‹ Histoire du Pape Urbain, IV, 1185-1264Chapitre 14 sur 32 · Wading , Annales minorum , tom. II · texte numérisé non relu

Wading , Annales minorum , tom. II

de France de prêter à l'autorité épiscopale le secours de son bras triomphant pour l'exécution des mandements apostoliques. Louis IX, après avoir laissé toutes ces questions religieuses se débattre dans leur sphère propre et se résoudre en dernier ressort à la cour de Rome, se contenla d'en appliquer la solution dans le domaine des faits temporels. Il exécuta donc la commission du Souverain-Pontife; et de plus il renvoya de lui-même au Saint-Siège le jugement des livres qui entretenaient la fermentation des esprits : l'Évangile éternel et les Périls des derniers temps1.

L'Évangile éternel commentait les propositions suivantes ; Vers l'an 1200 l'Esprit de vie abandonna les deux Testaments; l'Evangile éternel devait se révéler à son tour. Comme l'Ancien Testament avait cessé, il fallait que le Nouveau eut un terme; à l'Évangile du Christ devait succéder la loi du Saint-Esprit. Le premier Évangile perdait sa force vers 1250. A partir de cette époque, les hommes arrivaient à la perfection en pratiquant la doctrine de Joachim, supérieure à celle du Christ, comme celle-ci était supérieure à celle du vieux Testament. L'auteur de ce livre n'était pas Joachim, abbé de Fleure, en»Calabre, comme plusieurs l'ont prétendu, mais trèsvraisemblablement le zélateur franciscain Gérard. Sans doute les opinions du fondateur des moines de la congrégation de Fleure frisaient le faux mysticisme ; il partageait l'histoire de la Révélation en trois âges : celui du Père ou l'Ancien Testament; celui du Fils ou le Nouveau Testament; et celui du Saint-Esprit, dans lequel le feu de l'amour divin, la claire vision des vérités éternelles et une sorte de monachisme contemplatif constitueraient sur la terre un état de gloire anticipé. On comprend que ces idées pouvaient être mal interprétées; il était facile d'en abuser; c'est ce que firent les Fratricelles et d'autres sectaires qui, comme eux, par des austérités exagérées, jouaient un rôle saint en apparence ou cachaient sous des formes pieuses des opinions schismatiques ou hérétiques.

i. Annales ecclesiaslici, auctore Odorico Raynaldo, tora. XIV.

Ils s'appuyaient sur les prophéties de Joachim pour annoncer la ruine prochaine de l'Église et sa glorieuse restauration. Joachim n'avait jamais prédit la chute du christianisme; il avait seulement annoncé la venue d'un âge d'or, aussi court que splendide, dès que l'Église romaine serait purifiée par les justes châtiments du ciel1.

Ces doctrines joachimiliques, adoptées et développées par le parti extrême des Franciscains, furent exploitées par le principal adversaire des Ordres mendiants, Guillaume de Saint- Amour, dans son traité des Périls des derniers temps, pamphlet débordant de fiel qui, au milieu de quelques vérités brutalement exprimées, ne prouvait guère autre chose, sinon qu'il est dans la destinée des meilleures institutions de dégénérer insensiblement, quand elles perdent de vue leur but primitif. Le docteur franc-comtois y accusait les Franciscains et les Dominicains de se mêler indûment du ministère des âmes spécialement confié au clergé séculier et paroissial, notamment de s'emparer des chaires et des confessionnaux; de détourner les populations de leurs évêques et supérieurs légitimes par leurs prédications sans mandat, aussi ambitieuses qu'insinuantes ; de préparer, !par l'extension toujours croissante de leur influence, un schisme inévitable; de s'être illégalement attribué le professorat dans les écoles publiques et les Universités; de prétendre être reçus dans la compagnie académique des docteurs laïcs sans le consentement formel de ceux-ci; d'inspirer aux princes, par leurs louanges de la pauvreté et de l'humilité du clergé, le désir de s'arroger toute la juridiction temporelle de l'Église, sous prétexte que celle-ci n'a droit qu'à la juridiction spirituelle; de se livrer à la mendicité défendue par l'Écriture sainte comme par les lois civiles, et de donner par une présomption pharisaïque, le nom de religion à leur manière de vivre2.

