Annales ecclesiaslici, loco citato, ann
104 JACQUES PANTALEON
Bagdad. Ces hautes murailles en briques auraient pu arrêter les Barbares; mais il y avait au-dedans de la cité ce qui affaiblit toujours les masses : la population, divisée en plusieurs sectes, était plus occupée à se combattre entre elle qu'àrepousser un ennemi formidable. A ces divisions intestines s'ajoutaient la mollesse et tou£ les enivrements de la volupté. Le kalife Mostasem, aussi énervé que son peuple, vivait tranquille dans l'orgueil que lui donnaient les vains respects, les bas hommages des musulmans. Il négligea tous les moyens de défense ; il se croyait un dieu; et sa puissance, on le lui avait souvent répété, était éternelle. Le jour, où toutes ces illusions devaient finir, s'était levé. Les Tartares prirent la ville d'assaut, la livrèrent à toutes les horreurs de la guerre, et le trenteseptième des successeurs d'Aboul-Abbas fut précipite de son trône d'or, si resplendissant de pierreries, que les poètes comparaient son éclat à celui du soleil. Le kalife, enchaîné comme un vil esclave, perdit la vieaumilieu du tumulte, sous le glaive des Mongols. A cette nouvelle, les mamelucks jetèrent un grand cri d'effroi ; et dans leur épouvante, ils élurent, à la place du tilsd'Aibek, leur jeune sultan sans expérience, Koutouz, le plus brave et le plus habile des émirs.
De toutes ces révolutions qui se succédaient parmi les sectateurs de l'islamisme, il aurait dû surgir des chances favorables pour les colonies chrétiennes de l'Orient. Le kan des Tartares venait de promettre au roi d'Arménie de pousser ses conquêtes jusqu'aux rives du Nil. Les guerriers arméniens s'étaient même réunis à l'armée des Mongols pour exterminer les Turcomans. Les chrétiens virent ces troupes coalisées s'emparer d'Alep, de Damas et des principales villes de la Syrie. C'était là comme une bonne brise, comme un vent propice pour faire flotter de nouveau l'étendard de la croix. De toutes parts, les adorateurs de Mahomet fuyaient les Tartares; et, chose inouïe, les disciples du Christ étaient protégés par les hordes idolâtres qu'accompagnait partout la victoire. Dans ces sauvages conquérants les anciens croisés se trouvaient ainsi
réduits à voir des libérateurs. Au pied des autels et jusque sur le tombeau même du divin Sauveur, on fit des prières pour le triomphe des Mongols.
Les espérances des chrétiens de la Palestine n'étaient pas sans quelque fondement , car le chef des Tartarcs, Houlagou, convaincu de la divinité de Jésus-Christ, avait témoigné le désir d'embrasser le catholicisme; il avait même supplié le pape Alexandre TV de lui envoyer un prédicateur pour l'initier à la science de la religion et pour lui administrer le sacrement de baptême. Le Souverain Pontife se montra d'autant plus sensible à cette démarche qu'il espérait trouver en ce prince un puissant protecteur des chrétientés orientales. Il se hâla de lui écrire une fort belle lettre pour le féliciter de ses bonnes inspirations. « Notre âme glorifie le Seigneur, lui dit-il, « et notre esprit a tressailli d'une grande joie en Dieu son « Sauveur, par ce qu'il a daigné, dans son infinie miséricorde, « ouvrir les yeux de votre intelligence; si comme nous « l'avons appris, la splendeur de la divine lumière vous a tel- « lement illuminé de ses rayons, que vous êtes sincèrement « dévoré du zèle de connaître la vraie foi et que vous soupi- « rez ardemment après l'heureux jour où il vous sera donné « d'en être instruit. Naguère, en effet, Jean le Hongrois, votre « messager, est venu annoncer que, brûlant de faire votre « salut, vous vouliez renaître dans l'eau sacrée du baptême, « devenir membre de la sainte Eglise romaine, vivre selon les « préceptes de l'Evangile, professer la doctrine catholique et « être décoré du litre de chrétien. Pour cela, votre nonce « nous demandait, de la part de votre Grandeur, un homme « jouissant d'une excellente réputation de savoir et de vertu « pour vous catéchiser et vous baptiser. Ah ! prince magni- « tique, si vous pouviez lire dans le plus intime de notre « cœur, vous verriez de quelle abondante consolation votre « demande l'a inondé, vous y découvririez quel immense « sentiment de satisfaction et d'allégresse nous éprouverions,
f s'il était pleinement constaté que telles sont réellement vos « dispositions... ».
En même temps, Alexandre IV chargea Jacques Pantaléon d'exhorter le farouche guerrier à ne pas différer sa conversion et de le préparer à recevoir le sacrement de la régénération spirituelle. « Nous avons confié à notre vénérable frère « le patriarche de Jérusalem, dit le pape au prince Houlagou, « la mission d'examiner le ferme propos de votre Sérénité et « de nous en rendre compte. C'est un homme d'une grande t autorité, d'une foi inébranlable et d'une probité à toute « épreuve; il est considéré comme l'un des membres les plus « nobles, les plus glorieux, les plus illustres de l'Eglise unit verselle; nous avons une entière confiance dans sa prudence, « sa pureté, sa fidélité. Voilà pourquoi nous l'avons choisi « pour remplir à votre égard les fonctions du ministère pasto- « rai. Nous avertissons, nous conjurons, nous engageons séc rieusement votre Grandeur, nous la sollicitons avec ins- « tance, pour le bien de votre âme, de révéler à ce digne « patriarche promptement et en toute sécurité le fond de vos « intentions, afin qu'assuré par lui de votre volonté, nous « prenions, dans le délai convenable, toutes les mesures « nécessaires pour l'accomplissement de vos vœux.2 »
1. Nuntius ei magoitudiuis tuae parte pclcbat, pcr nos aliquem virutn ido* neum destinari, qui praedictie doctrinae praepollens scieotié, et muuditiâ vilae rcfulgens, te suo sacro mioislerio baptismi perducat ad gratiam, et per idem regerationis lavacrum ejusdem sanctae matris Ecclesias sociaus unilati sacris instruat institutis...
Episl. Alexand. IV ad Haolonum regem Tarlarorum, apud Annales ecclesiast. tome XIV.
2. Venerabili fratri noslro palriarchae hierosolamitano, viro ulique n a^naj auctoritatis, expert» probitalis, et fidei ; viro quem, tauquâm magnum, nobile ac uaum de praecipuis honorabilibus membris univcrsitatis Ecclesiae, de cnjus prudeotiâ, puritate ac fidelitaie, plenam in Domino fiduciam habemus, ad hoc duximus eligendum, litteras uostras dirigimus, ut ipse super prwmissis firmum proposiium tuae serenetatis explorct, nobisquod inveneritrescripturus. Quocircà magnitudinera tuam monemus, rogamus, et bortamur attente, pro animae tuae commodo deposceules instanler, quatenùs eidem patriarchae de praedictis tuae voluntatis arcanum celeriter cum omni securitale révèles...
Annales ecclesiast., auctore Raynaldo, tome XIV, loco citato.
Jacques Pantaléon, porteur de la lettre pontificale, se mit immédiatement en rapport avec le petit-fils du fameux Gengiskan ; et pour ne pas laisser ralentir la ferveur de son catéchumène, il s'empressa, comme un autre saint Rémi, de l'initier aux mystères du christianisme. D'ailleurs, s'il y eut jamais un Tartare à tête dure, répugnant à briser avec les traditions de sa nation et à braver le courroux des dieux de ses pères, un conquérant préoccupé de guerre et de politique plus que de religion, un monarque superbe frémissantàla pensée de descendre dans l'eau et de courber le front sous la main d'un évêque, assurément ce n'était pas Houlagou, prince barbare, mais naturellement chrétien. Aussi, le patriarche de Jérusalem ne tarda point à lui conférer la grâce du baptême ; et le chef des Tartares, comme un autre Clovis, baissa la tête sous le joug du Seigneur ; il adora ce qu'il avait brûlé, et brûla ce qu'il avait adoré1.
La nouvelle de cette conversion répandit la joie dans toute la Palestine; les Orientaux accueillirent le royal néophyte avec d'autant plus d'enthousiasme qu'ils semblaient déjà le voir abolissant le culte sacrilège de Mahomet, puis faisant surgir du milieu dessables du désert des villes et des royaumes où la tranquillité de l'ordre régnerait avec la religion du Christ. Mais Houlagou, obligé de retourner sur les bords du Tigre, avait confié son pouvoir à son lieutenant Ketboga chargé de poursuivre ses conquêtes : c'était encore là un sujet d'espérance pour les chrétiens de Syrie ; peut-être enfin la fortune allaitelle leur sourire, lorsqu'une querelle, suscitée par des croisés allemands, changea tout-à-coup l'état des choses, et révéla que les auxiliaires sur lesquelson croyait pouvoir compter n'avaient fait que cacher temporairement leur hostilité contre les défenseurs de la croix. Quelques villages musulmans, qui
1. Adoranda.hic divina providentia est, quœ Tarlaro huic lot tantasque victorias ad cvcrlandam mahomelieam superstitionem centulerat, illumquc diviois instinciibus ad bapiismi sacra amplcctenda urgebat. Et quidèra fidera christiunam professum esse refert Aytoaus.
Annales ecclesiasl. auctore Odorico Raynaldo, lome XIV.
payaient tribut auxTartares, furent livrés au pillage. Ketboga prétendit obtenir des chrétiens une réparation. Les chrétiens refusèrent; il s'en suivit une rixe, une contestation armée; le neveu du commandant Mongol périt dans la mêlée.
Cet événement, peu de chose en lui-même, amena d immenses et calamiteux résultats. Dès ce moment, le chef tartare déclara une guerre ouverte aux chrétiens. Par son ordre, le territoire de Sidon fut ravagé, pillé, incendié ; celui de Ptolémaïs, où résidait Jacques Pantaléon, fut aussi menacé. Alors toutes les illusions des chrétiens de la Palestine s'évanouirent, et leur désespoir fut aussi profond que leur joie avait été folle. Comme un torrent qui déborde, l'armée des Mongols avançait toujours et s'étendait comme de grandes eaux sur les terres du royaume de Jérusalem. Aussitôt le sultan du Caire se leva ; il vint au-devant des hordes qui se précipitaient vers l'Egypte. Il resta trois jours dans le voisinage de Ptolémaïs, où il renouvela, sous l'influence du patriarche, une trêve avec les soldats de la croix. Dans celte même plainede ïibôriade où les croisés avaient fait tant de prodiges de valeur contre les Sarrasins , il se livra une bataille sanglante entre le sultan égyptien et le chef des Tartares. Ketboga y perdit la vie ; et ses nombreuses troupes, battues et dispersées, abandonnèrent la Syrie.
Le sultan victorieux allait faire chèrement payer aux chrétiens les espérances qu'ils avaient mises dans une alliance avec ses ennemis. Déjà, à Damas et dans d'autres villes, les musulmans commençaient à démolir les églises où l'on avait prié pour le succès des Mongols. Les sectateurs les plus fervents de Mahomet trouvaient que le Sultan du Caire usait encore trop de tolérance envers les défenseurs du Christ; et contre lui s'élevaient des cris de malédiction et de haine. On lui reprochait surtout la dernière trêve qu'il venait de conclure avec les croisés.
Tant de dangers ne faisaient qu'accroître le zèle infatigable que déployait Jacques Pantaléon pour améliorer la situation matérielle et morale de son patriarcat ; il s'occupait avec une
sollicitude toute particulière de Tordre des chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem. L'état précaire des chrétiens de-la Palestine et le besoin qu'ils éprouvaient d'une incessante protection avaient inspiré à la charité catholique celte institution, comme celle des Templiers, deux des plus belles associations qui aient honoré l'Église et l'humanité.
Les pèlerinages au tombeau du Sauveur étaient devenus extrêmement nombreux et fréquents vers le milieu du onzième siècle; des Italiens, la plupart marchands d'Amalfi, avaient fondé en 1048, à Jérusalem même, tout près de l'église du Saint-Sépulcre, un couvent destiné à recevoir les pèlerins malades; un abbé et des moines bénédictins, devaient y célébrer le culte, suivant le rite latin, et soutenir de leurs aumônes les pauvres qui ne pouvaient payer le droit d'admission. Bientôt après ils avaient bâti, avec l'autorisation du kalife d'Egypte , une église consacrée à la sainte Vierge nommée habituellement Sancta Maria de Latina. Plus tard, pour suffire à la multitude des nécessiteux qui se présentaient, les moines avaient construit à côté de leur église un hôpital en l'honneur de saint Jean-Baptiste, d'autres disent en l'honneur de saint Jean-1'Aumônier. Pendant le siège de Jérusalem par Godéfroy de Bouillon , l'abbé Gérard , supérieur de l'établissement, y avait reçu, sans distinction de croyance, tous les malades et tous lesblessés. Dès cette époque, les hospitaliers se donnèrent une règle qui, outre les vœux monastiques ordinaires, leur imposait l'obligation de soigner les pèlerins, promirent, entre les mains du patriarche, d'exécuter ponctuellement cette règle, et choisirent pour costume de leur ordre une robe noire avec une croix blanche à huit pointes sur la poitrine. Les membres de celte congrégation se nommèrent Frères Hospitaliers, d'après leur destination ; frères Saint-Jean, d'après leur patron1.
Enhardis par l'exemple des Templiers, la plupart des frères
1. Histoire des Chevaliers Hospitaliers de Saint -Jean de Jérusalem, par l'abbé Vertot, tome I.
chevaliers, c'est-à-dire d'origine noble, résolurent de remplacer le soin des malades par le service militaire, de combattre pour le Saint-Séptlcre, d'unir de celte façon le monachisme à la chevalerie, et de fonder un ordre religieux et chevaleresque à la fois : religieux, parce que ses membres faisaient les vœux monastiques; chevaleresque, parce qu'ils se vouaient à une guerre incessante contre les infidèles. Une partie des frères, mécontents des innovations, se séparèrent de Tordre, s'imposèrent pour mission exclusive de soigner les lépreux et tirèrent leur nom du mendiant Lazare, sous le patronage duquel ils furent placés. Leur signe distinctif était une croix verte. Le grand-maître devait toujours avoir été un lépreux, afin qu'il sût aviser au soulagement des maux qu'il avait soufferts luimême. Au moment où Jacques Pantaléon arriva en Terre-Sainle, ces braves hospitaliers de Saint-Lazare venaient d'être confirmés dans leurs fonctions héroïques par le pape Alexandre IV. Le nouveau patriache favorisa tout spécialement ces laïcs pieux et dévoués qui supportaient, pour l'amour du Christ, de telles saletés, de telles infections, que nulle mortification au monde ne saurait être comparée à ce martyr si saint et si précieux aux yeux de Dieu. C'est ainsi que la religion du divin Crucifié ennoblissait au Moyen-Age la plus rebutante des maladies, en s'occupant directement d'une des plus grandes misères humaines.
Cependant les chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, appelés depuis chevaliers de Rhodes, et aujourd'hui Chevaliers de Malte, étaient restés en majorité. Leur nombre s'augmenta tellement qu'ils se divisèrent, comme d'ailleurs l'indiquaient naturellement leurs occupations, en trois classes: les chevaliers, les prêtres et les frères servants. Les chevaliers, dont on exigea bientôt qu'ils fussent issus de princes, de comtes, de barons, ou du moins d'une ancienne et pure noblesse, accompagnaient les pauvres pèlerins, combattaient les infidèles; et revenaient soigner les malades, dès qu'ils déposaient les armes. Les prêtres célébraient les offices religieux
dans les hôpitaux et y remplissaient les autres fonctions pastorales. Les frères, qui se distinguaient en frères servants d'armes et frères servants de métiers, devaient, outre le soin des malades et les autres travaux qu'exigeaient leurs maisons, servir les chevaliers à la guerre.
Dans l'origine , ces différentes classes ne se distinguèrent point par leur costume. Ce fut le pape Alexandre IV qui ordonna, en 1259, que les chevaliers seuls porteraient, dans l'intérieur du couvent, un manteau à bec noir, c'est-à-dire un manteau avec un capuchon pointu et le signe de Tordre sur le côté gauche de la poitrine; en campagne, une cotte d'armes rouge avec une croix blanche, d'après les couleurs de leur bannière. Les frères servants portaient une cotte de maille d'une autre couleur. Jacques Pantalôon, alors patriache de Jérusalem, fut chargé de remettre la bulle pontificale à ces braves guerriers; il s'estima d'autant plus heureux de leur faire cette communication, qu'Alexandre IV y vantait singulièrement les chevaliers de Saint-Jean : « humbles serviteurs des malades et des pèlerins dans l'intérieur de l'hôpital, disait le pape, ils étaient hors de Jérusalem les glorieux athlètes^ les intrépides champions, les défenseurs d'élite de la Terre- Sainte. » Aussi, pour les récompenser, non seulement Alexandre IV confirma tous les privilèges que ses prédécesseurs avaient accordés à leur ordre, mais encore il leur donna l'abbaye de Saint-Lazare, le prieuré du Mont-Thabor, avec le château de Béthanie où la reine Mélisende, femme du roi Jacques d'Anjou, avait autrefois établi des sœurs hospitalières qui, depuis la prise de Jérusalem, s'étaient retirées en Europe i.
Jacques Panlaléon admirait, comme le Souverain Pontife, les
1. Contigit qtiod Jacobus Pantalôon hierosolyrnitaraus palriarcha, natione ireccnsis, qui lune ad curiam papalem pro ecclesi* suœ promovendis negotiis accesserat, disceptalurus nimirùrn cum hospilalariis, quibus Alcxander mouasterium sancti Lazari ttelhaniœ, ordinis Benedicti, eoncesserat, non sine gravi ecclesiae hierosolymitanae incommodo; quae donatio posleà ab ipso ponlificalum adepto recissa est... Annales ecclesiast. auclore Odorico Raynaldo tom*
services éclatants et multipliés que les chevaliers de l'Hôpital rendaient continuellement à toute la chrétienté d'Orient; personne plus que lui n'affectionnait ces vaillants soldats qu'il considérait comme la terreur des Sarrasins, la sauvegarde des voyageurs, le rempart de Jérusalem. Mais il ne pouvait tolérer la donation qui leur avait été faite du monastère bénédictin de Saint-Lazare; il prétendait que les intérêts de son église de Jérusalem s'en trouvaient gravement lésés. Il adressa des réclamations respectueuses, mais énergiques, au Souverain Pontife relativement à celle affaire. Jacques Pantaléon avait toujours eu auprès d'Alexandre IV, pour défendre sa chaire patriarcale, son noble et franc parler.
Cependant la situation des établissements catholiques en Orientdevenait de plus en plus déplorable. Comment en eût-il été autrement? Ces colonies chrétiennes formées par des races étrangères, souvent ennemies, se montraient divisées au milieu des périls communs. Là aussi, la féodalité avait apporté ses inconvénients; il y avait quelqu'analogie entre la situation des croisés en Palestine et celle des arabes en Espagne, et le morcellement féodal des Franks par fiefs produisait les mômes conséquences que le morcellement des Arabes en tribus. Ajoutez à cela que les populations de la Terre-Sainte, en rivalité continuelle, voyaient en face d'elles toutes les forces de l'islamisme, prêtes à profiter des divisions de celte petite Europe féodale qui reflétait, dans ses discordes, les divisions de la grande Europe, sans avoir ses immenses resources. Jacques Pantaléon crut devoir retourner lui-même en Occident, afin de solliciter les secours nécessaires à l'affranchissement des Orientaux. Il s'embarqua pour Venise, où il visita le doge au palais ducal; de là il se rendit, par terre, à travers les Apennins, dans la partie méridionale des Étals de l'Eglise !.
1. Porrô cqid pro Terrae saoclœ subsidio et ejusdem hierosolymitanae ccclesiae utilibus et arduis negotiis idem pater necesse habuisset sedis apostolicaj limina visitare, navigii subsidio maris plagus navigavil, et ad civitatis venetiarum littora venieos, et ad civilatem Agoauieosem, ubi tune sedes apostolica residebat se trausulit... Papimi Massoni, libri sex, de episcopis urbisqui romanam ecclesiam rexerunt, folio 224.
Alexandre IV, fuyant épouvanté devant Manfred, qui reprenait une à une toutes les villes du royaume, avait établi provisoirement sa cour pontificale dans Anagni. Jacques Panlaléon y fut reçu par le pape et tous les cardinaux avec de grandes marques d'honneur. Il songeait à s'occuper sérieusement des intérêts de son patriarcat, lorsque les mouvements, habilement fomentés en Italie par le prince de Tarenle, l'empêchèrent d'obtenir du père commun des fidèles la prompte solution des difficultés pendantes en Orient. Brancaleone d'Andalo, mal défendu et même abandonné par les plébéiens, sur pris, jeté dans un cachot, allait y périr victime de l'oligarchie victorieuse, lorsqu'une émeute populaire chassa le successeur qu'on lui avait donné, et le fit sortir lui-même de sa prison. Pour premier acte de son pouvoir restauré , il condamna au supplice de la pendaison les barons Annibaldeschi, deux chefs de l'aristocratie opprimée qui n'espérait plus que dans la papauté. Ensuite il entraîna le peuple en insurrection et marcha contre Anagni, patrie d'Alexandre IV \.
Les habitants d'Anagni supplièrent le Souverain Pontife d'intercéder pour eux auprès du sénateur de Rome. Alexandre IV, qui était rentré dans la métropole du catholicisme après l'emprisonnement de Brancaleone, ne put arracher sa yille natale aux dévastations des rebelles romains que par les plus humbles supplications. Puis, saisi de frayeur, il s'enfuit de Rome avec Jacques Pantaléon et les membres du sacré collège jusqu'à Viterbe, au pied du mont Soriano; il méditait même de se réfugier plus loin et de se cacher dans Assise, sous la protection du tombeau récent, mais déjà vénéré, de saint François. Après la mort du despote Brancaleone, 1260, le pape, malgré le roi de Sicile, reprit quelque crédit dans la république romaine ; il conclut avec quatre députés du peuple un accord par lequel nul ne pourrait être nommé sénateur sans le
4. A borne racmoriae domino Alexandro papa IV, ah ejus fralribus dominis cardioalibus et lotâ curiâ houorificè susceptus et bénigne tractatus in eâdem civitale aliquantis lemporibus cooquievit, subsidium terra? saocla; et negolia eclesiae hierosolymitaoae felici consilio promoveus et procuraos. Pap. Mass. loco citato.
consentement du Souverain Pontife. Pendant quelque temps il y eut deux sénateurs; puis, dans une réaction gibeline, par respect pour la mémoire de Brancaleone, on revêtit de la toge sénatoriale un de ses oncles, du même nom que lui.
En ces conjectures difficiles, un des secours les plus singuliers que Dieu suscita au représentant de son Christ, fut l'intervention visible et saisissante de l'Innocence et de 1 a sainteté, du sacrifice et du dévouement, dans une toute jeune fille. Viterbe en fut le théâtre et Jacques Pantaléon un des principaux témoinsi.
