impériale pour avoir la gloire de la relever ensuite. Ces assertions ne sont basées sur rien , et se trouvent en opposition directe avec les écrits de Grégoire. La réforme de la société chrétienne , c'était là sa seule pensée. {Note du Trad. )
* Cardin. Arag., c. ixxxii.
2 La lettre est dans Paul Bernr., c. lxxxiii.
^ Il résulte de là que le roi avait déjà envoyé des ambassadeurs en Italie. Il paraîtrait qu'ils se rendirent auprès de la comtesse Mathilde ; car Domnizo dit : « Ad consobrinam Mathildem misit , ut ipsa consilium caperet , que papa veniret ab urbe Longobardiam , peteret veniam sibi benignam. «
^ Florentini , d'après Lambert.
déplut aux seigneurs d'Italie K Sa marche ressemblait partout à un triomphe. Les prélats lombards raccueillirent avec de grandes démonstrations d'amitié , et quelques comtes italiens lui firent une réception vraiment royale. C'est au milieu de ce cortège qu'il arriva à Verceil ^^ mais souffrant beaucoup des incommodités du voyage. On avait déjà reçu dans cette ville la nouvelle de l'arrivée du roi , qui devait venir , disait-on, dans des intentions hostiles, et suivi d'une armée. L'évêque de la ville , qui était en même temps chancelier de Henri, vint se présenter au saint-père pour lui dire la vérité. Mais Grégoire ne crut pas devoir se fier au monarque , et, d'après le conseil de Mathilde , il se retira dans la forteresse de Canosse ^.
Henri avait passé près de deux mois et demi à Spire, dans une triste et profonde solitude. Enfin il conçut la pensée de gagner le pape par une piété apparente , de satisfaire à ses exigences par une courte humiliation, de s'allier ensuite intimement avec lui par une obéissance sans bornes , et de s'attacher de nouveau, par ce moyen , les amis qui l'avaient abandonné *. D'ailleurs il lui semblait moins humiliant de
* PauIBernr. etFiorentini.
2 Non procul a Tridento , dit Muratori ad Arnulphi Histor. MedioL, 1. i, n. 23.
5 Cardin. Arag., Domnizo. Arnulphus dit : « Oppidum Canossa multis mœnibus ac locinatura circumquaque munitum, inexpugnabile rêvera praesidium. »(C^roîi. Casin., apud Murât., Scr. rer. Ital., t. IX , p. 334.) On doit surtout consulter les biographies de la comtesse Mathilde. — «Igitur papa dumin Gallias properaret, ex insperato audiens regem jam esse intra Italiam , hortante Mathilda in castellum quoddam munitissimum, quod Canusium dicitur, divertit, expectare volens, donec consilium adventus ejus diligentius exploraret , utrum scilicet veniam admissi postulare , aut injuriara excommunicationis suae militari manu persequi , plenus animorum adveniret. » Lambert, p. 220.
* Paul Bernried, c. Lxxxni, nous dit que le roi savait fort bien que son salut consistait à recevoir l'absolution , avant l'anniversaire de son excommunication , ce qui est une nouvelle preuve que l'excommunication entraînait la déposition , lorsqu'au bout d'un an on n'était pas réconcilié avec le pape. On dira peut-être que les princes avaient fixé ce terme 5 sans doute, mais ils ne l'avaient fixé que conformément à la Jurisprudence de l'époque. Voici les paroles de Paul Bernr. : aRex certo scienSf otnnem suam in eo verti salutem , si ante anniversariiim diem excommunicatione absoheretur nec satis tutum existimans ut , exspectato romani pontificis adventu , sic infesto , judici , sic obstinatis accusatoribus causam suam , addiceret
114 YIE ET PONTIFICAT [1076]
paraître comme pénitent en présence du pape seul , que de se présenter à Augsbourg , comme roi détrôné , devant une grande assemblée de princes et au milieu d'une foule d'accusateurs devant lesquels il lui faudrait s'abaisser et demander grâce à genoux ; il espérait , en outre , trouver en Italie de plus nombreux partisans , car les esprits y étaient mieux disposés à son égard qu'en Allemagne. Tel paraît avoir été le plan de Henri *.
Quelques jours avant Noël , il quitta donc Spire, avec Berthe son épouse, avec son fils encore enfant et un homme de médiocre condition: aucun de ses anciens courtisans ne l'accompagna, l'argent lui manquait pour le voyage ^. Il s'adressa à bon nombre de ses vassaux ; mais pas un de ceux qui jadis avaient pris part à ses festins ne reconnut ses munificences, pas un ne vint à son secours dans sa détresse ; il ne trouva de pitié chez personne en Allemagne. Vers le même temps, c'est-à-dire, au commencement de 1077, bien des gens qui étaient excommuniés se rendirent également en Italie, pour obtenir l'absolution ; mais effrayés par la sentence du pape et des princes , aucun d'entre eux n'osa aborder le roi. Ce dernier traversa la Bourgogne et passa les fêtes de Noël à Besançon, où il fut bien accueilli par le comte Guillaume , oncle de sa mère , un des seigneurs les plus riches de la contrée. Henri avait choisi ce chemin parce qu'il avait appris que Rodolphe, Welf et Berthold gardaient tous les passages de l'ItaUe, en sorte qu'il ne pouvait passer ni par le Frioul, ni par l'évêché de Carniole, ni par la Suisse. H longea donc le Jura jusqu'au lac de Genève. A Vevey, il vit arriver Adélaïde , veuve d'Othon de Suze, le puissant margrave d'Italie. Elle était la mère de Berthe, femme de Henri , et
ventilandam , optimum faclu sibi judicavit , ut romano pontifici in Italiam occurreret. » {Note du Trad.)
