Histoire des conquêtes, Buchon, toco ci lato
Les barons des Etals de l'ancienne Grèce, réduits à l'extrémité, eurent recours au pape. Urbain IV employa sa ressource ordinaire ; ce fut de publier une croisade. Les Génois, quoiqu'attachés à l'empire grec, saisirent cette occasion de faire lever les censures canoniques, dont ils étaient grevés : ils renoncèrent à l'alliance de Michel Paléologuc , et rappelèrent leurs vaisseaux envoyés au service du schisme byzantin. L'empereur, privé de l'assistance des Génois, semblait vouloir s'arroger, en compensation, la souveraineté des Cypriotes ; il s'en repaissait comme d'une proie assurée
L'île de Chypre, une des plus grandes de la Méditerranée, formait à elle seule un opulent royaume. On racontait merveilles de ses richesses végétales et minérales. Elle avait de somptueux édifices, un commerce florissant, de riches agriculteurs, d'habiles artistes, des temples superbes, de fangeux monastères habités par les Templiers, par les Franciscains, par les Dominicains, par d'autres Ordres religieux. Le jeune Hugues Iï y régnait alors sous la tutelle de la reine Plaisance, sa mère, fille de Bohémont V, prince d'Antiochc. C'est sous le gouvernement des régentes qu'éclate la violence des partis. Les sectateurs du schisme, excités par les agents de Michel Paléologue, accablèrent de vexations tous ceux qui, fidèles aux ordonnances de l'archevêque de Nicosie, avaient favorisé la réunion, ou qui s'y étaient soumis ; on ne voyait partout, comme au temps des persécutions, que des délateurs, des victimes, des infamies. Le métropolitain, vieillard vertueux et modéré, tenta d'apaiser ces funestes dissensions ; ses efforts, privés de l'appui des magistrats demeurèrent infructueux ; il dénonça les excès des Cypriotes au Souverain-Pontife.
» De regrettables conflits ont surgi parmi vous entre les « Grecs et les Latins, écrivit Urbain IV aux habitants deChy- « pre; notre prédécesseur Alexandre IV avait, dans sa haute « sagesse, mis un terme à vos discordes. Malheureusement < quelques personnes, tant ecclésiastiques que séculières, se « sont révoltées, non-seulement contre la décision pontificale,
« mais encore contre notre vénérable frère l'archevêque de c Nicosie. Elles tiennent des conventicules pour conspirer « contre les catholiques; elles ne craignent pas de fouler aux « pieds toutes les prérogatives de l'Eglise romaine ; elles don- « nent libre carrière à leurs passions sans frein ; blasphèmes, t sortilèges, jeux illicites, abominations de toutes sortes, rien « ne leur répugne. Si votre archevêque, conformément à son « devoir, vous adresse de sévères remontrances, vous vous « insurgez contre son autorité; les magistrats eux-mêmes re- « fusent de lui prêter leur concours; en sorte que tous les t crimes se commettent impunément parmi vous. Si vous « persévérez dans votre rébellion et que vous ne vous sout mettiez pas aux injonctions de votre archevêque, nous se- « rons forcé de recourir aux sentences canoniques et de vous < frapper des foudres que l'Eglise a mises entre nos mains « pour punir les récalcitrants... »
Dans une autre lettre, Urbain IV avertit le jeune Hugues et la régente des projets de Michel Paléologue, il les engagea instamment à se tenir en garde, eux et tous les grands du royaume, contre les embûches impériales1.
D'ailleurs, il s'en fallait beaucoup que la chute de la dynastie des latins mit Paléologue hors de danger. Baudouin II, dépouillé et fugitif, continuait à promener ses infortunes dans les régions du monde occidental. L'Italie, la France, l'Angleterre, l'Espagne, retentissaient du bruit de ses supplications. Il appelait les princes et les peuples à son secours, et faisait gronder les foudres du Vatican. Guillaume de Villehardouin, après avoir essuyé d'abord quelques revers, soutenait contre les Grecs de Constantinople une guerre avantageuse, secondé qu'il était par les autres barons français. Les Vénitiens couvraient l'Archipel de leurs vaisseaux pour défendre et recouvrer leurs îles. Le despote d'Epire, souvent vaincu, jamais dompté,
I. Cùmque accepisset pootifex Urbanus Palœologum Cypro iuhiare, alque arcana de eâ in suam potestalem redigendâ coiisilia moliri, prœfectum, aliosque nobilitale magis couspicuos admonuit, ut cavereat à Palajologi insidiis.... Annales ecclesiasl, RAYNALD.,tom. XIV, ann. 1263.
troublait de nouveau, et mettait en feu la Thessalie. Le roi des Bulgares armait toutes ses forces pour venger son beaufrère Lascaris. Au milieu de lant d'ennemis, le patriarche Arsène tenait la tête de Paléologue courbée sous l'anathême. En ces conjonctures, l'empereur craignait plus que jamais le rétablissement de la domination latine en Orient. Il envoya plusieurs ambassades à Urbain IV, sous prétexte de travailler à la réunion des deux Eglises, mais au fond dans le but de conjurer le péril.
Dans les transports de sa joie. Urbain IV lui députa des nonces avec la lettre suivante : « A Paléologue, illustre empet reur des Grecs, la grâce de connaître la vérité1.
t Les ambassadeurs'de votre Excellence impériale, savoir : c Maxime Alufarde, moine, Andronic Muzalon et Michel Aba- € lante, ainsi que les missives qu'ils nous ont présentées de « votre part, nous les avons reçus avec une grande satisfaction « et avec l'honneur convenable. Nous avons parfaitement com- « pris ce qu'ils nous ont dit devant nos frères ainsi que le c contenu de vos lettres. D'abord, dans votre salutation même, « vous nous reconnaissez pape de l'ancienne Rome, successeur « du Trône Apostolique et père spirituel de votre Empire. En- « suite vous parlez des avantages de la charité, vous déclarez t que votre Empire l'embrasse de grand cœur, qu'il a le zèle « de Dieu, et que son amour de la concorde vous a déterminé « à envoyer les ambassadeurs et les lettres en question. Vous t avez écrit aussi, que nous qui sommes père, nous n'avons c aucunement envers vous, que vous assurez être notre très- « dévot fils, ouvert les entrailles de l'affection paternelle, quoi- « que vous nous aimiez comme un fils aime son père. Dès la « prise de Constantinople, vous nous avez adressé des lettres t qui contenaient les mêmes vues; tel est néanmoins votre ar- « dent désir de renouveler l'antique unité de l'Eglise de Dieu,
4. ... Misit porrô... miaoritas, viros erudilos et pios, qui rem omnium gravissimam cum imperatore peragorent, dalis ad eumdem doctissimis his litteris, quibus plenè respondet imperatoriis, et quâm sit expeodendum unitatis et charitatis viuculum, ostendit... Annales minorum, Wading, tom. Il, pag. 248.
que vous nous avez envoyé les susdits ambassadeurs pour demander que le père se joigne au fils ; attendu que si le T^rès- Haut le permet, nul n'aura la présomption de s'enorgueillir contre l'Eglise elle-même, parce que ni roi ni prince n'oseront résister à unejussion apostolique.
« Vous avez ajouté que votre Empire a été profondément affligé d'apprendre que nous avions excommunié les Génois, pour avoir fait alliance avec vous, et que nous les pressions de la rompre. Vous vous étonnez que nous, qui tenons le rang de grand et premier Pontife, nous préférions la guerre à la paix, la lutte à l'amitié des chrétiens, tels que sont les Génois et les Grecs. Vous décrivez le grand nombre de maux arrivés à la catholicité depuis les conquêtes des Latins en Orient; vous attribuez aux nations latines la profanation des temples, la cessation des divins offices, tous les attentats commis contre les personnes et les choses sacrées. Or, puisqu'on ne peut faire que le passé ne soit arrivé, vous paraissez réclamer dans vos lettres, que du moins, pour l'avenir, on fasse cesser les scandales et les inimitiés; d'autant plus que, comme vous l'assurez, vous le désirez vous-même de tout votre cœur. Vous dites que, si nous voulons y penser sincèrement, rien ne peut empêcher un si grand bien. C'était à nous, qui sommes votre père, à vous prévenir; et toutefois, vous avez bien voulu nous offrir la paix le premier, protestant devant Dieu et ses Anges que, si nous repoussons le filsqui accourt spontanément et qui se jette dans nos bras avec amour, nousn'auronsrien à vous reprocher. Vous ajoutez qu'en ce qui concerne les dogmes de la foi, les coutumes religieuses et les rites ecclésiastiques, vous ne vouliez pas en parler à présent; car s'il existe quelque différend à ce sujet, il sera plus facile à terminer, quand la paix sera faite entre les Latins et les Grecs. Enfin, vous nous priez avec instance de vous envoyer des nonces qui aient véritablement l'esprit de paix ; vous attendez par eux notre réponse1.
1. ... Saoè in liltcris ipsis, iu primo utique salutationis alloquio, nos papam
« Nousdonc, après un examen sérieuxde vos susdites lettres, « en présence de nos frères, nous avons rendu d'immenses t actions de grâces à Dieu, le Père Tout-Puissant, de qui pro- « cèdent tous les biens, en la main de qui sont les cœurs des « rois, et qui les incline sans peine où il veut. Toute l'Église « romaine, votre mère, s'est levée pour bénir le ciel de ce que
* la grâce de l'Esprit-Saint paraissait avoir éclairé des rayons « de sa splendeur les yeux intellectuels d'un si grand prince, et « lui avoir montré la voie de la vérité catholique, par la- « quelle la fille soit ramenée à la mère, la partie au tout, le « membre au chef. Car, ce que l'Église romaine a toujours « désiré, ce qu'elle s'est toujours efforcée d'obtenir, c'est que « l'Église des Grecs fût ranimée par le lait de sa douceur ma-
• ternelle, et alimentée par la surabondance de sa charité, en « sorte que le troupeau du Seigneur , sous le gouvernement « d'un pasteur unique, reçût la nourriture de la doctrine du « salut, et qu'il invoquât plus utilement et plus salutairement € le nomdu Seigneur, sous un seul et même dogme delà vraie c foi. »
Urbain IV déclare ensuite, que, pour travailler à une œuvre si excellente et pour seconder les vœux ardents de l'empereur il envoie, en qualité de ses nonces, quatre frères mineurs, Simon d'Auvergne, Pierre de Moras, Pierre de Crest et Boniface d'Ivrée. Au moment du départ des ambassadeurs de Michel Paléologue, ces apocrisiaires se trouvaient en pays éloignés. Le pape ne put expédier sa réponse aussi promptement qu'il l'aurait voulu. D'ailleurs, le sébastocrator Constantin, mandataire de l'empereur grec, faisait la guerre à Guillaume de Villehardouin, prince d'Achaïe et de Morée. Cette prise d'armes contre les principautés de l'ancienne Grèce, où régnaient les barons de France entièrement dévoués au
veteris Roma;, Ironi apostolici suecessorem, et spirilualetp tui palrem imperii recogooscens, quae deindè de charilate utilia subjuuxisti, dieens, quod imperium tuum charitatem libenler amplecleos, ac îiabeus zeluiii Dei, et zelans [aciset concordicK bonum, se ad mitlendum dictas auatios et prœdicias Iilleras praeparavit.... Annales minorum, Wadinc, tom. Il, pjg. 249.
Saint-Siège, retenait encore Urbain IV. Il craignait que Paléologue n'eût changé de volonté. Enfin, le désir de l'union l'emporta sur toutes les appréhensions; le pape envoya les quatre frères mineurs avec cette lettre du28juilletl263, dans laquelle il trace d'eux le plus grand éloge :
« Ce sont des hommes d'une piété éminente, dit-il à Paléo- « logue ; ils sont profondément versés dans la science divine, « et remarquables par leurs sentiments pacifiques; ils portent « à la bouche le rameau d'olivier ; ils professent la vérité évan- « gélique; ils aiment, ils cultivent le désintéressement et « l'humilité; ils ont quitté le siècle avec ses richesses et ses « délices pour suivre Jésus-Christ pauvre et crucifié; ils ne « cessent de soupirer de toute l'ardeur de leur âme après la « céleste patrie. Nous vous les envoyons, d'après le conseil de « nos frères, comme des anges de paix. Nous mettons notre « espoir en celui qui, possédant l'unité à son plus haut degré « de perfection, en a marqué l'empreinte sur toutes ses œu- « vres. Nous souhaitons qu'il rende vos oreilles efficacement « attentives aux salutaires avis de nos frères , et qu'il vous c accorde la force d'examiner les sentiers du Seigneur et de t ramener vos pas dans la voie de ses commandements, sous « la conduite de la charité.
« Quantànous, sansi'avoirmérité,noustenons ici-bas la place t de Celui quia enseigné la charité,aimé la cha rité,montré la cha- « rite et envoyé la charité dans lemonde ; aussi, avons-nous reçu « charitablement et entendu avec plaisir les paroles de charité « qui sont au commencement de vos lettres. Toutefois, soyez « bien convaincu que c'est par le zèle d'une charité très-sin- « cère que nous vous invitons, que nous vous pressons, avec « toute la tendresse possible, vous et les peuples que vous « gouvernez, de revenir à la vérité catholique, de rentrer au « sein de l'Église, votre mère. Cette réunion, s'il plaisait au « Très-Haut de l'opérer, répandrait dans notre cœur la rosée « d'un contentement indicible, tempérerait l'ardeur de nos in- « quiétudes en nous inondant comme d'un fleuve de joie, et
* restaurerait avec l'aliment de la charité notre esprit passion- « nément avide du pain du salut et du fruit des âmes. Alors « l'Église et nous, serions comblés d'une môme foi en un seul « et même peuple chéri du Christ; alors l'univers entier tres- « saillerait d'allégresse, tant c'est une chose bonne et agréable « de voir des frères habiter ensemble dans la maison du « Seigneur1.
« Cette maison est l'Église du Christ solidement bâtie et « immuablement fondée sur la pierre ferme de la foi « orthodoxe. Le Fils de Dieu lui-même l'a cimentée de son c précieux sang. Là, il n'est qu'un Dieu, qu'une foi, qu'un « baptême. Toute la multitude des croyants y est comparée à « un seul corps n'ayant qu'un cœur et qu'une âme, selon cette « parole de HApôtre : Multi unum corpus sumus in Christo. « L'unité de ce corps procède de l'unité de l'Esprit qui, tout un « qu'il est, communique cependant, à son gré, aux membres « de l'Église, la diversité de ses grâces. C'est pourquoi le mê- « me apôtre, après avoir énuméré les dons de l'Esprit-Saint, « dit : Or, tout cela, c'est un seul et même Esprit qui l'opère, en « distribuant à chacun comme il veut. Il ajoute : nous avons t tous été baptisés en un seul et même esprit pour être un seul « et même corps.
- La tunique sans couture de notre Seigneur Jésus « figure très bien cette unité du corps de l'Eglise ; elle est « devenue le partage d'un seul, tandis que lesaulres vêtements < ont été divisés. Cette unité a également son emblème dans la t piscine probatique; un seul y trouvait la guérison, tandis c que la multitude des malades restait dehors, parce que les « impies marchent à l'entour de cette unité ; ils refusent d'y en-
1. ... Et licet nos, qui vices illius, Iicet irameriti, lenemus in terris, qui charitatero docuit, charitalcm dilexit , cbaritalem oslendit et charitateui misit in mundum, vcrba chariiatisà te propositainipsoearumdem litlerarumexordio, charitativè recepimus et libenter audivimus; Deo. qui charitas est, labioruni nostrorum propter hoc viiulos immolantes, devotè supplicantes eidem, ut te, per suam clemenliam, ad illius verae charitatis effectum, per quam in Deo maneas, etDeus in te dignelur, lanquàm in suo tabernaculo, permanere.. Annales minorum, Wading, loin. II, pag. 250,
trer pour être guéris. C'est encore celte unité que relève l'époux des cantiques, lorsqu'il dit : Ma colombe est unique, elle est parfaite ; les reines, les simples femmes , les jeunes filles la virent et l'appelèrent bienheureuse. Pour que la grâce de cette unité fût conservée parfaitement intacte, le Seigneur a donné à cette unité un chef, un maître unique, le bienheureux Pierre, prince des apôtres. Comme l'arche de Noé, hors de laquelle tous les animaux périrent dans les eaux du déluge, a été consommée par le haut dans l'unité d'une coudée, ainsi en est-il de l'Église dans Pierre, auquel le Seigneur en a conféré la primauté; il lui a confié le soin de paître ses brebis et ses agneaux, après lui avoir demandé trois fois s'il l'aimait; il lui a remis les clefs du royaume des cîeux, avec la libre et pleine puissance de lier et de délier. Et, afin que la foi du prince même ne défaillit jamais, il a prié pour lui efficacement. Aussi, tandis que plusieurs des autresEglises furent souillées par les hérésies, l'Église romaine, demeurée immaculée, n'a contracté jamais aucune tache doctrinale.
« C'est pourquoi les autres apôtres observèrent inviot lablement cette institution du Seigneur, même après son « ascension ; ils reconnurent que le même bienheureux « Pierre était le Vicaire du Christ, et qu'il possédait sur eux la « primauté d'honneur et de juridiction en toutes choses. N'est- « ce pas à la parole de Pierre que les apôtres, assemblés autour « de lui, procédèrent unanimement à l'élection de Mathias? « Il se leva au milieu d'eux, comme embrasé du feu del'Esprit- « Saint, à la place du divin Maître qui lui avait commis son « troupeau, et comme le premier en dignité, que tous écou- « taient avec un égal respect. N'est-ce pas par ses paroles « qu'étaient convaincus ceux qui blasphémaient les apôtres, ou « plutôt le Saint Esprit? N'est-ce pas sa prédication qui con- « verlissait à la foi des milliers d'auditeurs, et ne déployait-il « pas un zèle plus ardent comme Vicaire de Jésus-Christ?
c Dans la suite des temps, les saints Pères n'ont point résis- « té à celte institution du Seigneur ; ils révérèrent le succès-
seur du prince des apôtres comme le vice-gérant du Christ; ils recoururent à son jugement dans les doutes de la foi ; ils condamnèrent, par son autorité, les hérésies; ils lui demeurèrent attachés comme des membres à leur chef. C'est à lui qu'il faut demander ce qu'il convient de croire et de pratiquer; car c'est à lui de reprendre, de prescrire, de statuer, de lier et de délier à lapiace de Celui qui l'a établi prince des apôtres et qui lui a donné à lui seul, ce qu'il n'a fait à nul autre, la plénitude du souverain sacerdoce. Tous les catholiques, et de droit divin, inclinent le front devant ce trône; les potentats du monde, qui confessent la vraie foi, obéissent comme au Seigneur-Jésus; ils portent leurs regards vers lui comme vers le soleil; ils reçoivent de lui les lumières de la vérité. Or, comme l'autorité prééminente de cette Eglise repose sur le privilège de l'Evangile comme sur un fondement inébranlable, et s'appuie du témoignage d'un grand nombre de saints docteurs, nous n'avons pas cru expédient de citera ce sujet beaucoup d'écrits ; il serait, en effet, superflu de vouloir prouver, par le suffrage des saintes Ecritures, ce qui est notoire au ciel et sur la terre. Plaise à Dieu que le jugement de la raison impériale, qui, dans vos lettres, nous reconnaît de parole le successeur du Trône apostolique et le père spirituel de votre empire, nous reconnaisse tel parles effets, et nous rende les devoirs du respect filial ! »
Après ce magnifique développement des divines prérogatives de l'Église romaine, Urbain IV s'attache à faire sentir à Paléologue les avantages qu'il retirerait, dans l'ordre temporel comme dans l'ordre spirituel, en revenant au bercail et en rentrant dans le sein de l'Église catholique comme dans un asile assuré, où il goûterait, avec les autres princes orthodoxes, l'ineffable douceur des consolations de cette sainte Mère et les faveurs inépuisables de son assistance prompte et efficace.
« Si l'Esprit céleste, qui souffle où il veut, continue l'éloquent t pontife, vous inspirait cette salutaire pensée; non-seulement t nous vous ouvririons les entrailles de notre affection pater-
« nelle, mais nous vous placerions au plus intime de notre « cœur comme notre fils bien aimé; nous vous montrerions, « par l'affermissement et l'exaltation de votre trône , combien « la plénitude de la puissance apostolique est utile, nécessaire « et féconde en heureux résultats pour les princes qui sont t dans sa communion et qui méritent ses bonnes grâces. Nous « ne voulons pas vous le dissimuler, bien plus, nous l'a- « vons constamment déclaré, votre conversion et celle de votre « empire produiraient d'immenses avantages pour l'Eglise et « pour vous. D'une part, le corps de cette même Église, en « recouvrant le membre si noble qu'elle a perdu, apparaîtrait « dans tout l'éclat de sa beauté. Le membre séparé ne languit rait plus et ne se dessécherait pas commme une branche dé- « tachée du tronc; il y puiserait, au contraire, une sève « et une vigueur capables de lui donner un nouvel accroissec ment de grâce et d'honneur. D'autre part, l'Église aurait « pour votre empire la tendre sollicitude qu'elle a pour les t autres royaumes soumis à sa bienfaisante obédience. S'il c leur arrive quelque guerre ou quelque division, l'Église, t comme une bonne mère, se jette entre les parties belligé- « rantes, leur ôte les armes des mains, et, par son autorité, t les oblige à faire la paix.
« Les rois catholiques, de leur côté, s'ils ont quelque dife férend ensemble, ou si leur vassaux lèvent l'étendard de la « révolte, sollicitent de cette même Eglise des conseils et des t secours; ils reçoivent d'elle infailliblement la concorde et « la tranquilité. Elle sert aussi de mère aux princes encore « en bas âge et qui viennent à la couronne; elle les gouver- « ne, les protège et les défend, en cas de nécessité, même à « ses dépens, contre les usurpateurs. Si donc vous rentrez « dans son sein, elle attirera, pour appuyer votre trône, non- « seulement le secours des Génois et des autres Latins, mais, t s'il est besoin, les forces de tous les souverains catholiques « du monde entier. Tant que vous n'obéirez point à l'Église t romaine et ne serez point dévoué au trône apostolique, nous
ET SON TEMPS. 3il
ne pouvons souffrir en conscience que ni les Génois, ni les autres Latins, quels qu'ils soient, vous procurent des secours. Votre désobéissance n'en deviendrait probablement que plus opiniâtre, et la pureté des enfants soumis pourrait se laisser pervertir par votre familiarité. Voilà pourquoi si nous avons procédé contre les Génois, votre prudence impériale ne doit pas s'en étonner; car, en cela, nous n'avons point préféré la guerre à la paix, puisque vous vous servez de leur alliance pour faire vous-même la guerre à l'Église romaine et opprimer ses fidèles enfants sous ses yeux1. « Et, puisque nous sommes les vicaires de la Vérité qui a dit : Je suis la voie, la vérité et la vie, nous sommes obligés d'aimer la vérité, de montrer la vérité, de suivre la vérité, de dire la vérité à tout le monde, et de prêcher la vérité, même sur les toits. Nous ne pouvons donc, ni ne devons, ni ne voulons taire la vérité en ceci : c'est que tous ceux qui n'obéissent point au Saint-Siège , bien qu'ils se nomment chrétiens, contreviennent aux institutions du Seigneur; ils pèchent mortellement contre Dieu et offensent grièvement les regards de sa majesté suprême. Nous voyons par la parole de Samuel quelle est l'énormité de la désobéissance; il déclare que résister, c'est comme le péché de consulter les augures; et ne vouloir acquiescer, c'estcomme le crime d'idolâtrie. On le voit encore par l'exemple de Goré, Dathan et Abiron; ces rebelles, pour avoir désobéi au Très-Haut, furent engloutis dans les entrailles de la terre avec tous les leurs. Nous vous disons ces choses, suivant l'usage des habiles médecins, ne voulant point flatter de la main la tumeur de votre désobéissance, mais la percer pou r la guérir. Veuillez écouter patiemment nos paroles et y faire sagement attention, pour que, Dieu aidant, elles profitent à
1. ... Reges quoque catholici, cùm ioter ipsos aliquid disseutiom's euiergit, vel cùm vassalli eorum pr&suiuunt coalrà eos calcaueum rebellionis erigere, mox habeût ad portum ecclesiaj praidiclse recursum, cjusque salubre consilium et amilium implorantes, Iranquillitatis et pacis remédia infallibilitcr ab ipsa rccipiuut... Annales ilinorum y Wading, tom. II.
312 UPxBAIN IV
« votre salut; car selon le témoignage de Salomon, les blesc sures que nous font ceux qui nous aiment valent mieux que « les baisers perfides de ceux qui nous haïssent. Il est d'ailleurs « de notre devoir, qirand la réprimande est nécessaire, de ne « point garder le silence comme les chiens muets qui ne sau- « raient aboyer; nous devons, suivant le précepte de l'Apôtre, « reprendre, supplier, menacer, avec une patience à toute « épreuve et par toute sorte d'instructions.
t Quant aux grands maux arrivés au peuple chrétien depuis € le temps de cette dissension, nous ne les ignorons nullement ; « au contraire, nous en gémissons et versons des larmes; nous « pleurons sur ceux qui, se retirant les premiers de l'obéis- « sance due à l'Eglise romaine, ont laissé après eux la matière t d'un si grand scandale entre les Grecs et les Latins. Si, ceux- « ci, en divers temps, ont attaqué les Grecs, ils ne l'ont cerlai- « ne ment pas fait uniquement pour s'emparer de leurs terre* « et acquérir leurs richesses temporelles; ils se proposaient de « rendre, par ces vexations, l'intelligence aux Grecs qui n'ont « pas voulu comprendre leur devoir. Si donc quelques églises « ont été profanées par des pillards, comme il arrive habi- « luellement dans les guerres, aucun homme sensé ne peut « l'attribuer à tous les Latins; il faut s'en prendre aux voleurs « en particulier, ou plutôt à ceux qui ont semé la zizanie de la * division entre les deux peuples.
« Voulez-vous sincèrement établir entre l'un et l'autre une < paix durable, il faut commencer par ôter la cause première « de la séparation, et, par conséquent, rétablir l'unité reli- « gieuse. Une paix qui ne s'appuierait pas sur le ferme fonde- « ment de l'unité de la foi ne serait ni vraie ni stable. Il ne t convient pas démettre la paix politique avant l'intégrité des « dogmes et la garantie des rites de l'Eglise. Dans l'état act luel des choses, la concorde politique devait s'en suivre de « l'union religieuse comme l'adjectif du substantif, ou comme t l'effet de la cause. Votre proposition était d'autant moins « convenable que le Siège apostolique cherchait réellement
t et devait chercher avant tout, par-dessus tout, l'unité de la « foi et de l'Eglise. Comme nous voulons l'une et l'autre paix, « comme nous espérons les obtenir, comme nous les attendons « avec anxiété, nous vous envoyons nos apocrisiaires pour les « négocier toutes les deux... >
En même temps qu'Urbain IV faisait parvenir à sa destination cette lettre si digne et si paternelle, datée d'Orviéto, il accordait à ses nonces la faculté de requérir, dans leur importante mission, l'aide des Dominicains, des Cisterciens et de tous les autres Ordres monastiques; il leur permettait également de choisir des auxiliaires au sein du clergé séculier. En outre, il leur donnait pouvoir d'absoudre de l'excommunication les schismatiques latins et grecs qui reviendraient sincèrement à l'obédience du Siège apostolique; ils dispenseront, dit-il, les clercs des irrégularités qu'ils auront encourues en se faisant ordonner;?^ saltum, ou avant d'avoir l'âge canonique, ou extra tempora; ils lèveront l'interdit partout où ils jugeront à propos de rétablir la célébration des offices divins et l'administration des sacrements; ils restitueront leur titre clérical aux prêtres ou aux religieux qui, après avoir abandonné leurs fonctions sacrées en se séparant de l'unité catholique, rentreraient avec une vraie contrition dans le giron de l'Eglise romaine; ils entendront les confessions de tous les fidèles qui habitent les contrées de leur mission, leur imposeront des pénitences médicinales et les délivreront de toutes les censures dont ils seraient grevés, pourvu qu'ils réparent leurs torts d'une manière convenable, Ils béniront, à défaut d'évêques catholiques, tous les vêtements sacerdotaux, tous les ornements sacrés qui seront nécessaires pour l'exercice du minisnistère pastoral ; enfin ils étaient autorisés à faire toutes les procédures qu'exigeraient les besoins de leur charge, nonobstant la liberté accordée aux moines de ne point recevoir de pareilles commissions '.
