Prœsulis hic primo Lauduni clericus, indè
Parochiae dictae rector in urbe fuit.
Post haec cano^picus Lauduni faclus, in illo
Qua; fiunt opéra fert sua fama salis.
Corde tenus Domiui lex , ejus passio , primo ,
Colloquiis ejus Virgo beata fuit.
Theodoricus Vallicoloris, in vitâ Urbani IV, apud Papiriuh Massonum, liber V, folio 229.
2. D. Marlot, Histoire de la ville, cité et univers, de Reims, t. III, loco citato. '
Ce qui inspire les catholiques dans le culte d'honneur et de respect qu'ils rendent aux saintes reliques, ce n'est pas seulement la pensée de l'union intime qui a existé entre le corps et Târne, mais la pensée des relations éternelles qui existeront un jour entre ces reliques et l'âme qui les revivifiera. Pour raviver ce culte et exciter le peuple à la vénération envers les justes défunts qui ont été les membres vivants du Christ et les temples de l'Esprit Saint, Jacques Pantaléon commanda une châsse d'argent et y renferma les restes des corps des saints du diocèse. Au sommet du reliquaire on grava des vers latins qui marquent la date et le nom de l'ouvrier1.
Vers 1238, Garnier, successeur d'Anselme de Mauny sur le siège épiscopal de Laon, s'estima heureux de pouvoir confier à Jacques Pantaléon une large part dans le gouvernement temporel et spirituel de son diocèse. Il l'investit de la plus éminente dignité administrative dans l'Église après Pépiscopat; il le nomma grand archidiacre2.
La vieille cité laonnaise, si paisiblement assise aujourd'hui sur une montagne, flanquée de jardins potagers et de bosquets odoriférants, environnée de maisons de plaisance et de villages plantureux, formait, en ce temps-là, une de ces républiques ambitieuses et turbulentes qui tenaient à conserver leur vie propre en dehors des grands intérêts nationaux. Ses fortifications, percées de meurtrières et surmontées de hautes tours, lui donnaient un aspect sombre et farouche. Le pouvoir des nobles n'y était pas plus bienveillant et protecteur que la soumission des serfs n'y était respectueuse et résignée. Laon devenait souvent le théâtre de sanglantes représailles. Les prétentions rivales de l'aristocratie, de la bourgeoisie et du
1. 51., bis C, quater v, septem currentibus anois, Sub Jacobi , Simonisque manu nilel arte Joaaois Hoc opus. . . .
D. Marlot, t. III, loco cilato.
S. I laque honorabilis prasulus lauduoensis ecclesiœ eura io suuoi Arehidiaconum evocavil: in quâ ccclcsiâ laudabiliter vixit, et honestae convcrsalionis habitum sluduit cooservare. Papirh Massoni, libri sex de episcopis urbis , folio 423.
clergé ajoutaient encore aux embarras de la situation. Il fallait un homme d'action et de parole, médiateur acceptable et bienvenux entre tant d'éléments divers qui se heurtaient sans cesse. Aussi l'évêque Garnier se félicitait-il d'avoir trouvé dans Jacques Pantaléon un conseiller dans ses jugements, un interprête des lois, un autre lui-même.
Jacques Pantaléon, en effet, déploya tant de force et de sagesse qu'il ne le céda en rien à ses devanciers dans l'accomplissement de ses nouvelles fonctions; il exerça même une action considérable dans le diocèse, dans l'église et dans la maison de l'évêque2.
Et d'abord, préposé à la surveillance de toutes les paroisses, il visitait ces petites chrétientés éparses, les pourvoyait de prêtres, se réservait les actions contentieuses et déchargeait les pasteurs d'âmes des tracas du temporel; il rendait compte à l'évêque des églises à réparer, de leurs ornements, de leurs richesses, des incidents qui s'y passaient, des attaques qui en compromettaient les franchises. Il faisait les collectes, remettait les dons à l'évêque; il maintenait l'observation des règles canoniques et en dénonçait la transgression; il étendait sa puissance jusque sur les monastères et sur les séculiers. Les juges ne pouvaient pas, sans en référer à lui, connaître des causes entre clercs et laïcs, ni juger les veuves et les pupilles. Les commandants militaires ou les magistrats encouraient l'excommunication, s'ils empêchaient l'archidiacre d'exercer son pouvoir juridictionnel. Le dimanche, il allait ordinairement porter quelques paroles d'exhortation aux prisonniers. Dans les conciles, il avait voix consultative et décisive, et il souscrivait avec les pères des assemblées synodales.