Dans les dernières années du règne de Frédéric II vivait à Viterbe une enfant d'une piété prodigieuse : elle se nommait Rose. Elle avait la beauté et l'esprit d'un ange, avec l'amour et le cœur d'un séraphin. On raconte qu'à l'âge de trois ans , elle supplia son père de lui permettre de vivre solitaire dans une petite cellule pour mieux prier^ La charité de Jésus- Christ embrasait tellement son âme que souvent , au sein des nuits, elle était forcée de sortir de son lit et d'aller en plein air se rafraîchir la poitrine et exhaler en suaves cantiques la flamme céleste dont elle était consumée2.
Elle se sentit poussée en même temps à unir une vie active à cette vie d'oraison. A peine avait-elle atteint sa dixième année, que revêtue de l'habit du tiers-ordre de saint François, elle parcourait, un crucifix à la main, les rues de la ville, prêchait du haut d'une borne contre les hérétiques, appelait les bénédictions du ciel sur les défenseurs de l'Église
1. ...ab infanliâ cœpit Deum timere , et amare in siraplicilate cordis , et puerili sinceritate suas preculas , noctes alque dies , secretis lalibulis genuflexa profundens... Tenellum corpusculum duro cilicio, crebris flagellis, et raulto edoraabat jejunio, pauperibus mitlens quam sibi sustrahebat. annonam... Iq publicuro prosiliens, cruce manibus assumplâ, haerelicos acriter increpare , liberrimè reprehendere , aperlisque rationibus, convincere non destitit donèc ab urbis prefecto , facliosorum persuasione , cura totâ cognatione , éjecta t asperrimo byemis tempore Sorianum venit... Annal, minor. Wading, tom. II.
2. Eodem verô Alexandre- papa quarto in civitale viterbiensi, ad quam cum totâ curiâet eodem patriarche se translulerat , diem claudente exlremum, ipsa romana ecclesia trimestri vacavit... Papiru Massoni , libi sex de episcopis urbis, folio 224.
romaine et exhortait les habitants de la contrée à la pénitence. Il paraissait évident à tous ceux qui l'entendaient, que le Saint-Esprit parlait par la bouche de l'éloquente enfant. Les Manichéens, partisans de l'empereur Frédéric II, frémissaient de rage contre elle. Ils lui faisaient les plus terribles menaces pour quelle gardât le silence. La jeune fille n'en parlait qu'avec plus de force; elle employait, pour porter les coupables au repentir, des expressions si énergiques, des considérations si touchantes, qu'il n'y avait pas de cœurs qui ne fussent émus et subjugués. Jamais peut-être la parole de Dieu, si pénétrante et si efficace, quand elle est maniée par une âme fervente et pure, n'avait agi avec plus de puissance sur les masses du peuple. Par une de ces mesures vexatoires que l'irritation conseille à un pouvoir menacé, le préfet impérial de Vilerbe avait banni la jeune fille avec toute sa famille, C'était au fort d'un rude hiver. L'innocente exilée, avec ses pauvres parents, se retira dans les âpres montagnes de Soriano, d'où elle alla continuer dans d'autres villes d'Italie ses prédications et ses miracles.
Il y avait peu d'années qu'elle était morte, lorsqu'en 1260 les habitants de Yiterbe virent un jour le pape Alexandre IV s'avancer processionnel lement, suivi de quatre cardinaux, de Jacques Pantaléon, patriarche de Jérusalem, et de plu- 'sieurs évoques, vers le couvent de Sanle-Marie de Podio, où Rose reposait ensevelie1. Averti par une vision trois fois répétée, le Souverain Pontife fit exhumer le virginal cadavre, il le transporta en grande pompe à l'église où les nombreux miracles qui s'opérèrent sur sa tombe et la parfaite conservation de son corps, aujourd'hui encore intact, attirèrent depuis une foule de pieux pèlerins. Ce n'était pas une sainte, des temps anciens; les concitoyens de Rose avaient vu naître
4. Pontifex, cum quatuor cardinalibus , plurimis episcopis et ecclesiarum prœlatisaiJscpukhri locura accessit, et reverenter exhumalum inlpgrum corpus, ad houorificum mausolœum anleà praparatum , in ecclesiam sacrarum virginum, solemni funere irausportavit. Annales minorum , auctore Lucà Wading , tom. H, pag. 36.
et vivre parmi eux cette humble et candide servante des pauvres. Ils avaient vu Dieu récompenser par un charmant prodige son ardente charité. Un jour qu'elle portait en secret des morceaux de pain aux indigents, son père la surprit; il voulut savoir ce qu'elle cachait avec tant de soin. Confuse, pâle de crainte, elle ouvre son tablier. Il n'y avait plus de pain, mais des fleurs vermeilles et fraîches, dont l'odeur délicieuse embauma les airs. Le père, interdit, demeura immobile d'admiration1.
D'autres cités avaient contemplé les vertus de cette enfant sublime et recueilli ses accents prophétiques. Une nuit, elle connut par révélation la mort prochaine de Frédéric II. Le lendemain, devant le peuple assemblé, elle s'était écriée : • Fidèles, réjouissez-vous, l'ennemi de Dieu n'est plus, vous c le saurez dans quelques jours. » En effet, à l'heure même où l'angélique prophétesse parlait à la multitude, bien loin de là, au château de Fiorentino, l'empereur Frédéric rendait le dernier soupir. La translation des reliques de la sainte était un triomphe pour les Guelfes de Viterbe. Les Gibelins n'avaient rien de semblable à y opposer. Que pouvaient leurs théories érudites sur les droits de l'Empire, l'absurde système de leur pyrrhonisme, leur philosophie douteuse et peu assurée d'ellemême; que pouvaient tous ces froids moyens contre l'intervention miraculeuse d'une jeune fille qui prédisait publiquement la chute du persécuteur de l'Église? Mais au moment de ce triomphe, le pape Alexandre IV mourut à Viterbe même, je 25 mai 1261.
1. Magna urgebat Viterbienses frumcnti ioopia, devastatis arvis per Frededericum, dùm pontifex commoraretur Lugduni, ejusque partes tuerentur viterbienses; sed pauperibus succurrebat Rosa virgo, ministrando clanculurn, quae poteratcx domo païen â, donec, aliquando à pâtre in foribus apprehensa, plures efferens in sinu panes et interrogata, quid asportaret, respondit : Rosas , nec m» ntitam ostendit sinus expansus, pleuus rosis odore el visu gratissimis... An. nales minorum, Waoinc, tom. II.
Sollicitude du patriarche de Jérusalem. •— 11 dresse une relation de la Terre- Sainte. — Elle fut à peu près entièrement copiée par Adricbomius, géographe du XVI »c siècle. — Jacques Pantaléon s'aitrisie de la situation lamentable des affaires des Orientaux. — Il compose la paraphrase du Miserere. — Analyse de ce beau commentaire. — Citation des principaux passages. — Appréciation littéraire et théologique de l'opuscule considéré dans son ensemble.
Un des premiers soins de Jacques Pantaléon en Terre-Sainte fut de ramener la concorde autour de lui. L'ascendant de ses vertus, plus encore que celui de son autorité, parvint à imposer silence aux factions intestines; on conçut bientôt de la honte d'aussi longs scandales, et on ne voulut plus même entendre parler de ces luttes affreuses où l'on se combatlait par des vengeances implacables. Pour consommer ce grand acte de conciliation, le vénéré patriarche employa le plus éloquent et le plus persuasif de tous les langages, les œuvres de charité et les paroles de paix.
Il trouvait sous sa main un ensemble d'institutions qui, réalisant dans sa plénitude l'action moralisatrice de l'Eglise, atteignait tous les besoins et donnait à toutes les âmes des moyens de faire le bien, chacun selon sa mesure de grâce : des vierges avaient un asile spacieux et inviolable dans les monastères de Saint-Lazare, à Béthanie, et de Sainte-Anne, à Jérusalem; des cénobites vaquaient au travail et à la contemplation dans les cloîtres du mont Thabor, du mont Sion et du mont des Oliviers; d'austères anachorètes s'abritaient à l'ombre des cèdres du Liban, sous les palmiers du désert, aux flancs du Carmel et sur les bords du Jourdain, dans d'étroites cellules où ces abeilles du Seigneur, pour employer la pittoresque expression d'un chroniqueur, fabriquaient un miel d'une douceur entièrement spirituelle ; les malades, les pèlerins, les étrangers étaient reçus dans les vastes salles des hospitaliers de Saint- Jean-Baptiste ; des communautés de clercs se distribuaient les catéchèses des villes et des campagnes, l'organisation des cérémonies du culte et les diverses fonctions pastorales. Des ordres
religieux et militaires soutenaient, la guerre contre les infidèles d'Orient, tant pour conserver les lieux saints que pour étendre le règne du christianisme. Au-dessus de ces chevaliers, de ces clercs, de ces moines, de ces vierges, Jacques Pantaléon imprimait à tout la vie et le mouvement.
De pénibles préoccupations, ?ans cesse renaissantes, empochèrent malheureusement l'actif patriarche d'accomplir toutes les œuvres de réparation que méditait son grand cœur; il lui fut néanmoins possible de visiter les principaux sanctuaires de celte terre privilégiée où tout est miracles et mystères, où tout est reliques et souvenirs, les collines et les vallées, les bois et les fontaines, et jusqu'à la poussière des chemins. Retombées sous le joug des farouches sectateurs de Mahomet, les voies de Sion gémissaient dans leur solitude, parce qu'il n'était personne qui vint consoler dans ses augustes infortunes cette reine dépouillée de ses antiques splendeurs. A peine de rares caravanes amenaient alors , par intervalle , dans ses rues désolées , quelques timides adorateurs. A peine quelques cantiques chantés à demi - voix , par la crainte des musulmans, interrompaient de loin en loin les cris blasphématoires de l'ennemi et réveillaient l'écho des églises profanées. Au milieu de ces ruines sacrées, entassées çà et là par la justice de Dieu, les lamentations d'Isaïc et de Jérémie semblaient encore résonner aux oreilles de Jacques Pantaléon ; il se disait : « Si ces prophètes revenaient dans ce monde, au- « raient-ils en ces jours de désastre et de deuil, moins de « raison qu'autrefois d'inviter le peuple à pleurer sur les malci heurs de Jérusalem? auraient-ils à faire entendre des « accents moins plaintifs et moins déchirants ? Ah I ils ne se- « raient pas les seuls dont les yeux fussent deux sources de « larmes!... »
Malgré les scandales elles sacrilèges dont il était le malheureux témoin, Jacques Panlaléon n'en considérait pas moins les lieux où se sont opérées les merveilles de la Rédemption, comme des reliques plus précieuses que tous les trésors1. Par
1. Jérusalem, civitas Dei electa , sancla et gloriosa , fundata in mootibus sanclis, loci eminentia, cœli solique felicitate cunctas muudi urbes superaos,
cela même qu'ils lui remémoraient les œuvres d'un Dieu fait homme pour nous sauver, ils formaient pour son cœur l'objet le plus cher de ses affections pieuses, et il leur offrait le tendre hommage de sa plus pure vénération. Pouvait- il en être autrement? La Palestine l'emportait à ses yeux sur tous les pays du mondes elle était sainte à mille titres. Sainte pour avoir été foulée par les patriarches, les prophètes, les justes de l'Ancien-Testament; sainte pour avoir été le berceau des apôtres, des martyrs, des docteurs, et d'autres héros du Christianisme; plus sainte pour avoir donné le jour à l'incomparable Marie et à son très-chaste époux Joseph ; beaucoup plus sainte encore pour avoir été le théâtre de la vie et de la mort, de la résurrection et de l'ascension de Jésus-Christ.
A mesure que le fervent patriarche visitait les sanctuaires où son divin Maître se montra avec tant d'amour et tant de gloire, les lieux saints lui inspiraient un intérêt plus saississant et semblaient ouvrir dans son âme des sources plus abondantes de gratitude, d'amour et d'adoration. Il promena ses méditations pieuses dans toutes les régions où le Verbe incarné s'est rendu visible aux mortels par les paroles de l'éternelle sagesse et par les œuvres ineffables de sa toute puissance. Il dirigea( ses pas vers la grande ville du sacrifice ; et, après avoir arrosé de ses larmes la grotte de Gethséinani, il se souvint des outrages du Prétoire; il fit avec douleur les stations de la Voie d'amertume où marcha la Viclime chargée du poids des péchés du monde ; enfin, il alla se prosterner dans la poussière sur les hauteurs du Golgotha et baisa l'empreinte qu'a laissée de son sanglant passage le Rédempteur qui
in totius urbis et Judcœ medio, ccu centrum et umbelicus lerrae, sita est. Tauquàm rcgia inter omnes accolas, velut caput in corpore, eminet, spleudidisque aedifieiis, sicut sol, prae caeteris lucet. Tantâque gloriâ illustratur, ut siogulari quodam privilegio unicus esset locus à Deo electus. Àc non tantùm fidelis cujusque animae, verùm etiam electae Christi ecclesiae in terra nailitantis, deniquè et bealae illius in cœlo triumphantis exisleret figura. Christian. Adrichomius , Jérusalem sicut Christi tempore floruit et suburbanorum, insigniorumque historiarum ejus brevis descriptio. Coloniœ Agrippinœ excudebat Godefridus kempensis anno 1584.
nous a ouvert, par son dernier soupir, les portes du salut.
Son pèlerinage achevé, il recommençait en esprit, dans ses heures de réflexion, plus d'une fois son voyage; il récapitulait ensuite dans son intelligence et dans son cœur, le trésor des idées et des sentiments qu'il avait puisé aux saints lieux, il semait sa foi fortifiée, ses espérances de plus en plus raffermies ; et, l'âme sereine, le cœur tranquille, l'esprit éclairé par le vif et doux souvenir de la mystérieuse Jérusalem, il laissait, dans une résignation héroïque, s'écouler ses jours de labeur à travers les tristesses et les adversités inhérentes à la situation déplorable de la Judée. Ce sont ces impressions intimes que le pèlerin consigna dans une relation ample, détaillée, tellemen1 exacle qu'elle fut presqu'entièrement copiée par l'abbé Christian Adrichomius, géographe du seizième siècle, dans son ouvrage le plus célèbre, intitulé : Theatrum Terrœ Sanctœ et biblicarum historiarum cum tabulis geographicis œre expressis; Colonle Agrippin^, in-folio1.
Il ne serait peut-être pas sans intérêt de donner une esquisse des études topographiques, que |le docte prêtre d'Allemagne a faites sur la Palestine à l'aide du livre de Jacques Pantaléon qu'on ne rencontre nulle part. Il doit y avoir, dans la rédaction du statisticien allemand, du reste meilleur géographe qu'historien, comme un reflet de l'érudition sacrée et des saintes émotions du savant patriarche. Qu'il suffise de dire que les pèlerins des temps modernes ont consulté avec avantage, pour composer leurs brillants itinéraires, l'ouvrage d'Adrichomius, petit chef-d'œuvre de critique et de clarté. Plusieurs de ces illustres voyageurs sont venus là, uniquement peut-être avec l'intention d'y chercher des couleurs pour leurs tableaux, des impressions pour leurs âmes d'artistes; mais subjugués soudain par ce sentiment de foi spontanée que Tertullien appelle Je témoignage de l'âme naturellement chrétienne, et comme frappés par la sainte terreur de Dieu apparaissant à leurs yeux sur cette terre de prodiges, ces mêmes hommes
1. Scripsitautèm, cùm esset patriarcha, de Terra Saoctâ librum, quo usus est Adrichomius iu cooscribendo Thealro Terras Saoctse. Annalium Cardinalis Bavoniicontinuatio, per Henricum Spondanum, tora. 1, pag. 223.
ont été vus s'inclinant, avec respect, devant les stations de la voie des divines douleurs, et leurs plus belles pages sont dues à l'inspiration qu'a suscitée en eux leur passsage par les senliers du Calvaire; tant est puissante la majesté des souvenirs imprimée à ce coin de terre consacrée par les souffrances de l'Homme-Dieu4.
C'est probablement à l'ombre des sanctuaires de la Palestine, non loin du Palais de David, que Jacques Pantaléon composa la paraphrase du Miserere, publiée dans la bibliothèque des Pères, sous le titre de Frucluosa Urbani IV pontiftcis maximi expositio sive metaphrasis in psalmum quinquagesimum. Ce psaume où le royal pénitent dépeint ses tourments et ses humiliations comme de justes conséquences de ses fautes, comme des punitions méritées, et demande avec instance la rémission des châtiments qu'entraîne le péché, présente un beau modèle d'oraison et un excellent exemple de repentir. Le vertueux patriarche, en commentant les versets de cette hymne du pardon révèle à quelles émotions douloureuses son âme s'est trouvée en proie pendant son séjour en Terre Sainte. Jamais peut-être le cœur humain n'exhala de plus éloquentes lamentations ; jamais les misères morales de notre condition présente ne furent exprimées en plaintes plus louchantes et en accents plus pieux2.
« 0 Dieu très-fort, auteur des âmes de tous les hommes, t s'écrie-t-il, vous qui ne pouvez être vaincu, parce que vous « êtes tout puissant; vous qui ne pouvez être trompé, par
1. Adrichom dit à la fin de sa description de Jérusalem : Catalogus auctorum quibus in concinnandd delineatione el descriplione hierosolymitanâ sum usus. Puis il énumère les écrivains qu'il a consultés; il cite Jacques Pantaléon en ces termes : Jacobi Panlaleonis Galli, Palriarchœ hicrosolymilani liber de Terra Sancld, qui claruit anno Chrisli 1247. Il ajoute : Hi ferè sunl prœcipui auclores ex eorum numéro, qui hoc argumenlum exprofesso Iractaverunt , el quorum spccialem facio menlionem.
2. Bibliotliecœ vêler um palrum et auclorum ecclesiaslicorum lomi novem, per Margarinum de la Bignk, ex almd Sorbonœ scold Theologum Doclorem parisiensem collecli. Edilio quarla , Parisiis. 1G24. — Fructuosa Urbani quarti ponlificis maximi expositio, sive metaphrasis in psalmum quinquagesimum. Tom. I, pag. 109, opère cilato.
i22 JACQUES PANTALÉON
t ce que vous êtes infiniment sage, et que vous sondez les reins « et les cœurs ; vous qu'on ne peut corrompre, parce que vous t êtes juste et que vous aimez la justice; vous qui n'épargnez t personne, et qui ne vous laisserez fléchir par aucune suppli- « cation, ni aucune offrande, au jour des vengeances. Me « voici, coupable et malheureux pécheur, en présence de « votre divine majesté; je confesse que mes iniquités se sont « multipliées et qu'elles surpassent le nombre des grains de « sable qui couvrent les rivages de la mer. Je suis tellement « courbé sous les chaînes de ma volonté de fer, qu'à peine « puis-je respirer. Dans cette extrémité, j'invoque votre mi- « séricorde et je me réfugie dans son sein ; n'entrez pas en ju- « gement avec votre serviteur ; prévenez-moi, au contraire, « et accompagnez-moi de votre paternelle tendresse. Je mets « sous votre protection mes pensées, mes sentiments, mes « actes; et du fond de mon cœur contrit et humilié, je vous « crie l :
« Miserere, ayez pitié. —C'est le temps de la compassion et « non du jugement, ô vous qui avez dit que vous n'êtes point « venu pour condamner le monde, mais pour le sauver. Je « me confie en votre bonté, j'en appelle à votre mansuétude « et je me prosterne tout tremblant au pied du trône de « votre clémence; je sais qu'elle est au-dessus de toutes « vos autres perfections ; c'est pourquoi j'ai l'espoir que vous « obtempérerez à mes humbles prières; et parce que je ne « suis qu'un misérable, je répète avec gémissement :
1. Forlissimô Deus spirituum universœ carnis : qui viuci non pôles quià es omnipotcns et rcx polens; falli non potes quià sapiens es, srulans corda et renés Deus; corrumpi non potes quià justus Dominus et sernper justifias dilexisli; qui non parées iu die vindicte nec acquiesces cujusquàm precibus, nec respicies pro redcmptione dona plurima. Ego reus et miser peccator in conspcctu divinai majestatis tua3 ; in quâ qui verè confitetur, absolvilur; recognosco quia* peccavi super numcrum arcnae maris et multiplicité suut iniquitales mca;; incurvatus sum multo vinculo meae t'errea; volunlalis, et nou est mihi respiralio. Et quià ex indiscrelo processu negotii vilae moas, senlio quia tua justilia iu exlremo luo judicio manifesté debeat me gravare; ab ipsâ tanquàm merilô mihi suspeciâ, ad luam misericordiam confugio et appello... Bibliolhecœ velerum Patrum , loin. 1, pag. 409.
« Miserere, ayez pitié. — Votre miséricorde, comme une chaî- « ne libératrice, peut seule retirer les malheureux de l'abîme « des ténèbres et de la corruption. Mes misères intérieures et « extérieures ont défiguré en moi l'image de Dieu ; mais, « comme votre regard miséricordieux considère moins le « mérite que la misère de l'homme, de la profondeur des « flots d'iniquité où je suis plongé, je pousse avec les larmes « du repentir ma plaintive prière :
« Miserere mei, ayez pitié de moi. —Je tais mon nom; car si « je vous le disais, peut-être ne me reconnaîtriez-vous pas, en « raison de ce qu'après avoir recouvré, comme je l'espère, « mon innocence baptismale, je me suis imprudemment éloi- « gné de votre douce et bienveillante intimité ; autrefois, « lorsque je m'élevais jusqu'à vous sur la montagne de la « prière, vous me permettiez de m'cntretenir familièrement « avec vous, comme un ami, avec son ami. Plus d'une fois « vous avez daigné m'accueillir avec bonté; alors vous me « connaissiez moi-même avec Moïse d'après le nom. Je me ré- « jouissais en vous avec vos autres serviteurs dont les noms « sont écrits dans les cieux ; alors mon nom était honorable « aux yeux de votre infinie grandeur. Maintenant mes « péchés l'ont effacé du livre des vivants ; il n'est plus « inscrit sur la liste des justes; je n'ose plus le prononcer, « ni le rappeler à votre mémoire , comme cet homme que « vous avez trouvé selon votre cœur, qui se recommandait « en toute confiance à votre bienheureux souvenir, en disant: « Seigneur, souvenez-vous de David et de toute sa douceur. « Mais, profondément affligé d'avoir excité votre colère contre « moi, j'exhale de nouveau, avec de longs soupirs, mon invo- « cation lamentable1.