J. Amplas deiodè ipsis apocrisariis facilitâtes et privilégia, ut mioisterium gravissimum, ad quod miltebautur, pleoius houoraretur et honorabilius impie retur... Ad universos ecclesiarum pralatos ad ordinum rectore», ut in cuodo et
Le 5descalendesd'aoûtdelamêmeannéel263,ies patriarches, archevêques et évêques, les abbés, prieurs des Ordres de saint Benoît, de saint Augustin, de Prémontré, de Cluny, de Citeaux, les archi-prêlres, doyens, prévôts, chapitres, les précepteurs et autres dignitaires des Templiers et Hospitaliers, reçurent ordre de subvenir à tous les besoins temporels ou spirituels des nonces apostoliques.
« Pour accomplir d'une manière irréprochable les devoirs « de notre charge, leur écrit Urbain IV, nous qui présidons c au gouvernement universel de l'Église, nous sommes tenu « de choisir des hommes capables et dignes pour traiter, se- « Ion leur nature, les diverses affaires actuellement pendantes « dans toutes les parties du monde. Nous avons donc envoyé en « Bomanie, pour négocier la grave et difficile question d'Orient, « nos chers fils les frères mineurs, Simon d'Auvergne, Pierre t de Moras, Pierre de Crest et Boniface d'Ivrée, que nous et « nos vénérables frères les cardinaux avons agréés, en raison t de l'éminenee de leurs mérites. Nous vous recommandons « sévèrement de leur procurer, à eux et à leurs auxiliaires, « les moyens de transport, et toutes les choses que réclamerait « leur sécurité en route ou l'exercice de leurs fonctions par- « tout où ils auront besoin de séjourner... »
A la même date, Urbain IV écrivit au prince d'Achaïe, Guillaume de Villehardouin, et aux autres seigneurs français de l'empire latin de Constantinople pour les engager à cesser les hostilités contre les Grecs; il les avertit qu'il avait envoyé une légation à Paléologue et leur dit qu'il convient de ne pas la troubler par le tumulte des batailles. « De toutes les solc licitudes de notre pontificat, celle qui nous tourmente le plus, « leur dit-il; de toutes nos préoccupations, celle qui travaille le t plus notre esprit, c'est de pouvoir, à force de zèle et de vic gilance, étendre le règne de la foi catholique, et procurer au « peuple chrétien les fruits du salut et les douceurs de la Iran-
rcdeuodo iisdem apocrisariis, necessariis quibusquc subsidiisadessent scripsit... loco suprà citalo.
« quillité. Plein de confiance en nos chers frères Simon d'Au- « vergne, Pierre de Moras, Pierre de Crest et Boniface d'Y- « vrée, hommes d'une grande religion et d'une rare habileté, « puissants en œuvres et en paroles, nous les avons députés « comme de fidèles interprêtes de nos intentions et comme « des anges de paix à Paléologue qui se conduit en empereur « des Grecs; nous les avons chargés spécialement de négot cier la réunion de l'Église grecque avec l'Église latine dans « l'intérêt de la catholicité; prêtez-leur votre concours bien- « veillant et dévoué1....
Guillaume de Villehardouin, qui n'avait pris les armes qu'à la sollicitation d'Urbain IV, les posa aussitôt à ses ordres. Mais le perfide Paléologue ne voulait que gagner du temps. Dès qu'il crut n'avoir plus rien à redouter de sérieux, il reprit audacieusement les hostilités; il brava l'excommunication impuissante que le pape lança contre les Génois, ses alliés. Ainsi que l'avait bien prévu le pape, la cession de Monembasie, du Grand-Magne ou Maïna et de Misitra ou Mistra aux Grecs, avait été une cause de trouble et d'affaiblissement pour les Français en Morée. Jusque là leur courage intrépide les avait fait triompher; mais l'empire latin de Conslantinople venait d'être anéanti.
Les principautés latines de Syrie avaient presque toutes disparu aussi; elles n'excitaient plus l'enthousiasme des occidentaux. L'île de Chypre était bien encore occupée par les braves descendants de Gui de Lusignan ; mais ils avaient besoin de toutes leurs ressources pour défendre leur royaume. Quant aux grands feudataires de la Morée, tels que le duc de Naxos et des douze Gyclades, les seigneurs de l'île d'Eubée, le nouveau duc d'Athènes, Jean de la Roche, ils avaient à lutter eux-mêmes pour protéger leur propre territoire. Dans leur
t . Subjuuxit alias litteras ad Gulleimum de Villehardouin, Achai«e priocipem, in quibus sigoificavit se Palœologo scripsisse, ut ab codera iofestaudo intérim desisleret, rogavitqueut ab armis idem princeps cessaret, dum unionis negotium reducebatur ad exitum ; ne inter bellorum strepitus, et hostiles impugnationes deesset occasio rem omnium utilissimam prosequeudi... loco ciCalo.
voisinage, les deux despotes d'Epire, Michel et son fils Jean Ducas, avaient bien ressaisi leur pouvoir sur les forces impériales défaites; mais c'était des alliés trop peu sûrs, ainsi
'ils l'avaient démontré en Pélagonie. Les princes d'Achaïe se sentaient donc abandonnés à de perpétuels dangers, sans espoir de nouveaux secours de France. Urbain IV, informé de la situation périlleuse de Guillaume de Villehardouin, ordonna aux évêques de Morée de prêcher la croisade contre les Grecs; il sollicita en même temps le duc de Bourgogne, le brave descendant de Robert-le-Vieux, de préparer ses troupes à la guerre sainte1.
« Depuis la prise de Constantinople, leur écrit-il , les Grecs « schismatiques, enflés d'orgueil par leur victoire, fortifiés « par l'acquisition de nouveaux concitoyens et de nouvelles « richesses, sont devenus, grâce aux avantages de leur posi- « tion, plus que jamais prêts à combattre avec une fureur « inouïe les chrétientés fidèles ; ils étendent leurs mains dé- « vastatrices jusqu'à la principauté d'Achaïe. Là, pour éteindre « dans le cœur des enfants dévoués de l'Église jusqu'au sou- « venir de leur sainte Mère , ils poursuivent de continuelles t insultes toutes les parties de cette principauté; ils cernent t le plus étroitement possible les colonies et les villes qu'ils « assiègent de la manière la plus cruelle; ils désolent les camt pagnes et en ravagent toutes les productions nécessaires à c la vie. Par suite de ces guerres et de ces brigandages, le « nombre des fidèles a considérablement diminué; le reste, « accablé de vexations de toutes sortes, conserve à peine quelt qu'espoir d'échapper aux mains des persécuteurs et de maint tenir le vrai culte de Jésus-Christ, si les autres peuples ne t viennent à leur secours... »
Au moment où Urbain IV songeait à former une ligue en
t. Praesulum ergo aliorum precibus sollicitatus, Urbanus, Trajectensi episcopo indicendi io schismalicos sacri belli panes commisit, hortatusque est, ut s»ua aliorumque opéra ad capesseDdam crucem populos pro concione ioceuderet. Annales ecclesiasl., Raynald., tom XIV, ann. 1264.
faveur du rétablissement de l'Empire latin de Constantinople, quelques lueurs d'espérance brillèrent à ses yeux et l'encouragèrent dans son entreprise. Les Génois, maltraités par Michel Paléologue, s'en étaient détachés; ils avaient même réclamé leurs trirèmes. Le pape, assuré de ce fait, chargea l'archevêque de Gênes de lever l'interdit qu'ils avaient encouru par leur alliance avec les Grecs schismatiques. Ensuite, pour opérer leur reconciliation avec les Vénitiens, il écrivit aux Génois et au doge des lettres pleines de force et d'onction. Il pensait avec raison que ces deux nations puissantes, étant unies par l'amitié, uniraient aussi leurs efforts contre l'ennemi commun. Gomme elles demeuraient intraitables, il résolut de leur envoyer quelque serviteur de Dieu; il jeta ses vues sur Ambroise de Sienne, dominicain de l'illustre famille des Sansédoni. Il le fit venir du fond de l'Allemagne où il travaillait à la pacification des princes et des peuples. Par obéissance, le saint homme accepta le rôle de médiateur entre les deux implacables républiques.
La réconciliation était en bonne voie, lorsqu'Urbain IV reçut de Paléologue une lettre avec cette suscription : « Au vé- « nérable père des pères, le bienheureux pape de l'ancienne t Rome, le maître de notre empire, Urbain, souverain pon- « tife du saint et apostolique Siège par la volonté divine, et, < par une providence plus grande, digne de respect par ses « mœurs, sa vie et sa doctrine, et devant Dieu et devant les « saints : Michel, dans le Christ-Dieu, fidèle empereur et mo-^ « déra leur des Roméens, Ducas, l'Ange, Comnène, Paléoloc gue et nouveau Constantin ; salut et vénération filiale, avec « l'honneur convenable de la foi chrétienne et des saints ca- « nons. »
Dans le corps de la lettre, Paléologue proteste que, dans ses prières, il ne cesse de faire mémoire du pape et de ses frères les cardinaux, pour que le Dieu Paraclet leur accorde h grâce de réunir toutes les Eglises. « Du temps de nos prédé- « cesseurs, continue-t-il, on a souvent envoyé de part et d'au-
tre des ambassadeurs pour travailler à cette réunion ; mais loin de s'entendre, ils ne firent qu'élargir la plaie du schisme par une exposition inexacte de la doctrine catholique et par une fausse déclaration des dogmes contenus dans les écrits des Pères. Comme ils étaient réduits à se servir d'interprètes ignorants, ils ne purent s'expliquer immédiatement, ni résumer avec précision et clarté l'enseignement des deux Eglises, ni par conséquent parvenir au centre de la vérité et au critérium de la vraie foi. Ainsi la haine destructive de l'amour, et qui aveugle la raison, alla toujours croissant, jusqu'à engendrer de l'orgueil et de l'opiniâtreté, jusqu'à provoquer le bruit des armes et l'effusion du sang, jusqu'à violer le droit divin et les règles canoniques. Ces tristes suites de la dissidence en matière de religion étaient bien faites pour arracher des gémissements et des larmes à toutes les personnes qui désirent sincèrement le salut des âmes à cause de la brièveté de la vie présente, qui n'est rien en comparaison de la vie future.
t Dans la quatrième année de notre règne, une voix d'allégresse, venue de l'Occident, a touché notre cœur, retenti à nos oreilles ; elle a éveillé les puissances affectives de notre âme, parcequ'elle tirait son origine de notre patrie et de notre nation des Roméens. Semblable à une plante odoriférante, elle a été transportée par la grâce divine d'un bosquet verdoyant dans le jardin de l'Église romaine, notre sainte Mère. Cette voix, ornée de la science des lettres sacrées, et des dogmes de l'une et l'autre Eglise, animée par l'inspiration de l'Esprit-Saint, et féconde en fruits d'une saveur pleine de suavité, n'est autre que celle du vénérable Nicolas, évoque de Crotone. Plusieurs personnes graves et véridiques nous l'ont représenté comme un dévoué serviteur de Dieu, un prédicateur sincère et discret de la foi catholique, un partisan impartial et éclairé de la réunion des deux Églises, un véritable dispensateur des Saintes-Écritures, un fidèle interprète des Pères. Or, la veille de Noël, 1262, il
« est venu nous trouver comme nous l'en avions prié. A son « aspect, nous avons éprouvé la même joie que s'il nous avait « été donné de contempler le visage de votre auguste Pater- « nité.
« Ce prélat nous a expliqué en grec la doctrine des deux « Églises, telle qu'elle fut enseignée par les papes : Silvestre, « Damas, Célestin, Agathon, Adrien, Léon-le-Grand, Léon-le- « Jeune, Grégoire-le-Dialogue; par les évêques : Hilaire de « Poitiers, Ambroise de Milan, Augustin d'Hippone ; par les « écrivains ecclésiastiques: Jérôme, Fulgence et les autres. « Nous avons trouvé cette doctrine parfaitement conforme à « celle de nos pères: Athanase d'Alexandrie, Basile de Césarée « en Cappadoce, Grégoire-le-Théologien, Grégoire de Nysse, « Jean Chrysostôme et les deux Cyrille. Nous la vénérons « avec la foi la plus pure, nous la croyons, nous la tenons « pour certaine; nous avons la même vénération et la même « foi en ce qui concerne tous les sacrements de l'Église ro- « maine. Nous supplions donc votre sainte Paternité, ô vous « qui êtes le prince de tous les pontifes et le docteur universel « de l'Église catholique, de vous empresser de réunir cette « même Église, à laquelle Dieu vous a préposé en la place du * bienheureux Pierre. Nous sommes prêt à seconder votre « Sainteté; notre puissance impériale, Dieu aidant, soumettra * à l'Église, notre mère, toutes les nations et toutes leschaires « patriarcales. C'est pourquoi nous envoyons cet évêque à « votre vénérable Paternité ; nous la supplions de nous le « renvoyer promptement avec des légats de voire part, pour « consommer le grand œuvre de la réunion des deux Églises'1.
Urbain IV, réjoui des bonnes dispositions de l'empereur grec, s'empressa de lui répondre, le 22 juin 1264; il lui renvoya Nicolas, évêque de Crotone, avec deux frères mineurs,
4. Caeterùm vestram sanctam pateroitalem rogamus, qualenùs sicut priuceps omnium sacerdotum, et uoiversalis doctor catholieae eceleaiaj, sollicitelis continua promptitudine ad reunieodam eamdem eeclesiam amodo, cui loco beali Pétri Deus prajcipue vos prœfecit. Episl. Palœologi ad Vrbanum apud Annal. ecclesiast.t Raynald., tom. XIV.
Gérard de Prato et Rainier de Sienne, en qualité de ses nonces, t Le médiateur entre Dieu et les hommes, Dieu et homme tout ensemble, N. S. Jésus-Christ, a établi au-dessus des empires et des royaumes son Église sans tâche et sans ride, composée de toutes les nations; il en a étendu les branches jusqu'aux rivages de la mer et dilaté les rejetons jusqu'aux extrémités de la terre. Pour cela, il a institué chef de cette Église le bienheureux Pierre, prince des apôtres; il l'a chargé, lui et tous ses successeurs, de nourrir des enseignements de la foi catholique les brebis du Seigneur que le souverain pasteur leur a confiées par une parole trois fois répétée ; il leur a enjoint de les instruire dans la discipline des mœurs, de les diriger dans les sentiers des commandements célestes, de les entourer d'une incessante sollicitude, de veiller à ce que, rassemblées en un seul et même bercail par les liens de l'unité et de la charité, elles demeurent invariablement soumises à Jésus-Christ ; si quelques unes s'égarent loin du troupeau, ils doivent, dès qu'ils s'en sont aperçus, ne point avoir de repos qu'ils ne les aient ramenées dans leur bergerie. Nous donc qui, sans l'avoir mérité, avons été investi, par une disposition de la divine Providence, de l'office de souverain pasteur de ces ouailles, nous brûlons du désir de ramener à l'unité catholique, sous l'étendard de la même foi, les diverses nations qui vivent errantes hors du sein de l'Église romaine, notre Mère1. « C'est pourquoi nous avons lu attentivement la lettre de « Votre Excellence impériale. Comme son objet nous a paru « de la plus haute importance, nous en avons donné commu- « nicalion à nos frères les cardinaux. Nous avons été charmé, « par cette agréable lecture, comme si votre Sérénité eût été « présente et nous eût parlé elle-même. Dans notre joie, nous « avons, avec nos vénérables frères, offert en holocauste l'en-
4. Excelleotiae imperialis epistola nostris comprehensa luminibus, et ad fratrum nostrorum solemuiter, prout lami oegotii exigebat qualitas. redacta uolitiara, nos iièmque fratres examina* lectione ipsius veluti ex praeseotialibus sereuitatis luae affatibus recreati ; Patri luminum, à quo est dalum optimum et omne dooum perfeclum, oblulimus hotocaustum. Annal, eccles., loco ciiato.
t cens de nos actions de grâces au Père des lumières, de qui « découle tout don parfait; nous nous sommes unis dans un t concert de louanges pour bénir Dieu de la faveur si- < gnalée qu'il a daigné nous accorder par le ministère de « votre sollicitude. Il a ouvert de nos jours à l'Église un « chemin court et facile pour revenir dans l'ancienne et paisi- « ble voie de la primitive unité; il a fourni le moyen de c gouverner salutairement le troupeau du Seigneur ras- « semblé dans une seule et même bergerie sous la conduite « d'un pasteur unique , et de l'affermir dans la profes- « sion d'une même foi et la pratique d'une même religion. « En effet, d'après le contenu de votre lettre, très-excellent « empereur, nous avons reconnu que vous étiez affectueu- « sèment et sincèrement disposé envers nous, nos frères et « l'Église romaine.
Ensuite Urbain IV exprime à Michel Paléologue avec quel bonheur et quelle bienveillance il a reçu le vertueux et savant évêque de Crotone; il ajoute que la mission de ce vénéré personnage lui a fait concevoir la plus ferme confiance en la prochaine extinction du schisme. Puis il s'écrie dans un saint enthousiasme : * Gloire à Dieu dans les hauteurs du ciel, et « paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! Voici le « temps favorable, voici les jours pleins de la grâce du salut! « Que tous les zélateurs de la foi catholique se lèvent et qu'ils « tressaillent d'une immense joie avec l'Eglise romaine, leur « mère, de ce qu'un si puissant empereur, qui lient les rênes « d'un si vaste gouvernement, se montre si bien disposé, et t s'offre de procurer l'exaltation de l'Eglise romaine au milieu « même des peuples barbares et de propager le culte divin « sous la direction du Saint-Siège. »
Ce brillant espoir d'une pacification religieuse ne devait pas se réaliser; il faut en attribuer la cause, non-seulement à l'esprit étroit, formaliste et tenace des Grecs, mais surtout à ce que, dans le génie oriental, l'art des transactions consiste à déguiser constamment le véritable but sous un déluge d'autres questions purement accessoires. Les dissidences religieuses
n'étaient qu'un prétexte apparent que se donnaient les intérêts politiques pour masquer des prétentions et des antipathies. Il ne s'agissait, dans le fond, ni de la procession du Saint-Esprit, que les Grecs ont enveloppée dans les inextricables subtilités de leur dialectique, ni de la primauté de juridiction du pape, mais de la tendance de Constantinople à être en réalité la nouvelle Rome, sous le double rapport spirituel et temporel.
Urbain IV prouve qu'il avait sérieusement envisagé ce côté humain de la question d'Orient, lorsque, dans ses bulles, il représente à Michel Paléologue la réunion des deux églises comme une source d'avantages politiques pour l'Empire. « Les « espérances de réconciliation de l'Eglise grecque doivent vous « réjouir autant que nous, lui dit-il, et vous ne devez pas « moins déployer de zèle pour mener tout à bonne fin ; car la « libéralité divine ne laissera pas sans une précieuse récom- « pense un si grand acte de piété filiale ; la renommée de votre « grandeur et de votre puissance se répandra par toutes les t contrées du inonde; votre vie se prolongera en des jours « pleins de calme et de prospérité; votre mémoire, après la « dissolution de votre corps, loin de périr, demeurera immor- « telle ; certes, en considérant ces glorieuses suites de l'œuvre « si sainte, si utile, si salutaire de l'extinction du schisme, vous « pouvez louer Dieu, votre Sauveur, en l'honneur de qui vous « procurez un si grand bien à l'Eglise, son épouse. Oui, ren- « dez-lui de ferventes actions de grâces de ce qu'il vous a « accordé d'en haut le savoir, le pouvoir et le vouloir de « trouver et de suivre les voies capables de conduire à une « solution pacifique des difficultés pendantes entre l'Orient et « l'Occident4.
« Nous vous en conjurons donc, par l'effusion du sang de « Jésus-Christ, ne différez plus votre conversion ; le moindre
1. Sed non miuùs ex prœmissis in le, incly te imperator, eximiœ débet exultationis causa coosurgere; doo minus cor tuum débet ardere, musqué magnifiais animus in gaudiis dilatari : pensando nàmque praemium, quod tibi pro tantae pielatis opère divina dispeosatio compeusabit. Epist. Urbani IV. Annal, eccles. Ray.nald.. tom. XIV.
« retard serait nuisible; hâtez-vous de satisfaire à notre at- « tente et à celle de nos vénérables frères. De même que les « rayons du soleil s'élancent du sein des ténèbres sous la for- « me d'une brillante aurore, élevez-vous ainsi, appuyé sur « le fondement de la vraie Eglise, et manifestez à tout l'uni- « vers la splendeur de vos bonnes intentions et la clarté de vos « louables projets. Précipitez -vous, nous vous en supplions, « dans les embrassements de la maternelle protection de l'É- « glise; abandonnez-vous en toute confiance aux bras de la « charité paternelle du Souverain-Pontife; que votre sainte « Mère ne languisse pas davantage dans une trop longue « attente ; que la voix de votre auguste Père ne devienne pas « enrouée à force de vous appeler à lui. Enfin que votre Séré- « nité accueille avec bienveillance Nicolas, évêque de Crotone, « et les frères mineurs Gérard et Renier ; qu'elle prête une « oreille attentive à leurs exhortations. Ils rendront témoi- « gnage de la sincérité d'âme, de la plénitude de grâce et du « tendre amour qu'avec l'aide de Dieu nous nous proposons « de vous vouer, à vous et à votre Empire... »
Tandis qu'Urbain IV pressait Paléologue de revenir, lui et son peuple, à la vraie foi, une guerre formidable se préparait sourdement contre l'empereur grec. Constantin Tech, roi de Bulgarie, animé depuis quatre ans par les cris de sa femme, qui ne cessait de pleurer les malheurs de son frère Jean Lascaris, et de reprocher à son mari sa lâche indifférence, se détermina enfin à tirer vengeance de la cruauté de Michel. Il y était encore excité par le traître Kaïkaous. Ce sultan fugitif, qui se rendit méprisable à Constantinople par des débauches publiques, décida, par ses intrigues secrètes, les Tarlares à joindre leurs forces à celles du roi de Bulgarie. L'empereur, trompé par la feinte amilié du sultan, ne soupçonnait pas le complot ; il se vil attaqué à l'improviste, battu et au moment d'être fait prisonnier.
Quoique Paléologue ne fût pas accoutumé à ces sanglants revers, il en était moins affligé que de la sentence pronon-
cée contre lui par le patriarche grec. C'était un chagrin qui empoisonnait toutes ses joies, et aigrissait toutes ses peines. L'ambition, il est vrai, parlait en lui plus haut que la religion; mais elle n'en étouffait pas les reproches; il ne péchait pas sans remords. D'ailleurs, ce qui se passait en Occident, ne luk laissait pas ignorer quels troubles peut exciter, parmi les peuples, une excommunication qui frappe le prince, et combien ce coup de tonnerre est capable de remuer les humeurs de l'Etat, et d'enhardir le fanatisme des séditieux. Il fit donc tous ses efforts pour obtenir son pardon par les tentatives les plus humiliantes. L'inflexible Arsène refusait constamment de l'absoudre. Las de son obstination , Paléologue gagna quelques évêques, convoqua un concile, et fit déposer l'indomptable patriarche. La vertu d'Arsène, et surtout sa fermeté, lui avaient donné beaucoup de partisans; ils lui restèrent fidèles; et sous le nom d'Arsénites ou Arsêniens, ils formèrent, pendant un demi-siècle, un véritable schisme dans l'Eglise et dans l'Etat.
L'empereur, assailli par tant d'ennemis à l'intérieur et à l'extérieur, écrivait fréquemment à Urbain IV les lettres de soumission les plus humbles; il lui prodiguait tous les témoignages de respect pour le Saint-Siège ; il en reconnaissait hautement la primauté d'honneur et de juridiction. « Très-Saint- « Père, disait-il, si vous refusez de m'ouvrir les bras de voire « charité paternelle, je serai justifié devant Dieu et devant les « hommes; tout l'odieux de nos divisions retombera sur vous. « Commencez par calmer les troubles. La paix étant rétablie, « les sujets de contestation entre les deux Églises seront bien- « tôt terminés. » — « Rentrez, lui répondait affectueusement * Urbain IV, rentrez avec bonne foi et sans aucune feinte dans « le sein de l'Eglise véritable. Profitez du temps que Dieu vous t a donné pour vous convertir sincèrement à lui. Si vous le t faites, nous vous reconnaîtrons pour notre fils bien-aimé; « nous récompenserons avec un soin paternel votre piété, en « répandant sur vous nos grâces et en vous procurant des se- « cours. Mais si, ce qu'a Dieu ne plaise , vous vous obstinez
< dans votre endurcissement, quand des peuples chrétiens ou « infidèles viendront vous attaquer, nous ne pourrons, nous « ne devrons pas vous secourir, puisque vous resterez séparé « de l'Eglise. »
Pour réunir efficacement les communions séparées, il fallait une énergique persévérance et de la bonne foi dans les négociations. Malheureusement la franchise et la sincérité ne furent jamais les vertus des schismaliques. Paléologue, qui ne parlait guère de réunion que quand il voyait quelque chose à craindre de la part des puissances catholiques, n'en continuait pas moins ses attaques et ses menées dans les provinces de la Gallo-Grèce et dans les possessions du despote de Thessalie, leurvoisinet allié. Guillaume de Villehardouin, privé d'appui, vit tomber sur lui tous les désastres de la guerre. Il mourut, à la suite d'une longue maladie, le 1er mai 1277, dans son château de Calamata, sa ville natale. L'infortuné Baudouin II l'avait précédé d'environ cinq ans dans la tombe, laissant son jeune fils Philippe héritier du titre impérial.
Ou raconte qu'après la chute- de ce dernier empereur des Latins, au milieu de l'allégresse publique de Gonstantinople, Tornice, vieillard d'un grand sens, se mit à verser des larmes. « Quoi donc, lui dirent ses amis, nous avons recou- « vré notre patrie, et vous pleurez? » — « Hélasl dit-il, en t poussant un profond soupir, je vois dans ce grand évène- « ment qui vous charme, le terme de votre gloire. Le séjour « de la capitale, son luxe, ses voluptés corrompront l'empe- « reur, amolliront nos soldats. Les Turcs descendront de leurs « montagnes; ils passeront en Europe et s'empareront de « Gonstantinople. » Comme ce vieillard, au langage prophétique, Urbain IV, avec sa sagesse accoutumée, prévoyait le moment où Gonstantinople tomberait au pouvoir des Turcs. Il croyait les Grecs impuissants à défendre leur capitale. Il en concluait qu'il fallait dès-lors les en chasser et faire de cette ville le siège d'un empire latin. Quelques hommes politiques de son temps pensaient de même. Mais il y eut toujours une trop profonde antipathie d'origine, de caractère, de langage,
de mœurs, d'habitudes et de religion, entre les Grecs et les Latins, pour que la domination des seconds sur les premiers put se fonder sur d'autres bases que celle de la force armée. Urbain IV ne tarda point à se persuader que les Latins ne disposaient pas de ressources assez considérables pour tenter une pareille entreprise. Il valait mieux, suivant lui, travaillera la conversion des Grecs et les amener à se réunir sérieusement à l'Eglise romaine1.
Michel Paléologue, par la coopération énergique et persévérante d'Urbain IV, pouvait contribuer à ce résultat si désirable. Mais il se comporta comme Voltaire, qui était bon catholique toutes les fois qu'il avait la fièvre : dès qu'il était menacé du dehors, Michel prêtait volontiers les mains aux projets de réconciliation; aussitôt qu'il se croyait hors de péril, il revenait ardemment au schisme. S'il signa l'union des deux Eglises au concile universel de Lyon, en 1274, ce fut pour se maintenir sur le trône où il s'était élevé par ses crimes. La crainte de perdre la couronne qu'il avait usurpée, tel était le mobile secret de toute sa conduite politique et religieuse. Urbain IV lui fit l'honneur de le croire capable de comprendre les intérêts généraux de la chrétienté. Il eut pour lui beaucoup de ménagements; il en eut trop peut-être. Car plus d'une fois, il dut reconnaître h fourberie de Michel Paléologue, les ruses de son zèle perfide, les artifices de ses soumissions illusoires; mais la miséricorde l'emportait toujours sur la justice. Urbain IV se contentait de déplorer amèrement la stérilité de ses tentatives d'union ; il gémissait sur la perte de l'Eglise grecque, fille capricieuse et revêche qui, privée des bienfaits de la civilisation, semble avoir été condamnée pour des siècles à expier sa révolte dans les fers des Turcs.
