‹ Histoire du Pape Urbain, IV, 1185-1264Chapitre 3 sur 32 · Hujus fûirn fama celebris, facundia prompta · texte numérisé non relu

Hujus fûirn fama celebris, facundia prompta

Compositi mores, vitaque muuda fuit.

Blandus ta affectu, divioi praeco fidelis

Verbi, vir vigilans el sludiosus erat.

Throdoricus Vàllicoloris, toco citalo.

d'une bonne œuvre; il est plus difficile encore à une vertu précoce, d'échapper à la satisfaction d'un dévoûment heureux. Mais Dieu, entendant les applaudissements qui entouraient à Troyes le jeune orateur, lui envoya une pensée d'humilité et de sacrifice. Jacques Panlaléon, chanoine de la cathédrale selon les unsi, curé d'une paroisse de Troyes selon les autresa, éprouva, dit-on, au milieu des plus flatteuses ovations, un impérieux besoin de paix et d'obscurité ; il comprit que les cœurs les plus purs se souillent de poussière dans les voies du siècle, et qu'il y a, quoi qu'on fasse, dans l'encens des hommes beaucoup de fumée qui tache à la longue même la main qui l'offre au Très- Haut. Et puis, destiné à devenir le père de beaucoup d'âmes, un conducteur des peuples, un martyr de la justice et de la liberté, il lui fallait pour initiation l'austère discipline du cloître. Il alla donc se réfugier dans le tranquille abri de quelque monastère cistercien de la Champagne. Etait-ce à Clairvaux dans la vallée d'Absinthe, ou à La Ferté dans la forêt de Bragne sur la Crosne, ou à Pontigny dans une plaine fertile sur la rive gauche du Serain,ou à Morimont dans le Bassigny? On ne sait, Mais dans ces retraites paisibles où les bruits du monde se taisent, où l'âme se replonge avec plus d'aise dans la contemplation des choses éternelles, il semblait retrouverson air natal et l'atmosphère naturelle à son cœur fervent3.

4. Aucuns ont opiné qu'il avait esté moyne de l'ordre de Cisteaux, mais je n'ay rien veu de ce monachat en des aulheurs antiques ; bien est vray qui! aymoit les religieux et religieuses de cet ordre qui en ce temps cy florissoit, si qu'il les hantoil familièrement. Des-Guerrois, Sainctelé chreslienne, page 361.

2. Natus fuit Urbanus in Tricassibus, humillimo loco, sed cum iudole animi pritcelleret , liberalibu^que discipliuis operam dedisset, ac juris prudentiœ theologicam quùque scientiam addidisset, primùm Tricassinus canonicus. Bzovius, Annalium ecclesiaslicorum post Baronium cardinalem rerum complectens, tomus XIII, pag. 670.

3. Pantaléon naquit dans une petite maison située dans l'étendue de la paroisse de l'abbaye de Notre-Dame, ordre de Saint-Benoît. II apprit à lire et à écrire chez les chanoines de l'église cathédrale ; puis il alla à Paris où il mérita le bonnet de docteur ; il revint dans sa pairie et gouverna pendant quelque temps une paroisse. Augustin Calmet, Histoire ecclésiastique et civile de Lorraine, tome II, p. 415.

Jacques Pantaléon s'attache à Anselme de Mauny, son compatriote. — Il est nommé chanoine de Laon. — Il devient l'unique représentantes intérêts du chapitre qui le députe trois fois à Rome. — Importance de ses fonctions d'archidiacre. — Plusieurs de ses collègues le choisissent pour leur exécuteur testamentaire.—Il est transférée l'archidiaconat de Liège. — Ses vertus et ses talents lui méritent la vénération de trois saintes filles qui ont contribué à l'établissement primitif de la Fête-Dieu.

Jacques Pantaléon , persuadé qu'il ne faut à l'homme , pour être heureux, ni richesses, ni dignités; mais que le strict nécessaire suffit au bien-être du corps, la culture littéraire aux délices de l'esprit, l'accomplissement du devoir à la sécurité de la conscience , l'amour de Dieu et du prochain à la joie de l'âme et à la paix du cœur, aurait volontiers passé toute sa vie au milieu de ses compatriotes. Ceux-ci l'entouraient d'ailleurs des attentions les plus délicates et lui prodiguaient les plus vives marques de sympathie. Il aurait souhaité pouvoir se dérober aux honneurs, mais déjà la renommée de ses qualités aussi brillantes que solides, attirait sur lui tous les regards, ceux des princes de la terre et ceux des princes de l'Église. La plupart des prélats de France ambitionnaient la faveur de le compter parmi leur clergé et lui offraient les postes les plus enviés,.