1 Lambert, ann. 1076; Annal. Trevir., ann. 1076. « Ouippe hac una absorpta cura , reliquum facile stabilitum iri. Enim vero , si demum id, quod jam piaculum habeatur, cum principibus secure congredi , consilia cum iis et verba jungere , atque fidem etiam amicorura , si opus sit, implorare ; omnia denique agere, moliri, fas fore , quae nunc religionibus impedito , et ab omnibus notis araicisque deserto , nimiùm quam sint impervia. » Une pénitence canonique devait, en général , peu effrayer l'empereur ; il se rappelait sans doute que son père s'est souvent soumis aux peines ecclésiastiques.
2 Sigon., Annal. Trevir.
d'Adélaïde, femme de Rodolphe, qui avait épousé cette dernière peu après la mort de Mathilde, sœur du roi. Welf de Bavière était aussi parent de cette princesse ; car la mère de Welf avait été la première femme du margrave Othon. Adélaïde gouvernait une grande étendue de pays , et ses richesses étaient devenues proverbiales ; elle n'avait qu'un seul fils, héritier de ses vastes domaines, c'était Amédée. Le roi lui fit présent d'une grande quantité de terres en Bourgogne , sans pouvoir cependant satisfaire ses exigences ^ ; car elle lui refusait le passage des Alpes, s'il ne consentait à lui abandonner, avec toutes leurs dépendances, les cinq évêchés de Genève, de Lausanne, de Sitten, de ïorentaise, et encore un autre. De telles conditions semblèrent bien dures à Henri, mais sa position critique ne lui permit aucun délai ^ il se vit forcé de céder à Adélaïde une province entière de la Bourgogne, pays riche et fertile , et par ce moyen , il obtint un libre passage et une escorte jusqu'en Italie ^.
L'hiver était tellement rigoureux, que toutes les rivières et le Rhin même étaient gelés. Une grande quantité de neige était tombée au mois d'octobre et couvrit tout le pays jusqu'à la fin de mars ^ Le chemin passait par-dessus une haute montagne , dont les sommités étaient couvertes d'énormes masses de neiges et de glaces ; la neige était gelée comme du verglas , en sorte que les hommes et les chevaux couraient risque, à chaque instant, de se jeter dans des précipices sans fond. Mais le jour anniversaire de son excommunication n'était pas loin , et la plus grande célérité était nécesaire à l'empereur , s'il ne voulait point , par le moindre retard , donner à ses ennemis une arme contre lui ''. Il parvint à acheter au poids de l'or les services de
1 Jean de Millier, Flist, des Suisses, 1. 1, p. 319-20. Lambert, ann. 1076.
2 Ici Jean de Muller n'offre pas une grande certitude. Tschudy se montre trèsprécis ; il fait donner par le roi, à Amédée, l'évêché de Sitten , c'est-à-dire, le haut et le bas Valais , le quart de la Suisse qui est sur la gauche du lac de Genève ou Chablais , et même le pays de Vaud , et une partie de Fribourg. Lambert place les cinq évêchés en Italie, que Guichenon, de la maison de Savoie , place dans le Bugey.
3 Bert. Const., ann. 1077. Sigeb.Gembl.
^ Larab. : « Quia, nisi ante eamdiem anathemate absolveretur, decretum noverat communi principum sententia , ut et causa in perpetuum cecidisset, etregnum sine iiUo deinceps restitutionis remedio , amisisset. »
plusieurs habitants de ces contrées , qui lui frayèrent un chemin à travers les détours des montagnes , de manière à rendre la route moins périlleuse. Grâce aux soins de ces guides , le prince réussit avec beaucoup de peine à gravir avec les siens le sommet d'une montagne fort élevée; mais là on fut arrêté tout court , les difficultés paraissaient insurmontables, car la descente était si rapide et le chemin si glissant , qu'il n'y avait presque pas moyen de poser le pied. Les hommes se traînèrent sur les mains et sur les pieds , et quand par malheur ils faisaient un faux pas , ils roulaient sans arrêt jusque dans la plaine *. La reine et les femmes de sa suite descendirent couchées sur des traîneaux faits avec des peaux de bœuf. La plupart des chevaux périrent; de ceux qui restaient, on attacha aux uns les quatre jambes , et on les fit glisser de cette manière ; on en lia d'autres sur des machines construites à la hâte et traînées à bras d'hommes ; mais presque tous étaient hors de service ^ Enfin le roi arriva à Turin , puis à Plaisance sur le Pô , et de là il se dirigea vers Canosse par Reggio ^
La nouvelle de son arrivée l'avait précédé en Italie , et y avait été reçue avec des sentiments divers. Les uns se rappelant les temps de son père, et ignorant les événements de l'Allemagne, étaient dans de vives alarmes; d'autres nourrissaient de brillantes espérances. Déjà, depuis longtemps, ce dernier parti, exaspéré contre le pape , désirait l'arrivée de Henri en Italie. Les laïques souhaitaient la fin des désordres, des émeutes, des brigandages qui depuis bien des années étaient à l'ordre du jour, et le rétabhssemcnt du droit de la justice qui avait disparu dans la lutte des partisans de l'empereur et de ceux du pape. Le clergé, presque entièrement opposé à Grégoire, surtout dans la Lombardie, avait un désir ardent de voir le pontife romain humilié et déposé; car plus Grégoire travaillait avec persévérance à l'accompUssement de son plan, plus aussi croissait la rage de ses adversaires^.