1. De misso episcopo Crotonensi ab Urbauo ad Palœologuui, ut ipsum orthodoxâ fide irabueret, Graecosque ad obsequium Sedis aposlolicae revocaret, memiiiit Theodoricus Vallicolor. Magno quidèra animorum ardore de perducendâ ad exitum utriusque ecclesia; coojunclioue agitatum ; sed ii omncs labores lùin ineassùm cecidere. Palœologus enim, qui se iu maxima discrimina adduclum intuitus reus ardeutiùs urserat, ubi periculisseemersisse vidit, rem »u longius tempus eitraiit. Annales eccles., Ratnald., loco suprà citalo.
Périls croissants delà Terre-Sainte. — Ravages de Bibars, sultan des Mameluks, en Palestine. — Efforts d'Urbain IV pour secourir les chrétiens de Syrie. — Il écrit à Louis IX une lettre remarquable. — II sollicite le centième des revenus ecclésiastiques comme subsides. — 11 nomme un patriarche de Jérusalem. — Les malheurs de la Palestine ne lui font point perdre de vue les contrées septentrionales de l'Europe. — Il écrit au roi de Bohême et au roi de Hongrie pour les encourager dans leurs expéditions chrétiennes contre les infidèles. — Il réprimande Etienne IV, fils de Bêla.
L'avènement d'Urbain IV au trône pontifical avait répandu l'espérance et la joie parmi les chrétiens d'Orient : ils connaissaient les dispositions de Jacques Pantaléon à leur égard, la sincérité et la ferveur de son zèle pour la cause sacrée. En quittant les rivages de la Palestine, il avait une dernière fois tourné ses regards vers la ville sainte, retombée depuis longtemps au pouvoir des infidèles. Il s'était écrié, avec les paroles et les sentiments du prophète exilé : « Si je t'oublie, ô Jérusat lem, que ma main droite s'oublie elle-même; que ma lan- « gue s'attache à mon palais, si je ne me souviens point de toi, « si tu n'es pas à jamais l'objet de içes plus chères affections ! » Aussi les avanies souffertes chaque jour par les pieux pèlerins qui, de l'Europe, allaient visiter le tombeau du Sauveur, les persécutions incessantes et les dangers permanents auxquels étaient exposées les chrétientés orientales, trouvaient un puissant écho dans son âme1.
« La Terre Sainte, dit-il à l'archevêque de Magdebourg, la « Terre consacrée par le sang de la rédemption, nous réclame « instamment de prompts secours. En proie à de mortelles an- « goisses, affligée de continuelles tribulations, écrasée sous le « poids de cruels châtiments, elle renouvelle avec amertume « ses plaintes déchirantes; elle élève la voix de ses lamenta- « tations selon la multitude de ses douleurs. Nous avons
l. Non saracenorum modo, verùm Tartarorum etiàm excursionibus patuissè Palestinam déplorât Pontifex... Annales eccles. Ràynald., tom. XIV.
« prêté une oreille atlentive à ses accents pleins de tristesse; « nous avons pris en considération son état déplorable; nous « avons compati à son extrême misère ; et, plus nous avons « vu ses ennemis redoubler de fureur contre elle, plus nous « nous sommes senti véhémentement enflammé du désir de « lui porter du soulagement. Voulant donc lui fournir des « subsides en temps opportun, nous avons résolu , d'après c l'avis de nos frères, de lui accorder, pendant trois ans, le t centième des revenus ecclésiastiques de l'Allemagne pour « l'aider à se défendre contre la férocité des Tartares qui ruit nent ses villes et désolent ses campagnes. C'est pourquoi « nous commandons expressément à votre fraternité de re- » cueillir annuellement les susdites contributions et d'employer t à cet effet des collecteurs dignes de confiance. S'il se ren- « contre des contradicteurs ou des rebelles, vous les contrain- « drez, après une monition préalable, par les censures canoni- « ques, à se soumettre aux injonctions apostoliques, nonobstant « toute exemption1. »
L'archevêque de Rouen, et Odon de Lorriac, chanoine de Bayeux, avaient reçu la même mission pour le royaume de France. Urbain en avertit son légat, iEgidius, archevêque de Tyr, afin qu'il pressât la levée de l'impôt et qu'il en surveillât l'emploi. « Nous avons été le témoin oculaire des maux qui t accablent la Terre Sainte, lui dit-il, nous les avons touchés f de nos propres mains; nous savons, par conséquent, combien « les progrès de la persécution des Tartares, de plus en plus « effrayante, menacent les fidèles Syriens d'une ruine pro- « chaîne et inévitable. Désireux d'arracher à cette destruction « les débris des chrétientés d'Orient, nous vous recommandons t de vous concerter avec notre très-cher fils en Jésus-Christ, « l'illustre Roi des Franks, pour faire parvenir avec exacti-
.1 ...Clamât installer ad uospro festino succursu terra sancla,Christi aspersa sanguioe ; clamât, inquam, iu augustiis vebemeatibus posila , tribulaiionibus afflicta contiouis, durisque attrita flagellis, et secundùm dolorum suorum multiludinem amariùs voces sua? lamentatioois replicat et exallat... Epist. Urbani IV apud Thesaur. nov. anecdotorum, D. Martenb, lom II , pag 6.
t tude toutes les offrandes à Jean de Valenciennes , seigneur « de Cayphe, et à Guillaume de Jérusalem1 . »
Dans un autre bref, Urbain IV indique à son légat les mesures de prudence qu'il devra employer pour assurer la perception régulière des taxes et pour empêcher qu'elles ne soient détournées de leur destination. Il lui prescrit de ne confier qu'à des personnes sûres la mise en exécution du mandement pontifical. « Au milieu des occupations immenses et multi- « pliées qui nous pressent continuellement et nous absorbent t au-delà de nos forces, dit-il, nous n'en pensons pas moins « sérieusement à procurer des secours à la Terre-Sainte, nous « n'en veillons pas moins avec une active sollicitude à ce « qu'une heureuse direction soit imprimée à l'œuvre de la « Croix et du divin Crucifié. Bien que quelques-uns de nos c prédécesseurs aient consacré à cette entreprise leurs soins « les plus assidus et les plus diligents; cependant, nous qui « avons apprécié par nous-même la situation des lieux saints, « nous qui avons connu par l'expérience les périls auxquels ils « sont sans cesse exposés, nous désirons de toutes nos forces « leur fournir des subsides prompts et efficaces; à cette inten- « lion, nous levons tous les obstacles qui pourraient entraver, « tant dans le royaume de France que dans les diocèses de « Cambrai, de Toul, de Liège, de Metz et de Verdun, la per- « ceptionet l'envoi des collectes2. »
La Palestine, traversée, pillée, foulée sans cesse par les hordes sauvages des Mogols, n'offrait plus aux regards que le triste spectacle de familles sans asile, de cités sans commerce, de champs sans culture. Ces terribles envahisseurs semblaient décidés à effacer des lieux saints toute trace des mystères de la
4. ... Nos igitur qui pjusdem terne anguslias et pressuras oeulatâ fide eogoovimus,et propriis quasi palpavimus manibus, cupieutes christianitatis retiquiis , de opportuuo subsidio, hoc prœsertim tempore, quod ex perseculiooe Tartaricâ magnum eis periculum immioet, apostolicâ sollicitudiue subvem're... Episl. UrbanilV, lococitato.
2. ... Iuter occupationes multipliées et immeosas quibus assidue angimur, de subsidio terras sanctœ vehemeotiùs cogitantes... Episl . Urbani IV, loco cita to.
religion chrétienne, à en refaire un vaste désert où il leur fût permis désormais d'errer sans obstacles, une libre prairie où ils pussent parquer leurs troupeaux de moutons, de bœufs et de chevaux. Ils délibéraient s'ils ne traiteraient pas ainsi toutes les nations de la terre; s'ils ne les rendraient point à cette beauté primitive des solitudes du monde naissant. Où ils ne pouvaient détruire les villes sans grand travail, ils se dédommageaient, du moins, par le massacre des habitants : témoin ces pyramides de têtes de morts qu'ils élevèrent dans la plaine de Bagdad. Toutefois, le plus grand péril pour les chrétiens de Syrie leur devait venir, non des Tartares de la Mongolie, mais des Mamelucks d'Egypte.
Bibars Ier, ancien esclave de l'émir Bondochard, avait porté sur le trône d'Egypte, où il parvint par le meurtre de deux sultans, la haine la plus ardente du nom chrétien. Il ravagea d'abord la principauté d'Antioche et le pays de Nazareth; il brûla les moissons et les oliviers de Naïm, l'église et la forteresse du mont ïhabor; il détruisit de fond en comble Césarée et Arsouf, places maritimes laissées si redoutables par saint Louis. Il retourna ensuite au Caire, où il fit une entrée triomphante : les prisonniers chrétiens marchaient devant lui, leurs drapeaux renversés, et portant au cou des croix brisées. Là, il reçut les ambassadeurs d'Alphonse, roi d'Aragon, d'Ayton, roi d'Armémie, et des Francks de la Palestine. Tous venaient solliciter la paix. Ce fourbe et féroce sultan répondit au prince de Joppé. « Le temps est venu où nous ne souffrirons plus « d'injures. Lorsqu'on nous enlèvera une chaumière, nous en- « lèverons un château; lorsque vous prendrez un laboureur, « nous donnerons des fers à mille de vos soldats. » Bibars ne menaçait pas en vain. Ses vengeances étaient promptes et terribles comme la foudre. En peu de jours, lui et ses rapides Mamelucks arrivèrent de nouveau en Syrie. Jérusalem, faible et désolée, lui ouvrit ses portes, et l'ennemi entra fièrement dans cette ville dont les voies douloureuses gardaient encore les traces du passage de l'Homme-Dieu. A la face des chré-
tiens consternés, tout proche du divin tombeau, le farouche sultan rendit grâces à Mahomet de sa victoire, et implora pour ses armes la protection du prophète. De là, comme le tigre qui a dévoré sa proie, il bondit et se remit en campagne, dévastant les territoires de Tyr, de Tripoli et de Ptolêmaïs.
L'imprenable Sephed ou Safad était assise sur la cime de la plus haute montagne de la Judée. Le riche et puissant Ordre des Templiers avait mis son orgueil à construire cette forteresse entre Saint-Jean-d'Acre et le lac de Tibériade. Ses épaisses murailles en belles pierres de taille avaient plus de cent pieds d'élévation; et, comme pour les exhausser, un large et profond fossé, creusé dans le roc, en ceignait les bases. Les soldats de Bibars, qui venaient de vaincre en courant, murmuraient d'être si longtemps retenus devant ces murs que les traits, lancés par leurs machines, ne pouvaient seulement ébrêcher. Ni la crainte des châtiments, ni l'espoir des récompenses ne relevèrent le courage des Musulmans. Le sultan aurait été obligé de lever le siège, si la discorde, qui se glisse partout, n'était venue à son secours. Les chrétiens se divisèrent entre eux. Leur habile et infatigable ennemi fit alors parvenir, dans l'intérieur de la place, de perfides promesses et d'adroites menaces. Enfin le cadi de Damas priait pour les combattants, lorsqu'on entendit les Franks crier du haut de leurs tours. « Epargnez-nous, épargnez-nous! » Ils obtinrent la vie sauve, à condition qu'ils n'emporteraient avec eux que leurs vêtements.
Trop tôt les défenseurs de Saphed purent se convaincre du peu de valeur d'une promesse musulmane. Bibars prétendit que les clauses de la capitulation étaient enfreintes et que* plusieurs des chrétiens avaient caché sous leurs habits des pierreries et de l'or. On entraîna les victimes de sa duplicité sur une colline du voisinage; là, on les menaça de la mort, s'ils n'embrassaient l'islamisme. Toutes repoussèrent avec horreur ces propositions d'apostasie. Un commandeur du Temple et deux frères mineurs félicitèrent leurs compagnons d'infortune, les
exhortèrent à persister dans leur foi, leur montrèrent les palmes éternelles que les martyrs glorifiés au ciel tendaient, du haut des nues, à ceux qui allaient être martyrisés sur la terre. Ils étaient près de deux mille captifs; à la nouvelle de leur massacre, des cris d'indignation et de douleur s'élevèrent de toutes parts en Palestine. A la désolation générale, la voix des prêtres se mêla, disant aux chrétiens qui pleuraient les martyrs : « Ce n'est pas sur eux qu'il faut pleurer, c'est sur nous- « mêmes: ils jouissent du bonheur de la gloire; et nous res- « tons plongés dans les humiliations et les souffrances. » Bientôt il se répandit dans la contrée, que la colline inondée du sang des chrétiens rayonnait chaque nuit d'une divine lumière qui jaillissait des corps des vaillants athlètes morts pour la foi de Jésus-Christ. On ajoutait que Bibars lui-même, témoin de ce miracle, leur avait fait donner la sépulture et entourer de hautes murailles le champ funéraire.
Les victoires de Bibars sur les chrétiens avaient tellement excité l'enthousiasme des Musulmans que le sultan imposa sans difficulté une taxe destinée aux frais de la guerre sacrée. Makrisi, chroniqueur arabe, appelle celte contribution les droits de Dieu. A l'aide de cette espèce de dîme, Bibars, l'invincible exterminateur, continuait son œuvre. Il avait juré de détruire toutes les villes chrétiennes de la Palestine et de n'en pas laisser pierre sur pierre. Dans une de ses lettres, on voit le barbare plaisir qu'il prenait à raconter ses horribles exploits. « Nous avons tué, dit-il au comte de Tripoli, tous ceux que tu « avais choisis pour garder la ville. Si tu eusses vu teschevat liers foulés aux pieds des chevaux, tes provinces abandon- « nées au pillage, tes richesses pesées au canthar, les femmes « de tes sujets vendues à l'encan. Si tu eusses vu les chaires « et les croix renversées, les feuilles de l'Evangile dispersées t et jetées au vent, les sépulcres des patriarches et des pro- « phètes profanés. Si tu eusses vu tes ennemis, les Musulmans, « marchant sur le tabernacle, immolant dans le sanctuaire le « prêtre, le moine, le diacre. Si lu eusses vu enfin tes palais
« livrés aux flammes, les morts dévorés par le feu, les églises « détruites de fond en comble ; certes tu te serais écrié : Plût t au ciel que je fusse devenu poussière ! »
A la nouvelle de ces sinistres événements, Urbain IV, élevant les mains vers le ciel, implora, les yeux baignés de larmes, le secours du Très-Haut sur les pèlerins généreux qui se dévouaient pour la gloire de son nom. Ensuite il se tourna vers la France, toujours attentive lorsqu'on lui parle de ses croyances religieuses, toujours prête lorsqu'il s'agit d'aller combattre sur les champs de l'honneur. Il écrivit à saint Louis une lettre toute enflammée du désir d'arracher au fanatisme brutal des sectateurs de Mahomet le tombeau de Jésus- Christ1.
« Nous avons entendu, lui dit le vénérable pontife, la voix de « l'épouvante; elle annonce que partout régnent le trouble et la « terreur; cette voix, messagère de tant de douleurs, nous est « arrivée du fond de l'Orient jusque sur notre trône ; voix de « lamentations, de deuil et de larmes. Le petit nombredechré- « tiens qui survivent au de-là des mers exhalent de longs gé- « missements. Ce n'est pas sans raison que ces malheureux « pleurent et se lamentent; de terribles menaces planent sur t eux; les pièges et les perfidies les assiègent; eux, qui se « croyaient délivrés de l'horrible aspect des Tartares, sont « confondus par la fureur du Babylonien; ils tombent dans « ses embuscades; ils demeurent enlacés dans ses filets; c'est « pourquoi leurs inquiétudes toujours croissantes font redou- « bler leurs plaintes et leurs sanglots; cette persécution, cons- « tante, intolérable, qui semble vouloir les exterminer jusqu'au t dernier, continue leur désolation et ne leur laisse pas suspen- « dre leurs cris de détresse. Ils s'adressent au Vicaire de Jésus-
1. Accessere repetiti uuocii, Willelmus nimiùm Tripolitaaus,ordinis Praedicatorum, ac dein Bethlemitanus episcopus, qui exposuere quantum impenderet Terrae sanctœ discrimen ; quo terrore bellum taostis compararet ; atque Urbauuni rogavere, ut subsidium aliquot lùm ad muoieodas aggeribus arces, in quas Saraceous suos impetus impressurus videretur ; lùm ad rediutegrandas copias submitteret... Annales eccles. Raynald., tom. XIV.
Christ, à tous les princes du monde catholique, à vous surtout, qu'ils appellent, ô le plus chrétien des rois. Dans leur situation désespérée, ils comptent, après Dieu, sur le bras vengeur de votre puissance.
« Au moment où, par des lettres et par des messages, nous faisons, dans notre anxiété, tous nos efforts pour retracer à notre cher fils et à nos vénérables frères le misérable état de la Terre-Sainte, notre esprit se replie sur lui-môme. Ces lieux, où nous étions en personne, ces lieux menacés d'une destruction si funeste, nous les voyons en souvenir, comme si nous les habitions encore; nous nous sentons pris alors d'une affection paternelle ; les soupirs s'échappent du fond de notre cœur; nos yeux fondent en larmes; nous éclatons en sanglots, lorsque nous venons à considérer les maux qui ont accablé et qui accablent encore cette terre bénie. Le cœur le plus dur ne saurait, sans des soupirs continuels, sans un déluge de larmes, sans des sanglots multipliés, se rappeler les désastres qu'elle a subis, se représenter les dangers qu'elle peut courir dans l'avenir, lorsque ce même cœur trouve, dans le passé, un tel sujet de pleurer et de gémir, dans le présent tant de motifs de terreur et de désolation.
« Qu'il considère, dans l'impartialité d'une pieuse sympathie, les tribulations qui ont accablé cette région malheureuse. Quel plus grand motif d'affliction et d'horreur pour les chrétiens, de voir ces lieux, consacrés par la piété des fidèles, honteusement détournés de leur destination ; de les voir occupés par les Sarrasins qui s'en sont emparés par violence, après de sanglants outrages et d'affreux massacres; de voir souillés par leur vil contact ces lieux témoins de tant desuccès, de tant de revers, ces lieux où s'accomplit le mystère de l'Incarnation du Verbe dans les chastes flancs de la Vierge- Marie; ces lieux où le Très-Haut, par un pur effet de sa miséricordieuse condescendance, daigna vivre, souffrir et mourir. Oh! de quelle compassion ne doivent pas être émues
« les entrailles de tous les chrétiens, s'ils discernent avec pru- « dence, s'ils considèrent attentivement le triste état où se « trouve plongé le petit troupeau du Seigneur! Les Tartares, « fiers de leur innombrable multitude, redoutables par leur « férocité naturelle, répandent partout un tel effroi que les « derniers restes des colonies chrétiennes, réduits à l'alterna- « tive d'un honteux esclavage ou d'une mort cruelle, trémie blent sans cesse en proie à mille terreurs.
« Si maintenant nous fixons votre attention sur les calamités « actuelles de la Terre-Sainte, calamités qu'on ne saurait plus « dissimuler, alors nous verrons le chagrin et la consternation « de ses habitants, nous entendrons leurs hurlements et leurs « lamentations; et ce serait pour tous les membres de la com- « munauté chrétienne un excès de honte, le stigmate d'une « confusion immense, si, par une longanimité condamnable « ou une tolérance funeste, nous laissions outrager d'une ma- « nière aussi atroce notre divin Rédempteur et sa très-pieuse « Mère, »
Ici, Urbain IV retrace un pathétique tableau des sacrilèges dévastations de Bibars-Bondochar. Ce terrible chef des mamelucks baharites mettait en péril permanent toutes les provinces orientales soumises à la domination des Franks. Il était venu, contre la foi des traités, camper avec une grande armée aux bords du Jourdain; il avait, en haine du nom chrétien, rasé entièrement l'église de Nazareth, vénérable enceinte où la Vierge-Marie, saluée par l'ange, a conçu du Saint-Esprit, et l'église du Mont-Thabor où Jésus-Christ s'est transfiguré. Les farouches mamelucks, instruments de cette impiété,n'avaient plus rien laissé subsister de ces édifices religieux, si ce n'est la gracieuse sancta casa qui échappa miraculeusement à la destruction. Quelques années plus tard, après la malheureuse issue des croisades, elle fut transportée par les anges dans la Dalmatie, entre les villes de Fiume et de Tersato, sur le penchant d'une colline , au bord de la mer , puis de là en Italie , dans la marche d'Ancône , non ipiû-4e-Ré«anati ,
sous les ombrages parfumés d'un bois de lauriers. Là les souverains ponlifes l'ont enfermée dans une basilique sompteuse, les monarques de l'Europe l'ont enrichie d'offrandes magnifiques, et des millions de pèlerins viennent la visiter de tous les points de l'univers.
Au temps d'Urbain IV, en 1262, les contrées voisines delà sainte demeure étaient dépeuplées d'habitants et couvertes de ruines. Il n'était bruit que des désastres essuyés par les troupes chrétiennes, et des nombreux prisonniers que le féroce Bibars avait écorchés vifs. On parlaitmême de dix-sept mille guerriers passés au fil de l'épée sous les murs d'Acre, et de cent mille chrétiens vendus en captivité. « Telles sont, très-cher fils, dit
* le pape à Louis IX, les tempêtes qui ébranlent la Palestine, c sans en citer de plus épouvantables encore ; tels sont les flots < tumultueux qui l'entraînent; tels sont les orages qui la bou- « leversent; telles sont les injures dont on outrage cette chré- « tienté, les angoisses dont on l'assiège, les vexations sous le
* poids desquelles on l'écrase. Si les autres princes du monde « catholique, et vous surtout, ne la soutenez sur vos épaules, « si vous ne vous hâtez de lui tendre une main secourable, « elle demeurera vraisemblablementdans unéternel esclavage.
« 0 ciel! l'ennemi s'est levé; il a porté une main profane t sur ce que la Terre-Sainte renferme de plus sacré. Il s'est « élancé comme le sanglier de la forêt; il a ravagé la vigne du « Seigneur, sans rencontrer d'obstacle; semblable à une bête « furieuse, il dévore les fidèles, les uns après les autres, sans t que rien n'arrête son insatiable frénésie. Hélas! notre avo- « cate, la patronne par excellence de la famille chrétienne, ne « saurait-elle trouver un défenseur qui plaide sa cause, un « refuge où elle puisse s'abriter? Dieu qui juge les justices « mêmes, le Seigneur Dieu des vengeances, ne verra-t-il pas « un ministre de sa colère prendre en main ses droits et venger « les ignominies dont on l'abreuve? Non, non, dans des circons- « tances aussi périlleuses, votre dévouement ne fera point défaut « à la Vierge immaculée, ni aux fidèles disciples du Christ. Non,
t le dernier boulevard des colonies chrétiennes ne sera pas t abandonné à la ruine, ni exposé aux bêtes fauves. Non, les « intérêts de notre divin Rédempteur, que vous avez soute- « nus, vous et vos illustres ancêtres, au prix de tant de fati- « gués, de tant de dépenses, ne seront pas délaissés des « princes de votre race. Non, la cause sacrée ne sera pas « engloutie, par une catastrophe finale, dans le gouffre sans « fond d'où il serait impossible de la faire sortir, si vous n'ac- « courez à son aide. Que votre zèle s'enflamme donc de tant « d'affreux outrages jetés à la face de votre Sauveur.
« Déployez, nous vous en conjurons, déployez votre royale « munificence pour le service de Jésus-Christ ! Levez-vous, « très-cher fils, armez-vous, au nom du Seigneur, contre ces < méchants! Opposez votre courage habituel à tous ces artisans « d'iniquité. Au reste, bien que, par nos lettres apostoliques, « nous exhortions les autres puissants de ce monde à défendre « cette terre de prédilection, c'est vous cependant,ôlepluspur « des monarques, c'est vous que réclame la cause du Très- « Haut! Nous conjurons avec amour votre Excellence, nous la « supplions en Jésus-Christ, Notre Seigneur, pour obtenir la « rémission de vos fautes, nous vous demandons instamment « de venger les injures faites à votre divin Maître, à sa sainte « Mère, ainsi qu'à tous ceux qui sontmortspour nous, à notre « honte. Étendez les mains secourables de votre Majesté puis- « sanle; montrez votre royale piété en faisant parvenir d'une « manière efficace lessubventions nécessaires aux guerriers de « la croix.
« Excités par votre exemple, les princes se hâteront d'en- « voyer les secours qu'exige cette nécessité suprême. C'est « ainsi que, par la force protectrice de la divine Providence, « les efforts de la nation perverse et impie des musulmans « seront confondus. C'est ainsi qu'en terrassant l'orgueil de nos « ennemis, nous rendrons le courage aux populations fidèles. « C'est ainsi que l'héritage du Seigneur sera affranchi de toute « oppression. C'est ainsi que le peuple chrétien sera arraché à
« la gueule du lion, à la voracité des loups, C'est ainsi que « vous verrez s'accroître votre éternelle récompense, non « seulement en raison des bienfaits que vous aurez répandus « sur cette terre, mais en raison de ceux qu'elle aura reçus « des imitateurs de votre noble exemple1. »
Cette lettre, pleine de lamentations, eut un grand retentissement en Europe; elle produisit chez le saint roi, surtout, une sorte d'enthousiasme pour de nouvelles expéditions en Syrie. D'ailleurs, à mesure que Louis IX rétablissait l'ordre dans toutes les parties de l'administration de son royaume; à mesure que ses préceptes de justice s'enracinaient dans les mœurs contemporaines ; à mesure que les meilleurs législateurs reconnaissaient de plus en plus la sagesse de ses institutions, il y avait au-dedans de lui un désir incessant qui grandissait et qui prenait chaque jour une nouvelle ardeur. Les plaies qui 1 voyait se cicatriser, les ruines qui se réparaient sous ses yeux, le bien qui s'étendait autour de lui, ne pouvaient lui faire oublier cette Terre-Sainte qu'il n'avait point délivrée du joug des barbares. Tandis que les campagnes et les villes de France retrouvaient, grâce à lui, le calme et la prospérité, son esprit et son cœur retournaient aux champs de bataille de l'fdumée, où il y avait tant de chrétiens à consoler et tant d'opprimés à secourir.
Un monarque moins pieux que lui se fut peut-être reposé dans le bonheur qu'il procurait à son peuple; mais non, pour son âme héroïquement chrétienne, il fallait plus encore. On se souvient qu'il n'avait pas cessé de porter sur ses vêlements le signe de la croisade. Cesigne, que les Français voyaient avec une respectueuse crainte sur le manteau royal, était pour Louis IX comme un constant appel à une nouvelle guerre
1. Vocem terroris audivimus; forinido et non est pax. Haec wi, muhi doloris nunlia, super vulnerum nostrorum dolores adjiciens, in excelsis audita est de partibus Orientis : vox quidèm lamenlationis, fleiûs et luctûs. Residua nàmque christicolarura paucitas transmarina lamentatur, nec immérité, bVt et lugel; fermido enim, et fovea, et laqueus super eam, et quœ fugi-se crcdebat à facie formidinis Tartarorum, à Babyloni» furoreconfundiiur... Epist. UrbanilVad S. Ludovicum, apud Annales eccles. Raïnald , tom. XIV.
sainte. Et puis, pour activer le feu sacré qui brûlait au cœur de l'illustre croisé , il lui venait de la Palestine de grands et terribles bruits. Là, les choses étaient arrivées à un tel point d'adversité et de désolation, que le papeUrbainIVsecrut obligé non-seulementdeconvoquerdesarméesnombreusesetdeschefs puissants pour les précipiter de nouveau sur l'Asie, mais encore d'exhorter, au nomde Jésus-Christ, le clergé et les fidèles à secourir, du moins par des subsides, leurs frères d'outremer réduits à la dernière extrémité1.
Il envoya en France l'archevêque de Tyr en qualité de légat, pour la levée et l'emploi du centième des biens ecclésiastiques en faveur de la Terre-Sainte. L'assemblée se tint à Paris, le 18 novembre de la même année 1263, dans l'octave de la Saint- Martin. On y régla que l'archevêque légat donnerait au roi les lettres du pape pour la perception du centième; il ne devait point s'en servir contre ceux qui obéiraient à l'ordonnance des prélats, mais seulement contre ceux qui ne s'y soumettraient pas. Cette ordonnance était ainsi conçue : « Les prélats, tant « pour eux que pour leur clergé, ont accordé aux besoins de la « Terre-Sainte, par une pure grâce et sans contrainte, non en « vertu de la lettre du pape, mais de bonne volonté, le subside « de vingt sols par cent livres, le tout à proportion des reve- « nus de chaque particulier. Personne n'y sera contraint par t la puissance séculière, mais chaque prélat y contraindra 1-e « clergé de son diocèse par les censures ecclésiastiques. S'il se « trouvait des rebelles, le légat ^Egidius, archevêque de Tyr, « pourra user de son bref contre eux. Les curés ou autres, « dont le revenu n'excède pas douze livres parisis, ne paieront « rien s'ils le veulent, à moins qu'il n'y ait pluralité de béné- « fices. Cette subvention durera cinq ans; elle se fera moitié à « la Saint-Jean, moitié à Noël. L'estimation de la valeur des « terres et des fiefs aura lieusuivant celle de chaque pays. La « bourse commune des chapitres paiera pour les chanoines
t. Annalium ecclesiaslicorum post Cœsarem Baronium cardinalem, tom. XIII, auctore Abrahamo Bzovio.
