‹ Histoire du Pape Urbain, IV, 1185-1264Chapitre 30 sur 32 · D. Martènk, Thésaurus novus anccdolorum, lom. H, pag · texte numérisé non relu

D. Martènk, Thésaurus novus anccdolorum, lom. H, pag

2. Sed Percivallus ut plumbum lapsus in undis Mergitur hocque lulit ultio digna Dei.

Theodoricus Vallicoloris , in vild Urbani IV, ap. Papir. Mass., liber v.

chant son vénéré prisonnier sans condition; car il avait promis la liberté à l'évêque de Vérone à condition que ce prélat jurerait de ne plus porter les armes contre lui.

« Bien que vousayez commis d'atroces injures, de grossières

« insultes envers Dieu et l'Eglise romaine, disait le pape, bien

« que vous nous ayez accablé de continuels tourments et de

t nombreuses vexations, nous et nos prédécesseurs Innocent et

« Alexandre ; cependant nous ne désespérons pas de vous voir

« rentrer en vous-même et songer en présence du Très-Haut

« à l'énormité de vos offenses. Nous souhaitons que vous fas-

« siez pénitence avec un cœur contrit et humilié et que vous

« vous appliquiez à recouvrer, par une satisfaction prompte

« et convenable, les bonnes grâces du Saint-Siège, que vous

« avez perdues par vos violents procédés à son égard. Mais,

« nous le disons avec douleur, vous ne discontinuez d'en-

« tasser crimes sur crimes ; vous paraissez ne prendre aucun

« soin de votre réputation et de votre honneur. Nous n'en

c reconnaissons pas moins que nous sommes votre père. Or,

« la tendresse paternelle pousse instinctivement à ne pas oublier

« môme des fils ingrats : un père, quoiqu'il rite qu'il soit par les

« outrages de ses enfants, ne saurait rompre entièrement les

« liens qui rattachent naturellement à eux ; il ne sauraits'empê-

t cher de veiller sans cesse sur leur conduite avec une inquiète

c sollicitude. C'est pourquoi nous n'avons pas hésité à vous

« exprimer combien vous êtes injuste envers nous et l'Eglise

« romaine ; vous n'êtes nullement soucieux du dévouement

« filial que vous nous devez; vous répondez à la clémence de

t la mansuétude apostolique avec la dureté de cœur d'un bâ-

« tard ; nous vous le reprocherons, par nos lettres et nos avcr-

« lissements, jusqu'à ce que vous preniez les moyens de mena-

« ger vos intérêts temporels et éternels.

« Sans doute, l'entraînement de vos passions et les caprices t de votre volonté contre l'Église romaine ont tellement égaré « votre raison et perverli votre jugement, que vous n'avez c pu jusqu'ici discerner ce qui vous était le plus expédient, à

« vous et à votre position, ni vous acquitter envers le Saint- « Siège des obligations qui vous incombent. Toutefois il nous « est impossible de vous supposer assez dépourvu d'intélli- « gence et de cœur pour ne pas comprendre les convenances « et pour ne pas sentir combien vous êtes tenu à la soumission « respectueuse envers la religion et ses ministres. Nous vous « avons donc adressé avec espérance les prémices de nos « prières en faveur de notre cher fils l'évoque élu de Vérone « que vous avez jeté en prison parce qu'il combattait pour la « justice. C'est un homme d'un dévouement remarquable, « d'une conduite irréprochable, d'une probité à toute épreuve; « ses vertus l'ont fait choisir pour la dignité pontificale; il est « devenu le lévite du Seigneur et le ministre du Christ qui « a défendu de toucher à ses oints et d'exercer la persécution € contre ses prophètes. Nous conjurons donc votre noblesse « de né point sévir contre lui ; s'il a déployé toute son ardeur « martiale pour empêcher l'invasion de vos troupes dans la « Marche d'Ancône et les autres terres de l'Eglise, c'était par « nos ordres.

« D'ailleurs, vous pouvez faire une chose agréable à Dieu, « ainsi qu'à nous et à l'Eglise romaine, vous pouvez donner « une preuve de votre clémence et de votre bonté, si, par « respect pour le Siège apostolique, et pour votre honneur, « vous mettiez en liberté le prélat qui gémit dans les fers. « Nous osons espérer qu'il vous reste encore une étincelle de « l'amour de Dieu. Nous le supplions de vous inspirer des « sentiments de repentir sincère et de véritable conversion,, « afin que nous puissions nous réjouir et rendre au Très- « Haut de dignes actions de grâces1. »

Le rusé Manfred feignit une grande surprise, à la réception

d. Nuraquàm duximus ohmiltcodum , quaolùmcumque nobis et ecclesiœ injuriosus existas, et filialis prorsùs devotioois oblitus, contra apostolicœ benignitalis clemeatiam utaris privigni duritiam, quin te ad illa litteris îoducamus et monitis , per quaj houori tuo tuœque consulas et saluti... Epistol. Urbani IV ad Manfrcdum, apud Thesaurum novum anecdolorum ; Martène, tom. Il, pag. 90.

de cette lettre; il y répondit avec les formes d'une humilité étudiée. « C'est avec joie, dit-il, et comme un fils pieux que « je reçois les avertissements maternels de votre Sainteté ; mais « comment me défendrais-je d'une triste appréhension, lors- « qu'on me signale comme l'auteur d'injures atroces, le mo- « teur de crimes énormes? Comment puis -je être chargé de « pareilles accusations, puisque ma conscience ne me reproche « absolument rien? De quels excès suis-je coupable? De ne « vous avoir point obéi. Vous m'avez privé de mon héritage, « et vous m'avez empêché de mériter une réconciliation qui « est depuis longtemps l'objet de tous mes vœux. Comment « pourrai-je ne pas désespérer de votre affection paternelle, « et de la maternelle tendresse de l'Eglise, lorsqu'il est patent, « lorsqu'il est notoire h chacun, que vous tenez la porte ou- « verte à mes ennemis pour ma ruine, et que, dans votre in- « dignation contre moi, vous m'avez suscité un compétiteur? « Ne dois-je pas me défier de votre bienveillance, très-saint « Père, lorsqu'un cardinal, légat du siège apostolique dans la « Marche d'Ancône, me dénonce comme un audacieux voleur, « comme un persécuteur public, comme un fils de Satan.

« Vous m'ordonnez de mettre en liberté le vénérable évê- « que de Vérone; vous m'en priez même au nom des intérêts « de l'Eglise romaine; vous relevez* de tout votre pouvoir le « mérite de ce prélat. Je veux bien avoir égard à vos sollici- « tations, respecter vos ordres et ne pas contester vos éloges; « cependant s'est-il montré à moi comme un ange de paix? fc Non, certes, mais comme un guerrier, Est-il tombé entre « mes mains comme un ministre de Dieu? Ne s'est-il pas pré- « sente plutôt comme un ministre de destruction? Ainsi donc, « très-sainl Père, ne soyez point irrité contre moi, si je ne me « rends pas sur-le-champ à vos désirs ; il m'est impossible de « rien faire sans le conseil des marquis, des comtes et des « grands qui m'accompagnent. Toutefois, pour montrer mon « respect envers vous, je donnerai à ce vénérable pontife une « prison honorable. Vous reconnaîtrez du moins par là une

« partie de rattachement que je regrette de ne pouvoir vous « témoigner dans toute son étendue... *. »

Les représentations tour-à-tour fermes et paternelles d'Urbain IV à Manfred n'eurent pas de suite. Ce prince, au mépris des prières et des anathèmes, continuait à porter le ravage et la désolation dans tous les pays soumis au Saint-Siège. Il annonçait ouvertement son intention de détruire la puissance temporelle du pape. Urbain IV, plus indigné que jamais, adressa une circulaire à toute la chrétienté pour dénoncer ce qu'il appelait un acte de félonie, ainsi que les nouveaux attentats contre les libertés de l'Eglise. « Qu'il soient attentifs, les fils dévoués de « l'Eglise, s'écriait-il en juin 1264 avec des soupirs entremêlés « de sanglots, qu'ils voient et qu'ils considèrent les ruines de « la foi catholique et l'extrême détresse de leur sainte Mère. « S'ils déplorent sincèrement le triste sort de cette Mère déso- « lée, qu'ils viennent promptement à son secours; qu'ils ne « feignent pas davantage d'ignorer les graves affronts qu'elle a « essuyés; et qu'ils n'attendent pas plus longtemps pour faire « éclater leur indignation! Que le désir de venger les attein- « tes portées à sa liberté enflamme comme un feu le cœur de « tous les fidèles! 0 honte! l'Eglise est environnée de périls « imminents ; d'implacables ennemis la cernent de toutes « parts; ils travaillent avec acharnement à l'exterminer; et « tous ses enfants ne se lèvent pas comme un seul homme pour « la secourir ! A Dieu ne plaise que les chrétiens soient assez « lâches pour faillir à leur devoir qui consiste à défendre avec « vigueur la cause de la foi! à Dieu ne plaise qu'ils abandon- « nent l'affaire de Jésus-Christ, chef de l'Eglise et son im~ « mortel Epoux 2! »