* Ibi viri nunc manibus et pedibus reptando , interdum quoque titubante per lubiicum gressu cadendo et longius volutando , vitandum aliquando cum gravi salutis suae periculo , ad campestria pervenerunt. Lamb. {Note du Trad.)
1 Lambert, ann. 1077.
2 Tschudy, p. 28.
^ Florentin., ann. 1077.
Ils se liâtèrent donc d'accourir cii foule * auprès du monarque dès qu'il fut arrivé en Lombardie , pour lui faire une réception honorable , car le bruit courait que Henri venait déposer le pape. Quand ils l'aperçurent, ils poussèrent des cris de joie, proférèrent contre Grégoire des injures, Le menaçant de se venger, sur lui, de l'anathème qui depuis si longtemps les tenait retranchés du corps de l'Eglise. Ce fut au milieu de toutes ces acclamations qu'ils conduisirent le prince à Canosse.
Le départ précipité de l'empereur avait produit en Allemagne le plus grand effroi. Les évêques excommuniés se trouvèrent tout à coup dans une situation bien fâcheuse. Abandonnés de Henri, pour lequel ils avaient encouru l'anathème , ils étaient à la discrétion du parti pontifical. Plusieurs, rentrant en eux-mêmes, résolurent de solliciter à Rome le pardon de leurs fautes. Ce fut alors qu'on vit Thierry, évêque de Verdun, naguère zélé partisan du prince, maintenant découragé et abattu, diriger ses pas vers l'Itahe ; mais le comte Adalbert de Calw, ainsi appelé du nom de son château ^ l'arrêta et lui prit ses bagages. Il le retint pendant longtemps dans une étroite captivité jusqu'à ce qu'il eût payé la rançon qu'il avait demandée, et qu'il lui eût juré de ne jamais tirer vengeance de son emprisonnement. Adalbert était dévoué à la cause de Grégoire, et dans la diète de Tribur, en présence de tout le monde, il s'était déclaré libre de tout engagement envers Henri. Robert, évêque de Bamberg, traversa la Bavière pour se rendre en Itahe ; mais les vassaux de Welf s'emparèrent de sa personne et le conduisirent devant leur seigneur. Welf renvoya à l'église de Bamberg tout ce que ce prélat portait avec lui,
* Lamb. :«Intra paucos dies infinitse multitudinis ad eum congregratus est exercitus. » Domnizo : « Turbaque multa. «
2 Dans le Wurtemberg , sur les bords du Nagold. La généalogie de ces comtes, remonte jusqu'en 790 (705) , où Aistolphe, fils du^ comte de Calw, devint pape , sous le nom de Léon III. On dit que Léon IX était un de ses parents du côté de sa mère. Gérard, évêque d'Eichstat, devenu pape sous le nom de Victor II, était l'oncle paternel d' Adalbert; celui-ci était aussi surnommé Azymbert. Il donna l'hospitalité à Léon IX , lorsqu'il se rendit à Mayence ; il possédait de grands domaines autour de l'abbaye de Hirsau , qui , au ix« siècle , avait été fondée par un de ses ancêtres. Comparez Chron. Hirsaug., 1. 1, p. 159 ; V Histoire de la Captivité de Thierry, p. 147, et Lambert, ann. 1077.
T. II. Il
118 VIE ET PONTiFICAT [1077]
les ornements pontificaux et autres objets du culte. Quant à Robert kii-même , il l'enferma dans un château fort et il le fit étroitement garder depuis Noël jusqu'à la Saint-Barthélémy , sans lui accorder pour sa nourriture autre chose que du pain bis et de l'eau. La santé du prélat souffrit beaucoup de ce régime ^ mais ni prières, ni présents , ne purent déterminer Welf à le mettre en liberté , tant qu'il ne lui eut pas donné des garanties suffisantes K D'autres personnes , soit laïques , soit ecclésiastiques, que le prince avait été obligé d'éloigner de sa cour et de sa société, et qui maintenant venaient chercher la paix près du saint-père , évitèrent les passages gardés par les seigneurs, et arrivèrent ainsi sans accident à Canosse. Ils se présentèrent devant le pape pieds nus , en habits de pénitents , s'humiliant devant lui , et le suppliant de leur pardonner. Le pontife répondit : »t Qu'il ne refusera pas cette consolation à ceux qui reconnaissent » leurs péchés et les pleurent; mais que cette désobéissance opiniâ- » tre et cette rouille invétérée ne pouvaient être consumées que par n le feu d'une longue pénitence; que s'ils se repentaient véritable- '> ment de leurs fautes , ils devaient patiemment attendre qu'on exa-
> mine quel est le remède le plus propre à guérir leurs plaies , afin î' qu'une indulgence trop facile ne fasse pas regarder comme légère ' la faute dont ils se sont rendus coupables par leur orgueil et leur
> résistance au saint-siége.» Comme les évêques se montraient disposés à tout faire pour obtenir la grâce de la réconciliation, Grégoire les fit mettre dans des cellules séparées où le soir on leur portait un peu de pain et de l'eau ^. Les laïques reçurent aussi une pénitence proportionnée à leur âge et à leur force. Au bout de quelques jours le pontife les fit venir devant lui , leur rappela le passé , leur prescrivit une meilleure conduite à l'avenir , et enfin leva l'excommunication , toutefois en leur recommandant de ne point communiquer avec Henri, avant que ce prince eût donné au saint-siége une juste satisfaction ; il leur permit seulement de s'entretenir avec lui pour
* Chron. Hirsaug., p. 247, et Lamb.
