‹ Histoire du pape Grégoire VII et de son siècleChapitre 25 sur 31 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Suites de la mort de Rodolphe. — Situation de l'Allemagne et de l'Italie. — Héroïsme de Mathilde. — Courage et sang-froid de Grégoire. — Robert Guiscard lui prête foi et hommage. — Succès du parti de Henri en Italie. — Efforts de Grégoire pour se faire un allié du roi d'Angleterre.— Le roi Henri se prépare à passer les Alpes. — Négociations avec les Saxons. — Arrivée de Henri en Italie et défaite de Mathilde.—Siège de Rome. — Résistance opiniâtre de la comtesse de Toscane.— Mort d'Otton de Nordheim. — Concile de Rome. — Complot pour forcer le pape à donner la couronne impériale à Henri. — Violences faites à l'abbé de Mont-Cassin. — Capitulation de Rome. — Intronisation de l'antipape Clément et couronnement de Pempereur. — Henri forcé de quitter Rome. — Sac de cette ville par les Normands.— Retraite de Grégoire à Salerne,— Brillant fait d'armes de Mathilde. — Mort de saint Anselme.— Retour de Henri en Allemagne. — Synodes de Berka et de Guedlimbourg.— Conciliabule de Mayence.— Affaiblissement de Grégoire. —Sa mort.— Conclusion.

Le malheur de Rodolphe parut à bien des gens un châtiment du Ciel *, quoique le roi Henri lui-même ignorât encore à quel prix l'ennemi avait acheté sa victoire. A cela se joignait le bruit que le pape, pénétrant dans l'avenir , avait déclaré que le faux roi mourrait dans le courant de l'année. Les partisans du pontife, ayant appliqué cette prédiction à Henri , se trouvèrent en butte à d'amères railleries ^

* Gerbert, p. 75, cite plusieurs autorités.

2 Chron. Hirsaug., ann. 1080. Il faut consulter également Sigebert. Gembl. ann. 1880, un des partisans de Henri.

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L'armée de Henri, après cette défaite, se trouvait dans un triste état. Les pertes que les Saxons avaient éprouvées cinq ans auparavant sur les bords de l'Unstrut venaient d'être vengées sur les rives de l'Elster. Les débris qui avaient échappé aux eaux du fleuve et au tranchant de l'épée furent dispersés ; ils errèrent çà et là en proie à la faim et à la misère ; car les paysans de la Saxe et de la Thuringe se levèrent en masse , et , munis de haches et d'autres armes , ils massacrèrent indistinctement tous ceux qu'ils purent rencontrer , braves et lâches , nobles et roturiers. La plupart cherchèrent un abri dans les forêts, où ils furent enlevés parla famine. D'autres demandèrent à quelques bonnes âmes un peu de pain en échange de leurs chevaux et de leurs armes, et plus d'un Saxon, oubhant l'ennemi, pour ne voir que l'homme, recueillit les blessés et les malades dans sa maison, leur prodigua des soins , et les renvoya chez eux après leur guérison *.

Henri s'était enfui en Bohême, avec une suite peu nombreuse. De là , il donna des ordres de rassembler de nouvelles troupes pour recommencer la guerre contre la Saxe. Mais l'épouvante qu'avait jetée dans les esprits la malheureuse expédition , força le monarque à renoncer à ce projet. Les peuples aimaient mieux, comme ils le disaient, être engloutis sous la terre que de marcher de nouveau contre les Saxons. H se mit donc à la tête des Bohémiens pour se jeter dans la Souabe^, où Bertholdde Zaringen, le duc Welf et le fils de Rodolphe tenaient encore les armes. Partout, sur son passage, il dévasta le pays, prit les forteresses d'assaut, s'empara des villes, et força les plus récalcitrants à capituler. Il fut retenu longtemps devant Tubingue , qui appartenait au comte palatin Cunon ; mais il finit par prendre cette place , après avoir fait éprouver des maux cruels à ses habitants. Cependant il ne voulait qu'user de représailles 5 car, pendant son absence et celle de Frédéric, son parti avait souffert les plus grands maux, l'ennemi ayant ravagé la Rhétie par le fer et le feu, sans respecter ni le profane ni le sacré. La ville d'Ausbourg surtout avait horriblement souffert ^.

* Jiinul. Saxon., ann. 1080. La Chron. de Hirsaug. appelle la bataille wwe grande victoire de Henri.

2 Chron. Hirsaug., ann. 1080. Chron. Pegav. eod. anno. ^ Chron. Aiigiist., ann. 1080.

Au mois de décembre de cette année, le bruit se répandit soudain que Henri arrivait dans la Saxe à la tête d'une armée formidable , et qu'il allait célébrer les fêtes de Noël à Goslar. Les Saxons se soulevèrent précipitamment et allèrent au-devant de l'ennemi , brûlant de se mesurer avec lui. Otton de Nordheim était l'âme et le chef de tout le peuple. Henri , qui le redoutait , congédia ses troupes , et envoya des messagers aux Saxons pour leur dire que s'ils tenaient à avoir un roi, ils devaient choisir son fils ; que, pour lui, il jurerait de ne plus jamais mettre les pieds dans la Saxe. Otton répliqua d'un ton railleur et sérieux en même temps , comme il avait l'habitude de le faire : «( J'ai vu souvent une méchante bête naître d'une bête vicieuse ; ainsi î» je ne veux ni du père ni du fils '. »

Depuis le mois de décembre jusqu'au mois d'avril de l'année suivante, la nature entière fut bouleversée, tantôt par des ouragans , tantôt par des tremblements de terre ^ aussi chacun y voyait un avenir gros de malheurs ^ : ces malheurs arrivèrent en effet. Dans Italie , dont les passages étaient toujours gardés par Henri', l'état des affaires était presque le même qu'en Allemagne. Ici il y avait deux rois, là on voyait deux papes. Grégoire avait pour appui contre ses ennemis, et surtout contre Guibert (Clément III ), la chevaleresque Mathilde, quoiqu'elle fût, si l'on en croit quelques écrivains, de la famille de Guibert ^ Son directeur, le pieux Anselme de Lucques, défendait la cause du pontife avec toute la force de son éloquence. Outre Milan et Ravenne, c'était à Lucques que se réunissaient les plus violents ennemis de Grégoire, surtout depuis que les habitants de cette ville eurent vu la vive opposition qu'on mettait ailleurs aux décrets du pape. Anselme lui-même souffrait des persécutions sans nombre, parce qu'il voulait dompter cet esprit d'orgueiP; mais plus on opposait d'obstacles, plus on faisait d'efforts pour les renverser ;

1 Brono, p. 150.

2 Sibeg. Gembl., ann. 1081. Annal, saxon., 1081. ^ 5 Bertold Const., ann. 1080.

^ Guibert, dit-on , était issu de l'illustre famille des Guiberti , qui descendaient de Sigefroi de Lucques , un des ancêtres de Mathilde. Domnizo , 1. i, c. 1 , Fiorentini et surtout Maravigliheroiche memorah di Mathilda del march. Pozzo , p. 165.

^ Fiorentini , ann. 1079.

et la résistance devint telle, que les efforts d'Anselme et de Mathilde ne produisirent plus aucun effet. Grégoire, avec ses profondes convictions, ne connaissait pas d'obstacles. Pour cette raison, il avait confirmé pour le clergé de Lucques deux canons importants , l'un de Favien, l'autre d'Etienne, papes, et les mit dans une lettre , qu'il adressa au clergé et au peuple, en les priant de rompre toute communication avec les récalcitrants \ et de chasser de leur territoire tous les prêtres criminels. Par suite de cette mesure, il se forma plusieurs conjurations, principalement contre Mathilde ; mais elles échouèrent toujours contre la fermeté des honnêtes habitants 2.

Le bonheur de Henri en Allemagne releva le courage de ses partisans en Itahe. Après la déposition des deux archevêques de Milan et de Ravenne , la conflagration semblait devenir générale. Des évêques et des clercs se levèrent en masse et cherchèrent à rendre ridicule aux yeux du peuple l'anathème prononcé par Grégoire : les partis se réunirent, et n'attendirent, pour commencer une attaque ouverte, que le moment où ils auraient un chef autour duquel ils pussent se réunir. Ce chef fut donné par le conciliabule de Brixen : le burin de l'histoire se refuse à tracer tous les malheurs et tous les désordres que causa ce schisme ^. Guibert et le cardinal Hugues le Blanc furent les deux pivots autour desquels tournaient tous les partis ; le dernier surtout inspirait une grande confiance et s'attachait de nombreux partisans ^ Des synodes particuhers , comme celui que tint Anselme à Saint-Genèse , non loin de Lucques , furent impuissants contre une telle effervescence. Les mesures les plus justes et les plus modérées ne servirent qu'à aigrir les esprits déjà exaspérés. Bientôt toute la Lombardie prit les armes , pour humiher le pieux défenseur de Grégoire, et pour renverser la puissance de Mathilde. Près de trente évêques et un grand nombre de seigneurs se présentèrent en enne-

* Epist., VII , 2.

2 Fiorentini.

^ Idem.

-* On peut souvent juger, d'après les insultes que prodiguent les adversaires , quel est celui dans le parti contraire qui montre le plus d'activité , y exerce la plus grande influence et nuit le plus à ses ennemis. Cette observation se fait sentir en lisant les paroles de Baronius sur Hugues, ann. 1080 , n» xxiii,

mis déclarés à la tête de leurs troupes , et firent de fréquentes incursions dans les domaines de Mathilde. Toute l'Italie attendait avec anxiété l'issue de ces sortes d'hostilités.

Grégoire seul voyait arriver l'orage avec calme, sans négliger pourtant aucune précaution recommandée par la prudence. Voyant au nord une tempête terrible et menaçante , il chercha dans le midi protection et appui. Robert Guiscard , quoique tout-puissant dans la basse Italie, ne sentait pas moins qu'une réconciliation avec le pape favoriserait singulièrement les plans qu'il méditait sur l'empire d'Occident ; d'un autre côté , plusieurs cités étaient en révolte ouverte contre lui. Ces considérations, et beaucoup d'autres encore, le disposèrent à faire la paix avec Grégoire. Le pape étant allé au commencement de juin à Aquin , accompagné du prince de Capoue \ Robert s'y rendit, se jeta aux pieds du pape et lui demanda pardon. Le pontife le releva, et quand les personnes de leur suite se furent éloignées, ils eurent ensemble une longue conférence. Grégoire fit apporter ensuite le livre des Évangiles, sur lequel Robert jura au pape foi et hommage ^ en ces termes : » Moi , Robert , par la grâce de Dieu et de saint Pierre, duc de Fouille, de Calabre et de Sicile, je serai dès à présent fidèle à la sainte Église romaine, au siège apostohque et à vous, Grégoire, mon seigneur et pape universel. Je ne contribuerai jamais, par mon conseil ou par mes actions, à vous faire perdre la vie ou un membre , ou à vous réduire en captivité. Je ne divulguerai jamais des secrets que vous me confierez , s'il peut en résulter des inconvénients pour vous. J'aiderai de toutes mes forces l'Église romaine et vous à conserver, à acquérir et défendre les droits de saint Pierre et ses domaines contre tous les hommes , excepté la portion de la Marche de Firmano, Salerne et Amalphi, dont la propriété est encore indécise , et je vous prêterai mon secours pour que vous teniez en sécurité et honorablement le pontificat romain. Je ne chercherai ni à envahir ni à acquérir les terres de saint Pierre, que vous possédez maintenant ou que vous posséderez , lorsque je saurai qu'elles vous appartiennent , et je ne les mettrai pas à contribution sans votre permission ou sans celle de

* Cardin. Arag. Guillaume de la Fouille dit qu'ils se réunirent à Bénévent. 2 Fidelitatemethomagiura.

)» VOS légitimes successeurs , excepté les terres que vous ou eux m'ac- » corderez. Je payerai avec exactitude le tribut des terres de saint » Pierre que je possède ou que je posséderai, et, ainsi qu'il a été '> convenu , l'Église romaine le recevra chaque année. Je vous remet- » trai , avec leurs biens , toutes les églises qui sont sous ma domi- 5> nation, et je les défendrai par fidélité à l'Église romaine. Et, si vous 3» ou vos successeurs venez à mourir avant moi , je ferai en sorte , !» d'après l'avis des cardinaux , des clercs romains et des laïques , que 1» le pape soit élu et ordonné suivant les règles de l'Église. Je serai '» fidèle à ce serment prêté à l'Église romaine , à vous et à vos suc- ;> cesseurs légitimes , qui, si je ne m'en rends pas indigne , confirme- » ront l'investiture que vous m'accordez. »

Par un autre acte , il s'obligeait , lui et ses successeurs , à une redevance de douze deniers pour chaque paire de bœufs qui se trouverait dans ses États.

Grégoire , de son côté , lui donna en fief , en lui présentant un étendard , toutes les terres que ses prédécesseurs Nicolas et Alexandre lui avaient accordées , la Calabre et la Pouille. « Quant à celles^ n dit-il , que vous retenez injustement, comme Salerne, Amalphi et )» une partie de la Marche de Firmano , je les tolère avec résignation )» dans la ferme confiance en Dieu et en votre bonté, que ce sera pour » vous un motif de vous conduire envers Dieu et envers saint Pierre !• de telle sorte qu'il n'y ait aucun péril pour votre âme d'en agir ainsi, !' ni pour la mienne de le tolérer ^ » On avait même répandu le bruit alors que Grégoire avait promis à Robert de le couronner roi d'Italie^.

Les lettres que Grégoire écrivait à cette époque jettent un grand jour sur les motifs qui le faisaient agir dans cette circonstance. Avant de retourner à Rome , il adressa deux lettres aux évêques de la Calabre et de la Pouille ^ La première respire une noble confiance , une foi vive dans la réussite et dans l'accomplissement de son œuvre et de ses vœux.

1 Foxez le diplôme de ceUe donation dans le recueil des leUres, 1. viii , et dans Baron., ann. 1080, et dans Labb., t. X, p. 250 et 251. Pour fixer la date de cet événement , voy. Muratori, Hùt. d^ Italie, t. VI, p. 421.

2 Guill. Appui., 1. III, et Richard Cluniac, in Chron.

3 Epist.fMii, 5,6.

<c Vous n'ignorez pas, mes frères, dit-il, que plusieurs disciples de Satan , qui sont réputés faussement pour évéques en plusieurs pays, excités par un diabolique orgueil , se sont efforcés de confondre la sainte Église romaine. Mais, par les secours du Tout- Puissant et par l'autorité de saint Pierre , leur criminelle présomption tournera à leur honte et à leur confusion , à la gloire et à l'exaltation du siège apostolique. Car depuis le plus petit jusqu'au plus grand, c'est-à-dire , jusqu'à Henri , qui est l'auteur et le soutien de ce concile pestiféré, tous ont éprouvé et dans le corps et dans l'âme quelle force le nom de saint Pierre possède pour punir l'iniquité. Vous savez comment, du temps de notre seigneur le pape Alexandre, ce même Henri médita d'opprimer l'Église de saint Pierre par l'intrus Cadaloiis , et dans quel honteux abîme de confusion il fut précipité, aux yeux du monde entier, avec ce même antipape , tandis que la bonne cause sortit , de cette lutte , glorieuse et triomphante. Vous n'ignorez pas non plus les exécrables complots que, depuis trois ans, les évéques de la Lombardie, soulevés par Henri, tramèrent contre nous, et comment nous en sommes sortis sains et saufs , grâce à la protection de saint Pierre , non sans gloire pour nous et pour nos fidèles défenseurs. Mais comme si leur première confusion ne leur eût point suffi , une plaie incurable leur prouve que le glaive de la vengeance apostolique frappe les coupables depuis la plante des pieds jusqu'au sommetde la tête. Toutefois, leurs fronts endurcis à la honte n'ont pas su rougir; au lieu de rentrer en eux-mêmes, ils ont provoque parleur imprudence toutes les rigueurs d'une impartiale justice ; ils ont marché sur les traces de l'ange rebelle qui a dit : Je veux établir mon trône du coté de V aquilon, et je serai semblable au Très- Haut ^ Ils se sont efforcés de renouveler leur ancienne conspiration contre le Seigneur et contre la sainte Église cathohque, et d'établir sur eux , pour Antéchrist et pour hérésiarque , un homme sacrilège, parjure à l'Église et noté pour ses crimes abominables dans toute l'étendue de l'empire romain ; savoir, Guibert, le destructeur de l'éghsede Ravenne. Cette assemblée de Satan a été composée de gens dont la vie est détestable, et l'ordination hérétique et nulle. Ce qui les a poussés à cet acte insensé , c'est le désespoir d'obtenir

* Isaï., XIV, 14,

[1080] DU PAPE GREGOIRE VII. 2ôr>

'• de nous , par prières ou par promesses , le pardon de leurs cri- » mes, sans se soumettre à un jugement ecclésiastique, à notre cen- » sure , auxquels nous sommes obligés par devoir de les assujettir. » Comme ils ne sont fondés sur aucune raison et chargés de crimes, 1» nous les méprisons d'autant plus qu'ils croient s'être élevés plus 1» haut. Nous nous confions en la miséricorde de Dieu et en la protec- ' tion de saint Pierre , qui a su précipiter du faîte de sa grandeur Si-

> mon le magicien , leur père commun , et nous espérons voir leur " ruine prochaine et la paix rendue à l'Église , après que ses ennemis » auront été vaincus et confondus *. »

Dans la seconde lettre, Grégoire exhorte les évêques à venger, autant qu'il dépendra d'eux , l'injustice que l'empereur grec Michel venait d'éprouver, et de soutenir, dans cette vue, de toutes leurs forces, le duc Robert qui travaillait à replacer son parent sur le trône de Gonstantinople dont il avait été chassé. Cet appui, donné par le pape à la cause de Michel , était sans doute une clause secrète de l'aUiance avec Robert.

