CHAPITRE X
Mauvaise foi de Henri.— Intrigues des évêques lombards. —Tentative pour s'emparer de la personne de Grégoire.— Henri rompt de nouveau avec le pontife. — Donation de Mathilde au saint -siège. — Événements de la Dalmatie et de la Pologne.— Anarchie de l'Allemagne. — Diète de Forcheim. — Rodolphe de Souabe élu empereur.— Il est sacré à Mayence. — Émeute des habitants de cette ville et du clergé simoniaque. — Retour de Henri en Allemagne. — Esprits divisés entre les deux souverains.— Commencement des hostilités. — Dévastation de la Souabe,. — Armement de la Saxe. — Ambassade des deux rivaux près de Grégoire. — Hésitation de ce dernier. — Henri fait occuper le passage des Alpes, et dévaste la Bavière. — Rodolphe provoque son adversaire aux bords du Necker. — Trêve. — Perfidie de Henri qui est excommunié pour la seconde fois. — Concile de Rome. — Anarchie de l'Italie. — Armements des deux rois. — Henri persiste à donner l'investiture. — Bataille de Melrichstadt. — Lettre de Grégoire aux fidèles de l'Allemagne. — Affaires de France. — Nouveau concile à Rome. — Spoliation du mont Cassin. — Continuation de la lutte en Allemagne. — Lettre des Saxons à Grégoire. — Nouveaux armements de Henri qui envahit la Saxe. — Bataille de Fladenheira. — Démêlés de Grégoire avec l'Angleterre. — Concile de Rome. — Déposition de Henri. — Le conciliabule de Prixen où l'on dépose Grégoire. — Nomination de l'antipape Guibert.— Bataille de l'Elster et mort de Rodolphe.
En quittant Canosse , Henri traversa l'Italie et vint à Reggio K II trouva partout sur son passage le plus vif mécontentement et la plus profonde indignation contre lui 5 il avait beau envoyer les grands de
* Domnizo , Lambert , Fiorentini, Chron. Hirsaug.j ann. 1076 : « Omnes ira et îndignatione permoti , fremere in eum dentibus cœperunt. »
T. iT. 12
sa suite pour arrêter l'effervescence populaire, il n'en fut pas moins exposé à de grandes humiliations. Bien des villes refusèrent de lui ouvrir leurs portes ; nulle part on n'alla au-devant de lui , nulle part on ne fit entendre ces joyeuses acclamations qui saluaient les rois ses prédécesseurs. Il était obligé de camper hors des villes, obtenant à peine des habitants ce qui était strictement nécessaire à son entretien et à celui de sa suite K
En comparant les jours où il sortit victorieux de la Saxe , à ceux où il recevait des marques de mépris pour s'être lâchement humilié devant un prêtre , il se repentit amèrement de sa démarche et chercha un prétexte pour rompre de nouveau avec le pape. Cette disposition de l'empereur nous autorise à croire que , pendant qu'il était encore en Itahe , il lui envoya des députés , pour demander la permission de se faire couronner, comme ses prédécesseurs, à Monza ^, paries évêques de Pavie et de Milan ^ Mais le pontife, voyant déjà jusqu'à quel point il avait corrigé son cher fils , se refusa à cette demande. Cependant les évéques lombards s'étaient réunis à Reggio, pour recevoir le roi; car leur premier intérêt était d'opposer à la toute -puissance du pape un pouvoir capable de la contre -balancer ; puisque, dans le cas où l'empereur viendrait à succomber, ils savaient trop bien que leurs dignités ecclésiastiques seraient à jamais perdues pour eux*.
Ils firent donc tous leurs efforts pour indisposer le peuple contre lui , en rendant méprisable à ses yeux la conduite de Henri , et en exposant le tort qu'elle causait à l'État : aussi le monarque , voyant ces dispositions du peuple à son égard , n'eut pas grand besoin d'être excité par les prélats de la Lombardie , à la tête desquels se trouvait Guibert de Ravenne. D'aiUeurs , il pouvait bien craindre que ces dissensions n'entraînassent encore pour lui la perte de l'Itahe , puisque tous les esprits étaient indisposés contre lui. Plus d'un chagrin cuisant, plus d'une pensée cruelle assiégeait son esprit; lafatahté semblait le poursuivre. Il résolut donc de rompre avec le pape, si la ruse
* Lambert, ann. 1077, Chron. Hîrsaug.
2 Moytin , d'après Paul Bernr. ; souvent aussi Modoetia. 5 Paul Bernr., c. lxxxvi, lui prête l'intention : a Ut cum communione etiam regnum a romano pontifice videretur récépissé. »
* Domnigo : v- Valde metuentes hanc fore pacera. «
devenait inutile. Il forma le projet de s'emparer de sa personne et de faire élire un auU'e pape à sa place *. Six jours après son départ de Canosse , il se rendit de Rcosio ^ Bibianello , ville appartenant à Mathilde , et éloignée seulement de quelques milles de Canosse , et fit dire au saint-père qu'il désirait beaucoup s'entretenir encore une fois avec lui. Sans se douter de rien, Grégoire se mit en route, accompagné de Mathilde. Le roi lui proposa de convoquer une nouvelle assemblée au delà du Pô , afin de calmer l'effervescence du peuple. Grégoire y' consentit. Le jour fut fixé , et Henri se rendit le premier de l'autre côté du fleuve , pour s'entendre avec ceux qui devaient arrêter le pontife. Grégoire et Mathilde avaient suivi le prince sur la rive opposée , quand la comtesse commença à soupçonner quelque embûche. Aussitôt qu'elle en eut acquis la certitude, elle s'éloigna rapidement avec le pape et sa suite , en prenant des chemins détournés à travers les montagnes ^ Cet incident empêcha Grégoire de se rendre à la diète des princes , à Augsbourg.
Cet acte d'hostilité ouverte contre le pape ramena et rattacha fortement à la cause de l'empereur les seigneurs et les évêques itaUens. Le roi rappela auprès de lui ceux que les ordres du saint -père l'avaient forcé d'éloigner, tels que Liémar de Brème, Bennon d'Osnabruc, Burchard de Lausanne, Eppon de Ceitz, et, parmi les laïques, Ulrich de Cosheim , Eberard , Berthold , avec la plupart de ceux qu'il avait congédiés à Oppenheim. Ce fut avec eux qu'il régla ses affaires et celles de l'empire, et plus d'une fois, dans leurs réunions, on entendait de violentes déclamations contre Grégoire ^ Henri les exhorta à le soutenir dans l'éclatante vengeance qu'il voulait tirer des injures qu'il avait reçues du pape. A peine ses intentions furent-elles connues que , de toutes parts , les Itahens vinrent augmenter son armée , lui promettant toute espèce de secours et lui jurant obéissance et fidélité. Plusieurs contribuèrent richement à l'entretien de son armée. Henri lui-même se sentait animé d'une nouvelle ardeur , et bien souvent il maudissait les heures malheureuses passées à Canosse ^
* La conduite de son père pouvait bien lui faire paraître la chose comme facile. 2 Domnizo et d'après lui Fiorentini rappellent cette circonstance. ^ Chron. Hirsaug., ann. 1076.
^ Lamb.,ann. 1077.
Ce prince songeait aussi à punir ses ennemis en Allemagne , sans prévoir les moments cruels qui se préparaient pour lui. Immédiatement après la réconciliation de l'empereur avec l'Église , le pape envoya aux grands de l'Allemagne une copie du serment prêté par Henri , avec une lettre dans laquelle il faisait connaître les motifs qui l'avaient porté à lever l'excommunication et la manière dont la chose s'était passée. Il commença d'abord par leur faire part des embarras qu'il avait éprouvés pour son voyage, lorsque, en arrivant en Lombardie , il apprit que les ducs ne pouvaient pas lui fournir l'escorte nécessaire pour parvenir jusqu'à eux. Ayant alors reçu la nouvelle de l'arrivée du roi en Italie , il se retira à Canosse, pour mieux juger de ses desseins. Le roi lui envoya des messagers, pour lui promettre toute obéissance et pour lui demander son absolution. Ici Grégoire décrit l'état de pénitence où Henri s'est mis , et les instances qu'il a réitérées pour obtenir la levée de l'excommunication ; il n'oublia pas l'intercession des assistants. On l'accusa même, dit -il, de cruauté tyrannique. Il se laissa enfin fléchir par les prières et par les larmes de ses intercesseurs, et lui ouvrit le sein de l'Église. Mais sa résolution n'était pas moins de se rendre en Allemagne , avec la première occasion favorable , pour travailler plus efficacement à là paix de l'Église et à la tranquillité de l'empire , et puis il termine en disant : « Nous ^> voulons que vous sachiez positivement que toute cette affaire n'est 1' que suspendue , et qu'elle ne se terminera que par notre arrivée au ^> milieu de vous , et par votre consentement unanime , qui est très- 5> nécessaire. C'est pourquoi persistez dans la foi et dans l'amour de >' la justice , puisque vous savez que nous sommes seulement liés enî> vers Henri par la promesse de le juger avec justice ou avec misé- '> ricorde '. »
* Hoc enira delectionera vestram indubitanter scire volumus , quoniam sicut in descriptis securitatibus cognoscere potestis , ita adhuc totius negotii causa suspensa est , ut et adventus noster et consiliorura vestrorum unanimitas permaxime necessaria esse videantur. Quapropter in ea fide quam cœpistis , et amore justitiae omnes permanere studete : scientes nos non aliter régi oblatosesse , nisiquod puro sermone (sicut mihi mos est) in his eum de nobis sperare dixerimus , in quibus eum ad salutem et honorem suum, aut cum justitia, autcum misericordia , sine nostrœ et illius animae periculo adjuvare possimus. {Epist., iv, 12.) Cette lettre confirme tout ce que rapportent les autres historiens.— D'après ce que nous avons
Quand Grégoire fut de retour à Canosse, Mathilde , qui redoutait le courroux de Henri , fit don au saint-siége de la Ligurie et de la Toscane ; « car le but constant de toute sa vie était l'élévation du '» saint-siége; et tant qu'elle vécut, tous ses efforts furent dirigés » vers ce point unique *. » Le pape resta jusque vers le milieu de l'été dans la haute Italie, et presque toujours dans les domaines de Mathilde.
Mais pendant qu'il cherchait à précipiter un roi du trône , il travaillait à y élever d'autres souverains, afin de prouver par là que celui auquel il était donné d'arracher et de détruire , avait aussi le pouvoir de planter et d'édifier 2. Depuis l'an 1067, la Dalmatie était sous la protection de l'empire grec. Sous le gouvernement de Démétrius Zwonimir, ce pays, de même que la Croatie, fut souvent ravagé par
dit précédemment , nous laissons à juger au lecteur les déclamations de l'auteur de la Vie de Grégoire Fil, au sujet de cette lettre. Il suffit de les exposer pour les réfuter. « Telle est donc , dit-il , la position de l'empire et du saint-siége. Le pape , » en appuyant des droits imaginaires , tantôt sur des citations équivoques , tantôt » sur des anathèmes respectés au loin, est parvenu à les faire adopter comme la » base du droit public de toutes les nations. Un souverain excommunié est un sou- » verain détrôné. Le pape , qui dispose des foudres de l'anathème , juge ceux qu'il « en a frappés. Il avait proclamé cette omnipotence du siège apostolique : le plus » puissant monarque de la chrétienté vient de la reconnaître et de la subir. » {Note du Trad,)
* Sisraondi , Hist. des Répuhl. ital., t. I , p. 256. Presque dans tous les temps , la maison de Canosse se montra fidèle et soumise au saint-siége ; ainsi Domnizo dit :
Clavigeri Pétri normam sancti quoque cleri
Semper amaverunt , coluerunt et timuerunt ;
Ex propriis rébus sanctis lii multa dederunt.
Cette donation est appuyée sur des témoignages si authentiques , qu'on ne saurait la révoquer en doute ; Domnizo en parle, et même d'une manière très-précise, et Fiorentini lui donne une place importante dans son histoire, d'après le continuateur de Léo Ostiens., quoique leurs dates ne s'accordent pas. Mais comme le compilateur parle aussi de la pénitence de Henri à Canosse , il est clair qu'au lieu de placer la donation en 1079 , il faut la mettre en 1077, ainsi que l'a fait Baronius.
2 Jérém., i, 10. « Ecce constitui te hodie super gentes et super régna, ut evellas, et destruas , et disperdas , et dissipes , et œdifices , et plantes. » Ce passage est souvent rappelé aux peuples par le siège de Rome, et se trouve fréquemment dans les lettres de Grégoire.
les Normands. Le siège apostolique y envoya, comme légats, Gébizon, abbé de Saint-Boniface et de Saint- Alexis , et Folcuin, évêque de Forisempronium. Un synode fut tenu à Salone , où les légats présentèrent au duc un étendard, un glaive, un sceptre et une couronne, en lui conférant le titre de roi de la part du saint-siège. Pour reconnaître une pareille faveur, Zwonimir promit de se conformer en tout à la volonté et aux ordres du pape ; de protéger les biens de l'Église ; de veiller à ce que les èvêques , les prêtres et les diacres menassent une vie chaste et exemplaire; de protéger les veuves et les orphelins; d'empêcher le trafic des esclaves, et enfin de payer le jour de Pâques à saint Pierre un tribut annuel de deux cents florins , tribut auquel seraient également soumis ses descendants. En outre, Zwonimir céda au siège apostolique le monastère de Yrana avec toutes ses dépendances , et lui fit présent d'une châsse renfermant les reliques de saint Grégoire , de deux couronnes d'or enrichies de pierreries et d'autres offrandes précieuses. Il prêta en même temps serment de fidélité à Grégoire et à tous ses successeurs *.
Depuis longtemps la Pologne était livrée à de continuels désordres, et le roi Casimir I" ne réussit à recouvrer quelques domaines importants , comme la Silésie , qu'en s'attachant sincèrement au roi d'Allemagne ^ Son fils aîné, Boleslas II, surnommé le Hardi, avait combattu avec bonheur contre les Russes, les Hongrois et les Bohémiens. Déjà depuis grand nombre d'années son pays était tributaire du royaume Teutonique. Boleslas , ayant reçu l'ordre de fournir du secours contre la Saxe, pensa que l'occasion était favorable de secouer le joug. La confusion dans laquelle se trouvaient les affaires de l'État lui parut rendre la chose d'autant plus facile , qu'il pouvait se promettre l'appui du pape contre l'empereur ^ H prit donc la couronne royale avec l'autorisation du souverain pontife, et les évêques procé-
* L'acte se trouve dans les archives de Latran , et dans Baronius , ann. 1076.
2 Comparez Cosmas, Prag., p. 2029.
^ Krause , dans son Histoire des principaux événements relatifs à l'Europe moderne , t. IV, p. 87, fait observer qu'il est incertain si Boleslas a pris la couronne d'après la secrète instigation de Grégoire , ou bien avec le consentement exprès du monarque allemand. En consultant Lambert , ann. 1077, on croirait la première hypothèse phis vraisemblable.
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dèrent à son sacre. Cet événement excita un grand mécontentement en Allemagne. Mais à peine Boleslas eut-il occupé le trône pendant deux ans , qu'il fut frappé d'anathème par le saint-siége. Stanislas , évéque de Cracovie, homme droit et franc, ne cessait de reprocher au roi sa vie licencieuse. Fatigué de ses remontrances, Boleslas, aidé de ses satellites, le tua au pied des autels, et fit maltraiter son cadavre de la manière la plus barbare. La nouvelle de ce tragique événement causa au pape et aux évéques assemblés une profonde douleur. Pour empêcher le retour de semblables cruautés , il crut nécessaire de sévir avec vigueur. Il ôta donc à Boleslas et à son empire la dignité royale , délia les princes , les barons , les vassaux et tous les sujets du serment de fidélité , et leur défendit de lui obéir. Il rendit incapables de posséder un bénéfice ou une dignité ecclésiastique les enfants des guerriers qui avaient aidé le monarque dans son meurtre sacrilège, en étendant cette incapacité jusqu'à la quatrième génération. Pierre , l'archevêque de Gnèsne , reçut l'ordre de mettre toute la province en interdit *. Boleslas s'était enfui avec son fils auprès de Ladislas , roi de Hongrie , qui le reçut avec bonté. Mais le châtiment de l'Église le poursuivit encore dans cet asile ; car Grégoire ordonna au monarque hongrois de renvoyer sur-le-champ le fugitif criminel , qui mourut en 1081 ^.
Ainsi on semblait déjà avoir adopté pour maxime que le pape <t avait » le pouvoir de déposer les rois , et que la puissance royale venait » de Dieu seul par l'entremise du siège de saint Pierre. '> Les souverains eux-mêmes s'étaient soumis à ces principes *.
DeCanosse, Grégoire se rendit d'abord à Carpineta, d'où il adressa plusieurs lettres aux églises de Dol et de Chartres sur lès élections des évéques de ces deux sièges ; il écrivit encore d'autres lettres pour
* Longini , Polonica historia. On n'en trouve aucune trace dans les lettres de Grégoire.
2 Baron.,^?iwa^., 1079. Géogrrap/ize de Guthrie et Gray,14evoI., l»^epart.,p. 105.
* On voit que M. Voigt aperçoit aussi le pouvoir des papes au moyen âge. Boleslas déposé sans aucune réclamation , l'ordre donné au roi de Hongrie de ne pas le conserver chez lui, en sont des preuves irrécusables. En présence de semblables témoignages , que deviennent toutes les déclamations de nos écrivains modernes? Il faut y passer l'éponge sans entrer en discussion. {Note du Traduct.)
combattre la simonie et pour apaiser des différends*. Vers ce temps, il s'adressa au roi Guillaume relativement à une affaire litigieuse de l'évêque de Dol, et dans cette lettre on remarque la modération et le respect qu'inspirait à Grégoire le caractère ferme et décidé du monarque anglais. Cette dernière lettre est datée de Bibianello, où le pape s'était également occupé des affaires de l'Église *. De là il passa à Ficarolo sur le Pô, d'où il écrivit à Hugues, évêque de Die en Dauphiné , une lettre qui montre combien il avait à cœur la publication de ses canons contre la simonie. En effet , Gérard de Cambrai était venu le trouver pour lui représenter qu'il avait obtenu son évêché de Henri par simonie , mais ignorant les décrets pontificaux et l'excommunication contre son souverain. En conséquence, le prélat se démit de son évéché entre les mains du pape. Néanmoins, comme les intentions de cet homme paraissaient droites , Grégoire ordonna à Hugues de Die ** de faire rétablir dans un synode l'innocence de Gérard , et de le réintégrer ensuite dans ses fonctions épiscopales : mais de veiller désormais avec le plus grand soin sur l'hérésie simoniaque , et de pubher partout les règlements du saint-siége ^. Après un court séjour à Ficarolo , Grégoire reprit le chemin de Carpineta vers la fin de mai.
Pendant qu'il voyageait tranquillement en Italie , l'Allemagne était devenue un théâtre de tumulte et de désordres. La discorde agitait les esprits plus fortement que jamais , et bannissait le bonheur et la paix du palais des princes comme de la cabane du pauvre. Le pape avait été empêché de se rendre à la diète d'Augsbourg ^ , et Henri
» Epist,, IV, 13-16.
* £'/wsf,^ IV, 18-21. Ces nombreuses lettres nous donnent une preuve de l'activité prodigieuse et du zèle infatigable de Grégoire ; ses regards sont partout où il y a un abus à corriger ; tout ce qu'il a d'intelligence et de force, il le consacre au bien de l'Église. {Note du Trad. )
** Grégoire trouva dans Hugues , évêque de Die et légat en France , un autre lui - même. Rien ne justifie mieux la conduite de Grégoire , que cet évêque qui , pénétré de la nécessité d'une réforme générale dans l'Église, alla souvent plus loin que son maître, et eut lieu quelquefois de reprocher à celui-ci une trop grande indulgence. ( Note du Trad. )
2 Epist., IV, 22.
3 Auctor Vitœ Henr., p. 382.
n'avait rempli aucun de ses envasements. En Italie, on le voyait entouré de nouveaux partisans , dont le nombre s'accroissait de jour en Jour; ses desseins étaient suffisamment connus des princes, le roi paraissait n'attendre que le moment favorable pour les mettre à exécution. La plupart des conditions auxquelles il avait obtenu sa grâce à Tribur, étaient restées sans accomplissement, plusieurs avaient été foulées aux pieds. Les princes résolurent donc de mettre un terme aux intrigues de Henri. Déjà, au milieu de l'hiver de 1076, Rodolphe avait convoqué à Ulm une assemblée, où l'on devait délibérer sur les mesures à prendre ; mais la rigueur du froid avait retenu un grand nombre de seigneurs chez eux * . Une diète générale fut donc annoncée pour le mois de mai 1077 à Forcheim , où l'on devait discuter toutes les questions relatives au bien de l'Église et de l'État: l'absence du roi rendait ces déhbérations plus faciles.
Les seigneurs allemands députèrent , vers le pape , le comte Mangold , pour l'informer de leur nouvelle résolution et pour le prier de rehausser, par sa présence, l'éclat de la diète de Forcheim, et de les aider, à l'exemple d'un pilote intrépide, sage et modéré, à conduire le vaisseau de l'État au milieu des tempêtes dont il est continuellement assailli. Déjà le pontife avait envoyé des légats aux princes pour leur demander de remettre la décision de cette grande affaire au moment de son arrivée , si la chose pouvait se faire sans danger. Le comte Mangold de Véringen parut devant Grégoire le lendemain du jour où ce dernier avait fait partir ses légats. Avant son départ pour Rome , il avait reçu de Rodolphe , et cela avec le consentement des autres princes , la mission ^e se rendre près de l'empereur, pour l'engager à se préparer un accueil favorable à la diète, par l'intermédiaire du pape ou de l'impératrice. Mangold fit donc connaître à Grégoire la résolution des princes du royaume Teutonique, relativement au choix d'un nouveau roi. Le pape envoya comme légat en Allemagne Grégoire, cardinal évêque, pour les supplier d'attendre son arrivée, avant de rien entreprendre; car il se proposait de demander de nouveau un sauf- conduit au roi, qui se trouvait encore en Lombardie. Si le roi s'y refusait, le légat devait revenir sur ses pas. Pendant que le pape s'entretenait delà sorte, il aperçut tout à coup trois doigts de
ï Paul Bernr., c. lxxxviii.
sa main droite teints de sang qui lui coulait du nez. Il voulut les essuyer ; comme il n'y réussit pas complètement , tous les assistants , parmi lesquels se trouvaient Mangold et le prêtre Erkinbert, regardèrent cet incident comme le pronostic de grands événements. Le pontife était d'avis que le roi comparût en personne à la diète. Quoique depuis longtemps il fût averti, par la rumeur publique, des dispositions hostiles du monarque , il lui fit rappeler néanmoins la promesse qu'il avait faite de se présenter à la diète de Forcheim, pour se justifier des accusations portées contre lui , ajoutant que lui-même y paraîtrait comme juge. Le cardinal Grégoire, accompagné du comte Mangold , fut chargé de porter ce message à Henri ; mais l'empereur répondit au légat qu'il était en ce moment trop sérieusement occupé en Italie , et qu'il lui était impossible de prendre sur lui d'irriter, par un départ aussi prompt, les Italiens qui l'avaient attendu depuis si longtemps ; que d'ailleurs le terme était trop rapproché et que, malgré toute sa diligence , il ne pourrait arriver à Forcheim à l'époque fixée. Mangold s'acquitta envers Henri du message de Rodolphe. L'empereur ne voulut pas promettre un sauf- conduit au pontife. Le légat revint auprès de Grégoire, qui n'eut aucune peine à comprendre toutes les intentions du monarque. Le comte Mangold se hâta de repasser les monts et rejoignit encore les légats qui étaient partis la veille du jour de son arrivée près du souverain pontife ; c'étaient Bernard, cardinal diacre de l'ÉgUse romaine, et Bernard, abbé de Saint- Victor de Marseille, homme éloquent, instruit et vertueux qui était appelé le père de près de six cents moines qu'il gouvernait. Avec eux allait un savant homme , nommé Chrétien (Guimond), qui avait composé un ouvrage remarquable contre Berenger, et qui devint plus tard évêque d'Averse K
* C'est ce qui résulte de la comparaison deLamb.etdePaulBernr.,c. lxxxix-xc. La Chron. de Hirsaug., ann. 1076, prétend que ces derniers légats se sont rendus près du roi *.
* Guimond était une lumière de son siècle ; il était moine de la Croix -de- Saint- Leufroi dans le diocèse d'Évreux , et disciple de Lanfranc. Le roi Guillaume le fit passer en Angleterre , et voulut lui donner un évêché qu'il refusa , et revint dans son monastère; mais plus tard le pape Urbain II le nomma archevêque d'Averse en Italie. [Note du Trad.)
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A Forcheim se trouvaient réunis l'archevêque de Mayence , les évêques de Wurzbourg , de Metz et une foule d'autres , les ducs Rodolphe, Berthold et Welf, et un nombre considérable de margraves, de comtes et de grands du royaume. Bientôt Mangold se présenta devant l'assemblée avec les légats du pape. Après avoir remis et lu à l'assemblée les lettres dont ils étaient porteurs, ils exposèrent combien peu les promesses du roi avaient servi au bien de l'État et de l'Éghse; que le pape avait fait tous ses efforts pour se rendre à la diète et agir de concert avec eux; mais que Henri avait fermé tous les passages, en sorte qu'il ne pouvait ni se rendre en Allemagne, ni même retourner à Rome ; que toutefois il était décidé à venir, et qu'il les priait de différer, jusqu'à son arrivée, l'élection d'un nouveau roi K
Dès que les légats eurent cessé de parler, tous les assistants se levèrent, pour saluer avec respect les envoyés du saint -siège. Chacun exposa alors les maux et les dangers qu'on avait déjà soufferts sous Henri , tous ceux dont ils étaient menacés encore , puisqu'il cherchait à les surprendre pendant la paix , qu'il était infidèle à ses serments et ne laissait aucun espoir de changement. Le jour entier se passa à entendre ces plaintes et ces récriminations , de sorte que les légats exprimèrent leur étonnement de ce que le royaume des Francs fût resté si longtemps sous le gouvernement d'un jeune insensé; ils ajoutèrent qu'à l'arrivée du pape on verrait, d'après ses conseils, c€ qui conviendrait le mieux à l'avantage et à l'honneur de tous, ainsi qu'à la paix de l'Église. Ce fut ainsi qu'on finit la première journée ^.
Le lendemain les princes et les seigneurs se rendirent chez les légats. Ils avaient réfléchi sur le danger de différer l'élection du nouveau souverain, et en conséquence ils déclarèrent aux légats qu'il fallait procéder immédiatement, et d'un accord unanime, à l'élection d'un nouveau roi. Les légats, fidèles à leurs instructions, répliquèrent que, suivant leur opinion , il valait mieux attendre l'arrivée du saintpère ; que cependant le bien de l'État ne reposait pas sur leur conseil,
* La lettre dont les légats étaient porteurs est probablement celle que cite Hugues de Flavigny, dans la Chronique de Verdun, p. 217.
2 Paul Bernr., c. xciii. Lambert finit ici, ann. 1077. C'est bien à regret que nous quittons un guide qui nous a si merveilleusement servi pendant l'espace de trentehuit ans , c'est - à - dire , de 1039 à 1077.
mais sur la sagesse des princes qui pouvaient mieux juger de l'intérêt de l'État. Les princes, incertains de l'arrivée du pape, se rendirent, d'après la permission des légats \ dans le palais de l'archevêque de Mayence, et se mirent en devoir de traiter l'affaire avec une scrupuleuse attention. Tous demeurèrent d'accord que le pape ne pouvait exiger d'eux qu'ils attendissent son arrivée; qu'étant d'ailleurs un peuple libre, ils avaient une volonté libre et par conséquent le droit d'élire un chef ^^ que si l'empire venait à périr, on ne s'en prendrait qu'à eux seuls ; qu'ils n'étaient plus assujettis à l'obéissance du roi ; qu'ils étaient au contraire menacés de l'anathème s'ils lui obéissaient ; et que le pape lui avait interdit l'exercice de la royauté, au nom du Dieu tout-puissant et de saint Pierre'.
Bientôt les différents ordres se divisèrent pour délibérer séparément. Parmi les princes, il y en avait plus d'un qui songeait autant à ses intérêts privés qu'à ceux de l'État. Plusieurs demandaient que le nouveau souverain réparât tous les torts que Henri leur avait faits ; Otton de Nordheim ne voulait reconnaître pour seigneur et pour roi, que celui qui lui rendrait la dignité dont il avait été dépouillé. Ces vues d'intérêts particuliers déplurent aux légats. «^ Ils disaient qu'un roi '» n'était pas roi pour quelques individus, mais pour tous; qu'il devait » protéger les droits de chacun; que chaque individu trouvait son ') intérêt propre dans l'intérêt commun ; que si chacun faisait atten- > tion à son intérêt particulier, leur choix ne serait plus libre ni » impartial, mais entaché de simonie. » Ils représentèrent la nécessité d'établir des principes généraux d'après lesquels l'élection devait se faire ; savoir : « l*' Que les évêchés ne seraient point le prix de l'or 5> ou de la faveur; mais chaque Éghse aurait la liberté de nommer ses » membres, comme le veut la discipline ecclésiastique. 2° Que la dignité î» royale, suivant les anciennes coutumes, ne serait point héréditaire ; '» mais que le fils du roi, s'il était digne de succéder à son père, serait 5» élu d'après un choix libre ; que, s'il n'était pas digne et que le peuple
* « Accepta licencia a legatis.w— Cela ne veut pas dire que les légats permirent, de leur libre volonté , de choisir un nouveau roi ; leurs instructions n'allaient pas jusque-là. {Note du Trad,)
2 « Ut liberi homines. «
^ Paul Bernr., c. cxiv.
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» ne voulût pas le reconnaître pour son seigneur, il serait rejeté. » Ces propositions furent accueillies et approuvées unanimement K Les légats avaient parlé dans le sens de Grégoire ; car en obtenant la recon naissance légale de la première condition, son plan se trouvait accompli dans son point essentiel.
L'assemblée des princes et du peuple n'attendait plus que la décision des évêques. Alors l'archevêque de Mayence * se déclara le premier pour Rodolphe, duc de Souabe. Adalbert de Wurzbourg adhéra à ce vote, et les autres évêques en firent autant; Berthold, Welf, Otton et les autres princes se rangèrent du même avis, et avec eux le peuple tout entier. Des cris de joie accueiUirent la proclamation du nouveau roi ; les légats confirmèrent l'élection **, et ce jour même chacun lui prêta serment de fidélité ^.
Rodolphe refusa d'accepter une couronne qui devait être achetée au prix de son sang ; car il prévoyait bien qu'un caractère comme celui de Henri ne céderait pas le terrain sans une vive résistance : dans plusieurs circonstances il avait appris à connaître sa témérité, sa
1 Brunon, p. 135.
* L'archevêque de Mayence avait la première voix à l'élection des empereurs. Foy. Eichhorn , t. II , p. 366, 4e édition. ( Note du Trad.)
