‹ Histoire du Pape Urbain, IV, 1185-1264Chapitre 25 sur 32 · Hinc cùm (raclatus simulatos diclus inisset · texte numérisé non relu

Hinc cùm (raclatus simulatos diclus inisset

Manfredus dicto pâtre faveute tamen.

Nil veri leuuit, imô perjuria verbis

Ipbius, et fraudes aetibus ojus crant.

Cognosceus igitur pater haee, orbisque saluti

Compatieus versât plurirna corde suo.

Theodoricus Vallicoloris, in vitd Urbani IV, apud I'ai». Masson.

« Vous devriez être les (ils dévoués de l'Église, et vous « vous égarez dans les régions de la dissidence ; non seulement « vous dédaignez les moyens par lesquels nous pourrions proc curer le salut de vos Ames, selon nos désirs et notre devoir, « mais encore vous travaillez dans un sens tout opposé à ce « noble but 5 quel sujet de gémissements et de larmes! îgnorez- « vous que la piété, utile à toutes choses, possède les promesses « de la vie présente et de la vie future? Ne connaissez-vous pas « cette vérilé de l'Evangile : bienheureux les miséricordieux, « parce qu'ils obtiendront miséricorde? Ne savez- vous pas « qu'il est écrit que ceux qui ne pardonnent pas, seront jugés « sans merci? Comment donc traitez vous inhumainement les « hommes livrés à l'arbitre de votre volonté? Gomment agis- « sez-vous à leur égard avec une cruauté, pour ainsi dire « féroce? Il y a encore chez les animaux une tendresse nalu- « relie qui les porte à user d'une sorte de générosité envers « les êtres inoffensifs qu'un premier mouvement les a poussés « à attaquer. Et vous, ô* honte, plus cruels que les bêtes fau- « ves, vous condamnez à des peines atroces les hommes qu'il « a plu à Dieu de terrasser devant votre face * ! »

Urbain IV termine en exhortant avec énergie les Siennois à mettre en liberté leurs captifs, à leur restituer les taxes injustement prélevées, à ne plus leur imposer de tributs, ou du moins à les traiter avec plus de ménagement et de douceur; il les menace d'user de représailles, s'ils ne font pas droit à ses avertissements, et d'ordonner dans toutes les provinces l'arrestation de leurs marchands comme caution; il ajoute que s'ils persistent dans leurs exactions, il sévira, contre eux et leur cité, spirituellement et lemporellement, par la privation de leurs privilèges personnels comme de leurs prérogatives communales.

I. ... Certè adeô ipsis ctiàm animalibus ratione carentibns est insita pielas a riaturâ, quod eorum uliquii quâdam gcaerositate pradiiâ inoffeusos prsterire dicuniur, quos anteà impulerunt : et vos, proh pudor, sic ferarum ferocilatcm cxccdilis,quod in eus, quiante facicm vestram, prout domino placuit,cccidere, immanilates multimodas exercelis... Episl. Urbani IV apud Annales cccles. IUynald., tom. XIV.

Les Pisans s'étaient gravement compromis, à l'époque où le pontife centenaire Grégoire IX soutenait avec une vigueur. indomptable la lutte contre Frédéric II. Ce prince avait, à plusieurs reprises, demandé un concile universel pour se justifier. Alors la chrétienté retentit de la convocation de tous les évêques à Home. Beaucoup de ceux de France, d'Angleterre,' d'Espagne et du nord de l'Italie s'embarquèrent à Gênes. Frédéric Il craignit que les Pères du concile ne se prononçassent point en sa faveur; il envoya une partie de sa flotte dans les eaux de Pise pour leur interdire le passage. Les deux armées navales se rencontrèrent le 23 mai 1241. Après un rude conv bal, plusieurs bâtiments génois, avec tous les passagers, tombèrent au pouvoir de la marine impériale. De ce nombre étaient deux cardinaux, une foule de prélats et les députés des villes lombardes. L'empereur souabe les fit conduire à -Naples et jeter tous dans des cachots où on les traita par son ordre comme les plus vils criminels. Grégoire IX lui-même fut menacé de tous côtés dans Rome; il mourut avec calme, sans avoir fléchi un instant, léguant avec certitude le triomphe de sa cause à ses successeurs.

Urbain IV, héritier de cette ferme conviction, écrivit aux habitants de Pise complices de ces sanglants affronts, pour leur reprocher leur défection, leur noire ingratitude. Déjà il avait chargé Mansuetus le Minorité, Sigerus, de Saxe, prieur des Dominicains, et Guidon, nonce apostolique, de travailler à les ramener à résipiscence. Mais, quelque temps après leur réconciliation avec l'Église, les Pisans s'étaient de nouveau affiliés à la faction tudesque; ils harcelaient sans cesse par la guerre leurs clients de Lucques, une des républiques guelfes de la Toscane1.

« Peuple obstiné, dit le pape aux Pisans, peuple au cœur ^< dur, peuple oublieux des bienfaits que tu as reçus de l'É- « giise, considère attentivement de quelle façon tu t'es rendu « autrefois l'auxiliaire de ses ennemis; à différentes époques,

1. lucussit similes minas Pisanis Urbauus, ut ipsos ah iuscclantibus I.uccnsibus,viribus ex accepta clade attritis, abduccref, à Manfredi parlibus ad Ecclesiam revocaret. Annales ccclesiaslici, loeocitalo.

« tu as abjuré le respect filial que tu lui dois; tu as porté « des mains sacrilèges sur ses principaux ministres ; lu « as capturé et emprisonné des cardinaux et d'autres prélats. « Mais l'Église, comme une bonne et tendre mère, n'a pas vou- • lu employer la verge du châtiment pour te corriger; elle « s'est contentée de l'inviter au repentir et de te ramener à « de meilleurs sentiments par de fréquentes réprimandes. « Souviens-loideses miséricordes et de son inépuisable chanté € à ton égard. »

Au mépris des bulles d'excommunication qu'Urbain IV avait lancées contre Manfred et des interdits qu'il avait jetés sur les Etats de ce bâtard impérial, les Pisans persistaient à se faire les partisans de la maison deSouabe; ils avaient même expulsé honteusement Gualon, notaire apostolique, que le pape avait envoyé en Toscane pour y défendre la cause pontificale; à cette grave injure, ils avaient ajouté un fait plus significatif : ils s'étaient associés aux complices de Manfred pour combattre les peuples dévoués au Saint-Siège. « Peuple ingrat, s'écria Urbain t IV en terminant sa lettre, ne méprise plus désormais nos re- « monlrances; jusqu'à présent, nous t'avons témoigné la bonté « d'un père; nous avons différé de te punir; reviens à nous « avec un cœur contrit et humilié; n'ajoute pas les offenses « aux offenses; n'accumule par les outrages sur les outrages; « prends garde de mettre le comble à la mesure de la colère « divine; si tu t'opiniâtrais dans ta rébellion, nous serions « douloureusement obligé de dépouiller ta cité de son titre «, archiépiscopal1. »

Les Pisans, sans tenir compte de ces injonctions pressantes

d'Urbain IV, continuèrent à persécuter les Lucquois, défenseurs

de la papauté. Le saint Père écrivit aux habitants de Lucques

1. Quioimo dùm sedes aposlolica in vobis, quos sibi exhibilionem taula; gratiae taoquàm spéciales filios veodicabat, secura quicsccrct, vos Maufredo quondàm principi Tarentino, cxcomrnunicationis et inlcrdicli tententias, quas io adhaîrentes cidem, et vos spccialiter propter hoc làm nos, quàm dilcelus lilius magister Gualo, uolarius noster, in parlibus Tusci* legalus, justifié exigente , prolulimus, damnabiliter conlemnentes, contra iuhibiiionrm sedis aposlolica; grave dispendiuui adha;sislis... Annales ecclcsiaslici, loco cilalo.

des lettres de consolation ; il appréhendait qu'entraînés par le découragement et la séduction, ils ne se laissassent prendre aux pièges des Gibelins. « Songez, leur dit-il, songez aux « succès dont le Très-Haut a déjà couronné vos efforts, et vous « supporterez plus facilement les revers que vos soldats ont « récemment essuyés dans un combat contre les Pisans, enne- « mis de l'Église. Vous avez lutté contre eux avec une bra- « voure digne d'éloges. Vous avez énervé leurs forces et ap- « pauvri leurs trésors. Allons donc, que vos cœurs demeurent « fermes en face de l'adversité. Souvenez-vous avec quelle « constante fidélité vos ancêtres ont intrépidement défendu « l'indépendance de leur patrie. Persévérez dans votre antique t foi. N'écoutez point les fallacieuses suggestions de certains t hommes qui, jaloux de votre salut et de votre liberté, vous « soumettraient au joug de Manfred. » Les Lucquois n'en succombèrent pas moins aux tentatives du parti gibelin : entourés d'ennemis qui les harcelaient sans cesse, dépossédés de plusieurs forteresses, ils se rendirent dans l'espoir d'obtenir la délivrance de leurs concitoyens que les Siennois retenaient prisonniers depuis la sanglante bataille de l'Arbia 4 .

La défection des habitants de Lucques navra Urbain IV ; mais il eut bientôt un sujet de consolation. Otton de Gualducius, chef de la faction gibeline de Pise, persécutait violemment les partisans de l'Église romaine. Il ne respirait que menaces et carnage, lorsque revenu à récipiscence, il conçut la pensée de renoncer entièrement aux vanités du siècle et de passer le reste de ses jours dans les pratiques d'une vie pénitente. Le pape, joyeux de cette conversion, chargea Mansuetus, son chapelain ei son pénitencier, docte franciscain, apte à la conduite des grandes choses, d'absoudre de toute censure ecclésiastique ce modeste Saul et de le revêtir de l'habit religieux, selon les

1. Fratri Mansuèto, viro docto, et magois obeundis rébus idoneo, capellaoo suo et peoiteutiario, auctoritatem commisit Urbanus absolvendi à censuris, et fratribus de Peniteoliû aggregandi Ottonem Gualduccii, praicipuum inter Pisanosfactionis gibellina;, queui modernum Saulum appellat. Annales Minorum, auctore Luca. Wadinco, tom. H, ann. 4 263.

désirs de ce blasphémateur audacieux changé en fervent cénobite.

Le même internonce reçut d'Urbain IV une autre mission non moins importante; il s'agissait de consolider la trêve conclue entre les républiques de Pisc et de Lucques. Le pape adjoignit son maréchal, le noble Sigerius de Sasselta, au frère Mansuetus et les envoya comme des anges de paix en Toscane pour établir définitivement la concorde entre les cités rivales. Elles se disputaient la possession du château d'Aginulf, avantageusement situé dans le diocèse maritime de Lunégiano. Les Lucquois avaient mis le siège devant cette place forte qui appartenait aux Pisans. Ceux-ci, furieux de cette attaque, cherchaient les moyens de se venger. Urbain IV leur écrivit pour les exhorter à l'oubli des injures et au pardon des offenses. En même temps, comme le prieur des dominicains de Toscane avait des parents et des amis dans la ville de Lucques, il leur recommanda d'user de toute son influence pour ramener au calme les parties belligérantes1.

Ces inimitiés fratricides qui animaient les unes contre les autres les petites républiques de la Péninsule, et qui éclataient avec une aveugle rage dans leurs proscriptions réciproques, se subordonnaient à la grande lutte, passionnée et convulsive, des factions guelfe et gibeline. Les Guelfes, à rencontre de la tendance centralisante des Gibelins qui étaient les représentants des opinions absolutistes et de la souveraineté de l'Etat, soutenaient le principe de l'indépendance des races et les droits de la liberté de l'Eglise. Cette division, qui partageait le monde en deux partis, celui du pape et celui de l'empereur, avait pénétré à travers tous les rangs de la société , jusque dans les moindres habitudes de la vie. Cela était vrai surtout dans 1*1-

1. Cui eliam siraul cum Sigitio de Sasscliâ ponlificio marescallo commissioucm et littcras traosmisit Urbauus, ut Lucanos et Pisauos inter se belligérantes pacificarent ; addidit etiam epislolam ad priorcm prœdicatorum iu Tusciâ, ut Lucaaos, Pisaois armis cedeutibus adhùc moleslos, et castrum Aginulfi, quod Pisaoi possidebaut, obsidione vallanlcs, ad pacem iaduceret... Annales minarum, loco citaio.

talie centrale, théâtre permanent de la lutte du parti ecclésiastique et du parti impérial. Là, l'antagonisme existait à son maximum d'intensité. Les puissances adverses, qui s'y disputaient la prépondérance, n'épargnaient rien pour se créer des partisans, des alliés dans les villes, dans les famille?, parmi les individus. Aussi les communes étaient opposées aux communes, les citoyens à leurs concitoyens; et partout c'était un combat à outrance, une guerre à mort.