Cependant l'esprit de discorde s'étendait de plus en plus dans la Lombardie, et le pape, soutenu comme il l'était, résolut d'attaquer avec vigueur ses ennemis. Robert et Jourdan de Capoue lui avaient également promis des secours. Les seigneurs dont les fiefs entouraient Rome, devaient réunir leurs troupes à celles des deux princes normands, et rejoindre au mois de septembre l'armée de Mathilde et les autres chefs de la Toscane. Grégoire avait l'intention d'animer l'armée par sa présence, de délivrer l'éghse de Ravenne et de déjouer les plans de ses adversaires ; c'est ce qu'il annonça aux fidèles de toute la chrétienté : « Vous savez, leur dit-il, que le duc Robert, le prince î> Jourdan et tous les princes normands nous ont juré de défendre

> l'Éghse romaine et notre honneur contre tous ceux qui l'attaqueront , » Les seigneurs dont les fiefs entourent Rome, et tous ceux de la !»• Toscane , nous ont fait la même promesse. Aussi, dès qu'après les » kalendes de septembre la saison se sera radoucie, nous avons le pro- » jet, avec le secours de Dieu, de marcher à main armée pour délivrer ' l'église de Ravenne de la main des impies, et nous espérons réusi> sir, avec le secours de Dieu, dans notre entreprise. C'est pourquoi,

ï Epist., VIII , 5.

^» dédaignant l'audace des impies et les complots de ceux qui se sont

> insurgés contre nous, c'est-à-dire, contre saint Pierre, nous voulons » que votre mépris pour leur orgueil et leurs efforts soit égal au nôtre,

> et que vous soyez d'autant plus certains de leur ruine , qu'ils ont 5» prétendu s'élever plus haut. Car c'est à de tels hommes que le pro- 3> phète adresse ces imprécations : L'orgueil de ceux qui te haïs- » sent monte i^oujour s plus haut y voulant dire par là que l'impiété n audacieuse est d'autant plus près de sa chute , qu'elle s'élève plus " haut. Vous donc, qui craignez Dieu et quiètes fidèles à saint Pierre, 5» espérez hardiment en la miséricorde de Dieu que les perturbations, î> soulevées par les méchants, seront bientôt calmées, et que la paix

> et la sécurité de l'Eglise lui seront bientôt rendues, ainsi que notre » confiance en la divine clémence nous fait l'annoncer *. j>

Mais Robert était trop vivement occupé des affaires de Constantinople, et avait trop d'idées différentes dans son esprit , pour qu'il eût des motifs suffisants d'en venir à une lutte ouverte ^ Cependant Mathilde était tellement pressée, qu'elle fut contrainte de rassembler ses troupes à Mantoue ; car toutes les forces de la Lombardie étaient campées à la Volta dans le Mantouan '. Le jour de la bataille de Mersebourg, les deux armées en étaient venues également aux mains dans l'Italie. L'armée lombarde, commandée parle fils de l'empereur Henri ^, mit en fuite les troupes de la comtesse Mathilde, et renversa ainsi le premier obstacle qui eût pu arrêter la marche du monarque. Cette défaite ne contribua pas peu à affaiblir le courage des partisans du pontife; car on pouvait bien voir quel était le plan de Henri, puisqu'il ne permettait à personne de faire le voyage d'Italie, avant qu'il eût juré solennellement de n'avoir aucun rapport avec le pape.

La plus brillante perspective s'offrait dans ce moment à l'empereur

t Epist., VIII , 7.

2 L'histoire du faux Michel , par Anna Comnèna in Alexiad I , et Gaufrid. Malaterra , m , 13.

s Bertold. Const., ann. 1080. Muratori, Hist. d'Italie, Fiorentini.

^ La Vie de Grégoire, qui se trouve dans Muratori, Coll. Scr. ItaL, t. III , p. 1, cite ce fait. Cardin. Arag. Plusieurs auteurs mettent en doute la présence de ce fils. Fiorentini dit que peut-être c'est celui qui , suivant Domnizo , mourut au siège de Montebello : ^^ Eche la félicita di questo successo diede occasione che'l rescendesse in Italia in persona. «

pour briser la puissance du siège pontifical par rabaissement de Grégoire ; car à aucune autre époque le pape ne s'était vu entouré d'ennemis aussi nombreux et aussi puissants. Par sa réconciliaiton et son alliance avec le normand Robert , le pontife devint naturellement l'ennemi de l'empereur grec, qui devint par là même l'ami de Henri. Vers la fin de l'année, Alexis Comnène avait précipité du trône Nicéphore Botanitès, et l'avait enfermé dans un monastère. Au milieu des désastres sous lesquels gémissait l'empire d'Orient, le règne d'Alexis fut un événement heureux. Mais bientôt de nouveaux ennemis, les Turcs Seldschoukes , commencèrent à ébranler le vieil édifice de sa puissance, tandis que du fond de l'Italie il se voyait menacé par l'épée victorieuse des conquérants normands. Il chercha donc à gagner Henri par des présents et de l'or, pour qu'il occupât Robert dans la Péninsule K II en résulta que ce dernier se vit obligé de songer à sa propre défense, plutôt qu'à celle de l'Église.

Du côté de l'Angleterre , il y avait bien plus à craindre qu'à espérer. Il est vrai, dans le courant de l'année, Grégoire avait adressé à Guillaume le Conquérant plusieurs lettres vigoureuses et suppliantes à la fois , pour lui rappeler l'appui qu'il lui avait prêté , en dépit de bien des gens , pour le faire arriver au trône ; il attendait maintenant de lui une juste reconnaissance comme d'un prince digne d'être le modèle de tous les autres 2. Le pontife avait , en outre, adressé à la

* Krause , Histoire de V Europe moderne , 4 vol., l»e partie , p. 226 à 228.

2 Epist., VII, 23. Cette lettre est d'autant plus remarquable qu'elle nous montre les relations précédentes entre Grégoire et Guillaume. vNotum esse tibi credo priusquam ad pontificale culmen ascenderem , quanto semper te sincerae dilectionis afîectu amavi , qualem etiam me tuis negotiis , et quam efficacem exhibui : insuper ut ad regale fastigium cresceres quanto studio elaboravi ; qua pro re a quibusdam fratribus magnam pêne infamiam pertuli , submurmurantibus quod ad tanta homicidia perpetranda tanto fervore meam operam impendissem. Deus vero in mea conscientia testis erat quam recto id animo feceram , sperans per gratiam Dei , et non inaniter confidens de virtutibus bonis , quse in te erant, quia quanto ad sublimiora proficeres , tanto te apud Deum et sanctam ecclesiam , ex bono meliorem exhiberes... Nunc igitur, cum etmatrem tuam minimum tribulari conspicias, et inevitabilis nos succurrendi nécessitas urgeat, talem te volo et multum pro honore tuo et salute in vera caritate moneo, ut omnem obedientiam prsebeas, et sicut... gemma principum esse meruisti , ita régula justitise et obedientise forma cunctis terrae principibus esse merearis. «

reine d'Angleterre des paroles pleines de bienveillance ; mais l'ancien refroidissement resta toujours , et une autre lettre prouve que Grégoire devait se contenter de pouvoir maintenir Guillaume dans les limites qu'il avait observées jusque-là *.

Le pape ne pouvait non plus compter sur la France; il s'arrêta , il est vrai , dans sa lutte avec Philippe P"" , lorsqu'il vit le peu d'effet de ses foudres apostoliques dans ce royaume ; il se montra même , dans une lettre qu'il écrivit au roi , disposé à une réconciliation , pourvu que ce prince voulût se montrer zélé et obéissant dans les choses spirituelles. Mais Philippe resta toujours froid , et il était beaucoup trop occupé ailleurs pour se mêler efficacement de la querelle entre le pape et l'empereur **.

Cependant les nouvelles de l'Allemagne devinrent de jour en jour plus alarmantes. Grégoire savait déjà que l'intention de Henri était de marcher sur l'Italie après avoir terminé avec son rival; il apprit tout à coup que l'empereur allait mettre ce projet à exécution.

Au milieu de ces dangers , Grégoire resta calme , il ne savait point craindre; la force de son esprit était trop grande; la conviction de la justice de sa cause était trop profondément gravée dans son âme, pour se laisser abattre ou se laisser décourager par le cours fortuit des événements humains. Si son regard était attristé par l'esprit dominant de son siècle de fer , quelques lueurs au milieu de ce sombre ciel étaient suffisantes pour le rassurer, pour le ranimer et lui donner de nouvelles espérances , de telle sorte qu'il cherchait à consoler les autres sur le malheur des temps. En jetant un regard sur les siècles passés , sur le temps des apôtres , sur leurs malheurs et leurs souffrances , il trouvait d'abondantes consolations pour lui-même et pour

' Epist., VII, 25, 26. Il exhorte la reine à la pratique de toutes les vertus. i< L'or, dit-il, les pierres précieuses , et tout ce que le monde estime le plus , sont moins à désirer pour vous qu'une vie chaste , que Tauraône , que l'amour de Dieu et du prochain. » Il écrit également {Epist., vu, 27) à Robert leur fils, héritier présomptif du trône. Il lui recommande de se rendre digne de la gloire de son père , de ne point l'offenser, et de ne pas contrister sa mère. On voit que Grégoire était le précepteur universel des rois. ( Note du Trad. )

** Epist., vu , 20.— Philippe 1er n'était point hostile à Grégoire. Il ne prit point de part au schisme. ( Note dit Trad. )

ses amis *. Sa situation lui paraissait la conséquence nécessaire des passions et des fautes des hommes *. C'est dans ce sens qu'il écrivit, vers la fin de cette année, à tous les fidèles de l'Allemagne, leur disant : «t Que l'espérance de chacun soit forte et inébranlable • la » main toute-puissante de celui qui exalte les humbles a la même » force pour abattre l'orgueil des superbes- car , sans aucun doute, ). avec l'aide de Dieu , la rage des ennemis tournera à leur honte , et )» la sainte Église recouvrera la paix si longtemps désirée 2. n

Ce fut ainsi que commença l'année 1081. Henri invita tous ses fidèles sujets à l'accompagner dans son expédition en Italie ^ Les amis du pontife lui conseillèrent alors de prendre en considération les mauvais jours dont il était menacé ; de songer que presque nulle part il ne trouvait des alliés. Mais l'esprit de Grégoire était inaccessible à la terreur. Il répondit : « Je méprise l'arrogance du roi , et 5) même, dans le cas où les secours me manqueraient, je redoute peu » son arrivée ^ » Il craignait bien plus pour Mathilde , que ses vassaux , qui étaient mal disposés , regardaient comme une insensée de vouloir résister aux troupes de Henri. Il semblait qu'il ne resterait à la comtesse d'autre parti à prendre, que de conclure une paix forcée, ou de se résoudre à perdre tous ses domaines. Grégoire pria ses légats de rappeler à Welf et aux autres seigneurs du parti de Rodolphe leurs obligations contractées envers le saint-siége , dans le cas où Henri pénétrerait dans la Lombardie.

Grégoire semblait vouloir soulever l'Allemagne pour y faire élire un nouveau roi , qui, pût servir de point de réunion et d'appui aux princes allemands , forcer Henri à rester dans ce pays , ou bien à y

• Voy. Epist., VIII ,4.

* Epist., vni, 9. — Si on veut voir quelle force peuvent donner à un homme la piété et la confiance en Dieu , on n'a qu'à lire attentivement les lettres qu'on vient de produire. ( Note du Trad.)

2 Quod dudum sancta Ecclesia fluctuum procellarumque mole concutitur, quodque tyrannicse percussionis hactenus rabiem patitur, non nisi peccatis nostris exigentibus evenire credendum est. Namjudicia quidem Dei verissime omnia justa sunt.

^ Les principales autorités commencent ainsi cette année.

^ Epist, IX , 5 , adressée à ses légats en Allemagne.

2ô8 VIE ET PONTIFICAT [1081]

retourner promptement. Il conseillait toutefois de ne pas faire ce choix avec précipitation ' ; u car , à ses yeux , c'était une chose bien plus ' noble et plus grande de combattre pendant longtemps pour la » liberté de l'Église, que de se soumettre à un honteux et misérable " esclavage. »

Mais Henri avait tout prévu : il opposa à ses ennemis de la Souabe et de la Bavière un adversaire redoutable dans la personne du duc Frédéric de Hohenstaufen , qu'il venait de confirmer de nouveau dans la possession du duché de Souabe. Frédéric , à la tête des troupes impériales de la Souabe, de la Bavière et de la Franconie, soutint en effet la guerre avec tant d'habileté, que le roi n'eut rien à craindre de ce côté-là ^ Henri chercha en même temps à en finir avec les Saxons ; car , malgré les forces toujours croissantes de son parti, depuis la mort de son rival, ce peuple, qui avait la conscience de sa valeur , et qui était encouragé par la victoire de Mersebourg, ne laissait pas de lui inspirer de vives inquiétudes. Dès le mois de février , il avait manifesté au peuple , par l'entremise de quelques princes, le désir de faire la paix, et avait demandé qu'on fixât un jour auquel les seigneurs choisis des deux partis pussent conférer sur le salut de la Saxe. Les Saxons désignèrent pour lieu de conférence la forêt de Capue sur les bords du Weser '. Les évêques de Cologne, de Trêves, de Bamberg, de Spire, d'Utrecht et beaucoup de seigneurs se présentèrent au nom de Henri ; du côté des Saxons étaient les évêques de Mayence, de Magdebourg, de Salzbourg, de Paderborn , de Hildesheim , avec les princes du pays. On pouvait juger d'avance du peu de résultats qu'aurait cette assemblée , quand

* n dit : « Admonendi sunt omnes in partibus vestris Dominura timentes , ac sponsae Christi libertatera diligentes, ut non aliqua gratia suadente aul ullo raetu cogente , properant eam temere personam eligere , cujus mores et caetera quae régi oportet inesse a suscipienda christianœ religionis defensione et cura discordent. Melius quippe fore arbitramur ut aliqua mora, secundum Dominum ad honorem sanctœ Ecclesiae provideatur idoneus, quam nimium feslinando in regem aliquis ordinelur indignus. » Ejnst., ix , 3.