Les fonctions de l'archidiacre dans l'église n'étaient ni moins graves, ni moins complexes. C'était à lui d'indiquer à l'évêque dans le sacrarium les fêtes, les jours de jeûnes, et de les an-
3. Coruplexum ideô siogularibus sludiis ecclesiam lauduoeosem, ubï primum poutificatum ioiit, ipsemet testatur in litteris ad clerum laudunensem. Annales ccclcsiast.y loco cilalo.
nonccr aux fidèles du haut de l'ambon; à lui de présider au bon ordre des cérémonies, et de désigner qui, parmi les clercs, devait lire l'Apôtre ou le Prophète ou l'Évangéliste, réciter les litanies, chanter les répons, antonner les antiennes. Il distribuait aux prêtres des paroisses les saintes huiles destinées à l'administration de certains sacrements. Dans les ordinations et dans la reconciliation publique des pénitents, sa présence était rigoureusement nécessaire; il remplaçait souvent l'évêque dans l'évangélisalion des peuples.
Jacques Pantaléon se délassait d'un labeur par un autre. Après le diocèse, après la basilique, il lui restait pour tente de repos la maison épiscopale où Garnier se déchargeait sur lui de ses plus intimes sollicitudes; pour loisirs, les audiences à donner, les affaires à régler, les portions mensuelles à distribuer aux clercs, les hôtes à recevoir, les pauvres de la matricule à sustenter; puis, pour lieux de récréation, l'école cathédrale dont il était le maître et le régulateur, grande et délicate occupation de l'archidiacre, à laquelle Jacques Pantaléon avait été prédisposé par trop de soins providentiels pour ne pas s'y livrer avec un dévouement sans bornes et avec succès1.
Au milieu de ces sollicitudes immenses, l'archidiacre apprit avec douleur la mort de son père. ïi le fit inhumer à l'abbaye de Notrc-Dame-aux-Nonnains. Sa mère, type de la femme forte dont parle l'Évangile, se retira dans le couvent de Notre- Dame-des-Prés, non loin de la ville de Troyes; ce fut là que chrétiennement résignée, elle remit son âme entre les mains de Dieu, et s'endormit paisiblement dans la joie du Seigneur. Jacques Pantaléon, soucieux de l'avenir des autres membres
1. Hœc ccclesia nos olira per noslrae successus aïtatis fovit ut mater, pavit ut nutrix, prolexit ut tutrix, edocuit ut magistra, et sicut benefîca bonorificavit. Haec noslrum statum primulum, primo caoonicatûs prœbeodœque beueficio, et posteà officio archidiaconalûs, adauxit; ibi uostra studia suos primos habuêre profectus ; ibi suscepimus honorum nostrorum primitias, indèque ad ecclesias alias gradatim processimus, ascendendo semper per processum hujus modi, provebente Deo, caihcdram altiorem... Episl. UrbanilV, apud D. xMarlot.
de sa famille, ne négligea rien' pour assurer leur sort. Il donna une brillante éducation à Ancher, l'un de ses neveux et en fit un chanoine de l'église Saint-Pierre de Laon, pour l'élever plus tard au cardinalat. Pour ses deux sœurs il eût désiré les voir se consacrer à Dieu dans le cloître ; il savait que c'était là le dernier vœu de sa mère et la dernière grâce que cette sainte femme avait demandée avant de mourir. Elle avait sans doute formé ses filles à toutes les vertus par ses paroles et par ses exemples de chaque jour; sa vie, mêlée sans cesse à leur vie, les avait pénétrées de piété; mais elle prévoyait, à la lumière de l'expérience et de la foi, tout ce que ces chères enfants, avec leur jeunesse et leur beauté, auraient à craindre d'un monde où fermente toujours la corruption.