A la faveur de ces querelles civiles qui réveillaient tant de haines et entretenaient tant d'animosités, les hérésies, cause et suite des vices, se propageaient comme une épidémie parmi les fidèles ; partout où les hérésies pénétraient, la sève vivifiante du christianisme se desséchait, la simplicité des mœurs antiques disparaissait, une affreuse corruption se répandait au sein de toutes les classes. Quand ces ferments de dépravation ont gâté l'esprit et le cœur des hommes, presque toujours ils troublent la société civile ; ils inspirent aux populations l'orgueil et la révolte. On ne doit pas s'en étonner : l'hérésie, étant une insurrection contre Dieu, pousse naturellement l'homme à s'insurger contre les pouvoirs établis qui sont comme une émanation de la puissance divine. Quand la société était foncièrement catholique, les papes, qui exerçaient sur elles, pour son bonheur, une magistrature souveraine, poursuivirentavecardeurles hérésies,parcequ'ils y voyaient la ruine de la société humaine. En déployant une sévérité qui a paru excessive à quelques écrivains modernes, ils méritèrent bien de l'Église et de l'État qu'ils préservaient ainsi des troubles et des révolutions.

Urbain IV s'acquitta consciencieusement decedevoirsacré. Les Patarins, les Pauliciens, les Bulgares, les Cathares pullulaient en Lombardie et dans la marche d'Ancône. Ces différentes sectes, qui ne s'entendaient que dans leur commune hostilité contre l'Église romaine, dont ils rejetaient les dogmes, les préceptes et la discipline, faisaient un mal infini à la foi et aux bonnes mœurs. Déjà Alexandre IV, comprenant la gravité de la plaie, avait envoyé dans le nord de l'Italie des frères

Mineurs pour en extirper les hérésies. Urbain IV voulut reprendre l'œuvre de son prédécesseur. Il donna mission à des inquisiteurs de l'Ordre de saint Dominique de parcourir toutes les contrées infectées du venin de l'hérésie pour y combattre énergiquement les sectaires. Il leur recommande de ne point se laisser tromper par les dehors d'une piété feinte ; il leur enjoint de ne pas accorder l'absolution aux personnes qui donnent à leurs vices les apparences de la vertu. Il leur assigne spécialement toute l'Italie septentrionale, depuis les légations de Bologne et de Ferrare, et la marche de Gênes inclusivement, jusqu'aux frontières les plus reculées des parties supérieures de la province lombarde 4.

« Pour que vous puissiez accomplir efficacement vos fonc- « lions inquisitoriales , leur dit-il , nous laissons à votre « discrétion et à votre zèle le soin d'exécuter nos pres- « criptions pour l'amour de Dieu , sans crainte des hom- « mes, tous ensemble ou individuellement, selon l'exigence « des cas. Appliquez-vous, avec une prudente sollicitude, à t détruire la méchanceté hérétique jusque dans ses dernières « racines. Efforcez-vous d'exterminer ces petits renards qui, t par leurs morsures pernicieuses, ravagent la vigne du Sei- « gneur, afin que cette vigne rapporte enfin des fruits de pu- « reté catholique. Si vous trouvez des gens ou ce/o ables ou « infectés, ou même suspects de la corruption de l'hérésie, « vous procéderez, suivant les règles canoniques, contre eux « et contre ceux qui les accueillent, les défendent ou. les fa- « vorisent...2 »

Si Urbain IV faisait une rude guerre aux hérésies et défen-

1. Nec Urbanus modo ad defendenda Ecclesiae jura iocubuit, scd maxime pontificias curas pro fide illibalâ servandâ, atque erroribus ampulandis defixit, ecclesiam revocaret. Annales ecclesiaslici, loco cilalo.

2. ... Sic efficaciter prosequi et exequi studeatis, ut per sollicitudiois vestrœ prudentiam, de prœdicla l.ombardia et Alarcliia radix iuiquilalis hœreiicœ succidatur ; et vinea Domini, extermina tis vulpeculis, quae perversis morsibus demoliuntur, tandem fructusafferatcaiholicœ puritatis... Epist. Urbani IV, apud Annal, eccles. Bzovius, tom. XIII.

ET SON TEMPS. Ml

dait l'intégrité de la doctrine avec la vigueur qui sied à celui qui doit confirmer ses frères dans la foi , il ne faiblissait pas devant les ennemis du domaine temporel. Informé des progrès rapides que les partisans de Manfred faisaient dans la Sardaigne, il excita contre eux le zèle de l'archevêque d'Arborea. Ce vénéré prélat encouragea les Sardes à la résistance, invita les hommes capables de porter les armes à s'enrôler sous les drapeaux de l'Église, et accorda les indulgences de la croisade à tous ceux qui combattraient les Gibelins. Guillaume, intendant de la petite province d'Arborea, conduisit lui-même des troupes contre les rebelles. En peu de temps, l'île fut purgée des partisans du tyran sicilien1.

Certaines villes des Etats pontificaux, entre autres Recanati près de l'Adriatique, perdirent le rang de villes épiscopales, parce qu'elles avaient persisté dans leur rébellion. Les consuls des arts et métiers de Florence reçurent ordre d'interrompre toute espèce de transactions avec les excommuniés. Urbain IV, pour attirer les populations dans la cause de l'Eglise romaine, employait tour à tour les procédés les plus bienveillants et les plus sévères menaces. En même temps, pour seconder les vues du Souverain-Pontife, les agents secrets du parti guelfe poussaient les peuples à la révolte contre Manfred. Dans le mois de juin 1261, il y eut à Naples quelques symptômes d'insurrection. Le prince de Tarente était tombé sérieusement malade, chez son beau-frère Ricardo d'Aquino, comte de Caserta-Nuova, dans la Terre de Labour. On profita habilement de cette circonstance pour répandre le bruit de sa mort; mais il se rétablit promptement, et sa présence déjoua le complot.

La Sicile fut témoin d'une autre tentative plus dangereuse contre Manfred. Un mendiant, nommé Giovanni de Cochleria, qui avait une ressemblance frappante avec Frédéric II, conçut

1. Nec solum io Italià ad religiosam militiam, accepto crucis symbolo, profitendam vucabat fidèles pro defeodeodâ Ecclesiâ Urbanus, sed in aliis quoque proviociis : in Sardania quidem Arborensis archiepiscopus Sardos cruce insignibat, iotcr quos Guillelmus toparcha Arborensis sacro bello se devovit... Annales ecclesiastici, auctore IIaynaldo, tom. XIV, anu. 1263.

l'idée de se donner pour l'empereur. Les Siciliens guelfes acceptèrent avidement celte imposture. Des circonstances romanesques achevèrent de l'accréditer parmi le peuple toujours ami du merveilleux. Au lieu de parcourir les villes et les campagnes, le faux empereur s'enfonça dans cette région montagneuse et boisée qui entoure l'Etna d'une verte ceinture et de rochers inexpugnables, il choisit, au pied du volcan, une grotte pour demeure ; il prit, sans trop d'invraisemblance l'attitude et le langage d'un prince persécuté et méconnu. Manfred avait fondé ses largesses sur des confiscations et des bannissements. Tous ceux qu'il avait dépouillés ou exilés, entre autres les neveux de Rufïo le calabrais, assassiné à Terracine, s'empressèrent de rendre hommage à l'imposteur, le proclamèrent véritable César, le firent sortir de sa caverne, le revêtirent du costume impérial et le montrèrent de cité en cité. Cette imprudence causa leur perte. Le prétendu Frédéric fut capturé et pendu, comme l'avait été en Flandre le faux Baudouin, autre empereur de fantaisie.

Pour regagner la faveur des populations de la Péninsule, Manfred ordonna à ses agents secrets ou patents de témoigner plus de respect qu'ilsne l'avaient fait jusqu'alors pour les franchises municipales. Il rendit à Naples ses privilèges, en y réunissant les écoles supérieures des autres provinces, à l'exception de l'école de médecine, maintenue à Salerne. Déjà il avait construit un môle dans ce chef-lieu de la principauté citérieure et en avait confié la direction à Jean de Procida. Il voulut faire plus encore et fonder un monument digne des Romains. Dans la Capitanate, le port de Syponto, à l'embouchure du Candelaro, était depuis longtemps encombré par la vase des marais salants et des lagunes. Manfred résolut de l'abandonner et de créer, au pied du Mont Gargano, un nouveau port, sûr et spacieux, auquel il attacha son nom, et qui subsiste encore: c'est Manfredonia.

Pendant que Manfred flattait les habitants de Naples et de Sicile dans leur vague espoir de liberté, l'activité d'Urbain IV,

contre ce redoutable adversaire, ne se ralentissait pas. Il publia une croisade en Italie et en France. Indulgence plénière était accordée à tous ceux qui prendraient les armes contre Manfred qualifié de tyran, d'hérétique, d'ennemi de l'Eglise, dans la sentence d'excommunication. De tous les capitaines les plus renommés de l'Italie, le premier qui répondit à l'appel du Souverain-Pontife, fut Roger, de la maison deSanseverino. Après une conspiration vraie ou supposée contre l'empereur Frédéric II, cette famille, l'une des principales du royaume, avait été dépouillée de ses biens et proscrite. Grâce à la fidélité d'un serviteur, Roger Sanseverino, encore enfant, avait été porté à Innocent IV, qui l'éleva avec soin, le combla de bienfaits et lui fit épouser une de ses nièces, une descendante desFiesque. Aigri par l'exil, altéré de vengeance, se sentant soutenu par Urbain IV, Sanseverino ne négligea pas cette occasion d'humilier le fils du persécuteur de ses ancêtres et de témoigner sa reconnaissance à la papauté. Il se mit à la tête d'une guerre sainte au centre de la Péninsule et combattit vaillamment les Gibelins dans le pays des Samnites et dans la Campanie1.

En France, le légat apostolique, chargé de prêcher la croisade, leva un grand nombre de soldats. Parmi les principaux chefs d'armée, on distinguait Bouchard de Vendôme,'comtede Lavardin et de Montoir, Guy de Mello, évêque d'Auxerre, l'un des plus hardis capitaines de son temps, et Robert de Béthune- Dampierre, petit-fils de Marguerite de Flandre. Ils passèrent les Alpes sous le commandement nominal du gendre de Charles d'Anjou, le jeune Robert de Béthune-Dampierre, et sous la conduite réelle de Gilles de Traisignies, surnommé le Brun, connétable de France. On conciliait ainsi avec les droits de

1. Exercilibus Saraceoorum et Teutonum et Gibellinorum in omues partes llaliœ et Siciliae dimissis, à quibus cùm nec ipse Urbanus se esse tulum existimaret, crucis piam militiam per universam Italiam, propositâ spe remissiouis peccatorum, contre Manfredum et reliquos ejus in Lombardià administres promulgavit ; Rogerius, cornes Sanseverinas primus fuit, qui pontificis et Ecclesiae tueodae cura suscepit, milites signatos scripsit, quos in Samnio et Campaniâ Manfredianis opposuit... Annal, ecclesiast., auclore Luca Bzovio, tomXIII, ann. 1203.

l'expérience et de l'âge la dignité d'une naissance souveraine, car Robert n'avait que dix-huit ans. A leur arrivée en Italie, l'épouvante se répandit parmi les Gibelins. Manfred vint se poster entre Agnani et Frosinone, de manière à arrêter les croisés français , soit qu'ils prissent leur route à travers les montagnes et les forêts des Abruzzes, soit qu'ils pénétrassent par les plaines fertiles delà Terre de Labour1.