2 Voy. Pfister, p. 150.

5 « Ultra fluvium qui Wisara dicitur, in sylva quge inde Capuana vocatur, quod ad urbem quae Capua nominatur, pertinere cognoscitur. « Bruno , p. 150. D'après Schrack, Capue est sur la Werra.

on voyait les ambassadeurs de Henri vouloir entrer dans une conférence particulière avec les princes saxons , parmi lesquels se trouvait Otton deNordheim, lorsqu'on était convenu d'une diète générale. On garda longtemps le silence. Les Saxons, auxquels on avait demandé la diète , s'attendaient à ce que les ambassadeurs de Henri fissent les premières ouvertures ; mais les partisans du roi , pleins de hauteur et d'arrogance, voulaient que les Saxons fissent les premiers leurs propositions. Enfin les Saxons prièrent Gebhard, archevêque de Salzbourg , homme droit et éloquent, de prendre la parole pour eux. Le prélat parla avec énergie, mais néanmoins avec un ton modéré \ sur les injustices de Henri envers les évêques , les églises et leur pays et sur leurs dispositions pacifiques. Levant ensuite la voix , il dit : «^Nous » tous qui sommes ici présents , et avec nous tous les habitants de la » Saxe, nous vous demandons avec instance, à vous, saints prêtres » de Jésus-Christ, à vous , très-nobles seigneurs , à vous , hommes de » cœur , de vous souvenir du Dieu tout-puissant et de votre devoir ! » Soyez les pasteurs des âmes et non leurs destructeurs ! Songez que « vous avez reçu votre épée pour défendre et non pour immoler les » innocents. Ne nous poursuivez pas plus longtemps avec le fer et la » flamme, nous qui sommes vos frères et vos parents... Malgré les » nombreuses injures que nous avons souffertes de Henri , nous vou- » Ions encore lui prêter serment de fidéhté , si vous pouvez nous don- » ner l'assurance formelle que nous pouvons le faire , sans perdre » l'honneur de notre rang et sans manquer à notre parole et à nos » engagements. Car si vous voulez entendre l'exposé de nos motifs , » nous vous prouverons que ni clercs ni laïques n'ont pu le regarder '» davantage comme roi, sans compromettre le salut de leurs âmes. » Voici donc en abrégé notre demande : prouvez-nous d'une manière n satisfaisante que Henri est roi légitime , ou bien laissez-nous vous » démontrer qu'il ne peut l'être. »

Les députés de Henri répliquèrent qu'ils n'étaient pas venus pour décider une question qui concernait non eux seuls , mais le roi et tous les sujets de l'empire. En conséquence, ils demandèrent une suspension d'armes , depuis le mois de février jusqu'au milieu de juin ,

* Bruno, p. 150, et l'Annaliste saxon , ann. 1081 , ont rapporté ces paroles énergiques.

pendant laquelle une diète générale prononcerait sur les points en discussion. Mais la longueur de cet armistice fit soupçonner aux Saxons les plans de Henri et de ses partisans K Ils répliquèrent donc qu'ils ne voulaient ni tromper ni être trompés ; que leur désir était d'accepter ou de donner une paix honorable. Les ambassadeurs de Henri offrirent d'y faire participer tous les adhérents des Saxons. Alors Otton de Nordheim , indigné déjà depuis longtemps de toutes ces intrigues , se lève soudain et s'écrie d'une voix forte : <i Nous croyez- vous donc » assez bornés pour ne pas entrevoir vos menées perfides? Vous nous '» demandez la paix, jusqu'à ce que vous ayez mis sous vos pieds le )) siège de Rome. Proposez et acceptez une paix juste et durable , ou » n'en parlez pas. Si vous n'y consentez , retournez d'où vous êtes ve- )> nus ; mais sachez alors que dans peu vous aurez à recevoir des hôtes 5» incommodes , et que quand vous reviendrez de l'ItaUe , vos do- H maines ne vous présenteront plus le même aspect; car nous vous î» déclarons ouvertement que, dans peu, nous élirons un roi pour nous 5' défendre et pour venger toutes nos injures. »

Ces négociations devinrent funestes à Henri; car d'un côté il exaspéra de nouveau le peuple , et de l'autre il perdit beaucoup dans l'opinion de ses propres partisans. En effet, pendant que l'assemblée était encore réunie , une foule de gens déclarèrent hautement que les prétentions de leurs seigneurs étaient injustes et celles des Saxons équitables. Ils n'étaient plus si ardents pour la guerre; c'est ce qui fit dire aux Saxons que cette conférence valait pour eux plus que trois victoires. On se sépara , après avoir conclu une trêve de sept jours ^.

Quelque menaçant que fût l'orage du côté de l'Allemagne, Henri ne s'en inquiéta pas beaucoup. Au mois de mars , il se mit en marche pour l'Italie; son armée était nombreuse ^; une foule d'évêques, de princes , de comtes le suivirent , entre autres, Liémar, archevêque de Brème % qui jouissait d'une grande faveur près du monarque. Quiconque refusait de reconnaître son autorité éprouvait la force de ses

1 « Ul hi qui domi remanebant , essent luti , donec illi qui in Italiam pergebant , conturaeliam facerent apostolîcœ dignitati , i- dit Bruno , p. 152.

2 Bruno , p. 152. Annal. Saxon., ann. 1081.

5 Marian. Scot., ann. 1081. Chron. Hirsaug., eod. ann. 4 Albert Slad., p. 247.

armes *. Henri passa les fêtes de Pâques à Vérone *. En se portant plus en avant , il rencontra sa parente Mathilde *, qui essaya de l'arrêter ^ mais en vain : ses troupes furent culbutées , ses domaines , ses forteresses , ses châteaux horriblement dévastés \ Cependant rien ne put ébranler son héroïque courage. Henri marcha sur Florence • comme il en trouva les portes fermées, il en fit le siège ^.

Déjà depuis longtemps Mathilde , attentive aux projets de Henri, avait envoyé des messagers au pape pour lui faire savoir que des troupes attendaient ce prince à Ravenne et ailleurs ^ Grégoire ne se laissa point effrayer ; il tint son concile ordinaire à Rome, et pour montrer au monde qu'il ne craignait pas ce roi qu'il avait vu naguère à ses pieds, il renouvela contre lui et contre ses adhérents l'excommunication. Les cardinaux, les évêques et les abbés lui demandèrent si l'on pouvait vendre les biens ecclésiastiques, pour avoir de quoi s'opposer à Guibert de Ravenne, qui marchait sur Rome avec Henri. Le pontife leur prouva par l'histoire ecclésiastique qu'il n'était pas permis d'aliéner les biens de l'Éghse, pour en faire un usage profane ^ Dans ces jours où tous les partisans du pontife tremblaient pour leurs biens et pour leur vie, Grégoire ne montrait aucune inquiétude. Ce fut vers ce temps qu'il écrivit à Herrmann, évêque de Metz : « Si vous » êtes disposé à braver les travaux et les dangers pour la défense de î» la vérité, nous devons l'attribuer sans aucun doute à une faveur 5» spéciale du Ciel. Car sa grâce et sa clémence divines ne permettent » pas que ses élus se perdent entièrement, qu'ils soient ébranlés et 5» tout à fait abattus ; après les avoir éprouvés au temps des persé- » entions, il les rend plus forts par le malheur. Car de même que la » fuite d'un lâche augmente la terreur de ceux qui sont lâches comme 5) lui, de même la résistance d'une âme forte enflamme le courage 5' des guerriers valeureux. Quiconque, dans la lutte pour la foi du

* Sigon., de Regno ItaL, ann. 1081 .

2 Bertold Const., ann. 1081.

^ Doranizo , Fita Mathild.

^ Auct. Fitœ Anselmi Lucens., ^ 18. Auctor Apolog. Henrici IV, p. 219.

^ Sigon., de Regno Ital.

6 Fiorentini.

7 Coleti. Coll. Conc, t. XII , p. 667.

242 VIE Eï PONTIFICAT [1081]

=> Christ, se plait à se trouver au premier rang des combattants, mé- ') ritera aussi d'être le plus digne aux yeux de Dieu, arbitre de la 5> victoire *. »

Cependant la ville de Florence faisait une héroïque résistance, mais elle fut obligée d'ouvrir ses portes au mois d'août ^ D'autres cités, comme Padoue et Crémone furent emportées plus facilement. A la prière de Milon, évêque de Padoue et parent de Henri, celui-ci confirma les privilèges de cette ville, et lui accorda l'usage du Caroccio qu'on appela du nom de sa femme, Berthe. Crémone, qui avait obtenu la même faveur, donna au Caroccio le nom de Berthacciola^ .

L'empereur leva son camp et se dirigea vers Rome quelques jours avant la Pentecôte. Grégoire avait dans la ville des troupes de Mathilde et d'autres princes romains^ il résolut de les employer à sa défense. L'empereur arriva devant les murs de Rome la veille de la Pentecôte, avec l'antipape Guibert. Ses troupes campaient dans les prairies de Néron devant le fort Saint- Pierre ^ Elles y restèrent pendant deux ans , exposées à des revers et à des souffrances inouïes que les Romains leur firent éprouver par leurs sorties et leurs attaques ^. Dans ce long espace de temps , on fit des efforts héroïques , mais sans rien avancer pour la prise de la ville. Les Allemands furent obligés d'entendre maintes insultes et maints défis de la part de ces fiers Romains ^

Leurs armes furent plus heureuses dans les domaines de la comtesse Mathilde. Presque toutes ses forteresses furent prises d'assaut, plusieurs furent démolies, et la dévastation s'étendit au loin. A Lucques, Henri eut le plus brillant succès. Le feu de la révolte, longtemps

1 Epist., VIII, 21. Cette lettre est-elle bien de cette année ? Du moins elle parle très-clairement de la situation et des dispositions de Grégoire. « Sicut inter ignavos alium quo turpius alio fugiat timorexanimat, ita etiara inter strenuos alium quo fortius alio agat , quo ardentius prorumpat , virile pectus inflammat. >>

2 D'autres prétendent que le siège se prolongea jusqu'au 21 juillet. Villani dit que la ville capitula le 12 avril.

^ Sigon., ann. 1081. Foy. sur le Caroccio , Sismondi, Hist. des répuhl. ital., et Dufresnes, Glossar. Manual. sub Caroccium. ^ Chro7i. Hirsaug., ann. 1081. Sigon., ib.j Annal. Saxon.., ib. 5 Albert Stad., ann. 1081. Marian. Scot. ^ Muratori , Hist. d'Ital.

comprimé, éclata avec une violence extrême. Le parti du pontife y était encore puissant; mais, au printemps, la présence de Henri donna la supériorité aux rebelles. Henri en gagna un grand nombre à sa cause par de nouveaux privilèges accordés à la ville; on se souleva contre les partisans de Grégoire. Le pieux évêque Anselme fut chassé de la ville, Mathilde dépouillée de ses droits ; enfin, on plaça sur le siège épiscopal le diacre Pierre, zélé partisan du roi, quoique souvent encore il eût à souffrir du parti opposé ^ Pour Mathilde, elle resta inébranlable dans ses résolutions ; elle ne néghgea rien pour soutenir la cause de Grégoire, et n'épargna ni l'argent ni aucune dépense pour conserver au saint-père ses fidèles défenseurs. L'armée allemande resta devant Rome jusqu'au milieu de l'été; mais, exposée à des chaleurs inaccoutumées, elle fut horriblement ravagée par des maladies en quelque sorte pestilentielles. Henri se retira dans la haute Italie, à Ra venue ^, où il resta l'été et l'hiver suivant ^.

En Allemagne , les partis se montraient plus acharnés que jamais. Les Saxons voulaient un nouveau chef qui pût rallier leurs forces , et procurer à leur vaillante épée une décision définitive. Malgré l'élection de Rodolphe et la confirmation pontificale, malgré la déposition de Henri prononcée solennellement dans un concile, on avait encore des doutes sur la validité de pareils actes ^ Le sort de Rodolphe et surtout la circonstance de sa main droite coupée , circonstance grave dans un siècle peu éclairé , avaient fait sur les esprits une impression profonde ^ ; çà et là on discutait pour savoir si le pape peut déposer un roi. Il est bien probable que Herrmann, évêque de Metz, reçut de plusieurs princes la commission d'interroger Grégoire sur le droit dont il avait fait usage. Le pontife répondit par une longue lettre^ qui est trop importante, et qui nous donne une idée trop claire

» Domnizo ne dit rien de ce fait. Fiorentini produit des documents qui le prouvent.

2 D'après un diplôme (Mura ton, Antiq. Ital.), il se trouvait déjà à Lucques le 19 juillet.

3 Ruhei, Histor. Ravennat.,Y.

^ Auctor Vitœ Henr. IF, dans Urstisius , 1. 1 , p. 582, 5 Apolog. Henr. /F, dans Freher, p. 155.

s Epist.j viTi , 21. Plusieurs auteurs modernes, tels que Schraeckh , citent cette lettre comme une réponse à une première lettre de Herrmann. Mais nous avons

de l'esprit et des idées du saint-père sur son pouvoir , pour que nous

n'en communiquions pas quelques fragments.

«t Le Seigneur , notre rédempteur, a dit lui-même dans l'Évangile : Tu es Pierre y et sur cette pierre je bâtirai mon Église; je te donne le pouvoir de lier et de délier dans le ciel et sur la terre. Dans ce passage , est-il fait une exception en faveur des rois ? Ne font-ils pas partie du troupeau confié à saint Pierre? Je le demande, quel est celui qui voudrait chercher à se soustraire à cette puissance de lier et de délier accordée au Prince des apôtres , si ce n'est le malheureux qui , se refusant à porter le joug du Seigneur, se soumet à la domination de Satan? Mais il ne sert à rien de se soustraire au pouvoir accordé à Pierre , pour se procurer une malheureuse liberté, car plus on s'y soustrait, plus on se prépare une condamnation terrible au jour du jugement ^ Cette disposition de la volonté divine, cette prérogative de l'Église donnée et confirmée au chef du collège apostolique , a été acceptée et maintenue avec vénération par les saints Pères. Dans les conciles généraux, dans leurs écrits, dans leurs actes, ils ont toujours appelé la sainte Église romaine la mère commune des fidèles. Ils sont unanimes à dire que toutes les affaires majeures, que le jugement des autres Églises lui appartiennent ; que ses jugements sont sans appel, que

deux réponses à cette question. La première au liv. iv, 2; la deuxième, viii, 2J, porte des traces de la position critique de Grégoire , en sorte qu'elle est postérieure à l'an 1076. Elle n'a aucune date.

» Il y a sans doute des exagérations dans cette lettre, mais le fond est vrai, Grégoire cherche à prouver qu'il avait le droit d'excommunier l'empereur, ce droit lui était contesté par les partisans de Henri. Les preuves que Grégoire apporte sont rigoureuses; et elles lui suffisaient, puisque, d'après la législation de l'époque, l'anathème entraînait la déposition. Un roi excommunié était, au bout d'un certain temps , un roi détrôné. Grégoire expose dès le commencement de sa lettre le droit que lui donnait la conduite de Henri. « Quod autem postulasti te quasi nostris scriptis juvari ac prœmuniri contra illorum insaniam, qui nefando ore garriunt auctoritatem sanctœ et apostolicae sedis non potuisse regem Henricum, hominem christianae legis contemptorem , ecclesiarum videlicet et imperii destructorem , atque haereticorum auctorem et consentaneum , excommunicare , nec quemquam a sacramento fidelitatis ejus absolvere , non adeo necessariura nobis videtur, cujus rei tam multa ac certissima documenta in sacrarum Scripturarum paginis reperiantur. » {Epist.j viii , 21 . )

> personne ne doit ni ne peut les récuser *. Si saint Grégoire, ce » docteur plein de douceur , a décrété qu'on devait non-seulement )» déposer , mais encore anathématiser les rois qui violeront les privi- !> léges qu'ils avaient accordés à un hospice ; qui oserait nous blâmer • d'avoir prononcé le même châtiment contre Henri, le contemp- )» teur des sentences du saint-siége , l'oppresseur de sa mère l'Église, )» le spoliateur impie des éghses et du royaume *? Une dignité inveji- . tée par des hommes qui ne connaissaient point Dieu , ne doit-elle » pas être soumise à celle que la sagesse du Tout-Puissant a fondée '' en son honneur , et que dans sa miséricorde il a donnée au monde? î» Qui ignore que les rois , les ducs , ont reçu leur titre par des )» hommes qui ne connaissaient point Dieu , qui , enflés par l'orgueil, coupables de rapines , de meurtres et de toutes sortes de crimes , ont cherché à dominer sur leurs semblables avec une fureur aveugle et une intolérable présomption? Qui peut douter que le prêtre de Jésus-Christ ne doive être vénéré comme le père et le docteur des rois, des princes et de tous les fidèles, et n'est-ce pas une misérable folie de vouloir que le fils régente son père, le disciple son maître? Constantin le Grand , lui le maître de tous les rois et de tous les princes du monde , comprit parfaitement cette divine subordination. Dans le concile de Nicée, il prit la dernière place entre les évêques, et, bien loin de jamais prononcer contre eux une sentence quelconque, il les appela des dieux qui n'étaient point soumis à sa juridiction, tandis qu'il l'était lui-même à la leur ^ Zacharie, le pontife romain , a bien déposé le roi des Francs , non pas tant à

* Il cite les exemples de plusieurs de ses prédécesseurs , Gélase , Jules , Grégoire , etc.

