CHAPITRE XXI
SUR LA QUESTIOUr DES LIBERTES GALLICANES, .LE CHARGE d'affaires cherche a METTRE d'aCCORD SES DEVOIRS ET SES OPINIONS. IL VEUT SURTOUT DETOURNER LE GOUYER- NEMENT DE TOUTE PENSEE QUI LUI FEROIT TRADUIRE l'e- PTSCOPAT DEVANT LES TRIBUNAUX. LETTRE DU CHARGÉ D*AFFAIRES JL SA COUR. REMARQUES SUR l'iNTERVENTION DES ÉTRANGERS POUR JUqER DES QUESTIONS Qu'iLS NE COMPRENNENT PAS. l'aUTEUR NE VEUT PAS QUE l'oN
s'oppose au droit qu'ont les EVÊQPSS FRANÇAIS DE CORRESPONDRE DIRECTEMENT AVEC ROME.
Le chargé d'^afFaires de France , comme tout homme raisonnable, avoit ses opinions ^particulières profondément arrêtées Sur toutes ces questions et sur ce genre de débats ; mais aussi il avoit des devoirs à remplir, surtout sUl arrivoit qu'ion publiât à Rome une sorte d^accusation contre un ministre du gouvernement du roi. Uagent de France pensa que ses devoirs et ses opinions pouvoient s^accorder ensemble, si, après avoir demandé des explications au secrétaire d^Etat, relativement à Tinsertion, dans une
feuille romaine, de la première lettre citée cidessus, ilinstruisoitles ministres, qui désiroient des informations sur Tétat des relations de tous, les évéques d'Europe avec la cour romaine, et si enfin, pour mettre en sûreté et en satisfaction sa conscienced'agent diplomatique, il finissoit par dire à ces ministres quUl ne falloit pas troubler la paix, réveiller des tracasseries, ni amener le grand, le noble, Théroïque épiscopat français devant des tribunaux laïques souvent exigeans, ne procédant jamais qu^'avec des formes sévères, et où Ton retrouvoit quelquefois une lie, assez dense encore, de dispositions contraires aux intérêts les plus simples du Saint Siège. Le lecteur, jugera si toute cette tâche fut remplie.
Le rôle difficile de conciliateur a quelque, chose de digne heureusement, qui éloigne les distances par lesquelles sont séparés et le rang inférieur de celui. qui informe, el la hauteur de la position de celui qui régit. L'affaire, d'ail— leurs, deviendra assçz importante pour que le chargé d affaires ait pu se féliciter de s'y être pris d'avance, dans l'intention qu'il avoit de dire la vérité à tous en une pareille conjoncture. Il a été nécessaire de préparer ainsi l'attention ; car, par suite d'une démarche seulement'inopportune\ le sommeil du Pape Léon XII et celui du roi Louis XVIII vont être troublés , et
le repos des ministres attachés aux deux pouvoirs blessés, les uns dans Tespérance de conserver leur autorité, et les autres dans une sorte d^interruption de la liberté qui convient à leurs attributions, va être mis en doute et altéré pendant quelques mois, bien longs pour les ambitions de Paris qui souffrent sans Favoir mérité, et pour les droits du Vatican à qui il est défendu de se laisser méconnoitre.
Un journal romain avoit inséré la lettre qui excitoit tant de troubles, la lettre où Ton se croyoit ' revenu à la pen$ée de Napoléon voulant que les quatre articles fussent des vérités de foi, la lettre où Ton établissoit que cette prétention étoit inconvenante.,^ inadmissible, ridicule et iQutile. Le cardinal délia Somaglia fut interpellé à ce sujet par le chargé d^affaires du roi, qui, le 28 juillet, dut écrire à sa cour.
