Histoire du Bas-Empire, par Le Beau, livre C
2. Michaël Palajologus, perspiciens intégras contra se comraotas nationes : Bulgaros, Comanos, Venetos ; imperalorcm Balduinuin et Urbanum pontificera omni studio excitasse contra eumdem principes quoscumque romani nominis, tàm occidentales quàra orientales, alque in hanc causam jussisse cruceœ prœ-
« Le Dieu des vertus, lui dit-il, a excité en vous des senti- « ments respectueux et pleins de zèle pour l'Eglise romaine, « divinement instituée; vous ausù l'avez visité cette mère « de tous les fidèles par des nonces que votre grandeur lui a « spécialement envoyés, et par des lettres remplies des mar- « ques les plus solennelles d'amour et de paix. Transporté de « joie, nous nous sommes empressé de communiquer à nos « frères les cardinaux la série de vos correspondances ainsi € que toutes les choses intéressantes que vos députés nous ont « rapportées avec prudence et discrétion. Animé d'une ferme « confiance en l'ineffable bonté du Créateur, nous comptons c que votre dévotion et votre déférence filiale envers la sainte « Église et envers nous iront toujours en augmentant, et que « vous consacrerez vos soins les plus vigilants à conclure le « , plus promptement possible la réunion perpétuelle des Grecs « et des Latins. Songez que, par là, vous mériterez les béné- « dictions de Dieu et l'estime des hommes. Quant à nous, qui « éprouvons pour vous une affection toute paternelle, toutes « les fois que la grâce céleste nous en fournira l'occasion, nous « rechercherons d'une manière efficace, avec une sollicitude « inquiète, tout ce qui pourra vous être un sujet de joie à « notre égard, et accroître les maternelles tendresses de « l'Eglise envers vousd... »
Les sanglantes divisions qui armaient les Vénitiens, les Génois et les Pisans entravaient les arrangements ; ces trois nations mercantiles avaient à Constantinople leurs comptoirs et un grand nombre de facteurs et de négociants. C'étaient comme trois peuples isolés les uns des autres, mais souvent en que-
dicari; cœpit resipiscere et vellc pontificis gratiam inire.... Annales minorum, Wading, tom. H, pag.23f.
1. Magno exultavit gaudïo pontifes Urbaous ad iruperatoris circà unionem ardeuter explicalum desiderium ; quarè coosultis purpuratis patribus uuncios bonorificè tractatos rcniisit, scriplis breviler his litteris : « Taolae sinceritatis affectum et reverentia; studium in te virlulum Dominus suscitavit, quod sanctam rouaanam ecclesiam, matrem cunctorum fidelium divinilùs institutam, per spéciales tuae Celsitudinis nuolios, ac ètiara solemnes litteras charitatis ac pacis continentes insignia, visitasti... » Annales minorum, Wading, lococitato.
relie. Ils vivaient chacun suivant leurs lois, avaient un tribunal et des magistrats, à la tête desquels siégeait un juge souverain, nomme Baile chez les Vénitiens, Podestat chez les Génois, Consul chez les Pisans. Quoique latins de naissance, ils n'avaient pris aucune part dans la dernière révolution. Ils semblaient être détachés des intérêts politiques de leur république, et ne s'occuper que de leur commerce. A l'abri de cette neutralité, ils comptaient demeurer tranquilles; mais Paléologue ne l'était pas à leur égard : il sentait ce que pouvait produire l'esprit de patriotisme, s'il était réveillé par le bruit des armes. Il résolut non pas de chasser ces trois nations; elles contribuaient trop à la population et même à la splendeur de Constantinople; mais de les.mettre hors d'état de nuire- Comme elles étaient mutuellement jalouses, il les assembla séparément et leur promit sa protection. Les Génois étaient en plus grand nombre; leur fierté naturelle et leur inimitié contre les Vénitiens étaient capables de causer de grands troubles- Ils se croyaient tout permis par leur alliance avec Michel ; ils saccagèrent le logement du baile des Vénitiens situé dans l'enceinte du monastère de Pantocrator, et le ruinèrent de fond en comble; ils en transportèrent les démolitions à Gênes, comme un trophée digne de leur implacable haine.