1. Et gaudebam in le cum aliis servis luis quorum scripla uomina sunl iu cœlis, et erat coràm te, honorabile nomen meum. Nunc aulèm quoniâm peccala uomen meum de libro viveutium deleverunt et cum justis non rstscriplum ; ideô illud non audeo uominare vcl ad luam mernoriam revocare ; sicul illc vir bealus quem iuvenisti virum secundum cor luutn, qui et uomen suum et mansuetudinem suam tuœ beatœ mémorise flducialiter commendabal : memeu(o, Domine, David, et omnis mansuctudinis ejus. Frucluosa Urbani IV pontificis
c Miserere Mei, Deus, Dieu, ayez pitié de moi. — Je n'ose pas dire : mon Dieu. Assurément, je reconnais que vous êtes Dieu; mais je n'ai pas la présomption de vous appeler : mon Dieu. Lorsque vous étiez tout petit enfant dans la crèche de Bethléem où vous êtes né pour moi, vous m'avez été donné par votre Père céleste qui a tant aimé le monde qu'il vous a sacrifié, vous son fils unique, pour le sauver; vous m'avez été donné par votre sainte Mère qui, comme une autre Samaritaine, vous a préparé dans le feu de son amour, pour que voussoyiez ma nourriture dans le sacrement de l'autel, lorsque je serais pressé par la faim ; vous m'avez été donné par vous même, qui vous êtes livré à moi pour me purifier de toute souillure et pour me racheter de la mort éternelle. Par ces différents dons, vous étiez proprement mon Dieu. Mais, infortuné que je suis, je vous ai perdu à cause de mes péchés ; et en vous perdant, j'ai tout perdu; bien plus, je me suis perdu moi-même. C'est de moi et des autres pécheurs dont vous vous plaignez, lorsque vous dites : les pécheurs m'ont attendu pour me perdre. Mais, Seigneur Jésus, vous qui êtes devenu pour moi, par ma coupable imprudence, comme un trésor perdu, vous qui, par un effet de votre grande miséricorde, avez permis que votre mère désolée vous retrouvât dans le temple, pour ne plus jamais vous perdre, mais, au contraire, vous garder avec une inquiète sollicitude, je vous en supplie1 :
« Miserere mei , Deus , secundum magnant misericordiam tuam, ayez pitié de moi, Seigneur, selon la grandeur de vos miséricordes. — Je ne dis pas selon mes misères, mais selon
maximi exposilio sive mclaphrasis in psalmum quinquagesimum, apud Bibliolhcam veterum palrum el auclorum ecclesiaslivorum, tom. I, per MlMâMn delà Bignk, ediUo quarta, l'arisiis, 1621.
I. Cùm, iuquam, sic esses ab omuibus quorum iotererat, miln tlalus; et ideô propriè proprius Deus meus; ego iufelix proplcr peccata mca teperdidi; oàm te illum esse veraciler recognosco qui conquerendo de me et aliis pcccaloribus dicis : Me expectaverunt ut perdpreot me. El si le perdidi , omnia perdidi, alque etiara me ipsum... Bibliolhec. veterum patrum, loco citalo , p. 110, tom. |.
« vos miséricordes qui surpassent infiniment mes misères. Je « ne sollicite pas votre bonté selon mes mérites , ni selon mes « désirs, ni selon mes œuvres qui. malheureusement, m'ont « trop éloigné de vous ; mais selon votre miséricorde sans « bornes. Je vous demande selon la grandeur de votre « miséricorde, parce qu'il ne convient pas à votre ma- « gnificence de donner peu ; je serais même indigne d'être « exaucé, si je demandais peu à celui qui peut donner « beaucoup. Car je vous considère comme un autre grand « Alexandre, vous qui prenez garde, non à ce qu'il faut que je « reçoive, mais à ce qu'il convient que vous me donniez. Et « certes, en demandant beaucoup, je ne présume pas de mes « mérites ; je me confie en l'immensité de voire miséricorde « qui est sortie avec vous des chastes entrailles de votre « mère, et qui, comme une compagne fidèle, comme une sœur « affectueuse et dévouée, a grandi avec vous, depuis votre « enfance. Je seraisdansune détresse extrême, Seigneur, si je « ne connaissais vos bontés*. »
Jacques Panlaléon expose, avec une persuasion intime, jointe à une attendrissante onction, les trois degrés de bonté qui caraclérisent, selon lui, la miséricorde divine. D'abord, Dieu ne saisit pas à l'instant même l'occasion du crime pour le punir; il patiente, il diffère sa vengeance pour donner au coupable le temps de revenir à lui par la pénitence. Ensuite, Dieu environne le pécheur de toutes parts, il ne cesse point de le suivre dans ses égarements et de l'appeler au repentir; il lui reproche l'obstination de son cœur impénitent, il l'excite à
4. Non dico secundùm mcam raiseriam, sed secundùra tuam magnam misericordiam. quae longé major estqudm mea miseria magna nimis. Non peto secundùm meriiummeumjuslitiam tuam vel meam, sive secundùm opéra meaquibus ego miser deviavi à te ; sed secundùm magnam misericordiam luam. Magoam quaero misericordiam, quia non decet tuam magnificentiam parva dare.Imùexaudiri dignus non essem, si à magno parva pelerem. Ego enim te illum alterum magnum existimo Âlexandrum , qui non attendis quid me eporteal accipere , sed quid deceat te dare. Nec magna pelens , de merilis meis praesumo ; sed confido de tuâ misericordiâ magnâ , quœ quasi soror tua, ab infantiâ, tecum crevit , et de utero malris tuœ egressa est tecum... Bibliolhec velerum Patrum, loco citalo, tom. I.
rompre par un généreux effort les habitudes criminelles qui le retiennent dans l'esclavage. Enfin quand, par ses aimables poursuites et ses tendres sollicitations, Dieu est parvenu à ramener dans le bercail la brebis perdue, il la fortifie dans ses bonnes résolutions, il lui répond du secours tout puissant de son bras qui la soutiendra parmi les écueils et la préservera de nouveaux égarements.
Mais dire : Dieu ne veut pas me perdre, il est bon, il est miséricordieux; et, en conséquence de ce principe, se confirmer dans son péché et devenir plus libre à le commettre, c'est se rendre tout à la fois coupable de la confiance la plus outrageante envers Dieu et de la confiance la plus trompeuse envers soi-même. Est-il, en effet, une dureté de cœur pareille à celle d'un pécheur qui veut vivre dans un état de guerre avec Dieu, pareequ'il sait que Dieu l'aime assez pour être toujours disposé à le recevoir et à lui pardonner. Quel plus abominable renversement! Le péché que la grâce de Dieu doit effacer, un pécheur la fait servir à le fomenter et à le perpétuer. Il compte sur une miséricorde dont il se rend spécialement indigne, et il s'expose, par sa confiance présomptueuse et chimérique, aux châtiments les plus rigoureux. Combien de fois Dieu, .également jaloux de tous ses attributs, a-t-il montré aux hommes, par des coups éclatants, qu'autant il est libéral et bienfaisant dans ses dons, autant est-il sévère et terrible dans ses vengeances. Jacques Pantaléon conclut qu'il faut, comme le prophète royal, espérer et trembler de telle sorte que notre confiance soutienne notre crainte qui pourrait nous abattre, et que notre crainte modère notre confiance qui poarrait trop nous élever ; puis il ajoute :
« Et secundum multitudinem miserationnm tuarnm, et selon « la multitude de vos bontés, effarcez mon iniquité... » —Pour nous donner une idée de ces inépuisables bontés du Dieu d'Israël, le vénérable exégète nous représente le peuple hébreu tour à tour glorieux ou humilié, libre sous le ciel de la patrie ou captif sur des rives étrangères, selon que ce peuple de-
meurait fidèle à Jéhova ou qu'un esprit de désordre l'excitait à la révolte; il montre, d'un côté, les prévarications multipliées de Jérusalem, et les épouvantables calamités qui en étaient la conséquence ; de l'autre, les miséricordes infinies et les faveurs sans nombre qui ne manquaient pas au peuple rebelle, dès que le repentir et l'infortune le ramenaient dans les sentiers de la justice et de la sainteté1. Au souvenir de ces prodiges de grâce, Jacques Pantaléon s'écrie en toute confiance : « Bêle iniquitatem meam, selon la multitude de vos bontés, « Seigneur, effacez mon iniquité. — Hélas ! cette iniquité m'a « effacé du livre de vie. 0 mon Dieu, vous qui détruisez le « nom des impies, enlevez l'iniquité de mon âme, comme « vous faites disparaître la boue des places publiques, afin que « mon nom soit de nouveau inscrit, en caractères indélébiles, « avec les justes, dans le livre des vivants. Déchirez, je vous « en conjure, la sentence prononcée contre moi ; vous aviez « décrété que j'aie à ne pas pécher, si je voulais éviter la « mort; et, comme j'ai eu le malheur, ô mon Père qui êtes t dans les cieux, d'enfreindre témérairement par pensées et c par actions vos ordres divins, vous avez gravé dans votre « éternelle science et au fond de ma conscience la cédule « de ma condamnation, afin qu'au grand jour de vos redout tables jugements, ces deux livres, votre science et ma « conscience, ainsi que l'autre livre que l'accusateur du genre « humain a rédigé contre moi, soient ouverts et que ma cau-
t. ...Cùm, inquam, populus ille durus post tantorum magnai iu m , (ot mirabilimn , lot terribilium salvalionis sua} bénéficia salutis , quae ei miscricorditer inipenderas, oblilus esset le, et contra te superbe agens cervicera durissimam indurasset, et ne te, qui eum de terra JEgypti eduxeras, ingralus populus adoraret, cum minis et terroribus, Aaron resistente, Deos petens alienos, \itulo conflatili , manè surgens , hostias obtulisset... Post haec tamèn cùm ad le, in tempore tribulationis et angusliœ clamaverunt, tu Deus raisericors et mullaî misericordiaî verax , de cœlo exaudisti eos secundùm miserationes tuas multas. Cùmque rursus perversos eos , in manus inimicorum suorum iterùm reliquisses , et ipsi iterùm aîque iterùm clamavissent , tu de cœlo liberasti eos in miseralionibus luis mullis, et in misericordiis piurimis non fecisti eos in consumptionem , quooiàm Deus miseratiouura et clemens tu es... Bibl veterum Patrum, loco citato, tom. 1, pag. 112.
« se puisse être instruite d'après les pièces qui s'y trouveraient t réunies. 0 mon Dieu, véritable ami des hommes, détruisez • mon iniquité, afin qu'en ce moment terrible je me présente « devant vous pur et sans tache. 0 vous qui ne méprisez pas c les gémissements d'un cœur contrit, vous savez que de même t qu'à l'endroit des lettres effacées il reste toujours quelque « souillure qui permet encore d'apprécier la valeur des rat tures et la signification des anciennes lettres, à moins que « les vestiges de ces lettres détruites ne soient radicalement « anéantis; de même l'iniquité que vous avez arrachée démon t âme y laisse encore quelque difformité; à moins qu'elle « ne soit entièrement effacée par vous, elle peut encore vous t révéler, à vous qui êtes le scrutateur des consciences et le t confident des secrets, ainsi qu'au perfide accusateur des âmes, « la profondeur du gouffre de misères où j'étais tombé*. C'est « pourquoi je vous le demande humblement :
t Ampliùs lava me ab inquitate meâ, lavez-moi de plus en « plus de mes souillures, ô céleste Régénérateur. — Vous qui » avez versé les eaux de la grâce divine dans le vase très-pur « de votre chair immaculée, afin de laver toutes nos taches « dans votre sang, rendez mon âme tellement brillante et lim-
1. Quià ipsa me, heu ! de libro vitœ delevit; sic et tu Deus meus qui uomen jmpiorum delcsli, ut lulum platearura dele eam ; ut eà abolitâ et delelâ, nomen meum cum justis in libro viventium de quo illud deleverat, indelebiliter rescribalur. Dele, obsecro, omnipolentissime, illud quod adversùm me est, chirographum deereti lui. Decreveras eoim, Pater, ut si vellem mortem evadere, non peccarem. Et quià, ego infelix, contra tuum decrelum , indiscrète, corde et corpore peregi, ad insipieutiam magnam mihi, tu, qui scientiarum es Deus, indè chirographum memoria, in tuâ scientiâ et meâ conscienliâ conscripsisti; utcùm sederet treraendura judicium tuum magnum aperirentur isli scientiâ; tua; et conscient ia; mea; libri et alius il le liber qucm habet contra me humani generis accusator; et ex bis quae invenirentur in istis codicibus, judicaret. Sed, ne tune inveniatur iu me iniquitas, amalor horainum Deus, dele iniquilatem meam, qui semper iniquos odio habuisti, quoniàm non Deus volens iniquilatem tu es. Sed, Domine, qui non despicis gemilus conlritorum tu nosii quùd, sicut super dcletas listeras quœjam ex ipsâ lilterâ remanet lurpitudo per quam adhuc perpendi possiut ipsarum deletarum vestigia, et significatio lilterarum, nisi ipsa; litterœ peniiùs eradantur : ità et deleta à te iniquitas... Bibliolec. veterum Patrum, tora. I, pag. 112.
pide qu'il n'y reste plus aucune trace de péché. 0 humble sublimité, ô sublime humilité, qui, pour représenter celte lotion intérieure de l'âme que je réclame, avez abaissé votre grandeur jusqu'à laver les pieds de vos disciples ! lavezmoi afin que j'aie éternellement part avec vous; lavez, nonseulement les pieds de mes affections, mais encore les mains de mes œuvres et la tête de mes sentiments; et parce que mon âme s'est avilie en se laissant emporter en des voies mauvaises, enlevez de mon cœur les germes de malice qui le corrompent, de peur que les pensées pernicieuses n'y établissent leur demeure; lavez, toutes les nuits, dans le bain brûlant et amer des larmes, le lit de ma conscience; purifiez en moi l'homme intérieur, lavez-le avec le lait de la dévotion et renouvelez-le par la grâce des sacrements1. « Et apeccato meo munda me, et purifiez-moi de mon péché. — Car, qui peut rendre pur ce qui sortd'une source impure, si ce n'est vous, bon Jésus, très-doux médecin, qui d'un seul mot restaurez toutes choses. Je le sais, et j'aime à le proclamer, si vous le voulez, vous pouvez me guérir. Donc, Dieu de bonté, Seigneur Jésus, je vous en conjure, par votre infinie miséricorde, dites à mon âme infectée de la lèpre d'innombrables péchés, dites-lui : je veux vous purifier. Ensuite, brûlez en moi, coupez en moi jusqu'aux moindres racines du mal, afin que, lorsque vous viendrez vanner dans votre aire et scruter le fond de mon âme avec un examen sévère, vous me trouviez parfaitement nettoyé et orné d'une vraie pénitence. Cependant, pour me purifier, j'irai me montrer aux prêtres; mais, préalablement, je crois devoir me présenter à vous qui êtes l'éternel et souverain Prêtre.
1 0 humilis sublimitas et sublimis humilitas, quœ ad designaudam il-
lam lotionem interiorcm animae quam requiro, usque ad lavacrum pedum discipulorum tuorum tuam altitudinem inclioasti, lava me ut in aeternum habeam partem tecum ; lava non solumpedeseffecluum meorum, sed eliam mauus operum et caput sensuum. Et quoniàm anima mea vilis facta est, iterans pessimas vias suas, lava k malitià cor ipsius, ut iu eo cogitatioues noxias non morenltir; lava, lacrymarum lixivio calido etamaro, persio^uiâJUMaâ&^coascientide mese stratum ; lava pedes interioris fiïeïTiojs**^ sacramentis... Loco suprà cUaïo. ^ \
« Quoniam iniquitatem meam ego cognosco, parce que je connais mon iniquité.— Dans l'explication de ce quatrième verset, Jacques Pantaléon s'arrête à montrer que ce n'est point assez pour le pécheur d'éprouver une douleur passagère et d'exhaler quelques gémissements; il faut que, pour satisfaire à la justice de Dieu, qu'il a si cruellement outragée, il connaisse bien toute l'étendue de son ingratitude, toute l'audace de sa révolte; il faut que, pour fournir sans cesse à son repentir un nouvel aliment, il examine la malice de son péché, et qu'il en sonde la profondeur. C'est encore peu, pour le vrai pénitent, de consacrer de longues heures à cette douloureuse élude, à cette humiliante méditation ; la pensée de ses offenses envers Dieu ne doit l'abandonner jamais; je connais mon iniquité, doit-il se dire intérieurement, et mon péché est sans cesse devant mes yeux1.
« Oui, Seigneur, je connais mon iniquité, mais je ne la con- « nais qu'en partie et non comme vous la connaissez voust même , ni comme je suis connu de vous, dont les regards, « beaucoup plus lumineux et plus perçants que les rayons du « soleil, parcourent tous les lieux du monde, les espaces les « plus reculés comme les abîmes les plus profonds, et pénèt trent dans les retraites les plus cachées du cœur humain. « Mais mon cœur est impénétrable, et je ne le connais pas « moi-même. Vous seul, Seigneur, avez connu ma fragilité ; « vous lisez au plus intime de mon âme et vous y voyez mon « iniquité, telle qu'elle est. Ah! si l'intérieur de ma conscience
1. Cognosco, Domine, iniquitatem meam; sed ex parte cognosco, et non sicut lu cognoscis eam , neque sicut ego cognitus sum à te cujus oculi sunt mullô lucidiores sole , circumspieientes vias hominum et profuodum abjssi, bominum corda intuentes. Cor autèm meum parvum est et inscrutabile , nec ego ipse cognosco illud; sed tu, Domine, qui cognovisli figmentum noslrum, et intueris abyssos, cognoscis illud, et iniquitatem meam quae in eo est et sicuti est. Quam si ego ità nudè et apertè cognovissem, sicut et tu antè cujus oculosomnia nuda sunt et aperla, certè erumperent lacryma; de venis intimis cordis mei, et coniinere non possem quin super me ipsura flerem ne tu, Deus paiieutiae et solatii , super me fleres. Qui olim in diebus carnis tuae , sub figura illius malerialis Jérusalem, vidisti civitatem anima; meae.... Loco cUato, pag. 113.
« se manifestait à moi dans toute la clarté de l'évidence, comt me il se manifeste à vos yeux auxquels rien n'échappe , as- « sûrement, des torrents de larmes jailliraient de toutes les « veines de mon cœur; je ne pourrais m'empêcher de pleurer « sur moi-même, de peur que vous, qui êtes le Dieu de pa « tience et de consolation, ne pleuriez vous-même sur moi. Aut trefois, dans les jours de votre vie mortelle, vous avez vu « dans la Jérusalem terrestre la figure de l'a cité de mon âme ; « et, connaissant mon iniquité, vous en avez été touché de « compassion et vous avez pleuré sur elle, en disant : si tu sa- « vais, même en ces jours de la vie présente, ce qui peut « t'apporter la paix ! En effet, si je connaissais mon indignité « comme vous la connaissez, ô* Dieu qu'on n'invoque jamais en « vain, je vous demanderais d'ouvrir les cataractes de ma « tête et de faire abonder le déluge de mes larmes, afin que « toute mon âme soit toute fondue en eau et que mon iniquité « s'y noie comme dans un océan d'amertume.
« Mais maintenant mes maux sont cachés à mes yeux, car « mes ennemis spirituels m'ont environné de mille occupations « mondaines comme de tranchées qui partagent mon esprit, « tellement que je ne puis ni agir, ni méditer avec profit. Ils « m'ont pressé de toute part, ils m'ont enfermé dans toutes « sortes d'angoisses et de détresse ; le lit de ma conscience, « par suite de ces serrements de cœur, est devenu trop étroit « pour y tenir deux ensemble ; il faut choisir entre vous, ô « mon Dieu, qui êtes l'époux légitime de mon âme, et le « monde adultère que j'ai introduit près de vous dans la même « couche, bien que je susse que vous étiez un Dieu jaloux. « L'amour des choses matérielles m'a renversé par terre, moi « et mes enfants, les pensées, les affections, qui sont en moi ; « je puis donc redire cette- lamentable parole de Jérémie : « mon cœur s'est répandu en terre! je devrais m'élever comme « la pierre du témoignage dressée sur le bord du chemin, pour « indiquer la route aux voyageurs; mais la pierre du bon « exemple n'est pas demeurée en moi sur la pierre de la vertu. « Tous ces maux me sont arrivés, parce que je n'ai pas connu
« le temps où vous m'avez visité, lorsque, soleil levant, vous « êtes venu d'en haut, sous une forme sensible, illuminer les « intelligences. Les soins de votre délicieuse visite ont conser- « vé mon esprit; voilà pourquoi je connais mon iniquité assez « pour que vous, ô mon Dieu, qui seul remettez les péchés, « vous me la pardonniez.
« Et peccatum meum contra me est semper , et mon crime « est toujours devant moi.— O vous à qui appartiennent le ciel « et la terre, vous le savez, j'ai appris dans ma jeunesse que « mien et tien sont des pronoms possessifs; par conséquent, mon « péché est réellement ma propriété. Mais, hélas! quelle misé- « rable propriété que celle qui rend malheureux son propriô- « (aire ! O mon péché î comment ai-je enduré, sans en parler^ « sans même y faire attention, comment ai-je pu souffrir que « tu me possédasses plutôt toi-même? Car, tu es mien, non < pas comme ma chape est mienne; et je ne te possède pas « de la même manière que je possède ma chape dont je puis « me déposséder entièrement en une seule fois. Tu m'appar- « tiens de telle sorte que, bien que je t'aie abandonné, tu ne « veux pas cesser d'avoir mon âme en ta possession; tu la « cherches, tu la poursuis même par la porte très-étroite de « la mort, pour la livrer aux flammes et aux tourments éler- « nels4.
« O mon péché, comment es-tu mien, si ce n'est parce que « je t'ai fait? Tu m'appartiens donc comme l'ouvrage appar- « tient à l'ouvrier. O horrible et abominable fait dont je suis « l'auteur! O mon péché pourquoi t'ai je commis? Pourquoi « me suis-je servi de toi comme d'un instrument meurtrier « pour donner la mort à mon âme? Quelle folie me poussait!
1. O possessor cœli et terrœ, lu scis quôd ego in mea" didici juvénilité qu6d meum et luum suut pronomina possessiva ; uudè si meum est peccalum, ut meum possideo peccalum meum. Sed , heu! quàm misera possessio peccali mei, quai suum fecit miseruin possessorem ! O peccatum meum, quomoJù sustinui , quomodô silui, quomodô dissimulavi ut tu me po:iùs possideres? Nou enim sic meum es peccalum meum, sicul mea est, cappa mea ; neque itâ te possideo, quomodô possideo cappam meam cujus possessionem et proprietatem omuinô possum à me excutere uoâ vice... Loco citalo, pag. 113.
« quelle furie m'emportait! Car je n'ignorais pas que la « mort est la solde avec laquelle le péché paye ceux qui combat- « tent sous ses enseignes; je savais également que le péché « consommé engendre la mort, non-seulement la mort mo- « mentanée du corps introduite dans le monde par le péché « lui-même, mais la mort de l'âme, en nous privant de la vie « présente de la grâce et de la vie future de la gloire. 0 éter- « nelle vie, mettez devant mon âme cette mort éternelle que « le pêche donne à l'âme qui ne meurt point, afin que cette « pauvre âme, ayant sans cesse cette mort sous les yeux, la « fuie comme on fuirait un serpent1.. .