Urbain IV résidait alors à Vilerbe ; il voulut que toute l'armée française traversât la ville; il était heureux de l'encourager par les honneurs d'un éclatant triomphe. Les Guelfes se livrèrent à de grandes démonstrations de joie , tandis que les Gibelins se tenaient renfermés dans leurs maisons. Les membres de la haute noblesse, montés sur des chevaux richement caparaçonnés, accompagnés d'une foule innombrable de clients, escortèrent le long des rues les guerriers de la Croix. Les gens du peuple, jusqu'aux vieillards et aux infirmes, jusqu'aux enfants et aux femmes, agitaient des palmes dans leurs mains et chantaient Yhosanna. Le clergé marchait, bannières déployées, autour du pape qui bénitsolennellementles drapeaux et les soldats. Cette magnifique réception anima les chefs de la croisade d'un tel enthousiasme qu'ils poursuivirent avec ardeur les Sarrasins, les chassèrent de la délégation deSpolète; et, sans même s'arrêter un instant dans Rome, vinrent camper en face de Manfred. Ce dernier n'osa point accepter la bataille; il comprit l'impossibilité de tenir tête à tant d'ennemis en rase campagne. Il s'occupa seulement de fortifier les villes et d'y enfermer ses troupes.

Les impétueux Français allaient franchir le Garigliano, qui séparait les Etats de l'Eglise du royaume de Naples, lorsqu'une révolte éclata tout-à-coup dans Rome. Ce mouvement, secrètement fomenté par Manfred, avait à sa tête Pierre de Vico, un des plus farouches capitaines d'aventure de toute l'Italie. Urbain IV craigniUque tout l'Etat pontifical ne suivit l'exemple

1. Annalium cardinalis Daronii conlinualio, per Henricum Spondanlm, tom. I,ann. 1263.

de la grande ville; il se hâta d'appeler l'armée française à son secours. Comme il tremblait aussi pour sa propre sûreté, il se retira de Vilerbe à Orvieto. Cette jolie petite ville, bâtie dans un site pittoresque, au bord de la Paglia, sur un rocher escarpé, offrait à la papauté une délicieuse résidence et tout ensemble un asile presqu'imprenable. Urbain IV y demeura quelque temps avec les cardinaux et y reçut des magistrats de la cité les marques de la plus vive sympathie1.

Manfred profita de celte diversion ; à peine les croisés eurentils décampé, qu'il passa la rivière; mais les hauts feudataires du royaume refusèrent de ravager les terres de l'Eglise. Le rusé prince de Tarente permit, à tous ceux qui le désireraient, de se retirer; puis, emporté par la colère et la vengeance, il lâcha la bride à ses Sarrasins qui se précipitèrent sur le territoire romain où ils mirent tout à feu et à sang. Les soldats, amenés de France par le légat apostolique , avaient repassé les Alpes, faute d'argent. Le nombre de ceux qui étaient restés devenait insuffisant pour protéger le patrimoine de saint Pierre. Dans cette situation extrêmement périlleuse, Urbain IV, convaincu que l'Eglise avait besoin d'un bras vaillant , d'un dévouement reconnu, d'une renommée éclatante, ne songea plus qu'à faire un appel au 'seul prince qui, dans toute la chrétienté, semblait capable et digne de sauvegarder tout à la fois l'indépendance italienne et la liberté ecclésiastique. Il appela Charles d'Anjou2.

1. Apud urbera veterem permansit Urbanus loci aspeclu et securilate delectatus ; in suramo saxo posita, et ad expuguandum difficillima... Vilœ pontificum romanorum, auclore Alphonso Ciacconio. Romœ, 1630.

2. Depressa' adeô eoclesiaslica res erat, ac pootificis faederati, Manfredi potentiel in cas adducli anguslias, ut cinctus undiquè periculis Urbauus extcrna auxilia erocavit... Annales ecclesiastici, Raynald., Ioco citato.

Rapports des papes avec les Normands, fondateurs du royaume des Deux-Siciles.— Urbain IV travaille à l'établissement d'une dynastie française sur le trône de ISaples, — II écrit à Henri III, roi d'Angleterre. — Légation de Barthélemi Pignatelli, archevêque de Gosenza. — Lettre d'Urbain IV à Albert de Parme, son légat en France; — A saint Louis; — A la reine Marguerite.— Conditions proposées par Urbain IV dans son traité avec Charles d'Anjou relativement à la couronne sicilienne. — Urbain IV modifie ses premières exigences. — Baudouin, empereur détrôné de Constantinople, écrit à Manfred. —Urbain IV apprend avec un douloureux étonnement que Charles d'Anjou est nommé sénateur de Rome. — Il se résigne, dans la crainte devoir Manfred élevé à cette dignité. — Charles d'Anjou lui donne des sûretés. — Pouvoirs très-étendus qu'Urbain IV confère à Simon de Brie, cardinal légat en France. — Tentative d'empoisonnement contre Urbain IV.— Mort de Percivallo d'Oria.— Lettre d'Urbain IV à Manfred.— Urb ain IV quitte Orvieto.

L'établissement d'une dynastie française sur le trône de Naples est un des événements les plus importants du Moyen- Age. Urbain IV en fut le plus ardent promoteur. Pour avoir la pleine intelligence de son entreprise, il faut exposer les rapports des Souverains Pontifes avec les Normands, fondateurs du royaume des Deux-Siciles.

Il y avait déjà un demi-siècle que les. fils de Tancrède de Hauteville., pauvres, mais vaillants chevaliers de Coutances, s'étaient rendus maîtres de l'Italie méridionale et menaçaient les Etats de l'Église, quand une ligue anti-normande se forma, qui devait chasser de leurs conquêtes ces usurpateurs de toute terre à h : convenance. Le chef intrépide de cette coalition, Léon IX, un allemand de la vieille souche, aux instincts belliqueux, n'obtint de l'empereur Henri-le-Noir qu'une faible partie des troupes demandées ; il leva seul une armée, la mit sous les ordres de deux de ses compatriotes et livra bataille près de Civitella, le 18 juin 1053. Il fut vaincu et fait prisonnier. Toutefois, les vainqueurs, oubliant leur fierté sauvage, traitèrent leur vénérable captif avec beaucoup d'égards; ils l'accompagnèrent dans l'attitude la plus respectueuse jusqu'à Bénévent; là, le saint Pontife tomba d'accord avec eux, en leur donnant l'investiture de toutes les conquêtes qu'ils

avaient déjà faites et de toutes celles qu'ils feraient à l'avenir, en Calabre et en Sicile sur les Sarrasins.

Dans la pensée des papes, les Normands d'Italie étaient les véritables défenseurs de la puissance pontificale; ils tenaient à conserver des relations amicales avec ces héros Scandinaves sur lesquels, en cas de besoin, ils pouvaient s'appuyer. Voilà pourquoi Nicolas II octroya au comte Robert Guiscard le titre de duc de la Pouille et des Calabres; il lui imposa, en retour de ce duché et de la Sicile une fois conquise, un tribut annuel. Robert Guiscard, de son côté, promit, pour lui et pour ses héritiers, en 1059, de servir toujours le pape comme son seigneur, de ne jamais entrer dans aucun complot contre le Saint-Siège, de lui prêter, au contraire, main-forte contre ses ennemis, et surtout de ne jamais s'emparer d'aucune portion du patrimoine de saint Pierre. La princesse Anne Comnène, dans ce livre qu'elle écrivait sur les marches chancelantes du trône paternel, a tracé le portrait de ce terrible Guiscard : ambitieux, mais d'un génie égal à son ambition, il avait l'habileté des politiques, l'audace des conquérants, l'éclair dans le regard, le tonnerre dans la voix.

Grégoire VII confirma, en 1080, les investitures précédentes à Robert Guiscard, qui renouvela son serment. Toutefois, pour réserver les droits du dernier prince de la dynastie lombarde, le pape n'accorda pas, au duc de . Quille, la possession de Salerne, d'Amalfi et de la Marche de Fermo. Robert Guiscard n'avait qu'un rival, Roger, son frère, jeune et beau, libéral et brave, très-aimé des soldats. Il en fit un de ses capitaines. Urbain II aimait la brusque franchise du comte Roger, dont le zèle à bâtir des églises n'avait d'égal que sa passion pour les armes. La Sicile, la plus brillante de ses conquêtes, lui avait permis de satisfaire ce double penchant ; partout ses victoires frayèrent le chemin à l'Evangile, que les Sarrasins avaient étouffé pendant leur longue domination sur cette île. En reconnaissance, Urbain II nomma son cher comte légat apostolique dans toute la Sicile. Roger II, fils du comte Roger, et neveu de Robert Guiscard, succéda à leurs droits et recueil-

lit le fruit de leurs travaux; au fond de l'âme, ses penchants étaient durs jusqu'à la férocité, et son visage aurait dû les trahir; mais le jeune Roger était parvenu à se vaincre au dehors comme au dedans; il savait se montrer le plus généreux, le plus gracieux, le plus courtois des chevaliers et des princes, malgré sa stature de géant et sa face de lion. Il avait reçu en fief d'Honorius II, l'an 1138, l'Apulie et la Calabre; ensuite il avait obtenu de l'antipape Anaclet II la concession du titre de monarque sicilien, avec l'investiture de la principauté de Gapoue et du duché de Naples. Mais il perdit bientôt presque toutes ses possessions territoriales. Il fut excommunié, au concile de Latran de 1139, comme le principal fauteur du schisme. Dans la suite, il reconnut le pape légitime. En retour, Innocent II confirma à Roger le titre royal avec l'investiture des duchés de la Pouille, des Calabres et de Capoue.

De la nombreuse postérité de Roger II , il ne lui était resté qu'un fils, Guillaume Ier, flétri plus tard du surnom de Mauvais. Adrien IV lui concéda en 1156, tout ce que ses prédécesseurs avaient accordé à ses ancêtres; et, en outre, il le confirma, lui et toute sa descendance, dans la possession des divers Etats de la Basse-Italie. On peut considérer cette investiture, la cinquième de celles que les Souverains-Pontifes avaient octroyées aux héros Scandinaves, comme la ratification d'un pacte sincère, irrévocable, entre la dynastie siculo-normande et la papauté. C'est ainsi que prit naissance et se développa la suzeraineté du Saint-Siège sur le royaume des Deux-Siciles, suzeraineté que les papes revendiquèrent toujours comme un de leurs droits acquis.

Il s'écoula plus d'un siècle et demi entre l'arrivée des premiers enfants de Tancrèdede Hauteville et le moment où leur race s'éteignit dans les mâles en 1194. Alors, la couronne sicilienne passa, par suite du mariage de l'héritière Constance avec l'empereur Henri IV, dans la maison des Hohenstauffen. Ceux-ci se déclarèrent les ennemis des papes. Longtemps la lutte prit l'Europe entière pour champ de bataille. Mais, dans

la dernière moitié du treizième siècle, elle sembla transportée à l'extrémité méridionale de l'Italie, et circonscrite dans les belles et riches contrées du royaume de Naples. Pour être réduite à des proportions moins vastes, elle ne perdit rien de son activité, de sa grandeur et de sa force. Loin de s'amoindrir, l'antagonisme du Sacerdoce et de l'Empire conserva le caractère élevé d'une guerre contre les adversaires acharnés de toute civilisation, contre les opiniâtres ennemis du joug libérateur du catholicisme. Les succès des papes du Moyen- Age contre les Césars allemands ne furent pas simplement politiques et militaires; ce furent aussi des succès intellectuels et moraux.

Urbain IV ne s'écarta point du système adopté par ses prédécesseurs pour faire triompher la civilisation chrétienne. Intimement persuadé que l'Eglise romaine avait besoin d'une vaillante épée, d'un dévouement à toute épreuve, d'un prince illustre, afin de protéger la liberté des populations catholiques contre les violences de l'hérétique Manfred, il appela Charles d'Anjou1.