Urbain IV enjoignit aux Génois de rompre leur alliance avec Michel Paléologue et de s'accorder avec les Vénitiens, sous peine d'excomunication; il les menaça même de priver leur ville du siège épiscopal dont elle jouissait, s'ils ne se soumettaient pas à ses injonctions. « Les larmes coulent de nos yeux, leur dit- « il, quand nous songeons aux incendies et aux dévastations « qui ont désolé les châteaux et autres lieux de l'empire latin « de Constantinople, quand nous réfléchissons aux cadavres « amoncelés sur les champs de bataille, à l'immense perte des « âmes, à tous les préjudices causés à la république chrétienne « par vos perpétuelles discordes- Nos appréhensions redou- « 'blent quand nous considérons que vos dissensions opiniâtres « pourraient retrancher du corps de l'Église un de ses plus
t nobles membres, l'empire français de l'Orient, si nous ne « cherchons les moyens de parer ce coup redoutable... * Les Génois, toujours animés contre les Vénitiens, n'écoutèrent point les remontrances pontificales. Ces deux républiques rivales, alors égales en forces, étaient mutuellement acharnées à se détruire. On voyait revivre en elles l'ancienne animosité de Rome et de Cartilage. Leurs flottes se cherchaient, se heurtaient sans cesse. Les deux mers de l'Archipel et de la Méditerranée furent cent fois rougies de leur sang et couvertes des débris de leurs vaisseaux1.
L'an 1262, le brave Marc Michiéli avait été envoyé par la seigneurie de Venise, avec dix-huit galères, pour défendre les îles de l'archipel, et faire la guerre à Paléologue. Les Génois accoururent au secours des Grecs. Leur flotte supérieure à celle des Vénitiens, arrivée dans le port de Constantinople, et toute prête à combattre, intimida Michiéli, qui s'en retourna sans oser rien entreprendre contre les schismaliques. L'infidèle république de Gênes fournissait ainsi aux ennemis de la religion les moyens d'alimenter le feu des discordes et de soutenir le schisme au détriment de l'unité catholique. Urbain IV se vit contraint de l'excommunier. Le doge Rénier Zéno, dévoué à l'Église, équipa trente sept vaisseaux; il en confia le commandement à Jacques Delphino. Celui-ci trouva une flotte de soixante bâtiments, tant grecs que génois, enfermés dans le port de Thessalonique. Il les provoqua au combat; mais il ne put les engager à sortir du port où ils se tenaient en sûreté. Pendant ce temps là, trois vaisseaux mis en mer par Laurent Tiépolo, baile de Négrepont, traversèrent l'Héles-
1 . Urebanl pootiOcis animum curae pro recuperando Constantinopolitano imperio, quod Palœologus iovaserat, avericodisque majoribus malis, quœ carura parLiuon catholicis à scbimasticis immiuebant. Verùm obstabant ejus desideris Geûuenses ; qui lùm odio Venelos inflammati, cum quibus graviores inimicilias maxima religioois clade gercLanl; lùm Grœcorum promissis allecli Palaeologo sese contra Balduioum ac Venelos conjunxerant, alque anathemate ideô deflxi in pertinacià haerebant, Ingenli igilur ob id dolore affectus, Urbanus ad senatum populumque Januensem Jitieras palerni amoris uotis insignes dédit...
Annales ecclesiaslici, Raynald , tom. XIV, ann. 1263.
pont et la Propontide, allèrent descendre aux portes de Byzance et firent un grand massacre de Grecs. Les Génois les surprirent à leur tour, égorgèrent les uns, livrèrent les autres à Michel Paléologue, qui leur creva les yeux avec une pointe de fer ronge.
L'année suivante, GilberlDandolo, suivi de trente-deux vaisseaux, en attaqua quaranleneuf grecs cl génois ; il en captura quatre; les autres s'enfuirent à Moncmbasic. Les Génois, déjà atteints parles foudres de l'excommunication, aimèrent mieux en encourir de nouvelles, que de demeurer sans vengeance. Honteux de leur déroute, ils firent partir vingt-cinq trirèmes, avec plusieurs autres bâtiments de diverses formes, sous les commandements de Pierre Grimaldi et de Peschelto Malloni. Ces capitaines expérimentés venaient de prêter a la république une grosse somme d'argent pour cette expédition. Ils attaquèrent vingt-six vaisseaux vénitiens qui faisaient route vers Gonstantinople. Deux factions divisaient alors la ville de Gênes; la discorde civile l'emporta sur l'amour de la patrie et sur la haine contre les Vénitiens. Il n'y eut que quatorze vaisseaux qui combattirent. Abandonnés des autres, ils essuyèrent une sanglante défaite à Trapano. Michel Paléologue demanda la paix, il n'obtint qu'une trêve de cinq ans. Ce fut en vain qu'Urbain IV, mécontent de cette suspension d'armes, menaça le doge des censures de l'Église, s'il ne rompait le trailé de paix. L'empereur grec en profita pour achever d'abattre Guillaume de Villchardouin, prince d'Achaïe, que secondèrent les autres barons français des Etats de l'ancienne Grèce.