Les controverses ardentes soulevées par l'Évangile éternel

1. Nêander, Histoire universelle de la religion chrétienne, t. V. 2. Alexander Natalis, Historia ecclesiœ, t. XUI.

et par les Périls des derniers temps, excitaient partout, sous bien des rapports, du trouble et du scandale. Alexandre IV, qui avait parmi ses conseillers l'évêque de Verdun, remit les deux ouvrages à un comité d'hommes éminents par leur savoir et par leur vertu. Jacques de Troyes, un des principaux examinateurs, eut une part très active comme jurisconsulte et comme théologien, aux travaux de la commission. Il fut reconnu que les deux livres incriminés renfermaient maintes propositions erronnées, pernicieuses et inadmissibles. En conséquence, au mois d'octobre 1256, le pape, qui résidait alors dans la ville d'Agnani, condamna le système apocalyptique de Y Évangile éternel et le libelle satirique des Périls des derniers temps; il les fit brûler l'un publiquement et l'autre en secret. Plusieurs docteurs de Paris se soumirent à ces avertissements, entre autres maître Nicolas de Bar-sur- Aube i.

Ce célèbre compatriote de Jacques Pantaléon, doyen de la collégiale de Saint-Maclou de Bar-sur-Aube, docteur de Sorbonne et professeur de l'Université de Paris, avait soutenu avec chaleur les doctrines de Guillaume de Saint-Amour. Il se rendit à Agnani pour se rétracter en présence du pape. Il fut obligé comme les autres : 1° de promettre, sous serment, de faire tout ce qui dépendrait de lui pour que les troubles universitaires fussent apaisés et que les Dominicains et les Franciscains, nolamment les frères Thomas d'Aquin et Bonavenlure, fussent reçus dans la corporation des maîtres de l'Université ; 2° de déclarer ouvertement qu'il reconnaissait au pape tout pouvoir d'envoyer des prédicateurs et des confesseurs partout, même sans le consentement des prélats et des curés; 3° enfin de proclamer que la mendicité au nom de Jésus- Christ constituait un état de saintelé et de perfection, et qu'il était par conséquent permis aux pauvres religieux, qui quittent tout pour l'amour de Dieu, de se procurer leur entretien par les aumônes et sans le travail des mains. Tandis que Nicolas de Bar-sur-Aube et ses collègues renonçaient ainsi à leur hostilité contre les Instituts de saint François et de saint

i. Buloeus, Hisloria universitatis, tome III.

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Dominique, le chef de l'opposition, Guillaume de Saint- Amour, demeura dans son sentiment ; il fut destitué de sa charge et banni de France, jusqu'à ce que, par l'intervention du Saint Siège, la paix régna dans l'Université1.

C'est ainsi quel'évêque de Verdun, Jacques Pantaléon, assistait le pape Alexandre IV dans le règlement des affaires contentieuses ; il rétorquait par les mêmes armes d'une subtile érudition et d'une forte dialectique toutes les arguties des légistes et tous les sophismes des sectaires. Mais, si précieux que fussent de tels secours, ils n'étaient que la moindre partie des services rendus au maître par son disciple bien-aimé. Jacques Pantaléon n'était pas seulement le conseiller d'Alexandre IV, il était surtout son intime confident ; dans les contradictions qui accablaient le Souverain Pontife, l'amitié si profonde de l'évêque de Verdun lui était encore plus chère et plus utile que son habileté dans les affaires et toute sa science du droit. En effet, au milieu des angoisses inséparables des luttes même les plus saintes, Jacques Pantaléon était aux côtés d'Alexandre, tempérant ses peines, soutenant son courage et pargeant ses travaux2.

1. lndèque defuucto menoorato prœsule summo, Quartus Alcxander pastor in orbe fuit.

Istc tibi patrera Hicrosolyma tradidit, ul lu Tanto tarjla fores irridiata viro.

Qui tamen invilus parens, aliquotque per annos Ofïieii vero tramite rexit onus. Theodoricus Vallicoloris, invita Urbani IV, apud Papir. Masson.