** Les légats , eu confirmant Télection de Rodolphe, ont outrepassé leur pouvoir et agi contre l'intention de Grégoire , qui voulait ramener Henri et lui conserver son trône. Aussi , dans une lettre adressée (lib. ix, 28) à tous les fidèles , il déclare expressément que ce n'est ni par son ordre ni par son conseil que Rodolphe venait d'être élevé à la dignité royale. « Nous avons même statué, dit-il, dans un con- » cile , que , si les archevêques et les évêques qui l'ont sacré ne rendaient bonne » raison de leur entreprise, ils seraient déposés de leurs sièges. » Ailleurs, il désapprouve ouvertement la conduite des légats. Ni les légats ni les princes n'avaient suivi son corfseil , qui était de différer l'élection jusqu'à son arrivée en Allemagne. Grégoire n'est donc pas responsable des guerres qui vont s'élever entre les deux souverains. {Note dxv Trad.)
2 Bertold. Const., ann. 1077. Abbas Ursperg., p. 170. La Chron. d'Hirsaug. dit : a Compulsus , non voluntarie numen regale suscepit , ut liberi homines , Rudolphum dueem Suevorum, frustra multura renitentem, frustraque vel unius horae inducias ad consulendura petentera , regia dignitate sublimaverunt ; virum sane in humilitate prœcipuum , régie honori setate et moribus idoneum ; eique se débitée fidelitatis sacramento subdiderunt. « Paul Bernr., ch. cxv.
bravoure et sa résolution en bien des choses. Les batailles livrées aux Saxons lui en fournissaient des preuves ; il prévoyait encore le mécontentement d'un grand nombre de seigneurs , et surtout des évêques qui étaient opposés à Grégoire. Mais les princes ne lui donnèrent pas même une heure de réflexion. D'ailleurs, Rodolphe lui-même pouvait se convaincre que dans ces temps critiques il fallait un chef qui pût réunir comme à un centre les forces individuelles. Il prit donc la couronne le 15 mars, sans le droit de la rendre héréditaire, et avec la promesse d'accomplir, en tout ce qui dépendrait de lui, les décrets du saint-père K C'était le 15 mars ^
Après l'élection, tous les seigneurs réunis à Forcheim se rendirent en grande pompe à Mayence. Le 26 mars on y célébra une grand'messe, pendant laquelle l'archevêque Sigefroi couronna et sacra Rodolphe comme roi légitime et défenseur du royaume des Francs. Bien souvent l'homme se plaît à voir d'heureux présages, et fonde ses espérances sur les incidents les plus ordinaires qu'il sait interpréter à son gré pour y trouver un motif de se réjouir. C'est ainsi qu'on fit dans cette occasion, où chacun croyait voir un heureux augure dans l'adoucissement subit d'un froid rigoureux et dans la fonte des neiges qui couvraient le sol '\ Mais le jour même de son sacre, Rodolphe eut un présage des malheurs qui l'attendaient.
' Paul Bernr., ch. 95. On peut voir au chapitre 97, comment on jugeait, dans cette circonstance, de la vassalité de Rodolphe envers Henri.
2 Les autorités qui parlent de Tintluence de Grégoire sur l'élection de Rodolphe diffèrent beaucoup entre elles. L'auteur ùeVJpologie de Henri, ch. 185, fait entreprendre rélection de Rodolphe par Grégoire, réuni aux évêques. Arnulph. {Hist. MedioL, chap. 10) fait faire l'élection et le couronnement à Mayence. Ott. Frising., de Gest. Frid., 1. 1, ch. 7, prétend que le pape envoya dès lors au niveau souverain la couronne, avec l'inscription connue; et avec lui s'accordent Sigebert de Gemblour et Albert de Stade ; mais ces deux auteurs sont peu sûrs pour la chronologie. La Chronique d'Olton de Frising., vi, ch. 35, dit : « Ejusque (Gregorii), ut dicitur , concilio et auctoritate,^5Rudolphus... rex creatur. « Bien que, dans ses lettres, Grégoire parie de la nécessité d'élire un nouveau prince, il est certain pourtant que, pour de bonnes raisons, il n'approuvait pas encore l'élévation de Rodolphe.
5 Paul Bern. : «Quod quidam sapientumita interprétât! sunt, Deum in legiUrai principis electione suam adstipulationem mundo dénotasse, per insoliti frigoris depulsionem et per clementioris aeris reparalionem. >> Dans ces paroles se montre l'esprit du temps. Bertold Const., ann. 1072.
Pendant le service divin, Si^jefroi, à la prière de Rodolphe, éloigna du ministère de l'autel un diacre accusé de simonie. Cette mesure excita la haine d'un grand nombre d'ecclésiastiques, ennemis déclarés du pape et de son œuvre. Ils voyaient par là ce qu'ils devaient attendre du gouvernement de Rodolphe. Les moines et le peuple furent gagnés sans peine ^ car bien des gens restaient encore fidèles à l'ancien monarque, et la discorde s'étendit de proche en proche. Suivant un ancien usage, le jour du couronnement, les jeunes gens se livraient aux jeux de la chevalerie qui attiraient une foule de spectateurs. Mais plus d'un habitant de la cité, échauffé par le vin et zélé partisan de Henri, voyait cette fête d'un œil jaloux. Il ne manquait plus qu'une occasion pour éclater; elle se présenta. Le fils d'un bourgeois se hasarda , sans doute d'après un plan concerté , d'enlever de l'habit d'un riche seigneur un ornement précieux qu'il cacha aussitôt. Il fut découvert et maltraité par le seigneur. L'objet fut repris, et le voleur conduit en prison ; cependant le gouverneur de la ville lui rendit presque immédiatement la liberté. Mais les bourgeois en grand nombre attaquèrent les troupes de Rodolphe, qui, selon l'usage, étaient venues à la fête sans armes. Les uns furent blessés, d'autres tués, et le désordre s'augmenta d'un moment à l'autre. Les clercs firent sonner le tocsin pour soulever le peuple; par malheur pour les troupes royales, les armes qu'elles avaient déposées dans les hôtelleries avaient été enlevées par les habitants. La multitude furieuse se précipita vers le palais et vers l'éghse où le roi assistait aux vêpres, résolue de mettre le feu aux deux édifices. Les soldats de Rodolphe parvinrent à le garantir de la fureur de la populace ; ils tuèrent un grand nombre d'assaillants, mais en éprouvant eux-mêmes de fortes pertes. Quand de son palais Rodolphe vit la cruelle situation des siens , les princes qui l'entouraient eurent bien de la peine à l'empêcher de se jeter au miheu de la mêlée. Lorsque les soldats furent une fois munis de leurs armes, ils se précipitèrent sur la foule, en firent un grand carnage et la dispersèrent. Quelques bourgeois se noyèrent dans le Rhin, et l'on évaluait à plus de cent le nombre de ceux qui avaient perdu la vie dans cette journée. Le lendemain, les principaux citoyens se présentèrent devant Rodolphe, s'offrant avec humilité à recevoir les châtiments qu'il jugerait convenable de leur infliger, pourvu qu'ils obtinssent le pardon de leurs concitoyens. Ils prêtèrent en même temps
serment de fidélité; mais la bourgeoisie n'en resta pas moins ennemie. Rodolphe s'empressa de quitter cette malheureuse cité *.
Suivant l'antique usage, Rodolphe se mit en devoir de parcourir le pays, et se dirigea d'abord vers Worms, accompagné de l'évêque de cette ville; mais les habitants, restés fidèles à Henri, lui en fermèrent les portes. Sur cela, il se rendit dans la Souabe en passant par Tribur etLorsch.
Esslingen, ancienne résidence royale , fut le premier lieu où il tint sa cour ; puis il célébra la fête des Rameaux à Ulm et celle de Pâques à Ausbourg ^ Dans ce dernier heu, il rassembla tous les évêques et les princes de son parti, et, de concert avec eux, il commença à régler les affaires de l'État et de l'Eglise. Il fit partir en même temps pour Rome un des légats du pape, l'abbé Bernard; mais le légat fut arrêté en chemin par Ulrich de Lenzbourg , partisan de Henri ; dépouillé de tout ce qu'il avait , il fut retenu captif pendant six mois , jusqu'à ce qu'enfin Henri lui rendit la liberté, à la prière de l'abbé de Cluny^ .
L'Allemagne se trouvait donc dans une complète anarchie, partagée entre les deux rois, entre Rodolphe et Henri; on voit en général que peu de gens passaient du dernier au premier, mais beaucoup au contraire du premier au dernier. Le parti de Rodolphe, d'après les conditions mêmes de son élection, devait nécessairement être celui du pape ; c'est pourquoi il trouvait beaucoup d'ennemis , surtout parmi les évêques. Aux yeux de Grégoire, le parti de Henri était hérétique et réprouvé; celui de Rodolphe, saint et évangélique; et pourtant, tout en travaillant avec ardeur à favoriser ce parti, le pontife était encore peu disposé à reconnaître Rodolphe pour souverain. Quiconque n'était pas pour Grégoire n'était pas non plus pour Rodolphe ; c'est
1 CeUe relation est de Paul Bernr., c. 98 ; de Brunon , p. 35 ; de Bertold Const., ann. 1077; de Ab. Ursperg , p. 170 ; de Sigeb. Gemb., ann. 1077. Ces auteurs diffèrent sur Pissue de l'affaire. Suivant le dernier, le roi et Sigefroi s'enfuirent de la ville. D'après Bertold , Sigefroi s'interposa comme médiateur, s'offrant même pour otage; mais il fut insulté, et ne rentra pas à Mayence. Rodolphe et les siens furent chassés de la ville, suivant Ursperg. Ces auteurs diffèrent aussi sur d'autres choses.
2 Gerb., p. 57.
^ Bertold Const., ann. 1077.
[1077] DU PAPE GRÉGOIRE VIL 14îj
ce qu'on vit déjà à Aiisbourg le jour de Pâques, où Rodolphe fut abandonné par plusieurs de ses vassaux, parce qu'on avait reçu la nouvelle certaine de la marche de Henri ^ vers l'Allemagne. Imbricon, évêque d'Ausbour8,qui avait juré fidélité au nouveau roi, se détacha bientôt de son parti. Son exemple entraîna plusieurs autres princes, et plus il se montra opposé à Rodolphe, à qui il refusa même le salut, plus sa défection devint funeste dans la Souabe et dans la Bavière, où il possédait un grand nombre de domaines. Les habitants d'Ausbourg étaient favwables à Henri , qui leur avait accordé un grand nombre de privilèges commerciaux; c'est pourquoi leur évêque brava toutes les menaces de Rodolphe ^.
Après les fêtes de Pâques, ce prince se rendit, par Ulm et Richenou, à Constance' , où Otton, nommé par le roi Henri, continuait de porter le titre d'évêque, quoique le pape lui eût interdit toute fonction eclésiastique. C'est pourquoi il était ennemi de Rodolphe, qui le chassa avec tous les simoniaques qui tenaient à lui et à l'ancien roi. Il mit à sa place Altmann, évêque dePassau^ , zélé restaurateur de la discipline canonique. Rodolphe, convaincu que, par cette conduite, il pourrait gagner la faveur de Grégoire, n'eut aucune crainte des nombreux adversaires qu'il soulevait contre lui. De Constance il se rendit à Zurich, où éclata une grande révolte parmi les clercs : car ils se rappelaient leurs infractions à la discipline ecclésiastique. Comme àMayence, ils réussirent à animer le peuple contre lui, parce qu'il voulait, disaient-ils, les soumettre aux dures exigences du pape. A Saint-Gall, il mit à la tête du monastère le moine Lutold, au grand mécontentement des religieux, partisans de Henri ^ . Ils allèrent même jusqu'à briser dans le chœur la crosse abbatiale, et à peine était-il revêtu de sa nouvelle dignité, qu'il fut obligé de la quitter. C'est ainsi que la discorde étendit de plus en plus ses funestes ravages, en descendant du trône au siège des évêques, aux châteaux des
* Gerbert, p. 57.
2 Bertold Const., ann. 1077.
3 Gerbert, p. 57. Suivant Bertold, le roi aurait tenu une seconde assemblée à Esslingen , car il dit : « Post Pascha, générale colloquiura apud Ezzlingen. ^>
4 T3chudy,p. 28.
5 Tschudy, p. 28. Burkhard, Lib. de Cas. S. Galli, ap. Goldast , Scr. Rer. aient., t, p. 67.
seigneurs, aux cités bourgeoises, aux cellules des moines et des religieuses ; c'est ainsi que toutes les classes de la société furent entraînées par les deux idées les plus sublimes de la vie, la liberté et la religion , dont l'une se personnifiait dans les princes, et l'autre dans l'Église, dans* le souverain pontife. Les guerres religieuses ont été terribles dans tous les temps : elles brisèrent une multitude de liens lorsqu'un seul devait prévaloir ; elles anéantirent l'unité qui est pourtant nécessaire. Mais aussi elles portèrent quelquefois l'homme aux actions les plus sublimes. Guerres malheureuses quand les individus périssent avec l'idée d'unité qu'ils portaient en eux ; mais non quand l'unité s'achète au prix d'une foule d'existences individuelles.
Rarement l'Allemagne et l'Italie avaient été livrées à une semblable discorde. Le pape n'était pas pour Henri; il ne s'était pas non plus déclaré pour Rodolphe , quoiqu'il le fût pour sa cause. Ce dernier prince avait député vers Grégoire , immédiatement après son élection , pour lui annoncer son élévation et lui promettre une entière obéissance dans les affaires spirituelles de l'Église ^ Le pontife était encore dans la haute Italie quand les députés vinrent le trouver. Il fît longtemps attendre sa réponse ; car Henri était bien près de lui , et, contre son attente, il le voyait à la tête d'un parti considérable. Henri se rapprocha de l'Allemagne avec une armée toujours croissante. Trouvant le passage des montagnes gardé par les troupes ennemies, il passa à Vérone, où il arriva le jour de Pâques, traversa ensuite Aquilée, entra dans le Frioul et dans la Carinthie, et, grâce à l'appui du duc Marquard et de son fils Lutold, il put se diriger vers Ratisbonne. Dans ce trajet plus d'un ancien allié vint rejoindre son ancien seigneur et roi, avec cette fidélité traditionnelle que le peuple allemand conserve à ses princes ^.
Les Bourguignons , qui étaient entièrement dévoués à Henri , se réunirent en foule sous ses étendards : après eux arrivèrent les évêques de Baie et de Lausanne , avec leurs hommes d'armes ; le comte palatin Herrmann et toute la Franconie ; Marquard de Carinthie et son fils Lutold , que le prince avait toujours protégé contre Berthold. La Bavière fournit aussi un grand nombre de chevaliers et de sei-
^ Paul Bernr., c. 98. Hugo Flavin, Chron., p. 218. 2 Tschudy, p. 28. Burkhard, Lib. de Cas. S. Galli.
gneiirs ; car Welf n'était point aimé de tous '. Plusieurs vassaux do Rudolf quittèrent leur suzerain- Werner, évoque de Strasbourg, quitta ses deux frères , les comtes d'Achalm , qui étaient du parti de Rodolphe, pour s'attacher au roi. Ulrich d'Eppenstein , second fds de Marquard, nommé par Henri abbé de Saint-Gall, déposé par Rodolphe, rejoignit son bienfaiteur et avec lui une multitude de clercs. A la tête de leurs hommes d'armes , parurent le vieux comte Arnauld de Lenzbourg et Ulrich de Bregence , chevalier puissant et valeureux, le même qui avait emprisonné le légat du pape. Il y en eut bien d'autres dont l'affection pour Henri avait été à l'épreuve du malheur; de ce nombre était Lutold, comte de Dillingen. Les comtes et les prélats de la maison de Welschneuenbourg et les comtes Egine, fils de Rodolphe d'Achalm , et Werner de Grimingen oubhèrent , comme une foule d'autres , la suzeraineté de Rodolphe pour s'attacher à Henri ^ ; Un grand nombre de parents et d'amis de Rodolphe vinrent se ranger également sous sa bannière^; enfin, au bruit des nouvelles hostilités, on vit arriver de la Bohême des hordes de brigands qui ne voyaient dans la guerre que le pillage et la dévastation ^ Mais ce qui remplissait l'âme de Henri d'une joie indicible, c'était le beau dévouement et la fidélité inébranlable des cités germaniques , notamment de celles du Rhin. A l'exemple de ses prédécesseurs, Henri leur avait accordé des privilèges importants^. Plusieurs d'entre elles jouissaient des avantages précieux de la trêve de Dieu ^ Dès 1075 , les marchands de Worms avaient été affranchis de tout péage; dans d'autres, il avait ajouté au droit de tenir marché celui d'établir des péages et de battre monnaie. Les villes se rappelaient ses bienfaits, et plus les bourgeois , plus surtout les marchands trouvaient de protection près du roi contre les princes et les chevaliers , plus aussi ils soutenaient avec ardeur le parti de celui qu'ils regardaient comme
* Chron. Augustan. Dans la Bavière , il se trouvait beaucoup de prêtres concubinaires , et par conséquent , le pape y avait beaucoup d'ennemis.
2 J. de Muller, Hist. des Suisses, i, p. 520. Pfister, Hist. de Souahe , par Pfister, II, p. 150.
3 Bertold Const.
^ Pelzel, Hist. de Bohême , p. 69.
5 Fischer, Hist. du Commerce , i, p. 542.
^ Fischer, i, p. 561. Datt., de Face publica.
un rempart contre leurs oppresseurs. Ces privilèges contribuèrent dès lors à donner de l'importance à la bourgeoisie et surtout aux corps des négociants. Chacun courut se ranger sous les drapeaux du monarque, et employa pour la guerre des armes que, pendant longtemps , il n'avait portées que pour la sûreté de ses biens et de sa personne '. Cet empressement fut d'autant plus vif que beaucoup d'entre eux voyaient avec peine les passages de l'Italie fermés par les ducs ^ Les monastères que Henri avait eu soin de doter lui envoyèrent leurs troupes ^. Tous ceux qui suivaient Henri le suivaient de leur propre mouvement. La forte prépondérance des seigneurs avait rompu les liens du service féodal, et les prestations en étaient entièrement volontaires ; ce souvenir des bienfaits reçus, l'espoir d'en obtenir d'autres, et la ferme confiance de voir maintenu, sous le gouvernement de Henri, ce que Rodolphe ébranlait ou ce que la réforme pouvait détruire, tels étaient les éléments qui combattaient en faveur du premier.
Cependant les forces imposantes de Rodolphe prouvent que tous les esprits ne partageaient pas les mêmes sentiments. Quiconque épousait le parti de Grégoire , embrassait par là même celui de Rodolphe ; ainsi une foule d'ecclésiastiques de la Souabe et de la Suisse s'attachèrent à lui *. Altmann de Constance lui était dévoué par reconnaissance ; à lui se joignirent aussi les évêques de Coire, de Wurzbourg et de Worms , ce dernier était toujours animé d'une vieille haine contre Henri; trois abbés du plus haut rang envoyèrent leurs troupes à Rodolphe : c'étaient Eckard de Richenou , l'ardent Sigefroi, l'abbé du couvent de tous les Saints à Schaffouse , et Guillaume de Hirsau , l'homme le plus exemplaire de son temps *. H faut encore y joindre ceux de Stein et de Rheinau. Parmi les princes et les sei-
* Helmold, Chron. Slavor., i, c. 28.
2 Bruno. « Maxima pars exercitus ejiis ex mercatoribus erat. » Foy. p. 120-121. ^ yoy., sur des donations aux monastères, Schœfflin, Cod. Diplomat., t. IV, p. 22; Schannat, Findem. Litterar., p. 106; de Reinhardsbron , etc.
* On voit ici que tous les ecclésiastiques n'étaient pas opposés aux décrets de Grégoire. Il y avait encore à cette époque dans le clergé un parti honnête, vertueux et exemplaire , comme nous le verrons encore dans la suite de cette histoire. Les clameurs contre Grégoire étaient celles d'une faction. {Note du l^ad.)
* C'est ce que prouve la Chronique Hirsatig.
Oneiirs, il comptait au nombre de ses dévoués amis Bertold et Welf, leurs nombreux vassaux et soldats, Hugues, comte Palatin de Tïibingue ; les comtes Marquard avec la ville de Bregence , Hartmann de Dillingen, de Montfort, Burcliard de Nellembourg, Cunon et Lutold d'Achalm, Werner de Habsbourg, Adalbert de Calw et ses trois fils, Brunon, Adalbert et Godefroi *, sans compter d'autres personnages illustres.
Au moment où Henri entra dans la Souabe , son armée se montait à douze mille hommes. Mais ces forces augmentèrent à mesure qu'il passa d'une cité à une autre ; à Ratisbonne de nouvelles troupes vinrent se ranger sous ses ordres. Rodolphe en fut effrayé; néanmoins il résolut de montrer bientôt de quel côté se trouvait le bon droit. H était campé avec cinq mille Souabes près de Sigmaringen (Sommeringen), où était une petite ville du même nom. Henri parcourut le pays en le dévastant ; partout où les hordes de Bohême s'étaient montrées, la contrée n'offrait plus que l'aspect d'un vaste désert. La Souabe surtout ressentit toutes les horreurs du brigandage ; elle était livrée à la rapine, au fer et aux flammes. La Franconie orientale et les pays situés sur le bord du Rhin et du Danube jusqu'à Esslingen, et même jusqu'à Ulm, éprouvèrent le même sort 2. La terreur marchait devant lui. Rodolphe voulut aller à sa rencontre; mais les princes et les seigneurs de son armée s'opposèrent à son dessein , et lui conseillèrent d'attendre des renforts avant d'attaquer son rival. Pendant qu'on délibérait ainsi, Henri pressa sa marche, tomba à l'improviste sur les troupes de Rodolphe, et les mit en fuite ^ Avec ce succès recommencèrent le pillage et l'incendie. Rodolphe renvoya ses vassaux, et, accompagné d'un petit nombre d'amis, il gagna la Saxe, s'arrêta quelques heures à Hirsau \ et ensuite à Erford , où la
» J. de Muller et Pfister.
2 Gerbert, p. 28. Bertold Const., ann. 1077. Ce dernier dit des Bohémiens : « Fautores ejus ex Bohemia, horaines libentius quam pecudes praedabantur, ut eos iisque ad satietatem suae libidinis inhumanse prostituèrent , et postea inhumanius eos cynocephalis devorandos venderent. «
3 Burkhard.,Li6. de Cas. S. Galli, p. 67.
^ Brunon dit : à Erford (Erpesfort). La Chron. de Hirsaug. le fait aller en Saxe. « Post coronationem suam cura Sigefrido , archiepisc. de Magontia , sese fiiga salvantes , congregaturi contra regales exercitum. >)
noblesse saxonne lui fit un brillant accueil comme à son roi légitime . et l'accompagna jusqu'à Mersebourg. Dans cette ville s'étaient réunis les seigneurs , les ducs , les comtes , les barons , et les chevaliers de la Saxe. On donna une grande fête à Rodolphe, et on le reconnut solennellement pour roi des Saxons. Dans une réunion de princes, il fut d'avis de rassembler sur-le-champ une armée pour attaquer Henri, l'ennemi public de l'empire; car se livrer à une molle oisiveté dans des jours aussi orageux, cela lui paraissait une chose indigne du peuple saxon, et entièrement contraire à ses intérêts. Les Saxons s'armèrent donc de tous côtés '.
Dans cet intervalle , Henri continuait ses ravages dans la Souabe, dévastant les domaines de ses ennemis , et faisant raser leurs châteaux forts, n tint une diète à lllm, où il reprit la couronne et la direction des affaires; son premier acte fut de prononcer, suivant les lois teutoniques, une condamnation contre trois ducs infidèles. Ries déclara déchus de leurs dignités et de leurs fiefs, qu'il distribua entre ses créatures, pour se les attacher encore davantage. Il fit une large part au comte Ulrich de Lenzbourg, qui avait arrêté le légat du pape. Le Brisgau fut cédé à Werner, évêque de Strasbourg, qui, le premier, lui avait apporté en Italie la nouvelle de l'élection de Rodolphe ^ Imbricon , évêque d'Ausbourg , se rendit également à Ulm , y célébra la messe en présence de Henri et reçut la communion , comme preuve de l'injustice de la cause de Rodolphe. Mais, peu après, il tomba gravement malade et mourut avant la fin de l'année.
Ce fut vers ce temps que Rodolphe envoya des ambassadeurs au pape , pour solliciter de lui la reconnaissance de l'élection de Forcheim ^. De son côté, Henri en avait également envoyé ^ pour instruire Grégoire du succès de ses armes, et pour le détacher, par ce moyen, du parti de Rodolphe ^. Le pape était encore à Carpineta quand les députés arrivèrent près de lui. En voyant les désordres de l'Allemagne, les dissensions de toutes les classes de la société, occasion-
1 Bruno, p. 136.
2 Albert. Stad., p. 246. Bertold Const.
3 Bertold, ann. 1077.
^ Chron. Hirsaug., p. 249.
^ Epist., IV, 24. Mais, comme dit la Chron. Hirsaug. : «OuatenusRudolphum, ut invasorem regni, excoramunicare dignarelur papa. »
[1077] DU PAPE GRÉGOIRE VII. î;î1
nées par l'élection de Rodolphe , la situation critique de ce prince , les espérances nouvelles de Henri, les vengeances qu'il était prêt à tirer de ses ennemis , Grégoire résolut de ne se prononcer ni pour l'un ni pour l'autre, quoiqu'il donnât à Rodolphe le titre de roi * • il écrivit donc à ses légats en Allemagne* : «^ Vous n'ignorez pas, dit-il, '• que , confiants dans la miséricorde de Dieu et dans l'appui de saint 1» Pierre, nous sommes partis de Rome pour aller rétablir la paix » dans le royaume d'Allemagne , pour l'honneur de Dieu et pour » l'utilité de la sainte Eglise. Mais ceux qui devaient nous escorter '> nous ayant manqué, et l'arrivée du roi en Italie ayant suspendu » notre voyage , nous nous sommes arrêtés en Lombardie , au milieu » des ennemis de la rehgion chrétienne , non sans dangers ; et jus- » qu'à présent nous n'avons encore pu franchir les monts , comme i> nous le désirions. Nous vous prescrivons donc, par l'autorité de n saint Pierre , d'enjoindre aux rois Henri et Rodolphe d'assurer la 3> liberté de notre voyage , et de nous donner le secours et l'escorte » de gens dans lesquels vous aurez toute confiance. Nous avons à )' cœur de régler leur différend , avec le concours des clercs et des :» laïques, qui, dans ce royaume, craignent et aiment le Seigneur, => et de décider entre les mains duquel la justice doit placer les rênes » de l'empire. Vou^ savez, en effet, qu'il est de notre devoir et du droit » du siège apostohque de traiter et de juger toutes les affaires ma- >» jeures de l'Éghse. Celle qui s'agite entre ces deux princes est si 3» grave et si dangereuse , que , si nous la perdions de vue un seul » moment, il en résulterait les plus déplorables dommages, non- '» seulement pour eux et pour nous , mais aussi pour l'Église univerî» selle. C'est pourquoi, si l'un de ces deux rois refuse d'obéir à nos n commandements et ne tient aucun compte de nos injonctions , si
* Ici on s'est encore permis bien des déclamations qui n'ont aucun fondement. Les princes allemands avaient choisi un nouveau roi contre l'intention et le conseil de Grégoire. Le pape ne pouvait pas rejeter ce choix , il n'en avait pas le droit. (Foy. Sachs. Landrecht, 1. ni, art. 52, dans Eichhorn, t. II, p. 565.) Le roi étant choisi, tout devait se décider par la voie des armes. Que pouvait faire Grégoire dans cette circonstance? Rien autre chose, sinon de se constituer médiateur, concilier les esprits, éviter autant que possible l'effusion du sang : c'est ce qu'il cherche à faire, et s'il n'y réussit pas, ce n'est pas à lui qu'il faut s'en prendre. {N. du Trad.)
^ Epist., IV, 2-5. Bertold Const. : Prsecepit, uttreugas ad invicem facerent.
Ib2 VIE ET PONTIFICAT [1077]
> son orgueil révolté contre Dieu menace l'empire d'une désolation î> nouvelle, usez de la force que vous tenez de nous et de saint » Pierre pour lui résister jusqu'à la mort ; et , en lui ôtant l'admi- " nistration de l'État , anathématisez-le avec tous ses adhérents : car » vous n'oubliez pas que c'est un crime d'idolâtrie que de désobéir î> au saint-siége , et que saint Grégoire a établi que les rois perdaient 5» leur couronne lorsqu'ils osaient s'opposer aux ordres de l'Église •» romaine. Celui des deux rois qui aura reçu notre volonté avec » respect et qui montrera son obéissance envers l'Église , comme il » convient à un prince chrétien , vous l'aiderez de vos conseils et de ' votre secours , après avoir réuni tous les clercs et tous les laïques » qu'il vous sera possible d'assembler : vous le confirmerez dans la » dignité royale de notre part et en vertu de la puissance de saint " Pierre , et vous ordonnerez à tous les évêques , abbés , clercs et
> laïques du royaume, de lui obéir fidèlement et de le servir comme " ils le doivent à leur souverain K »
Le même jour Grégoire écrivit une seconde lettre adressée à tous les sujets de l'empire Teutonique ; elle est conçue en ces termes : « Nous '» voulons que vous sachiez, nos très-chers frères, que nous ordon- =• nous à nos légats d'enjoindre aux rois Henri et Rodolphe de nous ' laisser en sûreté parvenir jusqu'à vous, afin que nous discutions le
> différend qui s'est élevé entre eux à cause de leurs péchés. Notre
> cœur est plongé dans l'amertume et dans la tristesse , au spectacle ' de tant de chrétiens voués à leur perte dans ce monde et dans n l'autre, de; la religion chrétienne déchirée, et de l'empire romain '» menacé de ruine par l'orgueil d'un seul homme. Chacun des deux
> rois, en effet, nous a demandé les secours du saint-siége^ Et nous, ;> confiants dans la miséricorde du Seigneur et dans le secours de » saint Pierre, nous sommes prêt, avec votre conseil, à décider de » quel côté se trouve la justice , à secourir celui en qui sera reconnu
> le droit à l'empire. Si donc l'un ou l'autre est assez téméraire pour
* Epist.y IV, 23. Gerbert, p. 58.
2 TJterque namque rex a nobis , irao ab apostolica sede , cui licet indigni praesidemus, adjutoriura requirit. {Epist., iv , 24.) Terumtaraen , sicut vir callidus et sagax , dominum papam Gregorium per nuntios suos blande et humiliter exoravit quatenus eumdem Rudolphum mox excommunicationi subjiceret. {Ex libro Ms. Consuali Cenlii Cemerarii , postea Honorii III , c. ii , p. 9.)