A ce cri d'alarme, les habitants des villes pontificales s'enrôlèrent en masse sous les drapeaux de la croix; ils se joignirent

1. Paternœ dilectionis iocrepationes audivi, et jussionis dominicae monita reverentiùs intellexi, facius repente slupidus , et referendo quodam modo verecundus , quôd adversùs Deum et sauelam romanam ecclesiam , quam Chrislianœ fidei magisfram et do/ninam recognoseo, iojuriarum atrocium lator iutilutor, et offensarum euormium irrogalor appellor... Uesponsio Manfredi, apud Thesaur. nov. anecdolorum, Martène, torn. II, pag. 92.

2. ...Attendant devoti Ecclesiaj fllii ; attendant et videaut exteruiinium filii , et niatris considèrent nécessitâtes extremas. Immô si fllii vicem maternam

aux Français pour repousser l'armée des Sarrasins. Manfred sentit que, pour neutraliser ces forces réunies, il fallait brusquer l'attaque. Il ne perdit pas un moment ; et, par une invasion subite, il s'empara de toute la Marche d'Ancône. De là, il s'avança sur Viterbe, passa la Nôra, entraîna les Pisans, les Siennois, presque toutes les troupes de la Toscane, et vint assiéger Orvieto, forteresse presqu'imprenable. Il sut, par ses artifices et ses largesses, gagner les habitants eux-mêmes, qui se déclarèrent contre le Souverain Pontife.

Depuis deux ans, Urbain IV avait établi dans cette ville sa résidence avec toute la cour romaine. Il s'était plu à l'orner d'un grand nombres d'édifices publics ou particuliers et à l'enrichir de privilèges insignes. Il s'était concilié, par sa munificence, l'affection des principaux citoyens et du peuple, au point qu'ils avaient fait frapper, en son honneur, une médaille avec cette légende : optimo principi. On ne saurait peindre la douleur du pape, lorsqu'il vit la défection aussi -déplorable qu'inattendue des Orviétans. Il plaignit amèrement l'ingratitude de ces malheureux qu'il chérissait comme un père, malgré leur égarement. Il supporta néanmoins cette horrible trahison avec ce calme, cette résignation, cette dignité qu'il avait toujours fait paraître dans les circonstances les plus critiques, comme c'est, d'ailleurs, le caractère des grandes âmes1.

Pour ne pas tomber entre les mains du cruel Manfred, il quitta Orviéto, dès le commencement de septembre 1264, avec les cardinaux. Quelques amis fidèles lui restaient encore. Avec eux et la cour romaine il se dirigea vers Pérouse, qui n'avait point abandonné son parti. Quoiqu'âgé de soixante-dix-neuf ans, Urbain IV avait vu sa santé se fortifier dans ces derniers temps, il avait même pris un certain embonpoint et une apparence de vigueur extraordinaire. Sa constitution physique n'inspirait aucune crainte, lorsque, tout-à-coup, dès la pre-

doleant, eidem céleri subvention succurrant , nec dissimulent ampliùs tam graves matris injurias. Epistola Urbani IV, apud Annales eccles., Raynald.. tom. XIV.

1. I'apirii Massom libri sex , De episcopis urbis qui romanam Ecclesiam rexerunt, rebusque gestis eorum, folio 241.

mien; marche, ce robuste vieillard ressentit des douleurs aiguës et incessantes; une chaleur ardente dévora, dessécha ses entrailles et le réduisit à une telle faiblesse, qu'il ne pouvait proférer aucune parole. Accablé de fatigues, il paivint péniblement à Todi. Cinq jours après ce repos, il atteignit, avec les plus grandes difficultés, le château de Déruta, situé à la gauche du Tibre. Là, il reçut des habitants de ce domaine les soins les plus délicats. Il voulut ensuite prendre le chemin d'Assise; mais il ne put parcourir plus de deux lieux à cheval. D'intolérables souffrances intérieures le forcèrent à se faire transporter en litière dans celte dernière ville où il s'arrêta quinzejours*. Les cardinaux craignaient une surprise de la part de Manfred; ils déterminèrent le pape à se rendre, toujours en litière, à Pérouse. Dans sa fuite, Urbain IV dût se souvenir du mot de Grégoire YII : « Je vais en exil pour avoir trop aimé la justice « et l'équité. » Peut-être seconsola-l-ilense rappelant la sublime réponse d'un évêque : « Très-Saint-Père, dit-il à Gré- « goire VII expirant, vous ne pouvez mourir en exil, car la < volonté de Dieu vous a donné tous les peuples en héritage, « et les extrémités de la terre pour limites de votre juridic- « tion. » La destinée d'Urbain IV avait réellement quelque chose de celle du grand réformateur. Il allait mourir après avoir cru au triomphe de la bonne cause, il allait mourir en se sentant délaissé, maudit, peut-être, par les populations gibelines auxquelles Manfred l'avait représenté comme l'auteur de ces guerres qui désolaient alors toutes les provinces de l'Italie2.

1. Tudertum fessus pervenit. Quintâ die, castrum, cui Diruta nomen , attigit. Assisium post accelerare volons, vix duas leucas itineris emenserat, cùm iateriora prœ nimià anxietate cœperunt fortiùs premi. Inde» equo descendons, lecticâ vehitur, et ad castrum pervenit invalescente dolore... Vilœ et gestorum pontificum. Ciacconius, in-fol., pag. 580.

2. La porte de Déruia. appelée du Cerro , par laquelle sortit le cortège d'Urbain IV pour se rendre a Assise, fut murée depuis, et ne fut jamais rouverte, en signe de vénération, et afin de perpétuer le souvenir de ce fait historique. Recherches sur les restes mortels du pape Urbain IV, par M. l'abbé Coffinet, chanoine titulaire de Troyes, apud Mémoires de la Société académique de l'Aube. Année 1857.

Relations intimes d'Urbain IV avec saint Thomas d'Aquin. — Ouvrages que l'angélique docteur compose à ia sollicitation d'Urbain IV. — Institution de la Fête du Saint-Sacrement. — Thomas d'Aquin en rédige l'ofOce. — On en attribue le chant à Urbain IV. — Incomparable beauté de ce chant. — La Fête-Dieu n'est pas universellement célébrée du vivant d'Urbain IV. — Privilèges qu'Urbain IV accorde à l'Université de Paris ; — A l'hôpital des écoliers de Saint-Nicolas du Louvre; — A l'académie de Palencia , en Espagne; —A l'Université de Padoue, en Italie. — 11 embellit et restaure les édifices de Rome. — 11 réforme un abus relatif aux sépultures ecclésiastiques. — Fondation de l'église Saint-Urbain et de son chapitre collégial. — Description abrégée de ce bijou de l'art gothique. — Ancher, continuateur de l'œuvre de son oncle Urbain IV, fonde, dit-on, l'oratoire de Saint-Pantaléou.

L'inébranlable fermeté, l'intrépide constance, la majestueuse résignation d'Urbain IV ne se démentirent jamais au milieu même des plus accablantes épreuves de son règne. Il est vrai que Dieu , si bon, si tendre pour ses pontifes, avait groupé, autour de ce chef visible de l'Eglise militante, des hommes fortement trempés, de puissantes intelligences, de grands et nobles cœurs. Tels étaient, entr'autres, Bonaventure Fidenza, le docteur séraphique, et Thomas d'Aquin, l'Ange de l'Ecole, les coopérateurs les plus affectueux et les plus dévoués d'Urbain dans la réalisation de ses plus sublimes pensées.