2 Si Grégoire traite durement les évêques, c'est qu'ils avaient étrangement oublié leurs devoirs. Il veut guérir leurs plaies , et quand on considère combien elles étaient profondes , on trouve le pontife plutôt trop indulgent que trop sévère. {Note du Trad.)
l'exhorter à revenir de ses égarements *. Après l'absolution , chacun s'en retourna dans son pays.
Cependant le roi s'approcha de Canosse , après avoir envoyé au pape, déjà avant son arrivée en Italie, divers messagers pour lui faire connaître le but de son voyage, et après avoir prié la comtesse Math ilde de venir le trouver. Dans la forteresse se trouvaient Azzo, margrave d'Esté * ; Hugues , abbé de Cluny, qui avait tenu Henri sur les fonts baptismaux ^ ; quelques autres princes d'Italie , et Adélaïde de Suze avec son fils Amédée , qui s'étaient rendus auprès de leur amie Mathilde ^ Accompagnée de ce cortège , la princesse Mathilde alla trouver le roi , dans l'intention de rétablir, s'il était possible , la bonne intelligence entre lui et le pontife , car l'harmonie des deux pouvoirs avait été l'objet constant de ses efforts K Le prince exposa sa demande en réconciliation, priant le pape de ne pas ajouter foi aux princes allemands, qui l'avaient accusé par envie et par esprit de sédition, et non sur des raisons légitimes. Grégoire répondit qu'il était contraire aux lois ecclésiastiques de juger un accusé dans l'absence de ses accusateurs ; que si le roi se confiait en son innocence , il ne devait point craindre de se présenter à Augsbourg , au jour désigné , où, après avoir entendu les raisons de part et d'autre, il jugerait avec une entière impartialité , selon les règles de la justice et celles de l'Église. « Henri , répliquèrent ses envoyés , ne redoute pas d'être
* Lambert et Sigon., ann. 1077.— Ce récit nous prouve bien clairement que l'intention de Grégoire n'était pas de perdre Henri ; mais qu'il voulait seulement ie faire rentrer en lui-même et le sauver. ( Note du Trad. )
* Chef de la maison de Brunswick et des Ouelphes.
2 Domnizo , Hildebert. Cenoman. in Fita S. Hugonis.
3 Domnizo parle avec complaisance de la brillante société qu'il vit alors réunie dans la forteresse , et il place dans la bouche de cette dernière les vers suivants qui sont toutefois bien peu poétiques :
Ex me fitque nova , dum fiunt talia , Roma. Urbs honor eece tuus, mecum rex , papa simul sit. Ac Itali proceres , nec non Galli proceresque Ultramontani, Romani, pontificali Stemmate fulgentes, adsunt plures sapientes.
^' Tousses contemporains lui rendent ce témoignage.
3' jugé ; il sait que le pape protégera la justice et l'innocence ; mais le 3) jour anniversaire de l'excommunication approche , et si elle n'est 5» point levée , le roi perdra , d'après les lois du pays , ses droits à la )> couronne *. Le prince demande humblement au saint-père de lever 3» l'interdit et de lui rendre la communion de l'Église. Il est prêt à » donner toute satisfaction qu'il plairait au pape ^ à se présenter en « tel lieu et à tel jour qu'il ordonnerait, à répondre à ses accusateurs, » et à s'en rapporter entièrement à la décision du chef de l'Église. »
Mais Grégoire demeura inflexible ; il voulait humilier ^ l'empereur, qui, par cette démarche , lui off^rait, contre toute attente, pour l'accomplissement de son plan , une occasion à laquelle il n'avait jamais songé. Le grand mérite de Grégoire était de comprendre son temps et de faire servir à des avantages séculaires l'incident du moment ^.