2. Goschler. Dictionnaire encyclopédique de la théologie catholique, tome XII.

Jacques Pantaléon est nommé patriarche de Jérusalem. — Situation lamentable de la Terre-Sainte à cette époque. — Le nouveau patriarche fixe sa résidence à Plolémaïs — Organisation civile et ecclésiastique du royaume de Jérusalem» — Restauration du culte dans l'église du Saint-Sépulcre. — Querelle des Pisans et des Génois, des Templiers et des Hospitaliers. — Jacques Pantaléon remplit le rôle de pacificateur.— Il catéchise Houlagou, chef des Tarlares, et lui administre le baptême. — 11 protège les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. — Il revient en Europe pour solliciter des secours en faveur des Orientaux. — 11 reste auprès d'Alexandre IV. — Mort de ce pape.

Rome et Jérusalem, ces deux cités éternelles, double pivot sur lequel l'histoire du monde roulait depuis tant de siècles, avaient été réservées à de grandes destinées, l'une en servant de berceau au fils de Dieu, l'autre en devenant la demeure de son immortel représentant; Tune en gardant le sépulcre du Christ, l'autre en abritant le tombeau de ses apôtres. D'autres traits de ressemblance ajoutaient encore à cette mystérieuse harmonie. Rome gémissait sous la brutale oppression de l'épicurien Manfred et de ses séides; Jérusalem tremblait sous le cimeterre des sultans d'Egypte et de leurs légions farouches. L'œuvre de délivrance, qu'Alexandre IV avait entreprise en Italie comme en Judée,, avait usé ses forces; et, pendant que son âme languissait dans cette mélancolie qu'amènent souvent les souffrances du corps, sa pensée, incessamment tournée vers l'Orient, s'attristait de plus en plus des humiliations dont les Sarrasins abreuvaient les chrétiens de la Palestine.

Des nouvelles de l'Idumée vinrent redoubler cette tristesse. On apprit, entre autres actes de barbarie, que l'intrépide Robert de Nantes, patriarche de Jérusalem, avait été jeté à la mer par les mameluks avec une partie du clergé latin. Il fallait immédiatement pourvoir à son remplacement. Alexandre IV n'hésita pas à nommer à ce poste un de ses conseillers les plus distingués, Jacques Pantaléon ,'évêque de Verdun, déjà connu par plusieurs missions heureuses dans l'Europe septentrionale. Ce prélat s'y était conduit à la fois avec tant de fer-

meté et de prudence, de sainteté et d'habileté, que le pape lui écrivit en décembre 1255 1 :

« L'éininence de vos mérites vous a rendu cher à notre « cœur. Aussi, après en avoir conféré avec nos frères, avons- « nousdécidédevous commettre la légation de la Terre-Sainte; « vous exercerez cette charge avec plénitude tant dans la pro- « vince de Jérusalem qu'au sein de l'armée chrétienne, par- « tout où les besoins des saints lieux exigeront votre pré- « sence. Nous avons la ferme espérance que, comme vous « avez toujours aimé la justice et haï l'iniquité, guidé d'ail- « leurs par une rare supériorité de raison , yous gouverne- « rez avec sagesse, vous dirigerez tout avec droiture et vous « aplanirez les difficultés2... »

Ensuite ilavertit le nouveau patriarche qu'il devra suspendre l'exercice de ses pouvoirs, si, dans le ressort de sa juridiction, il arrivait un légat à latere. Pour comprendre cette restriction, il importe de savoir que les papes se virent obligés, dans la plupart des circonstances graves, de ne pas attendre le rapport des légats-nés, et d'envoyer des légats de leur entourage, qui, munis de la plénitude des droits de la primauté, représentèrent directement le pape dans le cercle assigné à leur légation.

1. Geslâ à Jacobo tan là felicitate legalione scplcnlrionali, pontife* augustiorem aliam in Oriente îlli demandare decrevit... Annales ecclesiaslici, auclore Odorico Raynaldo, lom. XIV, ann. 42jj.

Jaeobus Pantaléon, legalione apostolicà in parlibus seplenlrionalibus egrvgiè functus... Henricus Spondanus, Annalium cardinalis Baronii conlinualio, lom. I, pag. 30ï.