« qui ne prélèveront rien sur leurs distributions quotidien « nés. »
Urbain IV ne dut pas s'en tenir à celte seule démarche pour aiguillonner le zèle du clergé et des fidèles. Les plaintes, les prières des chrétiens de la Palestine eussent remué toute l'Europe, si l'on eut encore porté aux conquêtes des croisés un intérêt aussi vif que dans les siècles précédents. Ce touchant intérêt pour nos frères d'oulre-mer était né du feu sacré ; malheureusement ici-bas tous les feux s'éteignent, même celui qui s'est allumé au ciel 4.
Guillaume de Tripoli, de l'ordre d s Frères-Prêcheurs, depuis évêque de Bethléem, et quelques autres hommes marquants de la Syrie vinrent à la cour pontificale pour supplier de nouveau Urbain IV d'appeler les princes au secours des chrétientés d'outre-mer. La pensée qui dominait l'esprit de ce grand pape à cette époque de son pontificat, l'objet incessant de ses préoccupations, le but avoué de ses désirs les plus ardents, c'était la délivrance de la Terre-Sainte ; il sentait qu'une réparation éclatante était due au nom du Christ outragé. Le récit des profanations qui souillaient le berceau du christianisme révoltait son cœur et alarmait sa foi. Il écrivit encore au roi de France: « Bibars, l'exterminateur des chrétiens, continue son œuvre, « disait-il; au printemps prochain, il parle ouvertement de « marcher contre les principales villes de la Palestine, d'inves- « tir les forteresses, de les détruire de fond en comble et d'en « passer habitants et garnisons au fil de l'épée.... Qui pour- « rait voir, sans verser des larmes de compassion, sans rougir « de honte, sans frémir de colère, tous les opprobres, toutes « les tortures qu'on fait subir à nos frères? Voyez les cités de « la Terre-Sainte! Les rues sont inondées du sang des vieil-
1. Proindè scriplis litteris ad s. Ludovicum , expetiit Urbanus, ut centesimam , quam in Galliarum parte pro Terra; sanciœ auxilio colligi jusserat^ urgente tantâ rerum necessitate, daret operam, ul in eos usus pro tueudo christiano nomine iropeuderelur : cùm, inquit, diclus soldanus , qui ad esterminium pnedictorum chrislianorum ferventeraniielat, adveniente veris tempore, jntendat, conflatis, et colleclis undiquè suis veribus poteutatus, hostiliter ingredi et aggredi terram ipsam... Annales eccles. IUynald , tom. XIV .
« lards et des jeunes hommes, des femmes et des vierges; les « fidèles gisent çà et là égorgés, foulés aux pieds, sans sépul- « ture, et dévorés par les oiseaux carnassiers!... Et pourtant, « ces choses s'accomplissent sur cette terre où le divin Ré- « dempteur a empreint si profondément les vestiges de son « passage fertile en prodiges. Ah ! prince illustre, armez-vous t de la croix d'outre-mer pour conserver à l'Orient son anti- « que éclat... »
Bientôt, dans tous les diocèses de France, du pied des autels et du haut des chaires sacrées, les prêtres répétèrent aux fidèles rassemblés ce cri d'alarme poussé par le Souverain Pontife. Un religieux intérêt suivait les prédicateurs de la croisade, dans la peinture qu'ils faisaient des malheurs de Pldumée. Les cœurs en étaient déjà douloureusement impressionnés, quand Louis IX, le visage rayonnant d'enthousiasme, la poitrine haletante d'émotion, se leva, dans un parlement féodal, et dit : « L'Orient tressaille à notre souvenir; il retentit des exploits « de Louis VII, de Philippe -Auguste et de leurs compagnons « d'armes? N'est-ce pas leur glaive que j'ai ceint?... Cheva- « liers, amis, que chacun fasse son devoir, que chacun tienne t son serment! A l'exemple de votre roi, enrôlez-vous tous « sous la bannière de la croix!... » — « Dieu le veut ! Dieu le « veut! conlinua-t-il en tirant son épée et la faisant briller à « tous les yeux ; oui, Dieu nous appelle; courons combattre t pour sa cause; et, s'il le faut, mourons pour le rachat du « saint Tombeau. »
La croisade était résolue; mais il n'y avait rien encore d'arrêté sur l'organisation de cette grande expédition religieuse et militaire. Urbain IV écrivit au clergé des diocèses de Reims, de Sens, de Bourges, afin de leur demander de nouveaux sacrifices1.
1 . ... Profectô nui lia dericis et prœlalis prœcipuè causa pudoris ingerilur, si uolint ipsi onera levia digito movere pro Domino, dùm laïci importabilia gaudenter et libenter assumuot ; si clcrici coolrà persecutorcs nominis christiaoi de Christi patrimonia subventioue denegent, et laïci eos de bonis propriis, personarum dod vitaodo pericula , persequunlur. O quanius rubor, si rectè
t Vos murmures, en ce qui concerne les subsides qu'on vous « demande pour la Terre Sainte, leur dit-il, ne font pas hon- « neur à votre prudence et à votre sagesse. Pour vous en con- « vaincre, songez sérieusement que les princes séculiers et les « autres laïcs s'arment fréquemment et par un mouvement « spontané pour venger les injures commises envers notre divin « Rédempteur; ils sacrifient généreusement leurs biens et « s'exposent eux-mêmes à toutes sortes de périls pour la délite vrancedes lieux saints. En présence d'un pareil exemple, et « quand l'affreuse tyrannie des infidèles menace d'une pro- « chaîne ruine le pays arrosé du sang de Jésus-Christ, oseriez - « vous refuser de venir au secours de ce malheureux pays? « Certes, quelle honte pour vous et votre clergé, si vous ne « consentiez pas à voter quelques légères contributions pour « Dieu, tandis que les laïcs s'imposent avec joie et de bon t cœur des charges presqu'intolérables! Quel sujet de confu- « sion si les clercs ne veulent pas prélever sur le patrimoine t de Jésus Christ une subvention pour combattre les persé- « cuteurs du nom chrétien, tandis que les laïcs les poursuit vent, non seulement à leurs propres frais, mais encore au t péril même de leur vie. Quel déshonneur, pensez-y bien, « ce serait pour des prêtres de se voir devancer par des laïcs « dans le royaume des cieux ! Ah ! nous vous en supplions, ne « mettez pas le comble à notre affliction; ne nous refusez pas « de quoi secourir cette terre bénie que nous affectionnons t avec une tendresse d'autant plus vive que nous l'avons par- « ticulièrement connue à l'époque de notre patriarcat... »
Les besoins multipliés de la Palestine obligeaient le Souverain Pontife à solliciter fréquemment des subsides. Ces impôts souvent renouvelés mettaient parfois à sec les trésors des riches monastères ou des opulents chapitres ; ils y inspiraient en général une sorte d'alarme, et la déclaration d'une croisade y était ordinairement reçue comme le présage de malheurs pro-
penselis, sil in regno cœlorum à laïcis praeveuiri... Epislola Urbani IV, apud Annales eccles. Raynald , tom. XIV.
chains. En outre, dans les provinces comme à Paris, on savait que ces expéditions lointaines avaient beaucoup affaibli la santé du roi; les Français, qui l'aimaient comme un père, s'effrayaient de le voir, encore fatigué et souffrant, affronter de nouveaux hasards. D'ailleurs, l'ancienne antipathie contre les Sarrasins et les Tartares diminuait de jour en jour ; on se lassait de leur disputer, les armes à la main, d'âpres vallées et des monceaux de ruines.
Pour réchauffer le zèle et ranimer le courage des croisés, Urbain écrivit au légat iEgidius, archevêque de Tyr : « Que « les fidèles n'oublient pas cette terre autrefois foulée par les « pas d'un Dieu, sanctifiée par sa présence, consacrée par sa « passion, glorifiée par sa résurrection triomphante. Qu'ils se « rappellent que le dévouement et la bravoure sont les carac- « tères distinctifs qui attestent la prééminence de la race et du « nom des chrétiens. Est-ce qu'ils laisseront une nation impie « et barbare tourner en dérision la majesté de la foi? Peut-il « y avoir une cause plus juste, de faire la guerre, que de mar- « cher au secours des disciples du Christ, fils de Dieu et libé- « rateur du monde? Pour nous, ainsi Que nous le devons à la « religion catholique, dont nous sommes comme la sentinelle « avancée, nous avons résolu de veiller nuit et jour; tout ce « que nous pourrons par nos soins, par nos exhortations, par « notre autorité, nous le ferons pour remédier à tant de cala- « mités qui pèsent sur nos frères d'Orient. > Urbain IV avait écrit en même temps à Gauthier, évêque de Wigorn en Angleterre, à l'évêque de Saint-André en Ecosse, à l'archevêque de Nidrosie en Danemarck, et à plusieurs prélats des autres royaumes de l'Europe ; il leur peignait également l'horrible profanation des saints lieux, la formidable puissance, la fougue sauvage de Bibars-Bandochard, le sultan exterminateur. Sa voix ne trouva pas beaucoup d'écho : tous les courages chevaleresques semblaient glacés; les sources de la générosité chrétienne paraissaient taries.
Cette croisade que prêchait dans toutes les parties du monde catholique le pieux et austèreUrbainIV,dont l'âme surabondait
d'amertume à la pensée des malheurs de la Palestine, ne devait se réaliser que six ans plus tard. En 1270, Louis IX retourna planter l'étendard de la croix en Terre Sainte. Si Jérusalem n'a pas eu ses portes sacrées ouvertes, larges et libres, à la vénération des pèlerins; si l'Egypte n'est pas devenue une colonie française ; si l'Afrique a gardé, dans ses sables arides et sur ses côtes orageuses, des nids de pirates et des repaires de forbans; si l'Asie n'est pas restée une province chrétienne; estce la perfidie, est-ce le courage des sectaires de Mahometqui ont empêché les croisés de 1270 d'accomplir cette grande pensée politique et religieuse du fils de Blanche de Caslille? Non, le saint roi n'a point été vaincu par la force humaine; et l'Orient n'a pointa s'enorgueillir des désastres de la seconde croisade de Louis IX. Dieu voulut alors montrer au monde jusqu'à quel point l'héroïsme chrétien peut s'élever. Cet héroïsme s'est révélé dans le campdeCarthage, lors de cette agonie à laquelle assistaient toutes les grandeurs de la France, agenouillées autour du royal moribond, comme pour y apprendre à passer chrétiennement et héroïquement de vie à trépas.
Le roi de France n'avait pas encore emporté au tombeau les dernières espérances des Orientaux, quand Urbain IV nomma au siège patriarcal de Jérusalem Humbert de Romans, cinquième général des Dominicains. Ce frère prêcheur, aussi remarquable par son savoir que par sa piété, avait habité la Palestine. Il avait pu étudier sérieusement les besoins de cette malheureuse contrée; il était devenu, par cette connaissance des lieux saints, plus apte que tout autre à remplir dignement et avec fruit les fonctions de patriarche. Mais, par l'impulsion de l'esprit qu'il avait puisé dans son institut, et par le mouvement d'une âme naturellement évangélique, il refusa le trône patriarcal, laissé vacant par l'élévation d'Urbain IV. Il ne tarda pas à donner le spectacle d'une abnégation plus courageuse encore et plus éclatante. Il avait dirigé, pendant neuf ans, avec autant de sagesse que de modestie, l'Ordre des frères prêcheurs, qui comptait des colonies dans
toutes les parties de l'univers, lorsque, par un dernier acte de sa vie publique , il mit le sceau aux leçons de pauvreté volontaire qu'il avait constamment inculquées à ses religieux. Il abdiqua son autorité pour se retirer au couvent de Lyon. Là, s'enveloppant dans la méditation et le silence, il sembla ne s'occuper que de ses seuls intérêts éternels. Sa mort révéla au monde savant les fruits précieux de sa laborieuse solitude.
La dignité patriarcale, dont le célèbre Humbert de Romans redoutait les approches, alla décorer Guillaume II, évêque d'Agen, avec le titre de légat en Syrie, en Arménie, en Chypre, dans la principauté d'Anlioche et les îlesadjacentes. Guillaume arriva à Ptolémaïs au mois de septembre 1263. Il fut chargé par Urbain IV de l'administration spirituelle et temporelle de l'Eglise de cette ville, dont le siège épiscopal était vacant. Malheureusement, ce boulevard du christianisme en Orient n'avait pour habitants que des étrangers, des pèlerins, des marchands nomades. Cette population flottante vivait rarement en paix; elle formait différents quartiers indépendants les uns des autres. Ces quartiers n'avaient ni les mêmes coutumes, ni les mêmes intérêts, ni lesmêmes tribunaux, ni le même langage. Il n'était guère possible d'établir un ordre durable dans une cité où une foule de roitelets faisaient des lois à leur gré. Toutes les passions individuelles étaient sans frein ; elles agitaient les esprits et faisaient parfois couler des flots de sangd.
Malgré l'attention soutenue qu'Urbain IV donnait au patriarcat de Jérusalem, les chrétiens avaient peine à se maintenir en ces régions lointaines. Non seulement les agressions des Sarrasins et les ravages desTarlares les mettaient continuellement en péril, mais les Vénitiens elles Génois s'y faisaient une
1. Cùm auteni ecclesia hierosolymilana pcr suam assumplionem hactènus vacaret, episcopum Agennensem tilulo patriarcha; hierosolymitaoi ornavit , eidemque ecclesia; vidualœ prajfeeit, cornmissa ci laoli per cura ecelesiœ Ptolemaïdis, ut taoti per fructus beneficiorum illius pcrciperet , inquc suos usus couvcrteret, donec fruclus hierosolymiianos à sarracenis occupaios recuperarei... Annales «ccles. Bzovrus, tom, XIII.
guerre continuelle, acharnée, implacable, s'assiégeaient mutuellement dans les villes qu'ils occupaient pour leur commerce, et incendiaient réciproquement leurs comptoirs. Le pape n'avait pas assez de larmes pour déplorer un tel aveuglement, pas assez de paroles conciliantes pour les exhorter à l'union si nécessaire en face de tant de dangers.
Les désastres des chrétientés orientales ne taisaient point perdre de vue à Urbain IV les nations septentrionales de l'Europe où, du temps de ses légations apostoliques, il avait implanté l'Evangile. A l'extrémité de l'Allemagne, sur les frontières des Slaves demi-barbares, et des Grecs irrémédiablement dégénérés, la Providence formait une dynastie nouvelle et un peuple nouveau, la dynastie et le peuple d'Autriche. Cette dynastie et ce peuple, toujours unis au centre de l'Eglise catholique, devaient plus d'une fois servir de boulevard à la chrétienté contre les plus terribles assauts des Ottomans. La première maison des Margraves d'Autriche, la maison de Léopold de Bamberg, s'était éteinte dans la personne de Frédéric-le-Belliqueux; pendant l'interrègne, Primislas Otlokar II, roi de Bohême et de Moravie, le prince le plus puissant de l'Empire germanique, s'empara des duchés d'Autriche, de Styrie et de Carniole. Cet héritage des Bamberg, demeuré sans possesseur de descendance mâle , revenait à l'Empire ; mais, pendant bien des années, l'Empire lui-même n'eût point de chef universellement reconnu.
Le prédécesseur d'Urbain IV avait accordé en fiefs à Men dog, roi de Lithuanie, toutes les terres qu'il pourrait conquérir sur les païens de la Russie; mais, en 1 255, le perfide Mendog tourna ses armes contre les chrétiens. Le vaillant roi de Bohême, à la sollicitation du pape, se croisa pour s'opposer aux ravages de l'apostat. Tout ce que l'Allemagne possédait de princes et de guerriers illustres se rangea sous les drapeaux de la croix. On y voyait même le jeune Rodolphe de Hasbourg, à côté de Primislas Ottokar, dont il devait plus tard devenir le ïedoulable rival. Rien ne résista au choc de celle armée qui
se composait de soixante mille -combattants. Les divinités païennes furent détruites; les bois sacrés tombèrent sous la hache; et les Prussiens idolâtres n'échappèrent à la mort qu'en recevant le baptême; pour les maintenir dans le devoir, le vainqueur ordonna aux chevaliers Teutoniques de bàlir la ville de Kœnisberg.
Les successeurs de l'apostat Mendog retournèrent au paganisme; plus d'une fois il fallut prêcher la croisade pour défendre les chrétientés du Nord contre leurs incursions désastreuses. Urbain IV remua de nouveau l'Europe par ses lettres et par ses envoyés. Le chevaleresque et religieux Oltokar répondit à l'appel du pape. « Nous rendons à Dieu de solennelles actions de grâces, nous lui offrons de publics sacrifices de louanges, lui écrivit Urbain IV, de ce que, fidèle athlète du Christ, comme la renommée le publie, vous faites de prudents efforts pour propager le christianisme parmi les nations barbares. C'est pourquoi nous vous écrivons avec confiance comme à un prince vraiment catholique et sincèrement dé voué, afin de vous exhorter à chercher les moyens d'étendre de plus en plus les limites de l'empire de la foi orthodoxe, car nous avons appris que les Rhulènes schismatiques, les Lithuaniens et d'autres peuplades de ces contrées, loin d'adorer le vrai Dieu, blasphèment son saint nom ; et qu'unis aux Tartares, leurs complices, par un pacte sacrilège, ils ont envahi la Pologne dans des intentions hostiles ; ils voudraient aussi détruire les conquêtes de nos chers fils les chevaliers de Sainte-Marie de l'Ordre teutonique de Jérusalem, el arracher jusqu'aux dernières racines que la religion chrétienne a jetées dans le sol de la Prusse. Nous conjurons donc votre sérénité royale, nous la pressons fortement, et nous vous y exhortons d'ailleurs pour la rémission de vos péchés, d'user de tout votre pouvoir pour défendre la foi contre les schismatiques et propager le culte divin. En vertu de notre autorité apostolique, nous vous concédons les terres des Lithuaniens et des Hhutènes que vous soumettrez à votre
« puissance, ou que la divine miséricorde convertira au chris-
« tianisme par vos armes. Ces terres conquises demeureront
< à perpétuité dans votre domaine et seront léguées à vos
« héritiers.1 »
Le roi de Bohême, à la lecture de cette lettre, s'enflamma d'une nouvelle ardeur pour la guerre sainte; il remporta d'éclatantes victoires sur les peuples assis encore dans les ténèbres du paganisme. L'eau régénératrice du baptême coula sur le front des vaincus; et, pour consolider les conquêtes du propagateur armé de la foi, des missionnaires catholiques, notamment des Franciscains et des Dominicains, envoyés par Urbain IV, obtinrent la permission d'annoncer librement l'Evangile autour de la Russie et en Russie même. Ils s'efforcèrent d'arracher l'ivraie qui étouffait le bon grain dans le champ du Père de famille et entravait l'abondance de la moisson ; en même temps ils tinrent la mnin à ce qu'on pourvut à l'éducation religieuse du peuple et à la formation du clergé.
L'évêque de Warmie ou d'Ermeland, Anselme, de l'Ordre teutonique, les accueillit avec bonheur. Il leur communiqua les instructions qu'Urbain IV lui avait adressées dans une lettre du mois de janvier 1263. te pape l'exhortait fortement à seconder par une vigilance infatigable les disciples de saint Dominique et de saint François dans la conversion des nations du Nord. Anselme avait choisi pour résidence la contrée la plus centrale, où se trouvait la ville de Braunsberg. Il fonda un grand nombre d'églises, de couvents et d'écoles, avec la coopération des missionnairesmonastiques: ces hommes de prière, de travail et de dévouement défrichaient les terres de la Prusse, de la Pologne, de la Livonie, de la Lithuanie, y détruisaient les derniers restes des mœurs païennes, et y déposaient tous les germes de la civilisation. Chaque année, de nouveaux apùtres, après avoir médité, jeûné et gémi dans la solitude, sor
1. Agimus Dco laudes el gralias, quod sicut fama3 tu«e prœconum potenter Insinuât , lu vtlut fidclis athleta Christi solertcr intendis ad ampliandam inter
barbaras nationes cultus noroinis christiani Epislol. Urbani IV ad regem
Bohemiœ , apuïi Annales eccles., Raynald., ann. 126'».
talent du cloître comme d'un autre cénacle; et, emportés par le souffle de l'Esprit sanctificateur, ils allaient, depuis les bords du Rhin jusqu'aux tribus slaves, allumer le feu sacré dont ils étaient embrasés. Il était urgent de rallier au catholicisme ces peuplades éparses et morcelées par des montagnes et des forêts jusque là infranchissables, avec leurs mœurs et leurs usages propres, et d'en former des nations chrétiennement constituées.
Il y avait près d'un siècle que le pillage et la dévastation partaient du nord de l'Allemagne pour aller atteindre jusqu'aux nations européennes les plus éloignées. Une haine instinctive du christianisme et le goût des profanations donnaient à ces ravages un caractère particulièrement effrayant pour la chrétienté. On ne peut disconvenir que l'intrusion de ces petits États païens au cœur même de l'Europe n'ait été, pendant de longues années, un vrai fléau pour l'Église et pour la civilisation. L'Europe policée eut beau mettre ces hordes de brigands hors du droit des nations, attacher les chefs au gibet, traiter les soldats sans quartier; ce triste système de représailles n'amenait que l'exaspération de la barbarie. On songea enfin à l'emploi d'un certain mélange de coercition morale et de violence armée. Quand un de ces peuples, qui gênaient le développement de la civilisation chrétienne des grands Etats européens, se rendait par trop insupportable à ses voisins on le pourchassait, on le mettait aux abois ;et lorsque, à bout de ressources, il implorait la paix, on l'obligeait par traité à recevoir des missionnaires, à laisser construire des monastères, ériger des paroisses sur son territoire, à reconnaître les évoques que leur enverrait le Souverain Pontife , et ces instruments de conquête religieuse, mis sous la foi des traités, asservissaient ce peuple en changeant ses mœurs. Ottokar, roi de Bohême, avait usé de ce procédé, non sans succès; Boleslas, roi de Cracovie et de Sandomir, allait l'éprouver à son tour sur les populations slaves de la Pologne, avec le concours d'Urbain I\\
Les Jaczwiges, cantonnés entre la Pologne et la Russie, avaient lassé h patience de leurs voisins, soit en leur faisant
directement la guerre avec les Mogols, soit en entrant comme auxiliaires dans toutes les dissentions civiles. Leurs incursions étaient accompagnées de cruautés sauvages rendues fabuleuses par les exagérations de la peur. Leur vigueur, leur audace et leur férocité dépassaient tout ce que l'histoire et la tradition racontaient de leurs pareils. Intrépides au combat et avides de gloire, ils avaient coutume de célébrer en public les exploits des braves qui succombaient sur les champs de bataille. Excités par l'espérance de l'immortalité, ils affrontaient tous les périls, ne reculaientjamais devant l'ennemi, etparaissaient fermement décidés à vaincre ou à mourir. Boleslas-le-Chaste, encouragé par Urbain IV, entreprit de soumettre cette nation idolâtre et remuante pour la convertir, après l'avoir subjuguée. Il traversa la Vistule,prèsde Zawikost, le 22 juin 1263, et attaqua le farouche Comath, chef des Jaczwiges. La victoire fut longtemps disputée, mais elle demeura aux Polonais, qui firent des ennemis du nom chrétien un carnage affreux. Les fuyards se retirèrent, les uns en Pologne, les autres en Lithuanie *.
Cette terrible défaite abattit l'audace des Jaczwiges qui demandèrent la paix. Mais le vainqueur, après de longs refus, ne l'accorda qu'à la condition qu'ils renonceraient au culte de leurs ancêtres, ou du moins qu'ils ouvriraient leur territoire au christianime. En même temps, il fil éteindre le feu perpétuel, incendier les bois sacrés, renverser les temples, tuer les serpents et les lézards, objets de leur idolâtrie. Les féroces Jaczwiges virent, contre leur attente, que tous ces prétendus sacrilèges restaient impunis ; ils en tirèrent la conclusion que le Dieu des Polonais était plus fort que leurs divinités. Ils se déclarèrent disposés à recevoir, avec le baptême, des moines et des prêtres, à laisser bâtir des églises et des couvenls. Urbain IV, à qui Boleslas rendit compte de cette œuvre de civilisation chrétienne, lui en exprima toute sa joie et conféra aumétropo-
1. Simili religionis christ ianae amplificandœ zelo Boleslaum Pudicum Cra- <:ovi<e ducemadversùs Saczuingos sacra arma suscejiisse, Looginus refert. Quo bello Saczuingorum geulem ilà deletam tradit, ut ipsorum nomen suis temporibus omnino ioteriisset... quorum loca pontifex Lrbauus, ob illorum periidia coocesserat... Ann. eccl., Raïnald., Ioco citato^
litain de Gnesen les pouvoirs nécessaires pour fonder un siège épiscopal dans la province conquise.
La papauté dirigeait ordinairement l'application de ce remède héroïque. Les armes qu'elle avait en main ne possédaient pas moins de puissance que l'épée des princes temporels, quoiqu'elles fussent d'une autre nature. La plupart des peuples susceptibles d'être ainsi convertis se trouvaient organisés en aristocraties, sorte de gouvernement essentiellement favorable à l'esprit de turbulence et d'entreprise. Tant que celte forme d'administration devait persister, il semblait impossible d'obtenir de ces peuples, avec l'exécution sincère des traités, un état de paix durable. Force était donc de ruiner le gouvernement aristocratique chez la peuplade qu'on voulait convertir, et d'amener celle-ci à une monarchie fondée sur des principes analogues à ceux des autres gouvernements européens. C'était là un des premiers soins de la politique chrétienne et civilisatrice du Moyen- Age.
On faisait briller aux yeux de chefs rivaux les uns des autres la perspective d'une royauté concédée au plus digne, à celui qui aurait montré le plus de zèle pour la propagation du catholicisme parmi les siens. Lesévêques et les missionnaires, représentants du pouvoir pontifical près des nations en cours de conversion, employaient, outre les moyens habituels, l'appât des couronnes pour faire fructifier leurs travaux apostoliques. Les chosesse passaient ainsi enLithuanie au temps d'Urbain IV. Commencée à grands coups d'épée par les chevaliers teuloniques, la conversion des Lithuaniens se poursuivait sous des auspirps plus pacifiques. Le chef qui les gouvernait alors, Mendog ou Mendof, néophyte plus ambitieux que convaincu, s'agitait en tous sens, sinon pour consolider l'œuvre de la propagation de la foi, du moins pour faire croire au pape qu'il l'avait consolidée; et déjà il réclamait pour son fils ce tilre royal qui était comme l'aiguillon et la récompense des grands succès religieux. Le jeune prince, nommé Voyslak, s'était renfermé dans un monastère de Russie, mais il en était sorti pour
venger le sang de son père assassiné; il tua le meurtrier, et Urbain IV lui permit en 1264 de remplacer la tonsure du cénobite parla couronne du monarque.
Ce fut dans des circonstances à peu près semblables que les lumières de l'Evangile s'étaient introduites en Hongrie par l'empereur d'Allemagne, Otbon-le-Grand. Dès les premières années du onzième siècle, les Hongrois n'étaient plus ces ogres que les contes de fées, dernier écho des frayeurs trop réelles de nos aïeux, représentent comme des monstresanthropophages,friands de la chair des petits enfants. Peu à peu le christianisme, leur initiateur aux rudiments de la civilisation, avait adouci leur férocité, calmé leur fougue, ouvert leur intelligence à des idées de loi, de morale, de religion. Sous le pontificat d'Urbain IV, ils jouissaient déjà d'une sorte de suprématie parmi les barbares de l'Europe septentrionale. Aussi les Tartares recherchaient-ils leur alliance. Ces sauvages guerriers, qui méditaient la ruine de la république chrétienne et l'asservissement des nations anciennement civilisées, espéraient, par ce moyen, réaliser plus facilement leurs sataniques projets. Le roi Bêla IV semblait vouloir prêter l'oreille à leurs propositions. Urbain IV lui envoya des lettres apostoliques, pour le détourner de ces hordes vagabondes qui semblaient suscitées pour le châtiment des peuples prévaricateurs1.