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)> s'opposer à notre voyage et pour refuser le jugement du Saint- » Esprit, méprisez-le comme un membre de l'Antéchrist et comme » le persécuteur de la religion chrétienne ; observez la sentence que » nos légats donneront contre lui , en vous rappelant que Dieu punit » les superbes et donne sa grâce aux humbles. Celui des deux rois » qui recevra avec respect le jugement, c'est-à-dire, le décret que le » Saint-Esprit rendra par notre bouche (car nous croyons fermement » que partout où deux ou trois personnes sont réunies au nom du Sei- » gneur , elles sont inspirées par lui-même) , celui-là obtiendra votre » appui et obéissance, ainsi que l'ordonneront nos légats ; et vous l'ai- » derez de tous vos moyens pour qu'il jouisse pleinement de l'autorité )» royale et qu'il remédie aux maux dont l'ÉgUse est presque accablée. )» Nous ne devons pas oubher que celui qui méprise les décrets du » siège apostolique se rend coupable d'idolâtrie. Car, si le saint-siége > résout et juge les choses divines et spirituelles , combien ne doit-il )) pas, à plus forte raison, juger les choses terrestres et sécuhères *! « Sachez encore, mes chers frères, que depuis notre départ de Rome, » quoique nous ayons couru de grands dangers en séjournant parmi )' les ennemis de la foi chrétienne , nous ne nous sommes laissé ni « fléchir par les prières ni intimider par les menaces, et que nous » n'avons rien promis aux deux rois que notre justice. Car nous » aimons mieux souffrir la mort , s'il le faut , que de consentir à être » la cause des troubles de l'Église K»
Rodolphe savait que, d'après les principes de Grégoire, sa cause était celle de la justice et que sa conduite ne pouvait que lui plaire, et il était tout disposé à remphr les vues du pontife. Mais Henri tenait les passages des Alpes fermés, et ne se souciait nullement de l'enquête du pape; il ne permit pas même aux légats de se rendre de la Bavière dans la Franconie ^ . Il aimait mieux décider l'affaire
* Le raisonnement de Grégoire est : celui qui est rebelle au saint-siége encourt le crime d'idolâtrie, c'est-à-dire, est un infidèle 5 le pape a donc le droit de le juger. Ce droit faisait partie de la constitution des États. {Note du Trad.)
* Ad hoc nos ordinatos et in apostolica sede constitutos esse cognosciraus , ut in hac vita non quse nostra, sed quœ Jesu Christi sunt, quseramus, et permultos labores patrura sequentes vestigia , ad futuram et œternam quietem , Deo miserante , tendamus. Epist., iv , 24.
2 Gerb., p. 58. Bertold. Const., ann. 1077.
lU VIE ET PONTIFICAT [1077]
par la voie des armes. C'est pourquoi il poussa ses armements avec plus de vigueur que jamais, passa d'Ulm à Ausbourg, où les bourgeois le reçurent avec de bruyantes acclamations. Dans la Bavière, son passage fut signalé par la démolition des châteaux et le ravage des campagnes. Pendant qu'il se trouvait àRatisbonne, Siccard, patriarche d'Aquilée, vint le rejoindre avec des troupes. Car en Italie aussi l'opinion se prononçait pour Henri de telle sorte, que l'évéque de Verceil, chancelier du roi, à la tête de son parti, ne craignait pas de convoquer une diète dans les plaines de Ronceaux pour déposer Grégoire, mais la mort vint l'arrêter dans ses projets * .
La situation de Rodolphe devenait donc de plus en plus critique. Tous ses domaines étaient au pouvoir de Henri. Ses vassaux ne cessaient de passer au camp de son rival, bien que souvent ils le fissent dans la seule vue de préserver leurs possessions du pillage.
Henri, en se voyant à la tête de forces aussi imposantes, résolut d'aller chercher son ennemi dans la Saxe ^ . Rodolphe avait quitté ce pays, et s'était avancé jusqu'à Wurzbourg, dont il faisait le siège, parce que les habitants de cette ville lui étaient opposés, et qu'ils avaient chassé leur évêque Adalbert, que le respect pour le souverain pontife avaii porté à se déclarer contre Henri ^ Rodolphe y attendit les renforts de Berthold et de Welf, ainsi que ses vassaux de la Souabe. H avait déjà fait dresser des échelles pour monter à l'assaut, quand Henri prit ses mesures pour empêcher la jonction des troupes de Rodolphe et celles de ses deux alliés. Ces derniers s'avancèrent avec cinq mille hommes remplis d'une telle ardeur pour le combat, que Henri, dont la position était fort désavantageuse, se vit obligé de faire sa retraite pendant la nuit : il rencontra sur son passage un détachement d'environ cent hommes qui s'étaient réfugiés dans une église; Henri, ne pouvant vaincre la courageuse résistance qu'ils lui opposaient, fit mettre le feu à l'édifice , et les fit tous périr dans les flammes *. H se
» Bertold. Const., ann. 1077. Siccard mourut aussi peu après son arrivée à Ra^ tisbonne.
2 Bertold. Const., ann. 1077.
5 Chron. Hirsaug,, p. 249.
* Voilà, entre raille autres, un trait de Henri, que, suivant nos auteurs modernes, Vhistoire impartiale n'accusera pas de cruauté. {A'ote du Trad.)
rendit après cet exploit dans ses fidèles provinces du Rhin pour y lever de nouvelles troupes. Il campa entre le Rhin et le Necker, où il attendait les secours qui devaient lui arriver de la Bavière et de la Bohême K Quand Rodolphe fut informé de ce mouvement, il crut qu'il fallait en finir avec Henri avant l'arrivée de ces renforts. Ainsi, après avoir perdu un mois devant Wurzbourg, qu'il ne put prendre, il se dirigea à marches forcées vers le Necker ; mais tous les passages étaient fortifiés et gardés^ . Les deux armées se trouvaient si près l'une de l'autre, qu'on pouvait se parler ; les soldats de Rodolphe, empressés d'en venir aux mains, donnèrent à choisira ceux de Henri, ou de traverser la rivière, ou de la leur laisser traverser ^ . Rodolphe lui-même se rendait souvent sur les bords du fleuve pour provoquer son rival et dire aux chefs de son armée que si Henri ne lui laissait pas un libre passage , il se retirerait à deux milles jusqu'à ce que l'ennemi eût traversé le Necker avec toute son armée ; qu'en cela il n'avait d'autre but que de terminer la querelle par une bataille, et qu'il pouvait l'assurer sur son honneur et par serment. H demandait que la décision de la cause fût remise au souverain arbitre, soit par un combat singulier, soit par une action générale. Mais Henri ne fit aucune réponse ^
Rodolphe se retira pour engager son ennemi à passer la rivière 5 mais ce fut en vain. Il reprit alors sa première position. Plusieurs chefs de l'armée de Henri s'opposèrent vivement à ce qu'on courût les chances d'un combat. On attendait vainement des renforts, et l'on ne se croyait pas en mesure de livrer bataille. On résolut donc d'entamer la voie des négociations. Après quelques pourparlers entre les principaux chefs de l'armée de Henri et les ducs Berthold et Welf , une entrevue eut lieu entre les deux rois et les légats du pape. On convint d'une suspension d'armes qui devait amener la pacification complète par suite de négociations ultérieures. On arrêta unanimement que celui dont la cause serait trouvée juste après un examen approfondi , serait reconnu par l'autre pour seigneur et pour roi. Une diète devait
ï Bruno , p. 136.
2 Gerbert, p. 58 : « Undique vadis qualitercumque obstructis.
5 Bruno, p. 136.
* Gerb., p. 59.
être convoquée sur les bords du Rhin en présence des légats apostoliques, et aucun des deux princes ne devait prendre part aux délibérations ni empêcher l'assemblée K
Après ces conventions, Rodolphe congédia ses troupes et se retira en Saxe. Il fut rencontré par les Bavarois qui accouraient près de Henri , qui les attendait sur les bords du Rhin , pour rompre une trêve que des circonstances impérieuses lui avaient imposée. Aussi, à peine eut-il reçu ce renfort, qu'il pénétra dans la Souabe, où il exerça les plus odieuses vexations, livrant tout au pillage et aux flammes. Il voulait pousser jusque dans le pays des Saxons ; mais il en fut empêché par les chefs de son armée, qui s'étaient rendus cautions de la trêve qu'il venait de conclure.
Rodolphe, se voyant indignement trompé, s'occupa des moyens de mettre ordre aux affaires de la Saxe. Comme, au temps fixé pour la diète, Henri arrêtait tous ceux qui voulaient s'y rendre, les légats, suivant l'avis de Rodolphe, se réunirent à Goslar avec les évêques et les seigneurs, frappèrent d'anathème l'empereur Henri, et, en vertu de l'autorité apostolique, ils lui interdirent l'administration du royaume ^.
Dans la Souabe et dans les pays voisins, Henri tirait la plus cruelle vengeance de ses ennemis. Le duc Berthold s'était enfermé dans sa forteresse de Lindberg, et , comme de cette place il voyait la fumée des villages et des villes en cendres, et l'horrible dévastation du pays, il en conçut un chagrin si profond , que bientôt ses trois fils, Berthold II, Hermann, moine de Cluny, et Gebhard, plus tard évêque de Constance, eurent à pleurer sa mort^ Le comte Hugues de Montfort fut chassé de son château et de ses domaines. De là, Henri se rendit dans la Thurgovie, expulsa de Saint-Gall l'abbé Lutold, et établit à sa place Ulrich, fils du duc Marquard de Carinthie et frère du duc Lutold : cette circonstance fit naître de longues divisions entre Ulrich et l'abbé Eckard, qui prit parti pour Lutold \
De la Thurgovie , Henri marcha vers la Bavière , et son armée se •
* Gerbert et Bruno.
2 Gerbert , p. 60-64.
^ Abbas Ursperg, p. 170. Tschudy , ann. 1077. Annal. Saxon., dinn. 1077.
^ Tschudy,ann. 1077.
{Wm DU PAPE GREGOIRE VII.
livrait, sans doute à son insu , aux plus coupables excès; car, comme l'opinion générale désignait Henri comme ennemi du pape et de l'Église, il est probable qu'un grand nombre de ses guerriers profitaient de cette opinion pour couvrir leurs forfaits, quoique le roi lui-même fît sentir, à plus d'un prêtre obstiné et indocile, que si le pape avait du pouvoir, le prince en avait aussi, et qu'il n'était pas toujours prudent de le méconnaître K
Pendant qu'il parcourait le pays à la tête de ses troupes et qu'il s'approchait de plus en plus de la Franconie, en faisant peser son joug principalement sur les églises et sur le clergé, Grégoire revint à Rome, après avoir travaillé sans relâche, jusqu'à la fin de cette année, à l'exécution de son plan, ainsi que le prouvent plusieurs de ses lettres datées de Carpineta et de Florence ^ Les Romains l'accueiUirent avec de grandes marques de joie. Peu après son retour, il écrivit deux lettres aux habitants de l'île de Corse ^, qui avaient manifesté le désir de se placer sous la protection de TEghse romaine. En conséquence, le pape y envoya Landolphe, évéque de Pise, pour prendre possession de ce pays, au nom du siège apostohque, et pour y régler les affaires de la religion. Dans la seconde épître , Grégoire félicite les Corses d'avoir replacé leur île, qui n'appartenait à aucun mortel ni à aucune puissance terrestre, sous l'autorité de son possesseur légitime, qui est l'Église romaine *; puis il les exhorte à persister dans
1 Plusieurs écrivains contemporains s'élèvent avec énergie contre la conduite de Henri. C'est ainsi que la Chron. de Verdun, dans Hugues deFlavig, dit, p. 220 : « Henricus , quia affectatis iniquitatibus ejus subsequens favebat effectue, bella, caedes, homicidia , per se suosque perpetrare non desistebat. Ecclesiarura destructionem , et ovilis dominici perturbationem sitiens , pastores ab ecclesia abîgebat, luposad ovilia subintroducens et prosperitate sua decipiebatur , quia dirigebatur in manu ejus dolus. »
2 Epist., IV , 26-28 j v , 1-2.
3 Id.j v, 2, 4. La l^^e est datée de Sienne.
* Scitis , fratres et carissimi in Christo filii , non solum vobis , sed multis gentibus manifestum esse, insulam, quam inhabitatis, nuUi mortalium nullique potestati , nisi sanciae Romanae Ecclesiae ex débite vel juris proprietate , pertinere , et quod illi qui eam hactenus violenter, nihil servitii, nihil fidelitatis , nihil penitus subjectionis aut obedientiae beato Petro exhibentes, tenuerunt, semetipsos crimine sacrilegii et animarum suarum gravi periculo obligaverunt. Epist., v, 4. {Note du Trad.)
leur résolution, à s'opposer avec vigueur à toute autre usurpation, et leur offre des troupes de la Toscane, s'ils en avaient besoin *.
Il était très-important pour Grégoire qu'à la mort de Siccard , archevêque d'Aquilée, cette Église fût pourvue d'un pasteur de son choix. Aussi il eut soin d'envoyer au clergé, au peuple et aux suffragants de cette métropole, deux lettres sur ce grave objet \ Dans la première, conformément à ses grands desseins, il parle de la réforme de l'Église en ce qui concerne l'élection desévéques. « Il est une règle ;> antique, dit-il, connue de tous, pleine de sagesse et de vérité, sanc- :» tionnée non par les hommes, mais par Jésus-Christ, qui dit : Celui )) qui entre dans la bergerie par la porte, est le pasteur de ses 3> bj^ebis; mais celui qui entre non par la porte, mais par un » autre endroit, est un voleur et un larron ^ . Cette règle, long- :> temps négligée dans l'Église à cause de nos péchés, et méconnue 3) par une coupable habitude, nous voulons la rétablir et la remettre :> en vigueur, pour la gloire de Dieu et le salut de toute la chrétienté. '> Nous voulons donc que, pour conduire le peuple de Dieu, il soit 5> fait dans chaque Église un tel choix, que l'évêque nommé ne soit 3' pas, suivant la parole des saintes Écritures, un voleur et un larron, ^) mais qu'il ait le nom et la charge d'un vrai pasteur. Tel est notre » désir, telle est notre volonté, tel sera le but constant de nos efforts, )> tant que nous vivrons. Nous sommes loin de détourner du service et '> de la fidélité qu'on doit au roi. N'établissant rien de nouveau, ni rien de 3> notre propre fonds, nous voulons ce qu'exigent la nécessité et le salut 3> de tous ; nous voulons que, conformément aux décisions des saints 1) Pères, l'autorité évangélique et canonique soit maintenue, avant tout,
* « Haberaus per misericordiam Dei in Tuscia multas comitum et nobilium copias ad vestrum adjutorium. » — On voit encore ici la raison pour laquelle les peuples se mettaient sous la protection du saint-siége : c'est qu'ils en recevaient des secours lorsqu'ils en avaient besoin pour repousser l'usurpation étrangère. {Note du Trad.)
1 Epist.j V , 5-6.
2 Ici , comme en bien d'autres occasions , Grégoire applique à la défense des investitures le passage de saint Jean, chap. 10, v. 1 ; «Amen, amen, dico vobis, » qui non intrat per ostium in ovile ovium, sed ascendit aliunde, ille fur est et
« latro. «
[1077] DU PAPE GREGOIRE Vil. 159
» en ce qui concerne la nomination des évêques * . » Il tient ensuite un langage plus sévère, et même menaçant, pour qu'on fasse l'élection suivant l'ordre voulu par ses décrets. Ces deux lettres prouvent le zèle avec lequel il défendait sa cause, qui était celle de Dieu.
Grégoire reçut , vers la même époque , des nouvelles de la négociation de ses légats en Allemagne. Udon , archevêque de Trêves , et Thierry de Verdun, se trouvaient alors à Rome en qualité d'envoyés de l'empire. Le dernier, député par Henri, demanda au saint-père de décider l'affaire des deux rois dans un concile à Saint- Jean-de- Latran ; et comme ce vœu fut accueilli d'une voix unanime , on jugea convenable d'envoyer de nouveaux légats en Allemagne , pour prendre une décision, au nom du pape, dans la diète convenue par les deux princes. Celui qui s'opposerait à la pacification devait être frappé sans délai de l'excommunication. Udon de Trêves s'était joint aux nouveaux légats pour servir de médiateur K Mais , comme nous l'avons déjà vu, Henri avait anéanti toute espérance de pacification. Le pontife adressa donc à Udon une lettre ^, dans laquelle il lui
* Grégoire exprime ici en peu de mots tout son plan relativement h la réforme de l'Église ; ses paroles sont trop belles pour que nous ne les citions pas : « Antiqua et nota sacrae institutionis est régula, non ab hominibus, sedab Jesu Christo Dec et Domino nostro plenissima suae sapientiae consideratione, et veritatis défini tione sancita , ipso dicente in Evangelio : Qui intrat per ostium pastor est ovium, qui autem non intrat per ostium ^ sed ascendit aliunde , fur est et latro. Quaproter quod in Ecclesia diu peccatis facientibus neglectum et nefanda consuetudine corruptum fuit , et est , nos ad honorem Dei et salutem totius christianitatis innovare et restaurare cupimus , videlicet ut ad regendum populum Dei in unaquaque ecclesia , exigente tempore , talis et eo ordine eligatur episcopus, qui juxta veritatis sententiam non fur et latro dici debeat, sed nomen et officium pastoris habere dignus existât. Hœc quidem nostra voluntas , hoc nostrum est desiderium , hoc, miserante Deo , nostrum , quoad vixeriraus , indefessum erit studium. Caeterum quod ad servitium et debitam fidelitatem régis pertinet, nequaquam contradicere aut impedire volumus. Et ideo nihil novi , nihil nostris adinventionibus superinducere conamur, sed illud solummodo quœrimus , quod et omnium salus postulat et nécessitas , ut in ordinatione episeoporum , secundum communem sanctorum Patrum intelligentiam et approbationem , primo omnium evangelica et canonica serveturauctoritas. » Epist., v, 5. {Note du Trad.)
* Annal. Trevirens., p. 558.
2 Epist., \,7.
fait part de la douleur et des angoisses que faisaient naître dans son âme les mouvements et les désordres qui bouleversaient l'État. Il se plaint de n'avoir reçu de réponse ni de ses légats ni des princes allemands auxquels il avait adressé des lettres, et il renvoie une copie des dernières , ainsi que la formule du serment prêté par le roi.
« Celui qui lit dans les cœurs, dit-il, sait quelle est depuis long- )» temps notre sollicitude et quelle est notre anxiété sur les troubles n du royaume Teutonique. Nous lui avons adressé , et nous lui adresn serons encore de fréquentes prières, s'il daigne les exaucer, et )> nous les avons fait appuyer par celles d'un grand nombre d'hom- )» mes religieux et de pieuses congrégations , afin qu'il ait pitié de » cette nation; qu'il l'empêche de tourner ses armes contre ses pro- )> près entrailles , et de causer sa ruine ; qu'il réprime , par sa puis- 5. sance, la cause de la discorde, et que , par sa divine modération, )) il apaise les partis , sans les laisser s'emporter à des suites funestes » et déplorables. Il y a plus de trois mois que nous avons envoyé nos
> instructions à Bernard, notre diacre, et à Bernard, abbé de Mar-
> seille, dont nous avons appris la captivité, et que nous avons écrit )) aux seigneurs ecclésiastiques et laïques, les engageant à faire éviter )) l'incendie, le meurtre, et les autres maux de la guerre, et à pren- 1» dre, sur cette importante affaire, le parti qui nous paraissait le plus » juste, et pour les pousser davantage, nous y avons ajouté l'in- » jonction de l'autorité apostolique. Comme nous ignorons si vous les î) avez reçues ou si vous les avez regardées comme authentiques , n nous vous en envoyons des copies , vous prescrivant de faire tous )) vos efforts pour que le différend soit terminé selon le jugement '> qu'elles renferment. IVous vous avons envoyé aussi le serment que î> le roi Henri nous a prêté par ses envoyés , et qui a été remis entre 3. les mains de l'abbé de Cluny , afin que par cette lecture vous puis- )) siez apprécier la droiture de sa conduite envers nous , lorsque ses ^> partisans prennent nos légats prisonniers. Nous avons vu par là » qu'il n'a encore fait rien qui soit digne de lui. Nous ne permettrons » jamais qu'il profite de cette occasion pour agir contre la justice ; » car il n'a pu obtenir , ni par ses prières ni par ses menaces, de nous
> écarter de ce que nous regardions comme juste. Nous persiste-
> rons, avec le secours de Dieu, dans ces sentiments; ni la vie, ni la
» mort ne pourront nous en détourner K Agissez donc , mes très- » chers frères , afin qu'il paraisse combien vous aimez la liberté de » l'Église et le salut commun; car vous savez que si cette affaire » venait à empirer par négligence , elle répandrait non-seulement » sur l'Allemagne, mais sur toute la chrétienté des maux sans nom- » bre , et d'incalculables calamités *. »
Un autre sujet de chagrin pour le souverain pontife , c'était la situation de l'Éghse d'Orléans, où Rainier, élevé à l'épiscopat, contrairement aux saints canons , se livrait à la simonie , vendant au plus offrant les abbayes et les archidiaconats. Grégoire l'avait invité à comparaître à Rome; mais Rainier n'en avait tenu aucun compte. Grégoire le suspendit de ses fonctions , et le retrancha du corps de l'Église ; mais il méprisa l'un et l'autre. Le pape fixa de nouveau un jour où il devait rendre compte de sa conduite dans un synode d'évéques, sous peine d'être déposé. Il écrivit, pour cet effet, à Richer, archevêque de Sens , à Richard de Bourges , à leurs suffragants , et à Rainier lui-même.
<' Vous savez , dit-il à Richer et aux suffragants , combien Rainier, » évêque d'Orléans , s'est montré désobéissant au saint-siége , et dans 3) quelle confusion il a jeté cette Église ; cependant il est bon de vous » rappeler quelques-uns des excès dont on l'accuse; car on dit qu'il 3> a envahi cette Église sans élection valable du clergé et du peuple , » et sans avoir l'âge requis , et qu'il a vendu les archidiaconats et les » abbayes. Nous l'avons appelé jusqu'à trois fois pour s'en justifier, î> sans qu'il ait seulement daigné envoyer quelqu'un pour faire ses » excuses , et après que nous l'avons suspendu et excommunié , il n'a » pas laissé de continuer ses fonctions épiscopales ; il a même permis, » au mépris de l'autorité apostolique , à ses gens de tenir longtemps 5> prisonnier un clerc qui portait nos lettres. C'est pourquoi nous
* Il dit ici, en parlant du roi Henri : « Nunquam apud nos aut precibus aut aliqua ostentatione araicitiarum vel inimicitiarum obtinere potuit,ut quidquamproeo, prœter quod justum videretur, dicere vel censere vellemus. Atque in ea re quoad vixerimus incunctanter, Deo adjuvante , persistere nullo periculo vitae vel mortis deterribimur. »
* Epist., V, 7. Cette lettre nous montre quel zèle mettait Grégoire à la pacification de l'Allemagne, et quelle était la droiture de ses intentions. [N. du Trad.)
3» VOUS enjoignons de vous assembler au lieu que vous jugerez le plus > convenable, où vous l'appellerez pour répondre sur ces griefs. Que ^> si , dans quarante jours , il n'y vient pas , ou ne se purge pas cano- '» niquement, nous le déclarons déposé sans espoir de reprendre ja- ^> mais sa dignité. Vous publierez cette sentence , et vous mettrez à '> la place de Rainier , Sanzon dont vous m'avez parlé dans vos let- « très *. »
Sanzon était proposé pour évéque; mais on ne pouvait s'accorder sur son choix à Orléans. Sanzon s'adressa au pape , pour se justifier des reproches que lui faisaient ses ennemis. Grégoire écrivit au clergé et aux fidèles d'Orléans , pour leur recommander de recevoir avec honneur et respect le nouveau pontife, jusqu'à ce qu'il eût examiné cette affaire et prononcé un jugement définitif^.
A la même époque mourut Suénon ou Sw^en , roi de Danemarck , laissant pour successeur son fils Harald. Le pape ne manqua pas de lui écrire ^ pour lui rappeler la constante soumission de son père au siège de Rome , pour l'exhorter à persévérer dans cette heureuse disposition, à se montrer fils obéissant de l'Apôtre , et à regarder la protection qu'il doit à l'Église comme son premier devoir; et puis il ajoute : «c Tâchez d'employer tous vos soins , tout votre art , toute « votre industrie ^ et toute votre habileté à conserver l'honneur du « royaume que Dieu vous a confié. Que votre conduite ait de la di- 5» gnité, que votre sagesse soit pleine , assaisonnée par le sel de la jus- 5> tice et de la miséricorde, pour que la vraie sagesse, qui est Dieu, ^> puisse dire de vous : C'est par moi que le roi règne; soyez l'aide :» et le défenseur infatigable du pauvre , de la veuve et de l'orphelin : « c'est par de pareilles œuvres que vous vous ferez aimer de Dieu *. »
* Epist., V, 8-9.
2 Id., y, 14.
3 Id., V, 10.
* (.< Monemus insuper, carissime , ut tibi commissi a Deo regni honorera omni industria, solertia , peritiaque custodias. Sit vita tua digna , sapientia referta, justitiae et misericordiae condimento saleque condita ut de te vera sapieutia , quae Deus est, dicere queat : Per me ïsfe rex régnât. (Proverb., vni.) Pauperum et pupillorum ac viduarum adjutor indeficiens esto : sciens pro certo quoniam ex bis operibus et condimentis amor tibi reconciliatur Dei. » C'est ainsi que Grégoire,
Pendïint qu'en Allcmaone les deux rois rivaux armaient à l'envi , pour décider leur querelle par la voie des armes , Grégoire ouvrit à Rome , dans les premiers jours de l'année 1078, un synode dans lequel devait se décider la même question, avec une foule d'autres qui compromettaient le repos de l'Église. Grégoire avait vu par lui-même la situation désespérée des Églises de la haute Italie. Dans plusieurs villes , les partisans de Grégoire et de Henri étaient tellement acharnés les uns contre les autres, que, chaque jour, on avait à craindre des émeutes et l'effusion du sang ^ Plus la comtesse Mathilde cherchait à calmer les esprits , plus d'autres travaillaient avec ardeur à allumer le feu de la discorde. Le parti du roi Henri croissait de jour en jour en audace ; le clergé lombard foulait ouvertement aux pieds les canons du pontife et se servait souvent , pour soutenir sa rébellion, du glaive des seigneurs. Grégoire vit qu'il fallait des mesures vigoureuses ^; et, en conséquence, il invita à un synode, à Rome, Guibert, archevêque de Ravenne , avec tous ses suffragants , ainsi que les évêques et les abbés des districts de Firmano, de Camarino et de la Lombard ie, et autres.
» Nous commencerions , leur dit- il, par vous donner la bénédic- 5> tion apostolique, si l'autorité des saints Pères n'était point oppo- 5» sée à votre témérité. Combien vous avez offensé l'Éghse romaine , 5» votre sainte mère, et celle de tous les chrétiens; combien vous y 5» avez suscité de troubles , c'est ce que Dieu sait , c'est ce que vous » montrent la règle des Pères et votre propre conscience ; mais comme » il est de la nature humaine de pécher et d'avoir de l'indulgence 2' pour ceux qui se repentent, l'Église de Jésus -Christ, fondée par » son sang , vous attend encore comme une tendre mère , espérant '> que vous rentrerez dans son sein ; elle ne veut pas votre perte, elle
dans son infatigable zèle, instruisait les rois; ses paroles sont si belles, qu'on devrait les graver sur les palais des souverains. {Note du Trad.)
* Fiorentini.
2 Fiorentini dit : « Dispiaceva a Gregorio , che si videssero anche nel cuor di Toscana non pochi fautori di quell' hérésie medesime c'avevano alienati da lui quasi tutti chierici Lombardi , e prevedeva , che non solo in Alemagna sarebbero que' bollori scoppiati in sanguinose guerre civili , ma che l'Italia non sarebbe slata lontana da' tumulti. »
» court plutôt au-devant de votre salut. C'est pourquoi, mu par le u désir de votre salut, et de celui de tout le troupeau de Jésus- 5> Christ, nous vous enjoignons, par notre autorité apostolique, de 5» vous trouver au prochain synode , certains que vous n'aurez rien 5» à craindre, ni pour votre vie, ni pour vos membres, ni pour ce )» qui vous appartient, et que vous serez à l'abri de toute injure, du ^> moins de la part de ceux qui nous sont soumis. Nous voulons > que vous sachiez aussi que jamais ni la haine , ni la prière , ni l'or- 5> gueil honteux du siècle ne pourront nous déterminer à être injuste )> à votre égard ^ que loin de là , nous sommes disposé à modérer » la rigueur de la justice, autant que nous pourrons le faire sans )» compromettre le salut de vos âmes et le nôtre. Car nous désirons )' plutôt , Dieu nous en est témoin , travailler à votre salut et à celui » du peuple qui vous est confié , que de chercher en quelque chose î) notre avantage temporel '. »
Il y avait à ce concile plus de cent archevêques, évêques et abbés, sans compter un grand nombre de laïques ^ Les deux rois y avaient envoyé des ambassadeurs. Ceux de Rodolphe avaient eu de la peine à pénétrer en Italie , ce fut en alléguant mille prétextes qu'ils purent passer. Ils venaient annoncer au saint-père la soumission du roi leur maître , et le prier de prendre en pitié le triste état où se trouvait l'Église d'Allemagne. Les envoyés de Henri se présentèrent également pleins de soumission et de respect devant l'auguste assemblée ; ils élevèrent des plaintes contre Rodolphe qui s'était rendu coupable , disaient-ils, de trahison et d'infidéhté envers son légitime souverain , et qui , par son usurpation , méritait les anathèmes du siège apostolique. Il y avait au sein même du concile bien des gens qui partageaient ces idées 5 mais Grégoire déclara que , dans une affaire aussi importante, il ne pouvait encore rien décider, de crainte de faire tort à l'un ou à l'autre des prétendants. <t Cependant , dit-il , comme cette querelle )» et ces troubles du royaume ont causé à l'Éghse des maux incalcu- )> labiés , nous jugeons à propos d'envoyer sur les heux des légats sa- )> ges et prudents, qui convoqueront les hommes pieux de tout ordre, i> afin d'étabUr, par la grâce de Dieu et avec leurs concours , la paix
» Epist,, V, 13.