Ubl sic corda iucolarura de illis patribus commovit, et Miavilate inorum refecit, quod ecclesia; hierosolomytiinse, treeensis Jaeobus beato Jacobo, fralri domini, in tàm eximio palriarchatu successit. Papir. Masson., libri sex de episcopis qui romanam ecclesiam rexerunt^ folio 223.

2. Tibi quem carum habemus, luorurn cminenliâ meritorum, plenailegalionis offîcium tàm in proviociû Jcrosolimylanâ, quàm etiam in exercitu christiano, ubicùmque pro subsidio lerrœ sanclai in diclâ provinciâ fueris, de fralrum no^trorum consilio duîimus cornmitlendum : firmam spem, fîduciamque teneules, ut cùm semper dilexeris justiliam, et iniquitatem oderis, tibique prœstô sit judicium rationis, recta reges, et diriges in directa, asperaque convertesin plana. Epistola Alexandri IV, apud Annales eccles., loco citato.

Dans un autre bref, Alexandre IV, avec l'accent d'une sollicitude toute paternelle, ordonna aux orientaux de seconder son cher légat de tout leur pouvoir et de se faire ses dévoués coopérateurs dans la défense des lieux consacrés parle sang de Jésus-Christ :

« Nous avons confié la charge de légat en Terre-Sainte t à notre vénérable frère Jacques Pantaléon, patriarche de Jéru- € salera, doué d'une grande circonspection, d'un discernement t exquis, d'une prévoyance consommée, recommanda ble par t l'étendue de sa science et par la pureté de ses mœurs; il est t le protecteur de l'innocence et le défenseur de la justice, t C'est pourquoi nous vous enjoignons strictement delcrece- « voir avec honneur comme un autre nous-même, de le trai- « ter avec les sentiments de la soumission la plus respectueuse, « de l'assister avec fidélité, d'exécuter ses ordres avec exacti- « tude et de suivre ses salutaires avis1. »

C'était alors une position importante, mais dangereuse, que celle des patriarches de Jérusalem. Les chrétiens de Palestine qui, depuis la croisade de Godefroy de Bouillon, ne soutenaient qu'à la pointe de l'épée la croix relevée dans les lieux où elle sauva le monde, étaient sans cesse menacés des plus graves périls. Les Chorasmiens et les Turcomans s'étaient précipités comme un torrent dévastateur en Syrie; animés par le fanatisme religieux, ils avaient passé tous les habitants au fil du glaive, égorgé les prêtres, profané les églises, arraché de leurs cercueils et jeté au vent les cendres des rois et les reliques des saints. Le carnage, uni au sacrilège, ne s'élait arrêté que faute de victimes. Aussi, lorsque la pieuse ambassade, chargée de venir annoncer la mort tragique de Robert, pré-

1. Vcnerabli fratri nostro palriarchae Jerosolymitauo, viro utique morum honestate coospicuo, litteraruni scientiâ praedilo, et proTideDliâ circuraspeclo» quem carum habemus... Quocircà uoiversitali veslrae per apostolica scripla mandamus, et dislricte prajcipimus, qualenus ipsum sicut apostolicœ sedis Icgalum, immô veriùsnos iû ipso sludeatisdevotè recipere, achoaorifieè perlraclarp, sibique favc-rabiliter se fideliter assistentes, ipsius salubria mooila et mandata recipiatis... Epist. Aleœand. IV, apud Annal, ccclesiast. auclore Odorico Raynaldo, lom. XV, aun. 1255.

décesseur cïe Jacques Pantaléon, raconta les désolations de Jérusalem, il y eut des larmes dans tous les yeux. Alexandre IV se crut obligé d'exhorter tous les rois de l'Europe à reprendre les armes pour la délivrance des saints lieux ; il les suppliait instamment de subvenir au moins aux frais des défenseurs de la croix ; celte grâce, le pape la leur demandait au nom des colonies chrétiennes alarmées, au nom de la cite de Dieu tombée en ruine, au nom du sépulcre de Jésus-Christ souillé par les abominables impiétés des barbares1.