Ainsi Anselme ou Anceau de Mauny, évêque de Laon, né à Bercenay-le-Hayer, dans le diocèse de Troyes, s'était empressé de se l'attacher comme chanoine, comme aumônier ou plutôt comme secrétaire particulier. Dès les premiers siècles, les évêques avaient pris l'habitude de disposer dans leur demeure un lieu spécialement destiné à leur servir d'oratoire; lorsque leur demeure se fut agrandie jusqu'à devenir un pa-

1. Sol uni natale tandem repetens ejus eximi<o sapientiae et ordinal» vit* fama Iaudabilis ad vicinos evolat et remotos. Papyrii Massoni, libri sex, deepiteopit urbis, qui romanam ecclesiam rexerunt, folio 223.

lais, ils se bâtirent de vraies chapelles. Pendant la semaine, quand ils n'officiaient pas. pontificalement, ils y disaient une basse messe en présence du personnel de leur maison. Si l'évoque ne pouvait ou ne voulait pas offrir lui-même le saint sacrifice dans sa chapelle, il en chargeait un de ces ecclésiastiques qu'on appelait par ce motif chapelain épiscopal. Il arrivait aussi, par exception, que les évoques accomplissaient d'autres actes sacramentels dans leur oratoire, comme des baptêmes, des confirmations, des mariages; dans ce cas, le chapelain faisait les préparatifs nécessaires et dirigeait le personnel officiant. Lorsque les évêques, devenus seigneurs féodaux, eurent à ce titre un appareil de cour, les attributions de ces chapelains prirent de l'extension; non-seulement ils assistèrent l'évêque durant la célébration des fêtes solennelles en qualité de maîtres des cérémonies, mais ils remplirent le rôle d'hommes de confiance, de secrétaires intimes, d'aumôniers particuliers de l'évêque , souvent même le représentèrent comme théologiens dans les conciles , dans d'autres graves affaires ou dans des missions importantes. Jacques Pantaléon se montra, dans cette charge délicate, aussi habile que modeste; il sut se concilier tous les esprits et gagna de plus en plus l'estime et l'affection d'Anselme de Mauny qui le nomma chanoine!.

Le chapitre de la cathédrale de Laon, regardé alors comme l'un des plus influents du royaume , comptait dans ses rangs beaucoup d'hommes illustres par la noblesse ou par l'éducation. Ses revenus consistaient principalement en biens-fonds, en droits seigneuriaux, et en dîmes que les évêques avaient concédées aux chanoines sur les autels d'un certain nombre de paroisses. Aussi n'est-il pas surprenant que ces diverses possessions aient fait naître bien souvent des contestations. Il fallait défendre les biens territoriaux contre les usurpations si fréquentes aux époques d'anarchie. Les droits relatifs aux

1. Quamvis ignobili stirpe fuerit satus, litteris tamen in pucritiû egregie excnllum, ut propriis ornameotis, uon alienis abundaret, refert Auloninus. Annales ecclesiatici, auclore Odorico Raynaldo, lom. XIV.

dîmes suscitaient des difficultés sans cesse renaissantes. L'institution de la commune dans les villages placés sous la dépendance du chapitre, amenait infailliblement des conflits. Jacques Panlaléon avait en lui de quoi faire face aux exigences de cette situation. Doué d'un grand sens et d'une rare sagacité, réservé et entreprenant selon les circonstances, également propre aux travaux de la pensée et au maniement des affaires, il devint bientôt la lumière et l'oracle de ses vénérables collègues1.

C'était, d'une part, pour conserver la liberté nécessaire à l'exercice de leurs droits spirituels; et, d'autre part, pour les aider à soutenir leurs droits temporels souvent méconnus, qu'au moyen-age, les chapitres avaient obtenu des souverains pontifes plusieurs prérogatives qui nous étonnent aujourd'hui, mais qui étaient en rapport avec les mœurs du temps. Ainsi, les chanoines de Laon étaient exempts de la juridiction épiscopale; sauf certains cas déterminés, ils devaient corriger eux-mêmes les abus qui s'élevaient dans leur sein. Ils pouvaient porter des censures et lancer des interdits, en vertu desquels l'office divin cessait non-seulement dans la cathédrale, mais encore dans un certain nombre d'églises. Le peuple était fort ému de ce silence des sanctuaires; et les seigneurs laïcs les plus redoutés, souvent réduits par celte lugubre mesure à entrer en accommodement, se désistaient de leurs procédés vexatoires.