2 Ce concile est le quatrième de Grégoire.
[1076] DU PAPE GRÉGOIRE VIT. I6l>
)> et la concorde, ou de favoriser de tous leurs moyens le parti qui » tient en sa faveur le droit de la justice ; pour que le parti qui n'a " pas ce droit se désiste ; et que la justice et les lois obtiennent leur an- » cienne vigueur. Comme nous n'ignorons pas que certaines personnes, » poussées par un mouvement satanique , par l'ambition et l'avarice , )» préfèrent le trouble au repos, nous défendons à qui que ce soit, 5» roi , archevêque, évêque, duc, comte, marquis, seigneur, de met- » tre un obstacle à ce que nos légats accomplissent leur mission de « paix et de justice. Quiconque serait assez téméraire pour violer ce » décret , et pour s'opposer à la mission de nos légats , nous le lions » par les liens de l'anathème, non -seulement dans son esprit, mais «t encore dans son corps ; de sorte que nous le privons de toute pro- » spérité dans cette vie , et que nous lui ôtons la victoire dans ses ar- » mes , afin qu'il soit confondu et touché d'un double repentir *. »
La sentence d'excommunication fut renouvelée contre les archevêques Thedalde de Milan et Guibert de Ravenne, le pape le suspendit de toute fonction ecclésiastique. Arnould de Crémone , ayant été accusé et convaincu de simonie , fut déposé sans espoir de recouvrer jamais sa dignité. Roland de Trévise , qui , pour obtenir un évêché , s'était chargé d'annoncer à Grégoire sa déposition, fut frappé d'unanathème perpétuel. Contre le cardinal Hugues le Blanc, qui avait répandu en Allemagne un infâme libelle contre Grégoire , on prononça une sentence irrévocable.
Enfin , dans ce synode , la rigueur de l'excommunication fut tant soit peu mitigée ^. La femme , les enfants , les domestiques, les serfs, les vassaux d'un excommunié ; ceux qui ne sont pas assez élevés à la
* « Quicuraque autera temerario ausu (quod non optamus) hujus nostrœ constitutionis violator extiterit, legatisque nostris acl hanc pacem componendam euntibus prœnominatisfraudemopponeretentarit, vinculo eum anathematis alligamus , et non solum in spiritu, verum etiam in corpore , et in omni prosperitate hujus vitœ apostolicâ auctoritate innodamus et victoriam ejus in armis auferimus. « Fqyez Coleti ou Paul Bernr., c. 99 , et aussi Labb., t. X. p. 370. Gerbert ajoute , p. 62 , d'après Ms. Murens , que le pape avait résolu d'aller lui-même en Allemagne , et qu'il congédia les envoyés de Henri sans leur donner la bénédiction apostolique , mais que « Rodulphi legato clam impertiit , quia per omnia ipsum obedientissimum et consentaneum sibi et apostolicse sedi minime dubitaverat. »
2 Sed tantum ad tempus temperamus.
cour d'un prince pour prendre part à ses mauvais conseils ; ceux qui communiquent par ignorance, ou qui n'ont des rapports qu'avec ceux qui communiquent avec les excommuniés , n'encourent pas la peine de Texcommunication. Les voyageurs , les pèlerins , s'ils n'ont pas d'autres ressources , peuvent recevoir des secours d'un excommunié , et il n'est pas défendu à celui-ci de faire des actes de charité *.
Mais ce concile , loin de calmer les esprits , ne fit que les enflammer et les aigrir davantage. Dans la Lombardie, l'invitation du pape n'avait été respectée par personne. Dès qu'on y eut appris les décisions du concile, les partis s'élevèrent avec plus d'audace les uns contre les autres. A Lucques, il y avait une division entre l'évêque Anselme et la partie du clergé qui ne voulait pas se conformer à la discipline de l'Église. Ce fut en vain que Mathilde fit tous ses efforts pour ramener le calme , pour consoler et soutenir l'évêque , elle ne put réprimer l'insolence des clercs , et Anselme écrivit au pape que la force , loin de servir , ne ferait qu'augmenter le trouble *.
En tournant ses regards vers l'Italie méridionale , Grégoire y rencontrait un spectacle non moins affligeant. Les hordes normandes avaient envahi et dévasté la Marche d'Ancône , Spolète , Bénévent et d'autres provinces que l'Éghse romaine regardait comme ses domaines , et le glaive étendait de jour en jour leur domination. Par
* Plusieurs auteurs ont exposé ces détails pour tourner le pontife en ridicule. Mais , comme nous avons déjà dit, pour juger des actes d'un homme, il faut prendre les idées du siècle où il a vécu. Il était alors sévèrement défendu d'avoir des rapports avec un excommunié, et cette défense faisait partie du droit public. En partant de cette considération , Grégoire , en faisant des exceptions à la règle , nous paraîtra non ridicule, mais charitable. — C'est à ce concile qu'il faut rapporter un autre acte d'humanité qui fait honneur à Grégoire et à ses prédécesseurs. Depuis un temps immémorial, et par une coutume barbare, les malheureux naufragés jetés sur la côte étaient dépouillés. Grégoire, outré de cet usage atroce, le proscrit avec sévérité dans ce concile, à l'exemple de ses prédécesseurs. Voici ses paroles : « Et quoniam Dei judicio nonnullos naufragio perire cognoscimus et eos quasi legali jam jure, diabolico imo instinctu , ab his quibus misericorditer sublevari et consolari deberent, depraedari conspicimus ; statuimus et sub anathematis vinculo, ut a praedecessoribus nostris statutum est, jubemus ut quicumque naufragum quemlibet et bona illius invenerit, secure tara eum quam omnia sua dimittat. » Labb., t. X, p. 370. {Note du Trad.)
* Fiorentini.
la mort de Landolplie VI , la principauté de Bénévent avait perdu son seigneur, etGuiscard la morcela suivant ses caprices. Béjà, l'année précédente, Salerne avait été vivement attaquée et prise par ce chef soutenu des habitants d'Amalfi. Avec le prince Gisulphe s'éteignit la race souveraine des Lombards, cinq cents ans après l'arrivée d'Alboin. Ces conquêtes avaient rendu Robert Guiscard un seigneur tellement puissant, que son épée paraissait aussi invincible que sa cupidité était insatiable K Quelle impression pouvait faire la parole du pape sur un prince puissant et victorieux ! Aussi Grégoire ne se contenta pas, 3ans le dernier synode, de proclamer l'anathème contre ceux qui occupaient les terres de l'Éghse, il rassembla des troupes contre eux ^.Robert marcha sur Capoue et fit en même temps le siège de Bénévent, ville sur laquelle le pape exerçait un droit de suzeraineté, d'après une cession de Henri III ^ Mais le duc normand trouva un nouvel ennemi dans la personne de Jourdan , fils de son frère Roger , qui gouvernait Capoue, et qui anima si bien les seigneurs du pays contre son oncle, qu'après plusieurs batailles et conquêtes, il le força à un accommodement qui devint en même temps le prélude de la paix entre Robert et Grégoire, et dont Didier, abbé du Mont-Cassin , fut le négociateur ^.
Cependant le parti de Henri acquérait en Allemagne une prépondérance qui semblait annoncer au saint-siége des jours bien tristes. Le prince se trouvait près de Ratisbonne où il attendait les députés qu'il avait envoyés à Rome 5 ceux-ci arrivèrent bientôt avec la lettre du pape qui convoquait tous les ordres de l'Allemagne ^ à une diète où devait se traiter l'affaire des deux rivaux. Cette décision ne fit qu'irriter Henri; il ne voulait point d'enquête judiciaire. A ses yeux, Rodolphe était un rebelle , l'injustice de sa cause claire et évidente. Aussi armait-il plus que jamais, tout en négociant avec les Saxons, et
» rox. Sigon., Hist. ital.; miralovi, Hist. de V Italie y ann. 1078; Sismondi, Hist. des républiques italiennes, 1. 1 , p. 370 et suiv.
2 Si toutefois le récit de Petrus Diaconus est vrai , t. III , p. 45.
3 Guilielm. Appui, dit, lib. m : « Urbs erat hsec Romano subdita papae, atque sui juris. »
'• Guilielm. Appui., 1. m.
^ Epist., V, 15. Paul Bemr., c. 100.
en convoquant une assemblée à Friziar*. Les Saxons s'y rendirent, mais les partisans de Henri ne s'y montrèrent qu'en petit nombre; on fut donc obligé de tout remettre à une autre réunion. Henri ne cherchait ainsi qu'à amuser ses ennemis , jusqu'à ce qu'il fût prêt à marcher contre eux.
De son côté, Rodolphe avait réuni des forces considérables dans la Saxe et dans la Thuringe. A la Pentecôte de cette année, il avait communiqué aux Saxons, à Goslar, son plan de campagne^. Pendant tout l'été, la Bavière et la Saxe avaient été un théâtre de guerre et de troubles entre les deux partis ; dans l'Argovie et la Thurgovie, l'anarchie était générale ; des hordes dévastatrices parcouraient également la Franconie et l'Alsace. Mais la Souabe souffrait plus que toutes les autres provinces. L'évêque Burchard de Bâle et Werner de Strasbourg avaient armé de nombreux paysans qu'ils conduisaient contre Berthold de Carinthie ; mais ils furent battus et mis en fuite. Pour effrayer le peuple des campagnes par un châtiment exemplaire et l'empêcher de se lever désormais à la voix du clergé, Berthold fit mutiler tous ses prisonniers. Les partisans de Henri eurent généralement beaucoup à souffrir dans ces provinces ^
On avait répandu le bruit de la mort d'Eckard , abbé de Richenou; Ulrich, abbé de Saint -Gall, s'était emparé de son abbaye, du consentement de Henri. Quand Eckard revint de l'Italie, il s'éleva une vive querelle entre les deux prélats, et le pays fut livré à de nouveaux désordres. Les troupes du duc Berthold trouvèrent l'occasion favorable pour envahir les riches possessions de Saint- Gall, et ravager les belles campagnes du Brisgau par le fer et le feu ; en sorte que ,
» Gerb., p. 62.
2 Gerb., p. 63, ajoute , d'après un écrivain contemporain : « lUuc ad eum legati Philippi régis Galliarura et Flandringorum et Loiharingorum quam plurium , nec non régis Ungariorum adjutorium ipsi propter Deum et sanctum Petrum ad defensionem sanctœ Ecclesiœ et regni totius Teutonicorum studiosissime promittentium advenerant. » Assertion qui nous paraît fort douteuse , parce qu'elle a urie trop grande étendue.
3 Tschudy , ann. 1078. La Suisse était généralement pour Rodolphe , car presque partout, et notamment à Zurich, les bourgeois étaient convenus de forcer les prêtres à quitter leurs femmes et à mener une vie plus régulière. Foy. Muller . Hîst. de la Suisse, t. I , p. 415.
pendant plusieurs années , les religieux du monastère furent privés de leurs moyens d'existence, et se virent obligés, pour y pourvoir, de vendre les précieux ornements de leur église *. Ces excès excitèrent dans l'âme d'Ulrich un vif ressentiment contre Berthold et contre tous les partisans de Grégoire; pour s'en venger, il marcha contre les forteresses de ses ennemis , et les réduisit en cendres.
Cependant Henri ne cessait de nommer de nouveaux évéques ; il plaça sur le siège de Constance son chapelain Thietbald, et nomma archevêque de Trêves Engelbert, homme d'une naissance illustre, et lui donna l'investiture par la crosse et l'anneau ^ Quand il apprit les préparatifs de Welf et de Berthold, il résolut d'empêcher leur jonction avec Rodolphe. Au mois d'août, lorsque ces deux princes se furent mis en marche, et que de son côté Rodolphe s'avança de la Saxe, Henri, à la tête d'une armée puissante, se promit un triomphe facile sur les uns et les autres en temporisant et en divisant les forces de ses ennemis. Dans cette vue, il députa vers Rodolphe et vers les autres seigneurs saxons pour faire des propositions de paix. Une suspension d'armes fut arrêtée. Pendant que Henri faisait ainsi négocier avec son rival, douze mille paysans attaquèrent, d'après ses ordres, et avec une fureur aveugle, les deux ducs campés sur les bords du Necker ^; les assaillants éprouvèrent de nombreuses pertes, et presque tous leurs prisonniers furent mutilés. Dans le même temps , lorsque ses envoyés furent à peinç sortis du camp saxon, Henri fit marcher ses troupes pour attaquer l'ennemi.
Ce fut près de Melrichstadt, dans la Franconie, aux bords de la Strewe, que les deux armées se rencontrèrent. Rodolphe, pris à l'improviste par cette attaque soudaine, eut à peine le temps de ranger ses troupes en bataille, et de leur adresser à la hâte quelques paroles d'encouragement, quand déjà le chquetis des armes et les cris des mourants se faisaient entendre. Rodolphe était constamment à la tête des siens, et son héroïque exemple fut si efficace, que, dès le premier choc, deux colonnes de l'armée de Henri furent enfoncées ;
* Burkh. de Cas. S.-Galli, dans la collection de Goldast, 1. 1 , p. 68. J. de Mul- 1er, Hist. de la Suisse, 1. 1 , p. 326. 2 Antml. Tremr.y ann. 1078.
5 Berthold. Const. dit : « Duodecira millia populi conjurati. »
néanmoins la victoire était indécise; une foule de braves tombaient des deux côtés. Là où Rodolphe ne pouvait se trouver, était le vaillant Otton de Nordheim, qui offrait dans sa personne un modèle de bravoure chevaleresque. Henri eut la douleur de voir périr sous ses yeux son fidèle conseiller, le vieux comte Eberard le Barbu, de la maison de Nellenbourg, ainsi que Poppon VIII, comte de Henneberg * , fondateur de cette maison. Ce dernier laissa dans la douleur trois fils, Poppon, Gottvs^ald etGottbert, et sa femme Hildegarde, fille de Louis le Barbu, landgrave delhuringe. Thiebald et Henri deLechsgemund, et une foule d'autres personnages distingués, furent tués à côté du monarque, qui perdit ainsi une partie considérable de sa noblesse. Cependant la résistance de ses guerriers fut tellement opiniâtre que bientôt le désordre se mit dans les rangs de Rodolphe , et que plus d'un combattant chercha son salut dans la fuite : de ce nombre étaient Werner, archevêque de Magdebourg ; Bernard, archidiacre et légat de l'Église romaine; Sigefroi de Mayence et Adalbert de Worms. Leur fuite jeta l'épouvante dans toute l'armée , et tous les efforts de Rodolphe pour arrêter les fuyards demeurèrent inutiles, quand soudain Otton et le comte palatin Frédéric firent entendre le cri de guerre saxon : Saint Pierre ! saint Pierre ! fondirent de nouveau sur les troupes de Henri et en firent un carnage horrible. La confusion se mit dans leurs rangs ; elle augmenta encore quand on entendit le bruit que le roi Henri était tué. Effrayée de cette nouvelle, l'armée tourna immédiatement le dos, et l'ennemi la poursuivit l'épée à la main jusqu'à Wurzbourg; les Saxons pénétrèrent dans la ville et y laissèrent une garnison. L'infanterie de Henri avait horriblement souffert dans sa fuite. Bientôt Frédéric revint sur le champ de bataille. Le duc Otton y retourna de même. Mais, en voyant les troupes qui l'occupaient, il les prit pour des détachements ennemis ; ses forces épuisées l'empêchèrent de les attaquer, et il envoya quelques-uns des siens pour faire une reconnaissance ; comme ces envoyés tardèrent à revenir, il les crut arrêtés et retourna chez lui par un autre chemin. Frédéric réunit son armée et passa la nuit en plein air, au milieu des cris de triomphe. Le lendemain 13 août, il fit enlever tout le butin que ses soldats pouvaient emporter ; le reste fut brûlé. Pendant que Henri
* Vir mire fortis, abb. Ursperg.
rentrait dans Wurzbourg et provoquait les Saxons à un nouveau combat \ Frédéric regagna la forêt de Thuringe pour se rendre à Smalkald. Le long de la route ses soldats n'avaient cessé de faire retentir l'air de leurs hymnes guerriers et de leurs chants de triomphe. Mais leur passage fut marqué par la plus horrible dévastation. La population, qui se sentait coupable d'avoir pillé et massacré la veille les fuyards saxons , avait cherché un refuge dans les bois , d'où elle eut la douleur de voir ses villages et ses hameaux en flammes, digne récompense de ses actions. Frédéric délivra Sigefroi de Mayence et le légat Bernard, que les Thuringiens retenaient captifs, et rentra triomphant dans la Saxe^ Le jour de son arrivée fut une fête pour tout le pays ; on remercia Dieu de leur avoir accordé cette victoire, et d'avoir délivré tant d'ecclésiastiques. Cependant l'évéque de Magdebourg avait été égorgé par les habitants des campagnes ; celui de Mersebourg avait été complètement dépouillé, aussi bien que le duc Magnus et le comte Herrmann, son oncle paternel^
Les Saxons s'attribuèrent la victoire , parce qu'ils étaient restés maîtres du champ de bataille, mais c'était une victoire qui méritait à peine ce nom; car leurs forces étaient tellement afl^aiblies, qu'ils ne pouvaient profiter de leurs prétendus avantages. Comme Henri , ils avaient été repoussés; comme lui, ils avaient perdu beaucoup de monde et s'étaient vus contraints de reculer.
Henri se retira à Ratisbonne pour lever de nouvelles troupes; autour de lui s'étaient rassemblés les grands du royaume. Le monarque leur dit que, «c pour dire la vérité, la guerre était finie, et qu'il ne lui restait qu'à les convier à partager le fruit de la victoire ; que la Saxe était épuisée en hommes ; que si de nouveaux habitants ne venaient s'y établir, ce pays deviendrait la demeure des bêtes fauves; que dans la dernière bataille presque toute la noblesse saxonne avait péri, et
* Ms. Petershus. dans Gerbert , p. 66, et Auctor Fitœ HenricL 2 Suivant plusieurs auteurs , ils avaient été faits prisonniers par les troupes de Henri.
5 Cette relation de la bataille a été tirée de Bruno , p. 137-158 ; Auctor Fitœ HenricilF^ dans Reub ; Berthold. Const., ann. 1078 ; abb. Ursperg., p. 170 ; Auctor ApoL Henrici, p. 194j Aventinus, Annal. Boior., I. v; Gerbert, p. 65; Annal. Saxon., ann. 1078.
que le peuple , mécontent de ses chefs , n'attendait que son apparition pour lui demander non l'honneur et la liberté , mais la vie. ;> Plusieurs des princes allemands ajoutèrent foi aux paroles de Henri, se crurent déjà maîtres des riches domaines de la Saxe, et lui fournirent des renforts considérables ; des bandes d'éclaireurs s'avancèrent jusqu'aux montagnes qui bordent les forêts de la Thuringe , où elles apprirent que les Saxons faisaient d'immenses préparatifs et que soixante mille hommes étaient déjà sous les armes , résolus de mourir pour la défense de leurs foyers et de leur liberté. A cette nouvelle , ils n'eurent rien de plus pressé que de rebrousser chemin \
Henri quitta la Bavière pour entrer dans la Souabe, qui n'était que faiblement défendue par les partisans de Rodolphe. Les domaines de Welf et de Berthold furent entièrement dévastés ^ Ce fut vers l'époque de la solennité de la Toussaint , qu'une ruine complète menaça les églises, dont près de cent avaient déjà été pillées ou brûlées^. Les monastères eurent le sort qu'avait éprouvé celui de Richenou \ Les évêques,les abbés et les ecclésiastiques de tout rang furent ignominieusement traités^, les femmes déshonorées et enlevées; tout ce qu'il y avait de beau et de sacré était foulé aux pieds , et tous les maux de la guerre civile pesaient sur ce peuple; car la dernière bataille avait exaspéré les esprits. Cependant aucun seigneur allemand ne se rattacha au parti du roi. Le seul comte de Montfort fut assiégé dans sa forteresse de Tubingen ; mais il bravait les efforts de l'empereur, lorsque déjà tout le reste du pays gémissait sous le poids de ses armes.
Ce fut devant cette place que mourut Udon , archevêque de Trêves et fils du comte Eberard de Nellenbourg ^ Cette même année le pape lui avait envoyé une lettre ^ , dans laquelle il exprimait la douleur
1 Gerbert, p. 65; Bruno., p. 138.
2 a Prœda, ferro et igni orania circumquaque devastavit. »
5 Gerbert cite, p. 66, un diplôme de Henri V, ann. 1107, dans lequel il promet de restituer les biens des églises , de réparer les pertes et les dommages , et de leur rendre tous les anciens privilèges.
^ ^(yy. ce même diplôme.
^ Sigon., de Regno Italie, ann. 1078.
6 J7inal. Saxon. j ann. 1078.
' Epist.,y^\Q.
profonde où le mettaient l'état de TAllemagne et la malheureuse situation de l'Église. «' Plus les affaires se compliquent , plus , lui dit Gré- » goire , l'anxiété et les soucis pénètrent mon âme. » Ensuite il lui demanda comme à un ami de lui donner des nouvelles positives de l'état des affaires , de l'aider , par ses conseils , à mettre un terme à la fureur des discordes , et à rétablir la paix si universellement désirée. Il engage Udon à faire connaître à tous les seigneurs les intentions et la volonté du pape , et à venir le trouver à Rome. Grégoire veut que la trêve dure quinze jours après la fin de l'assemblée , et que Henri fournisse à ses légats, qui sont depuis longtemps en Allemagne, le moyen de revenir avec sécurité.
Il fit connaître les mêmes dispositions dans une circulaire adressée à tous les États de l'Allemagne : <c Dans le concile tenu cette année » à Rome , nous avons déjà déclaré, dit-il, avec quelle attention nous '> cherchons à faire cesser dans votre royaume les malheurs, les » meurtres et les dissensions qui le désolent , afin de lui rendre la ;• paix, la justice et son ancienne splendeur. Nous avons ordonné, » d'après le jugement du Saint-Esprit, qu'on convoque dans votre j> royaume une diète , composée des évêques et des laïques qui crai- )) gnent Dieu, et qui désirent la paix, et qu'en présence de n^os légats ' on décide de quel côté est la justice. C'est avec une profonde dou- > leur que nous avons appris qu'il y a eu des hommes assez pervers '» pour empêcher la tenue de cette diète , qui avait été annoncée , et )» cela, afin de satisfaire leurs passions au milieu de la désolation )» générale. Personne ne nous croira jamais capable de favoriser ') celui dont la cause aurait été reconnue injuste ; car nous aimons » mieux la mort pour votre salut, que toute la gloire du monde pour '» votre perte. S'il se trouve des gens qui , s'appuyant sur de fausses » indications , osent soutenir le contraire , ne leur accordez aucune '« confiance. Nous craignons Dieu, et tous les jours nous sommes =» affligés pour l'amour de lui ; nous mépri&ons l'orgueil et les vaines i> jouissances du siècle , notre espérance et notre consolation sont » en Dieu *. »
Mais ce qu'il y a de plus admirable dans Grégoire, et ce qui montre le mieux jusqu'où allait la force de son génie , c'est que les affaires
* Epist., Yi, 1.
compliquées de l'Allemagne ne l'empêchèrent pas de s'appliquer à celles des autres royaumes. Malgré la révolte du clergé de l'Allemagne et de l'Italie, il ne relâcha rien de sa fermeté pour poursuivre les deux grands vices , la simonie et l'incontinence. Il ne craignait pas de multiplier le nombre de ses ennemis, lorsqu'il pouvait diminuer celui des mauvais pasteurs. Nous avons déjà vu qu'il avait trouvé dans Hugues, évêque de Die, un autre lui-même , un homme droit, juste et sévère. Hugues, en effet, justifia complètement la confiance du pontife. Animé des sentiments de son maître , et poussé par son propre zèle , il poursuivait avec ardeur la réforme de l'Église gallicane. Durant sa longue légation en France, il tint, par les ordres de Grégoire, des conciles à Anse en Bourgogne, à Clermont, à Dijon, à Autun, à Poitiers, à Lyon, etc. Nous n'avons pas les actes de tous ces conciles, mais les chroniques de cette époque, la correspondance de Grégoire avec son légat, et les canons du concile de Poitiers, nous montrent qu'on y proscrivait avec sévérité les deux grands vices de l'époque , la simonie et l'incontinence des clercs , et qu'on déposait sans pitié les évêques ou les prêtres qui ne se conformaient pas à ces points de discipline.
Au concile de Clermont, Hugues déposa Etienne de Clermont, qui avait usurpé le siège du Puy, et Guillaume, qui avait usurpé celui de Clermont. Il sacra, pour évêque de cette dernière ville, Durand, second abbé de la Chaise-Dieu.
Le concile d' Autun, tenu en 1077, est un des plus remarquables. Hugues l'avait convoqué en vertu des ordres de Grégoire'. Il s'y trouva, de France et de Bourgogne, un grand nombre d'évêques, d'abbés et de seigneurs laïques. Gérard, qui était allé à Rome pour s'excuser d'avoir reçu l'investiture de Henri , par l'ignorance où il était que le pape l'eût défendu et que le roi fût excommunié , fit valoir ses excuses au concile , et fut rétabli dans son siège de Cambrai et d'Arras. Manassès, archevêque de Reims, accusé par son clergé de simonie et de violence, fut suspendu de ses fonctions , parce qu'ayant été appelé à ce concile pour se justifier, il n'y comparut point. Quand les chanoines de Reims qui l'avaient accusé revinrent chez eux, Manassès leur tendit des embûches, détruisit enfin leurs maisons ,
» Epist., IV, 22.
s'empara de leurs biens , et vendit leurs prébendes. Ayant reçu plus tard des lettres du pape pour aller se justifier dans un concile de six évêques, il prit le chemin de Rome '.
Dans ce même concile, on nomma archevêque de Lyon Gebuin, archidiacre de Langres , à la place de Humbert , qui avait été déposé comme simoniaque. Gebuin résista longtemps à cette élection, et se réfugia près de l'autel ; mais on l'arrêta pour le sacrer le dimanche suivant. Reinard, évêque deLangres, homme distingué par ses manières nobles et par son éloquence , fut fort affligé de ce choix qui lui enlevait l'ornement de son clergé ^.
On jugea, dans ce même concile, plusieurs autres évêques de France, comme il paraît par une lettre du légat Hugues de Die, où il en rend compte au pape en ces termes : « Nous prions votre paternité de vouloir bien nous faire connaître son sentiment relativement à la déposition des évêques de Reims, de Bourges et de Chartres. Que votre paternité sache aussi que le prétendu évêque de Noyon étant menacé d'un examen public , nous a confessé la simonie en présence des évêques de Laon , de Langres et de quelques autres ; c'est pourquoi il nous a promis sur les Évangiles de quitter cette église quand vous l'ordonnerez. L'évêque de Sentis, ayant reçu l'investiture de la main du roi, a été ordonné par cet hérésiarque de Reims , malgré la défense que vous lui aviez faite de ne pas sacrer des évêques de ce genre. L'évêque d'Auxerre, ordonné avant l'âge, n'a pas pris l'investiture de la main du roi , quoiqu'il eût gagné ses bonnes grâces. Quant à l'archevêque de Sens , je crois que vous aurez déjà appris l'injure qu'il a faite à votre autorité, pendant notre légation. L'archevêque de Bordeaux, ayant été appelé l'année passée au concile de Clermont, n'y vint point, et ne s'en excusa pas canoniquement : c'est pourquoi il fut suspendu ; mais il n'a pas cessé d'exercer ses fonctions, au mépris de notre censure. Étant encore appelé au concile d'Autun , nous l'avons suspendu , parce qu'il ne nous a point envoyé d'excuses. Nous prions donc votre sublimité de nous écrire ce qu'elle veut faire relativement à tous ces sujets ^»
* Labb., ConciL, t. X, p. 360.
2 Ibid.
3 Ibid., p. 365.
D'Autun le légat se rendit à Lyon , et de Lyon au Puy. Là, il déclara Etienne, évêque de cette ville, indigne de l'épiscopat, prononça la sentence de déposition, menaça de l'anathème tous ceux qui le reconnaîtraient encore pour pasteur. Grégoire confirma cette sentence , ordonna à tous les évéques de France de la publier dans leurs diocèses, et défendit à qui que ce fût de faire quelque offrande à l'église de Notre-Dame du Puy et aux clercs qui la desservaient, tant que l'usurpateur Etienne prétendrait se maintenir sur son siège. Il recommanda en même temps au chapitre de procéder à l'élection d'un nouveau pontife K
Gérard , évêque de Cambrai , étant de retour du concile d'Autun où il s'était justifié . s'appliqua avec zèle à faire exécuter les décrets de Grégoire contre la simonie et l'incontinence; il défendit l'entrée du chœur aux chanoines qui ne voulaient pas s'y conformer. Les chanoines en appelèrent au métropolitain et écrivirent en même temps une lettre aux chanoines de Reims , pour les engager à entrer dans leur cause et à défendre contre Rome la gloire et la liberté du clergé, qu'on voulait soumettre à un joug insupportable , et réduire à la mendicité, en leur défendant d'avoir plus d'une prébende, quoiqu'il en faille souvent trois ou quatre pour l'entretien nécessaire. Ils se plaignaient surtout de l'évêque de Langres et de Hugues de Die , dont ils disaient de ne pas même connaître le nom. Ils ajoutaient que leur évêque n'avait rien répondu aux remontrances qu'ils lui avaient faites sur les nouveaux décrets , sinon qu'il n'osait transgresser les ordres de Hugues de Die. En finissant, ils exhortèrent le clergé de Reims à résister à ces décrets. «^ Si vous avez du cœur, disaient-ils, vous mé- » priserez tous ces conciles qui nous couvrent de confusion. Pour » nous, notre parti est pris. Nous garderons nos usages , qui ont été '» sagement établis par l'indulgence de nos pères , et nous ne consen- » tirons pas aux nouvelles traditions qu'on veut introduire ^. »
Les chanoines ne se contentèrent pas de ces écrits , ils soulevèrent le peuple de Cambrai en leur faveur. On ne pouvait plus parler contre la simonie ou l'incontinence, sans s'exposer à la fureur d'une populace que le chapitre avait gagnée à sa cause. Le bruit courait même que
ï Eptst.,i\,lSetl9.