Le nouveau patriarche partit bientôt pour occuperson poste; il emportait, avec des instructions détaillées, la bénédiction du Saint-Père pour les valeureux soldats du Christ. Peut-être n'aurait-il, en arrivant dans les plaines de l'Idumée, qu'à recueillir les plaintes, les gémissements des familles opprimées, les derniers cris des mourants; peut-être succomberait-il luimême victime de sa mission héroïque ! Toutes ces sinistres éventualités ne produisirent aucun ébranlement sur la résolution de Jacques Pantaléon ; il ne craignit point, malgré ses soixante-dix ans, d'entreprendre le long et périlleux voyage de la Terre-Sainte. Il débarqua, le 22 mars 1256 à Ptolémaïs, aujourd'hui Saint- Jean-d'Acre ; il fixa sa résidence dans cette ville devenue la capitale du royaume de Jérusalem depuis la prise de la cité sainte parSaladin, en 1187.

Saint- Jean-d'Acre, le meilleur port des rives occidentales de la Palestine, était alors une des plus florissantes cités du monde. Du côté de la mer, chaque porte s'élevait flanquée de deux tours. Les murs étaient si larges que deux chars venant à la rencontre l'un de l'autre , auraient pu passer sans se heurter. Du côté de la terre, de doubles murailles, des fossés très-profonds, divers endroits fortifiés cl des sentinelles faisaient sa sûreté. Dans l'intérieur, toutes !es maisons, égales en

1. Poutifcx, lerrœ sanclae calamitatibus permotus, ut optimum submissum sibi coosilium in opus perduceret , Caslellae ac Legionis regis lugubrern Syriae stalura ob oculos proposuil, ac sollici'lavit ut liberalitalemsuam ad cas, sustinendas copias, quaj semper ad provolandum in hostem parafas forcot eiplicarct... Annal. ecclesiast.} loco citalo.

hauteur, étaient construites en pierres de taille et uniformément décorées de fenêtres en verres peints. Des étoffes de soie, ou d'autres belles tapisseries, couvraient les places publiques et les garantissaient des ardeurs du soleil. Au milieu de la ville demeuraient les marchands et les artisans qui, selon leurs facultés, achetaient de splcndides bazars ou louaient de modestes boutiques. Les plus riches commerçantsde toutes lesnalions, entre autres des Pisans, des Génois, des Vénitiens, des Florentins, des Romains, des Parisiens, des Carthaginois, des Egyptiens, des habitants de Constantinople, de Damas, affluaient sur son marché.

Pour les attirer, les magislralsdc la cité entretenaient l'activité des transactions commerciales, élevaient avec somptuosité des monuments, multipliaient les plaisirs. Les princes et les seigneurs passaient les jours dans des tournois, dans toutes sortes de fêtes et de spectacles, tandis que, dans le port, s'échangeaient les diverses productions de toutes les parties du monde. Le roi de Jérsualem et sa famille, les princes de Galilée et d'Antioche, le représentant du roi de France, le duc de Césarée, les comtes de Tripoli et de Jaffa, les seigneurs de Béryle, de Tyr, de Tibériade et des autres villes maritimes se promenaient sur les places, le front ceint de couronnes d'or. Leur suite nombreuse et brillante portait des vêlements tout étincelanls de pierreries. La plupart des ordres religieux et militaires avaient également leur demeure dans l'enceinte de la ville. Le maître et les frères du Temple, le maître et les frères de Saint-Jean de Jérusalem, lemaître et les frères de l'ordre Teutonique, le maître et les frères de Saint-Thomas de Cantoibéry, le maître et les frères de Saint- Lazare, tous chevaliers armés, montaient la garde jour et nuit avec leurs servants, prêts à combattre les Sarrasins pour la défense de la foi catholique.

Ce luxe de costumes, ce mouvement déprospéritédonnaient à Ptolémaïs un aspect grandiose, animé, pittoresque, qui contrastait étrangement avec l'état d'humiliation et de souffrance

des chrétientés orientales. Ces humiliations et ces souffrances ne provenaient pas toutes des musulmans.