De leur coté, ces jeunes filles, cultivées avec tendresse dans l'estime de la retraite et de la prière, avaient entendu mille fois redire à leur mère les privilèges de la vie religieuse; elles avaient grandi à un foyer qu'elles eussent pu appeler leur couvent natal ; leurs inclinations les portaient donc naturellement vers la solitude. Elles n'auraient, pour ainsi dire, rien à changer à leur pieuse et régulière existence; fleurs sans tâche, elles ne feraient que se transplanter dans un autre jardin où elles auraient le même ciel, le môme air, le même soleil et les mêmes rosées. La mort de leur père, le souvenir et le vœu de leur mère, la haute sainteté de leur frère, enfin cette soif ardente de dévouement qui tourmente les âmes ferventes et pures, achevèrent de fixer leur vie; ce fut à toutes ces causes, après Dieu, qu'elles durent l'ineffable faveur d'abriter leurs jours dans quelqu'un de ces monastères de femmes, alors si édifiants et si nombreux en Champagne. L'une, nommée Agnès, embrassa l'ordre des Clarisses à Reims ou à Provins; et l'autre, connue sous le nom de Sybille, entra chez les Bernardines de Montrcuil-sous-Laon.
Sur ces entrefaites, l'évêque de Liège, Robert de Torotte, parent de Thibault, roi de Navarre et comte de Champagne, appela Jacques Pantaléon pour lui confier une part dans son
administration diocésaine. Les chanoines regardés, selon l'expression du concile de Trente, comme le sénat de l'Église, habitaient à Liège comme à Laon, des cloîtres qui se composaient de maisons particulières et ne laissaient pas néanmoins de former une enceinte séparée et même fermée de portes. Ils accueillirent le nouvel archidiacre avec de vives démonstrations de joie et de respect; ils le virent bientôt, modèle de ferveur, de pénitence et de régularité, les dépasser dans les voies de la perfection chrétienne, assister avec l'allégresse d'un ange à tous leurs offices, s'unir à toutes leurs veilles, partager tous leurs travaux. La cathédrale de Liège, comme celle de Laon, offrait naguère des vestiges du cloître où Jacques Panlaléon conversait avec ses vénérables collègues, à la manière des péripatéliciens, le long des arcades gothiques et sous les ombrages du préau. Plusieurs d'entre eux aspiraient comme lui à réprimer les attaques contre le dogme de la présence réelle et à raviver celte croyance génératrice de la piété catholique. Le docte archidiacre sut discerner ces athlètes de la foi, les associer à ses vues et les faire collaborer à ses projets1.
Parmi les hommes éminenls qui lui prêtèrent le concours de leurs lumières et de leurs vertus, l'histoire remarque surtout Hugues de Saint-Cher, provincial des dominicains de France. Ce docteur, natif de la Bourgogne cisjuranc, avait étudié et professé en même temps que Jacques Panlaléon, à l'Université de Paris. Après avoir rendu beaucoup de services à son Ordre par la fondation de nombreux monastères, et surtout par ses travaux exégétiques, il fut créé cardinal par Innocent IV ; c'était le premier dominicain revêtu du chapeau. Comme les évéques qui l'avaient souvent appelé dans leurs conseils les papes Grégoires IX, Innocent IV et Alexandre IV
1. Dispositorque domus, semper provisus agendis, Sollicitus faclis iogcnioque docens.
Transcendendo modum vigilans, patiensque Iaboris, Vix poterant ejus tempora taota pati.
lntendcns precibus per tempora ccrla, tôt ejus Virtulcs quas lu corde notare potes.
Theodokicus Vallicoloris, In vild Urbani IV, apud Papvrhjm Massonum, folio 229
l'utilisèrent pour diverses négociations importantes. L'infatigable moine consacrait à l'étude tous les moments que lui laissaient les missions confiées à sa sagesse et à son activité. Aussi ses œuvres, surtout celles qui ont rapport à la sainte Écriture, lui valurent-elles, dès son vivant, le glorieux surnom de Père des concordances.