Il faut convenir qu'il y a de^ affaires que le temps rend plus tard bien petites \ mais si elles ont amené des faits importons, il faut donner place aux petites affaires comme aux grandes*
«' J'ai demandé à Son Eminenee pourquoi, dans le Diario du 24, journal officiel, censuré directement à la secrëtairerie d'Etat, on avoit inséré la lettre attribuée par la Quotidienne à M. l'archevêque de Paris. Pai représenté à Son EminenQe, que sans aborder le fond de la question traitée dans la lettre', on pouvoit s'é-
tonner du ton et de la forme de cette pièce ; qu'on a voit su le samedi 24, à neuf heures du matin, que la Quotidienne n'attribuoit plus cette lettre à M. l'archevêque de Paris, mais bien à un autre archevêque ; qu'ainsi à cinq heures du soir, moment où paroissoit le journal romain, on eût pu se dispenser de nommer dans le journal M. l'archevêque de Pans.
» J'ai prié Son Eminence de me dire, si jamais elle permettoit que ses journaux censurés, qui soiit si aveuglément soumis à son autorité, renfermassent des injures contre M. de Saurau, ministre de l'intérieur en Autriche, ou M. Tommasi, ministre de l'intérieur à Ifaples.
M J'ai fait observer de plus, que comme il étoit arrivé que M. de Quelen, cité d'abord, n'avoit pas avoué cette lettie , • il pouvoit se faire que l'autre Prélat nommé ensuite par la Quotidienne^ M. de Toulouse, ne consentit pas à prendre en public la responsabilité d'une pièce qui peut en premier lieu ne pas exister, ou qui, si elle existe, n'est que confidentielle, et porte avec soi quelque chose de désagréable et de fâcheux pour quiconque s'en déclare l'auteur en présence du gouvernement français : qu'ainsi, le Diario seroit obligé de se corriger une première fois, puis une seconde, puis toutes les fois que la Quotidienne elle-même seroit contrainte de retirer ses assertions: enfin, que dans une question où la cour romaine étoit intéressée , il étoit de sa gravité, de sagrandeur,de sa dignité^ de procéder autrement qu'en répétant des injures.
» M. le cardinal m'a répondu qu'il ignoroit cette insertion, qu'ii la désappronvoit ; que le rédacteur mal surveillé se l'étoit permise de lui-même ; que le cardinal Gonsalyi avoit beaucoup étendu la rigueur de la
censure; tandis que lui, cardinal dellaY>Somaglia, n'avoit pas aimé ces entraves ; que je pouvois me rappeler qu'en 1815, à l'époque où il étoit à la tête du gouvernement, pendant le séjour du Pape à Génes^ il avoit autorisé la publication d'un autre journal, moins secret plus libre que le journal romain ; qu'il avoit permis qu'on parlât à son aise, dans cette feuille, de la querelle de Murât et des Autrichiens, et qu'il étôit fâché de ce dont je me plaignois à lui.
» J'ai répété que malheureusement l'insertioi» n'avoit pas été faite dans le journal appelé Notizie del Giorno^ et portant en effet une laisse plus Ibngue, mais bien dans le Diario, dit Cracas, journal officiel, et depuis soixante-dix ans monument inébranlable d'impassibi- Uté, et modèle du plus profond respect pour les souverains et leurs ministres. M. le cardinal ne m'a plus rien dit, si^ce n'est que le rédacteur, M. Gavaletti, étoit très-répréhensible.
» Néanmoins, Son Eminence a désiré continuer l'entretien ; elle m'a prié de me rasseoir, et elle a entamé le fond de la question, mais d'une voix plus foible et moins calme qu'aux précédentes audiences.