« L'expérience vous a démontré, lui dit-il, et lous les fidè- « les de votre royaume ne doivent pas ignorer avec quelle « cruauté les Tartares s'acharnent à la ruine de la religion étarét tienne. Nous avons donc été frappé d'étonnement, nous avons « même été plongé dans la stupeuren entendant des personnes * dignes de foi nous raconter, l'âme pleine d'inquiétude et les « yeux baignés de larmes, comment les Tartares, par une ha- « bileté perfide, vous avaient envoyé, àvvous et à votre pre-
4. Moliebantur Tarlaiï exilium aliquot christianae reipublicœ inferre; ut *>iia feliciùs consilia perducerent, Ungarorum régis affiaitatem iterùm expciebant ut ejus fulti poientia , atque aditu io christianorum terras excurrendi libero dato, Europam Miae lyrannidi subjicere possent. Quo accepte, Urbanus Bdauiti lilteiis apostobeis monuil, ne eâ aflioilate genus praechrissimuni foedaret... Annales eccles., Raynald., ioco suprà citalo.
« mier-né, le roi Etienne, notre très-cher fils en Jésus-Christ,
« des messagers astucieux, ou plutôt de perfides espions; ils
« étaient chargés de vous amener adroitement à vous unir
« avec leur maître par les liens de la parenté, ou du moins
« par des relations amicales. Ils s'imaginaient que vous, votre
« fils aine et les personnages marquants de votre royaume,
« seriez assez simples pour ne pas avoir sans cesse devant les
« yeux le sang innocent dont ils avaient inondé le sol de la
« Hongrie.
« Ne serait-ce pas l'union de la lumière avec les ténèbres ? « Qu'y a-t-il de commun entre votre nation catholique et dé- « vouée, et la dangereuse association des infidèles ou la fré- « quentation de ces hommes indignes? Mettre ensemble les « loups ravisseurs toujours avides de perdition et de disper- « sion, avec le paisible troupeau des bonnes brebis, ne serait- « ce pas outrager le Pasteur éternel et offenser l'Agneau cét leste? Serait-il possible de faire cohabiter les colombes avec' « les serpents? Oh! Seigneur! les sacrilèges Tartares, enliè- « rement étrangers à la connaissance de votre saint nom, vou- « draient, sous l'apparence de la consanguinité, de l'affinité ou « de l'amitié, souiller, par le contact de leur fourberie, les « peuples glorieusement régénérés dans l'effusion de votre pré- « cieux sang ! Ils osent espérer, par ces odieux moyens, pouvoir « anéantir dans la Hongrie et les pays limitrophes tout le « respect qui est dû à votre divine majesté. Ayez donc en hor- « reur, très-cher fils, toutes les propositions d'alliance que « vous ont adressées dans le passé, ou*que vous adresseraient « à l'avenir, ces peuples immondes et dégradés, à moins « qu'ils ne viennent à professer le bienheureux culte du Monar- « que éternel.
« Veillez donc, très-cher fils, veillez avec le plus grand soin « sur les intérêts de votre royaume, de peur qu'il ne soit en- « traîné dans une ruine irréparable. Ne négligez pas de tenir le « Siège apostolique au courant de vos résolutions relatives aux l manœuvres des Tartares; vous en recevrez de convenables
t et salutaires conseils qui pourront vous servir de ligne de t conduite vis-à-vis des hordes de la Tartarie. Si vous n'écou- « liez pas la voix de la conciliation, si vous aviez le malheur « de vous laisser gagner par les séductions de ces barbares, « notre cœur enseraitcruellementaffligé, et nous serions, bien « à regret, forcé d'avoir recours aux peines canoniques pour « réprimer un acte aussi contraire à notre volonté qu'à la sê- « curité de votre royaume et aux progrès de la foi catholit que*. -
Bôla IV se soumit : les avances des Tartares furent rejetées. Urbain IV avait vu juste; car, malgré le refus d'alliance dû monarque hongrois, les descendants de Gengiskan se répandirent dans la contrée et y commirent d'affreux ravages. Les archevêques de Strigonie etdeColocza reçurent du pape l'ordre de prêcher la croisade en Hongrie, en Bohême, en Pologne, en Autriche, en Garinthie, sans préjudice toutefois pour la croisade qu'on prêchait en faveur des chevaliers teutoniques et des autres fidèles de Livonie, de Prusse et de Courland-e. En même temps, la pieuse et charitable épouse de Bôla obtint d'Urbain IV l'autorisation de transformer en hospice une forteresse que lui donna son royal mari pour servir de refuge aux pauvres, aux veuves, aux orphelins, pendant les irruptions des Tartares et des Cumans.
Le pays des Magyars commençait à respirer, lorsque la discorde éclata entre le roi Bêla é"t Etienne IV, son iils. Quelques chroniqueurs donnent, pour principale cause de ce trouble intérieur, l'introduction des Cumans en Hongrie. Bêla les avait
i. Per facti evidentiam tibi, et universitali fideliurn de regao Hungariae in perpetuum deplorandum agnoseitur, qualiter daninabilis feritas Tartarorum suam poteotiam ad christianaî religionis ex terni iuium ctpcritur. Digne igitur non solùm admiratione conculi, sed debemus etiàm stupore perfundi, dùm pcr aliquos fidè dignos, corde tamen anxios, et oculis lacrymosos, nobis asseritur, quod tibi à Tartalorum calliditate subdolû, per quosdam fallaces ipsorum nuncios, vel potiùs exploratorcs pestiferos suadetur, ut tu et charissimus in Christo filius noster Stephanus rex primogenilus tuus, eis astringi pareutclœ viuculo, vcl uniri quocuniquc amicabili fœdere sludeatis... Epistol. Urbain IVadBeiam, regem Ungariœ, apud Annales ecclesiasl. Raynald., lorn. XIV, ann. 4264.
attirés avec l'intention de les convertir au christianisme. Mais les Cumans se comportèrent comme des barbares ; ils se firent détester des Hongrois. Bêla tenait à les civiliser; il les soutint, leur prodigua des marques de sympathie, et déplut, par cette protection, aux Tartares. Lorsqu'il fut instruit de l'arrivée de ces hordes féroces sur les frontières de la Hongrie , le roi, mal secondé, ne put arrêter le torrent dévastateur. Les Hongrois accusèrent les Cumans d'avoir conclu un traité secret avec les Tartares; puis, ils reprochèrent à Bêla d'avoir introduit chez eux un peuple qui ne cherchait que leur ruine. Ces dissensions, entretenues par la malveillance de quelques prélats, favorisèrent les progrès des sauvages envahisseurs *.
Urbain IV chargea le provincial des Dominicains d'imposer silence aux bruits calomnieux mis en circulation contre la famille royale et que toléraient d'indignes évêques; il s'interposa comme médiateur entre les deux princes irrités; il les conjura d'avoir pitié de la Hongrie cruellement menacée; de ne point appeler par leurs divisions intestines les barbares au sein de leur patrie, et de tourner plutôt leurs armes contre ces indomptables ennemis du nom chrétien, c Jadis leur dit-il, il t nous fut horrible d'apprendre les circonstances critiques où « se trouvait le royaume de Hongrie par suite des désastreuses « irruptions des Tartares; il nous est bien plus horrible en- « core, et c'est pour notre âme un sujet de douleur bien plus t amère, de savoir que l'ennemi du genre humain a suscité la « discorde entre vous et votre fils Etienne. Comme nous n'a- « vons rien plus à cœur que de procurer à tous les fidèles du « monde catholique les joies de la paix ici-bas et les récom- « penses de l'éternelle quiétude, à l'aide de la clémence du « Roi immortel des siècles , nous supplions affectueusement t votre Grandeur, et, au besoin, nous vous enjoignons stric-
1. Cùm verè ad felicem Ungariœ slatum mutua parcntis régis ac filii aoimorum coosentio necessaria esset ; admooitus Urbanus quosdam praesules intempcsiivis susurris eorum principium iras asperare atque aoimosab alienare, priori proviociali prœdicatorum parles iojuoxit, ut aposlolicâ aucloritate ejusmodi peroiciosos homines compesceret. Annales ecclesiasl., Raynald., loco citato.
« tement, sous peine d'excommunication, de revenir à des « sentiments plus pacifiques. Efforcez-vous de rétablir la « tranquillité de l'ordre. Que vos bonnes œuvres reluisent « devant Dieu et devant les hommes. Convertissez en pieuses « libéralités ces richesses que vous employez à la destruction « de votre royaume. Les colonies chrétiennes de l'Orient, les « établissements religieux anéantis par les Tartares, l'état mi- « sérable des orphelins, des veuves, des indigents de toute « sorte, réclament vos largesses. Songez donc à vous acquérir « par vos bienfaits la gloire impérissable dont jouissent les ci- « toyens de l'éternelle patrie. »
Par d'autres lettres apostoliques, Urbain IV réprimanda sévèrement Etienne, fils de Bêla, d'avoir pris les armes contre l'auteur de ses jours. Il lui enjoignit de rentrer dans l'obéissance filiale, sous peine d'encourir le reproche d'impiété. Ces avertissements, pleins de douceur et de fermeté, changèrent les hostilités des princes en sentiments de tendresse mutuelle. Le père et le fils se donnèrent le baiser de paix et de réconciliation. L'ingrat Etienne s'était emparé de plusieurs places for les qui appartenaient à sa mère la reine de Hongrie. « Vous rete- « nez en votre possession, au préjudice de la reine votre mère, « lui dit Urbain IV, plusieurs de ses beaux domaines, entre « autres Bistika, Rodana, Zolosus, Quera!. Votre père nous a « prié de faire rendre justice à la reine. C'est pourquoi, con- « sidérant avec attention les suites fâcheuses qui pourraient en « résuHer pour votre réputation personnelle et pour le salut « de votre âme, ainsi que les graves offenses dont le roi et la « reine seraient atteints par la détention illicite des susdites « terres, nous avons décidé d'exhorter fortement votre Gran- « deur à restituer le plutôt possible à votre vertueuse mère « tous les biens que vous lui avez enlevés. Nous vous en con- « jurons, au nom de la déférence que vous devez aux ordres « du Saint-Siège et en vue des bénédictions abondantes que le t respect filial attire sur les enfants soumis *. »
1. Slephanus uon levi injuria matrem affecit, cùm plura loca ad Ungarorum reginasspcctaalia, veluli pacis tractatu comprchcnsa, sibique altributa, occu-
Urbain IV écrivit en même temps à l'archevêque de Strigonie, et aux évêques de Savarin et de Vesprin pour les engager à obliger en conscience le prince à la prompte restitution des villes usurpées. La tendre et pieuse mère d'Etienne, instruite des égarements de son fils, en ressentit une douleur inconsolable ; elle pleura ce fils avec plus d'amertume que si elle l'eût vu porter au tombeau. Tant que durèrent les hostilités du jeune prince, elle ne cessa d'implorer en sa faveur la miséricorde divine par ses soupirs, ses prières et ses larmes. Sa dévotion, qui la menait tous les joiys à la sainte messe, et qui la ramenait tous les soirs devant les sacrés tabernacles, lui inspira Tidée de se recommander particulièrement, elle et son époux, au bienheureux Jean, évêque de Bosnie. La veille d'un jour où elle présumait qu'une violente querelle armerait le fils contre le père, elle résolut de passer la nuit en oraison. Le saint évêque lui apparut en songe .avec un air souriant. « Comme vous avez eu confiance en notre intercession par t l'intermédiaire de la bonté de Dieu, lui dit-il, je vous prédis « qu'avant votre repas, un messager vous annoncera la récon- « ciliation du fils rebelle avec ses père et mère1. *
En effet, Etienne, touché d'un sincère repentir et docile aux représentations d'Urbain IV, répara ses torts; il rentra en grâce avec ses parents. Qu'elle est admirable et féconde en heureux résultats, l'influence des papes sur les nations de la terre et sur les chefs de leurs destinées temporelles!
passet : quâ de re Urbanus à regùiâ" admouitus, Slcphanum ea matri restiluere, objecta censurum religicme, jussit. Annales ecclesiast., Raynald , tom. XIV, anu. 1205.
1. Narrât Thomas Cantiprateosis reginœ Huugariaï Deuru oranti, ut virum ae filium ad bellum paratos in mutuam concordiam adduceret, Ceatum Joaonem episeopum Bossinensem se videudum objecisse, praecesque eœlo exceptas spopondisse... Annales ecclesiast., Raynald., Ioco suprà citato.
Alphonse, roi de Castille, et Richard, comte de Cornoaailles, s'adressent au pape Urbain IV pour obtenir la confirmation de leur élection respective à l'empire d'Allemagne. — Urbain IV autorise les deux compétiteurs à porter le titre d'empereur élu. — Il les cite tous les deux à comparaître devant lui. — Il écrit au roi Alphonse de Castille pour l'érection de Cadix en siège épiscopal. — Révolte des barons d'Angleterre contre Henri III. — Urbain IV s'efforce de les reconcilier. — Il écrit au comte Richard pour l'engager à soutenir la cause de Henri III. — Saint Louis devient l'arbitre du conflit anglais. — Nouvelle lettre d'Urbain IV au sujet des deux empereurs élus d'Allemagne. — Rodolphe de Hasbourg, fondateur de la dynastie autrichienne.
Guillaume de Hollande était mort le 28 janvier 1256. Les villes de la ligue du Rhin, réunies à Mayence, avaient résolu de prendre à leur service des mercenaires pour défendre contre les perturbateurs la sécurité publique. Elles jurèrent, en outre, pour le salut du peuple et du pays, que, si les princes électeurs faisaient choix de plus d'un roi, elles n'en reconnaîtraient aucun, et refuseraient tout serment de fidélité. Quelques partisans du petit Conrad pensaient à l'élire roi des Romains. Alexandre IV l'avait déclaré non éligible, et parce que sa famille s'était toujours montrée hostile à l'Église, et parce que sa trop grande jeunesse le rendait incapable de gouverner. Il ne s'était présenté aucun concurrent sérieux parmi les princes d'Allemagne; on avait bien prononcé le nom du marquis de Brandebourg, du comte Hermann de Henneberg, et du roi Ottokar de Bohême; mais aucun d'eux ne montra d'intentions réelles. Le dernier, d'ailleurs, n'était pas véritablement un prince allemand et paraissait trop puissant au plus grand nombre des électeurs.
L'élection devait se faire dans l'année de la vacance. Le terme expirait à la fin de janvier 1257. Les opinions des hauts feudataires de la confédération germanique se partagèrent dans la diète électorale de Francfort. L'archevêque de Cologne, Conrad, comte de Hohensteden, homme influent qui s'était déjà distingué dans les anciennes élections, et Louis, comte
palatin du Rhin, se prononcèrent pour Richard, comte de Cornouailles, frère de Henri III, roi d'Angleterre; Arnold, archevêque de Trêves, et le duc de Saxe, attachés par un dévouement héréditaire à la famille des Hohenstaufen, se déclarèrent en faveur d'Alphonse, roi de Castille, fils de saint Ferdinand et petit fils de Guillaume de Souabe. Ces deux compétiteurs, qui allaient comparaître au tribunal d'Urbain IV, s'étaient rendus également célèbres par leurs qualités, leurs défauts et leurs infortunes, l'un sur le trône, l'autre dans les combats.
Alphonse X, roi de Castille, avait été surnommé, par ses contemporains, l'astrologue, le philosophe, le sage et le savant. Il compléta l'excellent recueil des lois de la Péninsule Pyrénéenne, connu sous le titre de Las Partidas , immense répertoire de jurisprudence qui renferme les éléments constitutifs du droit public espagnol. On lui doit les Tables Alphonsines , tables astronomiques qu'il fit dresser à grands frais par des juifs de Tolède. Les parties qu'il a rédigées luimême démontrent, par leur précision et leur exactitude, qu'il était beaucoup plus avancé dans les mathématiques transcendantes que ne semblait le permettre l'état des sciences à cette époque. Il disait que si Dieu l'avait appelé à son conseil au moment de la création, le monde eut été bien mieux ordonné. Il ne voulait sans doute par là que critiquer les systèmes d'astronomie adoptés de son temps. Il prit aussi une large part à la composition de la première histoire générale d'Espagne, écrite en langue castillane. Il fit traduire en espagnol les livres sacrés, et ordonna de rédiger dans la même langue tous les actes publics jusqu'alors en latin barbare. Il a laissé des stances dactyliques et de gracieux cantiques en l'honneur de la Vierge Marie. En somme il était le prince le plus instruit de son siècle ; mais il ne connut pas l'art de gouverner.
Élu roi des Romains, en 1257, concurremment avec Richard, comte de Cornouailles, il ne sut ou ne put quitter son royaume pour faire valoir ses droits à l'Empire. Le principal obstacle
provenait de ce que, pour soutenir son élection en Allemagne, il lui fallut prodiguer l'or à des étrangers, altérer pour cela les monnaies, fouler les peuples, et même retenir les honoraires des officiers de la couronne. Les Castillans murmurèrent. Quelques seigneurs, excités pardom Enrique etdomFadrique, frères du roi, se liguèrent contre l'autorité d'Alphonse X. Ce ne fut qu'à force de libéralités et de promesses que le monarque désarma les mécontents. Vaincus dans la lutte, les deux infants de Castille, suivis de quelques cavaliers volontaires et d'une troupe d'aventuriers, s'étaient retirés en Afrique, auprès du roi de Tunis.
Dom Enrique, le plus jeune des deux princes, se distinguait par la grandeur de son courage et l'éclat de son esprit; il était séduisant, fécond en ressources, mais plein de ruses et de détours. Son frère dom Fadrique et lui avaient emprunté sans peine aux sectateurs de Mahomet leur costume, leurs usages et peut-être quelque chose de plus. Ils alliaient la liberté de la pensée à l'élégance des mœurs orientales. Ce qui leur attirait la haine des bons catholiques les rendait chers aux indévots troubadours. Les sirventes célébraient en eux les plus hardis chevaliers qu'il y eut au inonde. Les deux infants gagnèrent la faveur du roi de Tunis, en lui prêtant, contre le sultan de Maroc, le secours de leur expérience militaire. Ils se virent récompensés avec la profusion fastueuse dont la tradition n'est pas encore éteinte dans cette cour des États barbaresques. Mais, soit inconstance naturelle, soit qu'il se fût aliéné son protecteur par quelques unes de ces machinations ténébreuses dont il se faisait un moyen ou même un jeu, Enrique laissa son frère sur la plage africaine et vint à Naples chercher fortune auprès de Charles d'Anjou, son cousin germain.
Le roi Alphonse ainsi délaissé par ses frères, qui s'étaient constitués les défenseurs des rebelles, ne parut pas même en Allemagne. Il est vrai qu'il envoya, sous la conduite de Henri de Brabant, son lieutenant général, une armée vers le Bas- Rhin contre Richard de Cornouailles; mais l'argent qu'il avait
promis pour se faire des partisans n'arriva pas. Aussi, quand le duc Frédéric de Lorraine lui jura fidélité à Tolède et reçut de lui des fiefs de l'Empire, on ajouta une clause portant que tout serait nul et non avenu, si Alphonse ne se rendait pas en Allemagne dans un délai de deux ans. Richard, son concurrent, y était venu, surl'invitation personnelle de l'archevêque de Cologne, se faire couronner solennellement à Aix-la-Chapelle, le 17 mai 1257 *.
Le comte de Cornouailles, neveu de Richard-Cœur-de- Lion, était un des princes les plus belliqueux et les plus riches de l'Europe; il reproduisait en lui la plupart des traits caractéristiques de son oncle qui, magnanime comme Achille, audacieux comme Alexandre, prudent comme Ulysse, intrépide comme Hector, se montra supérieur aux autres hommes. Le pape Grégoire IX l'avait dissuadé de partir pour la Terre Sainte; il lui avait conseillé d'employer ses soldats et ses trésors à la défense des chrétientés occidentales. Richard persista dans son projet de passer la mer, et débarqua, en 1240, à Ptolémaïs; il entra dans la ville au son des cloches et au bruit des tambours; le peuple et le clergé allèrent à sa rencontre, en chantant Benedictus qui venit in nomine Dominl. Tout semblait lui présager des succès; mais, après quelques victoires partielles, il sévit abandonné par les Hospitaliers et les Templiers qui ne voulurent pas rompre la trêve avec les souverains de Damas et du Caire. Pour tout fruit de son expédition, il obtint qu'on accordât les honneurs de la sépulture aux ossements des braves tués à la bataille de Gaza, et qu'on remit les chrétiens en possession de Jérusalem, en exécution d'un traité conclu avec les musulmans.
Cette sixième croisade, constamment entravée par le génie infernal de Frédéric II, venait d'expirer de langueur, lorsque mourut le courageux Grégoire IX, à qui l'opiniâtre empereur
I. Histoire d'Allemagne depuis les temps les plus recules jusqu'à nos jours, d'après les sources, par Fister, traduite de l'allemand par Paquis, tom. IV, page 415.
avait fait boire jusqu'à la lie le calice des amertumes de la contrariété dans la poursuite du bien. Le scandale que le César excommunié donna au monde catholique en s'embarquant pour la Palestine, contre la volonté du Souverain Pontife, fut une profanation des guerres saintes, et contribua fortement à en éteindre l'enthousiasme. Les* motifs les plus profanes suffisaient pour se dégager de ses vœux, et l'on entendait même de preux chevaliers invoquer l'amour de leurs dames pour enfreindre des serments arrachés à un premier mouvement de ferveur ou de désespoir. Thibault-le-Chansonnier, comte de Champagne et roi de Navarre, n'avait rien du sentiment religieux qui animait les premiers croisés, lorsqu'il regrettait la dame de ses pensées en invoquant la Dame des cicux . Ce mélange adultère de dévo'ion superficielle et de passions chevaleresques annonçait le changement qui s'opérait dans les esprits de la fin du treizième siècle.
Toutefois Richard n'avait quitté les plaines de la Judée qu'après avoir vénéré le divin Tombeau. Il était avantageusement connu de plusieurs princes allemands, tant par le séjour qu'il avait fait à la cour de Frédéric II que par l'héroïsme qu'il avait montré dans la croisade. Une faction des électeurs de l'Empire jeta ses regards^ sur ce prince que le pape Innocent IV avait déjà proposé après Henri de Thuringe, et qu'il avait invité à conquérir le royaume des*Deux-Siciles. Le comte de Cornouailles déclara qu'il acceptait la couronne impériale, non par esprit d'ambition, ni par amour de l'argent, mais uniquement dans le dessein de remettre, avec l'aide de Dieu, l'Empire dans une meilleure situation. Dès l'année 1260, il établit de sages règlements pour la sûreté des voyageurs; il s'occupa d'apaiser les querelles des villes impériales; il accorda quelques milliers de marcs d'argent aux parties qui se trouvaient lésées par ses décisions; il confirma les lettres de franchises de plusieurs cités, entr'autres de Strasbourg et de Haguenau. Il enrichit le trésor d'Aix-la-Chapelle d'une couronne, d'un sceptre, d'un globe d'or et de deux habits impériaux Ces actes de libéralité princière lui avaient
gagné de nombreux partisans. Il répondit au roi Alphonse, son rival, qui lui intimait l'ordre de se désister de ses prétendus droits, que, s'il venait en ennemi, il irait le recevoir l'épée à la main, même hors des frontières de l'Allemagne.
Le roi de Castille, allié à la maison des Hohentaufen par sa descendance du côté maternel, avait expédié des lettres à la cour pontificale pour faire valoir la légitimité de ses prétentions à l'Empire. « Nous avons reçu, en présence de nos frères, « lui répondit Urbain IV, le notaire plein de zèle et d'habileté « que vous nous avez envoyé pour traiter l'affaire de l'Empire « romain. Les choses que ce partisan chaleureux de votre hon- « neur nous a fait connaître, pour l'exaltation de votre nom et « pour la gloire de votre Grandeur, nous ont causé des trans- « ports de joie. Il a passé en revue avec beaucoup d'éloquence « les mérites éminents de votre Altesse royale et de votre illust tre race; il nous a démontré, avec une rare sagacité, que « vous aviez été jusqu'à présent et que vous vouliez demeurer « invariablement à l'avenir bien intentionné et sincèrement « dévoué à l'égard de l'Église romaine, votre mère ; il nous « a assuré que vous aviez pris la ferme résolution de recher- « cher avec ardeur et avec soin les avantages de cette même « Église, d'obéir humblement à ses volontés et d'adhérer cons- « tamment à ses conseils. Nous vous félicitons, en N. S. Jé- « sus-Christ, de la pureté de vos inten jns et de la prudence « de vos desseins; nous implorons en votre faveur la cléa mence divine , afin que celui qui tient en sa main le cœur c des fois et qui l'incline où il veut, conserve en vous tou- « jours intacts, toujours vivaces, ces nobles et pieux senli- « ments; nous le supplions d'ajouter sans cesse de nouvelles « vertus à vos vertus et de les augmenter par des accroisse - « ments successifs!. »
1. Cesserunt nobis ad gaudii et exultationis multa; maleriam ea, quae diclus filius magister R. notarius tuus à te pro imperii romani aegotio ad sedem aposloiicam destiuatus, vir utique industries et sedulus, tui zelator honoris, ad lui exaltationem nominis et wagoiludinis laudem proposuit, in noistrà et fratrum uostrorum prœscntiâ constilutus... Epist. Urbani IV ad Alphonsum, apud Annales eccles., Raynald., tom. XIV.
« En ce qui concerne l'interrègne en Allemagne, votre no- « taire, fidèle et diligent exécuteur de la légation que vous « lui avez confiée, nous a demandé instamment de vous ap- « peler au trône impérial, de vous couronner de nos propres « mains, et d'honorer de notre sincère affection votre personne « éminemment distinguée par sa puissance et par sa grandeur « d'âme. Mais nous, qui portons dans notre droite les balances « de la justice, par position comme par devoir, nous soumet- « tons nos désirs à ses ordres et nous nous appliquons à la con- « server dans toute son intégrité. C'est pourquoi votre royale « mansuétude ne doit pas trouver mauvais si, dans l'état ac- « tuel des choses, nous ne jugeons pas à propos d'obtempérer « à vos vœux; car notre cher fils Richard, comte de Gornou- « ailles, nous a envoyé, lui aussi, des ambassadeurs chargés « de faire valoir auprès du Siège apostolique ses droits à l'Em- « pire. Vous pouvez néanmoins vous adresser à nous en toute « confiance, chaque fois que vous aurez besoin de recourir au « Saint-Siège; nous accueillerons toujours avec plaisir vos « députés. »
Au début de l'interrègne, les princes de l'Allemagne pensaient comme autrefois les Lombards, qui, avant leur réunion à l'Empire germanique, préféraient avoir deux souverains, afin de n'obéir à aucun. Mais ils furent bientôt fatigués des deux rois étrangers, qui devinrent, parleurs prétentions réciproques, la source de perpétuelles discordes. On tourna alors les yeux sur un troisième concurrent, ou plutôt on revint à l'ancienne famille; quelques puissants feudataires voulurent nommer Conradin. Le nouvel archevêque de Mayence, Werner, de la maison d'Epstem. prit des mesures dans ce sens, quand le gouverneur de Richard, Philippe de Hohenfels, fut entré dans une violente querelle avec le noble comte. La réalisation de ce projet aurait eu de funestes conséquences pour l'Église. Oltokar, roi de Bohême, en avertit le souverain pontife1.
I. Dùm coGtrariis in'er se discissi stuiiiis Gcrmaniaj principes pro Richardo Alphousoque cootendebant, nonnulli Germaniatn pacaturos arbitrabanlur, si, utroque depulso, ad Conradioum imperium déferrent ; quœ res cùm Ecclesiie
Urbain IV s'empressa d'écrire aux archevêques deMayence, de Trêves et de Cologne, pour leur enjoindre de ne jamais porter Conradin au trône impérial. Comme l'archevêque de Mayence avait le premier rang parmi les électeurs, en même temps que la prééminence sur tous les princes et prélats de la Germanie, Urbain IV le chargea spécialement de déclarer à ses co-électeurs qu'ils seraient frappés d'anathème, s'ils donnaient leurs suffrages au jeune Conrad. Il prévoyait de grands malheurs pour l'Europe catholique, si le petit-fils de Frédéric II ceignait le diadème; et, pour les conjurer, il luttait de toutes ses forces contre les partisans de la dynastie Souabe1.