A la suite de quelques démêlés avec l'Eglise, Enguerrand III, sire de Coucy, avait ravagé les terres du chapitre. Le doyen, Adam de Courlandon, pour venger cette injure, emprisonna quelques gens du violent baron. Celui-ci, irrité, arme ses guerrriers, se met à leur tête, entre dans la ville de Laon, se dirige vers la cathédrale, en enfonce les portes, se saisit du doyen, et l'emmène chargé de chaînes au donjon du

1. Etsi infime conditionis fuit secundùm saeculi vanitatem, quià filiuspau-, perculi resarcieotis sotulares in Franciâ, nobilissimus (amen sapiemiâet virtutibus. Annales ecclesialici, tom. XIV, loco citalo.

château de Coucy, que lui-même venait de rebâtir avec magnificence.

Cet attentat eausa la plus vive émotion dans toute l'étendue de la province : le chapitre de Laon donna ordre de cesser la célébration de l'office divin dans le diocèse; celui de Reims pour exprimer plus énergiquement sa douleur, fit descendre les châsses des saints et les exposa sur le pavé de l'église jonché d'épines; celui de Soissons offrit aux chanoines de Laon de partager avec eux ses ressources; celui de Tournai adressa des lettres pressantes à l'archevêque de Reims pour le prier de ne pas laisser impuni ce sanglant outrage1.

Jacques Pantaléon, député trois fois à Rome pour y soutenir les droits du chapitre, montra, dans ces missions difficultueuses, tous les talents de l'homme d'affaires et de l'habile négociateur. Ses voyages relatifs aux violences du sire de Coucy furent couronnés d'un plein succès à la cour d'Innocent III. Ce pape, devant qui les princes et les peuples s'inclinèrent, et dont les sentences étaient exécutées d'un bout de l'Europe à l'autre, regarda la cause du chapitre de Laon comme celle de l'Eglise. Il chargea les trois métropolitains de Reims, , de Sens et de Rouen, d'excommunier Enguerrand et ses complices, jusqu'à ce qu'il revint à résipiscence. Sans paraître redouter les foudres du Vatican, le sire de Coucy était allé en Angleterre avec Louis VIII pour une expédition ouvertement blâmée par le souverain pontife. La guerre n'eût pas une heureuse issue; les Français rentrèrent dans leur patrie, et Enguerrand comprit la nécessité de faire sa paix avec l'autorité ecclésiastique.

Le cardinal Hugolin, de la famille des comtes d'Agnani et de Segni, neveu d'Innocent III, occupait alors la chaire de saint Pierre sous le nom de Grégoire IX; c'était un vieillard presque centenaire ; mais au calme et à la prudence de l'âge, il associait la vigueur et le courage de la maturité, le feu et la

1. Antiquités religieuses du diocèse de Soissons et Laon, par Lequeux, tome II. Paris, Parmeatier, éditeur, 1859.

fraîcheur de la jeunesse. Les qualités de cœur et d'esprit dont Jacques Pantaléon fit preuve comme principal représentant des intérêts du chapitre de Laon avaient été appréciées par ce grand pape qui lui adressa une bulle pour le nommer arbitre du différent entre les chanoines de Laon et les sires de Coucy. En reconnaissance de ses démarches lointaines et périlleuses, le chapitre offrit à Jacques Pantaléon cent livres Parisis; mais le généreux négociateur ne voulut accepter d'autre récompense qu'un service funèbre célébré annuellement pour le repos de son âme dans l'église de Laon1.

Jacques Pantaléon passait pour très apte à déchiffrer les chartes, les diplômes, les titres anciens, à les comprendre, à les classer, et surtout à en reconnaître l'authenticité ou la fausseté, l'intégrité ou l'altération. On a conservé longtemps à Laon le cartulaire de cette église rédigé par lui et écrit en entier de sa main avec des notes marginales. En tête du recueil se trouve un prologue où le chanoine paléographe se proclame humblement le moindre d'entre tous ses frères et souhaite à ses vénérables collègues dans le sacerdoce la grâce divine en ce monde et l'éternelle gloire en l'autre2.