* On voit ici un nouveau portrait de Henri. « Quis nos Henricum non solum apostolicorum judiciorum contemptorem , verum etiam ipsius tnatris Ecclesiœ quantum in ipso est conculcatorem , totiusque regni et ecclesiarum improbissiraum praedonem et atrocissimum destructorem , deposuisse et excommunicasse reprehendat? » Cet argument est péremptoire, le droit public de l'époque livrait Henri à son tribunal et le soumettait à son jugement , comme nous l'avons vu dans l'Introduction. {Note dti, Trad. )

2 II cite encore d'autres exemples de soumission , tels que ceux d'Anastase à l'égard de Gélase , et d'Arcadius à l'égard du pape Innocent.

cause de ses fautes que parce que son pouvoir était inutile. A sa place, il éleva Pépin sur le trône et délia tous les sujets du serment de fidélité qu'ils avaient prêté au premier. La même chose arrive encore tous les jours dans l'Église , quand l'autorité apostolique, déposant des évêques de leurs sièges, délie leurs vassaux du serment de fidélité \ J'ajouterai même que le simple exorciste est revêtu d'une plus grande puissance qu'un laïque; car le premier a le pouvoir de chasser les mauvais esprits. Le prêtre pieux veut gouverner pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes , tandis que les rois et les princes ne cherchent à commander aux autres hommes que dans la seule vue de satisfaire leur orgueil et leurs passions... D'ailleurs, quand un roi chrétien approche de sa fin, il demande avec humilité le secours d'un prêtre, pour échapper ;i sa perte , et s'élever des ténèbres à la lumière. Au contraire , quel prêtre ou quel laïque a-t-on jamais vu demander , au moment de sa mort, le secours d'un roi terrestre pour le salut de son âme? Y a-t-il un roi ou un empereur qui croie pouvoir déUvrer un chrétien de la puissance du démon par le baptême? Et, ce qui est le sublime de la foi chrétienne, quel est celui qui a la puissance de créer , par une seule parole, le corps et le sang du Seigneur? Qui donc oserait douter que le prêtre ne soit préférable aux rois ? Si donc les rois doivent être jugés à cause de leurs péchés , par qui doivent-ils l'être plutôt que par le souverain pontife? Les bons chrétiens, de quelque classe qu'ils soient, méritent mieux le nom de rois que les mauvais princes. Les uns ne cherchent que les choses de Dieu , et mènent une vie austère ; les autres s'occupent uniquement de leurs propres intérêts, et, ennemis d'eux-mêmes, ils font peser sur leurs

• Il cite plusieurs exemples démesures énergiques prises par des papes contre les empereurs. Il rappelle ce passage de saint Ambroise excommuniant l'empereur Théodose : « Quod aurum non tam pretiosius sit plumbo , quam regia potestate sit altior dignitas sacerdotalis. Honor et sublimitas episcopalis nuUis poterit comparationibus adœquari. Si regum fulgori compares et principum diademati , longe erit inferius quam si plumbi metallum ad auri fulgorem compares. Quippe cum videas regum colla et principum submitti genibus sacerdotum, et exosculata eorura dextra orationibus eorum credant se communiri. Hœc cuncta ideo nos promisisse debetis cognoscere, ut ostenderemus nihil esse in hoc seculo excellentius sacerdotibus , nihil sublimius episcopis reperiri. >>

" frères un joug tyranniqiie. Les premiers sont les membres du » Christ, les seconds, membres de Satan : ceux-là se maîtrisent eux- » mêmes , afin de régner un jour éternellement avec le roi tout-puis- " sant du ciel; ceux-ci n'exercent leur puissance ici-bas que pour être » livrés à une éternelle damnation avec le prince des ténèbres. Voyez !» ce que les rois ont été depuis le commencement du monde jusqu'à )' nos jours*; nous n'en trouvons presque pas qui se soient fait re- ' marquer par leur piété ou par leurs vertus. Y en a-t-il un seul qui '• ait été illustré par le don des miracles comme le furent saint Mar- » tin , saint Antoine, saint Benoît? Le siège de Rome ne compte-t-il » pas, depuis Pierre, près de cent évéques au nombre des saints? Il » est juste de dire que les princes sont soumis à l'Église *. »

Tel était le langage de Grégoire au moment où l'Italie était occupée par l'armée de Henri , où lui-même était enfermé dans Rome , où la moitié de l'Europe était soulevée contre lui. Bien des gens crurent à ses paroles que d'autres regardaient comme erronées. Presque tous les Saxons accueillirent les maximes du pontife comme d'incontestables vérités, ou du moins comme des opinions favorables à leur cause et prononcées à propos. Les Saxons s'adressèrent à leurs amis, comme à leurs ennemis , pour demander leur consentement à l'élection d'un nouveau roi. Ils offrirent de jurer et de garder une fidélité inviolable à qui que ce fût , plutôt que d'obéir à Henri ou à son fils ; puis ils rassemblèrent une armée , et au mois de juin un corps considérable entra dans la Franconie , répandant partout la dévastation pour venger les anciennes injures qu'ils avaient reçues. D'un autre côté , on était convenu avec les Souabes de tenir une diète, et elle eut lieu à Bamberg 2. Les Souabes et les Saxons y parurent seuls. On délibéra sur la situation du royaume, et, vu les conjonctures, on élut, le 19 août, pour roi, le comte Herrmann de Luxembourg (Lutzelbourg). Herrmann était un guerrier intrépide, un seigneur noble,

* On voit évidemment que Grégoire parlait en général , et qu'il cherchait prin-' cipalement à peindre les rois qui gouvernaient de son temps. {Note du Trad.)

' Suivent plusieurs preuves tirées des saints Pères et de rÉcriture. (I Rois, xv; saint Jean , viii ; Marc , x. ) 2 Bruno , p. 152.

2i8 VIE ET PONTIFICAT [1081]

riche et puissant *. Il était issu d'une ancienne famille, fils de Giselberg , comte de Luxembourg , et gendre d'Otton , comte d'Orlamond, par Adélaïde, première femme de Henri II de Brabant. Le seul malheur de sa vie est d'avoir été roi ; car il n'était pas fait pour l'être dans des temps aussi orageux. La discorde éclata immédiatement après son élection , et les princes du parti opposé n'oubUèrent rien pour la fomenter. Ils invitèrent Otton de Nordheim à une conférence , et le déterminèrent à s'opposer à cette élection. Sans s'engager par des promesses formelles, Otton mit néanmoins de l'hésitation dans sa conduite, et une foule de seigneurs s'attachèrent à lui. C'est ainsi que se passa tout l'été , et l'indécision d'Otton causa de grands malheurs. Au mois de novembre , il fut encore une fois appelé à une conférence secrète , où il se montra ouvertement dévoué aux ennemis de Herrmann. Mais une chute de cheval en rase campagne et la fracture d'une jambe le portèrent à de sérieuses réflexions sur la démarche qu'il venait de faire , et dès ce moment il se dévoua à Herrmann ^ L'élection de ce dernier s'était faite surtout par l'entremise de Welf ; car depuis le combat de Hochstat , dans lequel il avait fait sentir d'une manière si éclatante à Frédéric , ligué avec le comte palatin Cunon de Vohbourg , la vigueur de l'épée des Souabes , son ardeur s'était tellement accrue , qu'il résolut d'aller avec Herrmann attaquer Henri au cœur même de l'Italie ^ Herrmann avait également soutenu dans les plaines de Hochstat sa vieille réputation de guerrier expérimenté , et s'était montré par là digne de la couronne qu'il reçut avec l'onction sainte aux fêtes de Noël, à Goslar, et des mains de l'archevêque de Mayence ^

Le temps s'obscurcit de plus en plus , on prévoyait de gros orages et de nouvelles hostilités qui allaient amener de grands malheurs, et rouvrir les plaies qui étaient à peine fermées. L'ordre qui était rétabli fut troublé de nouveau. Quiconque portait sur le monde un regard

* Annal. Saxon., ann. 1082. Albert Stradens : « Cui cum suis in partibus nemo bellicis in rébus atque divitiis posset œquiparari. vi Chron. Hirsaug., ann. 1082.

2 Les hommes crédules de ce temps disaient que cet accident lui arriva « misericordia Dei faciente , ne lot pro patria labores in ultimis temporibus perderet. ^

^ Bruno, p. 152.

^ Bertold. Const., ann. 1081. Annal. Saxon., ann. 1082.

sérieux, ne trouvait que trop justes les plaintes que Gré[îoire faisait sur son siècle de fer. Partout où l'on arrêtait les yeux, soit en Allemagne, soit en Italie, on ne rencontrait que des préparatifs de guerre et tous les maux inséparables de ce terrible fléau. Les mœurs surtout se ressentaient de cet état de choses ; les âmes pacifiques cherchaient le repos et échangeaient volontiers le théâtre orageux et sanglant du monde contre la méditation des choses divines dans les cloîtres. Ainsi, quelques années auparavant, Berthold, prêtre de Constance, fuyant cette anarchie , avait cherché un asile dans le monastère de Saint- Biaise, et là, anachorète pieux et humble, et livré à la contemplation des vérités célestes, il mit à profit l'expérience qu'il avait acquise dans le monde pour composer la chronique qui fit passer à la postérité un nom qui aurait été, certes, sans cela, enseveh dans un profond oubli*. D'un autre côté, Herrmann, comte de Zahringen, fils de Berthold P"^, mort en 1077, un des seigneurs les plus puissants et les plus riches, se démit de sa dignité, renonça aux honneurs du monde, et, revêtu d'un habit de pèlerin, se rendit au cloître de Cluny pour y prier et servir Dieu. Pendant longtemps inconnu de tous , il garda un troupeau , tandis que son épouse Judith , dans son affliction profonde , s'efforçait de gagner le ciel par des aumônes et d'autres bonnes œuvres ^ Les monastères furent donc recherchés plus que jamais, on se vit obhgé de les agrandir. Celui de Hirsau renfermait plus de cent cinquante religieux^ Les âmes pieuses, ou bien les hommes qui avaient mené au miheu du monde une vie hcencieuse, cherchaient à assurer leur salut éternel en fondant de nouvelles égUses ou de nouveaux

* Berthold est un des meilleurs chroniqueurs ; il est témoin oculaire et met beaucoup de soins et d'exactitude à son histoire. Trithemius dit de lui : « Vir devotus, in Scripturis sanctis studiosus et eruditus , atque in disciplina secularium doctrinarum sufficienter instructus, ingenio clarus, et comptus eloquio. » Son histoire embrasse les années 1053 à 1100.

2 Chron. Hirsaug., ann. 1082. «Custos porcorum ejusdem cœnobiijofo amore Christi factus est. « On ajoute même : « Usque ad mortem incognitus pastor porcorum permansit. »

^ Prœter fratres Barbatos et Donatos , quorum ingens etiam fuit numerus , inter quos erantLatomi, Fabri , Lignarii Ferrariique et magistri procul dubio in omni scientia architecturse peritissimi. » On peut lire dans la Chronique de Hirsau tout ce que fit Pabbé Guillaume pour un couvent.

monastères. Des pères affligés de la mort de leurs enfants trouvaient leur consolation à consacrer leurs châteaux au service de Dieu, et à les laisser à des moines ou à des religieuses; d'autres, en relevant ces asiles pieux de leurs ruines, croyaient pouvoir réparer les sacrilèges profanations dont ils s'étaient rendus coupables dans la guerre, eux et leurs guerriers. De là vient le grand nombre de couvents qu'on voyait dans la Bavière ^ , dans la Souabe ^ et dans d'autres pays. On est singulièrement surpris quand on voit chez des hommes aussi grossiers, aussi durs, aussi barbares, autant de foi et de piété, autant de déhcatesse et d'humilité devant le Très-Haut. Il est impossible de ne pas reconnaître ici l'esprit subHme de la vraie chevalerie ; l'enthousiasme qui, quelques années plus tard, poussa des légions de pèlerins vers Jérusalem , n'offre qu'un tableau en grand de ce qui se manifestait maintenant dans un cadre plus étroit et pour ainsi dire en miniature.

Si Henri eût été en Allemagne, bien des affaires auraient pris une autre tournure. Mais toutes ses pensées tendaient à s'emparer de Rome et à humiher le pape. Dans cette vue, il chercha à faire une alliance avec Robert Guiscard, pour exécuter plus facilement son dessein^; mais Robert était trop occupé de la conquête de l'empire d'Orient, pour prêter une oreille attentive aux propositions deHenri^ Le monarque allemand quitta donc, vers le printemps, le quartier d'hiver de Ravenne, passa par Spolète et revint devant Rome avec l'antipape Guibert et un armée nombreuse, composée de ses partisans d'Italie ^. Il y passa tout l'été sans faire rien d'important pour le siège de Rome. On raconte que Henri voulait faire mettre le feu à Saint- Pierre et profiter du trouble que causerait l'incendie pour attaquer

• Fof. sur leurs noms et leur établissement , Zschocke , Hist. de Bavière , t. l, p. 327.

2 Fox. Pfister, Histoire delà Souabe; t. II, p. 159. Il cite plusieurs exemples curieux de ces fondations pieuses par les princes et les autres grands du pays. « Ils le faisaient , dit-il, pour obtenir la réussite de leurs entreprises, pour expier leurs péchés ou restituer le bien mal acquis , pour le salut de leurs âmes et pour le repos des trépassés, w

5 Muratori dit : « Par l'offre de donner son fils en mariage à la fille de Robert. '^

^ Muratori , Hist. d'Italie , 6^ partie , p. 439.

5 Bertold. Const,, cardinal Aragon.

les points les plus faibles de Rome ; mais son plan fut déjoué, on ,«arda soigneusement tous les points de la ville. Grégoire courut le premier au lieu de l'incendie, et arrêta le feu déjà mis à quelques maisons voisines K Henri trouva partout des obstacles insurmontables à ses desseins. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de s'emparer de quelques châteaux forts du pays, dans lesquels il mit des garnisons afin d'inquiéter les Romains. En se rendant au célèbre monastère deFarfe, les moines lui firent l'accueil le plus honorable, et, suivant un ancien usage de leur ordre, ils le reçurent membre de leur communauté. Il prit aussi le magnifique château de Fare, qu'il donna à l'abbé Bernard 5 mais à l'approche de Pâques, l'insalubrité de l'air, occasionnée par les grandes chaleurs , le forcèrent à reprendre le chemin de la Lombardie avec une escorte peu nombreuse ^ Il cantonna ses troupes dans les environs de Rome, où l'air était moins funeste. Il laissa Guibert à Tibur, pour diriger les mouvements de son armée; et ce dernier, oubliant ses devoirs de prêtre, mit tout en œuvre pour faire du mal aux Romains, ravageant leurs terres, détruisant leur récolte, et leur causant mille incommodités *.

Pendant ce temps, Henri fit prisonniers plusieurs évêques qui lui étaient opposés, tels que Bonizon de Sutri, homme d'un savoir profond et d'une piété éminente^; Otton, évêque d'Ostie, qui, plus tard, devint pape sous le nom d'Urbain II, et d'autres. Dans la Lombardie, Mathilde souffrait plus cruellement que jamais de sa présence ; cependant, loin de se décourager, elle redoubla d'efforts pour soutenir l'honneur du saint-siége et pour lui conserver ses partisans. Elle était continuellement occupée à consoler et à encourager ses vassaux soit par ses paroles, soit par ses lettres; elle leur exposait les coupables

1 Presque tous les auteurs racontent ce fait. Beaucoup d'entre eux rapportent que Grégoire éteignit le feu en faisant le signe de la croix sur l'incendie. Berthold. Const., ann. 1082. Paul Bernr., c. viii.

2 Cardin. Aragon., Fiorentini.

* Guibertura vero apud Tiburtutn dimisit , et exercitui suo prsefecit : qui , postposilosacerdotio,per incumbentem œstatem agros et segetes Romanorura vastavit, et alia mala tanquam vir sanguinum eisdem Romanis hostiliter intulit. (Ex ms. Centii , c. m , p. 15.) (Note du Tradiict.)

3 Bertold. Const., ann. 1082.

excès de Henri et de ses adhérents, mettait obstacle à leurs fréquentes incursions, inquiétait, par tous les moyens en son pouvoir, les alliés du monarque, n'épargnant aucune dépense pour atteindre son but*. A ses côtés se trouvait le vénérable Anselme , qui la soutenait de ses conseils, et qui était inaccessible à tout ce que faisait Guibert pour le gagner à sa cause. Mais toute l'énergie de ces deux illustres personnages ne put empêcher l'accroissement du parti de Henri ; cependant les forteresses de Mathilde résistèrent à toutes ses attaques ^ Canosse, la reine des châteaux lombards, était encore debout ; Montebello, Carpineta, Bibianello et d'autres étaient intacts, défendus par des soldats intrépides. Là, les efforts de Henri échouèrent comme devant Rome; Mathilde parvint même à envoyer au pontife une somme d'argent considérable ^

Cette résistance opiniâtre fut sans doute la cause pour laquelle Henri n'accepta pas les propositions de l'empereur Alexis. Ce monarque lui avait envoyé des ambassadeurs chargés de présents magnifiques , pour l'engager à attaquer Robert Guiscard dans la Fouille ; car Robert allait toujours plus loin dans ses envahissements sur l'empire d'Orient. Dès que le Normand en fut informé , il se hâta de quitter Durazzo pour revenir dans la Fouille \

En Allemagne, Herrmann avait fait tous ses préparatifs pour marcher sur l'Italie , afin de délivrer le pape \ Déjà il était arrivé jusqu'aux frontières de la Souabe , à la tête d'une armée formidable. Welf se joignit à lui; ils s'emparèrent d'Ausbourg et firent de grands ravages dans le pays ^. Otton de Nordheim avait été chargé de l'administration de la Saxe ; mais il mourut au commencement de

* Fiorentini.— Mathilde est appelée avec raison Théroine du moyen âge.