« Nous avons accueilli avec une paternelle tendresse notre « cher fils Pierre, votre chapelain et votre messager, dit-il, « à Oltokar, roi de Bohême; nous avons lu attentivement les « lettres qu'il nous a remises de votre part. Elles sont une « preuve de votre inépuisable dévoûment pour les intérêts de « l'Église romaine, votre mère ; nous vous louons toutparti- « culièrement de ce que, dans votre royale circonspection et « dans votre active sollicitude pour l'honneur de la religion^ a vous avez eu l'œil toujours ouvert sur les affaires d'Allema- « gne; dès que vous vous êtes aperçu des brigue^du parti « de la maison de Souabe, vous nous avez averti de nous mettre « en garde et de prendre nos précautions. Entre autres choses, « vous nous avez fait savoir que notre vénérable frère l'arche- « vêque de Mayence vous avait convoqués de nouveau, vous « et les autres princes électeurs, pour procéder à la nomina- « tion du futur roi de Germanie. Vous nous avez appris que « le bruit courait, parmi le peuple et la noblesse, qu'on avait a l'intention d'élever le jeune Conrad au trône impérial. Grâ- « ces en soient rendues au souverain Seigneur, par qui vous
maximae injuriœ ac periculo rex Bohemiœ, missis oratoribus, Urbaoum monuit quid noonulli elcctores molirenlur. Annales eccles., Raynald , tom. XIV.
t. Urbaous crgô prasdccessorum exempla scclatus, rescripsit ne unquàm Conradinum ad Gcrraaniœ reguum imperiuraque cvehi conscntiret; cademque archicpiscopis Maguntioo, Trevirensi, Coloniensique imperia dédit. Prd3tereà Maguntiuo parlesinjuuxit, ut co-clectoribus deuuntiaret, ipsos analheroatis seotcntié percussum iri, si Conradium eligerent... Annales eccles., Raynai.u., Ioco cilalo.
c gouvernez votre royaume. Oui, il nous est doux de lui payer « un légitime tribut de louanges de ce qu'il nous a donné en « vous un fils si docile, si respectueux, si prévenant, un fils « qui se distingue entre tous par son attachement sans réserve, « par la délicatesse de ses procédés et par la grâce de ses « vertus. Aussi, les expressions nous manquent pour vous té- « moigner dignement toute notre reconnaissance, et nous ne « savons par quelles faveurs récompenser votre éminente « piété filiale. »
Ensuite, Urbain IV rappelle les longues et poignantes souffrances de l'Église sous le règne tyrannique de Frédéric II et de ses fils. « Nul persécuteur n'égala leurs violences, dit-il avec une éloquence empreinte d'épouvante autant que de douleur; ils ont accablé l'Eglise des injures les plus graves ; ils l'ont écrasée sous le poids des oppressions les plus dures ; ils ont tendu l'arc de leur fureur et aiguisé le glaive de leur cruauté comme pour l'exterminer; ils l'ont tourmentée en tous lieux de la manière la plus atroce; ils l'ont criblée de blessures jusqu'à lui déchirer les entrailles. Considérant donc que* dans cette race perverse, la méchanceté s'est transmise avec le sang de père en fils, et que les descendants ont succédé aux ancêtres par l'imitation de leurs œuvres ténébreuses comme par la propagation charnelle ; voulant d'ailleurs avec une vigilance toute apostolique nous mettre en garde contre les périls qui menacent l'Église, si le jeune Conrad parvient à la dignité royale ou impériale, nous avons cru devoir avertir l'archevêque de Mayence et les autres princes ecclésiastiques, ses co-électeurs. A l'exemple d'Alexandre IV, notre prédécesseur d'heureuse mémoire, nous les avons suppliés de ne pas oublier qu'en vertu de l'obéissance, ils étaient tenus au devoir de fidélité envers nous et envers l'Église ; nous leur avons recommandé, sous peine d'excommunication, de ne jamais élire, en aucun temps, le jeune Conrad, de ne jamais prêter secours, faveur ou protection pour le faire nommer ; d'empêcher, au contraire, sa nomination ou son élection, de tout leur pouvoir;
« nous les avons exhortés sévèrement à menacer d'excommu- « nication, de par l'autorité apostolique, leurs coélecteurs qui, « contre leur défense, contribueraient à la nomination ou à « l'élection du prince sus-mentionné ; nous leur avons déclaré « que toute tentative en sa faveur serait chimérique, sans « valeur et de nul effet1. »
Ainsi, Urbain IV, ce haut justicier des souverains de son époque, armé des foudres de l'excommunication, qui, dans sa main, eurent une si grande puissance, savait en faire un juste et noble usage. Sans doute l'exercice de cette sorte de magistrature sur les couronnes, qui rendit à l'Europe de si réels services, n'était pas indispensable à la -papauté; mais de la confiance des princes et du besoin des temps était sorti un droit public nouveau qui donna au Saint-Siège, non pas seulement une souveraineté temporelle et indépendante, quoique restreinte, mais un arbitrage suprême entre les nations et leurs chefs. Alors, on vit l'autorité des Pontifes romains grandir immensément, non dans ses droits essentiels et divins, qui ne peuvent, ni croître, ni diminuer, mais dans son influence politique sur le monde, et dans son action civilisatrice et sociale. Ce fut, quoiqu'on disent de vaines déclamations, un bienfait considérable pourl'Église et l'humanité. D'ailleurs, la lumière de l'histoire s'est faite sur cette suzeraineté tulélaire dont les législations chi Moyen-Age avaient investi les Vicaires de Jésus- Christ; on a fini par comprendre qu'ils étaient, au fond, les véritables génies constituants des nations de l'Occident.
En vertu de cette juridiction que les papes exerçaient sur tous les princes de la chrétienté, juridiction reclamée par l'opinion générale et toujours employée pour le bonheur public,
1. ... Nos considerautes, quôd ta hoc pravo génère, pairum in filios cum sanguine derivala malitia, sic imitatione operum nati genitoribus suecesseruot; ac voientes periculis, quae prœdiciœ imminerent ecclesiœ, si diclus Conradinus puer assumerctur, quod absit, ad regiam vel imperatori.im dignitatem, apostolica diligentia prajeavere ; praedicium archiepiscopum et alios ecclesiasticos principes electores monendos duximus... Epist. Urbani IV., Annales eccles. Raynald, !oco supra cilato.
on invoqua l'intervention d'Urbain IV dans l'affaire des deux compétiteurs.
Alphonse, roi de Castille, au lieu de gouverner sagement ses Etats, suivait le cours des astres du haut de son palais bouleversé par l'anarchie; il avait chargé, en février 1263, les évoques Martin de Léon, et Garcias de Siguenza, Jean, archidiacre de Compostelle, et Rodulphe, de Podio-Bonizi, son notaire, de plaider sa cause en présence du pape, et des cardinaux. Ils soutinrent envers et contre tous que la condition du premier occupant n'était pas la meilleure, ils réclamèrent comme légitimement due à leur maître la couronne germanique et sollicitèrent pour lui l'appui du Souverain Pontife. Urbain IV, toujours placé entre les partis comme le fléau entre les plateaux de la balance, ne jugea pas à propos de se prononcer sans une enquête préalable. D'une part, Richard, comte de Cornouailles, était désigné dans les bulles d'Alexandre IV sous le titre de roi élu des Romains; il avait même été ceint du diadème dans la cathédrale d'Aix-la Chapelle; il se trouvait donc en possession du titre impérial; on ne pouvait le lui enlever sans injure. D'autre part, la majorité des princes électeurs avait déféré l'Empire au roi Alphonse, en lui décernant leurs suffrages. Du reste, les lettres du vénérable prédécesseur d'Urbain IV comme celles des cardinaux où le comte Richard était mentionné sous le titre d'empereur élu, ne contenaient aucune décision définitive; elles n'engageaient, en aucune manière, les successeurs d'Alexandre IV. On pouvait, par conséquent, sans porter atteinte à la réputation ou au bien du comte de Cornouailles, décorer les deux prétendants du titre de roi élu des Romains.
Dans un esprit de conciliation, Urbain IV adopta ce moyen terme; il décida que le roi de Castille et le comte de Cornouail: les seraient également appelés dans les missives pontificales rois élus de Rome. Cette mesure, qui pourtant ne préjudiciait aux droits d'aucun des candidats à la couronnne d'Allemagne, éveilla la susceptibilité de Richard; il se crut blessé de ce que
son rival était revêtu d'un privilège que le Siège aposlotolique n'avait jamais conféré au monarque castillan. Il ne manqua pas de flatteurs qui cherchèrent à aigrir encore davantage le comte irrité. Ils répétaient tout bas que si le pape Alexandre eût vécu plus longtemps, Richard de Cornouailles aurait certainement obtenu les insignes impériaux; ils ajoutaient qu'Urbain IV favorisait Alphonse de Castille au détriment de son compétiteur.
« Plût à Dieu, très-cher fils, écrivit le pape à Richard, « plût à Dieu que notre sincère affection pour votre Ma- « gnificence vous fût pleinement manifestée ! Plût à Dieu « que vous comprissiez parfaitement la pureté de nos inlen- « lions à votre égard! Certes, vous reconnaîtriez de quelle « douce joie vos progrès dans le bien remplissent notre t cœur de père; el, fermant l'oreille aux interprétations ea- « lomnieuses, vous apprécieriez nos procédés avec une bien- « veillance toute filiale. Les lèvres de ceux qui disent descho- « ses injustes seraient fermées. Les détracteurs n'auraient plus * accès auprès de votre personne. Vous n'écouleriez pas leurs « insinuations mensongères. Cependant, prince illustre, nous « avons appris que des courtisans avaient circonvenu votre « Excellence et qu'ils avaient trompé votre religion par un faux « exposé de nos actes. Ils ont censuré ce que nous avons fait « par devoir, el même par nécessité ; ils ont supposé malicieu- « semenl que nous avions refusé de vous envoyer nos lettres, « de crainte de vous nommer roi élu des Romains, tandis « qu'Alexandre IV, notre prédécesseur d'heureuse mémoire, « vous avait désigné, dans ses lettres, non-seulement comme « élu, mais encore comme couronné.
« A ces imputations, la vérité répondra elle-même pournous; « l'évidence des faits réfutera les artisans d'iniquité et leurs « fictions. Votre prévoyante circonspection, en effet, sait que
1. Utinàrn, fili charissimr, ad plénum tibi paleret noslrœ ad luam roagnificenliam sinerritalis affoctus; ulinàm plcuè intcMigcre snoslri ergà te animi puritatcni ! Eicnim profeciô cognosccres, nos tanquàm patrom benevolum more patemo de tàm cari filii gaudere profoclibus... Annales écoles. Raynald., Epist. Urbani 1 V ad Richardum, tom. XIV.
notre très-cher fils en Jésus-Christ, l'illustre roi de Caslille et de Léon, affirmant qu'il a été élu roi des Romains par la majorité des suffrages, s'oppose à ce qu'on vous accorde la dignité de chef de l'Empire, à laquelle, dit-il, il a des droits pleinement acquis; vous n'ignorez pas non plus, avec quel empressement assidu il a renouvelé de notre temps, comme du temps de notre prédécesseur, l'envoi de ses nonces au Siège apostolique pour faire valoir ses droits au trône impérial.
« Vos fondés <le pouvoir ainsi que ceux du susdit monarque, agités de seni.imentsdivers, nous ontfaitalternativement, non sous formedejugement, mais de pétition, des propositions si différentes, si variées, si contradictoires, que nous, qui avons été appelé par la miséricorde divine àrapostolatsuprème sans passer par les degré du cardinalat, n'ayant pas une connaissance suffisante de l'affaire en litige, nous n'avons pas dû prudemment nous hâlerde prendre une déterminalion;nous aurions couru risque de porter préjudice à l'un ou à l'autre compétiteur. Sans doute, notre prédécesseur vous a accordé une sorte de préférence en ce qui concerne la prérogative du titre impérial; néanmoins, il n'eut pas été convenable de marcher précipitamment sur ses traces et d'imiter avec une facilité irréfléchie ses procédés; car nos frères, dans une relation digne de foi, nous ont appris qu'il avait fait cette concession sans avoir préalablement demandé leur décision. Nous avons à cœur, en effet, de marcher dans les voies du Seigneur et de régler nos actions en sa sainte présence ; nous avons même soin de les appuyer de l'avis mûrement pesé du Sacré-Collège, afin d'éviter les écueils de Pambiguité et de n'avoir pas à redouter une correction révocatoire. t C'est pourquoi, après en avoir longuement délibéré, ce qui doit vous êtreagréable,nousavons cru pouvoir vous conférer le titre d'élu. Quant à l'acte d'intronisation, qu'on allègue en votre faveur, il n'en a pas été question; parce qu'il est d'usage de ne rien dire du couronnement dans l'allocution
« qu'on adresse aux élus. Plusieurs raisons motivent cette « coutume; entre autres, parce que, comme trois couronnes « sont dues à celui que les électeurs ont nommé, il faudrait, « pour exprimer la vérité, faire une mention spéciale de cha- « que couronne, ce qui sentirait l'absurde; ou bien n'employer « le mol de couronnement pour aucune d'elles, ce qui parait « plus exact et surtout plus conforme aux habitudes tradi- « tionnelles1 ».
En effet les souverains de l'ancien empire d'Allemagne étaient consacrés trois fois : a Aix-la-Chapelle, comme roi des Romains; à Milan, au litre de roi des Lombards; à Rome, en qualité d'empereur romain. Richard, comte de Çornouailles, n'avait reçu que la première de ces consécrations religieuses. «D'ailleurs, ajou- « tait Urbain IV, comme les droits de l'un et l'autre prétendants t demeurent incerlains, de peur d'enfreindre les lois de l'ét quité, et pour ne pas fournir matière à scandale, nous « avons ordonné une enquêle sur la collation de votre titre « de roi des Romains, conformément aux instances réitérées « des députés de la Caslille qui demandaient que la lumière « se fit sur celte inlitulalion. Du reste, le litre susdit ne sau- « rait rien ajouter au droitd'un chacun, ni rien retrancher de « sa valeur, jusqu'à ce que les débats soient définitivement « terminés. Nous vous prions donc, très- cher fils, de ne pas « prêter l'oreille aux discours des malveillants, qui cherchent « peut être leur repos dans votre trouble et qui vivent aux
• dépens de ceux qui les écoutent. Examinez plutôt avec calme « et avec prudence les causes et la direction de nos démarches, « la droiture et la pureté de nos intentions; alors, votre es-
* prit, appréciant de sang froid les choses émises ci-dessus, « reprendra sa sérénité ; il ne restera plus aucun motif de « querelle, ni aucune occasion de reproche2. »
1. ... Licet prœdecessor nostor libi favorem circà prajrogativam alicujus intitulalioriis impenderit, non lamèa nos decuit facililalc praecipili sequi hujusmo li proeessum, quem fratrum nostrorum, sicut ex corum fidâ relatione didicimus, communis et decisiva collatio non praecessit... Epist. Urbani IV, Annal, eccles., Raynald., !oco cilato.
2. Comparuere coràm Urbano et cardinalibus ulriusque designati régis ora-
Urbain IV se trouvait dans une fâcheuse alternative ; il ne pouvait se prononcer dans la controverse des deux compétiteurs sans encourir l'inimitié de l'un ou de l'autre. Il appréhendait fort qu'elle ne finit par éclater en une guerre ouverte. Pour détourner ce danger, il envoya des légats en Angleterre et en Espagne. En même temps, il assigna Alphonse de Caslille et Richard de Cornouaillcs à comparaître devant lu; et les cardinaux le 2 mai 1263. « Celui qui gouverne le ciel « et la terre, dit il dans sa lettre de citation, celui-là assu- » renient connaît l'ordonnance des cicux et peut établir sur la « terre la môme harmonie. Appliquant donc aux régions infé- « rieures les lois du monde#supérieur, de même qu'il a sus- « pendu dans le firmament deux grands luminaires pour éclai- « rer tour à tour l'univers, de même il a institué ici bas le « Sacerdoce et l'Empire, ses dons les plus magnifiques, pour c la plénitude du gouvernement des choses spirituelles el « temporelles et pour l'affermissement de l'Eglise militante. Il « a tracé les" limites de chaque pouvoir de telle sorte que loin « de se nuire par la diversité de leurs attributions, ils con- « courent au même but par l'accomplissement de leurs de- « voirs respectifs. »
Ensuite Urbain IV considère la puissance spirituelle dans ses rapports avec la puissance temporelle ; il fait voir ce qu'elles se doivent mutuellement et combien de leur alliance dépond le bonheur de tous. Puis.il dépeint avec énergie les suites de la vacance de l'Empire. Il parie des principautés jalouses qui se font une guerre acharnée , des villes que les factions déchirent, desjyrans qui pressurent le peuple; et comme si ce n'était pas assez de tant de maux, les scandales se multipliaient, les hérésies pullulaient, les ruines morales et intellectuelles s'amoncelaient. Tel était le triste spectacle qu'offrait l'Allemagne. « L'Église le déplore avec amertume, con- « tinue le pape, elle pousse de profonds soupirs et de longs
toros, causœque argumenta explicuore ; cujus disceplaiionis serimi RiehanJo pouiifex exposuit. Annales eccles. Raynald., ann. 12G3.
« gémissements; ses entrailles de mère sont violemment ébran- « lées, parce qu'elle sent des fils chéris, des princes illustres « se heurter dans son sein ; elle voit avec douleur qu'au lieu « de combattre glorieusement les blasphémateurs du Christ, « les contempteurs de la religion, ils s'arment les uns contre « les au 1res au détriment de la foi. Au milieu de ces péril- < leuses circonstances, l'Église, toujours compatissante pour « les misères de ses enfants, loin de vous retirer son appui, « redouble de sollicitude et de vigilance à votre égard; elle « s?efforce de vous préserver des suites fâcheuses de votre
« discorde .
« Si, jusqu'à présent elle a différé de se prononcer entre « vous, la raison principale en est que vos ambassadeurs ont « expressément décliné en notre présence l'arbitrage du Siège « apostolique. Ce sursis d'ailleurs n'était pas sans quelque « utilité; il vous laissait le temps de travailler de part et « d'autre à votre mutuelle réconciliation. Si vous aviez profilé « de ce délai pour vous unir. solidement par les liens de la « charité fraternelle, comme nous avons cherché à vous l'ins- « pirer et comme vos négociations paraissaient le promettre, « l'Empire se reposerait heureux et tranquille sous un gou- « vernement prospère; les citoyens goûteraient les charmes « de la paix si ardemment désirée; le fléau de l'hérésie dis- « paraîtrait entièrement ; les âmes ne seraient plus en péril. « L'Église, défendue par la protection de César et délivrée « des attaques incessantes de ses persécuteurs, reprendrait « haleine; elle mettrait un frein à la téméraire confiance de « ceux qui se flattent de cacher, sous les dehors d'une fidélité « apparente, les complots qu'ils trament audacieusement « contre son ministère; elle rentrerait dans la jouissance intét grale de tous ses droits. Nous avons attendu avec impa- * lience ce résultat; nous l'avons longtemps souhaité avec « inquiétude; et bien que jusqu'ici le ciel n'ait point obtem- « péré en ce point à nos vœux , cependant nous soupirons « après le rétablissement de la paix; nous brûlons du désir
c de la voir régner entre vous. A cet effet, nous plaçons noire « espérance dans les desseins impénétrables de celui qui « opère de grandes choses et qui maintient l'harmonie au plus € haut des cieux. »
Le roi de Caslille et le comte de Cornouailles, dociles à l'appel pontifical, comparurent devant Urbain IV par procureurs. Richard envoya, en qualité de plénipotentiaires, Laurent, évêque de Roohester, Guillaume, son archidiacre, et Robert de Baro. Alphonse désigna pour ses fondés de pouvoir, Garcias, évêque de Siguenza, Jean, son chapelain, archidiacre de Compostelle, et Radulphc#de Podio Bonizi. Des deux côtés on plaida chaleureusement et avec énergie. La lettre circulaire, où le pape résume les arguments de chaque contendant, débute par une comparaison frappante : « Le Très- « Haut a établi l'harmonie entre la terre et le ciel, dit Urbain t IV, non-seulement pour que l'ordre des temps et des choses « soit affermi, mais encore pour qu'une certaine uniformité c entre la création et le cours des événements humains an- « nonce sa gloire et sa puissance. De même qu'il a allumé t deux grands flambeaux dans la voûte céleste, l'un pour « briller le jour, l'autre pour éclairer la nuit, de même il a « placé, dans la suite des siècles, deux grandes dignités au « firmament de l'Eglise : l'une pour donner le jour, c'est- « à-dire pour illuminer les intelligences des rayons de la t vérité et pour délivrer de leurs liens les âmes détenues « dans l'erreur ; l'autre pour éclairer la nuit, c'est- à dire pour « tenir le glaive temporel, afin de punir, dans les hérô- « tiques endurcis et dans les implacables ennemis de la « foi, les affronts faits au Christ et à son peuple. Mais de c même qu'une éclipse fait accroître les ténèbres de la nuit, de « même l'absence d'un empereur fait accroître la rage des hé- « tiques et la fureur des païens contre les fidèles. C'est pour « ce motif que nous prenons un vif intérêt à ce qu'il y ait un • chef dans l'Empire. »
Par son institution même, l'empereur d'Occident s'engageait
à défendre militairement l'Eglise romaine; c'était à cette fin que le pape saint Léon III avait restauré la dignité impériale dans la personne de Charlemagne ; aussi trouvait-on raisonnable et naturel que le chef de la chrétienté choisit celui des princes catholiques qu'elle devait avoir pour protecteur armé. Urbain IV, pour se prononcer en pleine connaissance de cause et pour choisir librement un défenseur digne de sa confiance, voulait donc entendre les deux parties1.
Les avocats du comte de Cornouailles alléguaient en faveur de leur illustre client les tergiversations d'Arnold, archevêque de Trêves, du roi de Bohême, du duc de Saxe et du marquis de Brandebourg. On pouvait supposer, disaient-il, que les princes électeurs avaient refusé d'user de leurs droits, les uns en prorogeant le terme de l'élection jusqu'au dimanche des Rameaux, les autres en ne se trouvant point à Francfort au jour fixé. Richard, élu roi des Romains, avait accepté la dignité impériale. On l'avait conduit à Aix-la-Chapelle; on l'avait placé sur le trône de Charlemagne et couronné sans opposition réelle ou verbale avec les solennités accoutumées. « Vous êtes « sans doute élevé à un rang éminent parmi les hommes, lui « avait dit l'archevêque consécrateur, Conrad de Cologne, « mais ce rang est plein de dangers, de labeurs et d'angoisses. « Cependant, si vous vous rappelez que toute puissance vient € de Dieu, par qui régnent les rois et par qui les législateurs « décrètent dej listes lois, vous sentirez que,vousaussi, vous avez « à rendre compte à Dieu du troupeau qui vous est confié. » Ensuite, tandis que Richard prosterné devant l'autel, la face étendue sur le sol comme un ver de terre, demandait au ciel l'esprit de sagesse et de piété, les fidèles assemblés avaient chanté les litanies des saints, suppliant le Seigneur qui dirige le cœur des rois comme le cours des ruisseaux, d'avoir pitié
1. Qui cœlum terramque rcgil, is oimirùra cœll norit ordinem, et io terra polest cœlestis ponere ordiais rationera. Is exempta de superioribus ad inferiora derivans, sicutin firmaraento eœli duo luminaria magna constituit, utmundum vicibus suis illustrent, sic et in terris maxima dona sua, sacerdotium videlicet et imperium... Annales eccles., Epist. Urbani ad Richardum, loco citalo.
du nouveau souverain. Le ponlife avait fait les onctions à la tête, à la poitrine, entre les deux épaules, aux coudes et aux mains du prince; puis, il lui avait remis les insignes impériaux : l'épéc, la couronne, le scepirc, le trône, l'anneau et le globe impérial.
L'épée symbolisait le devoir qu'a le prince de défendre l'innocence et de punir le malfaiteur. La cuuronne ou le diadème était le signe de la gloire et de la majesté ,-semblable à la couronne dont la victoire orne le front du triomphateur. Au moment de la recevoir, Richard avait déclaré qu'il ne se tiendrait digne de cet emblème qu'autant qu'il dompterait l'injustice ou la tyrannie et ferait fleurir le règne de la vérité, de la vertu, de la sainlelé dans ses Etals. Le sceptre rappelait au prince qu'il doit mener le peuple confié a ses soins avec l'amour, la vigilance, la sollicitude d'un pasteur, et donner, en cas de nécessité, sa vie pour ses sujets. En s'asseyant sur le trône, Richard avait témoigné qu'il se croyait digne de l'occuper par la grâce de Dieu. L'anneau signifiait que le prince protégerait avec une fidélité à toute épreuve l'Eglise catholique, fiancée immaculée de Jésus-Christ. Enfin, la transmission du globe impérial surmonté d'une croix voulait dire que le nouveau souverain prenait l'engagement de régner comme un monarque chrétien. Outre l'archevêque de Cologne et dix évêques, entre autres ceux de Worms et de Spire, trente princes ou comies, et trois mille chevaliers, avaient assisté à ce sacre qui fut terminé par le sacrifice de la messe. Richard avait reçu leur hommage-lige et leur serment de fidélité. On lui avait rendu également, comme au véritable roi de Rome, les villes, leschâteaux, spécialement la forteresse de Trevèles, ainsi que tous les droits impériaux. Les procureurs du comte de Cornouailles arguaient de ces faits en faveur de leur maître; il conjuraient le Souverain Pontife d'approuver l'élection et le sacre, et de mander le nouveau monarque à Rome pour le couronner empereur !.
1. ...Oblinuisti oroarnenin, et insignia imperialia, quibus rex Romanorum goletoruari, cùai Rom* iuuugitur, consecralur per manus suiumi poutitïcis, cl
Les plénipotentiaires du roi deCastille, de leur côté, prétendaient que l'élection de Richard était nulle parce que l'Octave de l'Epiphanie, où elle avait eu lieu, n'était point l'époque voulue. Ils ajoutaient que l'archevêque de Trêves s'était rendu sans armes avec ses coélecteurs à Francfort où devait se tenir Ja diète électorale, mais que l'archevêque de Cologne et Louis, comte Palatin du Rhin, s'étaient présentés avec une multitude de gens armés; qu'effrayés de cette démonstration, les partisans d'Alphonse avaient invité ceux de Richard à n'entrer dans la ville qu'avec une suite convenable, afin que les discussions eussent un caractère essentiellement pacifique. Les partisans de Richard non-seulement méprisèrent celte invitation, mais ils procédèrent à l'élection sous les murs de la ville, sans se soucier aucunement des autres princes allemands. Pendant ce temps, l'archevêque de Trêves, avec le roi de Bohême, le duc de Saxe et le marquis de Brandebourg, qui s'étaient rangés de son avis, avaient élu, le dimanche des Rameaux, Alphonse de Gastille roi des Romains.
D'après le droit coulumier de l'Empire, disaient-ils, les opérations électorales ne devaient s'effectuer qu'au bout d'un an et un jour de la vacance du trône. Les suffrages, déposés dans l'urne avant l'échéance de ce terme, se trouvaient par conséquent sans valeur. Le refus des partisans du monarque espagnol de prendre part au vote dans l'Octave de l'Epiphanie ne les privait pas de leurs droits; il était au contraire un motif légitime d'ajourner l'élection; il ne convenait pas à la minorité de devancer le terme légal au mépris et au préjudice de la majorité. Ils rejetaient comme nuls le sacre, l'onction, le couronnement, l'intronisation de Richard, ainsi que la transmission qui lui avait été faite des ornements impériaux. L'archevêque de Cologne ne pouvait donner la consécration religieuse qu'au prince choisi par la majorité et dans le lieu
sacrum imperii suscipit diadema ; et sine quibus aliquis ad inunctionem, consecrationem, et coronaliooem hujusmodi »cc solet, uee débet adinitti... Episi. UrbanilVad Richardum, apud Annales eccles., Raynald^Ioui. XIV, ann. 1263.
accoutumé et au temps voulu. Ils affirmaient qu'Alexandre IV, en désignant dans ses bulles Richard sous le titre d'empereur élu et couronné, ne prétendait en aucune manière porter atteinte aux droits du roi de Caslille , comme il le donna plus d'une fois à entendre dans ses lettres à l'abbé A. de Ferentino , son chapelain et son nonce. Ils allaient même jusqu'à révoquer en doute l'authenticité de ces bulles, parce que, disaient-ils, elles sont trop injurieuses pour émaner de la conscience du Souverain Pontife. Ils terminaient en suppliant Urbain IV de reconnaître Alphonse de Castille et de lui conférer les insignes impériaux.