Pendant longtemps il résista aux prières et aux instances des intercesseurs ^ car il ne se fiait pas au roi , il regardait son humiliante démarche comme un caprice de la jeunesse dont l'efïet ne serait pas durable. Il savait comment Henri s'était conduit dans la guerre contre la Saxe, combien il avait promis , et combien peu il avait tenu ; il savait ce qu'il avait promis à ses légats et à lui-même dans ses lettres. En jetant un regard sur la vie de Henri, il ne trouvait rien qui ne
* Nous trouvons ici une preuve irrécusable de refîet de rexcommunication ; nous voyons clairement que , selon le droit public en usage alors, elle entraînait la déposition , lorsque celui qui Pavait encourue n'était pas réconcilié avec l'Église dans l'espace d'une année. C'est ce que l'historien Lambert nous dit expressément à cette occasion : « Ut si ante hanc diem excommunicatione non absolvatur, deinceps ,juxta palatinas leges , indignus regio honore habeatur « C'est pourquoi, du temps de Grégoire , toute la discussion se réduisait à savoir si le. roi pouvait être excommunié ou non. La difliculté résidait là. Bossuet (De/l de la déclar., 1. m, c. 4) nous dit que les évêques n'entendaient pas la question ; sans doute , ils ne l'entendaient pas dans le sens de Bossuet , mais ils l'entendaient fort bien dans le leur. {Note du Traduct.)
* Il voulait non humilier l'empereur, mais le corriger ; ou plutôt il voulait l 'humilier pour le corriger. {Note du Trad.)
2 « "OuTW /Jtsya t£ xprifxa. xat dxv/JLÔcaio-j , iT/]p y.a.i X^Y.'O ^eôvrws , oLpfiOi ôîîsa xarà T>;v è^xpxriç civaraaiv Tzpoç 6 zi av bp/Jir,cr) twi» ooid poiTzc^iôv èpycav. n Ce qui est Vraiment
grand , utile et étonnant , c'est qu'un homme , un génie , dispose dès l'origine les choses de manière à se trouver en harmonie avec le cours des événements humains. (/'o/r6.,ix,c. 22.)
fût empreint d'un caractùre inconstant et capricieux ; rarement il trouvait quelque chose qui fi\t l'effet d'une impression profonde et durable *. D'ailleurs , son plan exigeait l'abaissement d'un prince qui s'était constamment opposé à son pouvoir , et l'élévation du chef spirituel pour lequel, jusqu'à ce moment, la puissance temporelle avait montré du respect, mais aucune crainte. D'après les convictions de Grégoire , un prince qui ne recourait aux prières et aux promesses qu'à l'heure du danger et de la détresse, et qui, dans l'enivrement de la prospérité , osait suivre de coupables desseins et renverser de son trône antique le pontife de Rome, le représentant du Prince des apôtres , un tel prince devait apprendre que ce n'est pas le bonheur ou le malheur qui doit former l'esprit et le cœur de l'homme: mais que, pour soutenir avec dignité la bonne comme la mauvaise fortune , il fallait un caractère ferme et un esprit solide. L'empereur s'offrit à se soumettre à toute condition pour rentrer en grâce; le pape ne fit rien, sinon de profiter avec habileté de ses offres. Jamais, dans le cours des siècles , pareille chose ne s'était vue. Mais aussi jamais empereur ne s'était montré si faible et si rampant. Si la conduite de Grégoire mérite quelque blâme, celle de Henri en mérite au moins autant. Et quel est l'homme qui mérite notre mépris, si ce n'est celui qui s'humilie volontairement ou forcément à cause de ses crimes ?
C'est pourquoi le pape fit dire au roi que, s'il se repentait véritablement de ce qu'il avait fait \ il déposât entre ses mains la couronne et tous les insignes de la royauté , et déclarât , en signe de repentir et de sincère pénitence, qu'il se reconnaissait indigne du rang et du titre de roi. Ces conditions parurent trop dures aux envoyés ; ils prièrent le pontife d'adoucir sa sentence et de ne point briser entièment, par une excessive sévérité, le roseau déjà cassé ^. Bien des gens
* Voilà la véritable cause de la conduite de Grégoire envers Henri à Canosse. II connaissait Henri : voulant le corriger à jamais de ses défauts , il sentait qu'il fallait prendre toutes sortes de précautions. Grégoire est dur malgré lui , parce qu'il voulait enchaîner le jeune roi. Au reste, «i celui-ci subit une humiliation , ii n'est point à plaindre, lui qui avait tant de fois humilié les autres, sans égard pour leur naissance et leur rang. ( Note du Trad.)
* Facti : « Assurément la déposition du pape. « 2 C'est ainsi qu'ils considéraient l'empereur.