2 Hug. Flavin, Chron.
les habitants avaient brûlé un homme , pour avoir dit qu'un prêtre simoniaque ou incontinent ne devait pas célébrer la messe , et qu'il n'était pas permis de l'entendre. Grégoire , alarmé de ce bruit , qui alla jusqu'à Rome , chargea Josfroi , évêque de Paris , de s'informer de ce fait, et s'il le trouvait vrai, d'excommunier les auteurs et les complices de ce crime. Il ajoute : «t Nous vous prions, et nous vous )) avertissons de signifier, de la part du saint-siége, à tous les évêques » de France qu'ils aient à suspendre de leurs fonctions tous les prêtres » de leurs diocèses qui ne voudront pas quitter leurs femmes, etvous- » mêmes , ne manquez pas de publier la même chose dans toutes les » assemblées où vous vous trouverez. Si vous rencontrez des évêques » négligents sur ce point , ou des prêtres qui usurpent indignement )) le nom et la dignité ecclésiastique, et qui sont rebelles à nos ordres, ^> défendez au peuple, de la part de saint Pierre et de la nôtre, d'en- » tendre la messe de ces prêtres scandaleux , afin que cette confusion » les porte à se corriger K ?>
Manassès , suspendu de ses fonctions , écrivit au pape une lettre fort soumise, où , sans parler directement de son affaire, il le prie de lui conserver les privilèges qu'il a , de n'être pas obligé de répondre aux légats romains , soit qu'il soit cité ou non ; mais de ne répondre qu'au pape lui-même , comme il espère le faire bientôt en se rendant à Rome pour Pâques. Manassès affecte dans cette lettre un grand zèle pour le bon ordre. Il se plaint de ce que i'évêque de Soissons et l'évêque de Laon ont ordonné, sans son consentement, et pendant son absence, un évêque à Amiens, quoique cet évêque eût reçu l'investiture d'un laïque. Il ajoute que Guarmond, archevêque de Vienne, était venu dans la province de Reims , se disant légat du saint-siége ,
» De cœtero rogamus te et multum admonemus, ut omnibus confratribus et coepiscopsis tuis per totam Franciam ex apostolica auctoritate signifiées , quatenus et illis sacerdotibus , qui a turpidine fornicationis cessare noiuerint, omne officium sacris altaribus ministrandi penitus interdicant , et tu ipse in omni loco et conventu id prsedicare non cesses. Et si in hac re aut episcopos tepidos , aut illos qui sacrorum ordinum nomen et officium indigne pro supradictis criminibus usurpare prœsumunt , rebelles esse cognoveris , omni populo ne eorum ulterius officium suscipiat ex parte beati Pétri et nostra apostolica auctoritate ubique interdicas , ut vel hoc modo confusi ad emendationem vitse suae et ad castitatem religiosse continentiae , redire cogantur. {Epist., iv, 20.)
y avait déposé et rétabli des prêtres , et n'en était sorti qu'après avoir rempli sa bourse. Il prie le pape d'ordonner à Hugues de Die de rétablir dans ses fonctions Drogon, évéque de Terouanne, que le légat avait interdit. «^ Il demande, dit-il, cette grâce pour un évéque respec- ^> table par son âge 5 puisque, après être resté longtemps dans l'ordre ). de prêtrise, il était cependant évéque depuis plus de soixante ans •.»
Grégoire renvoya une copie de cette lettre à Hugues de Die et à Hugues, abbé de Cluny, les priant d'examiner avec grande attention les griefs de l'archevêque de Reims, de l'aider dans son ministère, s'il obéit au saint-siége. Il fait voir qu'il ne s'est pas laissé tromper par la lettre artificieuse de Manassès ; puisqu'il dit à ses légats qu'il ne cherche que des délais et des subterfuges. <= Agissez donc, dit-il, avec 5. force et avec prudence, afin que tout se fasse selon la charité. Que i> ceux qui sont opprimés trouvent en vous des défenseurs , et les » oppresseurs, des hommes qui aiment la justice ^. »
Il écrivit également à l'archevêque de Reims pour rejeter le prétendu privilège qu'il se glorifiait d'avoir , de ne répondre qu'au pape et non aux légats romains. « Si par les légats romains, dit-il, vous ) n'entendez que ceux qui sont nés à Rome , ou qui , après y avoir ' été élevés dès l'enfance , y ont quelque dignité ecclésiastique , nous ;^ sommes surpris que vous vouliez diminuer nos droits et vous exemp-
> ter , seul , de ce que nos prédécesseurs ont pratiqué dans toutes les
> occasions. Vous savez qu'Osius présida au concile de Nicée, etCy- » rille au concile d'Ephèse , comme légats des papes , que saint Gré- ' goire donna à Syagre, évéque d' Autun, suffragant de Lyon , la com- • mission de tenir dans la Gaule un concile général, et que, pour un
> pareil sujet , il fit son légat en Afrique un moine nommé Hilaire.
> Quant à ce que vous dites de votre privilège , nous répondons que '> l'on peut , suivant les circonstances , les personnes , les temps et les » Ueux , accorder des privilèges qu'il est permis ensuite de révoquer 1» dans d'autres circonstances , si la nécessité ou une plus grande uti- » lité le demande. Car les privilèges ne doivent pas ruiner la discipline
* Epist.y Manassœ. Labb., Concil., t. X, p. 362.
2 \'os autera viriliter et sapienter agite, vestraque omnia in caritate fiant, ut oppressi vos prudentes defensores inveniant, et oppriraentes amalores justitiae recognoscant. ( Epist., vi , 3.)
» établie par les Pères, mais pourvoir à l'utilité de rÉglise : de là » vient que l'autorité de l'Église d'Arles , qui s'étendait sur tout le " royaume de France, alors plus grand qu'aujourd'hui, a cessé au » bout de quelque temps , et que le saint-siége a délégué son pouvoir » à d'autres , selon qu'il lui a plu. Votre Église de Reims elle-même a » été quelquefois soumise à un primat après le pape K )> Grégoire termine en ordonnant à Manassès de se justifier devant l'évêque de Die et l'abbé de Cluny.
Manassès, voyant qu'il ne pouvait rien obtenir par ses lettres, prit le parti d'aller à Rome pour tâcher de faire lever la suspense portée contre lui. Grégoire, selon sa coutume, le reçut avec bonté , et , sur l'exposé que ce prélat lui fit de sa cause, il le rétablit dans ses fonctions, en l'obhgeant de jurer sur le tombeau de saint Pierre qu'il se présenterait devant le légat pour se justifier dès qu'il en serait requis. Manassès fit le serment demandé.
La plupart des évéques français que Hugues de Die avait déposés ou suspendus de leurs fonctions eurent recours au même moyen, ils allèrent à Rome implorer leur pardon. Grégoire, qui ne résistait jamais à celui qui donnait des signes de repentir, se fit un plaisir d'adoucir les peines décernées contre eux , en prenant pourtant des mesures contre la surprise. Grégoire rend compte de sa conduite en ces termes :
« Comme c'est la coutume de l'Église romaine, à laquelle nous pré- )» sidons , quelque indigne que nous en soyons , de tolérer certaines 3> choses et d'en dissimuler d'autres, nous avons cru devoir adoucir la " rigueur des canons , dans l'attentive révision que nous avons faite » des causes des évcques de France et de Bourgogne, condamnés par » Hugues de Die, notre légat. Quoique Manassès, archevêque de » Reims, soit poursuivi pour plusieurs accusations , et qu'il ait refusé » de se rendre aux synodes où Hugues l'a cité, il nous a paru que la " sentence portée contre lui était éloignée de la maturité et de la dou- » ceur ordinaire de l'Éghse romaine. C'est pourquoi nous l'avons 3> rétabU dans les fonctions de sa dignité, après l'avoir obhgé de prê- « ter sur le corps de saint Pierre le serment suivant : Je, Manassès, « archevêque de Reims, proteste que ce n'est point par orgueil que je
1 Epist., VI , 2.
ne me suis pas rendu au concile d'Autun , auquel l'évêque de Die m'avait cité. Si je suis appelé par lettre ou par un envoyé pour subir le jugement du saint-siége , je n'userai d'aucun artifice pour m'y soustraire, et je m'y soumettrai humblement. S'il plaît au pape Grégoire ou à son successeur que je me justifie devant son légat, j'obéirai avec la même humilité. Je n'emploierai les trésors et les ornements de l'Église de Reims , confiée à mes soins, que pour le bien et l'honneur de cette Église, et je ne les aliénerai jamais pour avoir de quoi résister à la justice.
» Nous avons aussi , continue le pape , rétabli dans ses fonctions Hugues, archevêque de Besançon, déclaré suspens dans le même concile. Comme ses clercs avaient retenu et lui avaient caché les lettres qui l'appelaient au concile, j'ai cru devoir le rétablir, mais à condition qu'il se purgerait devant le légat, avec ses sufîragants ou avec les évêques voisins. Nous avons pareillement rendu à Richer, archevêque de Sens , l'exercice des fonctions dont il était interdit , parce qu'il nous a promis de déduire par lui-même ou par un envoyé, en présence de notre légat , les raisons qu'il avait eues de s'absenter de son concile, qu'il s'est de plus engagé à soutenir le même légat dans toutes les affaires ecclésiastiques , et à ne rien omettre pour regagner ses bonnes grâces. Quant à l'affaire de Godefroi, évêque de Chartres, comme ce prélat a été jugé étant absent et sans avoir été appelé, nous l'avons rétabh sur son siège en attendant que sa cause soit revue et jugée définitivement par notre légat. Nous avons rendu la crosse et l'anneau à Richard, archevêque de Bourges, qui avait quitté son éghse par un mouvement de colère, et non par le jugement d'un concile, et qui nous a promis de répondre au légat sur ce qu'on lui avait reproché. Pour Rodulphe , archevêque de Tours, nous l'avons rétabli dans ses fonctions, parce que ses accusateurs n'étaient pas recevables selon les lois, et que les évêques, qui l'avaient d'abord accusé, se sont ensuite désistés; d'ailleurs, sa cause ayant déjà été jugée par notre saint prédécesseur le pape Alexandre, nous n'avons pas dû en recommencer le jugement sur des accusations vagues et incertaines. Nous avons cependant jugé à propos qu'un envoyé de notre part et un envoyé de notre légat se rendissent à Tours, y convoquassent les évêques suffragants de la métropole avec le peuple et le clergé de la ville, et les sommassent
» ensuite, de la part de saint Pierre, de déclarer comment leur arche- » véque avait été élu et ordonné ; afin que , si , par leur réponse, il 5» était reconnu innocent, on ne parlât jamais plus de cette affaire, et » qu'au contraire, si on trouvait des preuves certaines de sa culpabilité, '» on rendît une sentence canonique contre lui K '»
Au concile de Poitiers, le légat suspendit les archevêques de Tours et de Besançon, et renvoya au tribunal du pape les évéques de Beauvais, de Noyon, d'Amiens, de Laon, de Soissons et de Sentis. Voici le compte qu'il rend au pape de ce concile : u Par la grâce de Dieu nous avons célébré un concile à Poitiers avec quelque fruit- mais nous avons essuyé bien des périls et bien des contradictions , tant en chemin que dans le concile et après le concile. Car premièrement, le roi de France, opposé à lui-même, parce qu'il était opposé au Roi du ciel, m'avait d'abord écrit qu'il voulait faire toutes sortes d'honneurs à ma légation, et être appelé notre fils. Cependant il manda au comte de ne pas souffrir que je tinsse nulle part des conciles ou des conventicules , ainsi qu'il les appelait ^ et il écrivit aux évêques de son obéissance qu'il les regarderait comme coupables de félonie, s'ils assistaient à ces conciles, ou s'ils autorisaient les décrets par lesquels nous tâchons, disait-il, d'obscurcir l'éclat de sa couronne et de celle des princes de son royaume. >• Les ennemis de la vérité en prirent occasion de nous insulter ; et peu s'en fallut qu'ils n'entraînassent à gauche ceux que je voyais auparavant à droite. L'archevêque de Tours, la peste et la honte de la sainte Église , et avec lui l'évêque de Rennes, ont causé un grand trouble dans le concile. On y prouva que l'évêque de Rennes avait été ordonné évêque avant d'avoir été clerc ; que l'évêque d'Angers avait promis et donné pour cela une chape , quoique à l'insu de l'évêque de Rennes. Mais celui-ci, avant son épiscopat, avait jeté un cavaher à bas de son cheval ; et son compagnon le blessa si dangereusement, que ce cavalier mourut de sa chute et de sa blessure. Cependant , touchés par les prières qui nous ont été faites en sa faveur , parce qu'il est fort utile à son Église , nous ne l'avons pas déposé ; nous nous sommes contentés de le suspendre , vous en réservant le jugement.
^ Epist., y, 17.
3) Pour l'archevêque de Tours , ou prouva qu'avant son épiscopat il avait acheté le doyenné , dignité qu'il ne pouvait posséder , selon la coutume de cette Eglise , sans être prêtre. Comme il n'avait point été élu canoniquement, il ne put obtenir l'agrément du roi, jusqu'à ce que son neveu , de l'argent qu'il lui donna, eût acheté le doyenné en question. Il y a contre lui un autre chef d'accusation de simonie. Je ne puis vous exprimer les traverses que cet archevêque nous a suscitées. Il parla presque toujours dans le concile, tantôt pour l'évêque de Rennes et tantôt pour lui; mais sans raisonner. Ils avaient presque gagné l'archevêque de Rouen , lorsque leurs gens, enfonçant les portes du concile à coups de hache , remplirent toute l'assemblée de trouble et de tumulte, et l'archevêque de Tours sortit avec ses suffra gants.
3) Le lendemain, nous étant assemblés dans l'église de Saint-Hilaire, ce prélat ne nous fit aucune excuse de ce qui s'était passé : au contraire , il commença à s'élever contre nous , comme un lion rugissant. Je ne pus l'entendre plus longtemps, et je rendis un décret par lequel je le suspendais des fonctions sacerdotales. L'abbé de Bergue-Saint-Vinnoch a été pareillement déposé. Pour l'archevêque de Besançon , il n'a comparu ni au concile d'Autun , ni à celui de Poitiers, et cependant il n'a pas envoyé d'excuses. Je renvoie à votre tribunal l'évêque de Beauvais , accusé de simonie et en particulier d'avoir vendu des prébendes depuis la publication de votre décret. J'y renvoie pareillement celui de Noyon , pour la décision de son affaire , aussi bien que l'évêque d'Amiens , usurpateur de ce siège, et les évêques de Laon , de Soissons et de Senlis. 3> J'ai examiné , selon vos ordres , la cause du comte d'Angers ; il m'a presque persuadé qu'il avait raison : je n'ai cependant osé l'absoudre, laissant à votre prudence la décision de cette affaire. Votre fils Taizon vous apprendra ce que j'ai réglé, touchant l'évêque de Térouanne et celui de Poitiers. »
Il termine sa lettre par ces mots : <c Je prie votre sainteté de faire en sorte que les simoniaques, et les autres coupables que nous avons déposés, et qui vont à Rome, n'y trouvent pas, comme on nous le reproche, une absolution qui ne sert qu'aies endurcir dans le crime*.'»
c^ Provideat sanclitas veslra . ne diutius tara opprobriose nobis impropcrctur.
Plusieurs canons de ce concile nous ont été conservés. On y voit toujours la grande pensée de Grégoire , car ils sont dirigés contre les investitures , la simonie et l'incontinence. En voici les plus importants :
I. Le saint concile a ordonné qu'aucun évêque, abbé, ou prêtre, ne reçût l'investiture d'un évêché , d'une abbaye, ou de quelque autre dignité ecclésiastique, des mains du roi, du comte, ou de quelque personne laïque. Si les laïques méprisent ce décret, et s'emparent violemment des églises, ils seront excommuniés, et ces églises interdites : on y donnera seulement le baptême, et la pénitence, et le viatique aux malades.
IL Personne ne possédera de bénéfices en plusieurs églises , et ne donnera d'argent pour les obtenir : ceux qui ont acquis par cette voie quelque dignité ecclésiastique ou quelque prébende, seront déposés.
IIL Défense aux prêtres , aux diacres , et aux sous-diacres d'avoir des femmes, ou de tenir dans leurs maisons une personne suspecte. Ceux qui entendront la messe d'un prêtre qu'ils reconnaissent pour tel, ou pour simoniaque, seront excommuniés.
IV. Les clercs qui portent les armes , ou qui exercent l'usure, doivent être retranchés du corps de l'Eglise.
Les affaires de France n'étaient pas les seules qui occupaient l'esprit de Grégoire. A l'époque dont nous parlons (1078), il travaillait avec un zèle infatigable à la réforme de tous les pays de la chrétienté. Il écrivait aux Églises d'Allemagne, d'Italie, de France, d'Angleterre, d'Espagne. Son attention se portait même dans les pays les plus éloignés. LeDanemarck, la Norwége, devinrent l'objet de ses soins. Quand
quod simoniaci vel quicuraque criminosi a nobis suspens! vel depositi , aut eliam damnati libenter currunt Romara , et ubi deberent sentire ampliorem rigorem justitiae, inde reportant quasi misericordiam pro voluntate. Et qui antea nec in levibus prœsumpserint peccare, postmodum exercent aptissimam negotiationem cum tyrannide in commissis sibi ecclesiis. « (Labb., Concil.y t. X, p. 366.) Ces paroles sont une nouvelle preuve que Grégoire était plutôt trop indulgent que trop sévère. Les exemples que cite le légat, entre autres celui de l'archevêque de Reims , comme nous le verrons , nous montrent que Grégoire était souvent dupe de sa bonne foi. Mais son cœur était ^tellement grand et généreux, qu'il ne pouvait résister à ceux qui pleuraient leurs fautes, et demandaient leur pardon en sa présence. {Note du Trad.)
on considère ces prodigieux travaux, on n'est point surpris de la lettre qu'il adresse à l'abbé de Cluny, où il épanche son âme dans le sein de l'amitié, et où il montre la piété la plus ardente, «c Fatigué, dit-il, par les affaires multipliées de diverses nations , j'écris peu à celui que j'aimebeaucoup. Nous sommes accablés de tant d'angoisses, et fatigués de tant de travaux, que ceux qui sont avec nous ne peuvent plus les supporter, ni même les regarder*; et quoique la voix céleste nous crie que chacun sera récompensé selon son travail ; quoique le bon roi nous dise : Vos consolatmis ont rempli de joie mon âme, à pivportion du grand nombre de douleurs qui ont pénétré mon cœur'^-^ cependant la vie est souvent pour nous un ennui, et la mort désirable. Quand ce bon Jésus, ce pieux consolateur, vrai Dieu et vrai homme, me tend la main , je suis soulagé dans mon affliction et plein de joie ; mais quand il me laisse à moi-même, je retombe dans le trouble, je meurs. Cependant je revis en lui, lors même que les forces m'abandonnent entièrement. Je lui dis souvent en gémissant : Si vous imposiez un tel fardeau à Moïse ou à Pierre, ils en seraient accablés. Que dois-je donc être moi qui ne suis rien, comparé à eux? Il faut donc que tu viennes aider ton Pierre dans le pontificat, ou que tu le voies succomber. Mais je recours à ces paroles : Seigneur, ayez pitié de moi, parce que je suis faible ^; et à celles-ci : Je suis devenu un prodige aux yeux d'un grand nombre, parce que vous êtes mon protecteur tout-puissant^. Je n'oubhe pas non plus les paroles de l'Évangile: Dieu est assez puissant pour faire naître de ces pierres des enfants d' Abraham^ . »
Au mois de novembre de cette année, Grégoire convoqua un nouveau synode; ce fut le cinquième de son pontificat. Les deux rois y envoyèrent des ambassadeurs. Le but de cette assemblée était le ré-
* Diversarum gentium concursione et multorum negotiorum fatigatus meditatione, ei parum scribo quem multum diligo. Tôt enim angustiis premimur, tantisque laboribus fatigamur , ut ii qui nobiscum sunt non solura pâli nequeant , sed nec etiam videre possint.
2 Ps. XCIII.
^ Ps. VI.
4 Ps. LXX.
^ Luc, m. Epist.y v, 21.
tablissement de la discipline ecclésiastique, rarrangement de l'affaire des deux rois, ou du moins la recherche des moyens pour y parvenir. On délibéra longuement sur des questions aussi importantes. Le pape avait fortement à cœur le repos de l'empire, ainsi que le salut et la réforme de l'ÉgHse. Il ne pouvait obtenir l'un sans l'autre, car le pontife voj-ait bien par le passé qu'il ne pouvait se flatter d'aucun espoir de changement, tant que les évêques opposés à son plan et à ses vues trouvaient un puissant appui dans l'un des deux rois pendant leur désunion. Comme les envoyés de l'empire ne faisaient qu'élever des plaintes , le saint-père ne pouvait et ne voulait point prendre sur lui de décider seul cette affaire ; il renvoya encore une fois à une diète générale, et les ambassadeurs de Rodolphe et de Henri jurèrent, au nom de leur maître, qu'aucun d'eux ne mettrait obstacle à la tenue de cette assemblée.
Toutes les autres décisions de ce synode* sont fortement empreintes de l'esprit de Grégoire , on y découvre à chaque trait son plan de réforme. Les anciens canons contre la simonie et l'incontinence des clercs furent renouvelés et confirmés ; et comme , dans ces temps de désordre, un grand nombre de domaines ecclésiastiques avaient été pillés et dévastés, on porta ce décret : « Quiconque retiendra des « biens ecclésiastiques qu'il a reçus d'un roi , d'un prince sécuher, » ou des évêques, et des abbés, malgré eux, sera excommunié, s'il 5> ne les restitue pas aux églises. » Un autre canon n'est pas moins explicite : <t Quiconque vendra des prébendes , des archidiaconats , y> des dignités ou toute autre charge ecclésiastique , ou qui ne fera » pas les ordinations suivant les statuts des saints Pères , sera exclu » du ministère ; car il est juste que celui qui reçoit gratuitement l'é- » piscopat, ordonne gratuitement tous ceux qui font partie du clergé » de son éghse '\ Aucun laïque ne pourra posséder des dîmes qui ont ^> été destinées à un usage pieux *. »
» ror. Mansi, Coll. Conc, t. XX, p. 508. Labb.,t.X, p. 37Î.
2 Si quis prsebendas, archidiaconatus , prseposituras , vel aliqua officia ecclesiastica vendent , vel aliter quam statuta sanctorum Patrum prœcipiunt, ordina. verit, ab officio suspendatur : dignum est enim, ut sicut gratis episcopatum accepit, ita membra ejusdem episcopatus gratis distribuât. Labb., ConciL, t. X, p. 375.
* On trouve dans ce concile un décret remarquable , qui fait honneur à la mé-
Un décret fut également rendu contre les Normands. L'évéque de Rosella étant venu passer quelque temps au monastère du Mont-Cassin , y mit en dépôt une forte somme d'argent . pour la soustraire à la rapacité des Normands qui faisaient de fréquentes incursions dans son diocèse. Jourdan, prince deCapoue, en ayant été informé, envoya quelques soldats pour s'emparer du dépôt. Les religieux déclarèrent que l'argent était confié à saint Benoît, et qu'ils ne le donneraient à aucun mortel^ qu'on l'avait placé dans le sanctuaire, si toutefois quelqu'un était assez téméraire pour y porter une main sacrilège. Les soldats s'inquiétèrent peu de la menace des moines, s'emparèrent de l'argent et l'apportèrent à leur maître. Dès (jue Grégoire fut informé de cette spoliation , il en fut vivement ému ; il fit cesser sur-le-champ au Mont-Cassin l'office divin, fit découvrir les autels et reprocha à Didier, abbé du monastère , sa grande négligence et sa coupable pusillanimité. « Si l'affection pour votre commu- '» nauté, disait Grégoire, n'avait retenu mon juste courroux, j'aurais ^' puni d'une manière plus sévère l'oubli de votre devoir ; car il est 3» plus tolérable d'abandonner au pillage des hameaux et des châteaux '> que d'exposer au mépris un lieu saint , aussi célèbre dans le monde -> entier *.» Le pontife écrivit à Jourdan lui-même une lettre trèsvigoureuse 2, et porta ce décret dans le synode : «t Si un Normand ou 5» toute personne s'empare des biens du Mont-Cassin , ou emporte 5» injustement quelque chose de ce monastère , sans le restituer après » deux ou trois avertissements, il sera excommunié. » Jourdan nonseulement restitua la somme, mais fit encore d'autres riches présents pour réparer sa faute ^.
Pendant qu'en Allemagne deux rois se disputaient avec acharnement la couronne , l'Orient était livré à de perpétuelles révolutions ; les empereurs descendaient tour à tour d'un trône affaibli et chancelant.
moire du pontife. Il prescrit aux évêques de faire enseigner les lettres dans leurs églises. Ut omnes episcopi artes litterarum in suis ecclesiis doceri faciant. (Labb., Concil.y t. X, p. 372.) Il y aurait un beau chapitre à faire sur ce que les papes ont fait pour le progrès des sciences et des lettres. {Note du Trad.)
^ Léo Oif., III , c. 45-46.
2 Ejnst., VI, 57.
^ Léo Ostiens., m , c. 46.
Comme Gréjjoire avait brisé le sceptre du monarque allemand , retranché du corps de l'Église l'empereur des Francs , il voulut aussi faire l'essai de la toute-puissance de sa parole en Orient. L'empereur Michel Parapinacès ayant échangé l'éclat de sa couronne contre la mitre épiscopale d'Éphèse , Nicéphore Botoniates se fit proclamer empereur, après avoir fait enfermer dans un cloître Ma rie- Auguste, femme de Michel, et son fils Constantin Porphyrogénète. Michel, toujours bien disposé pour le pape , envoyait chaque année à l'abbé du Mont-Cassin de riches présents , et avait assuré par une bulle d'or au monastère un revenu annuel de vingt-quatre livres d'or à prendre sur les revenus du trésor impérial , à la charge de faire des prières pour lui et pour ses enfants K Ce furent ces raisons qui portèrent le souverain pontife à lancer l'anathème contre Nicéphore, l'ingrat usurpateur.
Dans ce même concile fut excommunié de nouveau et déposé Guibert, archevêque de Ravenne, qui avait abusé de la patience et de la bonté de Grégoire , et qui s'était rendu coupable de toutes sortes de crimes. Il en avertit les habitants de Ravenne par une lettre spéciale ^ : « Vous savez, leur dit-il, quelle a toujours été la fidéhté et la 3> soumission de votre ÉgUse à saint Pierre , le prince des apôtres , )> à la mère Église. Celui qui se dit aujourd'hui votre évêque , a dé- » vaste et corrompu cette Éghse, jadis si riche et si pure, par ses « exactions et par son exemple. C'est pourquoi , dans le dernier sy- >» node, nous l'avons irrévocablement déposé, et nous vous défen- » dons, de toute l'autorité apostolique, de lui obéir comme à votre ;> évêque. Si quelqu'un était assez imprudent pour méconnaître cet » ordre salutaire, nous le séparons du corps de Jésus-Christ comme )> un membre pestiféré, et, à ceux de vous qui craignent Dieu et 5> obéissent à saint Pieri*e , nous donnons l'absolution de tous leurs » péchés *. »
* Léo Ostiens.
2 Epist., VI , 10.
* Tous les auteurs ecclésiastiques font l'éloge de ce concile, a Hsec sunt beatissirai papse synodalia décréta , moribus corrigendis idonea , sanctorum Patrum decretis consonaj cœlo rorante stillata, univergis fidelibus inculcanda, amplectanda atque tenenda, justitia dictante prolata, fortitudine roborata, prudentia
Les envoyés allemands, qui étaient venus à Rome, retournèrent dans leur patrie sans que les deux princes rivaux eussent sujet d'être mécontents ; c'est pourquoi aucun des deux ne se relâcha de ses prétentions. Rodolphe avait fait dans la Saxe de grands préparatifs. A la nouvelle de l'arrivée de son ennemi , il alla à sa rencontre avec des forces considérables ; mais l'hiver le força de congédier son armée , et ensuite une maladie grave arrêta pendant deux mois son activité. Vers Noël, se trouvant rétabh, il rassembla derechef ses troupes pour reprendre les hostilités K
Welf, de son côté, reprit les armes et envahit la Rhétie qui fut complètement dévastée. Il força le comte de Coire , ainsi que d'autres seigneurs du pays , à prêter serment à Rodolphe , et chassa du territoire tous les ennemis de ce prince ^.
Berthold de Zahringen ne resta pas non plus oisif. Après avoir attaqué le comte Wecel de Burglen , qu'il tua , il vint camper près de la Forêt-Noire, pour assiéger les forteresses de Zimbern et de Wiszneck qui dépendaient de Saint- Gall. Ces deux places une fois prises , Berthold entra dans le Brisgau qu'il soumit , et livra au feu et au pillage les domaines des partisans de Henri ^
Mais ces deux seigneurs furent aussi les seuls en état de résister à Henri. L'abbé de Saint-Gall réduisit en son nom plus d'un château : Marchdorf et son comte Otton furent pris, et la place réduite en cendres; Bregence éprouva le même sort; Kybourg fut détruit. Son riche possesseur, le comte Hartmann, un des plus acharnés ennemis de Henri , tomba entre les mains du vainqueur, Hittingen et d'autres places furent rasées ^.
Dès que Rodolphe eut appris cette nouvelle , il résolut de marcher sur-le-champ contre Henri; mais celui-ci sut arrêter son rival par des négociations et des messages fréquents; il parvint même, par la
promulgata , temperantiœ virtute praedita.» Hug. Flavin. Chron. Ferdun., p. 208.
{Note du Trad.)
1 Gerbert,p. 67.
2 Tschudy, p. 30. Gerb., 68.
s Tschudy, p. 31. Burkhard , de Cas. S. Galli, p. 68 , dans Goldast. ^ Burkhard , p. 68. II ne paraît pas , comme l'affirme Pfister, que Henri ait luimême pris et détruit tous ces châteaux.
douceur de son langase , à gagner quelques seigneurs saxons qui détournèrent Rodolphe de son projet et tirent remettre la décision de l'affaire à une diète générale convoquée à Fritzlar. Les envoyés de Rodolphe voyaient bien que tout cela n'était , de la part de Henri , qu'un artifice ; néanmoins ils se déclarèrent , au nom de leur maître, disposés à la paix et à l'union K
Mais les Saxons étaientfort mécontents du pape; ils avaient attendu tout autre chose de sa part ; car ils ne connaissaient ni sa position , ni ses sentiments , ni même son caractère. Ils s'étaient imaginé qu'il prononcerait contre Henri une nouvelle sentence de déposition , reconnaîtrait aussitôt Rodolphe pour roi légitime , et le présenterait à toute la chrétienté comme tel, afin de terrasser par là ses ennemis. Les Saxons ne voyaient dans sa conduite à l'égard de Henri que les caprices d'un orgueil blessé et d'une haine aveugle *. Mais Grégoire jugeait les événements avec plus de justesse et de profondeur; son but unique avait été d'humilier Henri , de le rendre soumis et obéissant aux ordres du saint -siège. ï\ n'avait peut-être pas eu une seule fois la pensée de déposer ce monarque, sachant bien que le roi périt, mais que la royauté ne périt point. Pour arriver à ses fins , Grégoire voulait enchaîner dans la personne de Henri le pouvoir royal. Il est possible que , dans sa pensée , Rodolphe devait servir uniquement à briser l'orgueil et l'opiniâtreté de Henri. Mais ce prince semblait s'être
* Gerbert , p. 68.
* C'est probablement pour calmer les Saxons , que Grégoire écrivit cette lettre à Welf : » Si vous jugiez, selon les devoirs du saint -siège et non suivant vos » désirs, ce que nous faisons, ce que nous disons de l'affaire commune et surtout w des troubles de votre pays , vous ne murmureriez point contre nous , mais vous » reconnaîtriez que , grâce à Dieu, nous suivons la voie de nos prédécesseurs. Pesez » bien ce que le Saint-Esprit a résolu dans le dernier synode romain , ce que valent » et ce que peuvent la puissance et l'autorité de saint Pierre. Agissez donc comme » des hommes reconnaissants envers Dieu et envers le Prince des apôtres, et espérez » un meilleur avenir, non pas en murmurant contre nous , mais en prouvant votre « reconnaissance à saint Pierre. Croyez-moi, mes chers frères , ceux qui préfèrent » la fausseté et là ruse à la justice et à la simplicité seront frappés du glaive « apostolique. Vos envoyés et nos lettres vous diront suffisamment ce qui a été » résolu dans les deux derniers conciles : fortifiez-vous donc dans le Seigneur, et « vous obtiendrez bientôt la victoire et la paix. » Epist., vi , 14. {Note du Trad)
oublié pour la dernière fois à Canosse; sa résistance fut hardie, noble.^ et celle d'un héros.