2 Domnizo : « Insuperabilia loca. »

^ Domnizo peint toutes les qualités de Mathilde dans les vers suivants :

Corde pio flagrans Mathildis lucida lampas Adversus binos Domini crucis hos inirrticos , Arma , voluntatem , famulos , gazam propriamque Excitât, expendit, instigat , prœlia gessit.

^ Chron. Hirsaiig., ann. 1083. Anna Comnena in Alex.

5 Bertold.Const., ann. 108ô.

6 Id.

[1083] DU PAPE GRÉGOIRE VII. ' 2oô

rannce 1085, et, par là, Herrmann se vit forcé de revenir sur ses pas ', car il craignait de nouvelles dissensions dans le pays. Une circonstance fortuite préserva donc Henri de la présence de cet ennemi en Italie.

On sait peu de chose de l'activité de Grégoire pendant ce second siège de Rome. Le concile annuel n'avait pu avoir lieu au printemps, malgré l'ardent désir qu'avait le pontife de répondre , dans cette assemblée , aux accusations et aux calomnies élevées contre le saintsiége , et de faire connaître ses vraies intentions , relativement à la paix et au salut de l'Église ; car voici ce qu'il avait dit dans une lettre adressée à tous les fidèles ^ : « Sachez , mes frères et mes fils , que

1 Berthold. Consl., ann. 1083. Cet historien dit qu'Herrmann avait laissé Otton , « pro capitaneo omnium suorum. »

2 Notum facimus vobis, carissimi fratres et filii, nos admodura desiderare et apostolica auctoritate velle sancire , ut generalis synodus congregetur in loco tuto et securo , sicque opportune , ut ad eum possint undique terrarum clericalis ordinis et laicalis amici vel inimici sine timoré convenire. Disponimus enim tractare et diligenti excussione detectum in faciem orbis ex occultis tergiversationum suarum antris extrahere quicunique ille est , qui tantorum malorum , quâe jampridem in christianam religionem grassantur et sœviiint , causa et auctor existit. Cujus etiam impietas et inaudita temeritas hactenus obstitit et proturbavit , ne inter pontificatum et regnum divina pax et recta concordia fieret : quam pacem , opitulante Domino , sicut christiana devotio cupit et postulat , in eodem concilio instaurare et confirmare optaraus. In qua synodo prseterea , Deo auctore , ad honorem beali Pétri , secundum sanctorum Patrum décréta parati eriraus quod justura est facere, et iniquorum nequitiam révélantes de his quœ apostolicœ sedi objiciuntur et unde quidam fratrum submurmurant, ipsius innocentiam evidenter ostendere : ita tamen ut ante omnia res sanctae Romanœ Ecclesise , quibus exspoliata cognoscitur, si dignum est, restituantur. Verum ilkid admodum vestrœ dilectioni notificare non dedignamur, Deo teste , Rudolphum , qui rex ab ultramontanis ordinatus est, non nostro prœcepto sive consilio regnum tune suscepisse : insuper etiam nos in synodo decernentes firmavisse , nisi archiepiscopi et episcopi , qui illum ordinaverunt , hoc factum suum recte defendere potuissent , tam ipsos a dignitatibus suis quam et prœfatum Rudolphum a regno , deponere. Enimvero intérim quis hanc nostram dispositionem interturbaverit et multi vestrum sciunt et nostram scientiam nequaquam fugere potest. Si enim Henricus rex dictus et pars ejus obedientiam quam promiserat nobis , imo beato Petro , servasset , confidenter dico , Deo adjuvante, non tôt mala, videlicet homicidia, perjuria , sacrilegia, simoniacae haeresis pestilenticB , ac proditiones evenissent. Vos itaque , quos tantae calamitates movent , autdivini tiraoris respectus ad Deo dignam pacem et concordiara animât ,,

nous désirons vivement et que nous prescrivons de toute l'autorité apostolique la tenue d'un concile universel, dans un lieu tel que nos amis et nos ennemis puissent s'y rendre en sûreté, de toutes les parties de la terre. Car nous voulons découvrir au grand jour, en pénétrant dans les antres de l'obscurité , quel est l'auteur et la cause des malheurs affreux qui désolent , depuis si longtemps , la religion chrétienne ; proclamer de quel côté sont l'impiété et l'orgueil qui s'opposent à la paix et à la concorde entre l'empire et le sacerdoce , et rétablir enfin , avec le secours de Dieu , dans ce concile , une paix telle que la désire et la demande la piété. Nous serons disposés à souscrire à tout ce qui sera juste, selon les droits de saint Pierre et les décrets des Pères ; à réfuter ce qui est reproché au siège apostolique , à calmer les murmures secrets de quelquesuns de nos frères, à rendre notre innocence évidente, pourvu cependant qu'on restitue à l'Église romaine ce dont elle a été dépouillée. Nous devons vous prévenir dès à présent. Dieu en est témoin , que ce n'est ni par notre ordre ni par notre conseil que Rodolphe, élu roi par les Allemands , a pris le gouvernement de l'empire : loin de là , nous avons ordonné , dans un synode, que , si les archevêques et les évêques qui l'ont sacré ne pouvaient pas justifier leur conduite , ils seraient privés de leurs dignités comme Rodolphe du royaume. Car un grand nombre de vous sait et nous n'ignorons pas quel est celui qui s'est opposé à cette disposition. Si en effet le roi Henri eût gardé envers nous, c'est-à-dire, envers saint Pierre , l'obéissance qu'il avait promise , je le dis avec confiance , ces malheurs, ces homicides, ces parjures, ces sacrilèges, ces trahisons, cette hérétique et funeste simonie ne seraient pas arrivés. Ainsi efforcez-vous de contribuer à la tenue d'un synode tel que nous l'indiquons, vous tous qui êtes émus par tant de calamités, et qui, conduits par la crainte de Dieu, voulez la paix et la concorde, afin que la tête et tout le corps de la sainte Église, ballottés par les attaques

nitimini et summopere laborate , ut synodiis qualem supra raemoravimus , fieri possit : quatenus sanctœ Ecclesiae caput , totumque corpus , quod impiorum procellosis fraudibus et raachinationibus fluctuât nimium et titubât communi omnium bonorum consensu et robore quiescat de caetero , et stabiliter consolidetur.

[1083] DU PAPE GREGOIRE VII. 2'6o

)> des impies reposent enfin et soient affermis par l'union des vrais 5» chrétiens. »

Comme ce vœu ne pouvait s'accomplir , il ne cessa d'adresser aux fidèles des paroles consolantes * , les remerciant de leur compassion et de la part qu'ils prenaient à son sort et les encourageant à persévérer dans leurs généreux efforts, «t Nous ne voulons, dit-il, qu'une :> seule chose , c'est que les impies se reconnaissent et reviennent à » leur Créateur. Nous n'avons qu'un seul désir, c'est que l'Église, op- » primée et bouleversée sur toute l'étendue du globe , reprenne son i> ancienne splendeur et sa solidité. Nous n'avons qu'un seul but, c'est î» que Dieu soit glorifié en nous, et nous avec nos frères, même avec î» ceux qui nous persécutent, afin que nous méritions tous de parvenir 3» à la vie éternelle. Reprenez donc courage, concevez une vive espéî) rance , fixez vos regards sur l'étendard du Roi éternel, d'où il nous n dit : C'est dans votre patience que vous posséderez vos âmes. »

Au commencement de l'année 1085 , Henri revint une troisième fois devant Rome , avec la ferme résolution de tout tenter pour se rendre maître de la ville ^ ; ses troupes étaient considérablement aug-

* Grégoire exprime ici la seule idée qui occupait son génie pendant toute sa vie. « Unum volumus , videlicet ut omnes impii resipiscant et ad Creatorem suum revertantur. Unum desideramus, scilicet ut sancta Ecclesia, per totum orbem conculcata et confusa , et per diversas partes discissa, ad pristinum decorem et soliditatem redeat. Ad unum tendimus , quia ut Deus glorifîcetur in nobis et nos cum fratribus nostris , etiam cum his qui nos persequuntur, ad vitam œternam pervenire mereamur, exoptamus. « Ainsi, accuser Grégoire d'ambition , de vanité ou de vaine gloire , c'est chercher dans son propre cœur des sentiments qui ne sont pas les siens, et contre lesquels il proteste solennellement. M. Voigt admire ici la grandeur d'âme de son héros , et son extrême confiance en Dieu. La manière dont il encourage les chrétiens en est une preuve , c'est un héros qui parle. « Pensate , carissimi , pensate quot quotidie milites seculares pro dominis suis vili mercede inducti morti se tradunt. Et nos quid pro summo Rege et sempiterna gloria patimur aut agimus? Quale dedecus et quale improperium, qualisque derisio oculis nostris objicitur, quod illi velut pro vili alga raortem subire non raetuunt , et nos pro cœlesti thesauro et eeterna beatitudine etiam persecutionem pati devitamus. Erigite ergo animos in vires, spem vivam concipite, illud vexillum prae oculis habentes ducis nostri , scilicet Régis aeterni unde ipse dicit : Inpattentia vestra possidebitis animas vestras. Lue. ii, Epist.j ix, 21. {Note du Trad.)

ï Abb. Ursperg., p. 172. Bertold. Const., ann. 1083.

âb6 VIE ET PONTIFICAT [1083]

méritées» Il commença par livrer un violent assaut à la Cité léonine, du côté de la Toscane^ il y éleva des retranchements, et inquiéta vivement les assiégés ; ceux-ci se retirèrent , et Henri s'étant emparé de la Cité léonine, éleva sur le mont Palatin un fort dont la garnison fit beaucoup de mal aux Romains K Le danger de Grégoire devint plus grand que jamais , l'empereur mit tout en œuvre pour gagner les Romains : il employa tour à tour les présents, l'or, les promesses pour séduire les grands , qui se laissèrent enfin entraîner : plusieurs cédèrent par l'ennui d'un long siège ; d'autres étaient depuis longtemps ennemis de Grégoire ^ Henri rendit la liberté aux évêques captifs , laissa un libre passage à tous ceux qui voulaient entrer dans la ville , et réussit à gagner le peuple en répandant les bruits les plus divers. Aussi les Romains ne tardèrent pas à s'adresser au pape , pour le prier d'oublier beaucoup de choses dans cette fâcheuse conjoncture , afin de rétabhr l'union et la bonne harmonie entre le roi et l'Église. Ils le conjurèrent de prendre en pitié leur pays presque entièrement ruiné. Grégoire leur répliqua : «' J'ai souvent eu occasion de con- )' naître les ruses perfides et les sourdes menées de Henri; néanmoins i> je suis prêt à lui pardonner et à lui donner la couronne impériale , » s'il veut donner à Dieu et à l'Église une satisfaction proportionnée » à l'énormité de ses crimes. S'il ne le fait pas, il m'est impossible de )> me rendre à vos vœux ^ »

Henri rejeta cette proposition. Le peuple insista de nouveau près du pontife et le supplia de relâcher quelque chose de cette satisfaction ; Grégoire demeura inflexible , et s'aliéna par là l'esprit du peuple ^. Voyant croître son mécontentement , il se retira avec les siens

1 Sigeb. Gemb., ann. 1085. Bertold. Const., Fiorentini, Chron. Hirsaug.

2 Léo Ostiens.j m , 49. Bertold. Const., ann. 1083.

^ Cardin. Arag. « Ego yersutias et calliditates régis fréquenter expertus sum; sed , si vult in iis in quibus manifeste peccavit Deo et Ecclesiœ satisfacere , ipsum libenter absolvam et imperialem ipsi coronam cum benedictione imponam ; alioquin nec debeo nec possum vos in hac parte nullatenus exaudire. » Ex ms. Centii , cap. III.

"* Quodverbum curarex, remordente conscientia, denegaret facere , et populus pontifici per plures dies vehementer instaret, ut absque satisfactione regem su5ciperet, et pontifex ad eorum cflecas preces oranino perraaneret immobilis ; rex paulatim cœpit popularem favorein pecunia et terrore sibiacquirere. Ibid.

au château Saint- Ange * ; car les Romains n'étaient plus si ardents à défendre la ville.

Dans cette cruelle situation , Grégoire se souvint de Robert Guiscard. Pour gagner du temps, et pour donner à Robert celui d'arriver, il entra dans les négociations suivantes , qui furent approuvées par tous les princes, excepté par Gisulphe de Salerne : il proposa de tenir, au milieu de novembre, un synode où l'on prononcerait définitivement sur les affaires de l'Église et de l'empire, sur celles des Romains et du roi. Henri promit par serment de n'empêcher personne de se rendre à ce concile et d'accorder un libre passage à tous les évêques. Sur cela, le pape convoqua immédiatement l'assemblée^.

Le roi, après avoir concerté d'autres mesures que l'on ne sut que plus tard, retourna dans la haute Italie avec Guibert, qu'il laissa à Ravenne. Les assiégeants souffrirent horriblement pendant tout l'été, des maladies causées par des chaleurs excessives ^. De quatre cents hommes qui composaient la garnison du mont Palatin , il en resta à peine trente; au nombre des morts se trouvait Ulrich de Cosheim. Cette poignée de soldats, se sentant trop faible pour résister aux attaques des Romains, sortit secrètement du fort, qui fut rasé aussitôt ^ On disait que c'était l'épée de saint Pierre qui les avait frappés.

Henri ne montra pas les dispositions pacifiques auxquelles on devait s'attendre. Il fit arrêter les envoyés des princes allemands et les évêques qui se rendaient à Rome pour assister au concile. Un grand nombre de clercs et de moines furent maltraités; Hugues de Lyon, Anselme de Lucques, Rainald de Côme et plusieurs autres prélats et abbés ne purent passer^. Cette violation de la foi jurée fit murmurer hautement le peuple de Rome. Grégoire, malgré ces obstacles, ouvrit le synode au temps indiqué^; on s'entretint pendant trois jours entiers

ï La plupart des auteurs le nomment Castrum Crescentii, Domus Theodoriei.

2 Bertold. Constant., ann. 1085.

3 Voici comment s'exprime PAnnaliste saxon : « ^stas apeo fervida fuit, ut piscium copiosa multitudo in aquis periret. Magnus puerorum et senum interitus fuit morbo dissenterieo. » Au moyen âge , les bouleversements de la nature avaient un grand poids , et faisaient beaucoup d'impression sur l'esprit du peuple,

^ Bertold. Const., ann. 1085. Chrmi, Abb, Ursperg.

5 Bertold. Const., ann. 1085.

6 C'est le 9e de son pontificat.

sur le malheur des temps, sur le triste état de l'Église et sur les moyens d'y remédier. Le synode n'était pas nombreux ;^.car, à la nouvelle de l'odieuse tyrannie de Henri, la plus grande partie des princes et des évéques s'en étaient retournés chez eux. Aucun évcque allemand ne put y assister, il y eut seulement quelques évêques de la France, de la Fouille et de la Campanie.

Plus l'horizon se montrait couvert de nuages , plus la parole de Grégoire fut énergique, touchante et persuasive. Le troisième jour, le pape se leva au milieu de l'assemblée comme animé d'une puissance surnaturelle ; il parla de la foi, de la morale chrétienne, du ^courage et de la constance nécessaire dans la persécution présente , avec une éloquence si vive et si entraînante , qu'il arracha des larmes à tous les assistants ' , comme si son esprit avait été averti que c'était la dernière fois qu'il élevait la voix pour défendre une cause si juste et si sacrée. En voyant Henri violer de nouveau ses serments , il céda à peine aux prières des évêques pour ne pas renouveler contre lui l'excommunication. Il la prononça, néanmoins , contre tous ceux qui avaient empêché les évêques et les envoyés de se rendre au concile , ou qui les avaient faits prisonniers d'après les ordres du roi ^.