« Tibi soli peccavi, et malum coràm te feci, j'ai péché contre « vous seul, et j'ai fait le mal en votre présence. — Malheur « à moi, misérable; malheur à moi parce que je me suis rendu « coupable devant vous de crimes que je n'aurais osé com- « mettre devant les hommes. Mais, dans ma grande misère, « je n'ai jamais cessé de reconnaître, ô mon Dieu, votre misé- « ricorde infiniment plus grande encore. Pardonnez - moi, « Seigneur Jésus, pardonnez -moi en considération des gémis- « sements pleins d'amertume et des profonds soupirs que m'ar- « rachent mes sentiments de pénitence. Inaccessible à mes « imperfections et à mes souillures, vous n'en connaissez que « mieux l'argile dont je suis formé; plus la puissance et la « sainteté vous environnent, plus mon néant et mon péché « vous intéressent; je vous suis d'autant plus cher, que vous « vous êtes joué en me créant; et telle est votre gloire su- « prême, que tout ce que les hommes donnent à votre ten- « dresse, ils l'ajoutent à votre grandeur.
« Ut justifteeris in sermonibus tais, et vincas càm jadicaris,
1. ...Quomodo meura es, peccalum meum, uisi quià te feci? Et ideô raeum es,sicul factura est facloris. Heu! horribile et abominabile faclum meum! Peccatum meum ! quarè te feci ? Quarè per te meam auimam interfeci? Quae iusauia me ducebat? Quae furia me cogebat! Sciebam enim quod stipendia peccati mors. Sciebam quod peccatum quod consummaium fuerit, générât mortem, et non-solum momentaucamcorporis hujus monem quaj per peccatum intravit in mundum , sed eliam mortem animae per substractiouem vitae gratiae... Loco cilalo, pag. 144.
134 JACQUES PANTALÊON
« pardonnez-moi, afin que vous soyez justifié dans vos prot messes, et que vous triomphiez de quiconque osera vousju- « ger. — Me voici, mon Dieu, prosterné devant vous dans la t crainte et le tremblement; le passé me consterne, l'avenir « m'épouvante. Seigneur, ayez pitié de moi; mais quelle pitié « pouvez-vous avoir d'un malheureux qui, trop longtemps, « abusa de toutes vos grâces? Ne vous devez-vous pas à voust même la vengeance d'une si monstrueuse ingratitude? Oui, t je le reconnais, mon Dieu, je suis indigne de miséricorde, « indigne de pardon : n'importe, Seigneur, ayez pitié de moi, « pardonnez-moi; vous êtes assez puissant pour me remettre « tous mes péchés, et assez bon, assez miséricordieux pour « le vouloir.
« Ecce enim in iniquitatibus conceptus sum, et in peccatis « concepit me mater mea, considérez que j'ai été conçu dans « l'iniquité, et que ma mère m'a enfanté dans le péché. » — De tous les commentaires qui ont été faits sur ce verset, le plus onctueux se rencontre dans la paraphrase de Jacques Pantaléon. Il emprunte à la sainte Écriture son langage pour peindre l'homme, cet être étonnant, mélange inconcevable d'orgueiret de misères, de passions basses et de désirs célestes, esclave du vice avec l'amour de la vertu, altéré de bonheur et se contentant du plaisir. Il montre l'homme auteur du mal moral par l'abus de sa liberté et justement puni par le mal physique, pour rentrer par le châtiment dans l'ordre dont il s'était écarté par le crime ; il le représente déchu d'un état primitif où tout était bien, être dégradé, roi détrôné, mais qui toutefois, dans sa disgrâce, conserve encore des rayons de sa première majesté. Il ne s'agit donc pas de faire l'homme tout grand et tout bon, malgré le sentiment qu'il a de sa faib'esse et de sa corruption; cette opinion ne pourrait que l'enivrer de l'amour de lui-même. Il ne s'agit pas non plus de le faire tout méchant et tout méprisable, malgré le sentiment qu'il a de sa noblesse et de sa dignité; celte opinion, en le ravalant, ne pourrait que le jeter dans les voluptés les plus grossières.
La doctrine que développe Jacques Pantaléon tient le milieu entre ces deux extrêmes; elle nous fait voir dans l'homme l'image de Dieu défigurée, mais non effacée, et lui apprend à se défier de lui-même, sans détruire les hautes idées qu'il doit pourtant en avoir. Elle nous enseigne que la race humaine, tombée de si haut, impuissante à se relever d'elle-même, appelait un médiateur qui la rétablit avec Dieu dans les rapports que le péché d'origine avait brisés; un homme-Dieu qui réconciliât le ciel avec la terre, et fit embrasser dans sa personne la justice et la miséricorde, le pardon et le repentir.
« Ecce enim veritatem dilexisti ; incerta et occulta sapientiœ « tuœ manifestati mihi, vous, Seigneur, vous aimez la vérité ; « vous m'avez manifesté les secrets de votre sagesse. » — Ici3 le savant patriarche expose comment la vérité s'est révélée en ce monde par l'incarnation du Verbe. C'est un grand mystère que celui d'un Dieu qui daigne s'unir à notre nature ; mais il fait admirablement ressortir les attributs divins et l'excellence de notre âme. Qu'elle est redoutable, celte justice, qui n'a voulu être apaisée que par les humiliations et les souffrances de Jésus-Christ ! Qu'elle est énorme, la malice du péché, qui a dû être expiée par une telle victime! Mais aussi qu'elle est ineffable, la bonté qui a bien voulu s'abaisser d'une manière si prodigieuse ; et quelle n'est pas l'excellence de nos âmes rachetées à un si haut prix! Combien ces pensées sont capables de nous enflammer d'amour et de reconnaissance pour Dieu ; combien elles doivent nous pénétrer d'horreur pour le péché qui l'offense, en même temps qu'il nous dégrade !
« Asperges me hyssopo, et mundabor, arrosez-moi avec l'hy- « sope et je serai purifié. — Vos saints docteurs, ô mon Dieu, « nous apprennent que l'hysope est une plante humble et « médicinale, dont les racines, dit-on, s'attachent aux fentes « des rochers; elle est douée de propriétés purgatives et calme t l'inflammation des poumons. D'où je conclus, Seigneur Jé- « sus, qu'en parlant de cette plante, vous avez voulu parler « de l'humilité, vertu modeste, quand on la considère en elle-
136 JACQUES PANTALEON
« même, mais la plus grande à vos yeux, et qui, par ses mys- « térieux attraits, charme plus que toutes les autres la cour « céleste. 0 souverain médecin des âmes, vous avez donné à t l'humilité le pouvoir de guérir de l'enflure de l'orgueil ; ô « vous qui, du hautde votre trône de gloire, daignez regarder « les humbles et les élever parfois aux honneurs suprêmes, « vous qui êtes immense et sublime, vous avez abaissé les « cieux; vous êtes descendu sur la terre revêtant la forme t d'esclave, afin d'offrir au genre humain l'exemple de l'hu- « milité, et de remédier, par cette prodigieuse abnégation, « à l'orgueil des mortels. Quand votre majesté se réduit t pour notre salut au plus profond anéantissement, n'est-ce « pas une indignité qu'un vermisseau fasse le superbe et « s'élève avec arrogance contre vous ? Quoi de plus étrange « en effet, quoi de plus détestable, quoi de plus punissable, c que l'homme qui se glorifie insolemment ici-bas, tandis que « le fils de Dieu, le premier dans le royaume des anges, s'hu- « milie jusqu'à devenir le dernier dans le royaume des « hommes1.
« 0 mon Jésus, ô mon maître, vous nous avez ouvert le « livre de votre humilité, et vous nous avez donné une leçon « digne d'être perpétuellement retenue, lorsque vous nous « avez dit : apprenez de moi que je suis doux et humble « de cœur! O humilité sublime! vous auriez pu dire : appre-
1. Sancti tui, Domine, per quos tuas etiàm parabolas edissere voluisli, dicunt nobis quôd hyssopus est herba humilis et medicinalis , cujus radii petrae dicitur adhœrere et inflammatos repriraere et purgare ; et ideô , quandô hic locutus es, Domine, de hyssopo, de humililale iutclligis nobis loqui, quae in cousideralionc sut est rnodica, illa virlus quœ in eonspectu luo et totius cœlestis curiae maxima reputatur. Cui tu, Deus, summus medicus, magnam conluiisli contra tumorem superbide medicinam , quandô tu, qui de excolso gloti;r tuae throno humilia respicis et ponis humiles in eublimi, < um esses immensus et cxcelsus , iucliuasli cœlos et descendisti in lerram , formam seivi aceipiens, ut humililatis exemplum humano geueri exhiberes, et esset medicina tumoris in homiuc, humilitas tua, Christe. Ub'i enim, Domine, lua se exinanivit majestas, indignum est ut vento superbiœ iuflclur vermiculus et tumescat. Quid enim magis mirandum, quid ampliùs detestandum, quid graviùs puniendum quàm quod videns Dei filium, summum in regno cœlorum , novissimum factum in regno hominum... Loco citalo, pag. 118,
« nez de moi à former les teintes inimitables de l'aurore, les t splendides rayons du soleil et toute la merveilleuse struc- « ture de ce vaste univers. Mais parce que la vraie humilité « est plus puissante que la vraie grandeur, ô Docteur incom- « parable de la vertu, vous avez mieux aimé dire : Apprenez « de moi naissant dans une étable, prêchant parmi le peuple, « opérant des miracles en faveur des malheureux et mourant « sur une croix, apprenez que je suis doux et humble de « cœur. Si vous répandiez de cette hysope dans le fond de « mon cœur, je m'attacherais par toutes les racines de mon « être à vous, Jésus-Christ, qui êtes le plus solide fondement « de l'Église, je m'y attacherais si entièrement que je ne fe- « rais plus qu'un seul et même esprit avec vous; et trans- « porté de joie, je m'écrierais : Il est agréable, il est déli- « cieux de demeurer inviolablement attaché à vous, Seigneur, « mon Dieu1 !
c Lavabis me et super nivem dealbabor, lavez-moi et je dcc viendrai plus blanc que la neige. — Je vous en supplie « humblement et dévotement, aspergez-moi à l'intérieur et t à l'extérieur avec cette hysope, et je serai entièrement « purgé de mon énorme péché qui est l'orgueil, le premier « et le plus grand des péchés capitaux. Non content de cette t aspersion, purifiez-moi par votre sainte grâce dans le bap- « lême de sang de mon âme; oui, régénérez dans le bain de « la pénitence celui que vous avez déjà lavé dans le baptême « d'eau et de feu, et je deviendrai plus blanc que la neige, t J'ose le dire en toute confiance, parce que vous l'avez dé- 9 claré vous-même : Quand même vos péchés seraient rouges « comme l'écarlate, ils deviendront blancs comme la neige dans
1. ... O si cordis mci intima aspcrgeres hâc hyssopo, cerlè iibi qui es firmissima pelra, Christe, lolo corde radicilùs adhœrerem ità quod unus esscm tecum , et praî gaudio exclarnarem quod tibi Domino Dco meo bonum est adhœrerc... Deprecor humiliter et devotè ut me interius et exteriùs digneris aspergere hâc hyssopo, et mundabor. Ac peui'ùsemundaborà delicto maximo, quôd est superbia, quae, inter magna, nou solùm majus, sed primum et maximum est deliclum. Et post emundationem, lavabis me, per gratiam tuarn in baptismo sanguinis animai meœ... Loco citalo , pag. 119.
le sacrement de pénitence. Ainsi, par le pur effet de votre miséricorde, les œuvres de sang seront changées en votre vêtement; de telle sorte que vous ferez de moi, avec vos autres élus dont vous êtes orné dans la gloire comme d'un brillant manteau, un vêtement radieux comme celui que vous avez admirablement choisi pour votre transfiguration, vêtement qui devint d'une blancheur que nul foulon sur la terre ne pourrait jamais égaler.
t Auditui meo dabis gaudium et lœtitiam; et exultabunt ossa humiliata, vous ferez retentir à mon oreille les accents de la joie et de l'allégresse, et mes os, qui sont brisés de douleur, tressailleront d'aise, — si jamais vous me permettez d'entendre avec ceux qui vous ont vêtu dans votre nudité, cette parole ravissante : venez, les bénis de mon Père, posséder le royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde. 0 voix de jubilation et de salut qui cause à ceux qui l'entendent une joie éternelle en Jésus-Christ, résonne à mes oreilles! car tu as des accents d'une extrême suavité, et le visage de celui qui les profère est d'une beauté infinie. Par respect pour vous, ô mon Dieu, j'écouterai, silencieux et recueilli, ce que votre Esprit-Saint me dira intérieurement , parce que déjà il ne me parle que de paix , du moins autant que le comportent les bruits de la terre. En l'écoutant, certaines vérités indicibles , qui ne peuvent venir que de votre inspiration, tomberont goutte à goutte dans mon cœur. O Époux le plus secret de mon âme. faites que j'écoute comme l'ami de l'époux, en silence et sans défaillir, au dedans de moi, cette voix mystérieuse; faites que la voix de l'Époux me ravisse d'allégresse, afin que mon âme, qui ressemble à une neige durcie par la gelée sur la montagne de l'orgueil, se fonde à la chaleur brûlante de votre langage enflammé, et qu'ainsi liquéfiée, elle descende avec joie et promptitude dans la vallée de l'humilité.
t Averte faciem tuam a peccalis meis et omnes iniquitates meas dele, détournez votre visage de mes péchés et effacez
t toutes mes iniquités. — Jusqu'à présent, Seigneur, mon « Dieu, je ne vous ai parlé que d'un seul péché et d'une « seule iniquité, c'est-à-dire de mon grand orgueil et de mon € excessive présomption; ce qui déjà m'effraie, surtout quand « je songe que vous n'avez pas épargné les anges superbes; « Lucifer était un modèle achevé de sagesse et de beauté; « cependant, à cause de son orgueil, vous l'avez précipité « des délices du Paradis dans les horreurs de l'Enfer. Aussi, « Seigneur, vous ai-je demandé instamment de détruire mon t péché, d'effacer mon iniquité, qui ont fait à mon âme une « tache fortement empreinte. Mais comme l'orgueil constitue « le fondement et le commencement de tout péché, et qu'il a « poussé l'ange et l'homme à la révolte contre vous , il a « engendré en moi, comme une racine empoisonnée, beau- « coup d'autres vices nés de la concupiscence. C'est pourquoi « j'implore humblement votre ineffable bonté , je la conjure « de ne pas changer en lamentations et en voix de larmes les « tressaillements de joie que vous avez fait ressentir à mes « os mortifiés. Ne détournez pas de moi votre visage, mais « montrez-le moi, et je serai sauvé. Car vouscontempleret vous « aimer, vous contempler et vous aimer encore, voilà le ciel. « L'âme, ici bas, en reçoit quelquefois un avant-goût. Alors, elle « est dans la jubilation. Ne détournez donc pas de moi les re- « gards de votre divine bienveillance, mais fermez les yeux sur « mes péchés , de peur que leur vue n'offense votre sainteté « et que vous ne m'en infligiez le châtiment. « Cor mundum créa in me, Deus, et Spiritum rectum in-
I. ... Nunc autem quià intelligo quôd ex hoc peccato raeo, tanquam à quâdam virulenià radicc , multa ia me peeeala el iniquilales aliae pullulavcrunt, cùrn superbia fundamentum et inilium sil omnis peccati, et angelum cl homineni aposlalare à te fecmt nimiùm impudenkr; idco imploro humilitir luara Deus, ineffabilem pietatem, ne laelitia el exuliatio quas audilui meo et humilu tatis ossibus meis infudisîi , io lameniumet vocem lîenlium converlalur. Averte faciem tUam. non-so'ùm ab illo peccato meo superbiae, sed etiàm ab omnibus peecalis meis; ità laruen quôd à me luam faciem non avortas; qui in hàc viiâ volo quaerere tuam faciem , hoc est jucundam prccseutiam luam , semper ; scio enim, Domine, quod tua faciès in jubilo conlcmplatur ; et si eam mibi osieuderis, salvus ero... Loco citato, pag. 120.
nova in visceribus mis, créez en moi un cœur pur, ô mon Dieu, et renouvelez l'esprit de droiture au fond de mes entrailles. — 0 Dieu de mon cœur, vous qui donnez l'intelligence aux petits, donnez moi de comprendre ce que je demande, quand je vous demande de créer en moi un cœur pur, de peur que vous me disiez, comme aux fils deZébédée : Vous ne savez pas ce que vous demandez. La splendeur des cieux n'est qu'une ombre en votre présence, et vous trouvez des taches jusque dans vos anges; combien moins l'homme, qui n'est que corruption et pourriture, peut-il dire : Créez en moi un cœur pur. 0 lumière intelligible, dont les perfections invisibles sont devenues visibles par les merveilleux phénomènes de la création, instruit par l'enseignement interne que vous me donnez dans l'école intime de mon cœur, je comprends que, de même que mon corps tire du cœur charnel sa vie et son sentiment, sa joie et sa douleur; tellement que s'il était séparé de ce cœur, il resterait privé de toutes ces choses; de môme, et avec plus de force et de vérité, vous êtes , ô mon Dieu , le cœur et la vie de mon âme.
« Quand vous y habitez, elle vit de la vie de votre grâce, elle goûte spirituellement les douceurs et les amertumes; car les choses célestes et les vertus lui sont douces, les choses terrestres et les vices lui sont amers. Effectivement , si quelque membre de votre corps mystique triomphe dans la prospérité, les autres s'en réjouissent avec lui: s'il éprouve les atteintes de l'adversité, les autres en souffrent par un sentiment de mutuelle sympathie; c'est ainsi que je sens que mon âme a un cœur; mais si vous vous séparez de mon âme à cause de mes iniquités, alors elle n'a plus aucune sensation; elle esl comme morte. Étendue comme un cadavre dans le cercueil de son corps, el!c peut dire avec le prophète : Mon cœur m'a abandonné. Oh! qui me rendra l'innocence baptismale? qui me donnera celle aimable pureté qui me conserve dans l'union avec mon
« Dieu? Vous seul le pouvez, miséricordieux Seigneur, et je « n'attends cette grâce que de vous. Réprimez le penchant de « ma nature corrompue; créez en moi un cœur pur; versez « sur mes lèvres quelques gouttes de ce vin céleste qui fait « germer les vierges, afin que mes désirs détachés, de la terre, « ne se reposent qu'en vous, et s'y rassassient éternellement « des délices ineffables que vous réservez à ceux qui ont le « cœur pur. »
Ensuite, Jacques Pantaléon exprime sous les formes les plus vives et les plus tendres, celte componction du cœur qui couvre notre visage d'une honte salutaire, celle contrition intérieure qui remplit notre âme d'une douleur inconsolable, cette confusion spirituelle qui mêle son amertume à toutes les douceurs de la vie, même les plus innocentes, par la crainte du jugement de Dieu, cette sainte impression d'un cœur pénitent qui baigne sa couche de ses larmes, ce regret sincère et profond de ne pouvoir égaler la satisfaction à la grandeur de l'offense. Au milieu de ces sentiments, il supplie le Seigneur Jésus de renouveler, au fond de ses entrailles, l'esprit de droiture; puis, dirigeant vers le Père des miséricordes ses soupirs et ses gémissements, il s'écrie :
« Ne projicias me à facie tua et spiritum tuum ne auferas à « me, ne me rejetez pas de votre face et ne retirez pas de moi « votre Esprit-Saint * —La vue claire de la Divinité, la jouissance intime de ses perfections, voilà ce qui composera éternellement le bonheur des élus, ce qui ravira éternellement leur âme, ce qui fera naître en eux d'incompréhensibles transports, qui se renouvelleront sans cesse parce que sans cesse l'Elre infini leur offrira de nouveaux sujets d'admiration, de louange et d'amour. Détachons- nous donc des choses de la terre et de nous-mêmes; ne vivons plus qu'en Dieu, de Dieu et pour Dieu. Que cherchons-nous hors de lui? Ne renferme-t-il pas tous les biens? Oh quand nous sera-t-il donné de le voir tel qu'il est, face à face, de nous rassasier de son être, de sa gloire infinie! hâtons de nos vœux cet heureux jour, jour de la déli-
vrancc et de l'allégresse sans fin ; et, clans l'ardeur de nos désirs, écrions-nous1 :
« Redde mihi lœtitiam salutaris tui et spiritu principali con- « firma me, rendez-moi la joie de votre salut, et fortifiez-moi « par votre Esprit souverain. — Apprenez-moi à faire mon sa- « lut par Jésus-Christ, mon Sauveur, qui est ma lumière et « ma vie, ma force et mon refuge, ma joie et ma consolation. « ma gloire et mon bonheur. Vous qui êtes l'Esprit par ext cellence, vous qui êtes l'immense demeure des esprits bien « heureux, vous en qui reposent les âmes des saints, je vous « ai d'abord invoqué comme un esprit de rectitude, ensuite « comme un esprit de sainteté, puis comme un esprit de puis- « sance, avec l'intention d'appeler à mon secours les trois pert sonnes divines qui constituent votre être, afin que l'adorac ble Trinité confirme ce que votre grâce a opéré en moi...
c Docebo iniquos vias tuas, et impii ad te couvert entw\ j'en- « seignerai vos voies aux méchants, et les impies se conver- « liront à vous. » — Il arrive que des âmes pécheresses, loin démettre leur confiance en la miséricorde divine, désespèrent de leur salut; elles envisagent le Seigneur comme un juge inexorable qui a déjà peut-être arrêté dans ses décrets leur éternelle réprobation. Jacques Panlaléon, ce grand maître de la vie spirituelle, loin de chercher à intimider ces pauvres âmes déjà trop abattues par la crainte, travaille, dans sa paraphrase, à leur i élever le courage, à leur inspirer une ferme confiance aux mérites de Jésus-Christ; il se donne lui-même pour exemple de l'étendue des miséricordes divines, de la puissance de la giâce, de la patience extrême avec lesquelles Dieu supporte, éclaire, et convertit les pécheurs t Vous êtes digne d'admirat tion et de louange, dit-il au Seigneur, parce que, d'ignorant « que j'étais vous m'avez fait docteur, de loup que j'étais vous
i. ... 0 Deus qui es maximus spirilus, maxima regio spiriluum bealorum ; in quosanclorum anima; requiescunt; le primo superius invocavi spiritum rectum ; secundo, spiritum sanctum; tertio spiritum principalem; inleudens, totam quie in le est Triuitalem, in meum auxilium mvocarcad hoc ut quod in me operatus es confirmetur... Loco citalo, p. 122.
t m'avez fait agneau, de Saul que j'étais vous avez fait de moi « un Pauli. »
« Libéra me sanguinibus, Deus, Deus salutis meœ, et exulta- « bit lingua mea justitiam tuarn, mon Dieu, Dieu de mon sa- « lut, délivrez-moi du sang, et ma langue publiera votre jus" c tice. > —Dans une famille nombreuse, lorsqu'il se trouve un enfant infirme ou mal conformé, un père et une mère sages se gardent bien de lui témoigner moins de tendresse qu'aux autres; au contraire, par un redoublement de soins et de caresses, ils tâchent de le dédommager des disgrâces de la nature. A Dieu ne plaise que nous supposions en lui moins de sagesse et de bonté que dans les êtres chéris qui nous ont donné la vie. Lui-même se compare à un bon père, à une mère compatissante, pour exciter notre confiance. Lorsque la vue de nos défauts, de nos infidélités, de nos chutes, nous trouble, figuronsnous que dans la famille du Seigneur, nous sommes ce pauvre enfant maltraité par la nature; nous n'avons que des besoins et des misères à lui présenter. Voilà justement un motif de sa prédilection pour nous. « Aussi ma langue, ajoute Jacques « Pantaléon, exaltera dans la joie et dans l'allégresse, non pas « cette justice sévère qui jugera les justices mêmes, mais cette « justice pleine de clémence qui sait si admirablement rendre « à chacun ce qui lui est dû. »
« Domine, labia mea aperies, et os meum annuntiabit laucfem « tuam, Seigneur, vous ouvrirez mes lèvres et ma bouche an- « noncera vos louanges. — 0 vous qui avez ouvertla bouche du « prophète Zacharie, pour qu'elle célébrât vos magnificences; « vousqui; au contraire, avezfermélagueule des lions, de peur « qu'elles ne dévorassent Daniel dans leur fosse, Seigneur, « mon Dieu, ouvrez mes lèvres, non seulement les lèvresde mon « corps, mais les lèvres de mon cœur, c'est-à dire mes désirs et « mes volontés. Carde même qu'aucun aliment ne peut entrer
2. ... Ii] quo lu Deus meus doces me utilia, mirabilis atque laudabiiis apparebis eô quod repente me doctorem feceris de ignorante, de lupo agnum, dealtero Saulo Paulum ; et alii peccatores videntes quod mibi peperceris, proficient pereiemplum, et sic verbo et exemplo doceboiniquos... Lococitato, pag. 122.