« Monsieur, notre nonce, monsignorMacchi/nenous a jamais rien dit de cette circulaire ; elle n'est peut-être pas vraie aussi. Si elle est vraie, pourquoi reprendre cela? Ecoutez-moi. J'ai passé cinq ans en France ; j'ai vu de près vos évêques, votre clergé. Ils ne sont pas, croyez-moi,- dans les^ opinions de 1682. Pénétrez-vous bien de cela. Ils conviennent que ces déclarations ont favorisé le débordement des opinions protestantes et de toutes lés dissidences, et même de l'impiété. Vivons en paix! Je puis vous assurer avec ma sincérité ordinaire, que nos actes sont rédigés dans la meilleure foi, dans
les meilleures intentions. Pourquoi réveiller tous ces embarras ? »
Ici le chargé d'aflPaires voulut essayer une réponse qu^il avoit déjà faite à ce sujet au cardinal Litta, pendant que tous deux se trouvoient à Viterbe, en 181 5, au moment où Pie VII vSe retiroit à Gênes. Cette objection devoil frapper le cardinal Litta, né Milanais, et pourtant il Favoit accueillie avec assez de sang-froid, quoiquMl vît bien qu^il pût s'agir de quelque crainte éventuelle, inspirée, pour des jours éloignés il est vrai, par FAutriche. Le cardinal avoua qu'il avoit pensé aussi à la situation supposée, et qu'il gardoit même dans ses papiers quelques notes sur cette éventualité que lui, membre du Sacré Collège, ne vouloit d'ailleurs regarder absolument que comme purement politique. Le chargé d'affaires, pensant donc qu'à tout, hasard il n'étoit pas impertinent de répéter à. un homme aussi sage que le cardinal délia Somaglia, une supposition qui n'avoit pas irrité le bon sens et le dévouement d'un homme aussi remarquable que le cardinal' Litta , continua ainsi , comme on le voit dans sa dépêche :
« Mais, monseigneur, ai-je repris., vous savex combien j'aime à respecter Rome dans Rome, et surtout ail Vatican, là, si près des appartemens qu'occupe
notre Saint Père : permettez cependant une observation.
» Je suppose qu'une puissance militaire, si tous ne voulez pas l'Autriche avec l'empereur:, qu'elle a aujourd'hui, et le ministre qui gère si habilement et si sûrement les afiaires de l'empereur ; je supposée que la Russie ou l'Angleterre vous opprime un jour ; qu'dle dicte ses lois dans vos villes ; que vous deveniez soumis è^ une influence ennemie des Français, et qu'elle cherche, en votre nom, à inonder la France de doctrines ennemies de vous et de nous; ne pourriez-vous pas laisser quelque chose de cette digue derrière laquelle nous serions retranchés? On ne sauroit plus nous faire du mal au nom de la religion, et pour la question militaire, nous n'avons besoin de personne. »
« C'est vrai, dit le cardinal, une puissance pourroit venir ici chercher des armes contre vous, cela sç voit et se comprend tous les jours ; mais nous résisterions ; enfin, sans en dire davantage, espérons que la paix la plus stable se perpétuera entre nous. »
» Yoilà, Monseigneur, les paroles de M. le cardinal et celles que j'ai échangées avec lui, quoique je ne croie pas beaucoup à la bonté des argumentations que j'ai employées. 'Je dois ajouter que les siennes comme les miennes n'étoient pas prononcées sans un air de trouble qui altéroit jusqu'à notre voix et à notre maintien.»
La dépêche se terjninoit ainsi :
« Le cardinal délia Somaglia est un homme dont il faut soutenir la sensibilité, en prenant garde qu'il ne peiti^ courage. Ses représentations, plus ibrt^ dans le
cabinet de son souverain qu'il ne peut nQU9 Tavouer dans une. conférence, ont déjà changé souvent les déterminations du Pape, qui est un prince éclairé, et qui cherche la vérité, d'abord pour bien connoitre sa position, ensuite pour servir la religion dans un degré juste et convenable de zèle et de condescendance judicieuse et permise. »
Ce qui étoit singulier, dans une cirtonstance qui ne regardoit que la France, c'est que la lettre publiée par la Quotidienne étoit , pour de$ hommes nés à cinq cents lieues de notre patrie, une opinion dangereuse. Les étrangers jugeoient ainsi une question qu^ilsné pouvoient pas bien comprendre.
Les Russes voyageurs, qu'on ne s'attendoit pas à trouver dans une telle discussion, rie cessoient de dire qu^ils avoient prédit ce qu'on voyoit arriver, et qu'on ne les avoit pas écoutés. 11 leur fut répondu que tout cela ne les'concernoit en rien, et qu'ils n'aimoient ni Rome blâmée, ni Çome approuvée.