Quand au sein de la prospérité un homme se montre grand, noble, élevé, le monde l'honore, le vénère, l'admire, et si ce bonheur se soutient dans toute sa carrière jusqu'au moment de sa mort, son nom est transmis à la postérité. Quand même son ouvrage n'est point achevé , quand même il est surpris par la mort au milieu de ses opérations, nous regardons sa carrière comme remplie, parce que notre imagination supplée à ce qui lui restait encore à faire. Mais quand un homme jeté au milieu du tumulte et d'un monde plein de désordres , quand exposé aux vicissitudes de la bonne et de la mauvaise fortune, il résiste avec fermeté , et que , fort de sa conscience , animé par sa foi et ses convictions, il reste calme et de sang-froid, souffre avec résignation, s'appuie sur l'ancre que Dieu a placée dans son cœur, lors--

1 Coleti, Coll. Conc, t. XI, p. 67G, et Labb., t. X , p. 402. « De robore animique constantia ad prœsentem pressaram necessaria, are non humano sed angelico patenter edisserens, die tertia totum fere conventum in geraitus et lacrymascompulit. »

2 Fiorentipi , d'après Bertold.

[1083] DU PAPE GRÉGOIRE VU. 2lj9

que tout l'univers est soulevé contre lui . un tel homme devient la merveille de son siècle K

Peu après la clôture du synode , Grégoire apprit quelque chose qui lui causa une vive peine. Au printemps précédent , les Romains avaient secrètement juré au roi d'obliger le pontife à le couronner, sinon , d'élire un autre pape à sa place auquel on imposerait cette obUgation comme condition de son choix. Grégoire ignorait complètement cette promesse , qui lui fut communiquée par quelques habitants de la ville. On lui fit observer , toutefois , que leur serment n'allait pas jusqu'à obhger le pape à couronner solennellement Henri par Fonction royale , mais seulement à lui donner la couronne. Le pontife trouva moyen de prévenir les suites de cet engagement imprudent. Il se déclara prêt à donner la couronne aussitôt que le monarque donnerait satisfaction; que même , en cas de refus de sa part, il voulait remplir la promesse faite par ses sujets , en lui donnant par une fenêtre du château Saint- Ange une couronne suspendue à un fil. Les Romains députèrent vers Henri, et lui laissèrent le choix entre les deux propositions ; mais Henri ayant refusé l'une et l'autre , ils se déclarèrent déliés de leur serment. A partir de ce jour, la population de Rome devint plus fidèle au pontife , et lui promit son appui et ses conseils chaque fois qu'il en aurait besoin ^.

Henri , outré de cet affront , chercha à employer tour à tour la terreur, la corruption et les promesses pour diminuer le nombre des partisans de Grégoire, et il réussit à en ébranler un grand nombre , parmi lesquels plusieurs évêques. Les prélats, en effet, n'avaient que l'alternative ou de continuer à vivre sous l'oppression jusqu'à la fin de la lutte, ou de se déclarer en faveur de Henri , ou du moins de garder la neutralité, afin de pouvoir jouir de leurs bénéfices. Qui-

* Justum et tenacem propositi virura Noncivium ardor prava jubentiura Non vultus instantis tyranni Mente quatit solida. . .

Si fractus illabatur orbis Impavidum ferient ruinée. Hor.^ Od. in

2 Bertold. Const., ann. 1083.

260 VIE ET POINTIFIGAT ' [1085]

conque restait fidèle à l'Église de Rome, trouvait auprès de Mathilde, seule, un abri assuré : aussi une foule de prélats et d'autres amis du pontife s'étaient réfugiés dans ses États ^

Le roi se promettait beaucoup de cette disposition des esprits, et se présenta pour la quatrième fois devant la ville de Rome, bien résolu de ne plus reculer avant de l'avoir prise. Déjà plusieurs édifices delà ville avaient été fortement endommagés. Guibert n'avait surtout rien épargné pendant son séjour à Tibur ; le pays ressemblait à un vaste désert. Henri se rendit au monastère de Farfe, où il manda i'abbé du Mont-Cassin , sans toutefois lui faire connaître le but de cette sommation. L'abbé en fut effrayé, et comme il ne savait quel titre donner'au prince, il refusa de comparaître. Henri lui écrivit une seconde lettre pleine de menaces : mais l'abbé répondit avec beaucoup de circonspection et dans des termes les plus mesurés^, se disculpant de son refus par le peu de sûreté des chemins. Dans une troisième lettre encore plus menaçante , le monarque lui donna le choix ou de venir sur-le-champ, ou de voir son monastère dévasté. Didier, ne sachant quoi faire, s'adressa à Grégoire pour lui demander conseil • mais déjà, avant le premier siège de Rome, lepontife lui avait fait connaître suffisamment la conduite qu'il devait tenir ^ H lui avait écrit alors : « Vous n'ignorez pas, mon cher frère, que si l'amour de >» la justice et l'honneur de l'Église ne nous retenaient pas, et que » nous voulussions nous conformer à la volonté perverse et aux inten- • tions perfides du roi et des archevêques, nous en aurions reçu des » honneurs tels que n'en ont jamais reçu nos prédécesseurs, ni du roi 5» ni de l'archevêque. Mais comme nous méprisons ses menaces et sa '- colère, que nous sommes tout prêts à aller au-devant de la mort, " s'il en est besoin, plutôt que de consentir à son impiété et d'abandon- '> ner la justice, nous vous engageons et nous vous exhortons à nous » demeurer fidèle comme il convient, afin que l'honneur de l'Église , '• qui compte beaucoup sur vous, conserve sa force et son éclat. >•

* Fiorentini , Domnizo.

2 Rescripsit ei pro salulatione debitse fidelitatis obsequium ideo , quia nullam fidelitatem ei se debere putabat. Chron. Cassin.j apud Muratori , Scr.j rer. liai. t. IV, p. 466.

^ Epist., IX, 11.

L'abbé n'avait pas besoin d'autres instructions ; aussï Grégoire ne fit-il aucune réponse à Didier. Celui-ci, néanmoins, se trouvait dans un embarras extrême. D'un côté il avait à craindre les anatlièmes du pontife, et de l'autre la captivité, l'aliénation , la perte ou la destruction de son monastère. Enfin, il se mit en route après en avoir informé Grégoire et après lui avoir recommandé son couvent. Didier se rendit à Albano pour négocier avec Jourdan, prince de Capoue. Il avait déclaré expressément à ses moines qu'il ne souillerait jamais l'honneur de l'Église, dût il être exposé à perdre la vie. Il rencontra en chemin un grand nombre d'évêques et d'autres personnes distinguées, même le chancelier du roi^ mais il ne voulut ni leur donner le baiser de paix, ni prier avec eux, ni manger ou boire à leur tablée II resta une semaine entière à Albano sans comparaître devant le roi, qui lui fit des menaces, et lui ordonna enfin de lui jurer fidélité et obéissance, et de recevoir de sa main l'investiture de l'abbaye ^. Mais Didier s'y refusa obstinément, et la colère du prince fut telle, que les instantes prières de Jourdan purent seules le préserver de mauvais traitements. Par l'entremise de Jourdan , Didier fut présenté au roi à qui il promit de faire tout ce qu'il pourrait, sans compromettre les règles de ^on ordre. Le monarque lui ordonna de recevoir de lui l'investiture de son abbaye ; le moine lui répliqua qu'il la recevrait aussitôt que le roi serait couronné empereur, ou qu'il se démettrait de son abbaye ^ L'abbé y resta encore quelque temps , mais il eut presque tous les jours des discussions avec les évêques du parti de Henri sur les droits du saint-siége. Didier eut même une contestation sur le décret de Nicolas II, concernant l'élection des papes, avec Otton, évêque d'Ostie, que Henri retenait encore captif ^ Ce prélat soutenait qu'un pape

* Il songeait probablement à la sentence : [

0s , orare , vale , communie , mensa negatur.

2 Homo ipsius per manus deveniret.

3 L'abbé cherchait à se tirer d'embarras par cette réponse évasive.

^ Ce dialogue est fort curieux ; l'évêque d'Ostie veut prouver que , d'après le décret de Nicolas, le consentement de l'empereur est nécessaire pour l'élection du pape ; Didier nie le fait et dit : « Neque papam , neque episcopum aliquem , neque archidiaconum , neque cardinalem, sed nec uUum hominem hoc juste facere potuisse. Apostolica enira sedes domina nostra est , non ancilla , nec alicui subdita ,

ne pouvait être élu sans le consentement de l'empereur, et que sMl était élu sans ce consentement , il serait digne de l'anathème au lieu de la papauté. Didier prétendait au contraire que ni pape, ni évéque, ni cardinal, n'avaient le droit de faire un pareil décret; car l'Église romaine n'est pas une vile esclave, elle n'est soumise à personne , et elle est au-dessus de tous. Et par conséquent, il est impossible de prouver que quelqu'un ait le droit de disposer du siège apostolique. Si le pape Nicolas a rendu un tel décret, il l'a fait injustement et sans raison ; la faute d'un homme ne doit pas faire perdre à l'Église sa dignité, et nous ne consentirons pas que le roi des Allemands établisse le pape des Romains. Guibert de Ravenne se mêla également de la discussion. Enfin Didier ayant obtenu de Henri une bulle d'or qui confirmait les possessions de son monastère, il s'en retourna au Mont-Cassin \ qui demeura désormais sous la protection du roi.

On raconte que vers le même temps le prince Jourdan de Capoue reçut de Henri l'investiture de sa principauté , moyennant une forte somme d'argent qu'il lui paya ^.

Ces empiétements du roi et les dispositions des Romains, qui désiraient mettre fm à leurs maux par la reddition de la place , déterminèrent Robert Guiscard à prendre une part plus active aux événements. Pour gagner le peuple remuant de Rome, il y envoya, dit-on, trente mille florins d'or ^Malgré cela les Romains devinrent plus négligents })Our la défense de la place , laissant prendre aux partisans de Henri des avantages considérables sans beaucoup de résistance. L'empereur

sed omnibus est prflelata , et ideo nuUa ratione posse constare , ut eam aliquis , quasi famulara , vendat. Quod si hoc a Nicolao papa factum est , injuste procul dubioetstultissime factum est, nec pro humana stultitia potest, aut débet amittere suam dignitatem Ecclesia , nec unquam débet a nobis hoc aliquatenus consentiri , nec, Deo volente , ampliusfiet , ut rex Alemanorum papam constituât Romanorum. Cum ad hœciratus episcopus dixit : Quod si hœc uUramontani audirent, omnes siniul adunati unum fièrent 5 Desiderius respondit : Certe si non solum hi , sed etiam totus mundus contra hœc in unum congregaretur, nunquam nos ab hac sentenlia excludere posset. Potest quidem imperator ad tempus , si tamen permiserit Deus . prœvalere , et vim ecclesiasticœ justitiœ inferre , nostrum tamen consensura ad hoc mmquam poterit inclinare. «

^ Chron Cassin , 1. m , c. 50.

^ Ihid.

^ Muratori, Hist. d* Italie. '

(l'Orient envoya à Henri des ambassadeurs et de nouveaux présents pour le supplier de faire une puissante diversion contre Robert; et comme celui-ci ne cessait ses projets hostiles contre l'empire, Alexis députa vers le roi des Allemands d'autres envoyés chargés d'or, d'argent *, de vases précieux et de vêtements magnifiques ^ Henri promit en retour de faire la guerre à Robert. Cette somme lui arriva à propos , il s'en servit pour corrompre les seigneurs romains , pensant qu'il devait prendre Rome avant d'attaquer les Normands ^

Peu de temps avant la fête de Pâques , lorsqu'il songeait déjà à son retour en Allemagne ^ , il reçut une députation qui lui offrit l'entrée de la ville : et en effet , le jeudi avant les Rameaux , qui était le 21 mars , on lui ouvrit la porte de Latran , par laquelle il fit son entrée en grande pompe et accompagné de Guibert ^ Le Latran et toutes les places les plus importantes de Rome tombèrent en son pouvoir ^ quelques forteresses seulement demeurèrent en la possession du pontife. La plupart des seigneurs s'étaient retirés avec le pape dans le château Saint-Ange ; car le roi comptait parmi eux peu de partisans : c'est pourquoi il demanda quarante otages , vraisemblablement pour se rassurer contre les Normands. Le lendemain de son entrée dans la ville , Guibert fut installé dans le palais de Latran , sur le siège de saint Pierre , et le dimanche suivant , 24 mars , il fut sacré par les deux évêques de Modène et d'Arezzo , dans l'église de Saint-Pierre , au milieu d'une grande réunion de prélats. Les évêques d'Ostie,

* ^nna Cornn. Alexis V donna 144,000 gulds d'or et cent pièces d'écarlate.

2 chron. Hirsaug. , ann. 1083; Bertold. Const. , ann. 1084. Abbas Ursperg, , p. 172.

^ Bertold dit qu'il avait promis sur serment de s'en servir pour faire la guerre à Robert.

^ « Cum in Germaniam reditum paramus , expugnandse Romae spe lapsi , « dit Henri lui-même dans une de ses lettres.

^ Quelques auteurs prétendent qu'une brèche avait été faite aux murailles , et qu'ainsi la ville avait été emportée de vive force. La Chronique de Cassini, 1. m, chap. LUI, no 1 , dit que Godefroi de Bouillon battit en brèche , et entra le premier dans Rome. A la suite de cet exploit, il serait tombé malade et aurait alors fait vœu de faire le voyage de la Terre - Sainte.

6 Chron. Hirsaug. Auctor Fitœ Anselmi, p. 478. Dans une lettre du roi à Thierry de Verdun , in Annal. Trevir., t. I , p. 563 , il dit : « Romam adeo universam , excepta nunc Crescentis arce , in manu esse nostra. »

d'Albano et de Porto remplissaient ordinairement cette fonction K Henri devait être content ^ de se trouver en possession d'une ville d'où étaient parties tant de sentences funestes à son repos. Il pensait sans doute aux heures de Canosse et méditait une éclatante vengeance. Cependant il y avait encore en Italie un homme qu'il redoutait ; c'était Robert. Henri eut donc soin de mettre la ville en état de défense , et principalement le mont Aventin , où il mit une forte garnison ^ Il fit bloquer en même temps les forts qui étaient encore au pouvoir du pape , et parmi lesquels se trouvait le pont du Tibre \

Le saint jour de Pâques ^, Henri fît, avec la reine Berthe, son entrée solennelle dans l'église de Saint-Pierre ^ Le parti de Grégoire profita de la foule pour troubler la fête , et quarante hommes de la suite de Henri furent tués ou blessés. Clément se rendit ensuite au Vatican avec le roi et lui mit la couronne impériale sur la tête , au milieu des acclamations du peuple ^ L'empereur fut déclaré ensuite patrice des Romains ^.

1 D'autres, tels que le card. Aragon., nomment trois évêques , ceux deModène, de Bologne et de Cervia. Au lieu du dernier, quelques-uns citent celui de Crémone. Fof., du reste, Chron. Hirsaug., et Abb. Ursperg., p. 172. D'après le dernier, les Romains demandèrent au roi de leur donner Guibert pour pape , « quia Hildebrandus ab ipsis abdicatus aufugerat. »

2 Sa lettre à l'évêque de Verdun en est une preuve; il y dit : « Incredibile tibi videatur, quod tamen re ipsa comprobatum , Romse prœteritis diebus evenit quod id dénis hominibus, ut ita loquar, Deo auxiliante, confectum a nobis est, quod dénis omnino millibus effectum majores fion prœstitissent. «

^ Sigon., de Regno Ital., ann. 1083.

'' Bertold. Const., ann. 1084. Sigon., ibîd. Platina , Fita Greg. Il faut surtout consulter la lettre de Henri à l'évêque de Verdun, « qui validus in amicitia Caesaris , pêne summam in Germania, rege absente , tenebat. «

^ 31 mars 1084.

6 Dans la lettre déjà citée, Henri ne parle pas de la reine ; mais il dit que son couronnement avait eu lieu , « fausta acclamatione Romanorum et ingenti cum totius populi applausu. » Au contraire , d'après cette lettre , il semblerait que Berthe fût alors en Allemagne ; mais l'Annaliste saxon la nomme expressément. Il en est de même de la Chron. Stedernburg. , ann. 1084 , et de Marian. Scot. , eod. ann.

7 Bertold. Const. ne montre nulle part ses dispositions défavorables à Henri plus vivement qu'ici. Fof. aussi Chron. Hirsaug.