* dans la bouche ducorpset se changer en nourriture, s'il n'est « préalablement broyé sousles dents ; ainsi mon cœur ne saurait « être inondé de délices, s'il ne vous soumet pas entièrement t tous ses désirs et toutes ses volontés. Daignez donc vous in- « troduire dans mon cœur, ô vous qui êtes ma meilleure nour- « riture; venez lui procurer la subsistance spirituelle; mettez - « là entre les dents des vertus et des fervents désirs de mon « âme. Alors, vous qui avez été brisé pour nos crimes, oppri- « mez-moi fortement sous le poids de vos bienfaits; renou- < vêlez les souvent, de telle sorte que mon âme, remplie des « douceurs de votre indicible bonté, puisse chanter ce verset « du Cantique des cantiques : Rien n'est plus suave que la voix « de mon bien-aimé qui m'invite à faire de lui l'aliment de t mon cœur et à me désaltérer à cette source pure dont les t eaux rejaillissent dans l'éternelle vie1.
« Quoniam sivoluisses sacrifichm, dedissem utiquè, holo- « caustis non delectaberis, si vous aviez voulu un sacrifice, je « vous l'aurais offert ; mais les holocaustes ne vous sont point t agréables.» —Tout ce qu'il y avait de plus imposant, de plus auguste dans les cérémonies de l'ancienne alliance, n'était qu'une légère ombre des mystères de l'Homme-Dieu. David célèbre avec pompe le retour de l'arche à Jérusalem; mais cette arche était vide, elle ne renfermait pas le Sauveur du genre humain. Salomon bâtit un temple magnifique; il en fait, en présence du peuple saisi d'un religieux respect, la dédicace solennelle; des victimes sans nombre sont immolées; mais ces victimes, qu'est-ce? de vils animaux dont le sang ne peut apaiser la souveraine justice. Le monde demeurait dans l'attente du salut annoncé, lorsque voilà qu'au moment prédit, s'accomplissent les promesses saluées de loin par les patriarches et les prophètes. Le Désiré des nations vient dans son
4. ...Qui aperuisti os Zachariae prophétie, quod nemo claudere potuit quin te bcoediceret dominurn suum; qui, èconverso, ora leonum in lacu adeè conclusisti quôd nemo potuit illa aperire ut lœderent Danielem. Aperi labia mea , Deus, et non solùm labio corporis mei, sed etiam cordis, quae sunt ejus desideria et voluntates... loco cilalo, pag. 423.
temple, se repose au fond des tabernacles sous les voiles du sanctuaire; le \rai sacrifice de propiliation remplace à jamais les sacrifices figuratifs ; et comme nulle oblation ne saurait égaler la valeur de cette divine immolation, Jacques Pantaléon demande à Dieu, avec une sainte importunité, quelle offrande il doit présenter à sa souveraine grandeur. Une voix mystérieuse lui répond du haut des cieux :
« Sacrificium Deo spiritus contribulatus ; cor contritum et « humiliatum, Deus, non despicies. Le sacrifice qui plaît à « Dieu est un esprit brisé de douleur; vous ne dédaignerez t pas, ô mon Dieu, un cœur contrit et humilié. — La plus « agréable offrande qu'un pécheur puisse vous faire, c'est de « supporter avec patience les afflictions qui l'accablent et qui « le consument comme une fournaise ardente, c'est de souffrir « avec une entière résignation, avec un abandon sans réserve « à votre adorable volonté. Les autres oblations, les autres « sacrifices sont extérieurs; mais le courage dans les tribula- « tions, la résignation dans les épreuves, la soumission aux t décrets de votre Providence, viennent du cœur. Lorsque « l'esprit est rassasié d'opprobres, écrasé sous le poids des an- « goisses, et qu'il n'en demeure pas moins embrasé du feu de « la charité, lorsque rien n'ébranle sa patience, et que loin de « méditer quelque vengeance, il accepte tout sans murmurer, « alors, Seigneur, vous qui êtes le Dieu de patience et de « consolation, il s'attache fortement à vous, il s'enchaîne à « vous, il se sacrifie à vous; alors il vous offre en holocauste « des victimes grasses avec la fumée des chairs brûlées d'in- « nocents béliers ; et l'odeur de ce suave encens modère les « foudres de votre colère; alors les bœufs de l'entêtement et « les boucs de l'insolence sont immolés dans l'homme, et il « n'y reste plus rien de la sauvage violence de la bête1.
1. ... Cura enirn spiritus tribulationibus quatitur, cootumeli s agitatur ; et nihiloroiuùs :oiius caritatis igné succensus et virlute patientiœ iu us in peccatore iateger reservalus, non cogitans de viodicâ; tibi, Domine, qui es Deus patientiae et solatii, ioter illatas injurias teneiur, restringitur et mactatur ; tuuc iu furore tuo pouitur thymiaraa, lune holocausta medullata tibi cura incenso
146 JACQUES PANT ALÉON
« Voilà pourquoi vous ayez dit, dans le Livre de la Sagesse que l'homme patient vaut mieux que l'homme fort, et que celui qui sait se maîtriser lui-même l'emporte sur celui qui prend des villes d'assaut. En effet, d'innombrables guerriers se sont rencontrés qui subjuguèrent les populations et les cités; mais les hommes qui se domptèrent eux-mêmes sont extrêmement rares. Les victoires des conquérants, quelque brillantes qu'elles soient, ne méritent pas une aussi glorieuse couronne que les victoires que l'on remporte sur soi-même par l'exercice de la patience. Cette vertu triomphe sans armes, souvent même elle sort victorieuse de ses combats contre les hommes armés. Mais hélas! combien de fois, dans le feu des tribulations, n'ai-je pas fait éclater ma colère? Combien de fois, oubliant que vous étiez avec moi au milieu des tourments, mon impatience ne s'est-elle pas enflammée contre mes persécuteurs? Combien de fois ai-je perdu mon cœur dans les mouvements impétueux de ma fureur? Combien de fois, aveuglé par des nuages de tristesse et par je ne sais quels troubles qui s'élevaient du fond de ma nature corrompue, ai-je cherché en vain la porte de mon cœur pour entrer en moi-même, afin d'en bannir toute agitation, toute tempête, de peur que mon esprit accablé de maux ne grondât intérieurement comme la foudre, n'étincelât comme l'éclair? Si parfois, Seigneur, mon Dieu, vous m'avez accordé la patience au milieu de ces orages qui troublaient ma tranquillité intérieure, c'est que votre ange, qui jadis descendit avec Azarie dans la fournaise pour en rafraîchir les brûlantes ardeurs, descendait, ce me semble, dans mon cœur pour y répandre la douce rosée de vos consolations... ,»
Ensuite le vertueux patriarche se recueille en lui-même ; puis avec une humilité profonde et une ferme résolution de se
ioDocentum arietum offerentur; tune in homine, omni bestiali ferocilate destructâ, boves toliùs cervicocitatis, cura hireis petulentiae, immolatur... Loco eitalo, page 124.
corriger, il confesse ses péchés devant Dieu, il les déteste avec un cœur parfaitement contrit, avec une sincère componction ; il s'afflige moins de s'être exposé à des supplices éternels, que d'avoir été ingrat envers son Créateur, le plus tendre des pères, et d'avoir outragé son Sauveur, le meilleur des amis. Alors son âme, oppressée par la multitude des sentiments, s'exhale en aspirations vives et affectueuses! :
« Bénigne fac, Domine, in bonâ voluntate tu4, Sion, ut œdi- « ficentur mûri Jérusalem. — Dans votre amour, Seigneur, « répandez vos bénédictions sur Sion, et que Jérusalem voie « relever ses murs. — Oui, comblez de vos grâces la région t supérieure de mon âme, que figure la citadelle de Sion située « autrefois sur la montagne de la Jérusalem terrestre; du « haut de cette forteresse, la sentinelle vigilante jetait le cri « d'alarme à la vue de l'ennemi. De même, la raison, celte partie « plus élevée de mon être, établie sur le trône de mon âme, « se révolte dès qu'elle aperçoit les perfides suggestions qui « viennent assiéger ma Jérusalem intérieure, et ne cesse de « se récrier contre ces ennemis du salut. Pour que la senti- « nelle de celte Sfon ne dorme ou ne sommeille point en moi, « puisqu'elle doit faire avec vous la garde autour de la cité, « Seigneur, Dieu de clémence, répandez sur elle les bénédic- « lions de votre bonne volonté, c'est-à-dire rendez-moi docile « à vos commandements ; opérez en moi une transformation « par le renouvellement démon esprit, afin que je reconnaisse « quelle est la volonté de Dieu, ce qui lui est agréable, ce qui « est bon, ce qui est parfait. Si vous m'accordez cette faveur, « Dieu de bonté, je m'estimerai mille fois plus heureux que « si vous me donniez toutes les prébendes et toutes les digni- « tés de l'Eglise militante.
1. ...Hoc est, illi superiori anirruc parti, quœ per arcem Sion olim sitani iu eminentiori loco illius materialis Jérusalem, desigoalur; in cujus fasligio, sicut speculaior cxcubans visis hostibus corporalibuc, exclamabat. Sic pars illa supcrior rationis, quasi in cminenti animse meae solio constituta, spirituales nequitias meam inlcriorem Jérusalem impugnanles, venientes, providens, coolrà eas semper remurmurat et réclamât... Loco cilato. pag. 126.
« Que mon âme, cette Jérusalem bâtie comme une cité au- « dedans de moi-même, voie relever ses murs, je vous en sup- « plie, ô très-doux Ami des âmes. Je sais que vous êtes d'une « mansuétude inépuisable, et que votre miséricordieuse béni- « gnité se laisse facilement attendrir par les peines satisfactoires « du coupable ; dans cette persuasion, je vous conjure de re- « lever les murs de mon âme et de les asseoir sur le triple fon- « dément d'une foi vive, d'une espérance ferme, d'une sincère « charité; en même temps détruisez de fond en comble, en « moi, les murailles de cette Jéricho mondaine, symbole de « mes affections déréglées, et qu'elles ne soient plus jamais « relevées. Car le démon a employé à cette construction la « boue de la volupté, la paille de la vanité, le ciment de la « cupidité. Encore un coup, Seigneur, renversez les murailles « de celte Jéricho ; élevez sur ses ruines ma Jérusalem inlé- « rieure qui menacerait bientôt de crouler, si vous n'en étiez « vous même l'architecte. Vous seul pouvez, dans mon édifice- « spirituel, poser la foi comme pierre angulaire, ériger l'es- « pérance comme mur d'appui, établir la charité comme for- « teresse inexpugnable1.
« Tune acceptabis sacrificium justitiœ, oblationes et holo- « causta; tune importent super altare tuum vitulos. Alors « vous agréerez le sacrifice de justice, et les offrandes et les « victimes; alors on immolera sur votre autel la chair des « taureaux. » — Ici le pieux et savant commentateur invoque celui qui possède le sacerdoce éternel, le pontife invisible des biens futurs et célestes; il lui offre les sentiments de l'adoration la plus profonde, de l'amour le plus ardent, de la dévotion la plus tendre ; il le conjure de brûler et de consumer tout
2. ...OEdifîcavit enira diabolus muros islos de luto voluptatis, palcâ vanitatis , et lutere cupidilatis. Per te erg6 , Domine , mûri istius hiericho deslruan tur in me , et œdificentur Jérusalem supradicti ; quos nisi tu ip& tedificaveris , in vanum laboraverunt qui eos œdificare putain . Tu enim, Domine, solus es qui idem quasi rundamenlum murorum istorum infundis; spem veluli parietrm erigis; ebarilatem tanquàm inexrugnabiliapropugnacula construis. Lococitato , pag. 126.
ce qui reste de terrestre et de charnel dans son cœur, afin d'en faire un tabernacle digne de la divine Majesté- « Comme vous avez encore d'autres autels, Dieu des vertus, « mon Roi et mon Dieu, dit-il, je supplie votre toute-puis- « sance d'ordonner à vos anges de porter dans leurs mains « mes oblations, mes louanges et mes prières sur votre « sublime autel, en votre sainte présence, où les bienheureux « feront retentir, dans les siècles des siècles, votre demeure « de leurs chants les plus mélodieux. » Il termine par une magnifique paraphrase de la petite doxologie qui renferme la louange de l'adorable Trinité. Cette conclusion finale nous semble un solennel acte de foi de Jacques Pantaléon au mystère d'un seul Dieu en trois personnes. Le vénéré patriarche reconnaissait dans ce grand mystère le sommaire de toute la révélation, le centre de tout le christianisme, la source de toute grâce et de toute sainteté.
« Gloria patri, gloire au Père, — s'écriait-il dans un pieux « transport, gloire au Père incréé, gloire au Père du siècle fu- « tur, au Père des pauvres et des orphelins, au Père des con- « solations et des miséricordes, au Père des esprits et des lu- « mières, gloire au Père trois fois saint qui n'a pas épargné son « propre fils, mais qui l'a livré pour le salut de tous. Celui-là « seul est vraiment notre père ; son nom date des siècles des siè- « des. 0 mon Père et mon maître, du haut des tabernacles éter- « nels où vous habitez et du trône de gloire où vous êtes assis, « considérez, visitez la vigne de mon âme que vous avez formée « dans le baptême. Où est votre zèle, où est votre force pour « m'arracher avec violence de l'abîme du péché? Malheur à « moi, Seigneur, vos entrailles se sont endurcies à mon égard! « Pourquoi avez -vous permis que j'errasse loin de vos voies, « et que mon cœur blasé perdit le sentiment de votre crainte? « Maintenant , ô mon Dieu, vous êtes notre Père; nous som- « mes tous formés de terre ; vous êtes notre Créateur ; et nous « sommes tous l'ouvrage de vos mains. Que votre colère s'a- « paise, Seigneur; ne vous souvenez plus de mes iniquités,
« car tous les objets de mes désirs sont tombés en ruines. Est- « ce que vous resterez insensible à ces choses? Etcontinuerezt vous, en silence, à m'affliger des maux les plus cruels? 0 « mon Père, j'ai péché contre le ciel et en votre présence, et je « ne suis plus digne d'être appelé votre fils; mais votre inef- € fable tendresse me fait espérer que vous me regarderez au « moins comme un de vos mercenaires. Pour obtenir cette « grâce, je me prosterne à vos pieds, ô Père de mon Seigneur « Jésus-Christ, d'où procède au ciel et sur la terre toute pater- « nilé; accordez-moi, selon les richesses de votre gloire et les t trésors de votre bonté, le don de persévérance dans la vertu; « obtenez que la foi, fécondée dans mon cœur par l'amour, « opère des œuvres qui vous soient agréables. A vous, ô notre « Père souverain, qui pouvez nous départir des faveurs plus « précieuses et plus abondantes que nous ne saurions en de- « mander et en concevoir, à vous soit la gloire en Jésus-Christ « et dans l'Église, et dans toutes les générations des siècles des « siècles1!
« Et filio, et au fils. — Votre Fils bien aimé, dont nous a- « vons vu la gloire, la gloire du Fils unique du Père; et quoi- « que personne n'ait jamais vu Dieu, lui cependant qui réside « dans le sein du Père, l'a vu. Je crois fermement en lui et « je le confesse en toute sincérité; car celui qui ne croit pas t en lui est déjà jugé, parce qu'il ne croit pas au nom du Fils « unique de Dieu. En cela, la charité divine s'est manifestée « envers nous, parce que le Père céleste a envoyé son fils uni- « que dans le monde, afin que nous vivions par celui qui fut « obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix. Û vous « donc, Fils unique du Dieu vivant. Rédempteur du monde,
i. ...Gloria patri ingenilo, palri futuri sœculi, patri pauperum, patri orpliauorum , palri miscricordiarum, palri spiriluura, palri luminum, palri sanclo, qui proprio filio dod pepercit, sed pro uobis omnibus iradidii illum. Hic verè cl solus est palcr nosler; à sitculo nomen est cjus. Allcude ergô , paler cl Domioe, allendc de eoelo et habilaculo sanclo luo cl de solio gloriœ luèe, et de solio gloriae luœ , et vide et visita vioeam anima; meœ quai iu baptisrno plamasti ubi est Domine zelus luus etforliludo tua qui me relrahunt violenter et penilùs à peccalo... Loco cilalo , pag. 428.
« ayez pitié de moi! Dieu vous a donné le pouvoir de pro- « noncer tout jugement, je vous en supplie, remettez-moi mes t péchés avant que vous ne veniez me juger ; et alors, ô Dieu, « jugez- moi de telle sorte que vous sépariez la cause de mon « âme de celle d'un peuple impie. Car vous êtes le Fils unique « que Dieu le Père a engendre avant l'aurore dans la splen- « deur des deux, vous êtes le premier-né que la bienheureuse « Vierge Marie, votre sainte mère, a enfanté sur la terre; et, « après vous, elle n'en a plus mis d'autre au monde; vous « êtes l'Enfant Dieu que les anges entourèrent de leurs céles- « tes phalanges à votre berceau ; leurs concerts harmonieux ont t célébré votre naissance en chantant : gloire à Dieu dans les « hauteurs du ciel!
« Et spirituisancto et au Saint-Esprit,— ni créé, ni engendré, « mais qui procède du Père et du Fils ; qui, au commencement « du monde, était porté sur les eaux; qui est le Dieu de tout « ce qui respire; qui a parlé par les prophètes. Esprit de sa- « gesse, d'intelligence et de salut, qui remplit tout l'univers ; « qui produit en nous les ineffables gémissements de la prière; > qui apparut, sous la forme de langues de feu, sur la tête des « apôtres et les a comblés de lui-même. O Esprit-Saint qui « êtes Dieu, vous êtes un feu qui éclaire, sans consumer; un « feu qui échauffe, sans brûler ; renouvelez mes reins et mon « cœur, afin que je vous serve avec un corps chaste et un « cœur pur. O feu divin, amour effectif, ardeur inextingui- « ble, charité qui êtes mon Dieu, embrâsez-moi. Venez dans « mon cœur, enivrez-le pour que j'oublie tous mes maux, et « que je m'attache à vous, mon seul et souverain bien. Ayez « pitié de moi, Seigneur, afin que je vous parle, moi qui ne « suis que poussière et que cendre! Qui suis-je, pour que « vous ordonniez que je vous aime, et que vous vous mettiez en - colère contre moi, jusqu'à me menacer d'immenses misères, « si je n'obéis pas à vos commandements? O Dieu d'amour, « qui me promettez beaucoup de biens, si je vous aime, don- « nez-vous vous seul, et cela me suffit; ordonnez ce que vous
152 JACQUES PANTALÊON
« commandez, et commandez ce que vous voulez; je vous de- « mande cette grâce avec l'amour de votre amour, ô vous c qui êtes un esprit infiniment plus délicieux que le miel1.
« A vous donc, Père, Fils et Saint-Esprit, un seul Dieu en c trois personnes, Dieu grand, éternel, tout-puissant et très- « haut, à vous la gloire et la jubilation, la louange et l'action « de grâces, l'honneur et l'empire dans l'éternité. Sicitt cuit « in principio comme dès le commencement, et même avant le t commencement des choses, parce que les montagnes n'étaient « pas assises sur leur base, la terre n'était pas formée, l'uni- « vers n'existait pas encore que, déjà, depuis les siècles des « siècles, vous étiez, ô mon Dieu, dans les splendeurs de votre « éternelle gloire. Et nnnc. et maintenant, car dès à présent « vous êtes glorifié en nous, ô vous qui trouvez1 en vous- « même la glorification que vous possédiez avant la création « du monde. A vous appartient l'éclat dont, au moyen de la « foi, vous rayonnez en moi. Je n'ai qu'un désir, celui de « vous suivre dans toutes les affections de mon âme; ne me « confondez pas dans mon attente; mais agissez avec moi selon « votre mansuétude et la grandeur de votre miséricorde ; « arrachez-moi de la fournaise du péché, pour me conduire « dans vos voies admirables; et que toute la gloire en soit « rendue à votre nom, parce que vous êtes le seul vraiment « digne de gloire dans ce vaste univers.
<r Et semper, et toujours, parce que toute sagesse émane et « émanera du Seigneur Dieu. Votre force comme votre divinité « n'a point de bornes ; elle pourrait me plonger dans un ôter- « nel opprobre; je vous en conjure, au nom de votre toute puis- « sance, accordez-moi plutôt l'immortelle béatitude, car vous « êtes éternel, vous qui avez créé les limites de la terre; vous
i. ...Non facto, non creato, non genito , sedà paire et filio procedenli; qui ferebatur In principio super aquas; qui est Deus spirituuin omnis carnis; qui est spirilus sapientiae, intelligent]'* et salulis; qui replevit orbem terrarum . qui discipulos Dei et domini nostri Jesu-Christi seipso replevit, et in linguis ignis apparuit super eos. O Spiritus sancte, Deus, qui es ignis non consumens; sed lucens; non comburens sed urens ; ure renés mcos et cor meum; ut tibj caslo corpore serviam et placeam mundo corde... Loco citato, pag. 129.