C'est vers cette époque que Hugues , duc de Bourgogne , se retira dans le monastère de Cluny, dont l'abbé était un de ses parents. Grégoire, ayant appris cette nouvelle, s'en plaignit à l'abbé de Cluny en ces termes : « Pourquoi ne considérez-vous pas en quel péril et dans )' quel triste état se trouve l'Église ? Où sont ceux qui résistent aux » impies , et qui ne craignent pas de mourir pour la justice et pour
> la vérité ? Les hommes qui semblent craindre et aimer Dieu aban- )' donnent la guerre de Jésus-Christ, et, sans se mettre en peine du )' salut de leurs frères, ils cherchent le repos et n'aiment qu'eux seuls. » Les pasteurs s'enfuient et même les chiens qui devraient défendre )> le troupeau : ainsi les loups et les larrons ne trouvent plus aucune )> résistance. Vous avez enlevé ou du moins reçu le duc Hugues dans
> le repos de Cluny , et vous avez laissé cent mille chrétiens sans pro- » tecteur. Que si vous avez été peu touché de mes exhortations, pour- » quoi ne lavez-vous pas été des larmes des pauvres , des veuves et « des orphelins , du murmure des moines et des prêtres , de la ruine => des églises? Que vous diront saint Benoît et le pape Grégoire, dont
> l'un ordonne un noviciat d'une année, et l'autre une attente de trois " ans pour qu'un guerrier soit fait moine ? On trouve assez de moines, =' de prêtres , de laïques craignant Dieu ; mais , dans tout l'Occident, " à peine trouve-t-on un prince qui craint et aime Dieu. Si nous avons " tant tardé à vous écrire, c'est que nous avons espéré que votre cha- )' rite chrétienne percerait suffisamment votre cœur et vous montren rait toute la douleur que j'éprouve en voyant un bon prince enlevé " à l'Éghse sa mère K »
Un nouveau synode ayant été convoqué à Rome , pour le mois de février 1079 ^, Rodolphe et Henri ne manquèrent pas d'y envoyer des députés.
On traita d'abord , eu présence de Bérenger, la question de l'Eucharistie. Brunon, depuis évéque de Segni, et Albéric, moine du Mont-Cassin , la soutinrent contre Bérenger. Mais avant le troisième jour du concile, Bérenger avoua qu'il s'était trompé. Il demanda par-
* Epist., VI , 17.
2 C'est le Gf- concile de Grégoire. Il s'y trouvait cent cinquante évêques.
don au concile, et l'obtint, en faisant une profession de foi dont voici les termes : « Moi, Bérenger, je crois de cœur et confesse de bouche » que le pain et le vin qu'on met sur l'autel sont changés substantiel- » lement par le mystère de l'oraison sacrée et les paroles de notre » Rédempteur , en la chair vraie , propre et vivifiante , et au sang de » notre Seigneur Jésus-Christ , et qu'après la consécration , c'est son )» véritable corpfe, qui est né de la Vierge, qui a été offert sur la croix n pour le salut du monde, et qui est assis à la droite du Père, et le » vrai sang de Jésus-Christ qui a coulé de son côté : non-seulement » en signe et par la vertu du sacrement, mais en propriété de nature » et vérité de substance , comme il est contenu dans cet écrit que j'ai » lu et que vous avez entendu. Je crois ainsi et je n'enseignerai plus » rien de contraire à cette foi. Ainsi Dieu me soit en aide et ses saints » Évangiles \ »
Après le concile , Grégoire renvoya Bérenger avec des lettres de sauf-conduit , par lesquelles il menaçait d'anathème tous ceux qui lui feraient injure en sa personne , en ses biens , ou qui l'appelleraient hérétique, et pour le protéger il envoya avec lui un clerc de sa maison, nommé Foulques *. Mais Bérenger n'était pas sincère ^ à peine fut-il revenu en France , qu'il publia un écrit contre la profession de foi qu'il venait défaire.
Quand on eut réglé les affaires de l'ÉgHsc, les envoyés de Rodolphe se levèrent au miheu de l'assemblée et portèrent contre Henri de graves accusations 5 ils exposèrent les dévastations horribles des provinces , la ruine des égUses en Souabe ; ils dirent qu'on ne respectait plus ni les lieux saints, ni le sexe, ni aucune condition; qu'on méprisait
1 Labb., ConciL, t. X , p. 378 , 379.
* « Gregorius servus servorum Dei omnibus beato Petro fidelibus salutem et apostolicara benedictionem. Notum vobis omnibus facimus nos anathema fecisse ex auctoritate Dei omnipotentisPatris et Filii et Spiritus sancti , et beatorura apostolorum Peti'i et Pauli , omnibus qui injuriara aliquam facere prœsumpserint Berengario Romauae Ecclesise filio , vel in persona , vel in omni possessione sua , vel qui eum vocarit haereticum : quem post multas, quas apud nos quantas voluimus, fecit moras , domum suam reraittimus et cum eo fidelem nostrum Fulconem nomine. « (Labb., ConciL, t. X, p. 410.) On retrouve ici le même Grégoire, il pardonne à ceux qui donnent des signes de repentir, et les protège. Mais souvent les faits démontrent qu'il a été trop indulgent. {Note du Trad.)
les prêtres, qu'on retenait les archevêques et les évêques captifs, qu'on mettait à leur place des hommes obscurs et indignes , et qu'on faisait un honteux trafic de ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes *.
En entendant ce récit, un grand nombre d'évêques du concile étaient d'avis qu'il ne fallait pas tolérer plus longtemps de pareils désordres, que la longanimité dégénérait en négligence, et que le glaive apostolique devait enfin être tiré contre le tyran. Mais le pape ne jugea pas encore à propos de prononcer une dernière sentence , et il remit toujours la décision à une diète générale des princes de l'empire*. Les envoyés des deux rois jurèrent, au nom de leur maître, d'accorder aux légats du saint-siége un libre passage pour se rendre à cette diète, et de se soumettre à la décision aussitôt qu'elle aurait été ratifiée par le souverain pontife ^ Grégoire remit l'examen approfondi de cette affaire au prochain concile fixé à la Pentecôte.
Avec les envoyés des deux rois , partirent également pour l'Allemagne deux légats apostoliques; c'étaient Pierre Damieu, évêque d'Albano , et Altmann , évêque de Padoue ^ , pour informer Henri de la volonté du pontife et convenir avec lui du jour de la diète. Mais ce prince avait seulement voulu gagner du temps; dans la Saxe, la décision de Grégoire rencontra une vive opposition et excita un mécontentement général. Bien des gens ne pouvaient comprendre pourquoi le pape avait changé de dispositions à l'égard de Rodolphe et de sa cause ^ ; c'est la conclusion qu'ils tiraient des lettres que Gré-
* Legati régis Rudolphi super Henricum proclaraaverunt quod nulli loco nnllique personœ parcens, regionera transalpinam contcreret et conculcaret, neminem debitushonor vel reverentia tueretur, et ceu vilia mancipia non modo sacerdotes, sed etiara episcopi et archiepiscopi caperentur, vinculisque raanciparentur, partimque jam trucidarentur. Paul Bernr., c. xi, p. 932. {Note du Trad.)
1 Paul Bernr.,c. cm. Berthold. Const., ann. 1079. Gerb., p. 68.
2 Voyez les formules dans Coleti, Coll., xii, p. 630, et dans Labb., t. X, p. 379.
3 Paul Bernr.— Bertold. Const., ann. 1079, l'appelle Ulrich. Annah Saxon.
''* Nam qui prius Henricum omnibus suis adjutoribus apostolica severitate excommunicaverat, eique regnandi potestatem potenter interdixerat , et omnes qui ei fidelitatem jurassent, a juramenti nodis apostolica auctoritate absolverat et electionem novi régis consensu suo confirmaverat , nunc per lilteras mandavit , ut concilio facto rex uterque convocatus audiatur, et quera justitia regnare permiserit. altero deposito tutus in regno confirmetur. Bruno ^ p. 139.
goire avait adressées , après un long délai , à ses légats en Saxe , au mois de février de cette année K A leurs yeux, la plus grande faute du pontife était de placer l'ancien roi sur le même pied que le nouveau, après avoir permis et même conseillé l'élection de celui-ci; d'exiger que Rodolphe se présente à un tribunal avec son rival pour y faire juger la justice de son élection , ce qui laissait supposer que le bon droit pouvait être du côté de Henri. Les Saxons pouvaient demander aussi ce qu'on allait examiner , puisque tout était clair et évident. Henri n'avait rempli aucun de ses engagements, il avait méprisé tout ce que le pape lui avait ordonné. On avait fait tout ce qu'on avait prescrit * pour l'élection d'un nouveau roi ; et après que cette élection est faite, on veut la soumettre à une enquête préalable. Ainsi s'évanouirent toutes les espérances qu'on avait fondées sur celui qui est la pierre fondamentale de l'Église , et qui paraissait tellement immuable , qu'on croyait que le ciel s'arrêterait et que la terre deviendrait mobile comme les astres, plutôt que le siège de saint Pierre changeât de résolutions ^.
Les Saxons adressèrent donc au souverain pontife une lettre conçue en ces termes : «< Déjà souvent nos plaintes sur le malheur de « notre pays ont été déposées aux pieds de Votre Sainteté. Sans doute » nous devons plutôt attribuer à notre faute qu'à votre béatitude de » n'avoir encore reçu d'elle ni justice , ni consolation. Si nous avions » entrepris de notre propre mouvement et par nos propres conseils » ce qui nous a causé tant de maux , nous ne trouverions pas trop » dur que Votre Sainteté attendit si longtemps à nous secourir; mais » nous nous sommes imposé ce fardeau , d'après vos conseils , et ii >» aurait pu être allégé. Vous savez , et les lettres de Votre Sainteté » en rendent témoignage , que ce n'est ni par notre conseil , ni pour )» notre intérêt, mais pour les injures faites au saint -siège, que vous ft avez déposé notre roi, et que vous nous avez défendu, sous de « grandes menaces, de le reconnaître encore pour roi. Nous vous avons
» Epist., IV, p. 194; J. Mscr., 23-24. Bruno, p. 139.
* Non , on n'avait pas fait tout ce qui avait été prescrit, puisqu'on avait choisi un roi sans attendre l'arrivée du pape , comme celui - ci l'avait ordonné , après l'absolution à Canosse. {Note du Trad.)
2 Bruno , p. 140.
» obéi, avec grand péril, et en nous soumettant à d'horribles souffrances. Beaucoup d'entre nous , après avoir perdu tout ce qu'ils possédaient , ont perdu la vie et ont laissé leurs enfants réduits à la pauvreté. Ceux qui ont survécu n'ont plus aucun moyen de subsistance et se trouvent livrés à toutes les angoisses de la misère. Le fruit que nous avons retiré de tant de sacrifices est que celui qui a été contraint de se jeter à vos pieds a été absous , sans s'être corrigé, et a reçu la liberté de nous nuire et de nous jeter dans un abîme de maux.
» Après avoir été plus d'un an sans roi , nos princes en ont élu un autre , et lorsqu'il commençait à relever nos espérances et celles de l'empire , nous avons vu avec surprise , dans vos lettres , que vous nommez deux rois et que vous adressez vos légats à tous les deux. Cette espèce de division que vous avez faite du royaume, a aussi divisé les esprits des peuples ; parce qu'on a vu que , dans vos lettres , le nom du roi prévaricateur se trouve toujours le premier, et que vous lui demandez un sauf -conduit, comme s'il lui restait encore de la puissance. Nous nous permettons d'observer à Votre Sainteté que la manière dont elle veut décider cette affaire nous semble bien extraordinaire. Après que le premier roi a été déposé solennellement et sans aucune restriction , dans un synode, et qu'un autre a été élevé à sa place en vertu de l'autorité apostolique, on remet en question une chose jugée; on propose une enquête sur une affaire qui ne peut faire naître aucun doute raisonnable ou sérieux. Ce qui nous trouble encore , dans notre simplicité, c'est que les amis de Henri, couverts d'opprobre, excommuniés par vos légats pour être restés au service du prince rebelle, malgré les ordres du synode , sont bien accueillis à Rome. Nonseulement ils ne reçoivent aucun châtiment; mais ils reviennent comblés^ d'honneurs et pleins d'orgueil , et , retournant à leur ancienne désobéissance, ils contribuent à notre malheur. Nous-mêmes nous passons presque pour ridicules et insensés, lorsque nous évitons de communiquer avec ceux que notre chef spirituel accueille avec une si affectueuse prévenance. Nous savons , très -saint-père, et votre piété nous donne l'espoir que vous n'agissez que dans des intentions louables, et par des vues subtiles; mais comme nous sommes trop grossiers pour les pénétrer, nous nous contentons
[1079] DU PAPE GREGOIRE VIL 19i5
> de vous exposer ce que nous avons vu et entendu , de vous faire )• comprendre que ce ménagement des deux partis a eu pour résultats '» la guerre civile , le meurtre , le pillage et les incendies des édifices )» tant sacrés que profanes, l'oppression des pauvres, la spoliation des
> biens ecclésiastiques , telle qu'il ne s'en est point encore vu , enfin î» l'abolition des lois divines et humaines.
» Dans cette guerre des deux rois dont vous avez nourri les espé- » rances et les prétentions au trône , les domaines de la couronne ont 5) été ruinés à un tel point , qu'à l'avenir nos souverains seront forcés » de vivre plus de rapines que des revenus ordinaires de la couronne. '> Tous ces maux ne seraient point , ou seraient moindres , si vous ne » vous étiez détourné ni à droite ni à gauche de votre résolution. )> Votre zèle pour la maison du Seigneur vous a engagé dans une )> route difficile où il est pénible d'avancer et honteux de reculer. Car, » s'il faut oublier ou compter pour rien ce qui a été défini dans le syî) node de Rome, et depuis confirmé par un légat du siège apostohque, " nous ne savons plus ce que nous devons tenir pour authentique. ^) C'est l'excès de notre douleur et non point l'arrogance qui nous » fait parler ainsi ; car nulle désolation ne saurait être comparée à la î> nôtre. C'est pour avoir obéi à la voix du pasteur que nous sommes 5) exposés à la gueule des loups. S'il nous faut prendre garde même ^> du pasteur, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes *.»
Grégoire n'ayant pas répondu à cette lettre ^ , et s'étant borné à faire observer à ceux qui avaient été chargés de la lui remettre qu'il ne pouvait ajouter foi à de semblables récits , les Saxons lui en envoyèrent une seconde , écrite avec beaucoup plus de modération ; car ils avaient appris sans doute que la dureté de leur langage avait déplu au pontife. Ils le prièrent de renoncer à son voyage en Allemagne et de ne plus demander de sauf-conduit à Henri , parce que ce prince ne lui en accorderait qu'autant qu'il serait sûr que le pape déciderait en sa faveur.
Bientôt cette seconde lettre fut suivie d'un mémoire qu'on envoya à Rome , pour être lu dans le concile , et pour déterminer le pape ,
1 Cette lettre se trouve dans Bruno et dans l'Annaliste Saxon; elle avait pour but :«Cum respectu Christi confortatum adpristinae virtutemconstantiaerevocare.»
2 Bruno, p. 142.
par l'intervention des Pères du synode , à prononcer une sentence définitive ^ On exposait dans ce mémoire la conduite et les forfaits de Henri ; on rappelait les maux sans nombre que les Saxons et le royaume entier avaient soufferts à cause de leur fidélité au saint-siége, et l'on demandait une juste satisfaction et un jugement définitif.
Quelque temps après, arriva dans la Saxe la lettre de Grégoire dont nous avons parlé plus haut et qui annonçait la diète générale où l'on devait prononcer en dernier ressort. Les Saxons répondirent au pape : « Nous sommes étonnés d'abord que Votre Sainteté prenne des résolutions qui ne peuvent être exécutées. Comment en effet peut-on tenir une diète , quand tous les évêques dévoués au siège apostolique sont ou chassés de leurs sièges, ou tués, ou emprisonnés, ou dépouillés de leurs biens? Comment pourrait-on jamais exiger d'eux qu'ils traitassent avec leurs persécuteurs ? En outf e, nous avons lieu de nous étonner que l'affaire de Henri doive être examinée et décidée par des hommes que les légats ont cru devoir retrancher de la communion des fidèles. Qu'arrivera-t-il si la justice se prononce en faveur de celui des prétendants qui déjà, depuis trois ans, est privé du pouvoir par l'autorité d'un synode? L'enquête n'aurait-elle pas dû précéder la sentence? Nous savons pourtant bien que dans un concile présidé par Votre Sainteté jamais une affaire n'a été décidée sans examen préalable. A quoi servira donc une enquête nouvelle ? Si jusqu'à ce jour la cause de Henri n'a pas été examinée, de quel droit le saint-siége a-t-il pu le dépouiller de sa dignité royale ? Vous nous avez tous défiés de notre serment de fidélité ; comment pourrait-il donc être roi , celui auquel nul ne doit plus obéir ^ ? »
Les Saxons ne tardèrent pas à adresser à Grégoire une troisième requête pleine d'amers reproches sur son hésitation. « Tout le mal- » heur , disaient-ils , auquel nous sommes en proie vient de ceux que )> vous avez séparés de l'Église. Pourquoi donc la cour apostolique » ne montre-t-elle point à l'égard du monarque coupable cette sévé- '» rite avec laquelle on sait qu'elle punit toute espèce de désobéis- 2> sance?Sinous, malheureuses brebis, nous avions failli en un seul
* Bruno, p. 145.
2 Id., p. 145.
)» point, la vengeance du saint-siége aurait suivi sans délai; mais » maintenant qu'il s'agit de loups qui déchirent * le troupeau du Sei- » gneur, pourquoi montre-t-on tant de patience et de longanimité? n Nous vous conjurons donc de rentrer en vous-même , de songer à ' votre honneur, et de vous rappeler la crainte de Dieu, et si ce )> n'est pour l'amour de nous , déchargez-vous de la responsabilité de 5» tant de sang versé dans cette cause. »
Le pape crut enfin devoir établir ses principes , dans une lettre adressée aux divers ordres du royaume Teutonique, et repousser les calomnies qu'on répandait sur son compte ^ ; il écrivit donc à tous les fidèles ce qui suit : « Nous avons appris que plusieurs d'entre vous » commencent à douter de notre bonne foi et nous accusent de légè- » reté pusillanime dans la grave affaire de votre pays, quoiqu'elle )» n'ait occasionné à personne autant d'angoisses et d'injures qu'à >' nous. Tous les Italiens, à peu d'exceptions près, prennent le parti de » Henri et le défendent , en nous accusant de dureté et d'injustice.
> Jusqu'à ce jour, avec la grâce de Dieu, nous avons résisté à tous 5» de manière à ne pencher que vers le parti où nous trouvons la » raison et le droit ; si nos légats ont agi contre nos instructions , î> nous en gémissons, quand même ils y auraient été trompés ou ♦ forcés. Nous leur avons ordonné de choisir, pour une époque op- 5» portune , un lieu convenable où nous pussions envoyer des légats
> sages destinés à discuter la cause des deux rois , à rétablir les évêî» ques sur leurs sièges , et à prescrire de s'abstenir de communiquer " avec les excommuniés. Si, trompés ou forcés, ils ont fait plus, nous ;> ne l'approuvons pas ^. Persuadez-vous bien que personne ne pourra " jamais me faire dévier du sentier de la justice, soit par amour, ;> soit par crainte , soit par cupidité ^ ; et , si vous êtes réellement » fidèles à Dieu et à saint Pierre , ne m'abandonnez pas dans mes
* In gregem dominicum saeviunt.
2 II en arrivait du temps de Grégoire comme il en arrive encore de nos jours j on calomnie ce qu'on ne connaît pas , et pour le plaisir de calomnier.
^ Si quid contra haec vel decepti vel coacli fecerunt , nonlaudo.
■* Sciatis indubitanter , quoniam Deo gubernante , nemo hominum sive amore , sive timoré, autper aliquam cupiditatem potuit me unquam aut amodo poterit se ducere a recta seraita justitiae qui perseverabit usque in finem , hic salvus erit. Matth., X.
» tribulations, mais demeurez fermes dans votre alliance, parce que ;> celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé. Nos légats n'étant » pas encore revenus , nous ne pouvons pas vous dire autre chose de '» notre affaire , mais nous vous ferons part des résolutions que nous » aurons prises d'après ce qu'ils nous rapporteront ^ »
Pendant que presque toute l'année se passait en négociations entre le pape et les Saxons, et que les légats se rendaient tantôt chez un parti, tantôt chez un autre , leur promettant alternativement la faveur du saint-siége ^ , Henri tint une réunion à Ratisbonne , aux fêtes de Pâques. Il avait autour de lui les grands de son parti et entre autres Frédéric , le belliqueux comte de Staufen , dont le château fondé par lui était au haut des Alpes. Il était le fils aîné du preux comte Frédéric de Buren ^ ; sa prudence était consommée , sa valeur à toute épreuve, et jamais il n'avait chancelé dans sa fidélité au roi K
Henri, s'adressant à lui au milieu de l'assemblée, lui dit : «Seigneur » comte, je vous ai toujours trouvé le plus fidèle en temps de paix '» et le plus vaillant en temps de guerre. Vous voyez dans quel triste
* Epist.y VII , 3.
2 Bruno, p. 146. Annal. Saxon., ann. 1079 : « Litterarum bajuli fréquenter inter partes diseurrebant. « On sait que les correspondances avaient lieu par Tentremise de messagers. Cependant, pour le dire en passant, on connaissait du temps de Grégoire , en Italie , le moyen des pigeons. Les Sarrasins en avaient en Sicile et s'en servaient pour faire connaître aux villes différents événements; ils leur attachaient des lettres au cou ou sous les ailes , et les laissaient ensuite s'envoler. II en était de même chez les anciens. (Pline, Hist. nat., x, c. xxxvii. Anacréon, Carm.y ix. ) Murafori , t. VI , p. o70 , en rapporte un exemple d'après Malaterra , qui ne sera peut- être pas sans intérêt pour le lecteur : « Moris vero Seracenis est , ut columbas frumento et melle infuso domi nutrientes , cum aliquorsum longius digrediuntur, raasculos , sportulis inclusos , secum ferant, ut, cum aliquid novi fortuna illis administraverit , quod domi scitum velint , chartulis eventus suos notantes et collo avis, vel certe sub ala suspendentes , avibus demissis per aéra , familiae domi sollicita;, utrum prospère erga peregrinos amicos omnia agantur, notificare accélérant. Avicula enim dulcedine grani melliti, quam domi gustare saepius assueverat, illecta , reditum accélérât, chartulas , morem suum scientibus, repraesentat. »
5 Ex nobillissimis Sueviae comitibus.
^ Consilio providus , armis strenuus , ad curiam imperatoris assumptus . per raultos dies ibidem militaverat , strenuissimique ac nobilissimi militis officium implens.
ri080] DU PAPE GRÉGOIRE VII. 199
• état se trouve l'empire romain : la bonne foi et la fidélité ne sont " plus ; on n'a plus de respect pour les parents ; plus de soumission » pour les maîtres; une vaste conjuration s'étend partout; les lois '• sont méprisées; armez-vous contre ce fléau terrible. Ceignez vos " reins pour combattre contre les ennemis de l'État. Je garde le sou- > venir de vos services, et je ne suis pas ingrat. Prenez ma fille unique » pour votre épouse, soyez comte de Souabe, de ce pays que Berthold '• n'a pas craint d'envahir*. » Frédéric alla immédiatement chez lui, rassembla ses troupes dans l'intention de délivrer le pays dont le roi venait de le gratifier.
Henri, de son côté, fit ses préparatifs contre Rodolphe avec une nouvelle ardeur ; les légats cherchaient à détourner l'orage par des négociations pacifiques, et quelques amis de Henri voulaient que leur maître attendît la décision delà diète. Mais Henri croyait que le glaive seul pouvait terminer la querelle. Les légats retournèrent donc à Rome. L'évêque de Padoue s'étant laissé corrompre, dit-on, fit au pape un rapport favorable à Henri; mais l'autre légat, Pierre Damien, et un envoyé de Rodolphe réfutèrent complètement les assertions du premier 2.
Pendant que Henri attaquait vivement dans la Souabe les partisans de Rodolphe, celui-ci institua à Magdebourg Févéque Hartwig, fit une expédition dans la Westphahe , qui acheta la paix au poids de l'or, et marcha ensuite vers la Hesse , au moment où le célèbre monastère de Fritzlar , fondé par saint Boniface , apôtre de l'Allemagne, devenait la proie des flammes ^.
Ce fut au miheu de tous ces événements que commença l'année 1080. Aussi brillante qu'était pour Rodolphe l'étoile de la fortune à son lever, aussi triste elle devint à son couchant, quoiqu'elle jetât encore sur lui un vif éclat. Le monde n'est pour personne ni un enfer ni un paradis , il y a une alternative de plaisir et de douleur. Déjà , au mois de janvier, Henri se trouvait à la tête d'une armée forte et pleine d'ardeur, prête à attaquer les Saxons. H s'imaginait que l'hiver
* Telle est la peinture que fait de Fépoque Otton de Frising., rfe Gesf. Friedr., L VIII.
2 Gerbert, p. 70.
5 Annal. Saxon., ann. 1079.
détournerait ce peuple de la résistance. Mais il fut trompé dans son attente^ car les Saxons.^ déterminés à combattre jusqu'à la mort pour la cause de Rodolphe , se montrèrent toujours ce peuple brave, noble et actif, tel que nous l'avons connu. Cependant Henri réussit, à force de promesses, à gagner plusieurs de leurs chefs. De ce nombre étaient Widikind, Wiprecht de Croitz, Thierry , fils de Géron, qui passèrent de son côté, avec une foule d'autres. Le margrave Ecbert de Misnie consentit à garder la neutralité. Il faisait un grand froid ^; les deux armées se rencontrèrent près de Fladenheim ^ ; une rivière peu large , mais profonde , les séparait. L'armée saxonne se trouvait divisée entre Rodolphe et Otton de Nordheim. Le premier avait pris position au bord de la rivière sur une colline escarpée , pour se précipiter de là sur l'ennemi , et il donna à Otton , qui se trouvait plus éloigné, l'ordre d'attaquer. Henri, qui voulait d'abord accabler Rodolphe, fit un détour, et, sans qu'on se fût aperçu du mouvement, on vit par derrière l'ennemi qu'on attendait par devant. Rodolphe surpris envoya dire à Otton de déloger l'ennemi de sa position menaçante ; mais le duc répondit qu'il ne pouvait lui-même renoncer aux avantages de la sienne ^ qu'au reste il n'avait qu'à hvrer bataille , et qu'en cas de besoin il ne manquerait pas de le secourir. Le plan de Rodolphe se trouva ainsi complètement déjoué. Son arrière-garde se trouva devant l'ennemi , et eut à soutenir le premier choc. L'action fut chaude; les troupes de Rodolphe plièrent, et une partie de son armée prit la fuite ^ Mais au même moment , on vit les étendards d'Otton , qui, se jetant à l'improviste sur les troupes victorieuses de Henri , les mit en désordre , et les força à aller chercher leur salut dans les forêts voisines. Elles ne se rallièrent que sous les murs de la célèbre forteresse de Wartbourg, où elles s'arrêtèrent pour respirer ; mais la garnison saxonne de cette place fit une sortie vigoureuse, massacra les fuyards , et s'empara d'un grand nombre de chevaux , d'armes , et d'une grande quantité de vaisselle d'or et d'argent que le patriarche d'Aquilée, ainsi que d'autres seigneurs, menaient avec eux. Henri, guidé par un nommé Louis, avait quitté l'armée avant
* Bruno, p. 146. Chron. Hirsaug.
2 Entre Bennshausen, Oernshausen et Georg^enzell, dans la Thuringe.
^ Albert. Stad , Chron., p. 247. Vita fVijyerti, c. v.
la fin de la bataille , et s'était sauvé par des chemins détournés, à travers les forêts. Mais en arrivant à son camp , il n'y trouva plus un seul homme armé; car, pendant la bataille, un détachement saxon, profitant d'un épais brouillard, s'était jeté soudainement sur son camp , avait égorgé les gardes , et tout livré au pillage. Henri avait perdu dans ce combat un noble seigneur , nommé Folkmar, ainsi que le gouverneur de Prague avec un grand nombre de Bohémiens. Du côté des Saxons, un seul avait péri, Meinfroi, gouverneur de Magdebourg. Vratislas , duc de Bohême , ayant pris la lance de Rodolphe, fut autorisé par Henri à la faire porter devant lui dans les grandes fêtes , en mémoire de ce haut fait K
Henri retourna dans la Franconie , où il congédia son armée. La bataille n'avait rien décidé, sinon la retraite de Henri ^, Mais le rapport que Rodolphe en envoya au pape immédiatement après, représentait la cause de Henri comme entièrement perdue ^.
Aussi satisfaisantes qu'étaient pour Grégoire les affaires d'Allemagne, aussi fâcheuses étaient pour lui celles qu'il avait entamées avec l'Angleterre. Le pouvoir absolu que le pape cherchait à avoir dans l'Eglise, Guillaume le Conquérant voulait l'avoir dans le royaume. Être le premier, être le plus puissant, telle était sa grande, son unique pensée, comme elle était celle de Grégoire : donner sa volonté pour loi suprême, tel était pour lui, comme pour Grégoire, le plan fixe et invariable *; et de même que Grégoire se roidissait contre le roi Henri, de même Guillaume se roidissait contre l'autorité pontificale. On voyait des deux côtés les mêmes efforts, la même énergie, la
1 Albert. Stad., p. 247. Chron. Hirsaug. La description de la bataille a été faite par Bruno, p. 146-147. Annal. Saxon., ann. 1080. Gerbert, p. 72. Plusieurs écrivains placent la bataille en 1079. Suivant Tschudy, Henri fut victorieux, parce qu'au moment où ses troupes étaient épuisées, un comte puissant, nommé Cunon, était venu à son secours.