8 Sigebert. Gemb., ann. 1084.

[1084] DU PAPE GRÉGOIRE VII. 26^j

Le Capitule était encore au pouvoir des troupes de Grégoire ; Henri le fit attaquer, le prit, et y plaça garnison. Un parent du pontife, nommé Rusticus, s'était enfermé, avec un petit nombre de soldats résolus, dans Septifolium, château fort et très-élevé. L'empereur en fit faire le siège ^ quand les assiégés virent approcher les machines de guerre, ils se rendirent à discrétion *. Enfin l'attaque du château Saint-Ange fut poussée avec vigueur , pendant que Henri disposait la ville comme s'il voulait y fixer sa résidence , et qu'il faisait abattre les maisons corses ^

Cependant Robert s'occupait activement de lever une armée pour marcher sur Rome ^ car, immédiatement après la prise de la ville, le pape l'informa de sa détresse, en le priant de venir à son secours. Robert , qui se trouvait alors dans la Fouille , rassembla une armée de trente mille hommes d'infanterie avec six mille de cavalerie. Grégoire reçut avec joie cette nouvelle par un message secret que lui fit parvenir Didier, abbé du Mont-Cassin ^ H n'en fut pas de même pour Henri ; il fut effrayé de la marche de Robert , dont le même abbé l'avait instruit. Son ouvrage était inachevé : voir triompher le pape , qu'il voulait voir à ses pieds ; être obligé de fuir ignominieusement devant des forces supérieures , cela lui paraissait dur , mais il était incapable de résister à Robert. Henri se présenta donc devant la foule , dont la plus grande partie lui était dévouée et l'aidait même à assiéger le pape , pour lui recommander l'honneur de l'État et du nom impérial , et pour lui déclarer qu'il se trouvait obligé de partir pour la Lombardie ; mais qu'il reviendrait bientôt et qu'alors il les récompenserait chacun selon son mérite ^ Clément quitta la ville avec lui, et ils se rendirent à Civita-Castellana et de là à Sienne.

Le jour même où Henri entrait dans cette dernière ville , Robert arriva devant les murs de Rome à la tête de son armée. Grégoire le vit approcher avec joie ; les Romains furent saisis d'épouvante , car ils avaient épouse le parti de Henri, et déclaré Grégoire déposé. Ils se voyaient , après le départ de Henri , à la discrétion d'un vainqueur

> Sigon. D'autres l'appellent iÇep^isomt^m. Voyez Dufresne , Gloss. man.

2 Romam ut propriam domum habere cœpit.

3 Sigon. Pandulph. Pisan. Petri Diaconi , Chron., 1. m.

^ Pandulph. Pisan. Muratori , Hist. d'Italie , vi , p. 451 .

courroucé ; ajoutons-y que la marche de Robert avait répandu la terreur dans la ville* On ferma donc les portes à l'ennemi, et l'on se prépara à la défense. Robert campa devant la porte Latine; il envoya demander aux Romains l'entrée de la ville, mais en vain. Bientôt les partisans de Grégoire et ceux de l'empereur furent aux prises; on parvint à ouvrir la porte Flamineà Robert * et à ses guerriers irrités. La multitude se porta à sa rencontre pour s'opposer à son passage, des scènes effroyables en furent la suite ^ Comme Robert était entré dans Rome vers la nuit , la ville entière devint la proie du fer et du feu ^. Dans l'armée du Normand se trouvait un nombre considérable de Sarrasins , dont la fureur n'avait pas de bornes. Des femmes et des religieuses furent sacrifiées à leurs brutales passions, lorsqu'ils avaient égorgé leurs pères ou leurs époux. Une mort prompte était regardée comme un bienfait. On vit ces barbares couper les doigts à de jeunes et intéressantes vierges , pour s'emparer plus promptement de leurs bagues. Bientôt le feu se manifesta sur trois points différents de la cité , et en peu d'heures les palais les plus somptueux n'offrirent plus qu'un monceau de cendres \ Le pape eut bien de la peine à sauver, par ses gardes, de l'incendie et du pillage une partie des églises^. Celles de Saint-Sylvestre et de Saint-Laurent, ainsi que les basiliques situées dans le quartier du Latran, jusqu'au Colysée, devinrent la proie des flammes , sans qu'on pût rien sauver de ce qu'elles renfermaient ^ Robert délivra le château Saint-Ange, et ramena le pape au palais du Latran. Les retranchements que Henri avait construits autour du château Saint- Ange furent comblés. Le conquérant paraissait comme un lion , comme un glorieux triomphateur , dans la capitale du monde chrétien ^ Il exerça pendant trois jours entiers un pouvoir discrétionnaire , et réduisit en esclavage un grand nombre de

* Sigon. Il paraîtrait que le feu fut mis à l'instigation du consul romain Censius, et que Robert aurait profité de ce moment pour entrçr dans la ville. Léo Ost., iir, 52.

2 Gaufr. Malaterra, Hist. Sic, m , 37.

^ Bertold dit : « Totam urbem Gregorio papae rebellem, penitus exspoliavit et majorera ejus partem igni consumpsit. «

'^ Pandulp., Hist. MedioL, iv, o.

5 Léo Ostiens., m ,52.

6 Pandulph. Pisan. Gaufred. Malaterra.

7 Cardin. Aragon. : « Fortissimus léo ; gîoriosus triumphator. »

Romains qui avaient tralii le pape. Mais l'indignation fit prendre une seconde fois les armes au peuple ; le sang coula de nouveau ; Robert sortit enfin de la ville avec ses troupes indisciplinées.

Grégoire convoqua un synode, mais il fut peu nombreux '. Néanmoins il renouvela l'anathème contre Henri , contre Guibert et tout son parti, et chargea ses légats de faire connaître la sentence dans toute l'Allemagne , et de proclamer la supériorité de la puissance spirituelle sur le pouvoir séculier ^.

Le pape avait appris à mépriser les Romains ; il prit le parti d'abandonner cette ville vénale ^ , ainsi que l'appelle un écrivain contemporain \ D'ailleurs, comme il avait appelé les Normands, les habitants de Rome lui attribuaient tout le mal qu'ils avaient souffert , et étaient irrités contre lui. Accompagné de Robert , il se rendit au Mont-Cassin, près de son ami Didier % et de là à Salerne , place fortifiée.

L'empereur se hâtait de traverser la haute Italie , pour se rendre au plus tôt en Allemagne. Son parti avait grossi d'une manière extraordinaire^, celui du pape était opprimé et persécuté presque partout. Le soutien de ce dernier était l^ comtesse Mathilde 1 , aussi toutes les

* Sigon. dit qu'il n'avait pas été tenu « propter infreqiientiam episcoporum. » Bertold. «Dominus autem papa, collecta synodo, iterura sententiam anatheraatis in Guibertum hseresiarcham et Henricum et omnes eorum fautores promulgavit ■• quod et in festo sancti Joannis Baptistae prseterito jam dudum Romœ fecit , cum Henricus adhuc ibi moraretur. Hanc sententiam legati sedis apostolicse , videlicet Petrus, Albanensis episcopus, in Francia; Otto, Ostiensis Episcopus , in terra Teutonicorum usque quoque divulgaverunt. « Labb.,t. X, p. 402. C'est le 10^ du pontificat de Grégoire.

2 Bertold. Const., ann. 1084.

3 Depuis Jugurtha.

* Cardin. Arag. Malaterra, m, 38. Celui-ci dit encore que Robert avait reconduit le pape au Latran avec ses cardinaux et ses évêques ; mais presque toutes les autres autorités contredisent cette assertion.

^ Chron. Cass,, m , 53.

^ Domnizo dit :

Lepra Guibertina succreverat horrida : nigra Hac lepra mundus fere non locus extitit ullus.

Domnizo , ibid.

hostilités de la haute Italie étaient dirigées contre elle. Quiconque était pour Mathilde était aussi pour Grégoire. Toujours en armes, elle veillait avec un soin merveilleux à la défense de ses places de la Lombardie et de la Toscane , qui étaient exposées à la fureur des troupes impériales. Quoiqu'elle eût déjà envoyé à Rome , avant l'arrivée de Henri, un corps nombreux de troupes, cette héroïne du moyen âge ne résista pas moins avec un courage et une audace que l'antique Rome n'eût pas désavoués. Il semblait que son inébranlable attachement à Grégoire lui avait donné quelque chose de son caractère et de sa grandeur d'âme. Ses forces se trouvaient divisées et par conséquent affaibhes. Une révolte dans la Ligurie l'avait forcée d'y envoyer des troupes ; mais celles qui lui restaient , elle sut les diriger avec une habileté qu'on aurait cherchée en vain dans des généraux renommés. C'est ce que prouve le récit qui va suivre ^

Henri avait sommé les évéques et les margraves de l'Italie supérieure de rassembler au plus vite une armée, sous prétexte de retourner à Rome 2, mais dans le but réel de tirer de Mathilde une éclatante vengeance ^. La comtesse ne fut point dupe de ses ruses. Elle réunit les troupes dispersées dans les cantonnements et résolut d'affronter la tempête, quoique avec des forces bien inférieures, parce que, dans une telle cause, elle comptait sur le secours de Dieu K Le pieux Anselme donna sa bénédiction à la petite armée courageuse , et dès lors la comtesse se crut forte et invincible. Les Impériaux étaient commandés par le margrave Obert. Dans leurs rangs, on comptait une foule de seigneurs , ainsi que les évéques Eberard de Parme et Gandolphe de Reggio. Leur nombre était tellement considérable, qu'on croyait pouvoir renverser tous les obstacles. Dans les premiers jours de juillet, les troupes de Henri entrèrent dans le territoire de Modène; mais la forteresse de Sorbara les arrêta par une résistance opiniâtre. La garnison resta inébranlable, et les Impériaux furent obligés de

* Domnizo. Fiorentini. Bertold. Consl., el Auctor Fitœ sancti Amelmi , in Murât., Act. Ss., t. IX, p. 479.

2 Muratori, Hist, d'Italie, vr, p. 453. 5 Fiorentini.

* « Contanta speranza di superarli, quanta le suggeriva la viva fede degli ajult divini. »

dresser un camp. La comtesse apprit que les avant-postes étaient {gardés avec néglioence ; elle rassembla donc à la hâte l'élite de ses guerriers et s'approcha du camp ennemi , avec le projet de livrer bataille ou bien de faire entrer des renforts dans la place. La nuit était sombre , et ses soldats se trouvaient déjà près de l'ennemi. Mathilde, placée au centre, donna l'ordre d'attaquer. Au cri de Saint Pierre, ses soldats se précipitèrent sur le camp des assiégeants , ensevehs dans un profond sommeil. Le carnage devint affreux, et plus d'un brave passa du sommeil au trépas. Obert, n'ayant plus de troupes autour de lui , se battit corps à corps avec l'ennemi et fut grièvement blessé * : six autres chefs et environ cent nobles lombards , d'une haute distinction , furent faits prisonniers. Cinq cents chevaux, et une grande quantité d'armes et le camp tout entier tombèrent au pouvoir de l'audacieuse comtesse. Eberard de Parme fut saisi et dépouillé; Gandolphe de Reggio, presque nu, resta caché, pendant trois jours , derrière des broussailles. En peu d'heures, on ne voyait de l'ennemi que les cadavres et les bagages ^. Mathilde n'eut que trois hommes de tués et un petit nombre de blessés. Ce coup hardi , couronné de succès, releva le courage du parti pontifical. La gloire, la prudence, l'esprit ferme et viril de Mathilde faisaient l'admiration même de ses ennemis. Mais sa joie fut troublée, pendant quelque temps, par la mort du pieux Anselme ; c'était un des hommes les plus religieux et les plus honorables de son temps; il était fidèle et inébranlable dans la foi et heureux dans la piété, assidu à la prière, plein de respect et d'attachement pour le siège de Rome. Anselme avait été élevé sous le régime sévère de l'ancienne discipline ; de bonne heure, il s'était rendu habile dans la dialectique et dans la grammaire, et s'était exercé dans toutes les connaissances de son temps, de telle sorte que le pape Alexandre l'éleva à la dignité d'évêque , et l'envoya près de Henri en quahté de légat. Il laissa l'exemple d'une vertu éprouvée et d'un zèle ardent pour les choses de Dieu. Jamais la vérité ne faiblit dans sa bouche; jamais il ne néghgea la prière et le jeûne; aussi Grégoire eut pour lui la plus haute vénération ; Anselme fut occupé, pendant toute sa vie , à former et à éclairer son troupeau ; il se démit même de son

* Suivant les uns , il prit la fuite; suivant d'autres , il fut tué. 2 Mortuorum non est inventus numerus. Fita Anselmi.

évéché , et redevint moine K Mais Grégoire le rétablit sur son siège. Il supporta avec une résignation admirable les malheurs de sa vie , la perte de sa charge, les menaces et les insultes de ses ennemis. Rarement il usait de mets recherchés ou de vin , et s'il se trouvait à une table étrangère, il prétextait volontiers une indisposition ou l'accomplissement d'un vœu pour s'en priver ^ Il dormait rarement dans un lit ; souvent il lisait ou écrivait toute la nuit , et quand il rencontrait un livre nouveau, il le lisait avec une extrême avidité. Il avait pris Grégoire pour modèle, et était devenu son bras droit dans les affaires ecclésiastiques de la Lombardie \ Aussi Grégoire, vers la fin de sa vie, lui donna, avec le titre de légat, un pouvoir illimité sur toutes les Églises de la province. Et, en effet, tous ceux qui étaient opprimés et persécutés trouvaient dans la personne d'Anselme un père et un protecteur. Il rendit d'immenses services à la cause de Grégoire *.

Quand l'empereur vit que ses affaires prenaient une mauvaise tournure en Itahe , et que celles de l'Allemagne exigeaient de plus en plus sa présence % il reprit le chemin du royaume Teutonique, en passant par Vérone. Cependant son absence n'avait pas beaucoup changé la face de son royaume. La mort avait enlevé Sigefroi, archevêque de Mayence , qui pendant longtemps avait joué un rôle si important , et qui avait exercé une si grande influence sur ses contemporains. A sa place siégeait Wecilon, de l'église de Halberstadt, et depuis longtemps frappé de l'excommunication ^ il était partisan de Henri qui l'avait élevé à cette dignité ^ Dans la Saxe, le pouvoir et l'influence d'Otton de Nordheim avaient passé à ses fils et surtout au

» Comme il avait reçu l'investiture du roi , t^ in Gregorii manum , quidquid a rege acceperat , reddit ac réfutât. »

2 Honeste finxit.

5 Auctor Fitœ S. Anselmi ; § 26.

* Si nous n'étions pas simple traducteur, nous citerions un grand nombre d'exemples de ce genre, que la Providence avait ménagés, pour l'édification des fidèles , dans ces temps de corruption presque générale. {Note du Trad.)

^ Ainsi que l'évêque Thierry de Verdun le lui avait annoncé. Annal. Trevir., p. 563.

6 Bertold. Const., ann. 1084. Dodechin, Append., in Marian. Scol., ann. 1084. Il mourut en Thuringe , et son tombeau est à Hasungen.

margrave Ecbcrt, qui lui avait succédé. Le margrave Ecbert II s'était joint à lui. Cet Ecbert, fils d'Ecbert P% était seigneur de la Misnie ', et avait en outre plusieurs propriétés dans la Frise. Sa proche parenté avec Henri aurait dû l'attacher à ce prince ^, si elle ne lui avait pas donné l'espoir de placer la couronne sur sa tête ^ Pendant longtemps, il s'était tenu en repos ; mais l'élection de Herrmann vint le tirer de son apathie , et dès lors il prit une grande part dans la lutte contre Henri ^ , parce que celui-ci n'avait pas voulu lui rendre les biens dont il l'avait dépouillé.

Un autre personnage important de cette époque était Burchard , évêque de Halberstadt. Le roi Herrmann était livré à ces trois hommes ; et comme ils avaient le plus contribué à son élection , il était obligé de gouverner d'après leurs caprices. Les évéques , qui connaissaient cette dépendance , en profitèrent merveilleusement pour enrichir leurs églises, et Burchard , entre autres , obtint de lui trois grands domaines ^. Par cette influence , Herrmann perdit toute considération aux yeux de ses amis ; comme à ceux de ses ennemis ^ ; et Henri n'avait point à craindre un tel rival.

L'empereur revint en Allemagne avec joie et avec une brillante perspective pour l'avenir. Malgré ses désastres, il avait réussi à faire sortir de Rome un pape qu'il détestait. Otton, son mortel ennemi, et Sigefroi n'étaient plus , les Saxons étaient fatigués d'une longue guerre; un grand nombre d'évêques lui étaient restés fidèles, et presque toutes les villes étaient dévouées à ses intérêts. H lui semblait qu'il n'avait plus qu'à soumettre ses ennemis de la Souabe et de la Bavière. H marcha donc à la tête de son armée contre Ausbourg; le duc Frédéric vint le rejoindre. Les deux armées restèrent long-

* Sur les doutes qu'on pourrait élever à cet égard , Fof. Bitter, Histoire de la Misnie, p. 196.