Des vastes établissements, fondés par les croisés sur les ruines de l'empire byzantin, tels que l'empire latin de Constantinople, le duché de Nieomédie, en Asie, le royaume de Salonique, et tant de hautes seigneuries, il ne leur restait plus que les principautés d'Achaïe et de Morée. Guillaume de Villchardouin et ses principaux chevaliers languissaient dans les fers, il est vrai, au fond de l'Asie; mais les habitants du
pays n'avaient montré aucune disposition à profiter de cette longue absence des chefs pour s'affranchir de leur domination. Quelques vieux capitaines, et les dames investies de l'autorité dans chaque fief, avaientsuffl pour conserver l'ordre. Cependant les années s'écoulaient depuis 1259 et l'emprisonnement devenait chaque jour plus intolérable. Ces fiers courages, qui avaient bravé la mort face à face au milieu des batailles, fléchissaient dans les ennuis delà captivité. Ils perdaient l'espoir d'être secourus, lorsque Michel Paléologue, alarmé de la croisade qu'Urbain IV faisait prêcher contre lui, offrit de meilleures conditions à Guillaume de Villehardouin. Il lui demanda, pour prix de sa rançon et de celle de tous les siens, l'abandon delà ville maritimede Monembasie et des deux forteresses du Grand- Magne et de Misitra.
Ces exigences n'en étaient pas moins une menace constante pour la principauté. Mais les compagnons de prison du prince, impatients de revoir leurs familles, le pressèrent d'accepter ces rudes conditions. Guillaume se rendit enfin : l'empereur grec et lui jurèrent, par les serments les plus terribles, de ne pas se faire la guerre et de s'aider l'un l'autre, en cas de besoin. Ils se lièrent de plus par le lien de compérage, si respecté en Grèce ; et le prince tint un des enfants de l'empereur sur les fonts du baptême. Les auteurs du temps avouent que, malgré toutes ces cérémonies, Guillaume de Villehardouin ne se croyait pas lié par ces promesses forcées et comptait bien obtenir du pape leur annulation. Urbain IV, en effet, lui adressa de vifs reproches de ce que, par un traité honteux, il avait abandonné les principales cités de son domaine à un prince ennemi de l'Eglise-, puis, il le releva de son serment comme fait en prison et sans la liberté d'esprit nécessaire pour donner une valeur réelle à un contrat; il lui ordonna de rompre ses engagements, et chargea l'évêque de Modon de l'y contraindre par l'autorité apostolique !.
1. Histoire des conquêtes et de V établissement des Français dans les Etals de l'ancienne Grèce, sous les Villehardouin, à la suite de la quatrième croisade, par Buchon, tom. I, pag. 321.
De retour à Audravida, siège de son gouvernement, Guillaume de Villeliardouin comprit que dans ce premier moment d'affaiblissement de son autorité, il devait agir sur l'esprit des populations par un grand déploiement de force. Il parcourut avec des troupes considérables toute la Morée et arriva, dans la ville de Lakedemonia, en vue de cette forteresse de Misitra qu'il venait de céder à l'empereur. Ce n'était pas sans la plus vive inquiétude que les chefs byzantins avaient appris cette marche guerrière à travers le pays. Ils en avertirent Michel Paléologue qui saisit avec empressement celte occasion de reprendre les hostilités. Les hommes des montagnes, excités par des promesses d'argent et de privilèges , coururent aux armes. Guillaume dut faire appel à toutes ses ressources pour leur résister. Il ne trouva nulle part plus d'ardeur martiale que dans le cœur du pape. Urbain IV écrivit aux archevêques de Patras, de Corinthe, d'Athènes et de Thèbes, aux évêques de Coronée, de Lacédémone et de Négrepont, aux abbés et autres prélats de l'ancienne Grèce, pour les exhorter à seconder de tout leur pouvoir Guillaume de Villeliardouin1.
Ce prince, appuyé par le Souverain Pontife, hâta la jonction de ses troupes avec les contingents des hauts feudataires de la Grèce continentale et de l'Eubée. Il se porta vers Corinlhe, et laissa, comme son baile en Morée, le chevalier Jean de Carabas. Ce mouvement stratégique semblait ouvrir un champ libre aux excursions du chef impérial. Le sébastocrator Constantin en profila pour s'avancer dans la direction d'Andravida. Le baile de Morée, Jean de Carabas, n'était pourtant pas resté oisif. Quoique goutteux, c'était un homme de volonté et de décision. Il réunit autour de lui trois cents chevaliers d'élite, marcha nuitamment vers les collines boisées de Prinilza, et, dès la première aube, il s'approcha secrètement des Grecs pour bien se rendre compte de leur position. Il résolut de les attaquer avec son intrépide phalange.