2 Plusieurs auteurs refusent d'une manière absolue la victoire aux Saxons. W3\iv3im^ Apol. pro. Henr., ii., c. xvi. Tschudy. La plupart la représentent comme indécise entre les deux armées : « Incertam fuisse victoriam. »
3 Bertold. Const.,ann. 1080.
* Ce parallèle est loin d'être exact. Grégoire ne donnait pas sa volonté arbitraire pour loi, Une faisait qu'exécuter, comme nous l'avons assez vu, les décrets de l'Église. [Note du Trad.)
même persévérance. C'est pourquoi le pape eut si peu de succès en Angleterre ; il n'y trouva pas cette obéissance et cette soumission qu'on avait toujours montrée aux souverains pontifes *. Ainsi lorsque, sur le continent, le pape, pour détruire les investitures, disposait des trônes et des sièges épiscopaux , l'investiture était exercée librement en Angleterre. Les ecclésiastiques étaient sous les mêmes lois que les laïques ^ tous étaient soumis aux mêmes prestations , aux mêmes impôts. Guillaume déposait et instituait les évêques de sa propre autorité ; il défendait au clergé , sous les peines les plus sévères, d'envoyer des légats à Rome sans son autorisation ; à la vérité, il permettait aux légats du pape de présider les synodes , mais il en rejetait les canons lorsqu'ils ne lui convenaient pas , ou que les légats les rédigeaient avec une apparence d'autorité. Guillaume était, pour ainsi dire, le pape de son pays **. L'Église d'Angleterre , dans un certain sens , se trouvait dans l'Etat; elle n'était point séparée des affaires du royaume, comme dans les autres pays de l'Occident.
Bans la célèbre lutte entre Lanfranc , archevêque de Cantorbéry , et Thomas , archevêque d'York , le siège de Rome avait eu l'occasion de se mêler des affaires religieuses de l'Angleterre '; mais comme cette affaire a été décidée par le roi et par les grands du royaume, l'autorité apostolique en souffrit tant soit peu. Déjà, depuis longtemps, un parti fidèle au pontife et aux canons de l'Église s'était efforcé de rétablir dans toute sa rigueur la loi du célibat ecclésiastique ; mais on eut de la difficulté à se soumettre aux saints canons , et quelle que fût la considération dont jouissait Lanfranc , il rencontrait toujours de l'opposition dans les synodes. Au concile de Winchester, tenu en 1076, sous la présidence de Lanfranc , on avait exigé des clercs, au
* M. Voigt oublie que Guillaume était entré dans les principales vues de Grégoire , qu'il a travaillé de concert avec lui à extirper la simonie et l'incontinence, Grégoire ne fut donc pas tout à fait sans succès en Angleterre. {Note du Trad.)
** Ceci est encore une des exagérations de M. Voigt. {Note du Trad.)
i Fof. Paul de Rapin. Hist. gén. d'Angl., i, page 645. Comparez, 648-649, les démêlés de Henri I^r avec le pape Calixte II à propos de l'évéque de Thurstan que le roi avait chassé du royaume pour s'être laissé consacrer par le pontife contre son ordre.
moment de leur ordination, la promesse de la chasteté perpétuelle *. Quant aux prêtres de la campaone , on eut quelque indulgence pour le présent, mais non pour l'avenir*. Néanmoins ce point de discipline donna lieu à une opposition tellement vive et jeta l'Église anglicane dans un tel désordre , qu'on croyait impossible de pouvoir mettre à exécution les décrets des conciles.
Telle était la situation des affaires vers la fin de l'an 1079, quand Grégoire envoya en Angleterre, en qualité de légat , Hubert , sousdiacre de l'Église romaine, pour inviter les deux archevêques au synode de Rome. Le pape écrivit à Lanfranc : « Nous avons appris « avec certitude que c'est la crainte du roi auquel nous avons cepen- « dant toujours porté une affection paticulière, ou même votre négli- » gence, qui vous a empêché de venir à Rome. Toutefois ce n'est pas » vous que la terreur d'une puissance humaine ou l'attachement » superstitieux à une personne quelconque devait arrêter, si votre » cœur eût conservé quelque souvenir de notre ancienne amitié, ou » s'il rendait à votre mère l'Église l'affection qu'il lui doit. Mais si votre î> roi est animé contre le saint-siége de quelque sentiment d'orgueil , « d'inimitié ou d'insolence, nous en serons d'autant plus attristés » que , par là , il se sera rendu indigne de l'amitié particulière que 3> nous avions pour lui. Vous empêcherez cela , en lui conseillant , « avec persévérance, de ne rien se permettre d'injuste contre la mère » commune de tous les chrétiens, et de ne plus s'opposer à votre )» voyage à Rome ou à celui de quiconque sera assez pieux pour l'en- 5' treprendre. Car il vous convient de nous faire oublier l'excès de
* Voici la formule de cette promesse : « Ego frater N. promitto Deo omnibusque sanctis ejus castitatem corporis mei secundum canonum décréta, et secundum ordinem mihi imponendum servare , domino preesule N. praesente. » Labb., Concil. , t. X , p. 351 . Que ce canon ait été maintenu , c'est ce que nous voyons par une lettre de Gérard , archevêque d'York , à saint Anselme , successeur de Lanfranc. « Cum ad ordines aliquos invito , dura cervice nituntur, ne in ordinando castitatem profiteantur. « {Ihid.) {Note du Trod.)
1 « Sacerdotura vero in castellis vel in vicis habitantium , Iiabentes uxores , non cogantur, ut dimittant; non habentes, interdicantur ut habeant; et deinceps caveant episcopi , ut sacerdotes vel diaconôs non prsesuraant ordinare , nisi prius profiteantur, ut uxoyes non habeant. » Labb.f t. X , p. 51.
5) votre négligence, et de venir au plus tôt conférer avec nous sur les '» affaires de l'Église K )>
Grégoire rappela aussi à Lanfranc le payement du denier de saint Pierre, qui était arriéré de trois ans, et l'obligation où il était d'exhorter le monarque à ne rien entreprendre contre le siège apostolique. L'archevêque essaya de porter Guillaume à plus de ménagements ; mais tous ses efforts furent inutiles. Il rendit compte au pape de ses démarches près du roi, par une lettre qu'il remit au légat. « J'ai reçu, - dit-il, avec humilité les lettres de votre excellence que m'a remises 5> Hubert, sous-diacre de votre palais sacré. Vous me reprochez avec 5> une paternelle douceur de ne plus vous aimer autant, depuis que ^> vous êtes parvenu au pontificat, Mais, très-saint-père, je ne veux ni ^) ne dois accuser vos paroles de calomnie. Cependant, je prends ma )> conscience à témoin, je ne peux pas comprendre en quoi ma pré- ^> sence, ou mon éloignement , ou l'élévation du rang peuvent influer î> sur l'obéissance que m'imposent les canons à vos commandements. 3» J'ai communiqué au roi, aussi bien que je l'ai su, les instructions que » vous m'avez écrites et celles de votre légat ; je l'ai conseillé, mais je ^> ne l'ai pas persuadé ^. Lui-même vous instruira des raisons qui l'ont ^> empêché de se rendre à vos désirs, non-seulement par sa réponse » à votre légat, mais encore par ses lettres^. »
Le roi envoya , par le même légat, une lettre conçue en ces termes : *' Votre légat Hubert m'a invité à prêter serment de fidélité à vous , " saint-père, et à vos successeurs, et à m'occuper avec plus de soin du ^> tribut que mes prédécesseurs avaient coutume d'envoyer à l'Église '> romaine. J'ai admis l'un, je n'ai pas admis l'autre. Je n'ai pas voulu ^» et je ne veux pas faire de serment de fidélité , parce que je ne l'ai ^> point promis, et que je ne trouve pas que mes prédécesseurs :> l'aient prêté aux vôtres. Le tribut, depuis environ trois années, a ' été perçu avec néghgence, parce que j'étais retenu dans les Gaules. ^> Maintenant que, grâce à Dieu, je suis revenu dans mon royaume, '> ce qui a été levé sera remis à Hubert et le reste envoyé par les
1 Epist., VI , ôO.
2 II dit à Grégoire : ci Verba legationis vestrœ Domino meo régi suggessi, suasi . sed non persuasi. «
^ Baron., Annal., ann. 1079.
» légats de notre fidèle archevêque Lanfranc, quand l'occasion s'en pré- '> sentera. Priez pour nous et pour la prospérité de notre royaume, » parce que nous avons aimé vos prédécesseurs, et que nous désirons » vous chérir encore plus qu'eux et vous écouter avec déférence *. » Ce langage froid , laconique et tranchant dut paraître à Grégoire étrange et le peiner. Il écrivit aussitôt à son légat : « Hâtez-vous de revenir à Rome , et ne tardez sous aucun prétexte ; car vous savez combien nous faisons peu de cas de l'argent sans l'honneur qui nous est dû. Vous nous avez mandé qu'un certain Teuzon avait usurpé le titre de légat , pour adresser au roi des paroles de menace; vous savez que nous ne lui avons donné aucune mission. Néanmoins la sainte Église aurait droit d'élever contre ce prince des plaintes graves et nombreuses ; car aucun roi , même païen, n'a jamais osé essayer ce que Guillaume n'a pas rougi de faire , c'est-àdire, de défendre aux évéques et aux archevêques devenir à Rome. Nous souhaitons donc que vous l'avertissiez de notre part, avec prudence, de ne pas empêcher qu'on rende au saint-siége les devoirs et les honneurs qu'il souffre impatiemment de se voir refuser à luimême par ses sujets ; il doit bien plutôt s'efforcer de se rendre , par une juste gratitude , digne des faveurs de saint Pierre. Nous rappelant notre ancienne amitié, nous lui avons pardonné ses fautes ; mais s'il n'y met un terme , il attirera sur lui le courroux et l'indignation de saint Pierre *. »
* 1 Excellentissimo sanctœ Ecclesiœ pastori Gregorio , gratia Dei Anglorum rex et dux Northmannorum fVuillelmus j salutem cum amicitia.
» Hubertus , legatus tuus , religiose Pater , ad me venieiis , ex tua parte me admonuit quatenus tibi et successoribus tuis fîdelitatem facerem, et de peeunia , quam antecessores mei adRomanam ecclesiara mittere solebant, melius cogitarem. Unum admisi, alterura non admisi. Fidelitatem facere nolui , nec volo ; quia non ego promisi , nec antecessores meos antecessoribus tuis id fecisse coraperio. Peeunia , tribus fere annis in Galliis me agente , negligenter collecta est : nunc vero divina misericordia me in regnum raeum reverso , quod collectum est per prâefatum mittitur , et , quod reliquum est , per legatos Lanfranci archiepiscopi fidelis nosti'i, cum opportunum fuerit, transmittetur. Orate pro nobis et pro statu regni noslri ; quia antecessores vestros dileximus et vos prœ omnibus sincère diligere et obedienteraudiredesideramus.n Baron,, xvn, pag. 521, ann. 1079. {Notedu Trad.)
* Epist., VII, 1.
206 VIE Eï PONTIFICx\T [1080]
L'attention que Grégoire portait sur l'orgueilleuse Bretagne ne lui faisait point perdre de vue les événements qui se passaient en Orient et en Occident. Car ce qui distingue le génie de Grégoire , ce qui montre la force de son esprit, c'est ce coup d'œil sûr et extraordinaire avec lequel il embrassait les rapports de tous les États ; et lorsqu'avec son caractère de fer il semblait être attaché à un seul point, il ne lui échappait rien de ce qui se passait dans les pays même les plus éloignés. Le roi qu'il avait fait couronner en Dalmatie se trouvait vivement pressé par Wezelin. Grégoire écrivit à ce dernier une lettre fort énergique pour l'exhorter à ne pas troubler le repos du roi, puisque le mal qu'il lui ferait , il le ferait au saint-siége. Il l'exhorte à s'adresser au souverain pontife , s'il a quelque plainte contre ce monarque , et le menace du glaive apostolique s'il se rend sourd à ces avertissements K
Aussi menaçant qu'il était pour Wezelin, aussi doux et paternel il était pour le roi Canut qui, après la mort de Harald IV, prince chéri de Grégoire , était monté sur le trône de Danemarck , et mérita par ses belles actions le nom de saint *. Immédiatement après son avènement au trône , Canut envoya au saint-père une ambassade pour l'assurer de sa soumission à l'Église romaine ; comme nous le verrons plus loin, la bienveillante réponse de Grégoire ne fut pas inutile.
Ce fut dans le même esprit qu'il écrivit à Alphonse , roi de Castille, pour louer sa fidélité et sa dévotion envers saint Pierre, u à qui Dieu,
1 Epist., VII, 4. Voyez cette lettre dans rintroduction , p. 28.
* Saxo gramm., Hist., n. Epist. ^ vu, 5. On voit par ces lettres que Grégoire comprenait bien son époque ; il avertissait les rois auxquels personne n'osait rien dire; il leur exposait la fragilité de leur couronne terrestre, et les engageait à acquérir une gloire et une couronne plus solide. Voyez les belles paroles qu'il adresse au jeune roi de Danemarck : « Intueri quoque prudentiam tuam necesse est, teraporalis vitse gaudia quam sint caduca, quam fugitiva, quae, etsi vita diu crederetur niansura , tamen sapœ roultis adversis ex improviso surgentibus secura stare non possunt. Unde summopere curare oportet, ut ad illa quae transire nesciuut, et habentem deserere nequeunt , gressus tuos constanter dirigas , et afiectum mentis intendas.» Une autre chose que nous voyons dans cette lettre, c'est qu'il prie le roi de lui envoyer un clerc qui puisse s'instruire à Rome, et instruire ensuite ses compatriotes. [?'ote du Trud.)
» soumettant toutes les puissances et toutes les principautés de ce » monde, a donné le droit de lier et de délier dans le ciel et sur la » terre *. » Il rengage ensuite à se considérer comme ayant reçu du Très -Haut la mission spéciale de travailler au bien de son peuple, de suivre pour cela en tous points les conseils des légats, de détacher ses pensées des grandeurs périssables de cette terre pour les porter tout entières sur les biens éternels. Afin de soutenir sa foi, il lui envoie une clef d'or qui avait été bénite avec les chaînes de saint Pierre , puis il recommande à sa protection les légats qui avaient mission de travailler aux affaires de l'Église dans son royaume.
Grégoire avait appris , par les ambassadeurs que Rodolphe avait envoyés après la bataille de Fladenheim , avec quelle anxiété on attendait en Allemagne la décision du saint-siége : personne ne se doutait certainement, au moment de l'ouverture du septième synode qu'il tint à Rome et qui fut le plus nombreux de tous , de l'influence que ce jour devait exercer sur les événements ultérieurs.
Le concile commença par renouveler les anciens canons. La défense des investitures fut intimée dé nouveau tant aux clercs qu'aux laïques: l'anathème et l'interdit furent prononcés contre ceux qui transgresseraient la loi, donneraient ou recevraient une dignité ecclésiastique quelconque ^. Thédalde de Milan, Guibert de Ravenne et quelques autres évêques furent de nouveau excommuniés et déposés ; on confirma le décret qui avait été porté dans le précédent synode contre les Normands qui envahissaient ou pillaient les domaines de saint Pierre. Enfin on ajouta cette disposition importante : « Quand, à la
1 Omnipotenti Deo laudes et gratias agimus , qui gloriara vestrara gratia suae visitationis illustrans , beato Petro , apostolorum principi , fide ac devotione con- Junxit, cui omnes principatus et potestates orbis terrarum subjiciens , jus ligandi atque solvendi in cœlo et in terra contradidit. Epist., vu , 6.
2 Les canons de ce concile se trouvent dans Colet., t. XII, p. 638; dans Labb., t. X , p. 381. Les deux canons les plus importants sont le second et le sixième. « Si quis iraperatorum, regum, ducum, marchionura, comitum, velquilibetsecularium potestatum aut personarum investituram episcopatuum vel alicujus ecclesiasticae dignltatis dare prœsumpserit , ejusdem sententiae vinculo se obstrictum esse sciât. Insuper etiam , si resipiscat et ecclesiae propriam libertatem diraittat , divinae animadversionis ultionem in hac praîsenti vita tam in corpore suo quam c<Tteris rébus suis sentiat , ut in adventu dominici spiritus salvus fiât. »
n mort d*im pasteur, il s'agit de pourvoir aux besoins d'une église, le 3> clergé et le peuple doivent choisir, à la demande de l'évéque député '> par le pape ou par le métropolitain, un nouveau pasteur, en mettant » de côté toute ambition, toute crainte et toute faveur, et en prenant ^» le consentement du siège apostolique ou du métropolitain. Qui- 5> conque, cédant à des motifs coupables, agit contrairement à ce )) canon, rend son élection nulle, et n'aura plus le pouvoir d'élire. î> La légitimité de l'élection vient de la confirmation du pape ou du 51 métropolitain. Car si, selon le pape Léon, celui qui doit consacrer î> perd la grâce de la bénédiction en ne consacrant pas selon les rites, » celui qui a le pouvoir d'élection doit être privé de ce pouvoir s'il en » abuse K '»
Ensuite parurent devant le concile les envoyés de Rodolphe, qui élevèrent contre Henri les plaintes les plus graves, et dirent : «t En- 1) voyés par notre seigneur le roi Rodolphe, et par les seigneurs de » son empire, nous nous plaignons à Dieu, à saint Pierre, à Votre » Sainteté et à tout le concile , de ce que Henri, que votre autorité 5) apostolique a privé du royaume, l'a tyranniquement envahi malgré î. votre sentence, en portant partout le fer, le feu et la dévastation. )> Sa cruelle impiété a dépouillé de leurs sièges les archevêques et les )) évêques ; il a causé la mort du vénérable Werner, archevêque de
> Magdebourg, et l'évéque Adalbert, de Worms, gémit dans sespri-
> sons contre les ordres du saint-siège. Plusieurs milliers d'hommes )» ont déjà été tués pour sa défense, un grand nombre d'églises in- » cendiées, et des reliques profanées etpillées. Les attentats de Henri î> sont innombrables contre nos princes qui ont refusé de lui obéir )) comme à leur roi, et la diète que vous aviez indiquée pour rétablir ) la justice et la paix, n'a pu être convoquée par son opposition et par n celle de ses adhérents. C'est pourquoi nous vous supplions de nous )) faire justice à nous et à l'Éghse de Dieu, de ce prince persécuteur ^> et sacrilège ^. »
Sur cela, le pape enflammé de zèle se lève et dit avec force : u Saint Pierre, prince des apôtres, et vous saint Paul, docteur des )» nations , daignez , je vous prie , me prêter l'oreille et m'écouter
1 Labb., t. X,p. 382.
2 Paul Bernr., c. cvi.
favorablement. Comme vous êtes les fervents disciples de la vérité, aidez-moi pour que je ne m'en écarte pas, en sorte que mes frères aient plus de confiance en moi, qu'ils sachent et qu'ils comprennent que c'est par la foi que j'ai en vous, après Dieu et sa sainte mère la Vierge Marie, que je résiste aux pécheurs et aux méchants, et que je soutiens vos fidèles serviteurs. Vous savez, en effet, que c'est malgré moi que j'ai été promu aux ordres sacrés, que c'est malgré moi que j'ai suivi le pape Grégoire au delà des monts, que c'est malgré moi que je suis revenu avec le pape Léon vers l'Éghse romaine dans laquelle je vous servis ^ enfin, c'est surtout contre mon gré, au mépris de ma douleur, de mes gémissements et de mes larmes, que j'ai été placé; quoique indigne, sur votre trône. Si je fais cette déclaration, ce n'est pas pour dire que je vous ai choisis ; mais que c'est vous-mêmes qui m'avez choisi, et qui m'avez imposé le lourd fardeau du gouvernement de votre Eghse ^ et parce que vous m'avez fait monter sur cette montagne sainte, que vous m'avez ordonné de crier et de reprocher au peuple de Dieu et aux enfants de l'Éghse leurs prévarications et leurs crimes, les ouvriers de Satan se sont élevés contre moi, voulant répandre mon sang de leurs propres mains. Les rois de la terre, les princes du siècle, les ecclésiastiques, les courtisans et le peuple se sont réunis contre le Seigneur et contre ses oints et ont dit : Bîisons leur joug et jetons-le loin de nous ^ , et dès lors ils ont mis tout en œuvre pour se défaire de moi par la mort ou par l'exil.
» A leur tête , Henri , qu'on appelle roi , s'est élevé contre votre Église , de concert avec plusieurs évêques ultramontains et itahens, s'efforçant de la subjuguer en me précipitant du trône pontifical. Votre autorité a résisté à son orgueil, et votre pouvoir l'a abattu ; confus et humihé , il est venu en Lombardie , me demander l'absolution de son excommunication. En le voyant ainsi repentant, en écoutant ses promesses réitérées plusieurs fois de tenir une autre conduite et de se corriger , je lui ai rendu la communion sans le rétabhr dans l'autorité royale , dont je l'avait déclaré déchu dans le synode romain. Quanta la fidélité dont j'avais absous, dans le même concile , ceux qui la lui avaient jurée, je n'ai point ordonné
» Ps. II.
qu'elle lui fut gardée. Et j'en ai agi ainsi, soit parce que je devais prononcer ensuite entre lui et les évéques ou seigneurs au delà des monts, qui, obéissant à votre Église, s'étaient déclarés contre lui; soit parce que je devais régler la paix entre eux et lui , suivant le serment que Henri lui-même avait fait par deux évêques d'en observer les conditions.
» Mais les évêques et les seigneurs ultramontains , apprenant qu'il
ne tenait pas ce qu'il avait promis, et désespérant en quelque sorte
de sa correction , élurent , sans mon conseil , vous en êtes témoins,
le duc Rodolphe pour leur roi. Ce prince se hâta de m'envoyer un
ambassadeur pour me déclarer qu'il avait été forcé de prendre le
gouvernement du royaume , mais qu'il était prêt à m'obéir en tout;
5> et en effet, il m'a toujours depuis tenu le même langage, promet-
» tant même de me donner pour otages de sa fidélité son fils et celui
Ty de son ami le duc Berthold.
'» Cependant Henri commença à me prier de l'aider contre Rodolî< phe*, et je lui répondis que je le ferais volontiers, après avoir » entendu les deux parties et reconnu de quel côté se trouve le bon 5> droit. Henri, croyant pouvoir vaincre par ses propres forces , méprisa n ma réponse. Néanmoins , quand il vit qu'il ne pouvait faire ce qu'il » espérait , il envoya à Rome deux de ses partisans, l'évêque Thierry >» de Verdun et l'évêque Bernard d'Osnabruc, qui me prièrent, de sa » part, de lui faire justice ^ : ce que demandaient aussi les députés de ^> Rodolphe. Enfin, d'après l'inspiration divine, j'ordonnai, dans le » concile , qu'on tiendrait une conférence au delà des monts, afin de » rétablir la paix et de décider de quel côté était la justice. Car, pour » moi, vous m'en êtes témoins, vous mes pères et mes maîtres, je » n'ai été disposé jusqu'à ce jour qu'à favoriser le parti le plus juste, » et comme j'ai pensé que l'autre parti ne voudrait pas que cette » assemblée eût lieu, puisqu'elle devait chercher la justice, j'ai 5> frappé d'anathème toute personne qui s'y opposerait , roi , duc , ou 3» seigneur.
» Mais Henri n'a pas craint avec ses fauteurs le péril de la désobéis-
* Comparez avec ce passage la lettre que Grégoire adressa à Rodolphe et qui se trouye dans Bruno , p. 147.
2 Bertold. Const.
sance , qui est un crime d'idolâtrie ^ en s'opposant à cette conférence, il a encouru l'excommunication et s'est chargé lui-même de l'ana thème ; il est cause de la mort d'une multitude de chrétiens , du pillage d'un grand nombre d'églises et de la désolation du royaume Teutonique tout entier. C'est pourquoi, confiant dans la miséricorde de Dieu et de sa mère la Vierge Marie, et usant de votre autorité, j'excommunie Henri, qu'on appelle roi, et tous ses partisans, et le privant de nouveau des royaumes d'Allemagne et d'Italie, par l'autorité de Dieu et par la vôtre, je lui ôte la puissance et la dignité royale ; je défends à tout chrétien de lui obéir comme à un roi , et je déhe de leur serment de fidélité tous ceux qui lui en ont prêté ou qui lui en prêteront. Que désormais Henri n'ait aucune force dans la guerre , et ne gagne de sa vie aucune victoire.
» Afin que Rodolphe , que les Allemands ont élu pour qu'il soit votre fidèle défenseur , puisse gouverner et défendre le royaume , j'accorde à tous ceux qui lui sont dévoués l'absolution de leurs péchés et votre bénédiction salutaire en cette vie et dans l'autre. De même que Henri est justement dépouillé de sa dignité royale à cause de son orgueil, de sa désobéissance et de sa mauvaise foi , de même la puissance et l'autorité royale sont accordées à Rodolphe, pour son humilité, sa soumission et sa droiture. » Faites donc maintenant connaître à tout le monde, puissants princes de l'ÉgUse , que , si vous pouvez lier et délier dans le ciel , vous pouvez aussi sur la terre retirer ou accorder à chacun selon son mérite, les empires, les royaumes, les principautés, les duchés, les marquisats, les comtés et les biens de tous les hommes. Car vous avez souvent ôté aux méchants et aux indignes et donné aux bons les patriarcats, les primaties, les archevêchés et les évêchés. Si vous jugez des choses spirituelles, que doit-on croire de votre pouvoir sur les choses temporelles? Et si vous jugez les anges qui dominent sur tous les princes superbes , que ne pouvez-vous pas sur leurs esclaves? Que les rois et les princes du siècle apprennent donc maintenant quelle est votre grandeur et votre puissance ;^ qu'ils craignent de mépriser les ordres de votre Église, et que votre justice s'exerce si promptement sur Henri, que tous sachent qu'il ne sera pas renversé par un hasard , mais par votre puissance. Dieu veuille le
21 â VIE ET PONTIFICAT [1080]
> confondre pour l'amener à une pénitence salutaire et pour sauver » son âme au jour du Seigneur \ »
Était-il jamais sorti de Rome, était-il jamais parvenu en Allemagne une pareille sentence ? Et ceux qui autrefois étaient entourés de nombreux soldats et qui de la superbe Rome voulaient dominer sur tout l'univers, auraient-ils pu commander ainsi à la Germanie? Un moine le fit, un moine dont l'esprit était plus puissant que ne le sont souvent des millions de bras dont dispose un monarque victorieux! Oui, un prêtre, n'ayant pour armes que sa parole, mais animé d'une irrésistible force d'âme , avait obtenu ce qu'avant et après lui des milliers de mortels avaient désiré et cherché en vain , le pouvoir de subjuguer les volontés humaines !
Quand le concile fut terminé, Grégoire congédia les envoyés de Rodolphe , et envoya , dit-on , une couronne d'or portant cette inscription :
Petra dédit Petro, Petrus diadema Rudolpho 2.
Comme nous l'apprenons par une lettre de Grégoire ', ce fut dans ce même concile qu'on confirma la sentence de déposition prononcée l'année précédente contre Manassès de Reims au concile de Lyon, le sixième que Hugues de Die tenait en France. L'archevêque de Reims n'avait rempli aucun des engagements qu'il avait pris avec le pape dans son voyage à Rome. De nouvelles plaintes furent portées au
ï Labb., ConciL, t. X, p. 38o.
2 Les auteurs ne s'accordent pas sur l'époque à laquelle cette couronne fut envoyée, et il en est de même de l'inscription. Albert, Stad., ann. 1076; Sigeb. Gerabl., ann. 1077; Otto Frising., de Gest. Frid., c. vit; Chron. Htrsaug., ann. 1077, placent cet envoi immédiatement après l'élection de Rodolphe , quoique le cours des événements s'oppose à cette date. L'inscription varie également; elle est tantôt comme dans le texte, tantôt ainsi : Borna dédit Petro , etc., ou encore Petra dédit Romam Petro , tibi papa coronam. D'autres écrivains ne parlent même pas de cette couronne; tels sont Bruno, Annal. Saxon., Bertold Const., Marian. Scotus, Abbas Ursperg , Auctor Fitœ Henr. IV. Domnizo in Vita Mathild., Pandulph. Pisan. Otton de Frisingue n'en parle que comme d'un bruit, et Guillaume de la Fouille , lib. iv, en fait autant. Tant d'autorités peuvent faire regarder l'envoi de la couronne comme une fiction.
^ Epist.j VII , 20.
saint-siége sur la conduite de cet archevêque. Hugues de Die fut chargé de convoquer un nouveau concile pour terminer cette affaire. « Si les faits, dit le pape à son légat, dont ce prélat est accusé sont » dûment prouvés, nous voulons que sans balancer vous prononciez î» contre lui la sentence. Que si les témoins ne paraissent pas rece- » vables, comme le prélat a été diffamé non-seulement dans toute )» la France, mais encore dans l'Italie, il faudra qu'il se purge par '» serment, en présence de six évêques àqui l'on n'ait rien à reprocher. >» Nous déclarons l'évêque de Châlons déposé de l'épiscopat, où il est î> entré par l'autorité séculière ; et je veux que dans tous les conciles '» que vous tiendrez, vous excommuniiez ceux qui, malgré notre décret, » osent encore recevoir l'investiture. Je vous recommande aussi de '» pourvoir, conjointement avec l'archevêque de Lyon, aux besoins de » l'église de Langres, et de condamner particulièrement le doyen » qui s'est attribué toutes les dignités de cette église *. '>
Le légat avait d'abord indiqué Troyes pour le lieu du concile ; mais les accusateurs de Manassès lui ayant représenté qu'ils n'y seraient point en sûreté, il choisit Lyon, et somma l'archevêque de Reims de s'y rendre. L'archevêque, ne voyant aucun moyen de se justifier, envoya des députés au légat pour lui offrir trois cents onces d'or, et des présents à ses domestiques, s'il voulait lui permettre de se purger devant six de ses suffragants à son choix , sans autre examen de sa conduite. Il ajouta que si le légat voulait lui permettre de se purger seul, il lui donnerait des sommes immenses, et ferait serment de n'en jamais rien dire à personne ^ Mais le légat n'était pas homme à se laisser corrompre, il repoussa ces offres avec indignation. Manassès, se sentant coupable, n'osa paraître au concile.
Les principaux accusateurs de l'archevêque étaient un autre Manassès, de son clergé, qui est apparemment celui qui fut son successeur après Raimald : un nommé Ponce, et Bruno qui , après avoir été professeur à Reims, et chancelier de l'archevêque , avait quitté ce prélat à cause de ses scandales, et était alors chanoine d'une éghse de Cologne. C'est saint Bruno, fondateur des Chartreux.
L'archevêque adressa au légat un mémoire apologétique , où , sans
* Hug. Flavin., Chron. Firdun.
2 Hug. Flavin., Chron. Firdun. Lab])., t. X , p. 390.
i214 VIE ET PONTIFICAT [1080]
entrer dans la discussion des faits articulés contre lui , il se bornait à attaquer la forme de la procédure , et à montrer qu'il n'était point obligé de se rendre au concile de Lyon , parce que le pape lui avait promis qu'il serait jugé par l'abbé de Cluny dont il n'est point question dans les sommations qu'on lui a faites ; parce qu'il y avait du danger d'aller de Reims à Lyon , l'Auxerrois et le Nivernais étant agités par la guerre ; enfin , parce qu'il avait déjà été condamné injustement dans cette province.