L'affaire était excessivement grave. Il s'agissait de la nomination d'un défenseur titulaire de la chrétienté. L'Allemagne , agitée comme une mer livrée à la fureur des vents, se disputait avec ardeur le choix de ce défenseur à manteau impérial. Urbain IV, pressé avec instance de jeter dans la lutte tout le poids de son crédit et de sa dignité , avait fait preuve d'une sagesse mûrie et d'une prudence consommée. Il avait gardé la neutralité au milieu des querelles qui s'étaient élevées de toutes parts. Ce n'était pas qu'il n'eut droit et devoir d'en connaître puisque le nouveau souverain était destiné à devenir le bras droit de l'Église romaine, et qu'il appartenait au chef de cette Église de l'agréer. Mais Urbain IV, en raison de la double élection, avait attendu jusqu'à ce jour, pour qu'on ne l'accusât point de violer les droits des princes. Il avait voulu voir si les deux partis qui divisaient l'Europe centrale se seraient arrangés d'eux-mêmes, ou si les contestations ne seraient point portées à son tribunal. Comme de plus longs délais pouvaient entraîner de lamentables conséquences, il avait essayé d'amener les princes à un accommodement par l'entremise de Guillaume, archidiacre de Paris, homme recommandable par sa fermeté, son désintéressement et sa modération; il les avait fortement exhortés à la concorde, mais sans succès. Il avait pris alors la résolution de juger la question en dernier ressort à la Saint-André de 1265.
Indépendamment de cette sage lenteur qui caractérise les actes du Saint-Siège, des événements d'une haute gravité forçaient Urbain IV à différer son jugement définitif. Les troubles de l'Angleterre et les incursions des Maures en Espagne occupaient, les uns le comte de Cornouailles, les autres le roi de Castille.
Les Maures, nés du mélange des Berbères et des Arabes, avaient jeté les yeux sur les rivages de l'Espagne, situés en face de leurs possessions africaines. Ils y avaient formé un kalifat indépendant, le kalifat de Cordoue. Tant que la Péninsule pyrénéenne demeura divisée en nombreux Etats chrétiens, sans cesse en lutte les uns contre les autres, les Arabes de l'ancienne Mauritanie n'eurent guère à redouter le courage d'ailleurs héroïque des chevaliers espagnols. Mais à l'époque où l'Aragon et la Castille conquirent leur indépendance et leur grandeur, la race des Oinmiades, qui régnait à Cordoue, s'éteignit; le kalifat, unique jusqu'alors, se partagea en une série de petites principautés, comme autrefois l'empire de Macédoine après la mort d'Alexandre le-Grand. Grâce surtout aux exploits du Cid-Campéador et aux victoires de Ferdinand de Castille, les perles de la domination de l'islamisme succé-* dèrent rapidement aux pertes, et vers le milieu du treizième siècle, il ne restait de l'empire des Maures en Espagne que le petit royaume de Grenade. Celait une langue de terre étroite qui longeait les rives méridionales de la Péninsule; mais un sol fertile, un climat incomparable en faisaient un paradis terrestre. Les habitants de Grenade, riches, lettrés, doués à la fois du génie le plus poétique et du caraclère le plus chevaleresque, mêlaient avec goût les moeurs orientales aux habitudes de l'Occident. Leur superbe capitale, située au confluent du Xênil et du Darro, couverte par la mer, fortifiée par la nature et par l'art, était plus défendue encore parle courage de ses ciloyens , par les ressources de son commerce et de son industrie, par le voisinage des musulmans de la côte d'Afrique. Cependant elle approchait de sa tin.
A peine le belliqueux Alphonse de Castille se fut-il solidement assis sur le trône de Ferdinand, qu'il dirigea ses regards vers les contrées méridionales de l'Espagne, d'où, depuis près de huit cents ans , le croissant avait chassé la croix du Sauveur. Il combattit victorieusement Mohammed, roi de Grenade, etHudied, roi de Murcic. Il se signala surtout par la conquête hardie de la formidable place maritime de Cadix. Justement fier de cet heureux coup de main, il avait supplié Urbain IV de transférer le siège épiscopal de Medina-Sidonia dans la ville nouvellement conquise. Le pape, toujours avide de contribuer à la consolidation du règne de Jésus-Christ, s'empressa d'accéder au vœu du monarque catholique; c'était en septembre 1263.
« Vous tenez de Dieu qui habite au plus haut des régions célestes, lui dit-il dans la bulle d'érection, la sublime élévation de votre royaumesur la terre. Il lui a plu d'en agrandir prodigieusement les limites ; par la raison, sans doute, que votre Altesse royale se montre pénétrée de toute la reconnaissance qu'elle doit à l'Auteur de cette magnifique prospérité. Vous ne faites jamais usage de votre pouvoir pour opprimer les fidèles : vous l'employez uniquement à porter sans relâche la foi chrétienne chez des peuples plus nombreux; vous n'épargnez rien pour triompher des nations étrangères et ajouter, par ces conquêtes, à l'extension du culte du nom divin. Aussi Dieu lui-même a-t-il daigné répandre avec une extrême abondance, non moins sur vos ancêtres que sur votre Altesse royale, l'huile de l'allégresse cl de la joie. Il vous a rendu illustre entre tous les princes de ce monde; il vous a prodigué, à vous et à votre royaume, la rosée du ciel et la graisse de la terre, en vous comblant de ses plus précieuses bénédictions. C'est pourquoi l'Église romaine, votre mère, se réjouit et se complaît en vous, prince éminemment chrétien, son fils béni; elle adresse à Dieu d'incessantes prières, afin qu'il vous préserve de toute espèce d'adversité, et qu'il vous accorde, après un constant bonheur dans votre règne temporel, un facile accès à l'éternelle vie.
« Bien nombreux et bien grands étaient déjà les actes de « votre noble courage et de vos royales vertus, qu'il nous a été « donné d'énumérer! Nous restons cependant frappé d'admirat tion en considérant le merveilleux dessein que vous avez « conçu au sujet de votre sépulture. Il ne saurait être le fruit « d'une simple pensée humaine ; il vous a été inspiré par l'Es- « prit du Seigneur. C'est par lui que vous est suggéré un sou- « hait où nous voyons clairement votre désir de combattre « pour la propagation de la foi ; alors môme que votre âme « aura été affranchie de ses liens terrestres. Vous voulez con- « tribuer, même après votre mort, à l'achèvement de ce que « votre Altesse royale n'aura pu terminer pendant le cours de « sa vie.
« L'île de Cadix forme, en effet, comme on l'assure, un port « de mer commode et bien abrité. Elle est protégée par le voi- « sinage du détroit qui, en se resserrant sur la Méditerranée, « oppose une barrière aux nombreux infidèles qui l'infestent. « Une lellc position ouvre aux chrétiens l'entrée la plus sus- « ceplible de leur faciliter, un jour, la conquête de l'Afrique, « pour peu que leur nombre se multiplie assez dans la pres- « qu'île cadicienne. Ces choses envisagées par vous, en prince « vraiment rempli de sagesse et de zèle, vous excitent forte- « ment à souhaiter que votre chère mémoire, si digne de « respect, retienne là les rois vos successeurs et y attire en plus « grand nombre les fidèles, quand vous reposerez dans le « sein du Seigneur. Ils aimeront à s'y fixer près de l'Église de « Sainle-Croix que vous faiies bâtir avec une magnificence « vraiment royale dans celte même île de Cadix. Nous nous « taisons ici sur le mérite architectural de vos autres construc- « tions, comme sur celui de la restauration des vieux édifices « et du relèvement des antiques remparts d'Hercule.... »
Ainsi, Urbain IV formulait, avec une remarquable habileté de langage, les louanges les plus propres à encourager Alphonse X dans un projet évidemment favorable aux combinaisons de sa politique sacrée. Puis, lorsqu'au moment où, près de clore
sa lettre apostolique, il a cessé de s'adresser exclusivement au roi pour ne plus parler en quelque sorte qu'aux masses chrétiennes qui l'entourent, le Souverain Pontife s'exprime en des termes soudainement empreints du ton de suprême autorité : il menace des foudres de l'excommunication quiconque osera contrarier le monarque dansl'accomplissementdu vœu qu'il a sanctionné1.
Si Alphonsc-le Sage, au lieu de se partager entre la Castille et l'Allemagne, avait eu la sagesse de concentrer tous ses efforts à parachever l'œuvre nationale et chrétienne de son saint et valeureux père, ses sujets l'auraient probablement suivi comme un seul homme; l'Eglise l'aurait certainement secondé de tout son pouvoir; et, selon toutes les apparences, la catholicité entière eut applaudi a ses succès, car Alphonse ne manquait pas de bravoure; il en avait donné des preuves, lorsqu'en 126?, les Maures vinrent l'attaquer. Il marcha contre eux, les défit en bataille rangée, et leur enleva, non-seulement la riche et formidable forteresse de Media-Sidonia, mais encore les villes de Xérès, de San-Lucar et une partie des AIgarves qui peuplaient les deux rives de la Guadiana.
Les commotions politiques de l'Angleterre ne contribuaient pas moins que les guerres d'Espagne au prolongement de l'orageux interrègne de l'Allemagne. Les principales causes du conflit entre Henri III et les barons avaient été la puissance des favoris au préjudice des hauts feudalaires du royaume, l'inobservation de la grande Charte, base des libertés britanniques, et même l'offre de la couronne des Deux-Siciles que le Saint-Siège fit au roi pour un de ses fils. Simon de Montfort, comte de Leicesler, second fils du héros de la croisade contre les Manichéens du Languedoc, s'était mis à la tête des mécontents pour obtenir le redressement des abus. Le parti de
1. ...Nàm ciira insula gadicensis ia quâ , ut asserilur, est maris portus accommodus et tranquillus propler Mcditerrannei stricturam maris Africae sit inresta plurimùm, et ad ejus conquisitioncm janua possit essefidelibus, si super excrescentibus christiants incolis replealur... Epist. Urbani IV. Annales ecclesiast., Raynald., lom. XIV.
ce Catilina anglais, grossi sans cesse, menaçait la capitale; tout annonçait l'effusion du sang pour la défense des franchises nationales ou pour la conservation de l'autorité absolue. Rentrer loyalement dans la ligne de la grande Charte eut peut-être concilié les intérêts; mais, incapable d'une résolution ferme, mal entouré, incertain surtout à l'heure du danger, Henri III , sans examiner si les statuts d'Oxfort n'étaient qu'une interprétation de la constitution du royaume ou une légère extension au pacte fondamental, souscrivit, lui et sa famille, à une véritable atteinte au pouvoir royal. Si cette tentative des rebelles, digne le l'assemblée que les vieux annalistes ont flétrie du nom de parlement enragé, avait réussi, elle aurait substitué, pour l'Angleterre, à l'absolutisme monarchique, le despotisme de l'oligarchie.
La nation s'aperçut bientôt qu'on l'avait trompée. Henri III profita de celte réaction pour ressaisir son autorité. Les factieux objectaient que le roi et la nation avaient juré d'observer les statuts d'Oxfort. On répondait que ce qu'un parlement avait fait, un parlement pouvait le défaire. Pour plus de sécurité toutefois, le monarque en appela au pape, qui était tout ensemble le directeur des consciences comme chef de l'Eglise, et le juge féodal du roi et des barons anglais, comme leur seigneur suzerain. Alexandre IV, par une bulle du mois de juin 1261, et son successeur Urbain IV, par une autre bulle confirmative, relevèrent Henri de son serment. « Le serment, di- « saient-ils, doit être une garantie de la justice et non de l'ini- « quilé. Or, les articles d'Oxfort, préjudiciables au royaume, c injurieux au roi, contraires à la liberté de l'Eglise, étaient « conséquemment incompatibles avec les obligations du « serment prêté par le roi à son sacre. » Urbain IV, en annulant ces fameux statuts, exceptait néanmoins les articles manifestement favorables au roi, au royaume et à l'Eglise. Guillaume, archidiacre de Paris, son chapelain et son légat en Angleterre, avait à peine publié la bulle, que Henri III nomma de nouveau un justicier et un chancelier, changea les officiers
de sa maison, révoqua les gouverneurs des châteaux royaux, institua d'autres magistrats dans les comtés, et annonça, par une proclamation, qu'il avait repris la plénitude de sa puissance. A cette annonce, les barons se soulevèrent avec une nouvelle ardeur.
Gomme le bruit s'était répandu à Rome que Richard, comte de Cornouailles, avait trempé dans la conspiration des barons contre son frère, Urbain IV lui écrivit pour le détourner d'une action aussi criminelle. « Nous nous transportons en esprit, « lui ci i l -il , vers les temps écoulés où il nous a été donné d'apt précier vos louables efforts en tous genres de dévouement; « et, à la vue des glorieux exploits qui ont rendu votre nom « célèbre jusque dans les contrées d'outre mer, nous ne pou- « vons croire qu'un prince si fidèle, si pieux, si débonnaire, « puisse violer les liens du sang et voir d'un œil indifférent
* l'innocence de son frère opprimée, la majesté royale flétrie « et l'honneur de la nation dégradé en sa personne. A Dieu « ne plaise, ô prince très-chrétien, qu'elle monte à noire es- « prit la pensée qu'une trahison aussi infâme ait établi sa de- « meure dans le sanctuaire de votre âme, asile d'une foi vive « et d'un ardent courage! A Dieu ne plaise que ce bruit pas- « sager porte à l'estime profonde que nous avoni pour vous t une telle atteinte que nous en venions à croire que l'amour « fraternel, nourri en vous dès vos plus tendres années, ait
• été notablement défiguré et se soit presqu'éleinl au fond de « votre cœur! A Dieu ne plaise que nous ajoutions foi à la « parole de ceux qui vous accusent d'avoir soulevé la tempête « de* cette conjuration, et qui attribuent l'exhéréditalion de « votre frère et de vos neveux aux caprices de votre volonté. « Mais, profondément ému au souvenir des rares mérites qui « vous distinguent, vous et vos ancêtres, nous tenons à rester « les défenseurs de votre éclatante renommée; et, de peur que « de pareils bruits ne vinssent à se fortifier, nous avons cru « devoir avertir votre Sérénité à laquelle nous souhaitons t vivement les plus heureux succès, et la prier avec instance
« de méditer sérieusement ces représentations. Enfin, au nom « de la respectueuse soumission due au Siège apostolique, au « nom de votre honneur, nous conjurons votre Magnificence * de marcher au secours de votre frère, si généreusement, si « ouvertement que ses ennemis soient dissipés et que les per- « séciiteurs de son innocence disparaissent de devant sa face. » Le vaillant Richard prit les armes contre les insurgés et détruisit, par des prodiges de bravoure, les odieux soupçons qui planaient sur lui1.
Urbain IV envisageait l'avenir de l'Angleterre avec de vives inquiétudes. Comme les Pontifes romains, ses prédécesseurs, qui se montrèrent toujours, avec une prédilection remarquée par l'histoire, les paternels et les désintéressés tuteurs des monarques anglais, il s'efforça d'arracher les îles Britanniques aux horreurs de la guerre civile. Il ne craignit pas d'écrire au chef des ligueurs pour le blâmer sévèrement de ses mouvements insurrectionnels et lui attribuer la désolation du royaume. Il chargea l'archevêque de Canlorbéry de déclarer expressément au comte de Leicester que, s'il ne rentrait dans le devoir, l'Eglise se verrait contrainte, à sa grande douleur, de recourir contre les fauteurs des désordres aux foudres de l'excommunication. En même temps il supplia Louis IX d'user de toute son influence pour mettre un terme aux dissensions; il exhorta même la reine Marguerite à unir ses prières aux siennes pour déterminer son royal époux à intervenir entre le monarque et ses sujets rebelles 2.
Pour consommer cette grande œuvre de pacification, il fallait amener les barons à convenir de soumettre tous les points de la contestation à saint Louis. Urbain IV ne crut pas pouvoir confier à un négociateur plus habile et plus persuasif que Gui Fulcodi, cardinalévêque de Sabine, cette légation déci-
4. Quâ famâ adductus Urbanus graves ad Richardum ipsum lilteras dédit, maximum suo nomini dedecus allaturum, si fratris solium everli paterelur. Annales eccles. Raynald., loco cilalo.
2. Rem sigoificavit Urbanus S. Ludovico rogavitque ut regiam auctoritatem in opprimendo eo bello adhiberet. Loco cilalo.
sive qui portait dans son dénouement la prospérité ou le malheur du trône d'Angleterre. Il le recommanda magnifiquement aux archevêques, évêques, abbés, prieurs, doyens, archidiacres, prévôts et à tous les autres prélats du Royaume- Uni1.
« Quand nous avons entendu, leur dit-il, les bruits avant- « coureurs de la tempête par laquelle l'antique ennemi, l'ad- « versaire de la paix, le semeur de zizanie , ébranlait votre « royaume jusque dans ses fondements, nous nous sommes « senti enflammé d'un désir d'autant plus vif d'apporter un « prompt apaisement à ces commotions violentes, que l'agita- « lion de ce pays, dont la tranquillité nous comblerait de joie, « nous jette dans de cruelles angoisses. C'est pourquoi, dans « les perplexités de nos veilles laborieuses, dans les brûlants « transports de notre zèle, nous nous épuisons à chercher les « remèdes qu'il conviendrait d'appliquer aux tribulations qui « affligent, non-seulement le roi, la reine et leurs enfants, « mais encore les ecclésiastiques qu'on emprisonne et les « temples qu'on dépouille de leurs revenus.
« D'importantes affaires ne nous permettent pas de nous « transporter en personne sur le théâtre de la guerre civile, « où notre présence et nos paroles de paix auraient pu. Dieu « aidant, rallier les esprits. En conséquence, nous avons choisi, t pour nous remplacer dans ce rôle conciliateur, notre véné- « rable frère Gui Fulcodi, cardinal-évêque de Sabine; nous « nous sommes déchargé de ce fardeau sur ses robustes
4. Licet cunclis christicolis ac christicolarum singulis regionibus Deo et apostolicœ sedi devotis in iis nostrœ sollicitudiois studiura debeatur, Dosque ad ipsos libeotcr possibilitatis sua? minislerium extendamus; tamen quanio ca • rissimum in Christo filium nostrum et carissimam in chrislo filiam nosfram reginam illustres, ac natos ipsorum, ac inclytum regnum Anglue, in quo semper orthodoxa fîdes viguit, incrementa suscepit, et libertas ecclesiaslica munimentum; ac dilectos filios nobiles viros barones, magnâtes alios, et cœteros incolas regni ejusdem infrà claustra pecloris in singularilate dilectionis habemus ; tanto circa prosperum stalurn ipsorum fervor apostolici favoris, et ad tranquillitatem eorum lotis nisibus procurandam cum affectionis paterne plenitmline singulariùs cogilamus... Epist. Urbani IV ad archiepiscopos Angliœ, apud Annales eccles., Raynald., tom. XIV.
« épaules; notre âme inquiète s'en est remise pleine de con- « fiance en ses éminentesipalités, et en la toute-puissance du « Seigneur qui les lui a départies avec une sorte de profusion. « L'expérience, en effet, nous a appris qu'il lui a donné l'élo- « quence, la sagesse, l'érudition, et qu'en lui brillent la recti- « tude du jugement, la prudence dans les conseils, la rigidité « de la censure, le calme dans l'adversité, le dévouement « dans la prospérité, le courage dans l'action. Recevez-le donc c comme un messager de concorde avec les honneurs dus à « son rang et à ses vertus; accueillez-le comme un légat apos- « tolique que nous estimons et que nous affectionnons entre « tous les autres. »
Le cardinal légat ne put débarquer en Angleterre. Il s'arrêta longtemps à Boulogne -sur -Mer , y assembla quelques évêques fidèles au roi, fulmina l'excommunication contre les factieux et jeta l'interdit sur la ville de Londres , foyer de la rébellion. Il chargea les prélats d'Outre-Manche de l'exécution de ses censures, et reprit le chemin de l'Italie où il devint pape sous le nom de Clément IV. Malgré l'animosité réciproque des barons turbulents et du monarque fugitif, tous sentirent que leur conscience n'était pas exempte de remords. Une pensée commune finit par les décider à s'en rapporter à la décision de saint Louis. Ce retour à des idées de pacification était l'ouvrage d'Urbain IV; son intervention produisit à elle seule un résultat que les armes n'eussent jamais pu complètement amener.
Le royal médiateur prononça en arbitre souverain le célèbre arrêt qui tenait l'Europe en suspens. « Au nom du Père, et « du Fils et du Saint-Esprit : Nous annulons tous les statuts « d'Oxfort, comme des innovations préjudiciables et injurieuses « à la majesté du trône; déchargeons le roi et les barons de « l'obligation de lés observer; révoquons toutes les lettres « données par le roi à ce sujet ; ordonnons que toutes les forc teresses seront remises en sa possession; voulons qu'il puisse « pourvoir à toutes lesgrandeschargesdel'Etat,accorder retraite
» aux étrangers dans son royaume, appeler indifféremment t dans son conseil tous ceux dont il connaîtra le mérite et la « fidélité; décrétons qu'il rentrera dans tous les droits légi- « timement possédés par ses prédécesseurs; décernons que t personne ne sera inquiété ni recherché ; n'entendons pas « néanmoins qu'il soit dérogé, par ces présentes, aux coutu- « mes qui existaient avant le conflit. »
Urbain IV confirma ce jugement qui mettait à couvert les droits du prince et les privilèges de la nation. Il chargea l'archevêque de Cantorbéry d'excommunier tous ceux qui, au mépris de leurs serments, refuseraient de s'y soumettre. Plusieurs membres du haut baronnage, frappés de l'équité d'un arrêt qui condamnait l'usurpation sans rien retrancher de ce qui était dû incontestablement aux populations, renoncèrent à la ligue et rentrèrent dans le devoir.
Les autres gentilshommes se plaignirent que Louis IX avait agi, dans cette occasion, en roi prévenu des prérogatives de la couronne; ils déclarèrent qu'ils en appelaient à leur épée. Les hostilités recommencèrent, et les deux armées se rencontrèrent à Lewes. Le comte de Leicester, associant la religion à ses projets, essaya de faire de cette guerre une croisade. La veille de la bataille, il ordonna à chaque soldat de s'attacher une croix blanche sur la poitrine et sur l'épaule. La victoire se déclara pour lui, malgré la valeur d'Edouard et de Henri, son cousin; le roi tomba même en son pouvoir avec son frère Richard, comte de Gornouailles. Quelque temps après cette défaite, le prince Edouard servit d'otage à son père; et le malheureux Henri III recouvra la liberté, mais non la puissance.
Leicester avait jusqu'alors partagé le pouvoir avec les comtes deGlocester et de Derby. Son ambition qui ne voulait pointd'égaux,etleur orgueil qui ne voulait point de supérieur, ne tardèrent point à les diviser. Les anciens complices de Simon s'armèrent contre l'oppresseur. A cette nouvelle, Edouard trompa la vigilance de ses gardiens, s'échappa par les soins
de lord Mortimer et leva l'étendard royal. On se battit avec fureur sous les murs d'Evesham le 4 août 1265. « Que le t Seigneur ait pitié de nos âmes, s'écria le comte de Leicester, « car nos corps sont au prince Edouard! » Quelques heures après, il était vaincu et tué. Henri III n'abusa pas de sa victoire; il termina son règne, en 1272, par un acte de légitime réparation; il confirma librement les chartes toujours jurées, toujours violées ; et il mourut dans les plus beaux sentiments de repentir et de résignation; mais il avait subi les enseignements de la mauvaise fortune et la salutaire influence d'Urbain IV1.
Ces troubles avaient retardé l'enquête commencée par Urbain IV sur l'interrègne en Allemagne. Richard de Cornouailles était mort la même année que son frère l'infortuné Henri III. Alphonse de Castille n'en persistait qu'avec plus de force dans ses prétentions à l'Empire. Grégoire X,deuxième successeur d'Urbain IV, travailla avec une ardeur infatigable à faire renoncer à la couronne de Germanie ce compétiteur actif, inquiet, puissant par ses alliés. Le monarque castillan s'obstinait à maintenir sa candidature au trône impérial en concurrence avec Rodolphe, comte de Hasbourg, élu à l'unanimité, en 1273, roi des Romains. L'Espagnol a dans le caractère quelque chose d'opiniâtre, d'inflexible, d'indomptable; ce caractère se peint dans son regard fier et souvent dur, dans ses traits graves et passionnés, et jusque dans les lignes vives et saillantes de son front rembruni par les ardeurs du soleil. Doué d'une volonté forte plus que d'une âme tendre, il se montre dans la politique ce qu'il est en réalité, un homme d'une énergie et d'une ténacité inébranlables. Grégoire X, pour triompher de cette obstination, chargea l'archevêque de Séville d'avertir le roi de
1, Quod cùm ob subitos bellorum ingruentium motus, quibus Aoglia fluctuabat, ipsomet Richardo capto à perduellibus, accidisset ; ponlifex dicendte causa; diem protraheodum hiscc lilteris décroît. « Ioter carissimos in christo filios nostros Alphonsum regem Castellœ ac Leonis illustrem, et Richardum io Romauorum regem per electiones varias in discordiâ celebratas electos, super obtinenda imperii dignitate, inimicus home- contentionis materiam suscitavit...» Epist. Urbani IV, apud Annales cccles., Raynald., tomo citato.
Castille : qu'il eut à s'abstenir de troubler la paix de la chrétienté, et de se prévaloir d'un titre qui ne lui appartenait pas, et ce, sous peine d'excommunication. Alphonse obéit enfin et abdiqua.
Rodolphe de Hasbourg devait, dans la pensée de toute la nation allemande comme dans celle du saint pape Grégoire X, remédier aux malheurs occasionnés par la chute de l'Empire romano - germanique , à la suite de l'implacable lutte des Hohenstaufen contre l'Eglise. Comme la barbarie et d'interminables guerres avaient effacé tous les principes et réduit la souveraineté d'Europe à l'état de perpétuelle fluctuation, il était avantageux qu'une puissance supérieure eût un certain ascendant sur cette souveraineté. Or, comme les papes se montraient supérieurs par la sagesse et par la science, la force des choses les avait investis d'elle-même et sans contradiction, de celte prépondérance morale. Il s'était formé une opinion réellement universelle qui attribuait aux Vicaires de Jésus-Christ une certaine compétence dans les questions de souveraineté. Ils ne se mêlaient nullement de gêner les princes sages dans l'exercice de leurs fonctions, encore moins de troubler l'ordre des successions souveraines, tant qu'elles s'effectuaient suivant les règles ordinaires et connues; mais, lorsqu'il y avait grand abus, grand crime ou grand doute, le Souverain Pontife interposait son autorité. Dieu seul pourrait dire combien cette intervention miséricordieuse a prévenu de révolutions politiques et de guerres civiles; combien elle a provoqué de pardons héroïques et de magnanimes réconciliations !
PortraiU de Manfred, prince de Tarente, et de Conradin, petit-fils de Frédéric II. — Indignation d'Urbain IV au sujet du mariage de l'infant Pierre d'Aragon avec Constance, fille de Manfred. — Il écrit à Jacques -le- Conquérant, roi d'Aragon; — A saint Louis, roi de France.— Manfred se fortifie dans l'Italie centrale.— Urbain IV le cite à son tribunal. — Ses injonctions aux Siennois et aux Pisans pour les détourner du parti de l'usurpateur. — Défection des Lucquois. — Urbain IV travaille à extirper l'hérésie des Manichéens. — Il publie une croisade contro Manfred.— 11 propose la Sicile à Charles d'Anjou.
Les princes de Germanie, investis par les papes de la dignité impériale après l'extinction de la ligne masculine des Carlovingiens, avaient méconnu peu à peu l'idée éminemment catholique de cette dignité, pour reprendre peu à peu l'idée de l'impérialité païenne de Néron, deCaligula, d'Antoninet de Marc-Aurèle. Leur pensée intime était l'asservissement du monde entier à leur sceptre; cette tendance à la domination universelle constituait au fond la cause de toutes leurs luttes avec l'Eglise romaine.
Dans ces querelles séculaires, il s'agissait d'une immense question sociale : les nations affranchies de l'esclavage antique par les lumières de l'Evangile seront-elles libres sous la loi de Dieu seul, comme au temps de Charlemagne, le type de l'empereur chrétien ; ou bien seront-elles asservies au despotisme des césars d'Allemagne? Subiront-elles perpétuellement le joug du paganisme germanique et de l'islamisme oriental, ou avanceront-elles dans les voies de la civilisation et du progrès par le christianisme? Urbain IV travailla puissamment à la solution de ce grand problème.
Les dispositions testamentaires de Frédéric II n'avaient rien changé aux rapports d'antagonisme du sacerdoce et de l'empire. L'avenir était aussi troublé que le présent. Le petit-fils de Barberousse avait assigné à chacun de ses enfants une part dans son héritage; mais il avait violé le droit de primogéniture, loi essentielle de tout ordre régulier de succession.