Ce prince, frère de Louis IX et possesseur du plus grand fief de la couronne, marchait alors sans contredit immédiatement après les souverains de l'Europe. Les rivages de l'Egypte et de la Palestine, les comtés de Flandre et de Hainaut, retentissaient du bruit de ses glorieux exploits. Toutefois -les commencements de son règne en Provence avaient été orageux. Accoutumés à un gouvernement semi-républicain et tout paternel, les Marseillais surtout ne pouvaient se résoudre à dépendre d'un maître absolu. Les autres Provençaux, depuis la

i . Italiae strages et bella retundere nitens ,

Siciliœ regoum, quod mala tanta tulit,

Et Graecos servare fidem, conaraine toto

Peosaus ; coasuluit quid faceret super bis.

Ad regale genus Fraocorum, calholicurwquc,

Dulciter iuflexitcor pielate gemeus.

Magoifico Carolo comili, bonitale probato,

Siciliaj regoum eonditione dédit.

Theodoricus Valucoloris, in Vitâ Urbani IV, ap. Pap. Masson.

guerre des Albigeois, nourrissaient une haine secrète contre les Français; ils se trouvaient prévenus contre la nouvelle domination. Quelques uns de leurs troubadours, à cause du teint basané de Charles d'Anjou et de ses habitudes matinales, l'appelaient par dérision l'homme noir sans sommeil. Sa maigreur, sa haute taille nerveuse, son nez d'aigle, son regard altier lançant des éclairs, féroce même dans la colère, ses traits fortement accentués, sa chevelure noire, sa peau olivâtre, sa barbe courte, pointue, sa figure osseuse, tout en lui inspirait, dès le premier abord, une sorte de terreur.

On eût dit que Charles d'Anjou avait pris naissance sur les rochers abruptes de Tolède ou dans les plaines nues et tristes de la Valladolid. Il était lier et sombre. Jamais un sourire ne paraissait sur ses lèvres. Il y avait dans sa physionomie quelque chose de la sévérité espagnole. Il ne communiquait ses desseins à personne. Quoique violent, fougueux, passionné, il s'efforçait de calmer ses émotions. Il dormait peu, parlait encore moins. Il n'oubliait jamais ni un service , ni une offense. Son indulgence pour ses partisans était sans mesure. S'il fut avide d'argent, c'était surtout afin de leur prodiguer ses largesses.

De l'aveu de tous les contemporains, il passait pour le prince le plus propre à représenter dignement sur un trône. Rien n'était plus majestueux que le regard, la démarche, l'attitude du comte d'Anjou. Un poète, Adam de la Halle, qui l'avait beaucoup connu, l'appelle le plus noble en prouesses, le plus seigneurieux de tous les hommes. Il nous le montre à la cour de France, au milieu de ses frères, et le caractérise par ce vers énergique dans sa précision : Tous furent fils de roy, mais Charles le fut mieux.

S'il prenait peu de plaisir aux mimes, aux jongleurs, aux troubadours, poète lui même, il protégeait royalement la littérature et ceux qui se distinguaient dans les joutes du gaisavoir. Il composait des stances sur le confort et le deconfort. Dans ces couplets symétriquement agencés, où la plainte

amoureuse serpente avec élégance, on trouve quatre mots qui, déjà gravés au plus profond de sa pensée , n'en ont pas été effacés un seul jour : Ne jamais désespérer et attendre. Charles d'Anjou est là tout entier.

Au milieu de la fermentation générale qui régnait en Provence , un député influent de Marseille était parvenu à faire conclure la paix entre cette ville et Charles , mais à de dures conditions. La bannière d'Anjou dut flotter audessus des tours du haut baronnage, sur les créneaux des remparts de toutes les villes, au mât de tous les vaisseaux du comté ; il fallut consentir à la démolition d'une partie des fortifications et au comblement des fossés. Ce retour à la tranquillité, si chèrement acheté, ne dura pas longtemps. Une nouvelle insurrection s'organisa spontanément sous Boniface de Castellane, brave chevalier, renommé troubadour, issu de grande race, qui possédait, à titre souverain, l'un des plus forts châteaux de la contrée. Charles reprit les armes , parcourut les âpres montagnes de la Provence, ruina plusieurs citadelles regardées comme imprenables. De là, il revint sous les murs de l'antique cité des Phocéens. Elle renfermait une population active, intelligente et industrieuse, l'âme et le nerf de sa prépondérance commerciale. Barrai des Baux, prince d'Orange, s'interposa efficacement entre les Marseillais et le comte irrité, mais il n'obtint point le pardon des chefs de la révolte. Ils payèrent de leur tête la témérité d'une entreprise considérée comme félonie. Les citoyens d'Arles, d'Avignon et des autres villes rebelles virent qu'ils ne pouvaient tenir contre les forces d'un frère du roi de France , ils rendirent hommage au vainqueur. La soumission pleine et entière de la noblesse suivit de près celle de la municipalité.

Telle avait été la carrière de Charles, comte d'Anjou et de Provence. Quoique puissant et redoutable, il était parvenu à l'âge de maturité, sans avoir encore trouvé un théâtre digne de lui. Mais la force de sa volonté et l'ardeur de son

courage avaient déjà éclaté au loin; et, de toutes les têtes royales qui ne portaient pas encore le diadème, aucune n'y semblait plus naturellement destinée que la sienne. Aussi le pape Urbain IV, dans un consistoire tenu, en 1263, à Yiterbc, déclara-t-il que, de tous les princes catholiques, le comte d'Anjou était le seul qui put servir efficacement la liberté de l'Église, menacée par l'hérétique Manfred. Les membres du sacré Collège connaissaient l'illustre naissance, l'ambition chevaleresque, les talents militaires du frère de saint Louis : tous applaudirent au choix du Souverain-Pontife1.

Albert de Parme, successivement chapelain d'Innocent IV, secrétaire d'Alexandre IV, nonôe apostolique d'Urbain IV, semblait destiné à accomplir le changement de dynastie dans l'Italie méridionale. Venu déjà en France, vers 1251, au retour d'outre-mer de Charles d'Anjou, il avait sondé ce prince, en l'absence du roi, son frère; de là , il s'était rendu, dans le même but, auprès de Richard, comte de Cornouailles. Ce dernier avait refusé le trône de Sicile, soit comme frère d'Isabelle, deuxième femme de Henri de Souabe, alors vivant, soit qu'il se trouvât offensé des conditions imposées à l'offre du pape , soit plutôt à cause de ses vues sur le sceptre impérial. Le légat s'adressa enfin, l'an 1256, à Edmond, second fils du roi d'Angleterre, qui accepta cette marque de haute bienveillance; mais Alexandre IV, menacé plus vivement par Manfred, révoqua le don de la couronne de Sicile fait au prince anglais. Puis, après avoir consulté un grand nombre de cardinaux et de prélats, il l'offrit de nouveau à Charles, comte d'Anjou et de Provence. D'ailleurs, on ne devait plus compter sur le roi d'Angleterre.

Henri III avait fatigué son parlement par de continuelles

1. Cùm Urbaous ferocieutem iu dies Maofrcduai atquc Ecclesiara iuscctaulem, ac Saracenos audaciâ etscclcrc invalesccrc in Apuliâ videret, eardioalium, archicpiscoporum et episcoporum synodum cocgil, ac Manfrcdi sccleribus expositis, ex patrum consilio, Caroluni Sicilise regcm desigoavit eâ loge, ut Eeclesiam abhostium suorum iojuriis vindicaret, reguumque armis tyraouo deriperet... Annal, ecclesiast. Ratnald., torn. XIV.

demandes de subsides. Les barons anglais avaient commencé par railler son insistance; ils avaient fini par s'en irriter; la croisade de Sicile n'avait pas été un des moindres mobiles de leur insurrection. Tandis que le Saint-Siège attendait en vain, depuis deux ans, qu'un seul soldat, couvert de fer, ou un seul messager, chargé d'or, arrivât en Italie, du fond des Iles-Britanniques , Henri et tous les princes de sa famille , vaincus dans la bataille de Lewes, venaient de tomber entre les mains de Simon de Monlfort, comte de Leicester, chef de l'aristocratie triomphante. Il n'y avait plus à traiter avec des prisonniers, ni de couronne à offrir à un prince qui s'était laissé dépouiller de la sienne. Il fallait pourtant prendre un parti. Le péril devenait de plus en plus imminent. Les Sarrasins de Manfred étaient aux portes de Rome. Il n'y avait pas de temps à perdre. Urbain IV déclara donc Edmond d'Angleterre déchu par le fait d'inutilité évidente et d'impuissance prouvée, avec injonction à Henri III de ne plus penser au trône de Sicile pour son fils ; surtout de ne point mettre obstacle aux nouveaux desseins du Souverain-Pontife sur un royaume dont le Saint Siège avait, disait-il, le droit de disposer à son gré1. Cette négociation ardue fut confiée à l'un des membres les plus éminents du clergé, Barthélemi Pignatelli, archevêque de Cosenza, illustre par son origine, par ses talents, l'ennemi irréconciliable de Manfred , comme il l'avait été de Frédéric II. Henri III et Edmond , son fils, alors engagés dans la guerre civile par suite de leur refus d'exécuter les provisions d'Ox fort, cédèrent aux représentations du légat apostolique. Ils renoncèrent sans difficulté à tous les droits transmis par Alexandre IV sur le royaume de Naplesetde Sicile, droits qu'ils étaient d'ailleurs dans l'impuissance de faire valoir. Urbain IV reconnut cette condescendance par un appui direct contre les barons rebelles 2.

4 . Quià ergô liberum est nobis et ipsi ecclesiae de prœdicto regao Siciliœ dispooere et juxià nostrum beoeplacilum ordinare condiliones... Urbani IV brève ad Henricum III regem Angliœ, apud Lunig, codex diplomaticus, tom. II.

2. Legavit Urbaaus Cuseotiaum archiepiscopum ad Ludovicum Franeorum et Heoricum Aoglorum reges. Annales ecclesiast. Raynald., tom. XIV.

« Lorsque nous avons lu les volumes des annales ecclé- « siastiques et déroulé avec une attenlion vigilante les regestes « des pontifes romains nos prédécesseurs, écrit-il à Henri III, t nous avonsété frappé des œuvres de votre sincèredévotion, de « la rectitude de votre jugement et de la pureté de votre foi. « De même que certains astres brillent d'un vif éclat dans l'É- « glisedeDieu et que de grands luminaires s'y distinguent des « autres par leur splendeur : ainsi en est-il de vos mérites. « Vous êtes, en effet, comme le publie la renommée, et nous « sommes loin de l'ignorer, vous êtes zélé pour la propagac tion de la foi catholique, ardent pour la défense de la lit berté de l'Eglise, bienveillant et généreux pour la construct tion des églises et des autres lieux de piété, large et ma- « gnifique dans vos faveurs envers le clergé tant régulier « que séculier, stable et fervent dans votre promptitude à « obéir à l'Eglise romaine. Vous êtes réellement digne de cou- « 1er des jours heureux et tranquilles sous la main tutélaire « de Dieu et la protection du Siège apostolique *, »

Henri III sortait de maladie, lorsque toutes les horreurs de la guerre civile précipitèrent le royaume dans un abîme où faillirent s'ensevelir, avec le roi, le nom et la nation d'Angleterre. Ces commotions politiques le déterminèrent à une renonciation formelle au trône des Deux-Siciles. Dès que le bruit du mouvement insurrectionnel de la Grande-Bretagne parvint à la cour pontificale, Urbain IV s'empressa de raffermir le courage de l'infortuné monarque et de l'assurer de son sympathique concours pour le rétablissement de la concorde.

« Mettez votre confiance dans le Seigneur, lui dit-il, et « comptez sur sa toute puissance. Nous en avons l'espoir, comme « votre conduite lui est agréable, il convertira vos ennemis « à la paix. Celui qui met un frein à la fureur des flots ne « permettra pas que la tempête qui vous menace en ce mo-

1. Dùm annalium romanœ ecclesiœ volumina legimus, et praedecessorum nostrorum regesta pontiiicum vigili attentione revolvimus eiimia utiquè tua; siocer* devolionis opéra. Annal, ecclesiast., Raynald., loco citato.