étaient étonnés de cette dureté de Grégoire , qu'ils n'étaient point habitués à voir en lui ; d'autres y trouvaient , non la sévérité d'un pontife, mais presque la cruauté d'un tyran; tous demandaient avec larmes miséricorde pour le pénitent K Enfin, après avoir longtemps résisté, le saint-père se laissa fléchir, comme malgré lui, et consentit à ce que Henri s'approchât, et réparât, par la pénitence et la soumission, l'affront qu'il avait fait au saint-siége. Le prince ne tarda pas à arriver. La forteresse avait une triple enceinte : on le conduisit dans la seconde ; toute sa suite resta en dehors delà première. Il avait déposé tous les insignes de la royauté , il n'avait plus rien qui annonçât son rang. Pendant tout le jour , Henri attendit, pieds nus, couvert d'un habit de pénitent, et jeûnant du matin au soir, la sentence du souverain pontife. Il attendit un second et un troisième jour ^. Pendant ce temps on n'avait cessé de négocier. Désespérant d'obtenir la réconciliation si désirée, l'empereur se rendit à la chapelle de Saint-Nicolas et supplia avec larmes l'abbé Hugues de se rendre caution pour lui près du pape. Mais Hugues s'y refusa, disant que c'était chose impossible. Mathilde appuya la prière du roi , le moine lui répliqua que personne ne pouvait le faire, »i ce n'était elle-même. Alors Henri tomba aux genoux de Mathilde pour la conjurer d'être sa médiatrice^. Elle le promit, et alla trouver Grégoire pour lui demander de mettre fin à la pé^nitence du roi. Il y consentit, mais à condition que le roi jurerait une constante fidélité au siège de Rome. Henri ne s'y refusa point, et le lendemain, 26 janvier, il parut devant le pape% nu-pieds et transi de froid. Grégoire, après plusieurs négociations de vive voix^,
* Paul Bernr., c. lxxxiv.
2 Lamb., ann. 1077, et Paul Bernr., c. lxxxiv.
5 Domnizo fait ainsi parler Henri :
« Tu nisi me multum juveris modo , non ego scutum Ulterius frangam , multavit me quia papa. Consobrina Valens fac me benedicere, vade ! »
^ Le récit de Domnizo , qui était présent à Canosse , serait bien plus authentique, s'il n'avait point altéré la vérité par ses vers. ^ Domnizo dit :
w In cruce se jactans papae , saepissime damans : Parce , béate Pater, pie , parce mihi , peto , plane ! Papa yidens flentera , miseratus ei, satisest, est. »
leva enfin l'anatlième sous les conditions suivantes : Que Henri se présentera à la diète des seigneurs allemands au jour et au lieu indiqués par le pape, pour répondre aux accusations portées contre lui ; que le pape sera juge ; que suivant le jugement Henri gardera sa couronne ' , ou y renoncera sans résistance , selon qu'il sera reconnu innocent ou coupable , et sans que jamais il pût , en aucun cas , tirer vengeance de son humiliation présente ; que jusqu'au jour oti sa cause sera jugée selon les lois , il ne portera aucune marque de la dignité royale et ne prendra aucune part au gouvernement de l'État ^ ; qu'il ne pourra exiger ni du trésor de la couronne , ni du trésor de l'empire , d'autres redevances que celles qui lui seront nécessaires pour son entretien et celui de sa maison ; que tous ceux qui lui ont prêté serment, en demeureront quittes devant Dieu et devant les hommes ; qu'il éloignera pour toujours de sa présence Robert, évêque de Bamberg , Ulrich de Cosheim et tous ceux dont les conseils lui ont été si funestes à lui et à son empire; que , s'il est reconnu innocent, et rétabU dans sa dignité , il sera toujours soumis et obéissant au pape et l'aidera de tout son pouvoir à corriger les abus contraires aux lois de l'Eglise^; enfin, que s'il manque à une seule de ces conditions , la présente absolution sera nulle et non avenue ; il sera traité comme convaincu des crimes qui lui sont imputés, et ne pourra plus prouver son innocence devant qui que ce soit et en quelque lieu que cela puisse être; et les princes de l'empire, dégagés de leur serment de fidéhté , auront la liberté d'élire , sans autre formalité , pour roi , celui qui leur conviendra le mieux \
* Lamb. : « Adejus sententiam retineret regnum. »
2 Une observation qui se présente souvent , et ici principalement , c'est que Lambert donne des preuves qu'il se servait , pour la composition de ses annales , des actes mêmes ou au moins de sources basées sur ces actes ; que dans beaucoup de cas , il prenait ses informations près de témoins oculaires des événements. Cette précision se montre surtout en cet endroit, où il dit tout à fait en style de chancellerie : « Nihil circa rerum publicarum admifUstrationem, juxta consuetudinem suo jure ageret nihil, quod ratum fore oporteat, decerneret. » Nous avons comparé du reste son récit avec celui de beaucoup d'autres écrivains , tels que Arnulphi Histor. MedioL, 1. l,c. viii ; Annal. Saxon., ann. 1077; Léo Ostiens., auctor Fitœ Anselmi, p. 476., etc.
5 Les investitures et la simonie.
^ Larab., ann. 1077. Si Henri songea dans la suite à accomplir de pareilles
Comme le jour anniversaire de son excommunication approchait , Henri s'empressa de souscrire à ces conditions * , et s'engagea même par serment à le^ remplir fidèlement *.
Le serment était conçu en ces termes :
» Moi, Henri, roi, je promets de me trouver au jour fixé par le '» seigneur pape Grégoire, à la réunion des archevêques, des évêques, » des ducs , des comtes , et des autres princes du royaume Teuto- » nique; selon le jugement qu'il prononcera, je donnerai satisfac- » tion des plaintes qu'ils font contre moi , ou je me réconcilierai avec '> eux, et avec ceux qui suivent leur parti. Si des obstacles réels em-
condiUons, il n'avait certes pas besoin des conseils de Benzo, son panégyriste : « Ne pigeât pugnis percutere, et lacrymas ab oculis deducere « (c. xx). Ce même Benzo songeait probablement à ces trois jours de froid , quand il rappelle au roi les actions d'Hercule, et lui recommande d'imiter la persévérance de ce héros (c. xviii).