L'archevêque cherche ensuite à affaiblir le témoignage de ses accusateurs. Il prétend que Manassès s'est désisté; que Ponce a été convaincu de fausseté dans un concile à Rome. Quant à Bruno , il n'est ni de son égUse ni de son diocèse, il ne le connaît que par des outrages qu'il en avait reçus en récompense de ses bienfaits.
Sur ce que dans la monition on le sommait , s'il ne se présentait pas d'accusateurs , de venir au concile se purger par serment avec six évêques , il répond que , s'il n'y a pas d'accusateurs , il n'est point obhgé de se justifier ; que d'ailleurs il lui est impossible de trouver six évêques sans reproches. Il demande avec instance à être jugé en France, faisant observer que Lyon est hors du royaume. Il s'offre à obtenir du roi la permission au légat de tenir un concile à Reims , à Soissons, à Compiègne ou à Senlis, et lui promet qu'il y sera traité avec les égards dus à son rang. Il termine en disant : « Si vous i> continuez dans votre opiniâtreté , et que vous prétendiez nous ex- " communier ou nous suspendre selon votre caprice , je sais à quoi '> m'en tenir, ainsi que je l'ai écrit au pape. Je suivrai ce que dit saint ') Grégoire, qu'un pasteur se prive de la puissance de lier et de délier » quand il l'exerce par caprice et sans raison. Si vous m'excommuniez, î» je soutiendrai qu'en cela le privilège de Pierre ou du pape , c'est-à- » dire, la puissance de lier et de délier, vous manque. Car saint Léon » a dit que le privilège de Pierre subsiste ^ quand on juge selon » l'équité; et que par conséquent le privilège ne subsiste pas toutes » les fois qu'on ne juge point selon l'équité de Pierre ^ »
Manassès écrivit aussi au pape , afin de lui faire agréer les excuses qu'il apportait pour ne point se rendre au concile de Lyon , et s'offrit d'aller se justifier à Rome. Grégoire ne se laissa pas tromper; il lui
ï Apol. Manassœ in Mnsœo Ital.. 1. 1 , p. 119.
reproche d'avoir si peu rempli les promesses qu'il avait faites à Rome ; il lui dit qu'il doit se soumettre aux ordres du légat, se laisser juger dans sa patrie , où il était bien plus facile de réunir ses accusateurs et ses défenseurs ^ il le menace , en cas de désobéissance , de confirmer par l'autorité apostolique la sentence que le légat prononcerait contre lui K
Malgré la sommation du légat et la menace du pape , Manassès ne comparut point au concile. Il y fut déposé , et Grégoire VII confirma ce jugement au septième concile de Rome ^. Cependant , selon sa coutume , et par un excès de miséricorde , il donna à Manassès un délai jusqu'à la Saint-Michel , pour se purger par serment avec les évêques de Soissons, de Cambrai, de Lyon, de Châlonset de deux autres à son choix , à condition qu'il rétablirait dans leurs bénéfices Bruno et les clercs qu'il en avait dépouillés , parce qu'ils étaient ses accusateurs, et qu'en attendant qu'il se justifiât, il quitterait son église et se retirerait, avec un seul clerc et deux laïques, à Cluny ou à la Chaise-Dieu, sans emporter des biens de son éghse,que ce qui lui serait nécessaire pour vivre dans la retraite d'un de ces monastères ^.
Manassès n'ayant rien fait de ce qui lui était prescrit , Grégoire le déclara excommunié et déposé sans espérance de restitution. Mais comme Manassès voulait se maintenir dans sa dignité , malgré la sentence du pape, celui-ci employa toute son autorité pour l'expulser de son siège. Il écrivit au clergé et au peuple de Reims que leur archevêque avait méprisé l'autorité apostolique "^ , qu'il leur ordonnait de lui résister et de prêter leur appui à son légat , pour qu'il pût faire éhre canoniquement un autre évêque ^. Il écrivit au comte Évole de
1 Ouod si forte ad prgedictum concilium non iveris , aurem debitœ obedientiae matri tuse Romanae Ecclesiœ diu le supportant! non inclinaveris ; si quid contra te Diensis cum consensu religiosorum fratrum nostrorum egerit , non solum sententiam in te prolatam non immutabimus , verum etiam apostolica auctoritate firraabimus. « Epist., vu, 12.
2 Labb.,t.X,p. 389.
3 Epist., VII, 20.
^ Verim (sicut vos ipsi scitis) non solum huic définition! non obedivit, sed ad contemptum interdictionis nostrse , ecclesiam vestram invadere ac impudenti devastatione confudere prœsumpsit. Epist., viii , 17.
^ Quapropter apostolica vos auctoritate monemus , ut perversis actibus ejus in
Roucy qu'il lui ordonnait, de la part de saint Pierre, de repousser désormais l'amitié pestiférée de l'archevêque et d'éloigner de lui tous ceux qu'il pourrait prévenir du danger qu'ils couraient *. Il écrivit à tous les suffragants de l'église de Reims pour les absoudre de toute obéissance épiscopale envers Manassès , et pour leur prescrire nonseulement de ne plus le reconnaître pour leur pasteur , mais de lui résister de toutes leurs forces comme à un usurpateur : il s'appuyait encore de toute l'autorité apostolique pour leur enjoindre de publier partout le jugement du saint-siége, ou plutôt du Saint-Esprit, et d'engager tous les diocésains du soi-disant archevêque à s'abstenir de communiquer avec lui et à le repousser de tous leurs moyens : enfin, il leur recommandait d'élire un autre archevêque ^
Philippe, roi de France, paraissait aussi accorder sa protection à Manassès- Grégoire lui écrivit une lettre fort pressante. « Vous nous ^> avez , dit-il , souvent fait assurer par vos ambassadeurs que vous 0) désiriez les bonnes grâces de saint Pierre , et notre amitié ^ nous » avons toujours reçu cette nouvelle avec plaisir, et nous avons lieu ^> de nous réjouir encore, si vous avez les mêmes sentiments. Car )' vous vous montrerez soigneux de votre salut, en recherchant la bien- 5» veillance du saint-siége, comme il convient à un chrétien ^ vous pou- 5> vez l'acquérir facilement , et c'est en vous soumettant aux règles de » l'Église dans les affaires spirituelles. C'est en quoi vous aviez eu
nullo communicetis , imo ut tollatur de raedio vestrum , et interitum carnis suœ tradatur Satanœ, ut spiritus salvus sit, sibi modis omnibus renitalis. Detis etiam operara ut communi consilio parique voto , assentiente vobis prsedicto confratre nostro Diensi episcopo , patrem vobis secundum Dominum eligalis, qui ecclesiœ vestrse , diulina pseudopastorum improbitate laboranti valeat subvenire et antiquam sui libertatem , Christo auxiliante nobiscum , reparare. Epist., viii , 17.
1 Quapropter eum irrevocabili judicio episcopalis sedis regimine privatum esse tuœ celsitudini denuntiantes , monemus atque ex parte beati Pétri prœcipiraus , ut tam teipsum a pestifera amicilia illius amodo retrahas quam et alios quos potes ab eo custodire se, doceas. Epist., viii, 18.
2 « Proinde fraternitatem vestram, ne ulterius ulli episcopalem reverentiam debeat absolvimus ; imo apostolica auctoritate prœcipimus ut nemo ei quasi pastori obediat , sed quisque pro officio suo et viribus sicut invasori résistât. Quod nostrum. potins vero sancti Spiritus judicium dilectio vestra studeat subditis sibi cunctisque quibus valet populis denuntiare et ut ab ejus participatione sibi caveant ipsumque modis quibus possunteoarctent, non negligatcaritas vestra monere. Epist., viii, 19.
autrefois bien des reproches à vous faire *. Mais nous voulons bien excuser les fautes de votre jeunesse, pour vous exciter par là à vous en corriger, comme nous l'espérons. Entre tant d'autres vertus qui conviennent à votre rang, et que nous désirons vous voir pratiquer, puisqu'il est de votre devoir d'aimer la justice et la miséricorde, de défendre les églises, de protéger la veuve et l'orphelin, nous désirons aussi, pour votre salut particulier, que vous méprisiez les conseils des méchants, et que vous éloigniez de votre présence les excommuniés. Nous vous ordonnons donc de la part de saint Pierre, et nous vous prions de la nôtre, de ne plus donner aucune protection à Manassès, déposé pour des crimes qui ne vous sont pas inconnus, et de ne plus le souffrir à votre cour, afin qu'il paraisse que vous recherchez en effet les bonnes grâces de saint Pierre en repoussant les ennemis de l'Église. Nous vous défendons aussi, par l'autorité apostoHque, d'empêcher l'élection que le clergé et le peuple doivent faire d'un nouvel archevêque. Nous vous prions de vous opposer à quiconque voudrait y mettre quelque obstacle, et de donner votre protection à celui qui aura été choisi par la portion soumise et religieuse du clergé et du peuple. Agissez donc, et, devenu homme par vos années , prouvez que nous n'avons pas eu tort de pardonner à votre inexpérience et de compter sur le changement de votre conduite. Efforcez -vous devons rendre favorable saint Pierre, au pouvoir duquel sont votre royaume et votre âme, et qui peut vous lier et vous absoudre dans le ciel et sur la terre 5 c'est ainsi que vous mériterez, non pas qu'il porte un jugement sur delà négligence ou de la mauvaise foi, mais qu'il vous aide à obtenir la vie éternelle par votre activité et par votre droiture ^ » Ces lettres produisirent leur effet ; car Manassès ayant voulu se soutenir à main armée, et continuer à dissiper les trésors de l'Église, fut chassé de son siège par les seigneurs, le clergé et les habitants de la ville. Il se retira près du roi Henri, et mourut vagabond et excommunié ^.
* « Qua in re procul dubio minus vigilanter, multuraque negligentius quam sanum fuerit olim habuisse te cerneris. » 2 Epist., VIII ,20.
^ GuiBERT, de Fita sua, c. xi.
Quand Henri reçut la nouvelle de son excommunication , il eut d'abord de l'inquiétude qui fit bientôt place à de violents transports de fureur K Jusque-là il avait ménagé le pontife , il résolut dès lors de le poursuivre à outrance, ainsi que le roi qu'il avait créé. Sans perdre courage, il appela autour de lui ses guerriers. Il s'agissait de renverser deux ennemis déclarés , puissants par l'opinion et la confiance des peuples. Henri savait que du moment où le plus puissant des deux viendrait à succomber , la ruine du second serait inévitable. Il convoqua donc à Mayence une assemblée du clergé et de la noblesse ^. Dix-neuf évêques allemands s'y rendirent le jour de la Pentecôte , qui était le dernier du mois de mai. On accumula contre Grégoire les accusations les plus graves , et on lui donna les plus odieuses épithètes. On l'appelait imposteur, hérétique, homicide, débauché ^, etc. Il ne manqua pas de gens pour enflammer encore davantage la colère de Henri. » Un roi , fils d'un empereur , qui ne » porte pas sans raison le glaive , qui est le protecteur , le patrice et '» le défenseur de Rome, ne doit pas, disaient-ils, souffrir que l'Église » de Dieu soit ainsi déchirée ; que le plus pervers des hommes , dont » les coupables excès méritent de sévères châtiments et l'exclusion » de l'Église, profane ainsi la majesté suprême du nom de roi. L'ana- » thème doit retomber sur celui qui l'a lancé. )» Cette opinion étant partagée par tous les assistants, on décida que, vu l'absence des évêques itahens , le concile se réunirait à Brixen, lieu favorable pour les évêques d'Allemagne et d'Italie. Trente évêques, un grand nombre de princes et de seigneurs s'y trouvèrent ^ On y porta contre Grégoire
* Rex vero , ubi se cognovit per sententiam Romani pontificis a consortio , fidelium segregatum, tristis effectus est, sed cum a diversis diversa darentur consilia , in anxietatis dubio positus, quid potius eligeret, ignorabat. Ex Ms. Centii, c. m.
2 For. Hug., Flav., Chr. Fird., p. 225; Coleti, Coll. Conc, etLabb., t. X, p. 389.
5 Ubi ad aures Henrici régis et fautorum ejus anathema a domino papa factum personuit , infremuit factiosorum strepitus in B. Pétri vicarium , turpia et nefanda concrepans intonuit , dicenlium magum esse et impostorem , haereticum , homicidam , fornicarium et si quid aliud adversatur sanœ doctrinse , non debere regem , iraperatoris filium , qui non sine gloria gladium portaret , qui Romanâs republicai patricius. Hug., Flavin., Chron., p. 225.
* Abb. Ursperg., Chron. Hirsaiig., ann. 1080. Il dit qu'une armée de grands y vint par ordre du roi : «Optimatumexercitusjussu régis. »
le décret suivant : « Il faut retrancher de la communion des fidèles 1» le prêtre qui a été assez téméraire pour enlever à l'auguste majesté » royale toute participation au gouvernement de l'Église, et le frap- » per d'anathème ; car il est manifeste qu'il n'a pas été élu de Dieu , ') mais qu'il s'est impudemment élevé lui-même par la fraude et la » corruption. Il a ruiné l'ordre ecclésiastique , il a troublé la hiérar- » chie civile ; il a attenté aux jours d'un roi pieux et pacifique, soutenu 5» un roi parjure, et fomenté partout la discorde, la jalousie et l'adul- 3> tère. C'est pourquoi , réunis dernièrement à Mayence, au nombre 5) de dix-neuf évêques , nous avons résolu de déposer, de chasser, et, )• s'il refuse d'obéir à notre injonction, de damner éternellement )> Hildebrand , cet homme pervers , qui prêche le pillage des éghses n et l'assassinat , qui soutient le parjure et le meurtre, qui met en n question la foi catholique et apostolique , touchant le corps et le :> sang de notre Seigneur Jésus-Christ ; Hildebrand , cet antique fau- ;> teur de l'hérétique Bérenger, le devin et le magicien, le nécroman- » cier, le moine possédé de l'esprit infernal, le vil apostat de la foi j> de nos pères *. »
Ensuite les évêques de Brixen élurent unanimement pour pape *
* « Quia constat non a Deo electum , éed a seipso , in fraude ac pecunia irapudentissime objectum. Qui ecclesiasticum subvertit ordinem ; qui christiani imperii perturbavit regnum; qui régi catholico et pacifico corporis et aniraae intentât mortem; qui perjurura défendit regem ; qui inter concordes seminavit discordiam, inter pacificos lites , inter fratres scandala , inter conjuges divortia , et quidquid quiète inter pie viventes stare videbatur concussit. Nos , auctore Deo , congregati in unum , legatis ac litteris freti decem et novem episcoporum , die sancto praeteritse Pentecostes Moguntiae congregatorum, contra eumdem Hildebrandum procacissimum, sacrilegia ac incendia praedicantem, perjuria et homicidia defendentem, catholicam et apostolicam fidem de corpore et sanguine Domini in qusestionera ponentem , haeretici Berengarii antiquum discipulum , divinationum ac somniorum cultorem , manifestum necromanticum , pythonico spiritu laborantem et idcirco a vera fide exorbitantem , judicamus canonice deponendum et expellendum , et , nisi ab ipsa sede his auditis descendent, in perpetuum condemnandum. » Labb., t. X, p. 389.— Ilestassez étonnant que les modernes détracteurs de Grégoire aient avoué qu'on ne saurait excuser les exagérations contenues dans ce décret. ( Note du Trad. )
* Chron. Hirsaug., ann. 1080. Plusieurs écrivains , tels que Berthold de Constance, ann. 1080^ disent que le concile fut d'abord tenu à Brixen. La Chronique
Guibert de Ravenne , sous le nom de Clément III. Celui-ci parut devant l'assemblée revêtu des habits pontificaux, et promit avec serment de couronner le roi Henri. Il retourna en Italie avec pompe, à la tête d'un cortège de ses partisans ^ Henri et ses adhérents écrivirent de leur côté à différents princes, et notamment en Angleterre, pour faire reconnaître le nouveau pontife- mais nulle part on ne s'empressa de souscrire à une semblable nouveauté. La lettre de Lanfranc à Hugues le Blanc, légat de l'antipape, montre assez quelles étaient les dispositions peu favorables de Guillaume.
<( Plusieurs choses que j'ai trouvées dans vos lettres m'ont déplu. ) Je n'approuve pas que vous outragiez le pape Grégoire , que vous ) l'appeliez Hildebrand , que vous insultiez ses légats , que vous exal- » tiez si haut Clément. Il est écrit qu'il ne faut ni louer un homme » vivant , ni manquer à son prochain. Qui peut répondre de ce que ) l'on sera devant Dieu? Je crois cependant que le glorieux empereur
> a eu de grandes raisons pour entreprendre une si grande affaire , ) et qu'il n'a pu remporter une si grande victoire sans le secours de » Dieu ^ Je n'approuve pas que vous veniez en Angleterre, si le roi
> ne vous en a pas donné la permission. Notre île n'a pas encore ) rejeté Grégoire, et n'a pas décidé à quel pape elle obéirait. Ce n'est
> qu'après avoir écouté les deux partis, qu'elle jugera avec maturité. » Pendant que la nouvelle de l'élection de Brixen se répandait en
Italie, les affaires d'Allemagne prirent une tout autre tournure. On avait repris les hostilités. Les cris de guerre se faisaient entendre de tous côtés; les deux rois se préparaient à une lutte acharnée , et partout où se rencontraient les partisans de Henri et ceux de Rodolphe, il y avait de sanglants combats. Princes , comtes , chevaliers , pages , évêques, abbés, moines, tous ceignaient l'épée. C'était une époque d'effroyables désordres ^ Ulrich, abbé de Saint-Gall, avait demandé
de Hirsaug. donne pour date , Cal. julii feria V, indictione III. On le place d'ordinaire au 25 juin.
1 Gullielni. biblioth., dans Baron., ann. 1080. Baronius place ici la lettre de Henri qu'on a rapportée plus haut.
2 « Credo (dit-il) quod gloriosus iinperator sine magna ratione tantam rem non estaggressus patrare, nec sine magno auxilio Dei tantam potuit victoriam consummare. Baron, c. xxiii, p. 552.
5 Nulle part la vie n'était en sûreté.
à Henri des secours , pour protéger son monastère et se venger de ses ennemis. Le monarque lui envoya des forces considérables; et son propre frère Lutold , duc de Carintliie , lui amena quelques renforts. A la tête de ces troupes, Ulrich attaqua Otton de Marchdof , dans le Linzgau , s'empara de son bourg et de son château et les réduisit en cendres. Il fît éprouver le même sort au comte Marquard de Bregence, qui, du haut de son castel, eut la douleur de voir les débris fumants de sa cité. Dans la Thurgovie , le riche comte Hartmann de Kybourg, un des plus implacables ennemis de Henri, ne fut pas mieux traité ; il se vit obligé de payer à l'abbé de Saint-Gall une forte rançon pour la délivrance de son fîls K Mais aussi beaux qu'étaient pour Ulrich ces moments de triomphe, aussi tristes devinrent ses jours , lorsque Henri rappela de toutes parts ses soldats. Alors il ne lui resta plus d'autre abri contre le courroux des princes irrités , que le château de Rachenstein , construit sur une haute montagne ; et comme il ne tarda pas à être vivement attaqué, il se vit contraint de chercher un asile en France.
D'un autre côté , les démêlés de Frédéric de Hohenstaufen avec Welf, avec Berthold de Zaringen etBerthold fils de Rodolphe, prirent une tournure fâcheuse pour Henri ; car, avant de se retirer en Saxe, Rodolphe avait recommandé son fils aux soins de ces deux seigneurs. En conséquence, Berthold de Zaringen et Welf, après avoir rassemblé les fidèles vassaux du prince, se rendirent à Ulm et prêtèrent à Berthold , fils du nouveau roi , le serment de fidélité. Dès que Frédéric en fut instruit , il rassembla ses troupes dispersées dans la Bavière, dans la Souabe et dans la Rhétie, et marcha contre Ulm. Ses adversaires eurent à peine quitté cette ville , qu'il en prit possession. Welf revint bientôt l'attaquer, à la tête d'une nombreuse armée; mais Frédéric brava longtemps ses efforts par le moyen des châteaux qui entouraient la cité.
Le pays était partagé entre les divers chefs des deux armées ; le duc Berthold occupait la Souabe occidentale , et Welf les provinces du sud-est. Le parti de Henri se trouvait cantonné entre le lac de Constance et la ville de Fribourg , tandis que Frédéric était dans le nord-est de la Souabe ; mais le point central des forces de Henri était
ï Tschudy, ann. 1080.
aux environs de Ratisbonne K Pour tromper ses ennemis, Henri eut encore recours à ses anciens artifices, aux négociations ; mais en vain. Frédéric fut battu à Hochstatt , sur le Danube , par le vaillant Welf , qui s'empara , pour la troisième fois, d'Ausbourg, ville dévouée aux intérêts de Henri.
Enfin, au mois d'octobre de cette année, Henri se mit en marche pour la Saxe, à la tête d'une armée bien disciplinée et pleine d'ardeur. Rodolphe, prêt à le recevoir, vint au-devant de lui avec de nombreuses troupes , jusque près de Cancul 2, où il campa. Dès que Henri en fut informé , il y envoya des espions pour connaître les forces de ses ennemis, et songea aux moyens de les diviser. Dans cette vue, il détacha, dans sa marche sur Erford, un corps de cavalerie, pour faire diversion du côté de Goslar. Quand on vit l'incendie de plusieurs villages , l'armée saxonne fut fort inquiète. On la divisa sur-le-champ en deux corps, dont l'un alla protéger Goslar et les environs. Henri, à la tête de son principal corps , s'empara d'Erford , qui fut livrée aux flammes , après avoir été horriblement saccagée; mais il évita un engagement général avec les Saxons. Ceux-ci s'aperçurent bientôt qu'ils étaient trompés , le corps détaché se rapprocha donc de Henri qui se hâta de regagner Naumbourg. Les Saxons , par une marche forcée, prirent les devants et sauvèrent cette place du pillage et de l'incendie. Dès que Henri fut une fois sur le sol de la Saxe , il fit mettre tout à feu et à sang et s'avança ainsi , en dévastant le pays, jusqu'aux bords de l'Elster. Là il voulait attendre le renfort des Bohémiens , pour pénétrer ensuite au cœur de la Saxe avec des forces considérables ^
Il paraît que l'intention de Rodolphe était de s'opposer à cette jonction ^; mais, malgré ses efforts, elle se fit près de Mulsen, sur les bords de l'Elster. On ne s'accorde pas sur les motifs qui pouvaient porter Henri à prendre cette direction. Suivant quelques-uns, il voulait éviter toute espèce d'engagement avec les Saxons , se contenter de ravager leur pays , et ensuite se retirer. Mais il se trouva arrêté
1 yoyez Pfister, Histoire de la Souahe, première partie , p. 149.
2 L'Annal, saxon l'appelle Canoul, sans qu'on puisse préciser quel est ce lieu. ^ Bruno, p. 148.
^ Chron. Petershus. Peut-être son projet était -il même d'envahir la Bohême et de la dévaster, ainsi que le dit la chronique.
dans sa retraite par la profondeur de la rivière. D'autres historiens soutiennent qu'il s'était appuyé sur l'Elster pour forcer ses soldats à une lutte désespérée, ayant devant eux l'ennemi, et voyant la retraite coupée par une rivière profonde. Henri campa sur la rive.
Ayant appris le lendemain, au lever du soleil, l'arrivée des Saxons, il rangea ses troupes en bataille. L'ennemi approchait , épuisé d'une marche forcée , par des chemins presque impraticables. Un grand nombre de ses soldats, trop fatigués, étaient restés en arrière. En voyant les dispositions menaçantes de Henri , Rodolphe ne fut pas sans quelques inquiétudes ; il n'avait pas encore toute son infanterie, la marche forcée ne permit pas de la tenir réunie , et les chevaux de sa cavalerie étaient épuisés ; les cavaliers mirent donc pied à terre , se formèrent en bataille, et continuèrent néanmoins d'avancer. Dans cet intervalle, les évêques qui se trouvaient dans l'armée ordonnèrent à leurs clercs d'entonner le quatre-vingt-deuxième psaume. Pendant qu'on chantait, les Saxons s'approchèrent de l'ennemi jusqu'à se trouver en face. Les deux armées restèrent quelque temps dans cette position, séparées par un marais qui n'était pas guéable, nommé Grona, non loin de Mersebourg. t)e chaque côté on se provoquait au combat. Enfin les Saxons tournèrent le marais, l'ennemi les attendait de pied ferme, et le combat s'engagea. L'armée de Henri se battit avec un courage héroïque, et déjà on chantait victoire dans son camp; car les Saxons ayant tant soit peu reculé, on les croyait dans une déroute complète. Les évêques et les clercs de Henri avaient déjà entonné le Te Deum y quand on apporta au camp le cadavre de Rapotho , comte palatin de Bavière, et l'un des plus chauds partisans de Henri *. Ceux qui le portaient crièrent de loin à leurs compagnons : «c Fuyez, fuyez ; » et en effet le redoutable Otton de Nordheim arrivait au pas de charge à la tête de son infanterie , refoulant devant lui ceux qui avaient mis les Saxons en fuite , les poursuivant à travers leur camp , et les culbutant dans la rivière , où un grand nombre perdirent la vie. Les Saxons, se croyant déjà sûrs de la victoire, voulurent piller le camp ennemi ; mais Otton , consultant sa vieille expérience , les ar-
* Ce Rapotho , seigneur d'Innthal , était un des princes les plus riches de son temps. On dit qu'en voyageant depuis la Bohême jusqu'à Rome , il pouvait toujours loger dans un de ses châteaux.
rêta, dans la crainte que l'ennemi ne les attaquât par derrière. En effet , au bout de quelques instants , il trouva encore sur le champ de bataille Henri de Lâcha % à la tête de forces redoutables : ses gens chantaient le Kyrie Eleison, Il n'est pas difficile à Dieu, pensa Otton, de donner la victoire au plus petit nombre sur le plus grand, et puis, sans hésiter et se confiant au Très-Haut, il attaqua l'ennemi et le mit en fuite. Après l'avoir repoussé partie dans la rivière et partie au delà de l'Elster , le chef saxon s'écria : « Allez maintenant au camp , et î» prenez tout ce qui appartient à l'ennemi, comme prix de votre » valeur. » On y trouva mille choses précieuses , de riches tentures , des coffres pleins d'ornements épiscopaux , de la vaisselle d'or et d'argent, une grande quantité d'argent monnayé, des chevaux de prix, des armes de toute espèce; en un mot, tout ce qu'avaient apporté les archevêques de Trêves et de Cologne, avec quatorze autres prélats; tout ce qu'avaient au camp les ducs Frédéric de Staufen, Godefroi de Bouillon, porte -étendard du roi, Henri, comte palatin du Rhin, enfin d'autres princes et seigneurs de l'armée. Le butin fait à Erford devint également la proie des Saxons. La victoire était assurée, des acclamations et des chants de triomphe retentissaient de toutes parts, quand soudain on reçut la nouvelle désastreuse que Rodolphe était mortellement blessé. Voulant traverser un ruisseau, il fut frappé, disait-on, d'un coup de lance par le duc Godefroi de Bouillon, qui le cherchait depuis longtemps dans la mêlée. H avait sa main droite coupée, et avait reçu dans le bas-ventre une blessure mortelle 2. Ses amis lé transportèrent dans la plaine : autour de lui se réunirent les évêques, qui lui donnèrent les onctions saintes. On raconte que quand on lui montra sa main coupée , il dit : >: C'est celle-là , que j'ai » levée jadis pour prêter serment au roi Henri, j» Puis, sentant sa fin prochaine, il souleva la tête et demanda d'une voix mourante : » A qui i> appartient la victoire? — A vous, seigneur, à vous, » répondirent ceux qui l'entouraient. A ces mots, Rodolphe retombe sur sa couche en disant : » Maintenant j'accepte avec joie le sort que Dieu me
* Le même qui plus tard a été nommé comte palatin du Rhin. « Henricus de Laça, seu de Lacu, comes palatinus Rheni, qui titulo ipse in diplomate apud Tolnerum utitur. « Gerbert, ^.74.
2 « Ubi venter descendit ad ilia. >^
[1080] DU PAPE GRÉGOIRE VIL 22!j
)» destine. La mort ne m'inquiète plus, puisque je la reçois au milieu >• d'un triomphe. » Ainsi mourut Rodolphe, comme jadis était mort Épaminondas dans les plaines de Mantinée. Il y a de la {grandeur à mourir en. héros'. On ensevelit avec magnificence son corps dans le chœur du dôme de Mersebourg ; une statue en bronze doré fut placée sur sa tombe ^ La bataille s'était donné le 15 octobre.
La mort de Rodolphe causa un deuil général dans la Saxe. Un grand nombre de personnes firent de riches présents aux églises, aux monastères et aux pauvres, pour le repos de son âme ^ Il s'était attiré l'affection de tous par sa bonté, par son affabihté et sa bravoure. On le regardait comme le père et le sauveur de la Saxe [Pater jpatriœ) , comme un guerrier intrépide, comme un juge impartial et comme un défenseur infatigable de l'Église ^ Son influence et son administration furent plus utiles à la Saxe qu'à la Souabe. Dans le premier pays , il gouvernait , administrait et mettait tout en ordre, là il jugeait , construisait et agrandissait 5 tandis que la Souabe, par son absence, s'affaibhssait et se ruinait. Dans la Saxe , il unissait les princes , resserrait tous les liens, servait de règle et de mesure ; tandis que dans la Souabe, les seigneurs étaient divisés, les esprits aliénés, et le peuple en proie à la discorde.
* Presque tout ce récit est d'après Brunon dont nous avons collatioiiné le récit avec celui des autres historiens. Suivant Ahh. Ursperg , Rodolphe était encore vivant quand on le transporta à Mersebourg, et il aurait dit, en regardant sa main : « Videte , hac ego juravi domino meo Henrico non nocere ; sed jussio apostolici petitioque principum me fecit juramenti trangressionem. » Un bavard sacristain de Mersebourg montre cette main au public dans une chapelle du Dôme. — L'auteur de la Chron. de Magdeb. ap. Meibom, t. II , p. 316 , dit : « Tantum abesse pœnitentia ductum fuisse Rudolphum , ut potius id unice doluerit, sibi ereptam occasionem vindicandi injurias adversus regem aut Ecclesiae illatas quara Imperii ordinibus eorumdem potentatui. Rex Rudolphus, duobus acceptis vulneribus, dolebat magis , qucim suum, populi casum, etc. « Chron. Alb. Stadeus,
2 Chron. Petershus. On le voit encore. Ludewig reliquiœ , Mss. t. IV, p. 2. On prétend que le sceptre et la couronne de Rodolphe furent aussi déposés à Mersebourg.
3 BertholdConst., ann. 1080.
4 Bertold Const. Ce qui consolait bien des personnes , c'est que Rodolphe était mort au service de l'Église. « Ille , inquam , alter Machabœus , dit Bertold , cum inter primos hostiura instaret , in servitio sancti Pétri occumbere promeruit. »