« Chers compagnons, leur dit-il, tenez ferme en présence « d'une telle multitude d'ennemis. Rappelez à votre souvenir 1. Annales ecclesiaslici, Raynald., tom. XI V, ann. 1263.
t le travail qu'ont enduré nos pères pour nous conquérir ces
« lieux. Montrons par nos coups que nous sommes de vrais
« guerriers. Si Dieu nous donne la bonne fortune de triompher
« dans une bataille, la gloire de cette journée vivra tant que
« l'arche sainte se tiendra sur le mont Ararat. Quant à moi,
« vous le savez, je ne puis tenir ni l'épée, ni la lance ; mais afin
« de faire aussi une expertise d'armes digne de vous, je por-
« terai la bannière du prince: Qu'on l'attache en ma main î
« D'ici, j'aperçois la lente du frère de l'empereur; je vous jure
« d'y marcher droit. Quiconque d'entre vous me verra irein-
« bler ou hésiter, je le déclare l'ennemi du Christ, s'il ne m'é-
« gorge pas à l'instant. »
De telles paroles étaient bien faites pour inspirer du courage aux moins valeureux. Les chevaux étaient bien ressellés, les armures bien lacées, les pointes des lances bien essayées, tous partirent comme un seul homme; ils débouchèrent fièrement dans la plaine. Le chef impérial ordonna à mille hommes à cheval de s'élancer à leur rencontre. Le rude choc des pesants chevaux de France produisit un effet irrésistible sur l'escadron léger des Grecs; ils étaient déjà parvenus au pied de la colline où se dressait la tente du frère de l'empereur, sans que le général grec eut aperçu le danger qui le menaçait; les cris des fuyards et des blessés qui cherchaient à échapper à l'épée sanglante des Franks, frappèrent enfin son oreille. Il n'eut que le temps d'abandonner sa tente et son armée; il rentra seul et honteux, à travers les passages les plus secrets, dans la plaine de Laconie et la forteresse de Misitra. Les foiêts de chênes et de sapins, les replis profonds et sinueux des montagnes servirent de refuge au reste des troupes impériales.
Guillaume de Villehardouin apprit à Corinthc la nouvelle de cette brillante victoire. Il avait vainement attendu l'arrivée des auxiliaires de la Grèce continentale et des îles voisines; ils étaient retenus par le besoin de leur propre défense; car Michel Paléologuc avait envoyé aux deux points opposés de l'Eubée des flottes montées par ces Gasmules nés de pères franks
et de mères grecques. Ces guerriers, doués de toute la ruse intelligente de leurs mères et de toute la fougueuse audace de leurs pères, empêchèrent Guillaume de poursuivre, comme il le désirait, les succès de Jean de Carabas en marchant sur Misilra. Il licencia ses troupes et retourna à Andraviva d.
Le sébastocrator Constantin, rentré aussi à Constant inople, laissa en Morée, pour commander en son absence, Alexis Philès, grand domestique, et Macrinos , grand chambellan. Ils cherchèrent à se faire des auxiliaires des montagnards esclavons du pays de Scorta en Arcadie. Ces peuples, adonnés aux travaux de l'agriculture, supportaient avec peine le trouble et la perte que leur causait fréquemment le passage des armées dans leurs contrées. Peut-être aussi l'établissement de grands fiefs au milieu de leurs vallées et de leurs montagnes avait-il occasionné de nombreux désordres : sur la terre de Morée comme sur la terre de France, les habitudes de galanterie chevaleresque se transformaient en traits de'légércté et de dissipation. C'était par là que les agents impériaux avaient prise sur les paisibles esclavons de Scorta ; ils les appelaient à se soulever contre les pertubateurs de leur travail régulier et de leur paix domestique. Philès et Macrinos, aidés par l'insurrection des Scortins, remportèrent plusieurs avantages sur le prince d'Achaïe et de Morée; ils. ne furent malheureux que dans l'étroit défilé de Makri-Plagi au pied du mont Hellenitza. Tous deux tombèrent au pouvoir des Franks. Philès, blessé, mourut dans les fers. Macrinos, échangé avec d'illustres chevaliers d'Achaïe, ne sortit de prison que pour être condamné à perdre la vue. Telle fut la récompense de tant d'actions de valeur. Ce funeste exemple dut faire trembler tous les bons serviteurs de Michel Paléologue. Il ne ralentit pas néanmoins le zèle dePhilanlhropènc, grand écuyer, allié de la famille impériale. Ce redoutable marin continua, le reste de Tannée, à parcourir, avec sa flotte, les îles occupées par Guillaume et les Vénitiens; il les ravagea presque toutes, et rapporta un riche butin à Constantinople.