2 Diploma Henrici IF, dans Wilh. Heda, Histor. ep. Ultraject. Auctor Apol. Henri IF. Plusieurs diplômes de ce genre se trouvent dans Bitter.

5 Heda , p. 139.

^ « Solo superbiœ spiritu elatus , » dit Henri lui-même de lui.

5 Fox. Leukfeld's Histor. Beschreib. des Bisth., Halberstadt, 513.

6 On lui donnait familièrement le sobriquet de roi d'Ail, parce qu'il s'en cultivait beaucoup à Eisleben , où il habitait d'ordinaire , et peut-être parce qu'il en mangeait beaucoup.

272 VIE ET PONTIFICAT [108b]

temps en présence \ jusqu'à ce qu'enfin Frédéric se rendit maître des retranchements et s'empara de la ville. Henri se retira ensuite à Ratisbonne. Le théâtre principal de la guerre était dans la Bavière et dans la Franconie , surtout du côté de Wurzbourg, dont Frédéric faisait le siège. La lutte devint plus acharnée que jamais, et coûta beaucoup de sang ^,

Ce fut au miheu de ces sanglants débats que commença Tanné 1085, la dernière de notre histoire.

L'année précédente, Otton, évéque d'Ostie, avait été envoyé en Allemagne comme légat du pape. Sur le siège épiscopal , si longtemps désert, de Constance, il plaça Gebhard, fils du duc Berthold de Zahringen , et ordonna en même temps prêtre, Berthold, le laborieux chroniqueur, en lui permettant d'admettre à la pénitence et à la communion ecclésiastique les pécheurs repentants \ Otton se rendit ensuite dans la Saxe, et, aux fêtes de Noël, il tint à Goslar une assemblée à laquelle assistèrent le roi Herrmann , Burchard de Halberstadt et la plupart des seigneurs saxons \ On y décida qu'une conférence aurait lieu avec la partie adverse pour terminer à l'amiable la lutte des prétendants ^ la conférence eut lieu à Berka sur la Werra , entre Eisnach et Hirschfeld ^ Le 50 janvier, on y vit arriver un grand nombre d'archevêques , d'évêques et de seigneurs , tant de la part de l'empereur que de celle des Saxons. On avait choisi des deux côtés, comme orateurs, les hommes les plus sages, les plus éloquents et les plus propres à défendre leur cause. Conrad, évêque d'Utrechl, et Wecilon de Mayence, étaient pour l'empereur *; Gebhard, archevêque de Salzbourg, un des hommes les plus savants dans la doctrine des Pères et des conciles \ pour les Saxons et le pape.

* Pendant près de quinze jours.

2 f^ox. Pfîster, Hist. de Souahe, t. II, p. 152-153, ou Bertold. Const.,ann. 1084.

^ Bertold. Const., ann. 1084. C'est ainsi qu'il le raconte lui-même.

^ Bertold. Const., ann. 1085. Suivant lui , tout se passa à Goslar.

5 Abbas Ursperg , p. 173. D'autres indiquent des lieux différents. Waltram , Auctor Apol. Henrici IF, et Aventi,n nomment Gerstungen. Chronogr. Saxon. prétend que ce fut Pertestad.

6 Abb. Ursperg., p. 173, etAventin.

7 « iïtate , eloquentia , scientia egregie prseter cœteros Hildebrandinos venerabiîis. » Aventin.

Conrad d'Utrecht se leva d'abord et parla avec beaucoup de chaleur sur le but de celte assemblée, sur les prétentions illégitimes du pape, et sur les fausses interprétations qu'il donnait à l'Écriture. Il loua les dispositions pacifiques de Henri envers l'Église, ses belles qualités, son esprit entreprenant, sa bravoure, ses intentions droites et justes ; puis il s'écria : »; Nous venons ici pour prouver que notre roi Henri n'est point condamné d'après les saints canons. » Il remit en même temps à l'archevêque Wecilon le pontifical , et lui fit lire le canon suivant : «^ Il n'est point permis de citer en justice, d'accuser » ni de condamner un homme dépouillé de ses biens, et privé de sa » dignité par la force ou par la menace. Il faut d'abord lui restituer » tous ses biens, lui rendre tous ses droits et tous ses avantages, en î> sorte qu'il puisse jouir de nouveau en paix des honneurs de son '» rang. )> Ainsi, si vous n'avez pas fait attention à ce que Dieu a décidé pour l'honneur du roi, vous devez au moins le laisser jouir du droit que les lois de l'Église lui assurent, et qui est accordé au moindre membre de l'Éghse K

Gebhard de Salzbourg parla à son tour ^: » Henri, dit-il, a été dé- >> posé avec raison et avec justice , parce que l'anathème de l'Église » pesait sur lui, anathème que le pontife avait prononcé dans un sy- >» node romain, et qu'il avait publié par ses lettres. On ne peut et on » ne doit récuser une décision du pontife; c'est une chose à traiter » avec lui en personne. »

Il s'éleva alors une contestation fort vive sans qu'il fût possible de s'entendre, et l'on se sépara de part et d'autre sans autre résultat que d'être aigri encore davantage. L'irritation fut telle , que le comte Thierry fut tué par le parti saxon , et que l'évêque de Hildesheim , Udon , et le comte Conrad son frère , qui tous deux avaient passé au parti de l'empereur, échappèrent avec peine au même sort ^ Les Saxons n'étaient pas même d'accord entre eux ; parce que plusieurs

* On trouve dans Aventin un discours, on ne sait si c'est celui que prononça Conrad. Bertold. Const., ann. 1085, fait aussi mention du canon cité. roy. surtout Waltram , JpoL, ii , 19.

2 Suivant Aventin , qui était partisan de l'empereur : « Omnino obmutuit ne hiscere quidem potuit. » Bertold et Pabbé d'Ursperg, p. 172 , racontent la chose tout autrement.

5 Bertold. Const.

princes s'étaient opposés très - opiniâtrement à toute démarche de réconciliation.

L'empereur comptait parmi ses ennemis les plus acharnés , les évêques de Magdebourg, de Salzbourg , de Halberstadt, de Wurzbourg, de Worms , de Mersebourg , de Ceitz , de Misnie , de Verdun , de Minden et quelques autres. Ces prélats, réunis aux seigneurs Ecbert de Thuringe , au comte Henri de Nordheim , à son frère Conrad et à divers seigneurs de la Souabe et des provinces rhénanes, s'assemblèrent vers Pâques ^ à Quedhmbourg , où ils convoquèrent une nouvelle diète sous la présidence du légat Otton. Les partisans de Henri se réunirent en même temps à Mayence ; car on avait entendu parler des importantes délibérations qui avaient lieu à Quedlimbourg. Otton ouvrit la diète avec la plénitude des pouvoirs apostoliques ^ La réunion fut très-nombreuse ; car tous les adhérents du pape y parurent en personne ou y envoyèrent des députés. Le roi Herrmann s'y trouva également.

Quand on fut réuni , l'évéque d'Ostie se leva, et s'adressant à l'auguste assemblée avec une éloquence pénétrante , il parla d'une manière digne et convenable de la primauté du siège de Rome , s'appuyant constamment sur les décisions des Pères de l'Église , et mit » en principe « que personne n'a le droit de reviser les jugements du » souverain pontife et de juger après lui ^. » Toute l'assemblée applaudit à cette proposition et la confirma. Le trait s'adressa directement aux partisans de Henri qui se trouvaient présents. Un clerc audacieux de Bamberg, nommé Cunibert, se leva au milieu du synode, et soutint «que les évêques de Rome s'étaient eux-mêmes )» attribué cette primauté qui n'a jamais été reconnue comme un droit )> inhérent à leur dignité ; il est faux , disait-il , que personne ne peut )» examiner juridiquement leur sentence , et qu'ils ne sont eux-mêmes « soumis au jugement de personne. )> Mais tout le concile se leva contre cette assertion audacieuse , et imposa silence au clerc. H fut même repris par un laïque qui cita ces paroles de l'Evangile : Le disciple n'est pas au-dessîis du maître,

» Le 22 avril.

2 Bertold. Const., ann. 1085. Annal. Trevir., p. 564.

^ Nulli unquam liceat ejusjudiciumretractare el de ejusjudiciojudkare.

On traita ensuite la question du mariage du roi Herrmann avec Adélaïde, fille d'Otton V'% comte d'Orlamond, Le légat avait entendu parler d'une affinité entre les deux époux, et il menaça Herrmann de l'anathème s'il ne renonçait immédiatement à cette union. Mais le synode déclara que la décision devait être ajournée , parce qu'il ne s'était présenté aucun accusateur léga] * .

Le légat fit les mêmes menaces aux princes saxons s'ils refusaient de restituer les biens ecclésiastiques dont ils s'étaient emparés pendant la guerre. On eut de la peine à faire prendre au légat des mesures plus modérées.

Toutes les nominations d'évêques faites par Henri, celles de Wecilon , archevêque de Mayence , de Sigefroi , évêque d'Ausbourg , de Norbert de Coire , en général toutes les ordinations et toutes les dispositions administratives des évêques excommuniés furent déclarées nulles ; en outre , l'anathème fut prononcé contre Wecilon et contre tous ceux qui , à Berka , avaient approuvé des dispositions contraires.

A la fin du concile, on prononça l'anathème, avec les cierges alkimés, contre l'antipape Guibert, contre Hugues le Blanc, Jean de Porto et Pierre, chancelier de l'Église romaine, contre Liémar, archevêque de Brème, Udon , évêque de Hildesheim, Otton de Constance, Burchard deBâle, Husmann de Spire, Norbert de Coire, Sigefroi d'Ausbourg et Wecilon de Mayence.

Tous ces prélats que nous venons de mentionner se trouvaient à la même époque à Mayence , où ils anathématisaient à leur tour les fidèles partisans de Grégoire; car Guibert y avait envoyé des légats. Tous les assistants de ce conciliabule prononcèrent une seconde fois la déposition de Grégoire et l'élection de Guibert, et pas un ne refusa sa signature ^.

Souvent il arrive que les bouleversements de la nature paraissent en rapport avec les mouvements des hommes , comme si les grands

* Cependant, comme dit Bertold , « rexin média synodo siirrexit , seque de hac re judicium sanctœ synodi per omnia observaturum professas est. » Auctor Apol. Henr.

2 Bertold. Const. Dodechin , Append. Aventin fait le dénombrement de tous les évêques qui se trouvèrent à Mayence.

événements humains devaient coïncider avec les grandes révolutions physiques ^ Au printemps de cette année, l'Itahe entière, la partie supérieure surtout, fut désolée par une horrible famine^, d'où il résulta une contagion funeste^ dont les habitants des campagnes furent plus particulièrement infectés ; de telle sorte que la plus grande partie du sol demeura sans culture. A ces fléaux vint encore se joindre le débordement du Pô, dont les eaux furieuses emportaient à la fois les bourgs et les hameaux, et ravageaient tout le pays^

Pendant ce temps, Grégoire, livré à la contemplation des choses divines, puisait sa consolation dans les livres saints et dans l'histoire ecclésiastique. Déjà, au mois de janvier, il avait ressenti une grande faiblesse; caries tribulations avaient beaucoup influé sur sa santé. Cet épuisement se prolongea jusqu'au mois de mai, époque où il lui devint impossible de quitter le lit. Il appela alors près de lui les cardinaux et les évêques qui lui étaient restés fidèles. Ils vinrent tous se ranger autour de son lit, adressant au Ciel de ferventes prières , et le bénissant à la fois pour ses constants efforts et les leçons qu'il avait données au monde. Grégoire leur dit : «c Mes frères bien-aimés , je ^» compte mes travaux pour peu de chose ; ce qui me donne de la con- ^> fiance, c'est que j'ai toujours aimé la justice et haï l'iniquité ^ » Et comme les assistants gémissaient sur leur triste situation après sa mort, le saint-père leva les yeux au ciel, étendit ses bras, et dit : « Je » monterai là , et je vous recommanderai avec instance à ce Dieu » souverainement bon. »

Comme on lui demandait son avis sur le choix d'un successeur dansdes circonstances aussi critiques, il désigna trois hommes comme dignes du souverain pontificat : Didier, cardinal et abbé du Mont- Cassin; Otton, évêque d'Ostie, et Hugues de Lyon ^ Sur la demande

* Un de ces rapports est , par exemple , la coïncidence de l'hiver en Russie avec les plans de Napoléon.

2 Ut homines non tantum immunda quaeque , sed etiam huraanam carnem raanducarent. Bertold.

5 Ut nec tertia pars horainum remaneret.

^ Bertold. Const., ann. 1085. Pandulph Pisan.

5 Paul Bernr., c. 108. C'est pour cela que Bertold dit qu'il resta jusqu'à la mort « in defensione justitifle fîrmissimus. «

6 Paul Bernried , c. 109. Tous ces hommes brûlaient d'un zèle ardent pour

{^108î5] DU PAPE GRÉGOIRE VII. 277

qu'on lui faisait s'il voulait user de quelque indulgence envers ceux qu'il avait excommuniés, il répondit, trois jours avant sa mort: « A l'exception du prétendu roi Henri, de Guibert qui a usurpé le » siège de Rome, et de tous ceux qui par leurs conseils ou par leur » secours les soutiennent dans leur impiété et leurs crimes, je donne )» l'absolution et ma bénédiction à tous ceux qui croient, sans hésiter, » que j'ai spécialement ce pouvoir, comme vicaire des apôtres saint » Pierre et saint Paul K »

Après avoir entretenu les évêques de différents sujets édifiants, il ajouta : « Au nom du Dieu tout-puissant et en vertu de l'autorité des » saints apôtres Pierre et Paul, je vous défends de reconnaître per- « sonne pour pape légitime, qui n'ait pas été élu et ordonné d'après » les saints canons et l'autorité des apôtres ^ »

Cependant le moment de sa mort approchait; sa faiblesse, toujours croissante , lui fit pressentir sa fin 5 il prononça encore ces paroles, qui furent ses dernières : « J'ai aimé la justice et j'ai haï l'iniquité , » c'est pourquoi je meurs dans l'exil ^. »

l'Église. Didier en avait donné des preuves dans ses rapports avec Henri ; Otton s'était montré digne de ceindre la tiare, à Quedlimbourg, et il le prouva plus tard, sous le nom d'Urbain II ; enfin , Hugues , comme légat en France , avait prouvé son dévouement au siège de saint Pierre. (Sigon., de Regno Italiœ.)'De ces trois hommes , deux devinrent papes , Victor III et Urbain II.

* a Quicumque me hanc habere specialem potestatem in vice apostolorum Pétri et Pauli credunt indubitanter. » Sigebert de Gembl., ann. 1085 , rapporte tout le contraire. « Dominus Apost. Hildebrandus (dit-il) in extremis positus, ad se vocavit unum de duodecim cardinalibus, quem multum diligebat prse caeteris , et confessus est Deo et sancto Petro et toti Ecclesise, se valde peccasse in pastorali cura, quœ ei ad regendum commissa erat , et suadente diabolo , contra humanum genus odium etiramconcitasse. Postea vero sententiam, quœ in orbe terrarum effusa est, pro augmente christianitatis cœpisse dicebat. Tune demum misit praedictum confessorem ad imperatorem et ad totam Ecclesiam , ut optaret illi -indulgentiam , quia finem vitae suœ aspiciebat , et tam cito induebat se angelica veste , et dimisit ac dissolvit vincula omnium bannorum suorum imperatori , et omni populo Christian©, vivis et defunctis, clericis et laicis, et jussit suos abire de domo Deoderiei et amicos imperatoris ascendere. » Un pareil passage n'a pas besoin d'être réfuté,

2 PaulBernr., c. 112. « Ut neminem habeatis Romanum pontificem, nisi canonice electum , et sanctorum Patrum auctoritate electum et ordinatum. «

3 Paul Bernr.,c. 110. Otton Frising., Chron.^ lib. vi, c. 06. « Dilexi justitiam et odii iniquitatem , propterea morior in exilio. »

278 VIE Eï PONTIFICAT [1085]

A ces mots , un vénérable évêque lui dit : «^ Seigneur , vous ne î) pouvez mourir en exil , car la volonté de Dieu vous a donné les » peuples en héritage, et les limites de la terre pour termes de juri- =► diction. )> Mais Grégoire n'entendit plus ces mots , car il avait déjà expiré. Il mourut le 25 mai, après avoir gouverné l'Église pendant douze ans un mois et trois jours. Son corps fut inhumé dans l'église de Saint-Matthieu, à Salerne, église que lui-même avait consacrée peu de temps auparavant.

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