Dès l'année 1261, Thomas d'Aquin s'était rendu à l'appel d'Urbain IV, léguant sa chaire de l'Université de France à son illustre élève, Annibal de Molaria. On n'avait pas oublié, en Italie, le jeune religieux qui, cinq ans auparavant, avait étonné la cour romaine par son éloquence et par sa foi. Mais son génie n'avait point encore éclaté là dans toute sa puissance. Dès son arrivée dans la métropole du monde catholique, il reprit le triple enseignement où se déployait son incessante activité. On vit bientôt se renouveler à Home les prodigieux succès de Cologne et de Paris.

Urbain IV voulut récompenser Thomas d'Aquin en souverain et en pape. Il lui proposa des dignités ecclésiastiques, et

même le chapeau de cardinal. L'Ange de l'Ecole refusa constamment toute espèce d'honneur. Il avait résolu de vivre et de mourir en simple moine. Il seconlenta d'accepter la charge de maître du sacre palais; elle n'était point alors, comme elle le fat depuis, unie ù une dignité particulière. Ses fonctions consistaient surtout à diriger les écoles romaines et à expliquer publiquement l'Écriture sainte. L'humble docteur se trouvait donc en rapport permanent avec le pape et l'accompagnait dans tous ses voyages. Partout où Urbain IV s'arrêtait quelque temps, l'éloquent dominicain montait en chaire, prêchait dans les églises, donnait des instructions dogmatiques, Yiterbe , Orviéto , Pérouse, Fondi entendirent successivement cette parole souveraine que Rome et Paris semblaient seuls dignes de recueillir; mais l'histoire nous apprend que ces petites cités italiennes ne se montrèrent pas indignes de posséder ce grand homme et ce grand saint. Par le nombre considérable d'élèves qui affluaient autour de sa chaire, le professeur put se croire reporté dans l'une de ces brillantes capitales. Les églises ne pouvaient suffire à l'empressement des populations d alentour. 11 y a, dans les paroles de l'Évangile, lorsque ce i qui s'en fait l'organe sait en respecter la divine simplicité, un attrait puissant et une vertu féconde. A ses accents, les masses s'agitent et se renouvellent comme par enchantement; elle avait éminemment ce caractère dans la bouche de frère Thomas, les fruits qu'elle produisait dans le monde en constituent la preuve indubitable.

Le docteur angélique revoyait cependant quelques-uns de ses écrits antérieurs, ou se livrait à la composition de plusieurs autres ouvrages. Malgré ses immenses travaux , il conservait la liberté d'esprit nécessaire pour concourir à l'accomplissement des grands desseins qu'Urbain IV avait en vue quand il l'appela en Italie. Cette activité /qui tient du prodige, était son élément naturel; il trouvait là le calme et la sérénité. Au milieu des luttes intellectuelles, son âme se révélait dans toute sa splendeur. Ce que le pape lui avait de-

mandé, c'était un traité contre les erreurs des Grecs, propre à confondre ces esprits subtils, à ramener ces cœurs égarés. Bientôt fut remise aux mains d'Urbain IV une œuvre qui dépassait toutes ses espérances et qui compte, aux y«ux des savants, parmi celles qui ont le plus contribué à la gloire de Thomas d'Aquin.

Dans ce traité court, mais substantiel , le dogme de la procession du Saint-Esprit devient, sous un rapport, accessible aux lumières de la raison; les différences d'exposition disparaissent; les apparentes contradictions de langage sont dissipées; les anciens Pères de l'Église grecque répondent unanimement aux Pères de l'Église latine. Les motifs de haine et de division s'évanouissent; il ne tient plus au victorieux argumentateur que l'union ne s'établisse désormais sur les fondements de la doctrine et de la charité. Mais que peuvent les élucubrations du génie, les efforts mômes de la sainteté, contre ce terrible arrêt, formulé dans les sombres annales de la dépravation humaine, avant de l'être dans le code de la vérité : « Il est nécessaire qu'il y ait des hérésies. » Le savant opuscule, envoyé par Urbain IV, à Michel Paléologue , comme un message de réconciliation, échoua contre les tristes destinées d'un peuple qui, dépouillé de ses antiques croyances, de ses institutions, de son esprit national, avait reçu. dans son sein mille éléments de dissolution et de ruine, et qui se trouvait de plus en plus en butte à de nombreux et redoutables ennemis. Les Turcs, les Gumans et les Hongrois grondaient à toutes les frontières de Constantinople. L'Empereur menacé s'était retourné vers le véritable chef des peuples d'Orient. C'était le politique, bien plus que le chrétien, qui sollicitait le rétablissement de l'unité catholique. Aussi ses démarches n'eurentelles pas même pour résultat le secours matériel qu'il avait principalement en vue,

A la sollicitation d'Urbain IV, Thomas d'Aquin publia ce magnifique commentaire des Évangiles que les érudits désignent sous le nom de Catena aurea , « Chaîne d'or. » Il y a

rassemblé, dans une sorte de concile traditionnel, toutes les explications des Pères. A chaque passage il applique celui de ces génies qui en a le mieux exposé le double sens, littéral et mystique; chaque fragment, chaque mot est interprété par la voix la plus propre à nous en faire sentir la force ou la grâce. De toutes ces voix réunies, il forme une grande voix qui, tantôt sublime, tantôt touchante, suit admirablement toutes les ondulations du texte sacré. L'auteur a su si bien adapter, bien fondre ensemble les milliers de citations que le tout semble coulé d'un seul jet. Il a dédié à Urbain IV luimême le Commentaire sur saint Mathieu. Cette dédicace présente, sur l'incarnation du Verbe incréé, comme manifestation sensible de la pensée divine, des considérations d'une hauteur qui étonne, même dans saint Thomas d'Aquin. Le style est empreint de cette même élévation; il est d'une pureté et parfois d'une élégance qu'on ne trouve guère dans toute la série des ouvrages de l'Ange de l'École :

« La Sagesse substantielle , le fils unique de Dieu , le Verbe « qui réside dans les hauteurs de l'Inlini, la Parole par la- « quelle le Père a fait toutes choses avec sagesse et tout dis- « posé avec suavité, a daigné revêtir notre chair dans la « plénitude des temps , afin qu'à travers les voiles de notre « nature corporelle, le regard humain pût recevoir un rayon- « nement de cette splendeur qu'il ne pouvait atteindre dans a les impénétrables secrets de la divine majesté. Il avait ré- « pandu ses rayons, il est vrai, il avait laissé les preuves de « sa sagesse sur tous les ouvrages sortis de ses mains ; il avait « surtout, par une plus abondante effusion, imprimé son image « dans Tàme humaine; mais, qu'est-ce que l'intelligence de « l'homme, perdue au milieu de cette immensité des créa- « tures pour y retrouver toutes les traces de la sagesse infi- « nie? Bien plus, cette lumière intérieure avait été obscurcie « par les ténèbres du péché, par les grossières vapeurs des « préoccupations terrestres. La nuit était devenue si profonde « dans un grand nombre de cœurs pervertis, qu'ils avaient « transporté les honneurs divins à des idoles mensongères; ils

t se livraient à des actions immondes et s'enfonçaient de plus « en plus dans leur sens dépravé. La divine Sagesse, alors, ne « pouvant souffrir que l'homme formé pour jouir de sa lumiè- « re, en fut ainsi privé, se renferma toute entière dans la « nature môme de l'homme pour ramener complètement à « elle ce fugitif de son amour.

« Le prince des apôtres, le premier, mérita de reconnaître « l'éclat de celte sagesse cachée sous les nuages d'un corps « mortel ; le premier, il la confessa pleinement et sans hésita- « tion par ces paroles : « Vous êtes le Christ, fils du Dieu vit vant ! » Heureuse profession de foi, qui sert de base à « l'Église, ouvre la roule des cieux, rompt les liens du péché, « brise toute la fureur des enfers. Légitime héritier de cette « foi, de celte professsion constante, vous veillez incessam- « ment, très- saint Père, à ce que cette lumière pénètre sans « interruption les âmes des fidèles, et triomphe toujours des « attaques de l'hérésie, si justement désignées parles portes de « l'enfer. Certes, si Platon a raison d'appeler heureuse la « république dont les chefs s'adonnent à l'étude de la sagesse « que la fragilité humaine souille néanmoins de tant d'er- « reurs, combien ne devons-nous pas tenir pour heureux le « chrétien qui, sous votre gouvernement !oin de vigilance, « s'instruit par les exemples perpétuels et par la parole per- « manenle de la sagesse elle-même.