Jacques Pantaléon et son célèbre ami Hugues de Saint-Cher savaient si bien entremêler les divers exercices de l'intelligence et du cœur, qu'ils s'offraient l'un à l'autre un aide et un délassement. A la lecture succédait la prière vocale; à la prière, l'étude; à l'étude, la méditation; ces labeurs, nourriciers de l'âme, se prêtaient un mutuel enchantement. Justement renommés à Liège comme les plus habiles maîtres dans la vie intérieure, ils ne faisaient qu'appliquer à la direction des personnes pieuses des conseils dont ils connaissaient, par expérience, l'efficacité , et des moyens dès longtemps mis en œuvre pour leur propre avancement dans la voie des parfaits. Julienne l'hospitalière, Eve la récluse, et Isabelle de Huy, angéliques jeunes filles qui se dérobaient au monde pour mieux se donner à Dieu, les avaient choisis pour guides spirituels^
Julienne, religieuse du Mont-Cornillon, mettait ses délices dans la lecture de saint Augustin et de saint Bernard. Le commentaire si onctueux, si tendre, du Cantique des cantiques avait allumé en elle un ardent amour envers le divin Époux des âmes pures; elle gémissait, elle pleurait, dans le secret de sa cellule, sur l'aveuglement des hommes qui méconnaissaient l'excellence et les effets merveilleux de l'Eucharistie; elle ne pouvait se consoler, parce qu'elle voyait le monde outrager par ses froideurs et par ses blasphèmes l'Emmanuel qui, pour arriver plus sûrement au cœur faible et timide de ses créatures,
4. Estant archidiacre du Liège, il visitoit souvent trois insignes dames religieuses : Isabelle, béguine de Hue, Eve, recluse au mont St- Martin en Liège, et Julienne, vierge native du mesme païs de Liège, et religieuse de Cisiaux au Mont-Cornillon, proche ladite ville; surtout il faisait des sainctes conférences avec cette dernière à laquelle fut premièrement révélé, en l'an 1230, qu'à la célébration des festes solennelles de l'Eglise en manquoit une spéciale... N. Des- Guerrois, la Sainctelé chreslienne, folio 361.
voile les rayons de sa majeslé infinie et l'éclat de son humanité glorieuse sous les humbles apparences du pain et du vin. De là lui vint une dévotion extraordinaire pour le sacrement de l'autel; elle se prenait souvent à s'étonner que l'Église n'eut pas institué une de ses plus belles fêles pour célébrer d'une manière spéciale cette demeure du fils de Dieu au milieu des enfants des hommes; et dans le silence des nuits, toutes les fois qu'elle s'appliquait à l'oraison, la lune brillante lui apparaissait traversée d'une ligne obscure qui semblait en fracturer le globe.
Inquiète de cette vision souvent renouvelée, elle craignit d'être le jouet d'une illusion de l'ange des ténèbres; elle découvrit les peines de son âme à ses supérieurs qui répondirent que la chose était douteuse et pleine de dangers. Les plus doutées joies de Julienne, dans son union avec Dieu, furent, dès lors, mélangées d'amertume. Elle conjurait le Seigneur Jésus d'éloigner d'elle cette vision importune ; elle demandait à l'archidiacre Jacques Pantaléon, qui connaissait son tourment intérieur, de l'aider à obtenir la grâce de sa délivrance; mais celui qui la sanctifiait par cette croix, sourd à ses prières, se plaisait à éprouver ainsi la patience et le courage de celle qu'il ne voulait éclairer que plus tard. Il lui inspira même la pensée qui devait changer ses angoisses en d'autres plus nombreuseset plus poignantes. Elle se posa cette question : si, au lieu d'implorer du ciel l'éloignement de celte étrange lumière, il ne serait pas mieux, puisque Dieu permettait toujours sa présence, de prier pour qu'il lui révélât sa mystérieuse signification1.
Un jour, dans un de ses célestes ravissements, elle apprit que la lune représentait l'Église militante; que la tache qui obscurcissait une partie de sa clarté indiquait le besoin d'une
1. Donc nostre archidiacre Jacques estant fort vertueux et familier de saincle Julienne, elle luy déclara beaucoup de choses à advenir, particulièrement luy prédit qu'il viendroit au degré souverain de l'Eglise. N. Des-Guerrois, loco citato.
fête nouvelle pour ranimer la foi languissante des fidèles; que le souvenir de l'institution de l'Eucharistie ne devait pas être solennisé le Jeudi-Saint, jour où l'Église se trouve comme plongée dans la tristesse et la douleur; mais qu'il fallait consacrer à la célébration de ce glorieux anniversaire un jour spécial dans l'année ; et cela, pour trois fins principales : la première pour confondre la perfidie des hérétiques ; la seconde, pour réparer les outrages commis envers le divin Sauveur ; la troisième, pour témoigner hautement la foi catholique en la présence réelle.