* « Gratanter rex accepit conditiones et servaturum se orania quam sanctissimis poterat assertionibus promlttebat. Nec tamen promittenti temere fides habita est. « {Ibid.)
* On cite souvent ce serment. Foy. Hugo Flavin., Chron., p. 217 ; Coleti Coll. S. Cancil., t. XII, p. 389 j Sigou., de Regno Ital., p. 222; PaulBernr., c. lxxxiv; Tschudy,p. 28. En général il y a une grande divergence dans la manière de le rappeler 5 Tschudy s'écarte le plus des autres dans ces paroles : « Composita pace ex sententia Domiui nostri Gregori VII afïirrao, me pacta et fœdera conservaturum, curaturumque, ut quoquo voluerit, idem pontifex, sine ullo discrimine sui ipsius, et comitatus proficisci possit... Et liaec observaturum me jurejurando addico régis. «Voici le serment tel qu'il se trouve dans la collection de Gréoire : a Ego Heuricus rex de murmuratione et dissensione, quam uunchabent contra me archiepiscopiet episcopi, duces, comités cœterique principes regni Teutonicorura, etalii qui eos in eadem dissensionis causa sequuntur, infra terminum quem domiuus papa Gregorius constituerit aut justitiam secundura judicium ejus, aut concordiam secundum consilium ejus, faciam, nisi certum impedimentum mihi vel sibi obstiterit, quo ti'ansacto, ad peragendum idemparatus ero. Item si idem dominuspapa Gregorius ultra montes, seu ad altéras partes terrarum ire voluerit , securus erit ex mei parte , et eorum quos contingere potero, ab omni laesione vitoe et membrorum ejus, seu captione,tam ipse quam qui in ejus conductu et comitatu fuerint, seu qui ab illo mittuntur, vel ad eum de quibuscumque terrarum partibus venerint ineundo et ibi morando , seu inde redeundo, neque aliud aliquod impedimentum habebit ex raeo consensu , quod contra houorem suum sit : et si quis ei fecerit, cum bona fide secundum posse meum illum adjuvabo. Actum Canusise quintokalendasfebiuarii, indictione décima quinta. «(Cwia7.,tora. X, p. lOG; Baron., p. 49l.)(-Yo^e du Trad.)
[1077] DU PAPE GRÉGOIllE VII. ntj
n pèchent que lui ou moi nous nous trouvions au jour fixé à cette » réunion , je resterai sous les mêmes obligations pour la suite. Si le » seigneur pape Grégoire veut passer les monts ou visiter quelque » autre partie du royaume , il aura sécurité entière de ma part et de 3> la part de tous ceux qui m'obéissent, tant pour sa vie et pour ses !» membres que pour sa liberté , ainsi que pour la vie , les membres " et la liberté de ceux qui l'accompagnent et de ses légats , soit qu'ils " séjournent, soit qu'ils cheminent. De mon consentement on ne fera i> rien contre leur honneur, et s'ils étaient attaqués par quelqu'un , » je les soutiendrais de tout mon pouvoir... Tout ceci je l'observerai » d'une manière loyale et inviolable, et je l'atteste par mon serment. « Mais ce serment ne fut pas encore jugé suffisant au pape; il fallut que les intercesseurs de Henri se rendissent eux-mêmes garants de ses promesses. L'abbé de Cluny , d'après les règles de son ordre , ne pouvait faire un serment ; il fut tenu de donner sa parole. Mais Eppon, évêque de Ceitz, l'évêque de Yerceil, le margrave Azzo et d'autres princes confirmèrent par serment que le roi ferait ce qu'il avait promis *. Dès que ces serments eurent été prêtés, le pontife donna à l'empereur la bénédiction et la paix apostoliques, et célébra la messe. Après la consécration, il le fit approcher de Fautel avec tous les assistants , puis , tenant l'hostie consacrée à la main , il lui dit : « J'ai >» reçu depuis longtemps des lettres de vous et de ceux de votre parti, » où vous m'accusez d'avoir usurpé le saint-siége par simonie , et 3» d'avoir commis , tant avant mon épiscopat que depuis , des crimes n qui, selon les canons, me fermaient l'entrée aux ordres sacrés. » Quoique je puisse me justifier par le témoignage de ceux qui savent n comment j'ai vécu dès mon enfance , et qui ont été les auteurs de n ma promotion à la dignité épiscopale, toutefois , pour ôter toute )> ombre de scandale , je ne veux m'en rapporter qu'au seul jugement '» de Dieu et non à celui des hommes : je veux que le corps de notre » Seigneur Jésus-Christ que je vais prendre soit aujourd'hui une )> preuve de mon innocence. Je prie le Tout^Puissant de dissiper tout » soupçon si je suis innocent, et de me faire mourir subitement si je » suis coupable. »
* Arnulf., Paul Bernr.sont d'accord avec Lambert, de même que Sigonius , qui a copié ce dernier.