« Grâce à votre zèle studieux, très-saint Père, il a plu à vo- « Ire Sainteté de me conûer le commentaire de l'Evangile de « saint Mathieu. Je le soumets à l'examen et à la correction de « votre judicieuse et suprême autorité. Il est le fruit tout en- « semble de votre sollicitude et de mon obéissance; daignez « l'accueillir afin que, de même que l'ordre de le composer « est venu de vous, l'appréciation définitive de sa valeur soit « également prononcée par vous, de telle sorte que les fleuves « retournent à la source d'où ils sont sortis^. »

A la demande du même pape, le docteur angélique avait

1. Catena aurea, auclore Thom. Aquin. irad. Bareille, édit. Louis Vives, Paris.

composé, en 1264, l'œuvre la plus célèbre et incontestablement la plus sublime sortie de so plume : l'Office du Très- Saint-Sacrement. Urbain IV était encore incertain s'il étendrait à l'Église universelle l'institution de la Fête-Dieu introduite dans le diocèse de Liège, Pendant qu'il résidait avec sa cour à Orvielo, un prêtre qui disait la messe dans la ville voisine de Bolsena, l'ancien Volsinium, laissa par mégarde tomber une goutte du vin consacré sur le corporal, qu'il plia pour dissimuler l'accident. Mais, à sa grande frayeur, le vin traversa tout le linge replié, pénétra les nappes de l'autel et laissa sur le marbre du tombeau des traces que l'on y vénérait encore après plusieurs siècles. Le bruit de ce prodige parvint aux oreilles du Souverain Pontife qui se fit apporter le corporal empreint des taches rouges de sang et rondes commes des hosties. Ce linge sacré se trouve de nos jours dans la cathédrale d'Orvieto, et tous les artistes connaissent le tableau de la messe de Bolsena, que Raphaël a peint dans les loges du Vatican i.

Thomas d'Aquin, au moment de ce miracle, n'était pas auprès d'Urbain IV ; il avait été obligé, en qualité de définiteur, d'assister au chapitre général de son Ordre, tenu à Londres; il pouvait d'autant moins s'en dispenser qu'il dut faire valoir son influence toute puissante pour rétablir la discipline au sein de la famille dominicaine. A peine de retour en Italie, frère Thomas fut appelé par le pape qui, dans tes entretiens intimes, lui parla de l'institution d'une solennité spéciale en l'honneur de la divine Eucharistie. De ce côté, il n'appréhendait aucun obstacle à la réalisation des pieuses pensées que depuis longtemps il nourrissait dans son cœur, premier sanctuaire de la fête du Saint-Sacrement. Elles n'étaient ni moins vives, ni moins anciennes dans l'âme du docteur angélique. Aussi les prodiges nouveaux qui s'opéraient chaque jour sur

4. S. Thomas Àquinas oflîcium pro eà festivitate composait, quod ad hune usque diem universa ccclesia recitare consuevit. Urbevetani verô cives magnificentissimum templum sacro corporali conservando, in memoriam tàrn insignis miraculi exlruxcrunt, ctsacram mappulam sacratissimo sanguine imbuiaiu in eo recondiderunl... Annales, eccles. Bzovius, lom XIII, pag., 706.

l'autel rencontrèrent- ils dans Urbain iV un tendre et fidèle écho comme dans Thomas d'Aquin un éloquent et chaleureux interprète.

Divers peuples catholiques avaient été témoins de ces mômes prodiges. Le sang avait coulé des hosties consacrées, comme pour confondre les doutes de la philosophie et les profanations de l'impiété. Ce mouvement général de dévotion envers la présence réelle, au moment de se produire au dehors sous une forme régulière, avait été se repercuter aux deux pôles du monde moral, l'amour et l'intelligence; il avait pris naissance aux points extrêmes de la société chrétienne, Thomas, le plus profond des penseurs, Julienne, la plus fervente des vierges.

Avant d'expirer, la bienheureuse Julienne avait légué sa pensée à Eve-la-Recluse, son amie de cœur et de piété. Pour comprendre tout ce qu'il y avait de foi dans l'âme de la mourante, il faut se souvenir qu'une recluse était une femme qui, par un motif de pénitence ou de pure ferveur, s'enfermait, pour le reste de ses jours, au fond d'une sorte de caveau pratiqué dans l'épaisseur d'une construction ; elle en faisait murer l'entrée, à l'exception d'un étroit soupirail par où elle recevait l'air, la lumière et l'aumône.

Une recluse était alors aux yeux des peuples un être sacré, mis à part comme une victime choisie de Dieu et déjà marquée du sceau des prédestinés. Il n'y avait guère de grande ville où l'on ne rencontrât plusieurs de ces femmes ensevelies toutes vivantes. L'Eglise se complaisait elle-même à les environner d'un pieux prestige; elle bénissait leur mystique sépulture avec tout le solennel appareil des funérailles chrétiennes. On eut dit l'héroïsme des anciens stylites qui représentaient symboliquement par leur position solitaire tes deux idées fondamentales de l'ascélisme : la séparation de tout ce qui est terrestre, l'aspiration vers tout ce qui est céleste. Aussi les âmes d'élite avaient-elles seules le privilège d'être admises à la réclusion, après avoir longtemps milité dans la vie com-

mune et bien éprouvé leur vertu. C'était donc au fond d'un de ces tombeaux, situé près de l'église de Saint -Martin, à Liège, que se conservait une des plus magnifiques pensées du culte catholique.

Dès que la bienheureuse Eve la Récluse eut appris que l'archidiacre Jacques Pantaléon, dont elle avait maintes fois reçu la charité, venait d'être élevé sur le trône pontifical, elle ne cessa désormais de conjurer les chanoines de Saint-Martin, quand ils passaient devant sa grotte, en se rendant au chœur, d'aller trouver l'évêque Henri de Gueldre, pour qu'il obtint du pape rétablissement de la grande solennité dans tout l'univers. Le prélat ne dédaigna pas la demande de l'humble récluse ; il s'en fit volontiers le médiateur auprès de l'auguste chef de la chrétienté. Urbain IV, probablement aussi influencé par son illustre ami, Thomas d'Aquin, promulgua une bulle d'institution de la Fête-Dieu; en voici la teneur1 :

« Lorsque notre Sauveur et Seigneur Jésus-Christ fut sur « le point de quitter le monde pour retourner à son Père, la « veille de sa Passion, après avoir achevé la Cène légale, il t institua le souverain, le magnifique Sacrement de son Corps « et de son Sang; donnant son Corps en nourriture, et son « Sang en breuvage, selon qu'il est écrit : Toutes les fois que t nous mangeons ce pain et que nous buvons ce calice, nous an- « nonçons la mort au Seigneur. Il dit aussi en même temps à « ses Apôtres : Faites ceci en mémoire de Moi, désirant que ce « grand et vénérable Sacrement fut le principal et le plus in- « signe mémorial de l'amour infini qu'il nous avait toujours « porté. Certes, ce mémorial est admirable, étonnant, plein « de délices et de suavité; il est d'un si haut prix, qu'il n'y a « rien qui lui soit comparable. C'est en lui que les miracles ont « été renouvelés, et que Dieu a fait paraître de nouveaux pro- « diges. C'est en lui que l'on trouve toute délectation et toute « saveur, et que l'on goûte combien le Seigneur est doux.

4. Cette bulle est rapportée par le pape Clément V, au livre III de ses Clémentines, litre XVI, chapitre unique.

« C'est en lui que l'on reçoit les secours nécessaires pour mét riter la vie et le salut éternel.