La première personne à qui Julienne ouvrit son cœur fut la bienheureuse Eve qui vivait retirée en quelque coin solitaire, près de la collégialedeSaint-Martin. La pieuse récluse la supplia de lui obtenir de Dieu des affections semblables. « Oh! non, dit Julienne, il ne vous est pas expédient d'en avoir : elles « ont épuisé toutes mes facultés physiques. Seulement que le « Seigneur vous fasse la grâce d'en concevoir, selon la mesure « de vos forces, afin que votre esprit puisse en expérimenter « la douceur, sans que cela nuise à votre corps. » Dès le moment de cette communication, l'amour d'Eve pour l'Eucharistie s'enflamma d'une nouvelle ardeur et lui inspira un si vif désir de l'établissement d'une fête solennelle en l'honneur du Saint-Sacrement, qu'elle craignait sans cesse que l'enfer et ses suppôts ne l'empêchassent par leurs efforts. Elle manifesta ses appréhensions à Julienne, qui la rassura complètement pour l'avenir. «Ne craignez point, ma sœur, lui dit- « elle; cette solennité serainstituée par l'entremise des humbles. « Sans doute, l'ennemi de tout bien s'y opposera, par lui-même « et par ses sectateurs; mais il échouera, et toutes ses tentati- « ves ne feront que donner plus d'éclat à cette institution. »
Eve, réjouie et fortifiée par cette réponse, n'avait plus d'autre pensée que de tourner tous ses humbles et brûlants désirs vers Dieu, pour obtenir de sa majesté suprême d'inspirer au souverain pontife, vicaire de Jésus^-Christ, l'institution de cette solennité. La bienheureuse Julienne, de son côté, s'en ouvrit
à sa compagne Isabelle de Huy, religieuse hospitalière du Mont-Cornillon. « Puisque nous avons dans l'Eucharistie un « ineffable gage de la miséricorde de Dieu envers les hommes, « lui dit-elle, ne serait-ce pas un immense bonheur pour l'E- « glise, si elle honorait, par une fête particulière, ce sacrement « par excellence? » A ces mots, Isabelle, frappée de la physionomie singulièrement expressive de Julienne, s'aperçut qu'il se passait dans son âme quelque chose d'inconnu à la sienne. Elle se mit aussitôt à prier pour obtenir les lumières qu'elle n*avait pas. Dieu la favorisa bientôt d'un céleste entretien dont la suavité ne cessa plus d'embaumer sa vie; elle eut désormais la même flamme au cœur que ses deux ferventes amies.
Julienne, élue prieur de son couvent, se sentit plus hardie à parler ; elle consulta de nouveau son directeur Jacques Pantaléon, initié depuis longtemps à tous les secrets de sa conscience ; puis elle s'adressa à Jean de Lausanne, chanoine pieux et influent, pour le prier d'interroger les meilleurs théologiens. Le chancelier de Paris, le dominicain Hugues de Saint-Cher, Gui ou Guyard, de Laon, évêque de Cambrai, et plusieurs autres personnages savants et vertueux furent d'avis que l'absence d'une fête en l'honneur du Saint-Sacrement obscurcissait en quelque sorte le doux éclat de l'Église catholique et qu'il convenait de célébrer la divine institution de l'Eucharistie plus solennellement qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. Robert de Torotte, pressé par ces vénérables docteurs que Julienne avait gagnés à sa cause, convoqua un synode, où fut votée la célébration de la Fêle-Dieu dans son diocèse, Tan 1246. Mais il mourut sans avoir publié son mandement sur l'extension du culte eucharistique. Ce douloureux événement ajouta encore aux rudes épreuves que Julienne eut à supporter, tant de la part des religieuses de son monastère que de la part des habitants de Liège. La pauvre prieure se vit même obligée de quitter son couvent et d'errer, avec quelques compagnes fidèles à son malheur, en divers asiles qui ne cessèrent de leur être disputés. Elle souffrit toutes les perse-
exilions avec une constance héroïque, et mourut dans l'exil le 5 avril 12581.