Henri, son premier né, qu'il avait eu de Constance d'Aragon, veuve d'Emerich, roi de Hongrie, était mort rebelle, vaincu et captif. Il laissait, de Marguerite d'Autriche, deux fils, Frédéric et Henri. L'aîné, le brillant Frédéric, naturellement et de préférence à ses oncles, aurait dû être appelé à l'héritage de toutes les couronnes de ses ancêtres. L'empereur, portant au-delà de la tombe sa haine pour son fils Henri, exclut le fils de ce prince, lui substitua Conrad, le second de ses fils légitimes, et laissa, comme aumône, au jeune Frédéric deshérité, le duché d'Autriche et le comté de Styrie, possessions précaires, contestées, livrées au premier occupant.
Il mit, pour ainsi dire, hors la loi le malheureux orphelin qui, d'ailleurs, ne survécut qu'une année à cette flagrante injustice, car la succession fut établie ainsi qu'il suit :
Conrad IV était investi du titre de roi des Romains, titre qui constituait la succession à l'empire électif, mais non l'hérédité aux biens patrimoniaux de la maison de Souabe.
A Henri le jeune, l'empereur ne léguait que dix mille onces d'or, le royaume d'Arles ou celui de Jérusalem, au choix de Conrad.
Manfred ou Mainfroi, le seul de ses enfants naturels que l'empereur ait légitimé, obtenait la principauté de Tarente, les comtés de San-Angelo , de Tricarico, de Gravina et plusieurs autres fiefs qui le rendaient maître d'une grande partie de la côte du royaume de Naples.
Le testament impérial déclarait le prince de Tarente bailli, régent ou vice-roi des Deux-Siciles avec plein pouvoir, toutes les fois que Conrad résiderait en Allemagne et lorsque Conrad, venant à mourir, laisserait des mineurs. On était précisément dans ce dernier cas, au moment où Jacques Pantaléon devenait pape sous le nom d'Urbain V.
De la postérité de Frédéric II, qui joignait à la brutalité allemande de Barberousse la perfidie des Grecs et la chicanerie des Normands, il ne restait plus que Manfred, son bâtard favori, et Conradin, l'unique rejeton de sa race et le plus
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malheureux de tous. Comme ces deux représentants du parti impérial doivent jouer un grand rôle dans la lutte qui va s'ouvrir avec Urbain IV, il ne sera pas sans intérêt d'esquisser leur portrait.
Manfred, fils naturel de l'empereur Frédéric II et de la comtesse Bianca Lancia, avait une ressemblance frappante avec son père, sous le rapport religieux et moral comme sous le rapport intellectuel et physique.
Sa taille était grande et bien proportionnée; ses membres robustes et d'une souplesse peu commune. De longs cheveux blonds, tombant en boucles, ombrageaient sa figure, à la fois mâle et charmante, aux yeux bleus, au teint paré des plus vives couleurs. Il y avait dans la séduction de sa parole et dans la noblesse de ses manières quelque chose d'irrésistible. Habile dans les jeux, il excellait dans les exercices de la chasse, et poussait, dans la guerre, la bravoure jusqu'à la témérité.
Pour donner tout le développement possible aux aptitudes de son bâtard de prédilection, Frédéric II l'avait mis à l'école des plus célèbres maîtres de l'Italie. Manfred parlait plusieurs langues. Il était versé dans l'étude de la grammaire et de l'histoire. Il se vantait de connaître les diverses sectes de la philosophie antique. Il était initié à la science des phénomènes célestes. Il se passionnait pour la musique et la poésie; il composait même, dans l'idiome italien, des romances qu'il chantait avec âme, surtout dans ses promenades du soirT
Contempteur des choses saintes , il était de ce petit nombre de libres penseurs, d'ennemis avoués de la domination ecclésiastique, d'esprits forts qui se proclamaient eux-mêmes les disciples d'Epicure. Chose bizarre, sans nier la divinité de Jésus-Christ, il affichait un odieux mépris du christianisme, faisant quelquefois, par une politique insensée, respecter le culte, tout en insultant au dogme catholique. Sceptique à ses heures, il n'avait qu'une incrédulité intermittente; à l'ardeur fiévreuse avec laquelle il bravait les foudres pontificales, on reconnaissait plus encore un croyant inquiet et rebelle, qu'un rationaliste ferme et convaincu.
Il vivait entouré d'odalisques et d'aimées, d'astrologues et de lions apprivoisés. Son palais, où il donnait des eunuques pour gardiens à sa femme, ressemblait à un sérail ; et luimême, souvent revêtu de robes orientales, affectait des airs de sultan. Toujours accompagné d'une troupe de musulmans, disposé à leur permettre la débauche et le sacrilège, Manfred n'était plus un prince chrétien, mais un matérialiste couronné qui brûlait de la soif des voluptés. Les voies tortueuses, et même criminelles, ne répugnaient point à ce roi d'une vanité capricieuse, d'une ambition démesurée. Rien ne l'arrêtait, quand il s'agissait d'atteindre un but éclatant : ni le mensonge, ni l'adulation, ni un avilissement passager.
En résumé, Manfred réunissait tous les contrastes, se servait tour à tour de ses qualités et de ses vices, les masquait les uns par les autres; et, selon la nécessité du moment, cachait la violence sous l'artifice, la ruse sous l'audace.
Conradin, son neveu et son pupille, iils de Conrad IV, roi des Romains, et d'Elisabeth Marguerite, fille d'Othon-l'Illustre, sentit de bonne heure la grandeur de son origine. Doué d'une haute intelligence et d'une imagination brillante comme toute sa race, il en avait le séduisant extérieur. Dès le berceau, il avait été salué suzerain de l'Europe et de l'Asie, roi de Jérusalem et de Sicile, empereur futur. Mais ces titres fastueux n'étaient que des souvenirs, ou plutôt des illusions. Telle était même la détresse de ce petit roi que, pour abriter sa tête d'enfant ceinte de tant de couronnes imaginaires, il avait dû se réfugier sous la garde de ses oncles, Louis et Henri, ducs de Bavière, sages politiques et vaillants chevaliers.
Ce qui frappe au premier abord dans Conradin, ce sont les péripéties de son jeune âge. En réalité, il n'eut point d'en^ fance : les vicissitudes, les émotions, les tumultes, qui agitèrent ses années les plus tendres, avaient imprimé à son caractère une virilité prématurée. A l'esprit d'aventure et d'entreprise se joignait en lui un ennui précoce, une mélancolie inquiète, ce vague des passions qui tourmente ordinairement
les jeunes cœurs, surtout dans la rêveuse Allemagne. Il n'habitait pas longtemps le même lieu; il promenait de château en château les tristesses de son exil. Les villes de Ravensbourg et d'Arbon, situées l'une dans le Wurtemberg, non loin du lac de Constance, l'autre en Thurgovie, au pied d'une chaîne de collines que surplombent les plus hauts sommets des Alpes, le virent souvent soupirer après l'heureux instant où il entrerait en possession de l'héritage paternel.
Considérant sa mère comme la veuve d'un empereur, quoique son père n'eut jamais porté légalement le titre impérial, puisqu'il n'avait pas été couronné à Rome, Conradin n'abordait la princesse douairière qu'avec les formes d'une étiquette cérémonieuse. Toul-à coup, Elisabeth de Bavière, épousa Meinhard de Gorice, frère du comte de Tyrol; et, de reine, devint simple comtesse. Cette alliance inégale pénétra le petit roi d'êtonnement et de douleur; dès ce moment, il s'abstint de rendre à sa mère les honneurs accoutumés. Elisabeth se sépara de son fils; elle le confia à l'évêque de Constance, Eberhard de Walbourg. Sous les auspices de ce vénérable tuteur, Conradin reçut une éducation libérale et savante. Elevé dans les traditions des bardes germaniques, il cultiva la poésie et les arts. Ses traits étaient nobles, sa stature élevée, son accueil gracieux.
Manfred, sous prétexte de la tutelle de ce jeune prince, son neveu, s'était emparé du gouvernement des Deux-Siciles. Ses ennemis pensaient qu'il succomberait sous le poids des affaires; mais il trompa leurs espérances. Par la vigueur et l'habileté qu'il développa dans les circonstances les plus difficiles, il avait consolidé son pouvoir. Il ne lui restait plus qu'à le perpétuer dans sa race. Sa postérité était devenue nombreuse. Yeuf de Béatrix de Savoie, dont il avait eu deux fils, il avait épousé, en secondes noces, Hélène, fille de Michel Comnène, despote de Thessalie et d'Épire, qui lui donna trois fils. Le rusé prince de Tarente voulait s'appuyer sur une puissante alliance. Il y réussit. Dorn Jaime, roi d'A-
ragon, nommé de son vivant le Conquérant, parce qu'il avait vaincu les Maures d'Espagne dans plus de trente batailles et rendu un millier d'églises au culte catholique, souhaita de marier la princesse Constance , fille aînée de Manfred , à son fils dom Pierre , et de reconcilier en même temps le bâtard impérial avec le pape. Il chargea de cette délicate et importante mission Raymond de Pennafort, célèbre canoniste et général des Frères Prêcheurs1.
Pennafort était un de ces hommes d'élite qui, doués de tous les dons de la nature et de la grâce, semblent nés pour reculer les limites de la civilisation chrétienne. Ses parents, issus des anciens comtes de Barcelone, descendaient de l'antique lignée des rois d'Aragon. Il unissait les sollicitudes du ministère pastoral aux exercices du plus sévère ascétisme, les fonctions de la vie apostolique aux travaux les plus ardus de l'intelligence. Il jouissait d'un immense crédit en Europe et il le faisait servir à l'extension du règne de Jésus-Christ et au soulagement des peuples opprimés. Parmi ses pénitents, il en avait deux surtout d'un caractère fort distingué : Pierre de Nolasque, gentilhomme français, issu d'une des plus nobles familles du Languedoc, et le roi d'Aragon, Jacques Ier, un des plus vaillants champions du catholicisme. Le zèle du salut des âmes, qui dévorait Raymond de Pennafort, le rendit comme coopérâtes du premier dans la fondation de l'ordre de Notre-Damede-la -Merci pour la rédemption des captifs; il employa l'autorité royale et l'humeur belliqueuse du second à la défense et à la propagation de la foi. Le monarque aragonais l'avait choisi pour guide dans la direction de sa conscience et pour conseiller dans le gouvernement de son royaume; la plupart de ses conquêtes étaient dues, en grande partie, aux prières et aux missions de ce saint religieux.
I. Manfredus qui, flelâ Conradiui morte, Siciliam invaserat, vcritus ne rcgoo tandem pdlerelur, quo suam lyrannidem stabiliret, cura Aragonura regc pcr legatos egitde lilià cura Aragoni primogcniio matrimonio coujungendâ, petierat que ut ipsum cum Urbano conciliaret. Annal, eccles. Raynald., toui. XIV, ann. 1262.
Aussi le roi d'Aragon avait une entière confiance dans Raymond de Pennafort; il l'avait envoyé à Viterbe pour négocier le mariage de la princesse Constance avec dom Pierre III , son fils aîné, et la réconciliation de Manfred avec l'Eglise. Mais à la place d'Alexandre IV, vieillard fatigué d'une lutte longue et infructueuse, il trouva un autre vieillard, Urbain IV, plein de vigueur et de feu . Dès que le nouveau pape eut reçu le messager du brillant vainqueur des Maures, il interposa l'autorité du Saint-Siège pour détourner ce prince de tout projet d'union entre son fils et la fille de Manfred. Urbain IV, doué d'une remarquable finesse de jugement, ne vit, dans les instances du roi d'Aragon, qu'une nouvelle preuve de l'astuce et de l'hypocrisie de l'ancien prince de Tarenle. Il remit à Raymond de Pennafort un bref dans lequel il s'exprimait en termes affectueux pour dom Jaime. Il se montrait étonné que le monarque ait eu la simplicité de croire à des démonstrations si peu sincères; il lui exposait les principaux griefs de l'usurpateur de la couronne sicilienne 4.
t Je m'étonne que vous vous laissiez surprendre aux arlit fices de Manfred , disait-il, et je me trouve obligé de vous < donner au moins une légère connaissance de ses crimes, « dont la seule pensée m'inonde l'âme d'amertume. L'ancien « prince de Tarente méprisait Dieu avec le cœur d'un impie t et trompait les hommes avec le front d'un courtisan; après t la mort de son frère Conrad , il prêta serment de fidélité « au pape Innocent IV, notre prédécesseur d'heureuse mé- « moire; il le laissa paisiblement entrer dans le royaume de « Sicile, l'en reconnaissant véritable seigneur. Innocent, de « son côté, le reçut charitablement comme son fils, lui donna « par pure libéralité, la principauté de Tarente, à laquelle
1 . Maofredi promissis pcllec.tus Aragonius ad pontifîcem de eo iu ipsius gratiam restitucndo scripseraf, sequcad pacem eam constriogeDdam profecturum. Cui Urbanus cum nefandissimo fyraaoo,qui postTareotmumpriocipatum ipsi ab Ecclesiâ nullis ejus meritis concessum, Ecclesiœ ditionem iovasisset nunquàm pacem initurum ; demùm regem ipsum ab illius affinilatis contraheod« mente nisus abducere, quanlam labem suo generi ex eo inurerct, proposuit. Annales ecclesiastici , Ratnald., tom. XIV. Ann.1262.
« il n'avait aucun droit, et le combla des plus magnifiques pré- « sents. Toutefois, immédiatement après ces faveurs, Manfred, « poussé par une noire ingratitude, soudoya un sicaire pour « poignarder avec atrocité, presqu'à la vue du pape, Burello, « comte d'Anglone, serviteur fidèle de l'Église. »
D'autres forfaits non moins énormes étaient reprochés à Manfred. Les voici :
1° Manfred, ce fils d'iniquité, avait répandu le bruit de la mort de Conradin ; il s'était attribué le royaume de Sicile comme son propre héritage, sans avoir horreur d'une telle perfidie contre son neveu et son pupille.
2° Il s'était emparé des églises vacantes du royaume, et il avait pillé celles qui ne l'étaient pas; il avait accablé d'exactions plusieurs prélats et il en retenait d'autres dans d'affreuses prisons.
3° Au mépris de l'autorité apostolique et des censures ecclésiastiques, il faisait célébrer, devant lui et dans les lieux interdits, les offices divins. Cette conduite élevait contre lui des soupçons d'une méchanceté hérétique.
4° Au détriment et à la honte de la foi catholique, il préférait les mahométans aux chrétiens; il entretenait des relations intimes avec les Sarrasins de Lucéra, contempteurs et persécuteurs du nom de Jésus-Christ.
5° Ii avait faittuer avec cruauté plusieurs barons du royaume qui s'étaient attachés à l'Eglise romaine, quoique de son consentement.
6° Enfin, il avait banni inhumainement plusieurs grands et autres, sans épargner ni âge ni sexe l.
1. Manfredus dùm Ecclesia quâdam materna fîduciâ in ipso quiesceret, érigeas captatâ opportunitate rebellionis ealcaneum contra eam ad Saracenos Luceriae, per quos in Chn'stianos immanitates exercuit et exercet innuineras ; ac pactionibus initis cum eisdem contemptoribus et persecutoribus nominis christiani,adoccupationemprdidictiregnimanusextendens, illud subsimulalânepolis suinatimemoratiCooradi protectione tutoria, prœsumpsiloccupatum aliquandiù detinere; ac tandem idem iniquitatis filius, ejusdem nepotis morte confictà, regnum ipsumlanquàmhiereditatemproj riamoccupavit... Vacantes in eodemregnoeccle-
« L'Eglise n'aurait pas laissé de le recevoir à bras ouverts, « s'il était revenu de bonne foi, ajoutait Urbain IV; nous au- « rions célébré son retour, à l'imitation du père de l'enfant « prodigue. Nous avons écouté ses envoyés avec la même « bonté qu'Alexandre IV, notre prédécesseur; mais ils ne nous « ont fait que des propositions illusoires. C'est pourquoi nous « ne croyons pas qu'il soit de votre dignité d'entrer dans une « telle négociation, et encore moins de contracter une alliance « si honteuse ; nous vous avertissons de songer à ce que vous « devez à la pureté de votre race, qui serait souillée par le « mélange d'un sang adultère. Considérez la noblesse de votre « maison, son ancienneté qui se perd dans la nuit des temps, « votre parenté avec tous les souverains, votre propre puis- « sance, le soin de votre honneur. Comment avez-vous seule- « ment souffert qu'on vous proposât en mariage pour votre « fils la fille d'un homme tel que Manfred? L'infant Pierre « serait-il donc méprisé par les autres princes? Ne peut-il « trouver une épouse honorable parmi celles de race royale ? « Quelle honte pour lui, quelle flétrissure pour vous, de lier t par une aussi étroite affinité un fils dévoué à l'Église avec « son ennemi et son persécuteur le plus acharné. Non, vous « n'obscurcirez pas d'une si grande tache la gloire de vos an- « cêtres;non, très-cher fils, vous qui, dès vos plus jeunes « années, avez constamment poursuivi les ennemis de l'Église, « vous ne voudrez pas, dans un âge plus avancé, imprimer à t votre nom un sceau d'ignominie, en leur accordant votre « bienveillance et votre protection 4. »
Malgré ces injonctions pressantes cachées sous la forme d'un éloge, dom Jacques passa outre. Le mariage en question pa-
sias occupât , non vacantes spoliât ; praelatos ipsarum et alios quorum aliquos diris carceribus maocipavit, exactionibus aggravât... Nonnullos quôque barones regni prœfati crudeliter interimit... Epist. Urbani IV régi Aragonum, apud Annales ecclesiast., Raynald, tom. XIV.
t. Quomodô igilur tandem cadere potuit in cor tuum; quomodô poluit animi lui sublimitas incliuari , ut de contrahendo malrimonio inter primogenitum tuum illustrera, et natam memorati Manfredi... Epist. Urbani /F, loco citato. Ànn. J262.
raissait avantageux à sa dynastie. Des chances, éloignées par l'ordre de la nature, mais vraisemblables par le jeu des révolutions si fréquentes dans ces contrées, chances qui se réalisèrent en effet, pouvaient amener, dans l'avenir, la réunion de la Sicile à la couronne d'Aragon. D'ailleurs le conquérant aragonaisse voyait toujours plongé dans des embarras d'argent ; et Manfred, réputé le prince le plus fastueux et le plus riche de toute l'Europe, assurait une dot considérable à Constance, sa fille de prédilection. Cette alliance le flattait d'autant plus qu'elle le rapprochait de la maison de France. Isabelle d'Aragon, sœur de dom Pierre, son gendre, allait bientôt épouser Philippe, fils aîné de Louis IX. Un si haut parentage, celui de France et d'Aragon, établirait enfin le prince de Tarente dans le collège des rois.
Les fiançailles de Philippe et de l'infante d'Aragon avaient eu lieu dès l'année 1258. Les possessions territoriales d'Espagne et de France, non loin des Pyrénées, se trouvaient entremêlées par des inféodations d'une complication inextricable. Fiefs de la monarchie franque depuis Charlemagne,les comtés de Catalogne, de Roussillon, de Barcelone, n'avaient point été démembrés légitimement de la couronne de ses successeurs. Leurssuzerains, devenus rois d'Aragon, reconnurent longtemps la suprématie féodale du sceptre des Lys. Jusqu'en 1180 même, ils datèrent les actes publics du règne du monarque de France alors vivant. Il est assez remarquable que cet usage ait cessé sous Philippe-Auguste, le prince le plus jaloux de ses prérogatives.
Quoiqu'il en soit, dom Jacques prétendait à la suzeraineté sur certaines villes de la France méridionale. Tout chimériques que ces droits éventuels pussent paraître , les deux nations attachaient une sorte d'orgueil à en maintenir la possession héréditaire. C'était néanmoins entretenir une source permanente de contestations. Aussi, le désir de l'anéantir engagea Louis et Jacques à s'occuper d'une alliance propre à offrir de mutuelles garanties aux deux Etats. Ils conclurent, le 11 mai 1258, à Corbeil, un traité définitif où Ton
jura de terminer tous les différends par l'échange des prétentions réciproques. Cette paix devait être cimentée par le mariage de Philippe de France et d'Isabelle d'Aragon.
Une nouvelle inattendue faillit ajourner indéfiniment la cérémonie nuptiale. Déjà les apprêts se faisaient dans la capitale de l'Auvergne, lorsque Louis IX apprit que dom Pierre était fiancé à la fille de Manfred, l'usurpateur du trône de Sicile. Pareil contact effraya la délicatesse de saint Louis; une telle alliance semblait attacher sa famille à celle de ce bâtard impérial que les peuples avaient surnommé le meurtrier et l'empoisonneur. On s'attendit à une rupture complète, dont les suites devraient affliger également les deux monarques et leurs conseillers. Pour vaincre les scrupules du roi de France, il fallut que le roi d'Aragon s'engageât, par un acte formel, à ne seconder aucunement les entreprises de Manfred contre l'Eglise *.
C'était au mois d'août 1263. Urbain IV venait de transférer sa résidence de Viterbe à Monteliascone pour y chercher un abri contre les brûlantes chaleurs de l'été, lorsqu'il apprit, par le dominicain Jean de Paris, messager d'iEgidius, archevêque de Tyr, la noble conduite de Louis IX. Il ne put s'empêcher d'en témoigner sa joie à ce pieux monarque. Il chargea Jean de Valenciennes de lui remettre une lettre pleine de louanges. « Nous vous félicitons, dit-il, d'avoir déclaré que vous ne « vouliez point d'alliance avec un prince excommunié. Nou? « sommes heureux de voir que, non-seulement vous imitez les « actions mémorables de vos ancêtres, et que vous marchez sur « leurs traces glorieuses, mais que vous vous appliquez à les « surpasser par l'éclat de vos vertus. Nous tressaillons d'al- « légresse, quand nous songeons que l'Église peut se reposer « en toute sécurité sur vous, comme sur un protecteur cons- « tant de son honneur et de sa liberté. Autrefois Pierre, Jac-
1. Eam enim maculam rex, ecclesiae amaalissirnus, suscipere in se uoluit, ut juogere cum iis affiuitaiem dicerelur, qui cura Ecclesiae hostibus fœduspepigisseut, pulcherrimum factura Urbauus collaudavit. egregiamque in apostoliara sedem voluntalem liiteris. Annal, ecelesiast., Raynald., loin. XIV, ann. 42Ô3.
« ques et Jean, conduits par le Seigneur sur la montagne de « la Transfiguration, virent apparaître Moïse et Elie; ils en- « tendirent la voix du Père céleste qui retentissait dans la t nuée; et remplis de frayeur, ils tombèrent le visage contre « terre; mais, réconfortés par la parole de Jésus, ils élevè- « rent leurs regards et n'aperçurent plus que lui seul. De « môme, nous et nos vénérables frères, à la vue des violen- « tes tempêtes qui agitent fréquemment la barque de Pierre « sur la mer orageuse de ce monde, nous relevant par la pen- « séeet jetant autour de nous un regard observateur, nous « vous considérons tout particulièrement, illustre zélateur « de la gloire de l'Église , votre mère , comme l'assistant seul, « d'une manière efficace, dans ses pressants besoins t. »
Les deux mariages ne laissèrent pas de s'accomplir. Celui de Philippe de France eut lieu au milieu de fêtes splenditles et de réjouissances publiques, sans cesse renouvelées durant le séjour des deux souverains en Auvergne. Quant à l'infant dom Pierre, l'union projetée, qui lui transmettait l'apparence d'un droit héréditaire à la couronne de Sicile, ne tarda pas à s'effectuer, malgré l'espérance donnée d'abord par Louis IX à Urbain IV.
Par une conséquence ordinaire de ces bonheurs inespérés, le mariage de la fille de Manfred avec le fils du roi d'Aragon, en flattant l'orgueil du bâtard, lui fit oublier la prudence, la justice et la modération. Libre de toute crainte et comme enivré d'un si grand succès, il attaqua le Saint-Siège avec une audace et une fureur inouïes. Lucéra, colonie musulmane du royaume de Naples, lui fournit ses plus farouches soldats.
Cette ville de laCapitanate, citadelle puissamment fortifiée, entourée de fossés, de remparts, flanquée de plus de quinze tours, était peuplée de soixante mille habitanls presque tous Sarrazins. Manfred avait renfermé dans ses murailles ses aleliers, son arsenal, ses trésors, son harem gardé par des eunu-
, t. Maler Ecclcsia in te, qnera sui prosecutorem honoris, et libertatis ecclesiaslicae protectoremassiduumexperitur,securaquiescit. Urbani IV, loco citato.
ques. Pour faire oublier la patrie à ces enfants du désert, souvent frappés de nostalgie, le magicienimpérial leur avait créé une sorte d'établissement oriental dans les plaines de l'ancienne Apulie. Il y avait fait transporter à grands frais des chameaux pour le travailleur donner à ces Arabes l'illusionde leurs chasses aussi périlleuses que la guerre , il leur avait jeté en proie des tigres, des panthères et des léopards. Il n'avait rien épargné de ce qui est licite et de ce qui ne l'est pas, pour les attacher au sol de l'Italie et pour leur faire oublier l'Afrique. Le pays leur était abandonné; le christianisme, plus encore. Dans la cathédrale de Lucéra, ils avaient creusé une fosse immonde à la place de l'autel renversé. Manfred avait fermé les yeux sur ces outrages sacrilèges et sur d'autres attentats sans nombre.
Ce fut un contingent tiré de cette espèce de repaire de brigands que le prince de Tarente, ivre d'enthousiasme, lança sur la marche d'Ancône, le duché de Toscane et la campagne de Rome. Il voulait frapper un coup décisif et s'emparer du pape Urbain IV qui résidait alors à Viterbe avec les cardinaux. Jean Marerius, lieutenant de Manfred, commandait les Sarrasins. La ruse, la perfidie, la cruauté formaient le caractère de ce guerrier. Il promena le scandale, la ruine et la mort dans toutes ces contrées enchanteresses qui s'étendent des rivages de la mer Adriatique à la mer Tyrrhénienne. Comme des Barbaresques débarqués sur la plage, ses soldats entraient dans les villes, dans les bourgades, massacraient tout ce qui tombait sous leurs mains, renversaient les églises, les chapelles, pénétraient dans les couvents de femmes, y portaient le viol et la dévastation. Du haut des tours de Viterbe, alors résidence pontificale, Urbain IV pouvait voir courir leurs hordes sauvages et entendre leurs hurlements que répétaient les échos d'alentour i.
Urbain IV eut en outre la douleur de voir Manfred se for-
1. Perrexit vafer tyrannus ponlificcm inseclari bello, miscereurbem tumultibus, cjusque domioum afifectare ; Piceuum vexare in patrimouium Beali Pelri irrumperc ; imù etiam Urbanum sua3 lyranoidi subjicerc. Annales ecclesiast., Raynald., t. XIV, ano. 1263.
tifier de plus en plus dans l'Italie centrale. Disputer au chef de l'Église le monopole du rôle patriotique devait être un des moyens d'influence employés par le prince de Tarente. D'heureuses conjonctures le favorisaient dans ce desseins
Les républiques de Florence et de Sienne, revenues à leur antagonisme naturel, allaient se déclarer la guerre. Les bannis florentins excitaient les Siennois à prendre les armes contre la cité des fleurs. Farinata Uberli, le plus illustre parmi les émigrés gibelins, homme d'un courage intrépide et d'une intelligence non moins hardie , jouissait d'un grand ascendant. Par son conseil, la commune de Sienne s'adressa au prince de Tarente « Les Gibelins florentins et siennois, remplis d'ar- « deur, dit-elle, n'attendent qu'un chef digne de les commant der, et ce chef, c'est vous, c'est Manfred. » Le prince de Tarente se contenta de lui envoyer un escadron de deux cents cavaliers allemands avec sa bannière royale. Cependant l'armée florentine avait opéré sa jonction avec les troupes lucquoises et s'était approchée des murs de Sienne. On fit bien boire et bien manger les deux cents Allemands de Manfred , et, ainsi gorgés de vin et de viandes, on les lança, par l'avis de Farinata, contre les Guelfes de Florence et de Lucques qui ne s'attendaient pas à cette attaque." Les Allemands entrés dans le camp ennemi par surprise, y firent un affreux carnage. Les Florentins etlesLucquois s'enfuirent devant eux, ils les croyaient l'avant-garde d'une grande armée ; mais lorsqu'ils se furent aperçus de leur erreur, ils se rallièrent promptement, se retournèrent contre les cavaliers de Manfred, les taillèrent en pièces et traînèrent dans la boue l'étendard de Sicilei.
A cette nouvelle, Manfred envoya au secours des Siennois