« Par ce mémorial si délectable, si salutaire, si sacré, nous « nous remettons continuellement devant les yeux le mystère « de notre rédemption, nous nous retirons du mal, nous nous « fortifions dans le bien, nous recevons de jour en jour de « nouveaux accroissements de grâce et de vertu. Qui peut « douter que nous ne profitions beaucoup par la présence cor- « porelle de notre divin Sauveur, dont nous jouissons en ce « Sacrement qui nous conduit dans les voies du Ciel. En effet, « les autres mystères que l'Eglise célèbre, nous les adorons « en esprit et en vérité, mais nous ne jouissons pas de leur « présence véritable. Il n'y a que dans le mémorial de l'Eu- « charistie, où Jésus-Christ est réellement présent, et où il « demeure en propre substance avec nous. Lorsqu'il monta au « ciel, il dit à ses Apôtres et à ses Disciples : Voilà que je suis t avec vous jusqu'à la consommation des siècles. C'était leur « promettre qu'il ne les priverait pas môme de sa présence « corporelle. 0 très-digne mémorial, et qui ne doit jamais « être interrompu, dans lequel nous célébrons la mort de notre « propre mort, la destruction.de notre propre destruction; il « nous rappelle comment Celui qui est véritablement l'arbre « de vie, attaché à l'arbre de la croix, nous a fait germer le « fruit du salut.

« Cette glorieuse commémoration remplit les fidèles d'une « allégresse salutaire; et répandant la joie dans leur cœur, « leur fait verser des larmes de dévotion. Nous triomphons « par le souvenir de notre délivrance; et, en nous souvenant « de la mort de Jésus-Christ qui nous a rachetés, nous ne « pouvons nous abstenir de pleurer. En cette rencontre, la « suavité de la joie se mêle à l'effusion des larmes; car nous « nous réjouissons en pleurant, et nous pleurons de tendresse « en nous réjouissant; parce que notre cœur, nageant dans « les délices, par la mémoire d'un si grand bienfait, se dissout « par les yeux en une douce rosée.

« 0 abîme de l'amour divin! ô surabondance de la miséri-

corde divine ! ô merveilleux excès de la libéralité de Dieu ! Non content de nous avoir constitués les maîtres des biens de la terre, il en a soumis encore à notre domaine toutes les créatures; il a même relevé notre nature par le ministère des anges, puisque les esprits célestes assistent, en qualité de gardiens et de conducteurs, les prédestinés à la possession de l'héritage éternel. Après de si éclatants témoignages de sa munificence, il a voulu nous donner des preuves plus excessives de sa charité, en se donnant lui-même, par une faveur sans égale. Il n'est pas même demeuré dans ces termes : excédant toute plénitude de donation et toute mesure d'amour, il s'est fait lui-même notre viande et notre boisson. O singulière et admirable profusion où le donateur passe en don et où la chose donnée est la même que celui qui donne ! Quelle prodigalité plus démesurée que de se donner soi-même tout entier!

« Au reste, Dieu s'est livré pour être notre nourriture, afin que l'homme qui, en mangeant, s'était précipité dans la mort, en mangeant aussi, fût rétabli dans la vie. Le fruit mortel de i'ancien arbre l'avait fait tomber; au contraire, le fruit vivifiant de l'arbre nouveau l'a relevé. Au premier arbre pendait l'hameçon de la mort; du second arbre est sorti l'aliment de la vie. Celui qui a goûté du premier en a été blessé, celui qui a goûté du second en a été guéri. Le manger a fermé la plaie que le manger avait ouverte. Considérez donc que l'on a tiré le remède d'où le mal avait pris naissance. En effet, il est écrit de cet ancien aliment : Le jour même que vous en mangerez, vous mourrez de mort. Nous lisons, au contraire, du nouveau : Si quelqu'un mange « de ce pain, il vivra éternellement. O manger substantiel qui « rassassie pleinement, qui nourrit véritablement, qui engraisse « souverainement, non le corps, mais le ccsur; non la chair, « mais l'âme; non le ventre, mais l'esprit!

« Notre miséricordieux Sauveur, par une pieuse disposition « de sa bonté, a pourvu l'homme, qui avait besoin, pour la

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« réfection de son âme, d'une nourriture spirituelle, du plus « noble et du plus efficace aliment qu'il y eût au monde. Aussi a convenait-il à la grandeur de la libéralité de Dieu, que son « Verbe éternel, qui est naturellement la nourriture de la « créature intelligente, s'étant fait chair, se donnât par cette ■ « chair à la créature raisonnable composée de chair et d'os et « subsistante dans un corps, car il est écrit : V homme a mangé « le pain des Anges. C'est pourquoi le Seigneur a dit : Ma « chair est véritablement une nourriture. Ce pain céleste se « mange, mais il ne subit aucune altération., parce qu'il ne se « transforme pas en celui qui le mange; si cependant on le re- « çoit dignement, on a le bonheur de se changer en lui. 0 Sa- « crement par excellence, digne de toute sorte de vénération « et de respect! ô don divin qu'il faut souverainement glori- « fier, louer et préconiser! O mystère adorable que nous de- <r vons honorer de toute l'étendue de nos affections, à qui nous « devons rendre tous les devoirs d'une dévotion sincère, et « dont nous ne devons jamais perdre le souvenir ! O très-noble « mémorial qui doit être imprimé dans le plus profond de nos « entrailles, fortement gravé dans notre esprit, diligemment « conservé dans notre cœur, et dont la méditation et la célé- « brationnous doivent être très-familières!

« Oui, nous devons en faire une commémoration conli- « nuelle, afin de n'oublier jamais Celui dont nous savons qu'il « est le mémorial ; car il est certain qu'on met difficilement « en oubli le bienfaiteur dont on a souvent les bienfaits sous les « yeux. Or, quoique ce Sacrement soit tous les jours renouvelé « dans un grand nombre de messes, nous avons jugé conve- « nable, surtout pour confondre la perfidie et l'extravagance « des hérétiques, qu'on en fît tous les ans, au moins une fois, « une mémoire plus célèbre et plus solennelle : Vu principa- « lement que le jour de la Cène, jour où Notre Seigneur a ins- « titué l'Eucharistie, l'Eglise universelle, toute occupée à « reconcilier les pénitents, à accomplir le lavement des pieds, « à faire d'autres semblables cérémonies, ne peut pas pleine- « ment vaquer à la célébration d'un si grand mystère.

« D'ailleurs elle observe cette conduite à l'égard des saints « qu'elle honore dans le cours de l'année. Quoiqu'elle fasse « souvent mémoire de ces amis de Dieu dans les litanies, dans « le sacrifice de la messe, et dans d'autres offices liturgiques, « elle ne laisse pas néanmoins d'en célébrer plus solennelle- « ment la naissance dans îe Ciel, en certains jours qu'elle leur « consacre et d'établir des fêles particulières en leur honneur. « En outre, parce qu'on commet souvent des. fautes dans ces t solennités, par négligence, par faiblesse ou par dissipation, « cette bonne Mère a encore assigné un jour à la gloire de « tous les saints, afin de réparer, par des devoirs, communs, « ces manquements inhérents à la fragilité humaine. Si « l'Eglise en use ainsi à l'égard des saints, à plus forte raison « a-t-elle sujet de le faire à l'égard du Sacrement qui est la « couronne des saints et la source de toute sainteté. C'est « donc à juste titre qu'elle lui dédie une solennité spéciale, « afin qu'on y supplée, avec une grande ferveur, à ce qu'on « pourrait avoir omis dans la célébration ordinaire de la « sainte messe, et que les fidèles, aux approches de cette fête, « reconnaissent, par un sérieux examen du passé, leurs, irré- « vérences envers ce mystère, pour en faire amende honora - « ble avec humilité d'esprit et pureté de cœur.