Plus que jamais, depuis 18149 il existoitun travers chez les. étrangers ; ils se mêloient de nos affaires. En quelques points, libéraux outre mesure, ils donnoient gain de cause à des excès connus pour tels, et dont nous étions, comme nous le sommes encore , comme nous le serons toujours, les seuls juges^ et sur mille questions
où les hommes royalistes professoient des opinions réservées, ils notis renvôy oient au despotisme de leur pays, qui ne pourra jamais exister chez nous, au moins avec notre consentement.
Cest une chose parfois intolérable que cette obstination des esprits forts d^autres nations, qui nous interrogent, qui nous méprisent, qui nous repoussent, qui nous tracent des lignes dont nous ne pouvons pas, disent^ils, nous écarter, qui écrivent que nous sommes des sots et dès lâches, dans tous le$ partis (ce qui nVst pas vrai), et qui feroient mieux de donner à rexamen des institutions de leur pays, un temps quHls perdent à déraisonner sur les embarras du nôtre.
Dans la même dépêche , on trouve les informations suivantes :
»« Les gouvememens étrangers tourmentent souvent les correspondances de leurs évêques avec Rome. .
M Chez nous la correspondance des évêques est entièrement libre. Le cardinal Gonsalvi s'ëtoit signalé à lui-même cette liberté de relations de nos évêques, mais par suite de sa propre vanité il ne s'en affligeoit pas, et par l'effet des calculs de sa politique il savoit ce qu'il lui importoit -de savoir. Je ne pense pas que les mesures employées par les autres cours, et amenées par une longue succession de temps et de cette sorte de patience qui n'est pas française, soient applicables à la France et praticables pour le mal présent, s'il y a un mal. Peut-être aussi ne faut-il pas irriter le caractère un peu susceptible de notre clergé, qui a bien des
droite à des ménagemens, parce qu'il est un clergé éminemment vertueux, hautement instruit, et que notre épiscopat a toujours présenté à la chrétienté en général, le spectacle d'un imposant mérite uni à une piété exemplaire. »
Dans une lettre particulière^ le chargé d'affaires écrivoit que toutes les agences organisées contre les autres évêques d'Europe, enlevoientà la dignité d'une ambassade une partie de cette fleur de désintéressement qui convient si bien à une mission royale , parce que , dans les propines ou droits payés par les divers peuples, se trouve une somme plus ou moins forte qui est attribuée aux agens diplomatiques ou à des autorités consulaires . Déjà payés par l'Etat pour gérer toutes les affaires, ils ne devroient pas attendre un salaire particulier toujours prélevé sur M impétrant. On demandera actuellement pourquoi ce que Napoléon a fait il y a dix-huit ans, dans les derniers temps de son règne, peut être contesté aujourd'hui; en voici la« raison : le gouvernement est différent et meilleur sous des rois légitimes. Il est bien qu'à tout prix on laisse à nos évêques une liberté dont ils n'abusent pas, et qui donne au Saint Siège la facilité d'entretenir avec eux des relations directes, non moins utiles à la religion qu'à l'Etat lui-même, par suite de mille raisons de courage et de di-
gnité qu'ion n^expliquera pas davantage. Le Saint Siège ne vouloit nulle part blesser auciin gouverDement ; c'est une vérité incontestée à Rome : Léon XII étoit entré dans la voie de la modération et des égards pour le gouvernement français. On dira quW prêtre peut commettre une imprudence; si^ par impossible, il arrivoit qu^une remontrance (ut malheureusement nécessaire pour un cas où un prêtre seroit compromis et auroit voulu blesser une loi respectable de PEglise, à Faide de cette correspondancé'(je ne parle pas des lois civiles) , la voix du Saint Siège, qui se fait entendre en secret, est douce et persuasive , ne punit que ce qu'ail faut punir, ne va pas au-delà, et punit en aimant. La voix du magistrat, dans ce cas, ne punit pas bien, parce qu^elle punit publiquement. Le lendemain d^une telle sentence de Palais, les ennemis de la religion et de la morale redoublent d^insolence, et le gouvernement qui a cherché, suivant ce qu^il croit, à étouffer un mal, n'^a fait qu^augmenter les dangers de sa situation, placer Injustice sur un mauvais terrain, et aggraver les douleurs de la patrie.