« ment, vous et les vôtres, continue à agiter votre royaume; « il fera succéder aux nuages du temps présent une douce « sérénité... » Urbain IV ne crut pas pouvoir confier à un négociateur plus habile et plus persuasif que Guillaume, son chapelain, archidiacre de Paris, cette lettre toute amicale accompagnée d'instructions relatives à la pacification du pays1.

Du château de Windsor, l'archevêque Pignatelli devait aller à la cour de Vincennes, avec ordre de demander au roi de France une coopération active, ou du moins une neutralité bienveillante, dans la réalisation du plan d'Urbain IV. De là, il se rendrait en Provence, auprès du comte d'Anjou, pour lui communiquer les intentions du pape et lui demander s'il consentait à régner sur le royaume de Naples et de Sicile. Dans le cas où le prince accepterait les propositions, le légat avait ordre de presser l'expédition contre l'usurpateur Manfred.

Il fallait, avant tout, s'assurer l'assentiment de saint Louis, alors l'arbitre suprême des destinées politiques de l'Europe. Mais il répugnait à ce royal régulateur de l'opinion publique d'accueillir, pour lui-même et pour ses fils, toute proposition d'un établissement dynastique en Sicile ; il ne s'en cachait pas : « J'ai refusé, disait-il, celte couronne pour le comte d'Artois, « ensuite pour nos trois fils cadets. Elle appartient de droit à o Conradin ou à Edmond. » L'archevêque de Cosenza insista avec plus de force; il montra le désintéressement d'Edmond, il fit valoir les droits de l'Eglise bien supérieurs à ceux de Conradin. A cette époque, le principe de l'hérédité souveraine était encore mal établi partout ailleurs qu'en France. Use présentait toujours entouré d'une foule de restriclions prises dans le régime féodal. Par exemple, il était généralement reconnu que le droit de succession au trône pouvait être soumis à plusieurs causes légitimes de déchéance : l'hérésie prouvée, constatée, notoire, était de ce nombre. Aussi Pignatelli

i. Ut verô primùm Aoglicarum lurbarum rumor ad aulam pootificiam aflluxit, mox Urbanus Heorico apostolicam operam ad sedaodos excitalos lumultus detulit, crexitque ad coaslantiam.. Annales ecclesiast., Raynald., Ioco citalo.

rappela-t-il la sentence de culpabilité prononcée par les Pères du concile de Lyon contre Frédéric; elle enveloppait toute la race de ce fils deBarbeî-ousse; elle proclamait de la manière la plus formelle la déposition de Conrad IV et de ses descendants.

En invoquant cette autorité, le légat imposa silence au roi, toutefois sans le rassurer entièrement. Les scrupules de saint Louis étaient fondés moins sur les droits méconnus de Conradin que sur ceux d'Edmond. Sans doute il laissa échapper quelques paroles de tendre commisération pour ce jeune prince infortuné; mais l'argument qui contribuait le plus à l'hésitation de Louis IX, c'était la première investiture accordée à Edmond, second fils du roi d'Angleterre : il craignait de devenir usurpateur sous le titre de conquérant. Pour lever toute difficulté, Urbain IV écrivit à son notaire apostolique, Albert de Parme4 :

« Nous avons reçu vos lettres où, entre autres choses, nous « avons vu que notre très-cher fils en Jésus-Christ, l'illustre « roi de France, prête une oreille crédule aux discours artifi- « cieux de personnages intéressés à le détourner de contri- « buer au succès de votre mission auprès de lui. Ils cherchent « à lui persuader que Conradin, petit-fils de l'ex-empereur « Frédéric II, est l'héritier légitime du royaume de Naples;et f que dans tous les cas, si les droits de cet enfant n'existent « plus, le trône appartient à Edmond d'Angleterre. Ainsi donc, « malgré sa conviction personnelle de la félicité de l'Eglise « romaine et de l'honneur du Siège apostolique, si son frère « monte sur le trône des Deux-Siciles; bien qu'il reconnaisse « dans cette élévation les moyens de secourir les chrétiens de c la Terre-Sainte et l'empereur de Constantinople , selon son « ardent désir, il hésite néanmoins, sous prétexte qu'il n'est « pas licite de s'emparer du bien d'autrui. Certes, il aurait « pleinement raison, si les conseillers disaient vrai.

4. Cùm ver6 Siciliae regaum Francis deferret Albertus ouncius, S. Ludovicus cujus purissima conscientia ne miuimam quidera labeculam scienter pati poterat nonnullam sensit religionem nùm aliqua injustitiœ species subesset Siciliam admittcre. . Annales ecclesiast. Raynald., Ioco citato.

« Nous offrons à Dieu le sacrifice de nos louanges, à Dieu « qui tient sous sa main le cœur de tous les rois. Nous lui < rendons grâce de diriger l'âme du souverain de la France « dans une telle pureté de sentiments. Mais ce monarque très- « chrétien ne doit-il pas, à cet égard, s'en rapporter à nous « et à nos frères les cardinaux? Il doit, sans l'ombre d'un « doute, croire que, considéré par nous comme le fils aîné de « l'Église et comme notre enfant de prédilection, nous nous « garderions bien d'exposer sa vertueuse renommée à la mé- « disance et au scandale; nous ne voudrions pas, pour tout « au monde, mettre en péril sa personne que nous entourons « d'une affection toute particulière, ni le salut de son âme « confiée à notre sollicitude toute paternelle. Qu'il songe donc « que notre détermination a été mûrement réfléchie. Qu'il « pense combien nous et nos frères tenons à conserver nos « consciences pures devant la divine Majesté; mais nous le « savons de science certaine : rien de ce que nous entrepre- « nons n'est au préjudice de Conradin, d'Edmond ou d'aucun « autre prince i »

Les négociations de l'archevêque Pignatelli auprès de Charles d'Anjou se trouvaient d'une nature moins délicate : les mêmes scrupules n'arrêtèrent point le trère de Louis IX. Tous deux, il est vrai, professaient un entier dévouement, un profond respect pour la religion catholique; mais tous deux tendaient au même but par des voies différentes ; et leur foi, bien qu'également vive, prenait, comme chez tous les hommes, la teinte de leur caractère. Saint Louis, essentiellement attaché à l'intérêt du pays, à la gloire du trône, à l'honneur du sang royal, subordonnait, même dans sa conduite politique, tous ces nobles motifs à la considération du salut éternel. Comme son auguste frère, Charles d'Anjou recherchait la grandeur de sa maison et la dignité de la France, mais avec passion ; il voulait

1. Laudat Urbanus Alberlum. studia et induslriam ad serenandum sancti Ludovici animum, eamque religionera exculiendam conlulisse ; datque imperia, ut iraclatum cœptum promoveat... Annales ceclesiasl. Raynald., toiu. XIV, ann. 42G2.

le triomphe du catholicisme, mais un triomphe éclatant, dominateur, arraché, s'il le fallait, par le glaive. Il aspirait même à devenir le chevalier de l'Eglise; et, au besoin, l'exécuteur de ses hautes œuvres. Entre ces deux types de la vieille royauté française, il n'y avait de commun que la chasteté, la franchise, le courage militaire, le respect de la foi donnée.

Les ouvertures faites à Charles d'Anjou pouvaient donc réaliser les rêves de ce futur conquérant de l'Italie, qui, dévoré de l'ambition de régner, était encore poussé vers ce but par Béatrix, sa femme. Cette princesse de Provence, disent les chroniqueurs, brûlait du désir de porter t comme ses trois sœurs, les reines de France, d'Allemagne et d'Angleterre, la couronne impériale ou royale. On raconte qu'un jour, elle se vit forcée de s'asseoir sur un escabeau, à leurs pieds, pendant la messe de l'Epiphanie célébrée dans l'église abbatiale de Saint-Denis. Rentrée toute en larmes dans ses appartements, elle fit partager au comte son mari le violent dépit qui s'empara d'elle; et depuis, elle ne cessa de l'engager à accepter la couronne offerte. Vraie ou fausse, cette anecdote d'origine italienne ne semble avoir été imaginée que pour mellre une reine de France au-dessous d'une reine de Sicile. Si Béatrix avait été si préoccupée du titre royal, Charles ne pouvait-il pas prendre celui de roi d'Arles qu'il a constamment dédaigné? Son épouse elle-même n'avait-elle pas refusé la main de Conrad, roi des Romains? Il est possible que la comtesse en ait éprouvé plus tard quelque regret; mais ce serait une erreur de chercher dans les vaniteuses suggestions d'une femme la cause déterminante de l'acceptation de Charles d'Anjou.

Si Louis IX regardait cette investiture comme entachée d'injustice et comme menaçante pour le repos de son royaume, la reine Marguerite, de son côté, montrait une vive opposition aux vues ambitieuses de l'aventureux fils de France. De tous les Etats secondaires en Europe, aucun n'était plus convoité que le comté de Provence. Son heureuse situation sur la Méditerranée, dans le voisinage de l'Espagne et de l'Ita-

lie, la sûreté de ses ports, la richesse de son commerce, le nombre et la civilisation de ses habitants, faisaient de ce simple comté un Etat égal ou même supérieur à des royaumes. Jalouse, dit-on, d'avoir vu passer sur la tête de sa sœur cadette l'héritage de ce beau pays, profondément affligée surtout des malheurs d'une contrée où elle avait des affections particulières, Marguerite, plus provençale que française, avait demandé et obtenu en son nom, le 2 juillet 1258, la cession des droits du roi de France sur les comtés de la Provence et de Forcalquier, sur les villes d'Avignon, d'Arles, de Marseille, pour les transmettre à celui de ses fils qu'elle désignerait ellemême.

La réputation universelle de hante équité, acquise à Louis IX par ses actes de justice comme par la publicatfon de ses ordonnances, avait mis le comble à son influence, non-seulement sur les simples gens du peuple , mais encore sur les grands vassaux de la couronne et sur les membres de sa propre famille. Urbain IV déplorait depuis quelque temps les dissensions survenues entre la reine de France et le comte d'Anjou ; il craignait qu'elles ne fussent un obstacle à la réalisation de ses projets d'investiture. Il recommanda au pieux monarque de ne négliger aucun moyen de persuasion ou d'autorité pour rétablir l'harmonie entre le beau-frère et la bellesœur. Le royal arbitre employa , dans cette mission de confiance, les archevêques d'Embrun et de Narbonne, dont il connaissait l'intégrité et les lumières. Il écrivit au pape pour le prier de lui permettre de retenir en France ces deux éminents prélats, afin de poursuivre par leur intermédiaire, l'apaisement des querelles de Marguerite et de Charles1.

« Assurément, lui répondit Urbain IV, dans un bref du « mois de novembre 1262, l'Eglise romaine a toujours souhaité

I. Ludovicus iacumbebat ad sopiendam inter uxorern ac fratrem Andegaviae et Provincial coniitem cootroversiam, ad quam dirimendam Ebreduneosem el Narbonensom archiepiscopos adhibuerat ; qui cùm ab Urbano essent exciti, ab eo flagitaral, ut iu Galliis agerc pro discordià illà conciliendâ permitteret. Sed pontifex excusavit sesc sibi non licere.. Annal, ecclesiast. RAYNALD.,lococilato.

t de voir votre royaume très-chrétien et très-renommé, jouir « des sereines douceurs d'une paix continuelle; en véritable « mère, elle s'est appliquée sans cesse à en détourner les nua- « ges des troubles civils, à en arracher radicalement les « germes des discordes religieuses, et à répandre abondam- « ment dans son sein les semences de la concorde, afin qu'il « produisit les fruits délicieux d'un calme profond et inalté- « rable. Car, s'il est un royaume où l'Eglise, affligée et fati- « guée par les déchirements de presque toutes les nations de « la terre, puisse se reposer à l'aise et respirer les parfums de « la paix, très-cher fils, c'est le vôtre ; il s'est fait constamment « son auxiliaire inébranlable dans les jours de péril et de « persécution; il a toujours enfanté les princes catholiques « les plus remarquables par la vivacité de leur foi et par l'ar- « deurde leur piété.