Entre les chrétiens, il s'était élevé de funestes divisions. A Ptolémaïs, les Génois et les Vénitiens avaient eu entre eux de sanglants démêlés au sujet d'une église qu'ils possédaient en commun. Plus d'une fois la basilique de Saint-Sabbas, fortifiée comme une place de guerre, avait retenti du bruit de leurs combats sacrilèges. Les Pisans avaient pris parti pour Gênes; ils étaient allé chercher des alliés jusque chez les Grecs, alors impatients de rentrer en possession de Constantinople. Comme si ces irritations mutuelles n'étaient point assez pour désoler la Palestine, l'esprit de jalousie s'était glissé dans les milices des Templiers et des Hospitaliers. Possesseurs de dix-neuf mille manoirs, les Hospitaliers se regardaient comme humiliés de céder le pas aux Templier^ dans les cérémonies publiques, surtout dans les processions où on exposait le bois de la vraie croix à la vénération des fidèles. Ces ordres religieux et militaires institués à Jérusalem, l'un par le champenois Hugues des Payens, l'autre par le provençal Gérard Tom, pour combattre les infidèles, tournèrent leurs armes contre leurs propres frères. Ils s'attaquèrent avec fureur et rougirent de leur sang les vil.les et les châteaux-forts qu'ils étaient chargés de défendre. Ces luttes acharnées en étaient venues à cette déplorable extrémité, que l'on ne se demandait plus en Europe si les Franks avaient vaincu les Musulmans, mais si la victoire était restée aux chevaliers du Temple ou à ceux de l'Hôpital.

Le brave entre les braves, le prud'homme renommé entre tous les chevaliers, le baron sénonais, Geoffroy de Sergines, que Louis IX, à son départ, avait laissé à Ptolémaïs avec quelques centaines de bannerels, n'avait ni assez d'autorité pour rétablir l'ordre, ni assez de troupes pour résister aux attaques des musulmans. Sous un ciel chargé d'orages, peu de lueurs de salut brillaient pour les croisés. Cependant un rayon d'espérance réjouit leurs regards àl'arrivée du patriarche JacquesPantaléon.

Le royaume de Jérusalem n'avait plus d'autre chef chrétien que le noble Geoffroy de Sergincs, si vaillant dans les batailles; et le* fidèles, sans défense, n'avaient d'espoir que dans leur patriarche, obligé bien des fois d'imiter le bon pasteur de l'Evangile et d'exposer sa vie pour son troupeau.

Ce royaume lointain de l'Orient présentait l'organisation d'une multitude d'états indépendants, se régissant eux-mêmes, plus nombreux et plus divers que ceux d'aucun grand empire de l'Occident. Au temps de sa prospérité, sous Baudouin Ier, il s'étendait du couchant au levant, depuis la Méditerranée jusqu'au désert de l'Arabie, et du midi au nord, depuis le fort de Darum au-delà du torrent d'Egypte, jusqu'à la rivière qui coule entre Byblos et Béryte. Sa consîilulion, fondée sur la féodalité aristocratique du moyen âge, fut-elle en effet la cause de la faiblesse et delà chute de ce royaume, comme l'affirment beaucoup d'historiens, on ne sait. Mais l'esprit de l'époque ne permettait guère de songer à une autre forme d'organisation. Il fallait d'ailleurs unir au nouveau royaume les principautés d'Edesse et d'Anlioche, ce qui ne se pouvait que par le lien de la féodalité. C'est ainsi qu'une foule de grands et de petits vassaux se groupèrent autour du trône par des tiefs et des arrieres-fiefs. Dans ce nombre se trouvaient les hauts prélats qui tenaient des fiefs de la couronne; ils étaient par conséquent, à ce titre, obligés de fournir leur contingent de troupes au roi1.

Il y avait trois espèces de vassaux : — les grands barons, vassaux directs du roi, grands vassaux de la couronne; — ceux qui tenaient leurs fiefs de ces vassaux de la couronne ; — ceux qui tenaient leurs fiefs des vassaux de la seconde classe, arrière -vassaux ou vavasseurs.

Ces vassaux de la dernière classe étaient dans les mêmes rapports, vis-à-vis de leurs suzerains, que ceux-ci à l'égard des grands vassaux de la couronne, et ces derniers vis-à-vis du roi.