Versé dans toutes les connaissances de son époque, Jacques Pantaléon n'était étrangère aucune de celles qui semblaient exiger ou un goût particulier, ou une application exclusive. La méthode des études spéciales et de la division du travail intellectuel était loin d'être pratiquée de son temps comme elle l'est de nos jours. La société prêtait alors peu de secours à l'individu. Chacun était obligé de se suffire à lui-même et

1. Ipse est enim qui librum isium compilavit, ut iu prologo legitur, qui pro defensioue privilegiorum ccclesi* laudunensis ad roraanair. curiam personaliter laboravit contra diclum lngelramoum, ut hic apparct, qui pro taoto labore ccntum libras Parisicuscs, quas ei voluit dare capitulum, recusavit, uec aliud salarium voluit, uisi solùm ut ejus anniversarium fieret iu ecclesiâ lauduuensi : cui capitulum hoc coucessit. D. Marlot, Histoire de la Ville, Cité et Université de Reims, manuscrit inédit publié par l'académie de Reims, tome III.

2. Viris vencrabilibus et dominis venerandis capitulo laudunensi Jacobus de Trccis, cuuctis fratribus suis minor, graliam in prœsenti et gloriam in futuro... D. Marlot, loco citalo.

de tout connaître pour mettre tout à profit. Cette nécessité de posséder une vaste instruction encyclopédique, désespoir des faibles et encouragement des forts, fit la supériorité des grands docteurs du moyen-âge, et notamment de Jacques Pantaléon.

Ce digne chanoine, encore plus ambitieux de charité divine que de science humaine, voulut élever sa piété à la hauteur de ses fonctions. Il commença donc à multiplier ses pratiques religieuses et à donner à Dieu de nouveaux et fréquents témoignages de son amour. Pour suivre plus librement son attrait et vivre dans un plus prochain et plus doux voisinage de son céleste Ami, le Seigneur Jésus, il fit bâtir dans sa maison, sise au cloître, une chapelle en l'honneur du Saint-Sacrement, asile sacré qui se partageait avec l'étude les heures de ses jours et de ses nuits. Là, sans négliger les exercices réguliers et publics de l'office canonial, il entretenait avec son Bien-Aimé de mystérieuses et continuelles intimités. De ses longues et délicieuses communications avec Dieu, il passait à l'autel où se consommait leur union. Pendant la célébration de l'adorable sacrifice, il était tout en larmes; on eût dit, à voir son attendrissement, qu'il avait dépouillé les voiles de la chair et qu'il contemplait à découvert- son divin Sauveur souffrant et mourant sur la croix1.

Dans ses relations ordinaires avec ses collègues, il apportait des vertus d'un autre ordre et ces qualités aimables qui donnent tant d'attrait au commerce des hommes d'élite. Lorsqu'il allait voir quelques pieux amis, ou qu'il les accueillait chez lui, il avait coutume de les aborder avec le baiser fraternel accompagné de ce gracieux salut : « Il est bon d'approcher des lèvres parfumées par l'encens des saintes prières! » Il mêlait aux visites, aux causeries, à tous les signes d'affectueuse estime, quelque souvenir de la sainte Vierge, mère de Jésus, qui remplissait son cœur. Il se plaisait surtout à parler de

1. D. Marlot, Histoire de la ville, cité et université de Reims, t. III , chap. xxxii.

l'auguste idéal qu'il devait réaliser dans la suite par l'institution de la Fête-Dieu1.

Comme sa charge l'obligeait de participer aux délibérations capitulaires où s'agitaient les affaires temporelles, il sut s'y concilier tous les esprits autant par l'édification de ses discours que par l'habileté de ses plaidoiries. Etienne de Brie, doyen de Laon , et Ithier de Mauny, trésorier du chapitre , le choisirent pour leur exécuteur testamentaire. Conformément à leurs dernières volontés, Jacques Pantaléon acheta deux encensoirs de métal très précieux pour brûler des parfums devant le Saint-Sacrement comme un symbole de la prière que le cœur des fidèles adresse au ciel , et comme l'expression de l'adoration qui est due au Très-Haut.

Le nombre plus ou moins grand des cierges servait à distinguer le rit plus ou moins solennel des fêtes. Jacques Pantaléon, suivant les clauses du testament d'Ithier de Mauny, son collègue et compatriote, ordonna d'allumer à Yautel de la cathédrale de Laon, treize cierges en cire aux principales solennités; les rapports symboliques qu'exprimaient ces cierges variaient selon les différentes cérémonies. En général , ils figuraient le Messie présent dans son Église comme la lumière des nations et le feu sacré de l'amour qu'il est venu allumer dans les cœurs en descendant sur la terre ; ils rappelaient aux assistants qu'ils devaient eux-mêmes ressembler à. des flambeaux allumés au Soleil des intelligences pour luire par la bienfaisante clarté- de leurs bonnes œuvres et se consumer de chastes ardeurs en présence de Dieu2.

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