« Sans doute, les pontifes romains, nos prédécesseurs, ont « travaillé soigneusement à la conservation de la paix dans « votre royaume; cependant, comme nous avons pris nais- « sance dans son sein, nous sommes tout naturellement porté « plus qu'eux à contribuer, en temps opportun, à sa gloire et « à son bonheur. Nous brûlons si ardemment du désir de pro- « curer votre exaltation et celle de vos héritiers que, en cas «. de nécessité, nous exposerions volontiers notre personne aux « travaux et aux dépenses, pour assurer le salut et la prospé- « rite de vos Elats. Mais les orages, qui se forment de toutes « parts contre l'Eglise, nous obligent à retenir près de nous les « hommes dignes et capables de nous aider efficacement dans « le gouvernement de la barque de Pierre au milieu des tem- « pôtes perpétuelles de la mer de ce monde; et les archevêques « d'Embrun et de Narbonne sont du nombre de ceux que nous « avons choisis ; nous devons mettre en leurs mains le glaive « à deux tranchants pour châtier les peuples prévaricateurs, et « des lampes ardentes pour scruter la cité du Seigneur. »

Urbain IV termine cette lettre pleine de sentiments d'estime et d'amitié pour saint Louis, en lui disant qu'il trouvera dans

son entourage d'autres personnages dont la prudence, la piété, la science et le courage, admirés de tous, pourront concourir à remettre en bonne intelligence la reine de France et le comte d'Anjou. Comme l'année suivante, les démêles n'étaient pas encore assoupis, le pape écrivit à la reine Marguerite :

« Vous n'ignorez pas, lui dit-il, les sentiments de prédilec- « tion de l'Eglise pour la glorieuse maison de France, senti- « ments qui, pour diverses causes, sont plus profonds et plus « vifs en nous qu'en nos prédécesseurs. Eh! bien, nous avons « jugé à propos d'offrir le royaume de Sicile, fief de l'Eglise « romaine, à votre illustre époux, notre très-cher fils en « Jésus-Christ. Ce prince très-chrétien a répondu à notre t offre selon les inspirations de sa piété, mais non pas selon « les vœux de notre cœur. Entre toutes les vexations qui « tourmentent l'Eglise et qui l'abreilvent d'amertume, il n'en « est pas, pour nous, de plus grave ni de plus poignante, que « de voir le royaume de Naples désolé par un usurpateur. « Pour remédier à ce triste état de choses, nous avons tourné « nos regards vers le puissant roi des Franks, principal tuteur « de la liberté ecclésiastique; nous désirions obtenir pour « champion, sinon l'un de ses fils, du moins son frère.

t Voilà pourquoi, d'après son consentement, nous avons « entamé des négociations avec le comte de Provence et d'An- « jou. Nous espérons que ce comte, touché des afflictions de « l'Eglise et des nôtres, n'épargnera rien pour nous être utile « dans la défense des droits du Saint-Siège; et de peur que le « désaccord , qui existe entre vous et lui, n'empêche ou ne « retarde le succès de l'affaire, nous prions instamment votre « Sérénité royale, nous l'avertissons de considérer sérieuse- « ment combien le conflit en question, déjà si dispendieux pour « elle-même, peut agiter les cœurs et troubler les esprits. « Nous l'exhortons à songer qu'il n'est guère possible d'être « en paix avec Dieu, si l'on ne l'est pas avec soi-même et avec « les autres. Tâchez donc de vous réconcilier avec le comte « d'une manière solide et durable, afin qu'unis par les liens

• d'un amour mutuel, vous augmentiez réciproquement la « somme de votre bonheur et de votre tranquillité *. »

Le roi et la reine finirent par soumettre leurs lumières à celles du Pontife suprême; mais Louis IX, comme chef de la maison de France, voulut savoir à quelles conditions la couronne de Sicile était offerte à son frère, le comte d'Anjou. Ces conditions étaient au nombre de trente cinq ; elles reposaient tout entières sur ce principe, que le futur roi de Sicile se constituerait, pour lui et pour ses successeurs, l'homme-lige du pape, et lui prêterait serment en celte qualité, comme à son seigneur suzerain. Il ne recevrait qu'àcelte condition seulement, et après avoir accompli ce devoir, l'investiture du royaume, tant au-delà qu'en deçà du Phare de Messine.

Voici en substance les autres articles proposés à Charles d'Anjou par Albert de Parme, notaire apostolique :

Pour éviter toute contestation territoriale , Urbain IV commença par déterminer les domaines respectifs de l'Etat pontiiical et du Royaume sicilien. En conséquence, le projet d'investiture déclarait réunie au patrimoine de saint Pierre la terre de Labour , avec une portion des Principautés Ultérieure et Citérieure. La nouvelle frontière était définie par une ligne qui partait de Ceprano et de Rocca d'Arce, rejoignait les sources du Sarno et suivait cette rivière jusqu'à la mer. Le cours supérieur du Vulturne marquait au sud delà chaîne principale de l'Apennin la limite nouvelle qui, avec Bénévent et toute la vallée Gaudine, comprenait Gaète, Fondi, Capoue, Sora, le Mont- Cassin, San-Germano, Averse, Acerra, Nola, Avellino, enfin Naples avec ses îles : Ischia, Capri et Procida. C'étaient les conditions proposées, au nom d'Alexandre IV, par Octavien, cardinal-diacre de Sainte-Marie in Via Latâ, alors légat apostolique en Sicile, à Manfred, jadis prince de Tarente. D'après ce plan, le nouveau royaume, bande longue et étroite , n'était plus composé que des Abruzzes, du comté de Molise, ,de la Basilicate, de la Capitanate, des Terres de Bari et d'Otrante, des Calabres et de la Sicile proprement dite.

Le royaume, ainsi géographiquement constitué, ne serait inféode

1. Probant Urbani lillerae, quas ad reginam Francorum scripsit, quibus rogavil,cum Carolo pacem eonciliarel, ullaboraati Ecclesia;upilulari po»sel... Annalescclesiasl., Kaynald. ami. I26î.

aux descendants du comte d'Anjou et de Provence qu'en ligne de succession immédiatement directe ; de telle sorte que son fils aîné lui succéderait de droit ; mais que, dans le cas où celui-ci mourrait sans enfants, le frère du défunt, quoiqu'issu du même père, ne pourrait succéder que moyennant une nouvelle investiture ; ce qui remet, tait sans cesse en question le droit héréditaire des descendants de Charles d'Anjou, et, à chaque mutation collatérale, l'abandonnait à la décision de la cour de Rome. Urbain IV ne faisait aucune mention de la succession féminine ; il laissait cette éventualité dans le vague.

Le Saint-Siège percevrait un tribut annuel de deux mille onces d'or, tribut qui devait être acquitté régulièrement, à la fête de saint Pierre, partout où résiderait le Pontife romain, sous peine d'excommunication. Le comte d'Anjou devait payer, en outre, en plusieurs termes, une somme de cinquante mille livres sterling. Il devait présenter, tous les trois ans , un palefroi blanc , beau et bon , en signe de vasselage.

Comme Urbain IV mettait beaucoup de prix à régler d'une manière invariable l'effectif des forces militaires, il fixa au chiffre de trois cents chevaliers bien équipés et armés, ayant chacun quatre chevaux au moins, le nombre des soldats qui devaient servir pendant trois mois dans les troupes pontificales, aux frais du roi ou de ses héritiers. En cas de nécessité, l'armée de terre pourrait être remplacée par une armée navale, moyennant la taxe voulue et une compensation préalable.

Dès que le nouveau roi aurait pris possession de la terre apuKenne, il serait tenu de réunir en parlement tous les hommes libres de ses états : comtes, chevaliers ou bourgeois; et là, il leur ferait jurer de lui retirer leur foi, de lui refuser obéissance, s'il venait à enfreindre un seul des engagements contractés avec le Saint-Siège. En cas de déchéance prononcée contre le roi par ses sujets, le pape deviendrait de plein droit, non pas le suzerain, mais le souverain direct du royaume.

Pour prévenir l'accroissement de la puissance du roi de Sicile , et pour rendre impossible la réunion de plusieurs sceptres dans la même main, Urbain IV posa les conditions suivantes :

Si le roi de Sicile devient, soit empereur, soit roi d'Allemagne, soit seigneur de Lombardie et de Toscane, il doit renoncer aux Etats qu'il tient en fief de l'Eglise. Toutefois, dans ce cas, il pourra faire

440 UKBAIN IV

passer la couronne de Sicile à son fils, pourvu qu'il l'émancipé et ne conserve aucun droit sur lui.

Quant aux conditions qui regardent les affaires ecclésiastiques, voici les plus remarquables : tous les biens, meubles et immeubles, qui ont été ôté aux paroisses et aux membres du clergé régulier et séculier, leur seront restitués en chaque lieu, à mesure que le nouveau roi en prendra possession.

Les élections des églises cathédrales et autres seront entièrement libres, sans demander le consentement du roi, ni avant ni après.

La juridiction ecclésiastique sera conservée intégralement, avec liberté d'aller poursuivre les appellations au Saint-Siège.

Les édits de Frédéric II, de Conrad IV, et de Manfred, seront révoqués comme contraires à la liberté ecclésiastique.

Les clercs ne pourront être justiciables des juges séculiers, ni au civil, ni au criminel, ni chargés de tailles ou de collectes.

Le roi ne percevra ni régale ni autre droit sur les églises vacantes, et n'en tirera aucun profit.

En ce qui concerne la nation, les nobles, comtes, barons, chevaliers, et tous les autres habitants du royaume jouiront de la même liberté et des mômes privilèges qu'ils avaient au temps de Guillaume II, roi de Sicile.

Le roi rappellera tous les bannis du parti guelfe, quelle que soit leur condition; il leur restituera pleinement leurs droits et leurs propriétés.

Il ne contractera aucune alliance avec un empereur, un roi, un prince, un baron, musulman, chrétien ou grec, ni aucune ligue avec une province, une cité, une commune, ou toute autre localité, au préjudice de l'Eglise romaine.

Il rendra, selon son pouvoir, la liberté à tous les prisonniers et à tous les otages, romains, toscans, lombards, qui sont retenus dans le royaume de Sicile et ses dépendances.

Enfin le comte d'Anjou s'obligerait à passer les Alpes à la tète de trois cents archers et de mille chevaliers , chacun avec une lance fournie de quatre hommes au moins, à envahir le royaume de Naples dans un délai de trois mois, à moins qu'il ne fut retenu en Italie par les événements de la guerre. Si Charles d'Anjou , arrêté par une longue maladie ou surpris par la mort, ne pouvait accomplir les clauses du traité, le pape aurait la faculté d'annuler la concession du

royaume sicilien, par écrit ou sans écrit , avec l'avis des cardinaux ou sans leur avis, à moins qu'il ne se rencontre, pour remplacer le comte ou ses héritiers, une personne capable de suppléer à leur absence et jugée telle par le Saint-Siège1.

Urbain IV n'eut pas à craindre de Charles d'Anjou la délicatesse timorée de saint Louis. Le comte n'éprouva aucun scrupule et ne conçut aucun doute sur la légitimité des propositions qui lui étaient faites par le légat apostolique. Il reconnaissait pleinement le droit du pape sur le royaume féodal des Deux - Siciles comme suzerain, et sur la dynastie hérétique des Slauffen comme chef de la religion. C'est au même titre qu'il jugeait également équitables la dépossession de la maison de Souabe et le transfert de sa dépouille à une autre race. Dans le second de ces actes, il ne voyait que la conséquence nécessaire du premier. Les maximes de droit public alors en vigueur justifiaient d'ailleurs la persuasion du frère de saint Louis relativement à la juridiction temporelle de la papauté sur les souverains de l'Europe catholique. C'était donc sans hésitation, sans trouble, avec une gratitude véritable, qu'il acceptait la couronne de Sicile, objet secret de ses plus ardentes convoitises. Mais il ne la voulait pas à des conditions repoussées parManfred lui-même. Charles de France, plus fier encore et à plus juste titre que- le bâtard souabe, ne voulait le trône qu'aux conditions stipulées par les rois Normands, avec la même indépendance et une égale étendue de territoire. Ainsi la négociation fut arrêtée dès le début.