« n'avez jamais eu de commencement, et vous n'aurez jamais « de fin: à vous donc l'honneur dans les siècles des siècles; in « secula sœculorum. 0 Roi immortel et invisible des siècles, « les saisons se succèdent, les années s'écoulent, les choses fu- « turcs se réalisent; tout passe, tout change, tout subit denom- « breuses vicissitudes; mais vous qui avez dit : je suis celui « qui suis! vousêles éternellement le même; car, bien que tou- « (es choses soient de vous, par vous et en vous, cependant « elles ne sont pas ce que vous êtes. Votre bienheureux apô- « tre dit quelque part que nous sommes arrivés à la fin des « temps, je supplie, ô mon Dieu, votre éternité d'accomplir en « moi cette parole, afin que la sécularilé qui a fait de moi un « chanoine, ou un moine séculier, tellement que le qualificatif « absorbe en moi le substantif, ne m'entraîne plus désormais « dans les choses du siècle. Faites qu'exempt de la juridiction « de ce monde, je songe aux siècles des siècles, et qu'ensuite « je parvienne, avec les vivants et les confesseurs, dans l'éter- « nité bienheureuse. Car j'ai appris que l'expression latine sœ- « cula sœculorum signifie l'éternité, et que la répétition de * cette parole transmet de la vie présente à la vie éternelle « l'esprit de celui qui en a fait le sujet de ses méditations. Ces « siècles sans fin de l'éternité sont les siècles des siècles que « les justes posséderont immuablement après leur passage de « ce lieu d'exil au séjour de l'immortelle patrie.
« Amen! 0 Dieu des Hébreux, vous avez permis que je « susse que le mot amen n'était ni latin, ni grec, mais hè- « breu; et, à cause de son excellence, il n'a été ni traduit, « ni modifié, afin qu'il désignât plus parfaitement votre nom « admirable et immuable. D'où vous avez voulu qu'il ren- « fermât trois significations : car amen est pris quelquefois « dans son sens nominal; alors il signifie votre nom saint et « terrible, comme dans l'Apocalypse où il est écrit : « Voici « ce que dit celui qui est la vérité même, le témoin fidèle et « véritable, qui est le principe de la créature de Dieu1. Je
t. ...0 Dcus Hcbrœorum, scire me voluisti quod, amen , Dec grœcum est
« réclame de vous, Seigneur, avec toutes les puissances af- « feclives de mon âme, que, par respect pour votre saint nom, « vous inscriviez le mien sur le livre de vie. En second lieu, « Amen est pris adverbialement, comme lorsque vous, ô mon « Dieu, conversant sur la terre avec les hommes, vous ajoutiez « pour affirmer quelque vérité, amen, dico vobis, c'est-à-dire, « je vous assure que cela est vraiment, réellement, ou infail- « liblemcnt tel que je vous le dis. Parfois amen est répété, « pour que celle répétition du môme mot exprime plus éner- « giquement la vérité; d'où je vous en conjure, ô vous qui « êtes la vérité par essence, faites que votre vérité reluise « toujours dans mon intelligence, et que toute fausseté mon- « daine, toute ruse diabolique soit éloignée de mon cœur. « En dernier lieu, amen est souvent pris verbalement, comme « dans les prières optalives; alors ce mot veut dire fiât, exc pression de ceux qui désirent ardemment ou qui souhai- « tent à d'autres quelque faveur. Le royal Psalmiste répète t dans certains versets de ses chants de douleur, fiât, fiât; « c'est dans ce sens que je termine par Amen ma prière où « sont contenus mes désirs et mes vœux. »
Celte admirable paraphrase du psaume Miserere, véritable chef-d'œuvre de spiritualité, fait beaucoup regretter que Jacques Pantaléon n'ait pas légué à la postérité d'autres opuscules du même genre. Nulle part ne se montrent avec plus d'éclat la profondeur de sa doctrine, l'ardeur toute céleste de son âme, l'élévation et l'étendue de son génie ascétique. On a peine à concevoir comment les biographes du pape Urbain IV ont négligé de traduire au moins quelques morceaux de ce traité de haute mysticité. Tout y est frappant : Oraisons jaculatoires, réflexions, sentiments, effusions d'un cœur plein de tendresse élans sympathiques, transports de l'âme, qui vont jusqu'à d'inexprimables ravissements pour retomber aus-
nec latinuni , sed est Hcbrœum; et propter sui cxcellcntiam Iranslatum non fuil ab inlerpreiibus vcl mulatum , ut nomea luum quod est mirabilc cl iraniulabile designarct ; undè 1res siguifiealiones hoc vocabulum voluisti .. Loco citaio, pag. 130.
silôt jusqu'au degré le plus bas de l'humilité chrétienne, jusque dans le néant profond où la créature doit se confondre devant son Créateur.
Quelles que soient les hauteurs où l'emportent sa foi inébranlable , ses immortelles espérances et ce feu de l'éternelle charité dont Jacques Pantalôon était comme consumé , jamais il ne lui arrive de laisser échapper des expressions erronées ou seulement inexactes; son imagination s'exalte sans jamais s'éloigner de la précision théologique; et cette raison supérieure, qui la suit toujours, la ramène aussitôt sur la terre, au moment môme où il semble qu'elle va se perdre éternellement dans les cieux. On sent que le pieux patriarche de Jérusalem, rafraîchi pour ainsi dire et vivifié par celte rosée de lumière dont parle le prophète, en a imprégné son commentaire; et que c'est encore moins sa parole qu'il nous fait entendre, que la parole de Dieu môme, tant son langage se rapproche des saintes Écritures et s'est nourri de leur sève fortifiante.
D'ailleurs, tous les conseils à l'usage des personnes qui aspirent à la perfection, les maximes les plus sages, les avertissements les plus salutaires, les règles les plus éprouvées s'y trouvent présentés avec un charme, un naturel, un air d'amitié et de persuasion qui gagnent la confiance et entraînent l'acquiescement. C'est aux hommes selon le cœur de Dieu, tel que Jacques Pantaléon, qu'il appartient singulièrement de parler des mystères de la vie intérieure, et mille raisons nous engagent à les écouler. Le langage de la piété a bien plus de grâce et de vérité dans leur bouche; leurs maximes sont consacrées par l'expérience; toute leur conduite en est la démonstration vivante; jamais l'homme , dans leur personne , ne peut être mis en contradiction avec le prédicateur, parce qu'ils donnent en même temps les leçons et les exemples. Leurs écrits nous offrent ces mouvements affectifs qui louchent le cœur, celle onction insinuante qui le pénètre, ce pathétique tendre qui achève de le gagner. Il faut convenir qu'il y a dans la paraphrase du vénérable exégôle, selon l'es-
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prit dominant de ses contemporains, quelques expressions d'une énergie insolite; mais l'ensemble inspire l'amour divin et montre un génie sublime; les passages que nous n'avons pas craint de traduire, consultant plutôt notre zèle que nos forces, en seront peut-être un spécimen de quelqu'attrait pour plusieurs. Quoiqu'il en soit, c'est en paraphrasant le Miserere que l'éloquent patriarche se consolait des malheurs de la Palestine; il sentait son cœur s'éprendre d'une profonde tristesse et ses yeux se mouiller de larmes à la vue de la Terre-Sainte assujettie comme une esclave au pouvoir du stérile et dégradant mahométisme; il méditait sur les miséricordes du Seigneur au moment où le fer et la flamme désolaient les chrétiens de Syrie. Ce théâtre de deuil et de désastres était bien fait pour lui inspirer des accents lamentables et de longs soupirs. Lui était-il possible de retenir ses gémissements, de refuser ses pleurs à l'aspect de cette cité autrefois la reine des nations, maintenant assise dans la douleur et le veuvage, comme parle le prophète? Quelle morne stupeur devait s'emparer de son âme, lorsque présent aux lieux où Jérémie exhala ses lamentations, il voyait, comme le sublime chantre des ruines, la ville de Sion, cette reine superbe qui commandait aux nations, devenue maintenant leur tributaire; et ces prêtres qui gémissent entre le vestibule et l'autel de ce que le joug de la servitude a remplacé le diadème que l'Éternel lui-même avait posé sur son front; et ses enfants, poussés au désespoir par les mesures oppressives et les exactions tyraniques des sultans d'Egypte. En considérant ce déplorable état de son église patriarcale, il pouvait s'écrier : « 0 vous tous qui passez par le chemin, voyez s'il est une douleur semblable à la mienne! » Mais il y a dans les destinées de la Jérusalem terrestre de profonds et mystérieux secrets; c'est pourquoi, si le spectacle de sa misère matérielle transperçait de douleur l'âme de Jacques Pantaléon, la foi vive de ce patriarche relevait à la contemplation des sublimes vérités que lui révélait la situation désolante de la ville déicide f
Jacques Pantaléon, élu pape, prend le nom d'Urbain IV. — Modes usités pour l'élection des Souverains Pontifes. — Etat de l'Europe en 1261. — Urbain IV notifie son élection au monde catbolique. — A l'archevêque de Reims et à ses suftragants. — A Louis IX et à toute la famille royale. — 11 écrit à sa sœur Agnès, abbesse d'un couvent, prèsdePérouse. — Et à la ville et au chapitre de Laon. — Aux religieuses de Notre-Dame-aux-Nonnains et à l'évêque de Troyes. — 11 fixe sa résidence à Viterbe, puis à Orvieto — Il rentre en possession des domaines de saint Pierre. — Réflexions à ce sujet.
Durant les trois premiers siècles, depuis !e successeur immédiat de saint Pierre jusqu'au pape saint Sylveslre, on peut dire que les catacombes de Rome, doublement sacrées comme cimetières et comme temples, furent aussi le lieu habituel où l'on nomma les souverains pontifes, qui semblaient moins appelés à l'honneur de gouverner l'Église naissante, qu'à la gloire d'être plus spécialement désignés à la haine des persécuteurs et au glaive des bourreaux. Les trente premiers papes furent autant d'illustres martyrs, que d'autres prêtres et fidèles choisissaient pour leurs chefs dans ces sombres demeures où la distinction la plus glorieuse de ces vénérables pontifes était un humble siège de pierre au milieu des saintes assemblées, et une tombe particulière, après leur mort, au fond de ces lugubres galeries.
Les gardes qui veillaient autour de ce conclave souterrain ne ressemblaient guère à ceux dont Michel-Ange a dessiné le costume ; ils ne portaient que l'uniforme de la pauvreté. C'étaient des mendiants qui se tenaient sur la voie Appienne pour faire le guet ; on s'adressait quelquefois à eux pour être introduit dans la résidence pontificale. Lorsque sainte Cécile envoya son époux Valérien, converti par elle, auprès du pape Urbain Ier, dans la crypte de Saint-Calixle qui était alors la métropole de la Rome souterraine : « Allez au troisième mille « de la voie Appienne, dit-elle, vous trouverez des pauvres qui « demandent l'aumône aux passants. J'ai toujours en soin
« d'eux, et ils connaissent mon secret. Quand vous les aurez « rencontres, donnez-leur la bénédiction, et dites-leur: Cécile « m'a envoyé vers vous, pour que vous me fassiez voir le « saint vieillard Urbain. » Il y a quelque charme à rappeler ici que ce vieux pape qui se cachait dans un labyrinthe de tombeaux pour échapper aux empereurs païens, était celui-là môme sous le patronage duquel Urbain IV, poursuivi, lui aussi, par le césarisme, devait abriter sa tiare.
Lorsque sous le sceptre protecteur du grand Constantin, le christianisme put déployer ses pompes sacrées sous le» voûtes des basiliques, l'Église nomma son chef suprême en toute liberté ; l'élévation au siège pontifical continua à être ainsi faite librement par le clergé de Rome avec le consentement du peuple. A la suite de la conversion des empereurs romains, il s'introduisit un élément nouveau dans cette élection ; car ils se tinrent pour aptes à décider dans les cas douteux. Odoacre et ThéodorïG, rois d'Italie, changèrent ce droit d'intervention en une véritable nomination. Les successeurs de ces princes se firent compter une certaine somme pour la confirmation du pape nouvellement élu. C'est sous cette forme que l'influence exercée par les rois ostrogoths passa aux empereurs grecs. Sous Justinien, on notifiait la vacance du Saint- Siège immédiatement à l'exarque de Ravenne et l'on envoyait l'acte d'élection à l'empereur pour être ratifié. La décadence de l'autorité des empereurs de Bysancedans les affaires d'Italie se montra, dès le huitième siècle, en ce qu'on ne fit plus guère attention à eux pour remplir la chaire de saint Pierre. Celte espèce d'affranchissement rendit le souverain pontificat le jouet des factions de Rome; à ces factions s'étaient peu à peu joints un parti lombard et un parti frank. Le pouvoir des Carlovingiens, en se consolidant en Italie, mit pour un certain laps de temps un terme à ce désordre; mais, à la mort de Charles le Gros, la dissolution d^ la monarchie carlovingienne rendit de nouveau l'élection papale l'objet des luttes de partis. La nouvelle restauration de l'empire occidental, dans la personne d'Othon-le-Grand, ne changea rien à celle déplorable
situation, qui empira, au contraire, à la suite des démêlés de ce souverain avec Innocent III.
Les troubles que ces factions diverses portèrent trop souvent dans le conclave, et surtout les prétentions des rois et des empereurs, rendirent successivement indispensables plusieurs changements dans le mode d'élection. En iiife, le troisième concile de Latran conféra, par un décret, aux cardinaux, le privilège exclusif de concourir à la nomination du pape. Ce même décret exigea la réunion des deux tiers des suffrages pour la validité de l'élection. Aucun lieu spécial n'était déterminé pour l'assemblée des cardinaux. Ils se réunissaient ordinairement dans une des églises de Rome, le plus souvent à Saint-Jean de-Latran ou dans la basilique de Saint-Pierre, à moins que de graves circonstances, la sécurité des cardinaux et la liberté des suffrages, ne rendissent nécessaire la désignation d'une autre ville. En ce cas, le conclave pouvait avoir lieu dans le palais de la ville où le pape défunt faisait sa résidence avec la cour pontificale, comme il est arrivé pour l'élection d'Urbain IV. A cette époque encore les cardinaux ne s'assemblaient que pour le moment du scrutin; et, chaque jour, après avoir volé, ils rentraient dans leurs demeures.
Les formes de l'élection dans l'assemblée des cardinaux étaient les mêmes que dansies chapitres en général : l'acclamation ou quasi inspiration, le compromis, le scrutin et l'accession. Le jour de l'ouverture du conclave, le doyen du Sacré-Collège célèbre la messe de Spiritu Sancto. C'est à cette messe que s'accomplit une des cérémonies les plus touchantes, la plus digne de la mission sublime, mais redoulable, que ces augustes représentants de l'Église sont appelés à remplir ; ils s'avancent deux à deux au pied de l'autel, déposent leur croix, prennent une étole blanche, et à genoux, devant le vénérable célébrant, ils reçoivent de ses mains l'adorable Eucharistie. Les opérations électorales commencent sous la grave et sainte impression de ce grand acte de foi, d'espérance et de charité divines. Alors, ou tous les électeurs, sans exception, réunis-
sent, par une acclamation unanime, leurs voix sur un même candidat;* ou les électeurs, dans l'impossibilité de s'entendre pour la réunion des deux tiers des suffrages, s'en remettent d'un commun accord à la haute sagesse de l'un ou de plusieurs d'entre leurs coélecteurs, ou l'élection s'effectue par la déposition réelle des votes dans un scrutin secret ; ou bien, si le scrutin n'a donné à aucun des cardinaux le nombre voulu de suffrages, on procède à un second vote dans la même séance; et, par ce second bulletin, on déclare joindre son suffrage à ceux que tel ou tel cardinal a obtenu au premier tour de scrutin.
A la mort d'Alexandre IV, le Sacré-Collège n'était composé que de neuf membres; l'un d'eux remplissait les fonctions de légat en Allemagne. Huit seulement se trouvaient à Viterbe :
Eude ou Odon de Châteauroux, né au diocès de Bourges, chanoine et chancelier de l'église de Paris, cardinal-évêque de Tusculum.
Etienne, Hongrois de nation, métropolitain de Strigonie ou de Gran, cardinal-évêque de Palestrine.
Jean Franciogia, natif de la Bourgogne, une des gloires de l'Ordre de Citeaux, cardinal-prêtre du titre de Saint-Laurent.
Hugues de Saint-Cher, célèbre dominicain, cardinal-prêtre du titre de Sainte-Sabine.
Richard Annibaldi de Molaria, romain, abbéduMont-Cassin, cardinal-diacre du titre de Saint- Ange.
Octaviano, né à Florence, de la maison des Ubaldini, évêque de Bologne, cardinal-diacre du titre de Sainte-Marie.
Jean Gaétan ou Cajetan , de la famille romaine des Ursins ou Orsini, cardinal-diacre du titre de Saint-Nicolas.
Ottobon de Fieschi, noble génois, neveu du pap< innocent IV, cardinal-diacre du titre de Saint- Adrien .
Ces huit cardinaux, réunis à Viterbe, éprouvaient, au moment de décider du sort de la chrétienté, une ">rte de terreur religieuse. Le choix du suprême chef de l'Église constitue un événement d'une si haute importance; la mission des cardinaux appelés à y concourir est si sainte ; la liberté des suffrages doit être si complète et tellement à l'abri de toute influence étrangère, qu'aucun esprit sérieux ne s'étonne ni du
grand nombre ni de la minutie apparente des règlements par lesquels la sagesse prévoyante des conciles a cru devoir déterminer jusque dans ses moindres formes tout ce qui se rapporte à l'acte le plus grave, le plus sacré, puisqu'il a pour objet, non pas seulement de conférer une couronne temporelle, mais déporter sur le trône pontifical le Vicaire de Jésus-Christ môme, le souverain pasteur de l'Église universelle. Toutefois, Dieu n'a pas invariablement permis que les cardinaux déposassent sur le seuil du conclave leurs sympathies personnelles et les misères inhérentes à leur humaine nature. Plus d'une fois, on a vu les princes de l'Église susciter, par leurs dissensions, des luttes internationales qui tenaient le monde catholique en suspens. Il ne faut donc pas être surpris, si les trois mois qui précédèrent l'élection d'Urbain IV, s'écoulèrent au milieu de contestations tumultueuses qui portèrent atteinte à la majesté de l'assemblée j.
En ces temps de troubles, l'homme ennemi, disent les chroniques, sema la discorde au sein du conclave ; et les huit cardinaux ne purent s'entendre pour le choix du Père commun des fidèles. Enfin, dans un discours plein de chaleur et d'éloquence, le cardinal Cajetan des Ursins retraça la situation critique de l'Église, les luttes d'Alexandre IV contre le parti impérial, son zèle infatigable h réformer le clergé et à pacifier l'Italie; puis, il représenta la nécessité d'une prompte délibération et l'urgence de nommer un pontife en qui la science et la sainteté s'unissent à une prudence et à une habileté consommées. Les suffrages se portèrent unanimement sur Jacques Pantaléon; il n'était pas revêtu de la pourpre , mais tous les membres du sacré Collège connaissaient la doctrine solide, l'héroïque courage et l'éminente piété du patriarche de Jérusalem. Dans son humilité, Jacques Pataléon se crut indigne d'un pareil honneur. Ses amis lui montrèrent l'Eglise menacée d'un immense danger, si le Siège apostolique vaquait
1. ... Ipsa romana Eccleàia trimeslri vacavit, eisdem cardinalibus, inimico homine superseminautediscordiam, non Talentibus cooeordare... Papirii Massoni libri sex de episcopis urbis, folio 224.
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plus longtemps. Aussitôt il adhéra au vote qui l'appelait à ceindre la tiare; et, le 29 août 1261, le plus âgé des cardinaux ouvrit la fenêtre qui donnait sur la place de Viterbe, où le peuple attendait le résultat de l'élection ; il parut avec la croix et proclama : « Je vous annonce une heureuse nouvelle. Nous « avons pour Pape le révérendissime seigneur Jacques Pan- « taléon, patriarche de Jérusalem, quia pris le nom d'Urbain « IV1. »
La consécration d'Urbain IV eut lieu le premier dimanche de septembre de la même année dans l'église des Frères Mineurs de Viterbe. On conduisit l'élu à la sacristie, revêtu de ses habits pontificaux, c'est-à-dire d'une soutane de laine blanche, de sandales rouges couvertes d'une croix brodée en or, d'une ceinture rouge avec des franges d'or et d'un rochet bordé d'une étroite dentelle ; ensuite on lui mit une aube avec son cingalum, une étole ornée de perles, une chape rouge et une mîtré chargée de pierres précieuses et étincelante d'or. Urbain IV s'assit sur un fauteuil devant l'autel et reçut l'hommage des cardinaux qui lui baisèrent le pied, la main et la bouche. Après la messe, du haut du trône pontifical, il donna sa première bénédiction apostolique au clergé et au peuple; il entonna ensuite le Te Dewn. Sublimeégalité, sainte démocratie de la religion! A l'héritier desFiesques, comtes deLavagna, au descendant des seigneurs de Signia , au plus puissant des patriciens de Gênes, à l'un des quatre premiers barons de Rome, succédait, sans difficulté, sans surprise, au milieu de l'enthousiasme général, un homme sorti des derniers rangs de la classe plébéienne, le fils d'un simple ravaudeur de chaussures2.
1. Considerantibus itàque nobis diflîcullalem hujusmodi oflicii et laborcm, ac apostolicae calhedrae prœcelleutiaui, quai in se prœsidenlemsicut altiori prœfert honore, sic promit onere gr^aviori; et attendenlibus iraperfeclionem uostram mulliplicem, ac tanti ponderis molem imbeliieilati nostrae peniiùs imporlabileni , concussum est inlrà nos niraio slupore cor nostrum , et expavimus ac haesitavimus vehcmenlcr quoniàm vix particulares ferre valentes vigilias, ad universalem speculam vocabamur , et intolcrabile aposlolici ministerii jugurn inferebatur instanter debilitati nostrœ cervici... Epislola Urbani IV ad archiepiscopum remensem, apud Annales ecclesiasl. Raynalo., t. XIV, ann. 1261.
2. ... Scd cùm Dei sapientia ab œterno alto providisset consilio, eumdem
Plusieurs motifs expliquent la détermination unanime des cardinaux à choisir le futur pape en dehors du sacré Collège. Pour en finir avec les cabales qui ne cessaient de rendre orageuses leurs opérations électorales, les cardinaux ne voyaient pas d'autre moyen que de nommer un candidat étranger à tous les partis. Ensuite, ils savaient Jacques Pantaléon doué d'une grande vigueur d'âme et de beaucoup de vertu ; ils l'avaient vu à l'œuvre au milieu des troubles de l'Allemagne et parmi les désastres de la Terre-Sainte. Puis, un souverain -pontife tel que Jacques Pantaléon, originaire du beau pays de France, digne enfant de cette fille chérie de l'Église romaine, de celte sœur aînée des peuples catholiques, leur faisait concevoir de solides espérances. Ils étaient intimement persuadés qu'il défendrait avec énergie l'honneur et l'indépendance du Saint- Siège. Aussi l'élection d'Urbain IV, à peine connue, releva le courage chancelant dans tous les cœurs sincèrement attachés à l'orthodoxie. Les auteurs et les poètes contemporains célébrèrent à l'envi les brillantes qualités du nouveau pape. A travers l'emphase naïve de Grégoire deBayeux et les distiques incultes de Thierri de Vaucouleurs, on voit quelle haute idée on avait de cet homme supérieur^
Jacobum quera archidiaconum, episcopum et patriarcham jàm fecerat, summi pontificatûs fastigio honorare eorumdem cardinalium corda sic disparia ad tantam discordiam et paritatem adduxit, ut coocordi voto, voce et animo eumdem Jacobum iu summum pontificem acclamarent, quem iidem cardiualesad tant aï dignilatis sic promotum apicem Urbanum papam quartum cum ingenti gaudio vocaveruut. In cujus promotione gaudet clerus et populus laetatur, mater ecclesia, et cuocti fidèles jubilant et exultant... Papirii Massoni, libri sex de episcopis urbis, liber V, folio 224.