L'ordonnance du prélat défunt serait probablement restée sans exécution si Jacques Panlalôon ne s'en était pas sérieusement occupé, et si son docte ami, le provincial Hugues, cardinal-prêtre de Sainte-Sabine, nommé légat du pape dans la Basse-Allemagne, n'était venu à Liège et n'avait recommandé la fête nouvelle, non-seulement dans la ville, mais encore dans toutes les églises de sa légation2 :
« Lorsque, pesant dans la même balance, dit-il dans sa « lettre du 29 décembre 1252, les mérites du genre humain « et les bienfaits du Créateur , nous réfléchissons que les « bienfaits excèdent les mérites, autant et plus que l'océan « surpasse en immensité une goutte de rosée , nous sommes « frappé d'étonnement et nous tremblons d'effroi. Ce n'est pas « sans motif, puisque le jugement de la droite raison nous t donne à entendre que si l'homme se liquéfiait au service de « Dieu, comme la cire fond à l'ardeur du feu, il ne pourrait « lui rendre aucun tribut digne de sa Majesté suprême. Après « nous avoir créés, il nous éleva en quelque sorte à la condi- « lion des Anges. Ensuite, il résolut de prendre la forme d'un « esclave; et, triste de nous voir enchaînés sous la puissance « du démon, il unit la chair humaine à la divinité dans le « mystère de son Incarnation ; il versa son sang d'un prix « inestimable, afin de nous délivrer de la servitude où nous « gémissons. Ce n'était point assez pour rassasier l'amour de « l'Homme-Dieu à notre égard; il nous laissa son corps cou- « vert des espèces sacramentelles comme d'un voile très-pur... « Quoiqu'on fasse tous les jours mention de ce prodige ado- « rable dans le sacrifice de la messe, il est juste et utile néan-
i. Acla sanctorum des Bollanoistes, 5 avril.
2. Nostre archidiacre, cognoissant au jugement de plusieurs hommes de bon esprit et vertu, oulre le sien, que cette Julienne du Mont-Cormillon vivoit en très-saiocle fille dans l'esprit de Dieu, et tous les mieux advisez la disoient saincte; il célébra particulièrement au païs de Liège cette solennité de la Fôte. Dieu pour sa dévotion. N. Des Guerrois, la Saine letê chreslienne, folio 36t.
« moins que chaque année, on en célèbre une fête plus spé- « ciale que celle de la Cène. C'est pourquoi nous statuons que « dans toute l'étendue de notre légation, vous la fassiez « observer la cinquième férié après l'octave de la Pentecôte ; « et, afin que les fidèles se portent à cette solennité avec fer- « veur, nous leur accordons cent jours d'indulgences. »
La célébration de la Fête-Dieu n'en continua pas moins à languir dans la plupart des paroisses. Le chapitre de la cathédrale de Saint-Lambert, malgré le zèle que déploya Jacques Pantaléon pour le rendre favorable à la solennité, s'efforça même de la faire abroger. Une semblable épreuve ne s'expliquerait pas mieux que la persécution suscitée contre la bienheureuse Julienne, si l'on ne connaissait le déplorable épiscopat de Henri de Gueldre, plus propre au métier de la guerre qu'aux fonctions du sacerdoce. Sa demeure, flanquée à ses trois angles de grosses tours en forme de pavillons, renfermait deux vastes cours entourées de galeries voûtées, aujourd'hui lugubres et silencieuses ; les piliers en candélabres et les larges arcades rappelaient l'ornementation architecturale des splendides palais des ducs de Venise. Dans cette résidence féodale, Henri de Gueldre, plus habile à manier l'épée que l'encensoir, avait d'un côté sa chapelle, de l'autre la salle de ses gardes. L'aspect sombre et farouche de ce château-fort éveillait le sentiment d'une fière domination plutôt que d'un pouvoir paternel. Aussi, par ses mesures vexatoires, provoqua-t-il souvent les murmures et les révoltes des habitants de Liège; et, sous son règne plus militaire qu'ecclésiastique, il s'introduisit dans le clergé des villes et des campagnes de son diocèse une grande licence qui empêcha l'établissement définitif de la Fête-Dieu.