« De plus, nous avons su, dès le temps que nous étions dans « un moindre degré, que quelques personnes pieuses avaient « eu révélation de Dieu qu'un jour viendrait où cette fête « serait célébrée solennellement par toute l'Eglise. Nous, « donc, pour l'affermissement et l'exaltation delà foi catholi- « que, avons raisonnablement cru devoir ordonner une com- « mémoration annuelle de ce grand Sacrement ; nous assignons « pour cela un jour déterminé que nous voulons être le jeudi « d'après l'octave de la Pentecôte, Qu'en ce jour donc les « troupes des fidèles s'assemblent dans les temples avec un « grand concours et avec une ferveur extraordinaire; que le « clergé et le peuple témoignent leur satisfaction par des canif tiques, de louanges; que tous chantent des hymmes sacrées,

non-seulement en esprit et dans le fond de leur cœur, mais aussi des lèvres et de la bouche! Que la foi s'épanche en bénédictions; que l'espérance bondisse de joie ; que la charité tressaille d'allégresse! Que la dévotion jubile; que la pureté se console; et que l'assemblée des saints soit remplie d'une douceur spirituelle! Que chacun y vienne avec une prompte obéissance, avec une volonté pleine d'affection, et y accomplisse saintement ses bons désirs par la célébration de cette grande fêle ! Dieu veuille que les cœurs des fidèles s'enflamment d'une telle ardeur que, par leurs pratiques de piété, ils croissent en mérites aux yeux de l'aimable Jésus qui s'est livré pour prix de leur rançon, et qui se présente pour être leur nourriture en celte vie et leur récompense en l'autre.

c C'est pourquoi nous vous avertissons et nous vous exhorions en Notre-Seigneur, nous vous commandons Irès-étroitement, par celle constitution apostolique, en vertu de la sainte obéissance, et pour la rémission de vos péchés, nous vous enjoignonsdecélébrertouslesans, dévotement et avec solennité, celte excellente et glorieuse fêle, le jeudi assigné ci- dessus ; nous vous enjoignons de la faire diligemment célébrer dans toutes les Eglises de vos villes et de vos diocèses. De plus, nous vous ordonnons d'exhorter vos diocésains, tant par vous-mêmes que par d'autres, le dimanche qui précède la susdite férié, à se disposer dignement à cette solennité par une sincère confession, par l'aumône, par la prière, et par d'autres bonnes œuvres, afin qu'ils puissent participer en ce jour à ce précieux et auguste Sacrement; et, par ce moyen, recevoir un accroissement de grâce.

« Pour animer les fidèles par des dons spirituels à la célébration de cette grande fêle, confiant en la miséricorde de Dieu, et appuyé sur l'autorité de ses bienheureux apôtres Pierre et Paul, nous accordons cent jours d'indulgences à tous ceux qui, vraiment contrits et confessés, assisteront ce jour-là aux matines ou à la messe, aux premières ou aux

« secondes vêpres, et quarante jours à tous ceux qui se trou- « veront à prime, à tierce, à sexte, à none ou aux compiles. « Enfin à ceux qui seront présents, dans quelques-uns des « jours de l'octave, à tous ces offices, nous accorderons, pour « chaque jour de leur assistance, cent jours d'indulgences1. »

Urbain IV s'informa soigneusement, auprès des Liégeois qui étaient alors en Italie, si la bienheureuse Julienne vivait encore; il apprit que celte chaste colombe avait pris son vol vers les cieux -, mais que Liège conservait religieusement à ses portes Eve la Récluse comme l'ange tutélairc de la cité. II ne crut pas indigne de la chaire de saint Pierre d'adresser un bref pontifical à l'humble héritière de la dévotion de Julienne pour la divine Eucharistie. « Nous savons, ma chère fille, lui « dit-il, nous savons que vous avez désiré de toute l'étendue « de votre ûme que la solennité du très-sacré Corps de Notre- « Seigneur Jésus-Christ fût instituée dans l'Eglise de Dieu. « Nous vous annonçons donc une sainte joie, et nous vous si- « gnifions, qu'en vue d'affermir de plus en plus la foi catho- * lique, nous avons jugé à propos de statuer, qu'outre la com- « mémoration quotidienne que l'Eglise fait de cet adorable « Sacrement, on en solennisât une fête spéciale ; à celte fin « nous lui avons désigné un certain jour, auquel les fidèles « puissent fréquenter avec dévotion nos églises, jour qui de- « viendra pour tous la fête d'une joie intime, ainsi qu'il est « plus amplement exprimé dans nos lettres.

« Au reste, sachez que nous-môme, à dessein de donner au « monde chrétien un salutaire exemple de cette solennité, « nous l'avons célébrée en présence de nos archevêques, évê- « ques et autres prélats de l'Eglise, qui résidaient auprès du x « Siège apostolique. Que votre âme bénisse Notre-Seigneur; « que votre esprit se glorifie en lui, parce que vos yeux ont vu « les merveilles que nous avons préparées devant la face de « tous les peuples. Réjouissez-vous, parce que le Dieu tout-

1 . Fisen Barthélémy, jésuiîe, Origo prima festi Corporis Chrisli, Liège,

« puissant vous accorde l'accomplissement de vos vœux ; et t que la plénitude de la grâce céleste mette sur vos lèvres des « cantiques de louanges et de jubilation.

t Et, comme nous vous envoyons, par le porteur de nos t présentes lettres, avec notre bulle, le cahier où est contenu t l'office de la Fête-Dieu, nous voulons, et nous vous ordon- « nons par ce bref, de le recevoir avec dévotion, et d'en délit vrer volontiers copie à toutes les personnes qui en deman- « deront. Nous vous requérons aussi d'insister par vos prières « auprès de Celui qui a laissé sur la terre un mémorial si t auguste de lui-même, pour qu'il nous accorde d'en haut la t grâce de gouverner utilement la sainte Eglise, qu'il a confiée « à notre sollicitude.

« Donné à Orvieto, le 8 septembre 1264. »

Il est plus facile de penser que de dire quels furent les sentiments de la bienheureuse Eve à la réception des lettres apostoliques. Prosternée, dans son étroite cellule, à la petite fenêtre qui regardait l'autel de Saint-Martin, elle épancha son âme en actes d'amour et de reconnaissance envers le chef invisible de l'Eglise qui venait d'accomplir, par son Vicaire sur la terre, ce qui avait fait pendant de longues années l'objet des plus fervens désirs de Julienne. Elle savait que ces pieuses aspirations venaient de Celui qui les avait exaucées; elle se souvenait des épreuves multipliées de son héroïqne amie; elle s'humiliait profondément devant Dieu, en entendant la grande voix du Père commun des fidèles consoler et féliciter une pauvre vierge qui n'avait plus de communication avec le monde que pour prier pour ses frères et ses sœurs en Jésus- Christ.

Denis-le-Chartreux, surnommé le Docteur extatique, raconte qu'Urbain IV avait fait composer, à la fois et séparément, l'office du Saint- Sacrement, par les deux plus beaux génies du siècle : l'angélique Thomas, le séraphique Bonavcnture. Ce serait à cette occasion que le pieux et savant dominicain, à genoux de-. vant son crucifix, aurait demandé, en versant des larmes, s'il

avait bien rempli sa tâche, et qu'il aurait entendu le Christ lui répondre : benè de me scrïpsisti, Thoma. Suivant David Romeus, frère Bonaventure serait venu visiter son illustre émule pendant que celui-ci s'appliquait à son travail ; il en aurait été tellement ravi qu'il brûla le sien, dès qu'il fat rentré dans sa cellule. Il existe de ce même fait une version plus dramatique, la voici :

Urbain IV avait mandé les deux religieux auprès de lui. « Frères, leur dit-il, je veux établir dans toute l'Eglise la plus « grande et la plus touchante des solennités; je veux célébrer « avec toutes les splendeurs du culte catholique le Sacrement « d'amour. » Aussitôt il leur communique son plan et leur ordonne de se mettre à l'œuvre. Les deux moines s'étonnent ; ils résistent par humilité ; ils veulent que le soin de cette composition soit confié à un plus digne; mais il faut obéir.

Au jour fixé par Urbain IV, Thomas et Bonaventure se rendent auprès du Souverain Pontife. « Commencez, frère Tho- « mas, dit Urbain IV. » L'Ange de l'Ecole lit d'abord les antiennes des diverses parties de l'office, les leçons, les répons; tout avait été choisi dans les saintes Ecritures avec le tact le plus merveilleux. Le pape écoute en silence. Bonaventure ne peut contenir un geste d'approbation, bientôt comprimé par le respect1.

Thomas passe à l'hymne de matines : Sacris solemniis ; il arrive à cette strophe :

* Panis angelicus fit panis hominum ; Dat panis cœlicus figuris terminum ; 0 res mirabilis ! manducat Dominum Pauper, servus et humilis.

Des larmes coulent des yeux de Bonaventure; il laisse tomber sur le sol des fragments de papier. Quelle majesté dans l'hymne de Laudes!