1. ...0 magua Dei patris providentia ! 0 altitudo divina? sapientiœ ! Quœ tanlo et lali pastore suam sponsam matrem ecclesiam illustravitî... Gregorius Baiocensis, apud Papir. Masson, folio 224.
Omnipotens igitur pater orbi compatiens non
Ulterius patitur pâtre carere gregem.
Hic mundi patres perfundens pneumate sacro ,
Horum mellificat corda, fugitque rigor.
Hic patri Jacobo Hierosolyma, quara patriarche
Tune habuit sedem , corde dedôrë pari.
Theodoricus Vallicoloris, in vilâ Urbani IV, apud Papir. Masson., folio 228.
La Champagne , qui déjà se glorifiait d'avoir enfanté le pape Urbain II, le epuissant promoteur des croisades, dut redoubler de joie et faire éclater ses transports à la nouvelle de l'exaltation d'Urbain IV. La ville de Troyes, surtout, célébra ce nouveau triomphe avec les démonstrations de la plus vive allégresse; certes, elle avait le droit d'être fière, l'antique cité qui, en moins d'un siècle, avait donné à l'Église un évéque, un cardinal, un pape : Thibault, chanoine de la cathédrale, promu au siège de Chalon-sur-Saône; Ancher Pantaléon, neveu d'Urbain IV, cardinal du titre de Sainte-Praxôde; et Jacques lui-même qui venait de ceindre la plus noble couronne qu'une tête humaine ait jamais portée. L'illustration, qui de cet auguste triumvirat, rejaillissait sur la vieille capitale de la Champagne, a peut-être inspiré au nouveau pape l'application qu'il fit des paroles du Sauveur à sa villeNnatale, quand il s'écria : « Et toi, cité de Troyes, tu n'es pas la plus petite « entre les cités fameuses de la France; de loi est sorti le chef « qui dirige et gouverne le peuple chrétien î »
Au milieu de la joie universelle, un homme seul se livrait à la tristesse : c'était le pape Urbain IV. Il ne se dissimulait pas la pesanteur effrayante du fardeau qui lui était imposé , surtout dans les circonstances fâcheuses où se trouvaient les nations chrétiennes ; et il se sentait saisi d'une immense inquiétude et d'une inexprimable douleur. Les califes, qui portaient à la fois le sceptre, le glaive et l'encensoir, avaient étendu leurs conquêtes jusqu'à l'Océan. Les Tartarcs inondaient de. leurs flots dévastateurs la Palestine-, la Hongrie, la Pologne, et osaient envoyer des messagers à Louis IX pour le sommer de reconnaître leur domination. L'Empire latin s'écroulait sous les coups redoublés des soldats de Michel Paléologue. Constantinople, retombée au pouvoir du prince grec, n'était plus qu'une capitale superbe, vaste, populeuse, avec des terres sans culture, des guerriers sans solde, un trésor sans argent, et une hiérarchie fastueuse sans 'subordination. En Angleterre, Henri III, qui n'avait rapporté de deux expéditions en France que le titre de lâche,
soulevait ses villes et ses barons par la lyrannique avarice de ses favoris. Les rebelles portaient une croix blanche et se disaient les vengeurs des droits du peuple et de la cause de Dieu. Des ligues démocratiques se formaient en Allemagne sous le nom de hanse teutonique et de confédération du Rhin. L'Italie, surtout, offrait un désolant spectacle. D'un côté, la lutte des villes lombardes contre les empereurs, c'est-à-dire des plébéiens contre le système féodal ; les interminables querelles des Guelfes et des Gibelins; d'un autre côté, les conflits d'une multitude de petits tyrans qui se disputaient les provinces septentrionales de la Péninsule et ravageaient ses plus belles contrées; les rivalités commerciales et les sanglantes guerres des républiques maritimes qui se ruinaient tour à tour.
L'horison du monde religieux n'était pas moins sombre que celui du monde politique. L'hérésie manichéenne et le schisme grec qui troublaient, l'une l'Église occidentale, l'autre l'Église orientale, avaient considérablement altéré, au cœur des populations, la vénération qui s'attachait à la majesté du Saint- Siège. Ces éléments de décadence avaient pénétré jusque dans le sanctuaire et y avaient introduit le scandale. Partout où Urbain IV et ses prédécesseurs portaient leurs yeux mouillés de larmes , ils ne voyaient souvent que des prélats indociles et corrompus, des prêtres simoniaques et concubinaires, des moines indisciplinés et sensuels. La noblesse turbulente et licencieuse, les souverains eux-mêmes mettaient parfois leur honneur à protéger cette partie dégénérée du clergé. Les sectes protestantes se méprendraient étrangement si elles prétendaient tirer avantage dexes déplorables excès, car les premiers auteurs de la réforme appartenaient précisément à ces malheureux qui font la honte du sacerdoce et qui déshonorent l'épousje mystique de Jésus-Christ. D'ailleurs l'Église, bien que conçue dans l'intelligence divine et organisée par elle, invariable dans la vérité comme son fondateur lui-même, participe cependant, non, quant à son principe, à ses développements et à sa fin , mais quant à ses ministres et à ses membres, aux infirmités de la nature humaine.
Tel était l'état du monde catholique au moment où Jacques de Troyes prit possession de la chaire pontificale. Du haut de ce trône environné d'orages, il promena ses regards, tristes, mais fermes, sur les périls qui menaçaient la barque de Pierre. Dans la lettre qu'il écrivit aux patriarches, aux primats, aux archevêques, aux évoques, aux abbés et aux prieurs, pour leur apprendre son élection, il les conjure de solliciter le ciel de lui accorder la force d'en triompher. Il les avertit de ne point s'étonner que son encyclique ne soit point em-' preinte du sceau de plomb ou bulle avec son nom, parce que, dans son empressement à réclamer le secours de leurs prières, il la leur adresse avant sa consécration. Il avait pour armoiries , écartelées au premier et au quatrième d'or à une fleur de lys d'azur, au deuxième et troisième d'azur aune rose d'or avec la devise : recordare novissimorum1 .
« 0 profondeur des trésors de la sagesse et de la science « de Dieu, disait-il; que ses jugements sont impénétrables « et ses voies mystérieuses. Il réside sur un trône sublime au « plus hant des cieux; son regard pénètre jusqu'au plus pro1 « fond des abîmes; il asseoit les montagnes sur leur base; « il renferme dans le creux de sa main l'immensité de la « terre; il dispose tout avec justice par sa souveraine sagesse; « il règle tout avec raison par son ineffable providence; il « consolide tout avec force par sa puissance sans bornes; il « gouverne avec une merveilleuse prudence et dirige tout t dans des vues salutaires! Il est assurément plus facile d'ad- « mirer ces prodiges que de les expliquer, de les louer que t d'en scruter la profondeur, de rester confondu à leur as- « pect que d'en parler dignement, de les révérer que de les « définir. La raison de l'homme s'obscurcit, la vivacité de
i. De hoc autem quôd bulla sine impressiooe nostri nomiois est appensa praesentibus vestra exindè mirelur devotio, sed potiùs gralulelur maxime, cùm uos vestris desideriis occurreutes, vobis easdera Hueras aolè solemaia consecrationis i ostraemiserimus , iofrà quœ usus bullœ cum impressione nomjnis non habetur... Urbanus IV archiepiscopis , et episcopis , ac dilectis filiis abbalibus, prioribus, etc.. apud Wading , Annales minbrum iom. il.
« l'esprit s'émousse, l'intelligence défaille, le génie succombe « dans la recherche et la discussion de ces oeuvres divines. « Plus l'homme s'efforce de parvenir à Gette notion par son « énerg'ie propre, moins il en saisit* secret; il s'enfonce « dans une incertitude plus profonde , à mesure qu'il aspire à « une connaissance plus entière des ouvrages de Dieu. C'est « que l'homme, en cherchant la raison d'être des opérations du « Très-Haut, s'épuise en téméraires pensées, en études vaines, « en stériles labeurs. Les voies du Créateur sont tellement « inexplorables et cachées qu'un nuage d'ignorance les dérobe « complètement à l'œil des mortels, et que jamais ceux-ci ne « sauraient les découvrir clairement et en acquérir une exacte « et lumineuse intuition. »
Au nombre des conseils mystérieux de la suprême Providence , Urbain IV range l'institution d'un gouvernement souverain et immuable dans l'Église. Jésus-Christ a fondé une société de fidèles croyant à sa doctrine , vivant de sa grâce et pratiquant sa loi. Il a établi un pouvoir chargé de la conduire visiblement sur la terre, tandis qu'il la dirige invisiblement des hauteurs du ciel. Sans ce pouvoir, l'Église, exposée au milieu des Ilots, sur l'Océan des âges, courrait risque de se briser contre les écueils des opinions humaines ou d'être emportée par les vents déchaînés des mauvaises passions. « Pour l'exercer dans toute sa plénitude, ajoute Urbain IV, « le Très-Haut, dans son infinie sagesse et selon le bon plaisir « de son inscrutable volonté, n'a pas choisi de classe privilé- « giée; il n'accorde de préférence à aucune famille, à aucune « condition : il s'adresse à tous les hommes, grands ou petits, « pauvres ou riches. Les uns sont déjà courbés sous le poids « des années; les autres sont encore dans toute la vigueur « de l'âge. Ceux-ci brillent par leur science et par leurs ver- « tus; ceux-là paraissent faibles et soumis à toutes les misè- « res de l'humanité. Tantôt, quoique doué d'une haute capa- « cité} ils sont moins reccommandables et inspirent moins de « confiance dans l'exercice de leur souverain sacedoce ; tan-
168 JACQUES PANTALEON
« tôt de simples prêtres, ministres fidèles et pasteurs vigilants, « succèdent sur le siège prééminent du Prince des apôtres, « à d'illustres pontifes qui ont terminé glorieusement leur « longue carrière. Q«éimporte au divin Fondateur de l'Église, « puisque c'est lui qui leur donne les grâces dont l'efficacité « fait tout le succès de leur ministère. 0 suréminenle provi- « dence de Dieu, pouvons-nous dire ; que les ressorts de son « gouvernement sont incompréhensibles, et que l'abîme de « ses opérations est insondable! »
« Dans l'octave des calendes de juin, le jour de la fête du « bienheureux Urbain, pape et martyr, notre prédécesseur « Alexandre IV, d'heureuse mémoire, fut délivré des liens « de la chair , et parvint , nous l'espérons , à la gloire « de l'éternelle patrie. Après des obsèques solennelles , « nos vénérables frères les cardinaux évoques, prêtres « et diacres se réunirent pour lui donner un successeur, in- « voquèrent, suivant les saints canons, l'esprit de Dieu, et le « prièrent avec ferveur de les assister de sa grâce dans l'é- « lection qu'ils allaient faire. A la suite de graves et longues « discussions, nos frères ont porté ieurs regards vers nous qui « remplissions dans le royaume de Jérusalem les fonctions de t patriarche dont nous avait chargé notre prédécesseur, et « nous élurent à l'unanimité Vicaire de Jésus-Christ, père des « pères, pasteur des pasteurs. Nous qui ne sommes que cen- « dre et poussière, nous avons été étonné d'un pareil choix; « car nous voyions clairement notre impuissance et notre in- « dignité; nous reconnaissions que notre peu de mprite ne suffi fisait pas à nous faire élever au faîte de la dignité apostoli- « que et que nos épaules étaient trop faibles pour soutenir le « pesant fardeau de l'univers entier.
« Mais, considérant qu'une longue vacance du Saint-Siège « pourrait présenter quelque péril en des temps si difficiles, « espérant que ce Dieu, qui nous a choisi , quoiqu'indigne, « pour paître les brebis de son nombreux troupeau, nous don- « nera pour sa gloire, pour notre sanctification, pour le salut
« de tout le peuple chrétien, la force, la science et la vertu né- « cessaires, nous avons obéi avec crainte et tremblement à < la volonté divine; et, adhérant aux vœux de nos frères les « cardinaux, nous avons présenté notre cou au joug de la ser- « vilude apostolique. Nous venons donc réclamer vos suffra- « ges et ceux de vos subordonnés, nous en avons un extrême « besoin. Nous vous exhortons instamment à nous aider par « une continuelle intercession auprès de Dieu ; nous vous con- « jurons de solliciter le ciel en notre faveur par de pieuses « importunités. par des prières ferventes, afin qu'il daigne rô- « pandre sur nous la rosée de ses grâces et le torrent de ses « bénédictions. De notre côté, nous prenons la ferme lésolu- « lion de vous seconder avec une entière bienveillance, vous « et vos églises, et de procurer votre avancement spirituel et « celui de vos ouailles par la concession de toutes les fa- « veurs méritées1. »
Ainsi, à l'exemple de ses prédécesseurs, Jacques de Troyes, pour se prémunir contre les écueils inséparables d'une gloire si éblouissante, se réfugiait dans son néant et y posait le fondement de ses grandeurs futures. Grégoire Ier, génie tutélaire de l'Orient et de l'Occident au septième siècle, se cacha, quand on vint lui annoncer qu'il remplaçait Pelage If. Grégoire VII, qui avait le courage d'un héros, le zèle d'un apôtre, la sagesse d'un sénateur, la perspicacité d'un prophète, fut revêtu malgré lui des insignes de la papauté. Adrien IV, dans le tourbillon des affaires politiques et religieuses, soupirait après son île solitaire; il regrettait l'obscurité de sa vie claustrale, bien qu'il fut persuadé que la Providence, qui le jetait entre le marteau et l'enclume, suppléerait à sa faiblesse. Innocent III, effrayé de se voir, jeune encore, investi du souverain pontificat, résista, en pleurant, à son élévation; il n'en unissait pas moins les vues désintéressées d'un patriote et la noble ambition d'un monarque chevaleresque aux lumières d'un savant et aux vertus d'un saint.
1 ..Annales ccclesiastici, auclorc Odorico Raynaldo, tom. XIV, ano. 1 261 .
170 JACQUES PANTALEON
Les mômes inquiétudes tourmentaient l'âme d'Urbain IV; la lettre qu'il écrivit à sa sœur Agnès, religieuse Clarisse au monastère de Notre-Dame de Mont-Luisant, près de Pérouse, nous initie aux agitations intérieures du nouveau pontife. La pieuse fille, à la nouvelle de l'exaltation de son frère, se livra à des transports de joie; elle lui adressa une lettre de félicitations, où elle lui reprochait en môme temps, son silence. Urbain, dans sa réponse, la réprimande vertement et lui révèle toute l'anxiété de son cœur1.
« Vous trouvez peut cire étrange, ma fille chérie en Jésus- « Christ, ma sœur selon la chair, de ce que la volonté de la « divine Providence, plutôt que notre consentement, nous ayant « choisi pour nous placer au faîte des grandeurs apostoliques, « et plaise à Dieu que nous n'en soyons pas indigne, nous « vous avons laissée quelque temps inquiète dans l'attente de « nos lettres; mais nous sommes, à ce qu'il nous semble, dift féremment alïectés l'un et l'autre ; vous vous enorgueillissez « de notre promotion, comme si nous étions pour vous la cause « occasionnelle d'un grand bonheur; et pour mettre le comble « à votre joie terrestre, vous attendez de nous la relation de « notre avènement au trône pontifical. Nous, au contraire, « saisi de tristesse, et non de joie, à la pensée du rang suprê- « me auquel nous sommes parvenu, nous aimons à raconter « l'immense sujet de notre amertume seulement à ceux que « nous croyons disposés à compatir aux adversités qui nous « frappent.
« Ah! si vous sentiez les pointes douloureuses qui nous tor- « turent par suite d'un changement si grave, lorsque nous « voyons imposer à nos faibles épaules l'écrasant fardeau de « l'univers, lorsque nous sommes poussé à embrasser dans « notre sollicitude de chaque jour l'Église toute entière, lors- « que, pour un tel einploi, nos forces succombent ; vous esti- « meriez que, loin de vous réjouir, il vous faut, pour prendre
1. Piam dedit ad suaui sororcm clarissam mouaslcrii Moulis Lucidi juxlà Perusium, cpislolam , scripta ejusdem Icooris ad abbatissimam , cœlerasque sororcs dicti domicilii... Waoing, Annales minorum , tom. II, ood. 1261.
« part à notre tristesse, verser des torrents de larmes; et si « vous saviez par quelles perplexités les fibres les plus inti- « mes de notre âme sont ébranlées, depuis que nous sommes « montés à cette hauteur , vous feindriez de l'ignorer plutôt « que de la connaître. Quoi donc, l'éminente dignité, où nous « paraissons briller, est-elle le comble du bonheur? Pensez- « vous que celte félicité apparente, que les yeux du vulgaire « croient voir en nous , ne soit pas au fond pour nous une « cause de douleur ? Regardez plutôt comme fortunés ceux qui, « extérieurement chargés cfe croix, n'en goûtent intérieure- « ment que des consolations plus douces et plus abondantes1. « Il nous fallait vous dire que ce calice d'amertume que « nous sommes contraint de boire, et qui porte l'affliction et « le trouble au fond Ae nos entrailles, vous devait faire mê- « 1er vos gémissements aux nôtres, vous qui, selon l'esprit, « tenez à nous dans le Seigneur par des liens plus étroits que « les autres, et qui, par votre parenté selon la chair, devez « plaimWnotre sort, dans toutes les tribulations qui viennent « briser notre cœur. Lorsqu'à retenti à nos oreilles celte voix « terrible qui nous appelait à une dignité si sublime et si pé- « rilleuse, nous avons été frappé d'une telle stupeur que, loin « d'exhaler des plaintes sur notre silence, vous devez plutôt « vous étonner et vous demander comment nous avons pu « conserver nos forces et notre raison. Depuis les commencent ments mômes de notre promotion, le tourbillon des affaires « qui nous enveloppent, les difficultés qui surgissent de toutes
1. Mirandum forte estimas , dilecla in Chrislo filia, et soror in carne, postquàm ad istud apostolici culminis pœnale fasligiura, quod quidem anima) noslraî deliberatio non elegit , nos volunias divinae dispositions, et utinàm non indignationis assumpsit, anxiam te suspendit aliquantulum noslrarum expeelatio litterarum. Verùm a!ia noslram , et alia disponit,ut credimus, cogitatio menlem tuain. Nàm etsi forsan de gradu nostra promotiouis cxultans, quasi aliquid in nobis libi prospéré successerit, expectes animale cordis lui gaudium super hoc insinuationis nostra relaiioue compleri. Nos lamen tanquàm tristia passos , non lœla , in co quôd de nobis contigit assecutos , nisi iis , quos nobis in adversis compati credimus, referre tam ingeolcm causam nostrae amariludinis non delectat... Epislola Urbani IV ad Agnelcm monialem monasterii Sanctœ-Mariœ, apud Wading , loco citato.
« parts, nous jettent dans le trouble; il n'est pas seulement « une heure où notre âme, à l'abri des soucis, puisse se livrer « au repos; les orages la bouleversent même pendant notre « sommeil, au milieu du silence de la nuit. C'est pourquoi il « est plus convenable de pleurer sur nous, que de vous rc- « jouir. Nous succombons sous un fardeau qui dépasse nos « forces, nous sommes torturé par les angoisses de cette ser- « vitude qui nous est imposée, nous sommes cruellement trait vaille par les soucis des affaires accumulées sur notre tête; « et nous ne savons pas comment nous pourrions y suffire, si « la divine clémence et les filiales prières de l'Église ne ve- « naient pas en aide à notre faiblesse.
« Vous donc, ma fille, qui reposez tranquillement aux pieds « du Seigneur, vous qui, loin du tumulte du siècle, jouissez « de la meilleure part, nous vous conjurons de nous prêter « devant Dieu le secours de vos suffrages, à nous qui exer- « çons un ministère si redoutable, et qui sommes enveloppé « par les troubles d'une sollicitudcà laquelle il nous faut obéir. « Nous espérons que si votre amour encore plus tendre fait « monter vers les oreilles du Très-Haut le cri de votre cœur, « vous nous obtiendrez avec plus d'abondance les secours de « la faveur céleste ; cette grâce sera aussi méritoire pour vous « que consolante pour nous, lorsque nous nous sentirons « soulagé par le paix de votre âme dans le ministère sacré « que nous exerçons pour Dieu. »
Urbain IV notifia sa promotion à saint Louis, roi de France, par une lettre qui témoigne de l'affection pleine de déférence que les souverains pontifes conservaient pour les fils aînés de l'Eglise1. »
« Nous vous aimons, très-cher fils, lui dit-il, comme un père
t. Pcrsonam tuam, fili charissime , quam prœ cunctis orbis regibus et principibus cariorcm nimium aposlolica sedes habet , inlimœ affeeliouis brachiis , velut pater filium, dulcius amplcxantes, ac copientes prœ nimià d.leetioue , quam ad le gerimus , tua desideria plus executiouc praevenire, quam exauditioue complerc, gaudemus quamplurimum , quolies à nobis aliqua quantum cumque ardua tua celsiludo requirit... Epislola Urbani IV régi Franciœ illustri, apud Annales ccclcsiast., Raynald. tom. XIV, ann. 1261.
« aime son enfant; nous vous pressons sur notre cœur dans « les étreintes d'une affection intime, avec plus de tendresse que « tous les autres princes du monde; nous souhaitons ardem- « ment, à cause de la prédilection que nous avons pour vous, « prévenir vos désirs et les combler sans attendre qu'ils nous « soient exprimés; car, c'est pour nous une grande joie, tou- « tes les fois que votre majesté réclame de notre part quelque « faveur, fût-elle difficile à accorder.
« Nos prédécesseurs les Pontifes romains ont toujours on- « touré d'un respect particulier les rois de France, vos illus- « très ancêtres, comme ayant, pour ainsi dire, en propre le « privilège spécial de défendre la foi et les libertés de l'Église « romaine. Nous, qui avons gardé le souvenir de la terre « natale, nous nous sentons, plus encore que nos prédéecs- « seurs, engagés naturellement à vous favoriser; nous vou- « Ions rehausser encore les splendeurs de votre trône; nous « conjurons le Seigneur d'en augmenter l'éclat et la solidité; « nous nous proposons d'accomplir avec plus de diligence et « d'efficacité, quand même vous ne nous en feriez pas la de- « mande, les œuvres générales ou singulières que nous sau- « rions être agréables à votre Magnificence. »
À ces paroles noblement affectueuses, le Saint-Père joignit la concession de plusieurs indulgences; savoir : un an et quarante jours pour le roi et pour tous ceux qui, s'étant confessés avec contrition, assisteraient avec lui à la dédicace d'une église, d'une chapelle, ou à la consécration d'un autel; et cent jours, toutes les fois que le même prince et son cortège, à cause de lui, entendraient le sermon. Il accorda les mêmes bienfaits à Philippe, héritier de la couronne de France, et fils aîné du roi très-chrétien 4.