Cependant Pantaléon avançait dans la voie des honneurs. De Liège il se rendit à Rome, où, depuis ses voyages en Italie pour les affaires du chapitre de Laon , il avait entretenu de constantes relations avec tout ce qu'il y avait de grand et de vertueux dans la capitale du monde catholique. Innocent IV l'honora de sa confiance ; il le nomma successivement chapelain du Vatican et trésorier de la basilique de
Saint-Pierre, vers 1243. Les papes avaient, dès cette époque, en leur double qualité de chef suprême de la chrétienté et de prince souverain des Etats de l'Eglise, une double cour avec un double personnel. Aux degrés inférieurs de ce personnel de leur maison se trouvaient, entre autres, les prêtres qui remplissaient une charge analogue à celle des chapelains épiscopaux ; ils s'employaient par conséquent à diriger les cérémonies dans les solennités où le Saint-Père officiait dans tout l'appareil de sa magnificence. Cette marque d'affection et d'estime qu'obtint l'archidiacre de Liège l'attacha pour jamais au pape Innocent IV et eut ainsi une influence décisive sur son sort.
Jacques Pantaléon occupait ce poste , lorsque sa sœur Sybille, abbesse de Montreuil-de-Laon, le supplia affectueusement de lui procurer l'image de la sainte Face déposée au trésor du Vatican. Le pape s'y refusa ; mais il permit à son chapelain d'en faire tirer une copie, ajoutant qu'il voulait être lui-même témoin du travail du peintre, soit pour donner plus de poids à l'ouvrage par sa présence, soit peut-être par une espèce de pressentiment du miracle que le Seigneur Jésus devait opérer en faveur de ses épouses les bernardines de Montreuil. Au'jour fixé, Sa Sainteté, accompagnée des principaux officiers de la cour papale, se rendit à l'église Saint-Pierre. On descendit la Véronique d'un endroit assez élevé où elle était exposée à la vénération des pèlerins. L'artiste s'approcha de l'image miraculeuse; il allait, avec son pinceau, en ébaucher les premiers traits, lorsqu'il tomba subitement à la renverse et demeura évanoui. La nombreuse et brillante assemblée, frappée de cette scène inattendue, resta stupéfaite. L'étonnement redoubla, quand le peintre, revenu à lui, voulut de nouveau se mettre à son ouvrage. On s'aperçut qu'une main invisible avait formé, pendant son évanouissement, un tableau d'une si parfaite ressemblance qu'on l'aurait pris pour la Véronique même. Jacques Pantaléon s'empressa de l'envoyer aux religieuses de Montreuil avec une lettre autographe dont voici la teneur :
« Aux vénérables sœurs bien-aimées en Jésus-Christ, à
30 JACQUES PANTALEON
c l'abbesse et aux religieuses du couvent de Montreuil , « Jacques de Troyes, chapelain de notre saint Père, souhaite « le salut, la jouissance et la claire vision du bien après le- « quel elles soupirent. Nous avons appris, par notre très- « chère sœur, que vous brûliez d'une ardent désir de possé- « der la figure de notre. divin sauveur dans l'espérance « que sa contemplation vous animerait d'une nouvelle fer- « veur et rendrait vos affections plus pures.
« Nous donc qui, de très-bon cœur, voudrions procurer « toutes choses capables de vous faire acquérir la grâce de « Dieu en ce monde, et à l'avenir l'éternelle gloire, nous vous « envoyons, pour satisfaire de tout notre pouvoir au pieux « désir de notre dite sœur bien-aimée , la reproduction de t cette sainte Face. Ne vous étonnez pas de la trouver d'une « couleur obscure et basanée; si ceux qui respirent un air « tempéré et habitent des lieux agréables ont la chair blanche « et un corps délicat; ceux, au contraire, qui travaillent per- « pôtuellement dans les champs, ont la figure hâlée, altérée et « comme noircie par la brûlante chaleur ; ainsi cette bien- « heureuse face porte l'empreinte du feu des tribulations qu'a « endurées notre Seigneur, lorsqu'il travaillait pour notre « rédemption dans le champ de ce monde mortel.
« C'est pourquoi nous vous prions avec instance de rece- « voir cette image comme la sainte Véronique, ou comme sa « véritable ressemblance; honorez la par votre piété ; que sa « contemplation vous rende meilleures; souvenez-vous de « nous dans vos prières et vos méditations. Fait à Rome, le 3 « juillet de l'an grâce 1243, le lundi après la fête des saint? t apôtres Pierre et Paul1. »
Jacques Pantaléon appelle cette image la Véronique; ce nom, qui signifie véritable image, a été donné souvent à la sainte face de Montreuil. De graves auteurs pensent qu'elle est une copie d'une ancienne effigie du Sauveur, qui se conserve à Rome, dans l'Église de la Scala sancta, près la basilique de