Verbum supernum prodiens, Nec patris linquens dexteram ;

-J. Bertholet Jean, jésuite, Histoire de Vltislitution de la Féle-Dieu, Liège, 4746.

i90 URBAIN IV

Ad opus suum exiens,

Venit ad vitœ vesperam.

Que de foi! que de suavité dans celte strophe!

0 salutaris hostia !

Quœ cœli pandis ostium ;

Bella premunt hostilia ;

Da robur, fer auxilium.

Urbain IV admire comment l'Ange de l'Ecole a su plier sans efforts au rythme et aux allures. du latin l'exposé fidèle du dogme régénérateur de la piété catholique, surtout lorsqu'il entend la prose Laucla, Sion.

A ces strophes où le profond théologien se montre poète sublime :

Bone Pastor, panis vere,

Jesu, nostrî miserere;

Tu nos pasce, nos tuere;

Tu nos bona fac videre

In terra viventium.

Tu qui cuncta scis et vales,

Qui nos pascis hîc mortales ;

Tuos ibi commensales,

Cohrcredes et sodales

Fac sanctorum civium.

Le ravissement du docteur séraphique monte à son comble; des feuilles de papier continuent à tomber lacérées aux pieds de l'humble franciscain, au moment du Pange, lingua, où l'institution de l'Eucharistie est chantée dans toute sa magniiique simplicité :

Nobis datus, nobis natus,

Ex intactâ virgine,

Et in mundo conversatus,

Sparso verbi semine,

Sui moras incolatûs

Miroclausit ordine.

Frère Thomas finit par YAdoro te supplex, inspiration lyrique, puisée dans la contemplation immédiate de la vérité et dans un amour immense pour le Sauveur des hommes :

Jesu, quem velatum nunc aspicio , Oro, fiât illud quod tàm sitio ; Ut, te revelatâ cernens facie, Visu sim beatus tuée glorise.

L'Ange de l'Ecole cesse de parler; on écoute encore. Urbain IV dit enfin : « A vous, frère Bonavenlure. ■ Le religieux se jette aux pieds de sa Sainteté : « Très-saint Père, s'écrie-l-il, « quand j'écoutais frère Thomas, il me semblait entendre le t Saint-Esprit. Lui seul peut lui avoir inspiré d'aussi belles « pensées. Oserai-jc vous l'avouer, j'aurais cru commettre un « sacrilège , si j'avais laissé subsister mon faible travail a côté t de beautés si prodigieuses. Voici d'ailleurs ce qui en reste. » Et le moine montrait au papo les morceaux de papier qui couvraient le plancher. Urbain IV loua la modestie de Bonavenlure autant que le génie de Thomas.

Quoi qu'il en soit de ce récit, qui ne repose sur aucun monument primitif, il est incontestable que toutes les parties de l'office du Saint-Sacrement sont également admirables , et constituent le chef-d'œuvre du plus profond des penseurs chrétiens. Chacune a son caractère propre : le Sacris solemniis est plein d'un saint enthousiasme; uue élégante et sublime concision se fait remarquer dans le Verbum superniim; le Landu, Sion brille par l'exaclitude de son enseignement doctrinal et par ses expressions qui respirent la plus haute piété et qui sont empreintes d'une majesté irréprochable; le Pange, lingua se distingue par la plénitude, la vigueur et la noblesse des pensées; YAdoro te supplex exhale l'humilité, l'anéantissement, la reconnaissance et l'amour.

Thomas d'Aquin a varié le mètre de ces chants de triomphe qui retentissent tour à tour dans nos sanctuaires, quand le Hoi de gloire y paraît, caché sous les voiles eucharistiques. Les strophes de YAdoro te imitent les vers phaleuques qui ont tant de grâce dans Catulle et dans Martial. Le Pange , lingua est écrit en grands vers trochaïques, tels qu'on en trouve dans Senèque, chez les Latins, et dans Sophocle, chez les

492 UKBAIN IV

Grecs. Le Verbum supormm, composé de petits vers iambiques, rappelle les gracieuses strophes de saint Ambroise qui a enrichi l'Église de ses poésies comme il l'a éclairée par ses éloquents traités. LeSacris solemniis se déroule en stances asclépiades qu'Horace a employées avec tant de succès dans plusieurs de ses odes. Il y a des rapports de mouvement et de rhythme entre le Nome Pythien de Pindare et le Lauda, Sion.

Toutefois, saint Thomas ne s'est pas astreint à la régulalafité du mètre anti'que; il paraît avoir compté la quantité à peu près pour rien. Il n'y a pas lieu de s'en étonner : l'Ange deJ'Éçole écrivait dans un temps où la langue latine, comme la langue grecque, devenant l'une et l'autre usuelles dans les divers dialectes auxquels elles donnaient naissance, avaient perdu leur pureté native et leur génie primitif par le mélange des idiomes barbares. Ainsi, les lois sévères de la quantité étaient remplacées par les règles bien moins rigoureuses de l'accent, qui président aujourd'hui à la prosodie de la plupart des langues de l'Europe. On leur préférait même quelquefois la rime qui, depuis, a étendu son sceptre sur la poésie de toutes les nations modernes. Thomas d'Aquin s'était imposé cette nouvelle entrave; peu d'auteurs d'hymnes, avant lui, l'avaient employée; et bien peu, après lui, l'ont conservée dans la poésie latine où, quoi qu'on dise, elle n'est pas sans agrément.

Si les hymnes de l'office du Saint-Sacrement ne sont pas entièrement conformes aux modèles classiques, elles rachètent ce défaut par l'onction pénétrante de leur style, par l'élévation de leurs pensées, par le choix de leurs expressions. Le docteur angélique s'y révèle sous un aspect inattendu. L'imitation servile n'a pas glacé les élans de sa grande âme; la précision de la doctrine catholique n'y souffre jamais des transports de la reconnaissance. Monuments impérissables des croyances de nos pieux ancêtres, ces hymnes, délicieux aliment de notre cœur, perpétuent, à travers les générations, la même foi, la même espérance, le même amour; et sans

cesse, elles remonteront vers le trône de l'Emmanuel avec les nuages de l'encens, les flots de l'harmonie, le parfum des fleurs et les ardentes prières de toutes ces âmes saintement enflammées qui, du fond obscur de ce lieu d'exil , aspirent aux pures visions de la céleste patrie1.

Si l'on en croit la tradition locale, le chant de cet office fut l'œuvre d'Urbain IV lui-même. La gravité de ses sollicitudes et l'immensité de son gouvernement n'enlevaient rien à l'élan de son cœur, à la vivacité de son imagination. Il consacra toutes les ressources de sa science musicale à la composition de ces mélodies grégoriennes si bien appropriées aux conditions liturgiques du culte divin et aux conditions architecturales de nos grands vaisseaux d'églises. On sait que les anciens attribuaient à chacun des huit modes du chant ecclésiastique un caractère particulier d'expression. Ils appelaient le premier grave, le deuxième triste, le troisième mystique , le quatrième harmonique, le cinquième joyeux, le sixième dévotieux, le septième angélique, le huitième parfait. Ces diverses nuances d'expression se retrouvent dans l'office du Saint-Sacrement. On ne peut s'empêcher d'admirer par quelles heureuses combinaisons l'auguste compositeur a su graduer ces modes et les disposer selon les convenances de la Fête-Dieu.

La mélodie du Sacris solemniis s'élève avec une majesté imposante et attaque les cordes les plus hautes, les plus vibrantes du premier mode. Le premier répons de matines, immolabit, hœdum et la première antienne de vêpres, Sacerdos in œternum, nous semblent des modèles de ce style saintement tempéré, sobre d'effet, doucement expressif, exempt de toute emphase et de toute déclamation, si bien adopté au culte catholique. ,

Le deuxième mode présente un certain air de tristesse et de mélancolie à raison de sa contexture mélodique , comme dans la seconde antienne des vêpres, M iserator Dominas. Il est très-favorable à la manifestation des sentiments tendres,

4. L'abbé J. Bareille, Histoire de saint Thomas d'Aquin, de l'Ordre des frères prêcheurs, chap. XXII.

pieux, humbles, délicats qui conviennent à la prière, à la reconnaissance et à la ferveur. Aussi l'auguste compositeur l'a-til employé avec autant de goût que de bonheur, pour exprimer ces sentiments divers, dans l'Introït, Cibavit eos.