1. Exulta proies regia, exulta fœcuuda soboles, gaude ellailare felix alumne, ac reddc altissimo, in humilitale cordis, plenitudinem graliarum ; ex eo videlicel, quod diviua providentia ad regni, ut juratur , fastigium te reservans, persooam tuam ornavit prudentiâ, decoravit mansueludine, ac clementiâ insignivit , tibique inter alia mulliformia dona concessit, quod prœclaris vestigiis paternis iuhaerens, ac eis te ultra juvemlem œtatem raoribus ac devotioue con-
17i JACQUES PANT.ALÊON
« Tressaillez d'allégresse, ô race royale, race féconde, lui « dit-il, plaise à Dieu que de nombreux rejetons sortent de « vous; réjouissez-vous et triomphez, heureux enfant; et, dans « l'humilité de votre cœur, rendez de pleines et entières « actions de grâces au Très-Haut, de ce que sa divine Pro\i- « dence, vous réservant, comme on l'espère, pour le trône t de France, a orné votre personne de prudence, l'a décorée « de mansuétude et l'a revêtue de douceur; louez-la de ce « qu'entre autres dons de différentes sortes, elle vous a ac- « cordé de marcher sur les traces brillantes de l'auteur de vos « jours et de ce qu'au delà de vos jeunes années, vous vous « êtes formé sur lç type paternel par vos mœurs et par votre « piété. Vous paraissez, pour ainsi dire, revendiquer le droit « d'aînesse qui vous a été humainement dévolu, non moins c par l'imitation des vertus que par la propagation du sang; « d'où il y a lieu d'espérer que le Tout-Puissant qui, selon « son bon plaisir, vous a rendu participant de la félicité de t votre père, ne vous privera pas de son éminent mérite; mais t qu'il multipliera en vous les dons de sa grâce, vous comblera « des qualités les plus excellentes, vous donnera une race nom- « breuse et de longs jours, afin que vous puissiez le servir t plus longtemps. »
Tous les personnages qui tenaient de près ou de loin à la fa. mille royale se ressentirent des faveurs pontificales. Robert, comte d'Artois obtint d'Urbain IV la permission de se marier avec sa cousine Anicie. Thibaut, comte de Champagne et roi de Navarre, enchanté de voir sur le trône de saint Pierre un de ses compatriotes, s'était empressé de lui exprimer sa joie et son bonheur. Dans cette lettre de félicitations le prince sollicite le Souverain Pontife d'engager tous les fidèles de son royaume à célébrer solennellement ses funérailles et celles de son épouse, fille de saint Louis, et à prier pour le repos de leurs âmes,
formaos, primogeniturara ad te sorte devolulam humanâ quodam modo non minus imilatione virlutum, quàm propagatione sanguinis veudicare... Loco suprà cilato.
lorsque leurs corps seraient ensevelis dans la tombe. Cette salutaire pensée de la mort, saisissant un jeune seigneur au milieu des grandeurs humaines, ne pouvait manquer de toucher vivement le cœur d'Urbain IV4.
Dès le mois de décembre, il écrivit aux évêques d'Espagne
pour leur faire connaître les pieux désirs du roi de Navarre.
« La vie présente, leur dit-il, est si courte, si frêle, que ce-
« lui-lâ réfléchit mûrement et agit prudemment qui, par un
« sentiment de piété, prévenant son heure dernière, s'assure
« d'avance le secours des bonnes œuvres et des prières, afin
« d'obtenir miséricorde auprès de la divine clémence du sou-
« verain Juge. C'est pourquoi notre cher fils en Jésus-Christ,
« le roi de Navarre, comte de Champagne et de Brie, et notre
« chère fille l'illustre reine, son épouse, remplis tous deux de
« l'esprit de crainte de Dieu, implorent les pieux suffrages des
« fidèles. Conformément à leurs pressantes supplications, nous
« vous enjoignons par ces lettres apostoliques de célébrer et
« de faire célébrer, dans toutes les églises et autres lieux sa-
« crés de vos diocèses, de solennelles funérailles, lorsque le
« Très-Haut aura brisé les chaînes qui retiennent ce prince
« et celte princesse dans la servitude terrestre ; de telle sorte
t que vos prières les aident à parvenir à la récompense de l'é •
« lernelle béatitude, et augmentent la somme de vos mérites
« auprès de Dieu. »
La ville et le chapitre de Laon, qui gardaient précieusement le souvenir du nouveau pape, s'était empressé de le féliciter de son avènement au pontificat suprême. Urbain IV répondit dans des termes où respirait un profond attachement pour la noble cité qu'un séjour de plusieurs années lui faisait aimer comme sa seconde patrie. « Notre soin le plus cher, dit-il aux « chanoines, est de répandre des faveurs signalées sur l'Eglise « de Laon et d'en accroître l'éclat par de glorieux privilèges.
1. lisriem quoque pr&rogativis regem ac reginam Navarrae, quibus Galliarum regem, Thoobaldi socerum, decorarat , exornavit... Annales eccles,, Haynald., Ioco citalo.
Cet asile, agréable au Seigneur, n'est-il point celui que nous avons habité depuis longtemps et dans lequel, en nous consacrant au service divin, nous nous sommes affranchi de la servitude? Oui, variant ses secours, selon nos besoins, cette Eglise nous a formé comme une mère, alimenté comme une nourrice, protégé comme une tutrice, instruit comme une maîtresse, gratifié comme une bienfaitrice. Au don d'un canonicat dont elle a orné notre première jeunesse, elle a joint ensuite celui de la dignité d'archidiacre. C'est là que nous avons recueilli les premiers fruits de nos études; là que nous avons goûté les prémices des honneurs. C'est de là que nous nous sommes élevé/par degré, sur le siège le plus éminent. Oh! que ces souvenirs sont doux! Oh! combien sourit à notre cœur l'idée de celle qui les fait naître ! Mais quel merveilleux changement. Cette même Eglise qui fut notre mère est devenue notre fille! Nous sommes le pasteur des pasteurs de celle qui nous a nourri ! Les effets de notre munificence sont l'objet des vœux de celle qui nous a comblé de bienfaits. Quand elle fait parler sa tendresse filiale, il est juste que nous suivions les mouvements de notre affection paternelle. »
La bulle, ensuite, porte qu'Urbain IV, voulant donner tout ensemble, à sa chère Église de Laon, un gage signalé de reconnaissance filiale et de paternelle tendresse, accorde, dans l'effusion de son amour, à ses anciens collègues les chanoines, l'autorisation de prononcer les peines canoniques contre quiconque, clerc ou laïc, leur causera du dommage, dans leurs personnes ou dans leurs biens, soit à tous en général, soit à quelqu'un d'entre eux en particulier. Ils pourront lever les censures ecclésiastiques, lorsque les offenseurs de leurs personnes ou les violateurs de leurs propriétés auront donné une satisfaction convenable dont les chanoines seront eux-mêmes les seuls juges. Nul n'aura le droit d'enfreindre les clauses de cette concession apostolique, et quiconque aurait l'audacieuse témérité d'en contrarier la mise à exécution, encourrait la
colère du Dieu tout puissant et l'indignation des bienheureux apôtres Pierre et Paul1.
Celte Église de Laon, qui l'avait élevé comme une bonne mère et une tendre nourrice, Urbain IV, dans toute sa puissance et dans toute sa gloire, ne l'oublia jamais. Il garda également avec amour le souvenir de son berceau. Dans un bref qu'il écrivit dès la premièle année de son pontificat à l'abbesse du couvent de Sainle-Marie-aux-Nonnains, il ne parle qu'avec effusion de Troyes, sa ville natale.
« Le Rédempteur et Sauveur du genre humain, N. S. Jésus- « Christ, dès le premier instant qu'il fit choix du bienheu- « reux prince des apôlies, voulut changer le nom de Simon « en celui de Céphas qui signifie Pierre. C'est pourquoi les « pontifes romains, successeurs de ce même prince, lorsqu'ils « sont élevés au gouvernement de l'Église universelle, pren- « nent un nom nouveau. Jacob lui-même, père des Israélites, « lorsque, dans une lutte mystérieuse, il eût vu Dieu face à « face, entendit une voix qui disait : lu ne l'appelleras plus «Jacob, mais Israël. L'illustre docteur des nations, dès « qu'il fut appelé au ministère apostolique, reçut le nom de « Paul, à la place de celui de Saul qu'il porlail avant sa « conversion. Nous donc que le même Seigneur, par un ef -
1. ...Suavis quidem est nobis ipsius ecclesiœ memoria, et nimiâ sut dulcedine roficit, ut exhilarel menlom nostram; sed ecce nobis ad apicem summi pontificatûs divina" operaiione promolis , ip?a oadem ecclesia quœ nobis mater extiterat, noslra fîlia est affecta, sumusque noslrœ nutricis eonstituti pastores, et ipsa quœ nos olim muliipliciler honoraverat , aune grandes honores de nostrà' înuuificcniiâ prœs'olatur. Undè cùm ad eam bonevolentiâ pateruà respieimus, mox in nobis ille fiiialis antiquus, quem gerebamus ad ipsam, affectas résultat , sicque simùl eamdem, et filiam et mat rem agnoscimus, mode filiam, dudùm matrem .. lit igitur ipsi ecclesiœ secundùm utrumque affeelum pleuariè salis fïat, convenU ul nos sibi juxlà geminam earitalcm in abuudantiâ beneficiorum sential gratiosos. Digne ilaquè dictam ecclesiam secundùm dilectiotiis alïlueutiam quâ ipsam complectimur, favoris multiludine prosequenlcs , et volenles eamdem nobili privilegio insigniri, uuiversitati vestrœ , auctoritate apostolicâ, iudulgemus ul in omnes qui ejusdem ecclesiœ bona... invaserint... vel vos, aut capellanos, seu clrricos .. molestarc prœsumpseriul... possitis libéré, sive clerici fuerint, sive laïci, appellalione remotâ, censuram ecclesiaalicam proferre... Epislola Urbani IV ad capilulum ecclesiœ laudunensis , apud melropolis rhemenris hisloriam , auctore D. G. Marlot, tom. II , pag. 530.
« fet de cette puissance qui lui rend facile l'exaltation subite
« des humbles, a élu entre tous pour nous investir de la
« charge de pasteur souverain des fidèles; nous avons par
« une inspiration toute céleste, pris le nom du bienheureux
« Urbain, pape et martyr, dont on célébrait la fête le jour
« de notre installation dans la chaire du sacerdoce suprême.
« Nous désirons que la mémoire de ce nom survive à la disso-
« lution de notre corps, dans la ville de Troyes, à laquelle
« on Courrait dire, parce que nous lirons d'elle notre ori-
c gine : et toi, ville de Troyes, lu n'es pas la moindre parmi
« les cités fameuses de la Gaule; de toi est sorti le chef qui
« régit et gouverne le peuple chrétien !
t Pour rendre à jamais célèbre le lieu de notre naissance, « nous avons résolu, sous l'inspiration de celui qui a glorifié « ici bas notre habitation, d'ériger, sur l'emplacement delà « maison qui nous a reçu à notre entrée dans la vie, un t temple au Dieu Créateur en l'honneur de saint Urbain, afin « que, dans ce temple, on offrit de perpétuelles actions de « grâces en reconnaissance d'un si grand bienfait. Nous vou- « Ions que notre demeure paternelle devienne cette maison « sur laquelle le Seigneur daigne répandre l'esprit de grâce et « de prière, la porte du ciel par où les vœux et les oraisons « des fidèles puissent être dignement introduits en la présence « du Très-Haut. Alors nous pourrons dire en toute humilité « avec David à celui que les cieux des cieux ne sauraient « contenir : qui suis je, Seigneur et qu'est-ce que ma niai- « son, pour que vous ayez voulu m'élever à une si sublime t dignité? Alors nous chanterons avec le même prophète : « Bénissez, Seigneur, la maison de votre serviteur afin qu'elle « reste à jamais inébranlable devant vous. Alors nous le con- « jurerons pieusement avec le roi Salomon : d'avoir les yeux « ouverts jour et nuit sur celte maison; d'y écouter les sup- « plications de ses servileurs et de son peuple d'Israël, ainsi « que toutes celles de quiconque viendra y prier; de les « exaucer du haut de son éternelle demeure, afin qu'après
« les avoir exaucées, il leur accorde les récompenses de la « céleste propitiatiorr.
« Or, nos chères filles en Jésus -Christ, nous sommes ar- « demment excité à bâtir cette maison de Dieu par les sentit menls de dévotion, qui enflamment sans cesse notre âme « envers l'illustre martyr auquel nous avons succédé dans « son titre comme dans sa dignité apostolique; nous y sommes « encore suavement entraîné par la bonne odeur des exem- « pies de plusieurs pontifes, notamment par Grégoire-le-Grand < qui transforma en une magnifique église son propre palais qui « provenait du riche héritage de ses parents, et par Grégoire IX « qui fonda, sur le territoire d'Agnani, dans le domaine patri- « monial, un monastère avec une chapelle en l'honneur de la « sainte Yierge, à la condition que les religieux y offriraient c à la divine Majesté de perpétuels sacrifices de louanges pou r « le soulagement de son âme et pour le salut du peuple « fidèle *... »
Ensuite Urbain IV demande qu'on lui vende la modeste échoppe de son père avec les maisons et les places adjacentes qui appartenaient alorsà l'abbaye deNotre-Dameaux-Nonnains. Il charge de cette commission Jean Garsien, son chapelain, et Thibault d'Acenay, citoyen de Troyes. Il dispensée cet effet l'abbesse de tous les engagements pris pour la conservation intégrale des biens de son monastère et lui donne pleine et entière liberté d'aliéner les possessions nécessaires à la construction de la somptueuse basilique qu'il voulait bâtir aux frais du trésor romain.
On doit tout étudier dans un prince qui débute sur le trône;
1. Nos, qui nomen beali Urbani papa? et martyris in die quo summi sacerdoiii conscendinius cathedram, ex cœ'esli fuimus norainatione seu vocatione sorliti ; cupicntes ut hujusmodi uiemoria nominis, etiam post nostri disolulioDem corporis, perpétua remaneat in civitaie lreceusi,cui pro eo quôd nos ex ipsà origioem traximus, non immérité dici posset : et lu trecensis civilas nequaquàm minima es inter famosas Gallia; civita'es; ex le enim exivit dux qui chrislianum régit populum et gubernat, disposuimus... ut locus nostrx originis ex dono superiori noslro clcmenter indullo, fiai celebris et reddaïur insignis, in domo nosirà paternâ... Thésaurus novus anecdolorum , D. Martène, tom. Il , pag. 3, Epistola Urbani IV.
il faut chercher surtout dans sa correspondance à surprendre les secrets de son âme. Un saint et savant évoque, Nicolas de Brie, occupait alors le siège épiscopal de Troyes. Urbain IV lui envoya une somme considérable d'argent pour la fondation d'un anniversaire dans quatre églises ou chapelles troyennes qif il désigne avec une afl'eclion toute particulière :
« Hien n'est plus certain que la mort, lui écrit il, rien n'est « plus incertain que l'heure de la mort; un vieillard ou un « jeune homme, valide ou invalide, ne saurait par conséquent « acquérir la certitude de son moment suprême. Voilà pour- « quoi nous lisons dans le livre de Job : J'ignore combien « de temps encore je resterai sur la terre, et si mon Créateur « ne m'enlèvera pas bientôt à la vie. Car, bien que Dieu ait « mis aux jours de l'homme une mesure fort bornée, ccpen- « dant il a jugé plus convenable de lui en cacher le nombre. « Nous mourons tous les jours; chaque instant nous dérobe « une portion de notre vie et nous avance d'un pas vers le « tombeau ; toute notre existence n'est qu'une longue et péni- « ble agonie dont le terme peut arriver à chaque minute, tout- « à-coup, quand nous y penserons le moins. Dieu a voulu, par « ce mystère, nous faire comprendre que plus notre dernière « heure est inconnue, plus nous devons nous y préparer par nos « bonnes œuvres. pour nous mettre à couvertde ses surprises. « Dans celle persuasion, après avoir mûrement réfléchi à nos « fins dernières, nous avons résolu de nous entourer de prières « ferventes pendant notre vie et de nous assurer de pieux « suffrages quand Dieu nous aura retiré de ce monde. Pour « cette œuvre pie, nous avons confié à nos banquiers quatre « cents marcs slerlings qu'ils se chargent de remettre en notre « nom à ^tre vénérable Fraternité. Quand vous aurez reçu « cette somme, vous en ferez la répartition ainsi qu'il suit : « Vous assignerez cent marcs à votre cathédrale, la nourrice « de nos jeunes années et la source première de notre élé- « vation ; cent marcs à la collégiale de Saint-Etienne, noire « paroisse natale; cent marcs à l'église abbatiale de Notre- « Dame-aux-Nonnains où nous avons reçu le baptême; cent
« marcs au couvent de Notrc-Dame-des-Prés, où repose la « dépouille mortelle de notre mère. En échange, chaque « église et chaque monastère devront célébrer de notre vi- « vant une messe du Saint Esprit, au mois de septembre, pour « implorer les lumières d'en liant en faveur de notre humaine « fragilité. Quand nous aurons quitté cette terre d'exil, les « mêmes églises et les mêmes monastères célébreront solen- « nullement tous les ans, le jour anniversaire de notre mort, i un service funèbre pour le repos de notre âme '. »
On conçoit ces instantes et pieuses recommandations d'Urbain IV, quand on considère que, son pontificat s'annonçait comme l'un des plus orageux du Moyen-Age. Ce pape se proposait de tenir d'une main ferme le gouvernail de l'Église et de combattre avec énergie les ennemis du Saint-Siège. Il avait besoin d'une assistance particulière de la grâce divine pour renverser tous les obstacles.
Il n'alla point établir sa résidence cà Home. Sans doute, cette ville bâtie sur le fondemeutdes apôtres et cimentée par le sang des martyrs, ce centre de l'unité spirituelle d'où part, avec le rayon de la doctrine chrétienne, le rayon du gouvernement de l'Eglise, ce foyer toujours lumineux, qui unit toutes les intelligences dans une même foi. toutes les volontés dans un même amour, tous les peuples dans une même famille, celte capitale de la grande société catholique qui a l'immensité pour limite, et pour durée l'éternité, aurait du être la demeure du Souverain Pontife. C'est de Rome que le prince des apôtres a gouverné pendant un quart de siècle l'Eglise universelle; c'est dans Rome qu'il a scellé de son sang l'établissement qu'il avait formé; c'est à Rome qu'il a légué le siège de son autorité divine
3< Cum oilii] sit morlc cerlius, nihilque iacrrtius borà morlis, non poîest senex, vcl juvenis, polcns , vcl impolcns, sui finis certiludinem obtiuere... bonum dùm teinpus habemus , ad omnes disponimus opeiari, cl illis prœcipue DOStrœ sollieitudinis sludiuin , piulatis munerc volumus élargir! , de quibus in anlquâ familiaritate spem indubilatam habemus, crebris corum orationibus vallari dùm vivimuS, et postquàm de hoc mundo vocali fuerimus, congruis apud Deum ip^orum suffragiis adjuvati... Thésaurus novits anecdolorum, D. Martène, tom. II, pag '28, Epistol. Urbani IV.
avec ses précieux restes. En outre, au pied de la colonne mil Maire du Capilole aboutissaient toutes les grandes routes par où passaient incessamment le flux des populations vers Rome, et leur reflux dans le monde. L'antique cité, centre de ce double mouvement élait éminemment propre à favoriser la diffusion de l'Evangile et les communications entre les diverses parties de la société cbrélienne. Rome semblait être ainsi appelée à devenir le foyer de la régénération des âmes; et, après avoir régné par le glaive, elle devait régner par la croix.
Tant que l'Eglise demeura resserrée dans les étroiles limites de la Judée, saint Pierre se fixa à Jérusalem où s'étaient accomplis les grands mystères de la Rédemption ; ensuite il vint à Anlioche où, comme d'un poste avancé, il répandit la bonne nouvelle parmi les Juifs du Pont, de la Bithynie et de la Gappadoce. Mais quand l'Eglise eut pris un merveilleux accroissement, saint Pierre transféra à Rome le siège de son gouvcrnemcnl; il devina les raisons que Dieu avait eues de faire la capitale de l'Empire romain puissante et souveraine, ou, pour mieux dire, il suivit l'inspiration du Saint- Esprit ; et l'établissement du siège apostolique dans la ville des Césars est un fait divin. Urbain IV sentait donc que la piace du successeur de saint Pierre élait à Rome. Mais d'humiliantes et douloureuses épreuves avaient plus d'une fois contraint les Vicaires de Jésus-Christ à s'éloigner de leur résidence naturelle. Tandis que toute l'Europe entourait la papauléde vénération et de respect , les Romains voulaient , comme les villes lombardes, s'affranchir de celte autorité tutélaire; ils rêvaient sans cesse la restauration des anciennes républiques ; et leur cité, mère et maîtresse de toutes les autres, avait la douleur d'être continuellement troublée, bouleversée, déchirée par les factions.
Pascal 11, épuisé de fatigue par la question des investitures, était mort au milieu des guéries civiles qu4 ensanglantaient la ville éternelle. Gélase II, à peine élu, avait failli être assassiné par le chef Frangipani, qui se rua contre lui, le jeta à terre, le
frappa de ses éperons et le traîna par les cheveux. Lucius II avait été mortellement blessé dans une émeute par les séides d'Arnauld de Brescia, qui s'étaient emparés du Capitole pour exercer de là leur despotisme à la façon des anciens sénateurs. Les Romains s'étaient portés à d'horribles outrages contre Lucius III; ils avaient crevé les yeux à quelques uns de ses prêtres fidèles; ceux-ci, revêtus dérisoirement de mitres en papier, avaient été renvoyés au pape comme pour mettre le comble à cette abominable persécution. Les césars d'Allemagne encourageaient ces violences et augmentaient les troubles, soit par des subventions pécuniaires, soit par des manifestes injurieux contre la papauté.
Le poète Thierri de Vaucouleurs nous retrace lui-même le triste tableau des affaires de l'Italie, au moment de l'exaltation d'Urbain IV. « Le serpent de la jalousie, dit-il dansses vers pleins « de rudesse, arme les villes les unes contre les autres; dans « toutes, la discorde est en honneur. Les Guelfes soutiennent « l'Eglise; l'Empire et des hommes d'une grande sélératesse « font la force du parti gibelin. Partout surgissent les héré- « sies, les incendies, les vols, les pillages. L'union est bannie de « toutes les cités delà Péninsule. Seule, Florence était prospère; « maintenant, elle languit, épuisée par les factions qui la dé- « chirent. Le perfide Hubert Pallavicino et, après lui, Manfred « et ses partisans causent aux Guelfes une foule de malheurs. « Ces brigands ne cessent de soulever les hommes pervers con- « tre l'Eglise romaine, et ils ne craignent pas de commettre « toutes sortes de crimes et d'excès1 »
Celte situation remplit de douleur l'âme d'Urbain IV; il aurait