Il ajouta encore quelques autres paroles auxquelles le peuple répondit par des acclamations de joie. Se tournant ensuite vers le roi , il prit de nouveau la parole : « Faites , s'il vous plaît , mon fils , ce que 5> vous m'avez vu faire. Les princes allemands n'ont pas cessé un jour ^» de vous accuser devant moi d'un grand nombre de crimes pour ^> lesquels ils prétendent que vous devez être interdit pendant toute y> votre vie , non-seulement de toute fonction publique de la royauté , )» mais encore de la communion ecclésiastique et de tout commerce ■'» de la vie civile. Ils demandent instamment que vous soyez jugé , et ^» vous savez l'incertitude des jugements humains. Faites donc ce que 3> je vous conseille , et , si vous vous sentez innocent, délivrez l'Église » de ce scandale et vous-même de cet embarras : prenez cette autre » partie de l'hostie, afin que cette preuve de votre innocence ferme » la bouche à tous vos ennemis , et m'engage à être votre défenseur :► le plus ardent pour vous réconcilier avec les seigneurs et finir à î> jamais la guerre civile. » Cette allocution surprit le roi : son embarras fut extrême. S'étant retiré à part avec ses confidents , il délibéra , en tremblant, sur ce qu'il devait faire pour éviter une épreuve si terrible. Enfin , ayant un peu repris ses esprits , il dit au pape que les seigneurs restés fidèles étaient pour la plupart absents, aussi bien que ses accusateurs , et qu'ils n'ajouteraient pas grande foi à ce qu'il aurait fait, sans eux, pour sa justification. C'est pourquoi il demande que cette épreuve soit remise au jour de la diète générale. Le pape y consentit *.
Quand le pape eut achevé la messe, il invita l'empereur à dîner ^, le traita avec beaucoup d'égards, et après l'avoir soigneusement instruit de tout ce qu'il devait faire, il le renvoya en paix aux siens qui étaient demeurés en dehors des murs du château. Grégoire avait préalablement envoyé vers eux l'évêque de Ceitz pour lever l'interdit de ceux qui avaient continué d'avoir des rapports avec le monarque dui'ant son excommunication. Quand le légat se fut présenté à la troupe qui
1 Lambert dit du roi : « Inopinala re attonitus , œstuare , tergiversari , consilia cura suis familiaribus , segregatus a multitudine , conferre , et quid facto opus esset, consulere. » Lambert dit, comme Domnizo, que le pape lui offrit la sainte communion.
2 Lambert, Domnizo.
avait accompagné Henri, et lui eut exposé l'objet de sa mission, il se manifesta parmi les assistants une réprobation générale. Ils poussèrent des cris injurieux, et accueillirent le légat par des rires et des sarcasmes. <' Un pareil anathème, disaient-ils, est nul à nos yeux, puis- )> qu'il a été prononcé par un pape que les évêques d'Italie ont depuis » longtemps anathématisé à juste titre; par un homme qui s'est » emparé du siég« apostolique par l'hérésie simoniaque, qui l'a désho- )» noré par des meurtres , des adultères et d'autres crimes capitaux. » La conduite du roi a été fort inconvenante ; il a déshonoré à jamais » son nom en soumettant sa puissance royale à un hérétique , à un )) homme sans honneur, et en le reconnaissant comme défenseur du » droit, comme vengeur de la discipline ecclésiastique. Par une sem- » blable atteinte portée à la foî catholique, il a compromis la dignité » de l'Église et l'honneur de l'État. Quant à nous, nous avons cher- 5) ché à nous venger du pape par tous les moyens possibles , tandis 3) que Henri, dans un moment de trouble, n'a songé qu'à lui-même et » a courtisé la faveur d'un ennemi public K»
Bientôt l'irritation des grands se communiqua au peuple; le tumulte devint général, et du sein de la foule on entendit sortir le cri : qu'il fallait déposer l'empereur qui s'était montré indigne de porter le sceptre, placer sur le trône son fils qui, quoiqu'en bas âge, marchera sur Rome et élira un autre pape , lequel annulera tous les actes de ce prêtre apostat.
Quand ces nouvelles parvinrent au roi dans la forteresse, il se hâta de renvoyer les princes pour apaiser la fureur de la foule, en excusant sa conduite et en donnant l'assurance que dans tout cela il n'avait eu en vue que le bien de l'État; qu'une fois échappé à sa cruelle position, il se vengerait de ses ennemis personnels et des leurs ^. Dès que le tumulte fut apaisé, les princes, fort mécontents, se séparèrent à Canosse, et se retirèrent chez eux sans prendre congé du monarque * ; les autres l'accueiUirent, à sa sortie du château, mais non avec
* Lambert , ann. 1077.
2 Lambert.
* « Aecusabantquod tam diu expectatus tam anxie desidoratus periclitantisitaliae calaraitatibus nihil postremo spei, nihil praesidii attulisset. ï' Lambert ^ p. 224. { Note du Trad. )
les mêmes marques de soumission et de respect qu'auparavant. Ils lui témoignèrent ouvertement leur mépris pour sa légèreté et leur indignation de ce qu'il avait trompé leur attente, et de ce qu'il n'avait apporté aucun remède aux nombreuses calamités qui affligeaient l'Italie.