Charles déclara péremptoirement qu'il ne consentirait à aucun démembrement du royaume. De toutes les cessions territoriales que demandait Urbain IV, il ne lui concéda que la ville deBénévent, ancien domaine du Saint-Siège .Pour ce qui est de la convocation d'un parlement décennal, la détermination du comte d'Anjou fut plus prompte encore et plus explicite. Se soumettre à une enquête de ses vassaux, les cons-

I. IsIjb su ni conditiones super uegolio regoi Siciliœ cl lolius... ad confiais lerraium romanuî Ecclcsiai, excepta Ion à iuferiùs anuotatà, nobili viro Carolo AiidcgavicE ac L'rovinciaj cumin, osteutleiidde... Epislol. Urbani IV, apud D. Edm. Martène, Thésaurus novus anecdotorum, loin. II, pag. U.

tituer juges de sa fidélité envers l'Église, c'était s'exposer à des révoltes perpétuelles et rendre impossible l'établissement d'un gouvernement régulier. De concert avec saint Louis, le comte d'Anjou déclara que ni son frère, ni lui, ne pouvaient adhérer à cette humiliante mesure. « Le roi et ses conseillers, disait-il, se sont sentis gravement w offensés de sa seule énonciation. De pareilles réserves peuvent être « prises contre des contumaces, contre des hérétiques, mais contre des « chrétiens fidèles, jamais ! » Quant à l'ordre de succession , Charles voulait que sa descendance féminine y fût appelée à défaut de sa postérité masculine. Passionné pour la gloire de la France et pour la puissance de sa maison , il rêvait l'établissement d'une dynastie capétienne au sud de l'Italie. Pour multiplier dans l'avenir les chances de cette fondation, il demanda qu'en cas de disparition de toute sa lignée, son frère Alphonse, comte de Poitiers et de Toulouse, fut admis à le remplacer, soit par lui-même , soit par ses descendants , suivant les mêmes règles et sous les mêmes obligations. A défaut du comte de Poitiers et de sa postérité , le trône serait substitué à Jean, comte deNevers, second fils de Louis IX et neveu de Charles d'Anjou *.

On fut quelques semaines avant de pouvoir s'entendre; mais Urbain IV, qui prévoyait les difficultés du prince , avait eu soin de joindre au projet d'investiture une série de modifications qui devaient en manifester l'esprit. Afin de satisfaire Charles sur les trois points, principaux, il renonça d'abord à démembrer le royaume en faveur du Saint-Siège ; il ne réclama que Bénévent et sa banlieue , avec le droit de prendre des bois dans les forêts royales , pour la reconstruction de cette ville ruinée par tant de vicissitudes et de guerres. Seulement il exigea qu'on portât le cens de deux mille onces à dix mille, et que Charles s'engageât à le faire payer partout où il plairait à la Chambre apostolique de le percevoir. Le comte demanda que le lieu de paiement demeurât fixé , une fois pour toutes , dans une place de sûreté. « Quel moyen, disait-il, de « courir après la papauté qui campait en mille lieux divers, trans- « portant ses tabernacles de Viterbe à Orviéto, d'Orviéto à Pérouse? « N'était-ce pas exposer le trésor vagabond à être dévalisé sur jces

I. IsIîb sunt modificationes condilionum ..Epislola Urbani IVadAlberlum. Thésaurus novus anecdolorum, opéra Edmuodi Martènb et Ursini Durand, loin. II, pag. 19.

« grands chemins? » Malgré ces objections, le pape maintint la clause telle qu'elle avait été dictée ; seulement , le cens de dix mille onces d'or, poids romain, fut abaissé plus tard à huit mille.

Quant au serment public imposé au nouveau monarque entre les mains de ses sujets, Urbain IV sentit la nécessité de calmer l'indignation que cette exigence avait causée au comte et au roi luimême. Il affirma qu'il n'avait pensé qu'à honorer davantage le prince, en le chargeant de recevoir lui-même et de transmettre au Souverain Pontife les serments de fidélité que les habitants lui doivent comme à leur suzerain. Malgré ce prudent commentaire, il fallut abandonner absolument cette clause du projet d'investiture , se contenter de l'hommage plein et libre que Charles d'Anjou devait prêter au Saint-Siège pour tous les Etats spécifiés dans la bulle, et exiger qu'il fut renouvelé d'année en année entre les mains du pape ou de son légat *.

L'ordre de succession proposé par Charles d'Anjou fut admis par Urbain IV, toutefois avec les restrictions suivantes :

Si le monarque sicilien est élu empereur et que son fils aîné ait atteint l'âge de dix-huit ans, celui-ci entrera sur-le-champ dans le gouvernement de la Sicile ; mais s'il est au-dessous de cet âge, l'administration du royaume appartiendra, pendant sa minorité, à des tuteurs nommés par le pape.

A défaut du fils de l'empereur élu, sa fille héritera du royaume de Sicile ; mais elle ne pourra épouser ni un empereur, ni un roi de Lombardie, sous peine de perdre immédiatement tous ses droits. Cependant le mari de l'héritière, en renonçant à l'Empire, peut garder les Etats que sa femme aurait reçus en fief du Saint-Siège.

A défaut d'héritiers directs de l'empereur élu, ses héritiers en ligne collatérale lui succéderont aux conditions acceptées par lui-même.

Telles étaient les clauses fondamentales de cette importante tran-

4. Olim cùm te ad dilectum filmai nobilem virum Carolum Andcgariaî ac Provinci* comitem pro nogotiis regui Siciliœ diuimus destinandum , quamdam libi apostolicam IratJidimus lilteram , conlinentem quôd si contingerot diclum ncgofium secuodùm conditiones tibi iraditas, inter romanam Ecclcsiara et eumdcni comitem consummari, taliter super petitionibus in eâdem contentis litterà, quas propter hoc diclus cornes per suos nobis porrexerat nuntios intmidebamus , auctore Domino coudescendere votis ejus , quôd proptercà non contingeret diclum negofium impediri... Epislol. Urbani IV ad Albertum, D. Martènb, lococitato, pag. 33.

saction. Restaient encore quelques points à régler , voici les principaux :

Charles d'Anjou se soumettait aux censures ecclésiatiques, et consentait à ce que ses Etats fussent placés sous l'interdit, dans le cas où il n'observerait pas exactement les conditions du traité. Mais Urbain IV ne proposait que six mois de délai. Charles demandait qu'en l'absence du roi ou de son successeur, le terme accordé pour comparaître fut prolongé de six autres mois. Le pape y consentit en considération de ce que, à cette époque d'entreprises lointaines, les futurs rois de Sicile pourraient, au moment de la citation, se trouver au delà des mers, dans les parties les plus reculées de l'Orient ou de l'Occident.

Sur les immunités ecclésiastiques, Charles d'Anjou établit en principe que les clercs resteraient exempts de toute juridiction civile, sauf les cas de jurisprudence féodale. Un clerc, personnellement possesseur d'un fief, serait, pour ce fief, justiciable de la cour du roi.

Dans le cas où; comme il en avait le dessein, le comte conduirait lui-même son armée en Italie il voulait qu'Urbain IV s'en rapportât à son zèle, à son dévouement, à sonbon vouloir, sur le nombre et la qualité des troupes. Toutefois, il consentaitàce que, dansl'hypothèseoùil ne conduirait pas lui-même l'armée en Italie, le pape stipulât le nombre d'hommes et de chevaux, mais d'une manière approximative et générale : qu'on mit, par exemple, en bloc, mille chevaliers avec quatre mille chevaux1.

Urbain IV accéda à tous ces changements ; il offrait en outre, si l'affaire du royaume de Sicile était menée à bonne lin, les décimes ecclésiastiques de France, de Provence, des diocèses de Lyon, Vienne, Embrun, Besançon et Tarentaise ; elles seraient données au frère du roi, s'il l'exigeait, pendant trois ans.

Une croisade, pour laquelle seraient réservées les indulgences accordées aux croisades en Terre-Sainte, devait être prêchée, au nord et au sud des Alpes, contre l^Ianfred et les Sarrasins de Lucera.

En aucun temps, le Saint-Siège ne permettra que Conradin, ou tout autre descendant de Frédéric II, obtienne L'Empire.

Manfred et ses adhérents seront frappés d'anathème, et la dé-

4. Nuper nobis quanidam scripsisti cedulam tuis liileris inlerclusam... Epislola Urbani IV ad Albcrlum. D. Martlne, loco cilalo, pag. 35.

chéance sera prononcée contre tout prince qui oserait soutenir le bâtard de Frédéric, après l'investiture donnée au comte d'Anjou.

Enfin les possessions de Charles , placées sous la protection du Saint-Siège, ne pourront être endommagées en rien, sous peine d'excommunication * .

Dans cette négociation qui dura près de deux ans, Urbain déploya beaucoup de souplesse, et surtout une connaissance aussi prématuréequ'approfondiedefe formes diplomatiques. Les dépêches de Charles d'Anjou révèlent aussi une finesse, une prudence, une fermeté, un esprit pratique, dont il faut attribuer une large part à saint Louis; puisque les propositions du pape et les réponses du comte ont été délibérées en conseil par le roi, par les hauts barons et par l'élite des jurisconsultes français.

Louis IX avait montré quelque penchant pour le prince de Tarente; mais ces dispositions bienveillantes tendaient à s'évanouir par les efforts multipliés du légat apostolique. Aussi Baudouin, empereur détrôné de Constantinople, crut-il devoir en prévenir Manfred qu'il appelle son ami, et qu'il surnomme très-excellent seigneur, par la grâce de Dieu, illustre roi de Sicile2 :

« Nous arrivons d'Espagne en France, lui dit - il ; là, « nous avons appris les graves imputations portées contre « votre Excellence; nous ne voulons pas vous les laisser igno- « rcr. Des lettres pontificales déclarent au roi que les efforts, « tentés pour vous ramener dans le giron de l'Église, demeu- « rent infructueux par votre faute; elles vous accusent d'user « defraude etdemauvais vouloir dansles propositions concilian- « les qui vous sont faites pour le bien général delà chrétienté. « Nouscombattons,detoutnotrepouvoir,la fâcheuse impression

1. Epislola UrbanilV ad Alberlum apostolicœ sedis notarium. D. Martène, pag. 21.

2. Excellcnlissimo Domino Manfredo Dei graliâ regi Siciliœ illustri, amieo suo, quàra plurimùm diligcndo, Balduinus càdcm gralia imperator romanus semper augusius, salutem et prosperitatis continuum meremeirium... Epislola Balduini ad Manfrcdum. D. Martène, Thésaurus novus anccdolorum, tom. II , pag. 2î.

« que ces griefs ont produite. Le moment est venu d'envoyer t au roi et à la reine de France un agent fidèle chargé de sol- • liciler la paix en votre nom. Si, comme nous le pensons, t vous êtes inculpé faussement, n'hésitez pas à demander une « enquête i si, au contraire, les faits sont réels, déclarez-vous « prêt à réparer vos torts, en vous conformant aux sages dé- « cisions du roi.

t Nous ne saurions trop vous recommander de faire tout ce « qui dépendra de vous, pour rentrer en paix avec l'Eglise « romaine. Nous vous en prions, pour votre honneur et dans « votre intérêt, évitez les suites désastreuses que celle affaire « aurait infailliblement, s'il ne plaisait pas à la divine Provi- « dence d'y mettre un terme; surtout, ne perdez pas un ins- « tant; agissez avant que les choses s'aggravent, et pendant « notre séjour à Paris. La mission de votre délégué devra être « celée aux yeux de tous; c'est au duc de Bourgogne qu'il « vous faudra l'adresser; et tous deux, nous lui donnerons les « conseils dont il aura besoin. En outre, nous sommes d'avis t qu'il vous sera utile de communiquer vos intentions à Jean « de Valenciennes, seigneur de Cayphas, qui vous est sincèret rement dévoué. Enfin, nous avons la confiance que vous « vous conduirez dans cette négociation de manière à mériter « les louangesdes hommes et les bénédictions de Dieu. »

Alors régnait sur Rimini, ville murée de l'Etat ecclésiastique, près de l'embouchure de la Marecchia,une noble famille italienne issue de la maison des comtes de Carpagna. Elle avait pour chef un seigneur de Verruchio ou Vernoulo, surnommé Malatesla ; les Guelfes de Bologne le choisirent pour combattre les Gibelins de la Romagne. Fidèle à sa mission, le podestat établit de dislance en distance, sur toutes les roules du diocèse de Rimini, des corps de gardes pour intercepter les correspondances des partisans de Manfred entre la Sicile et la Toscane ou la Lombardie, et réciproquement. Le courrier de l'empereur Baudoin, arrêté par la sentinelle de l'un de ces postes, remit les dépêches dont il était porteur à Malatesla qui les envoya

au pape. Urbain IV vit alors qu'il n'y avait plus à hésiter ; il pressa son légat Pignatelli d'activer la négociation. Ce prêtai, ancien professeur de décrétales à l'Université de Naples, convenait parfaitement au but que le Souverain Pontife voulait atteindre : il était animé d'un zèle à toute épreuve, il s'exprimait avec facilité, comprenait avec promptitude. Urbain IV lui avait confié des lettres pour les plus hauts personnages de France et d'Angleterre, ainsi que pour les supérieurs des Ordres mendiants.