I.Goschler, Dictionnaire encyclopédique, de la théologie catholique , tom. V.

La majeure partie du pays avait été partagée entre les vassaux à titre de fiefs; les vassaux avaient un pouvoir illimité là où ils n'étaient pas arrêtés par leurs devoirs féodaux à l'égard du roi. Le roi n'était réellement maître que dans le petit nombre de villes et de châteaux qu'il s'était réservés. Ses ressources se réduisaient au butin de la guerre, aux tributs que les émirs voisins lui payaient, aux rançons par lesquelles les infidèles rachetaient leurs prisonniers, et enfin aux revenus du domaine de la couronne. Il n'était sacré que par le patriarche, ou, à son défaut, par l'archevêque de Tyr, que lorsqu'il avait juré sur les Évangiles qu'il observerait les statuts du royaume.

Acôlédu roi étaient placéslesgrandsdignitairesdu royaume; à ces personnages influents appartenaient certaines charges de la cour et de l'armée, certains privilèges judiciaires, l'autorité sur les fonctionnaires et les gens de service. C'étaient le sénéchal, le connétable, le maréchal, le grand chambellan. Dans toutes les occasions importantes, dans un cas de guerre, par exemple, c'était le devoir du roi d'appeler en conseil le patriarche, les barons de l'empire et les principaux chevaliers.

La justice était organisée d'une manière tout-à-fait conforme aux besoins et aux coutumes de chaque état; elle était principalement fondée sur cette règle que nul ne peut être jugé que par ses pairs, c'est à-dire par des juges de son état, de sa foi, de sa nation. D'après ce système, il y avait trois cours de justice1.

La cour suprême, à Jérusalem, présidée par le roi ou par son représentant, le sénéchal, et composée des barons de l'empire, c'est à-dire des vassaux directs de la couronne. Cette cour décidait dans les affaires civiles et criminelles de la noblesse et intervenait dans les contestations féodales. Les vas-

1 . Assises et bons Usages du Royaume de Jérusalem par Jean d'Ibelin, comte de Jaffa et d'Ascalou , édit. par Gaspar de Thaumasière , Paris, 1690, in-folio.

saux de la couronne possédaient également des cours de justice de ce genre pour leurs vassaux respectifs, avec l'autorisation du roi, et chaque suzerain avait le droit d'en ériger une pour les vassaux qui lui étaient subordonnés.

Les cours civiles, institution excellente dont le monde occidental était privé à cette époque, furent établies d'abord à Jérusalem; et plus tard, dans toutes les villes importantes. De notables bourgeois assermentés jugeaient, dans ces cours, jes affaires concernant les biens et la personne de leurs concitoyens. Le vicomte , présidant la cour et institué par le roj , devait lui rendre compte de la procédure; il était chargé de l'exécution des jugements.

Les cours spéciales pour les Grecs schismatiques et les Chrétiens indigènes ou Syriens, rendaient la justice d'après les usages particuliers de ces peuples de l'Orient,.

Quant à l'organisation ecclésiastique du royaume, la plupart des sièges épiscopaux, conservés après la conquête, reçurent des prélats du rite latin. Ils furent tous subordonnés au patriarche de Jérusalem, également du rite latin.

Le patriarcat, comme le royaume de Jérusalem, comprenait les trois Palestines ayant pour capitales : la première, Jérusalem; la deuxième, Césarée maritime; la troisième, Bethsan, puis Nazareth. Il renfermait en outre tout le pays des Philistins, toute la Phénicie, la deuxième et la troisième Arabie et quelques parties de la première. Ces diverses provinces avaient deux chefs pour les gouverner, l'un spirituel, l'autre temporel. Le patriarche en était le seigneur spirituel, et le roi, le seigneur temporel2.

Le patriarche étendait sa juridiction sur les quatre archevêques de Tyr, de Nazareth, de Péra et de Césarée.

La métropole de Césarée maritime, conquise depuis 1102, avait pour suffragant l'èvêché de Sébaste ou Samarie institué vers 1131 en évêché latin. On ne parle qu'une fois, vers 1190, d'un évêché de Saba.

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