La négociation allait aboutir, lors que le pape apprit, avec un étonnement aussi vif que douloureux, que le comte d'Anjou avait été nommé sénateur de Rome. Les Romains, depuis la mort de Brancaleone d'Andalo, étaient gouvernés par des notables nommés Buoni Uomini. Dès le mois d'août 1263, par ordre de ces magistrats, le peuple, selon la coutume, avait été assemblé en parlement, au son des cloches et au cri des hérauts, sur la grande place du Capitole. Les greffiers du sacrépalais avaient demandé au peuple-roi s'il lui plaisait d'élire Charles pour sénateur; la foule avait répondu par une acclamation unanime : « Cela nous plait! » Alors, les notables se démirent de leur autorité municipale en faveur de l'élu du peuple. Le comte d'Anjou se trouva investi de la véritable souveraineté à Rome; il exerça dorénavant par lui-même ou par ses vicaires tous les droits de haute et basse justice.

Le Saint-Siège avait toujours redoulé l'accroissement de la dignité sénatoriale. On a vu la lutte d'Innocent IV et d'Alexandre IV contre le dictateur Brancaleone. Ici le péril était plus grand : le sénateur n'était plus un homme isolé, d'une condition privée; mais un prince puissant, un filsdeFrance, bientôt roi de Naples. La situation d'Urbain IV devenait d'autant plus embarrassante que la réunion du pouvoir impérial et de la royauté sicilienne pouvait se reproduire sous une autre forme plus dangereuse encore, puisqu'elle s'était préparée dans Rome, au sein même de la ville pontificale dont le pape était exclu. D'ailleurs il n'était pas impossible qu'un prince illustre devenu

sénateur, parvînt à rendre son titre héréditaire. C'était pour la prépondérance des papes une rivalité plus redoutable, pour leur domination temporelle, un obstacle plus insurmontable que l'ingérance des empereurs d'Occident qui traversaient Rome et ne s'y fixaient jamais*.

Pour détourner ce nouveau péril, Urbain IV se hâta d'écrire a son nonce, Albert de Parme : « Nous ignorons encore « si l'élection est faite a vie ou pour un temps déterminé. « Quoiqu'il en soit, nous conseillons au comte d'Anjou, avec « l'affection sincère que nous avonspour lui dans le Seigneur, « d'accepter le gouvernement de Rome, et nous souhaitons « que ce soit pour la louange et la gloire du divin Nom. Nous « espérons , avec une entière confiance en la force du Roi « suprême, que cette magistrature sera pour le prince ange- « vin un motif de poursuivre avec plus d'ardeur l'affaire « du royaume des Deux-Sicileset de la mener plus facilement « à bonne fin.

« Mais, comme le domaine de la ville et l'élection d'un sé- « nateur appartiennent de plein droit à l'Église romaine, nous « ne souffrirons jamais que, même le plus dévoué à nous et t à l'Église, obtienne l'administration de Rome à perpétuité. « C'est pourquoi nous recommandons à Charles d'Anjou de ne « prendre le gouvernement que pour autant de temps qu'il « nous plaira et de nous le remettre à la première sommation. « S'il avait juré au syndic communal de garder la. dignité de « sénateur pendant toute sa vie, nous vous conférons, en vertu « de notre autorité apostolique, le pouvoir de l'absoudre de « son serment.

« Nous voulons par là empêcher qu'on porte préjudice à « l'Église romaine et montrer qu'il n'est point dans notre in- « tention de faire injure à notre très-cher fils en Jésus-Christ

1. Dùm verô cura Provincial atquc Andcgaviae comité de conditionibus transfundendœ in illura Sicilia; agi'aretur, Romani Carolum urbis senalorcm creaverc : quœ rcs non ilk sedi apostolicœ grala cxiilii, quod evocatis Romani exlcris principibus, pontificum majestas imminuenda summaque ipsorum in urbe auctoritas labefactanda scnaloris hujusmo.Ji polenlia limerelur. Annales eccles. Ràynald, loin. XIV, ion. 1204.

« Richard, roi des Romains. Nous lui avons défendu d'accep- « ter le sénaloriat à perpétuité. Si nous accordions ce privi- « lège au comte d'Anjou, le prince de Cornouailles nous le « reprocherait comme un outrage à sa personne. Tâchez donc « de persuader avec discrétion à Charles d'agir, en ces con- « jonclures, avec sollicitude, vigilance et attention: il y va « de son propre intérêt aussi bien que de celui de l'Église. « car il pourrait arriver que la puissance sénatoriale passât en « d'autres mains1. »

Urbain IV ne voulut pas prendre une détermination définitive sans consulter le Sacré-Collégc. Les cardinaux, d'une voix unanime, déclarèrent que,sous peine d'excommunication, Charles d'Anjou devait s'engagera se démettre de la dignité de sénateur dès qu'il en serait requis. Le pape transmit celte décision immédiatement à son légat en France, avec invitation d'obtenir du comte la promesse formelle de consacrer tous ses efforts à restaurer l'autorité pontificale à Rome. « Nos frères « sont d'accord avec nous pour reconnaître qu'on ne saurait « permettre, sans un grave dommage pour l'Église romaine et t sans danger pour notre liberté personnelle, que le comte « d'Anjou, et même un autre moins puissant, obtienne à vie ou « pour un long temps la dignité de sénateur. S'il devenait « roi de Sicile, alors il dépendrait assurément de sa volonté « de déprimer la puissance du pontife i^main, du moins en ce « qui concerne le temporel , et de porter le trouble, souvent * même, dans les choses spirituelles. Nous avons donc délibéré « en conseil, qu'il faudrait suspendre les négociations pour le « royaume de Naples, si nos volontés étaient méconnues par « le comte d'Anjou ; nous ne voulons pas, en évitant Scylla, « tomber dans le gouffre de Charybde2.

4. Intelleximus quod il t i boni homines, qui urbem ad preesens regeio, ipsiusque statum reformare dicuolur, dileclum filiura uobilem virum Carolum Andegaviœ ac Provincial comitem in senalorem ipsius urbis, vel dominum clegerunt; utrum aulem ad certum lempus, vel perpétua ad vitam suam ad cjusdem urbis clogeriut regimen ignoramus... Epislola Urbani IV ad Alberlum. D. Martènk, Thésaurus novus anecdolorum , loin. Il, pag. '20.

2. Novitas superveniens de senalorià polestate dilcclo filio Carolo à civibus

Albert de Parme devait s'adjoindre Pignalelli, archevêque de Cozenza, et s'entendre avec Jean de Monciaco, chapelain papal, afin d'agir plus efficacement sur le comte d'Anjou cl le faire souscrire à la formule suivante : « Il ne conserverait la « dignité sénatoriale que trois ans, ou tout au plus cinq ans;

• il promettrait, par serment, que pendant ce laps de temps, « s'il conquérait le royaume des Deux-Siciles en entier ou en « majeure partie, il se démettrait du sénatorial à la première « réquisition du Souverain Pontife. Il jurerait d'observer ponc-

• tuellement ces clauses : s'il y était infidèle, non-seulement « il se rendrait coupable de parjure, mais il encourrait parce « seul fait la sentence d'excommunicalion, et tous ses do- « maines demeureraient interdits. S'il soutenait la sentence « pendant un mois, il serait par le fait même privé du droit < de sénateur. S'il s'obstinait à le garder encore, ou par lui- « même, ou par procureur, il serait aussi, par ce seul fait, dé- « chu des droits qu'il aurait acquis sur la monarchie sicilienne, c Urbain IV exigeait, en outre, que Charles d'Anjou, renon- « çant a la dignité sénatoriale, agit de bonne foi pour que « cette dignité retournât à la disposition du Souverain Ponlife « et de l'Eglise romaine. Pendant l'exercice de ses fonctions « de sénateur, le comte devait prendre garde de ne rien enlrct prendre contre les droits du Saint-Siège ou contre la liberté « ecclésiastique. S'il lui arrivait de causer quelque préjudice « sous ce rapport, il serait tenu de le réparer sans délai. »

Les avis étaient très partagés dans le Sacré Collège. Quelques cardinaux représentèrent au pape qu'il y avait peu d'espoir de plier le comte d'Anjou à des précautions si rigoureuses. Ce parti, lié avec le prince, lui savait une fierté plus haute encore que son ambition; il ne voulait pas qu'on lui fit des propositions inadmissibles. Urbain IV, péniblement affecté de celte divergence d'opinions, rédigea un mémorandum qui débute

romanis oblata, et per eumdem comilem acccplalà . cautione tibi nos praitiia quam lu nosli, non mediocrilcr omnium , sed aliquorum graviùs noslrorum letigit corda fralrum. Epislola Urbani IV, D. Martène , loco citalo, pag. 30.

par des parolesempreintesd'une sainte tristesse : « Le prophète « Jérémie affirmait que les maux de ce monde venaient de t l'Aquilon, nous affirmons, nous, qu'ils viennent non-seule- « ment de i'Aquilon, mais de l'usurpateur de la Sicile, de cet « homme pervers qui corrompt les peuples par ses richesses, t déchire le patrimoine de saint Pierre et nous sépare violem- « ment du reste des fidèles en fermant les chemins qui con- « duisent auprès de notre résidence ; il conteste notre au- « torité apostolique; il ose braver les censures de l'Église; « et, en voyant son audace impunie, ceux qui tremblaient de- « vant l'excommunication apprennent à la mépriser. Pour re- « médier autant que possible à tant de calamités, nous som- « mes forcé de tolérer certaines choses...1 »

En effet, sans reconnaître le droit du peuple romain au choix d'un sénateur, Urbain IV sanctionna lui-même l'élection de Charles d'Anjou, pour cette fois seulement, sans conséquence pour l'avenir, toute réserve faite des prérogatives du Siège apostolique. Ensuite il fut décidé, dans le Collège des cardinaux, qu'on se contenterait d'exiger du comte le serment verbal de ne conserver le poste de sénateur qu'autant que cela conviendrait au pape régnant. Le rang du notaire apostolique, Albert de Parme, ne parut pas suffisant pour recevoir cette promesse. Simon de Brie, cardinal-prêtre du titre de Sainte- Cécile, homme d'une prudence consommée, d'une dextérité à toute épreuve, fut chargé de cette fonction importante. Dans le même temps, Albert de Parme, également rompu aux affaires, partit directement pour la Provence, avec l'instruction secrète de ne pas se montrer trop facile; mais, cependant, de ne rien porter à l'extrême et de laisser toujours la voie ouverte à la négociation, quelle que fût la réponse de Charles d'Anjou. Surtout, il fut enjoint au cardinal de Sainte-Cécile de ne pas rompre le traité relatif à la couronne de Naples, avant d'en avoir référé au Saint-Siège. Charles ne fit aucune objection; il jura de ne point garder le sénatoriat contre le gré du Saint- Père et envoya sur le champ à Rome un gentilhomme pro-

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