L'hymne principale du Saint-Sacrement, Pange lingua, a été écrite sur le troisième mode propre à cette expression de mysticisme qu'il est plus facile de sentir que de définir. La mélodie de ce magnifique morceau, si douce, si pénétrante, et en même temps si large, si solennelle, convient parfaitement au sublime mystère de l'Eucharistie, ainsi que celle de la délicieuse antienne des vêpres, Calicem salataris .

L'invita toire, Christum regem adoremus,Voïïéno'\re, SacerdotesDomhii,e[Y<in{\enneySiculnovellœ, offrent les vraies traditions harmoniques du quatrième mode; ils recueillent dou--) cernent l'âme sur elle même; ils lui parlenUun langage intime et la pénètrent d'ineffables émotions, parce qu'on y sent un cœur abîmé dans la contemplation du Sacrement d'amour.

Ou trouver des accents plus caractéristiques du cinquième mode que dans la ravissante antienne de Magnificat des secondes vêpres, 0 sacrum convkinm, et que dans la belle séquence, Adoro te snppîex? La mélodie joyeuse et brillante qui leur est propre, n'y change point la nature de l'art grégorien, art austère, mais de- eette austérité qui mêle la suavité à la profondeur.

L'épithète de dévotieux, s'applique parfaitement au sixième mode, ainsi qu'on peut s'en convaincre par l'examen du répons Homo quidam et de l'antienne 0 quamsuavisest. Ces pièces de chant,qui,parlcurcomposition tonale, appartiennent à ce mode, ont moins d'éclat et de brillant, mais aussi plus d'onction et de douceur que les autres parties de l'office du Saint-Sacrement. L'expression calme et solennelle de ces deux morceaux, si bien en harmonie avec le sens du textesacré, leur donne un charme tout particulier.

Le septième mode est vraiment angélique dans le Lauda, Sion, dont les paroles furent composées par le grand saint

qu'on appelle l'Ange de l'école. On chercherait vainement, parmi les nombreuses proses du treizième siècle, quelque chose d'analogue à ce chef-d'œuvre du chant romain , dans lequel à la grave tonalité grégorienne vient s'unir une expression mélodique, qui, par ses allures hardies, nettement accusées, fait pressentir l'expression dramatique de la tonalité moderne. La communion, quotiescumque manducabitis, et le répons du troisième nocturne, qui manducat meam carnem., se distinguent, comme le chant du Lauda, Sion, lui-môme, par une mélodie vive, éclatante, sonore et très-variée dans ses mouvements.

L'ampleur et la douce gravité, qui caractérisent le huitième mode, sont très-sensibles dans l'hymne Verbum supernum prodiens qui, destinée à célébrer le mystère noble et touchant de la Cène, roule presque toute entière dans la région moyenne et inférieure du ton qualifié parfait. Le second répons du troisième nocturne Misit me vivens Pater, qui appartient au môme mode, ne manque pas non plus de grandeur et d'onction dans sa contexture mélodique.

Ces diverses citations démontrent le goût judicieux, l'intelligence délicate, le haut sentiment des beautés de l'art grégorien, qui ont présidé à la compositon du chant de l'office du Saint-Sacrement, non-seulement quant au choix des modes, mais encore quant à l'emploi des notes supérieures ou inférieures de chacun d'eux, selon les exigences du texte sacré. On ne saurait méconnaître dans l'œuvre d'Urbain IV ce cachet de grâce et de noblesse, ce je ne sais quoi d'inimitable, qui fait des pièces de chant de la Fête Dieu des morceaux de la plus belle et do la plus sublime simplicité. C'est là cette harmonie si posée et religieuse de nos voix dont parle Montaigne, et qui se marie si bien à la vastité sombre de nos églises, à la diversité d'ornements, à V ordre des cérémonies et au son dévotieux de nos orgues i.

1. Les écrivains contemporains d'Urbain IV parlent tous de la beauté et des agréments de sa voix, de sou goût pour ia musique et pour le chant : ce

Ces précieuses qualités auxquelles l'art purement humain n'atteindra jamais, à quoi liennnent-elles? A ce que, dans le plain - chant le sentiment de la personnalité humaine disparait presqu'enlièrement; non, certes, que l'artiste abdique, mais l'artiste s'oubliant lui-même, n'est plus qu'un personnage secondaire; il n'est plus qu'un instrument docile, un écho fidèle du chrétien qui parle et qui prie en lui. Et, qu'on ne pense pas que le compositeur sacré y perde de sa force; il la double, au contraire, par la vertu de l'idéal divin qui subsiste en lui, qui l'exalte, l'enflamme, l'emporte dans le domaine de la contemplation et de l'infini.

Oui, le plain-chant de l'office du Sainl-Sacrement est une mélodie sublime, d'un charme indéfinissable; son caractère est incommunicable, comme le caractère de tout ce que la religion a consacré. Tandis que la musique profane, qui cherche la variété dans la diversité des modulations, dans les artifices de l'harmonie, dans les mélanges et les contrastes des sonorités, n'est souvent comprise que par l'esprit; le chant d'Eglise, simple, uni, auquel, pendant des siècles, tant de saints pontifes, tant de fervents cénobites, tant de pieux chanoines, apportèrent le tribut de leurs mystiques inspirations, est compris par le cœur. Fourquoi? parce que le compositeur ne cherche qu'à exprimer fidèlement ce qu'il éprouve profondément; parce que, dominé par le sentiment, il domine sa pensée; parce qu'il ne lente pas de se substituer lui-même à la grandeur de son sujet; parce qu'enfin il veut être oublié de l'auditeur auquel il s'efforce de communiquer les idées surnaturelles qui inspirent son talent.

De toutes les musiques qu'on exécute dans le temple, les plus belles, les plus religieuses même, n'exprimentjamais que

qui donne lieu de présumer qu'il influa pour beaucoup dans la composition du chant de l'office de la Fête-Dieu. Grosley, Ephémérides, lom. I, pag. 228.

i. Le chaut majestueux et simple de l'office du S. -S., compositon grave, chaleureuse, pénétrante, splendidc comme les harmonies célestes, puissante comme le génie religieux, fut l'œuvre d'Urbain lui-môme... L'abbé Coffinet, chanoine de Troyes, Sceau de V abbaye de N.-D. aux Nonnains> pag. 15.

l'idée particulière d'un artiste habile, mais isolé, qui, plus ou moins, se regarde, s'écoute, se complait dans son œuvre. Dans les mélodies de l'office du Saint-Sacrement, il n'y a rien qui se prête à l'expression individuelle. C'est l'adoration modulée, la prière chantée suivant le souffle du génie chrétien. Cette prière simple et en même temps inépuisable dans les variétés d'expression de ses modes, cette adoration rehaussée par la majesté, la sainteté des hymnes liturgiques, a un écho dans le cœur de tous les fidèles. C'est la voix de tout un peuple, de toute une croyance, personnifiée en une mélodie qui est la mélodie de tous. Ce chant populaire qui ne rappelle en rien les chants du siècle, qui ne réveille en rien les passions terrestres ; ce chant, d'où l'idée de l'art humain est absente, dégoûte des uns et détache des autres, tant son expression est céleste, son caractère extatique, et tant ses ondulations montent gracieusement et s'évaporent comme les flots de l'encens dont il semble avoir le parfum.

Si quelque chose nous fait comprendre ce qu'est le pouvoir propre de l'expression, indépendamment de tous les moyens accessoires d'effet, le pouvoir de la pure mélodie dans ses rapports avec le sentiment intime et les lois spirituelles de l'homme, c'est l'incomparable beauté des chants de la Fête-Dieu. Ces accents d'une candeur, d'une piété, d'une onction délicieuses, saisissent, remuent, pénètrent avec la puissance irrésistible de la nature même. Ils retentissent en tous les lieux où le catholicisme a étendu son empire, dans les provinces comme dans les royaumes, dans les hameaux comme dans les cités; ils retentissent aux mêmes jours, aux mêmes heures, sur tous les points du globe. Depuis six siècles environ, ils jouissent du privilège de l'universalité, de la perpétuité, comme la touchante solennité du Corpus Domini dont il sont le magnifique complément.

La célébration de cette fête splendide dont l'office fut composé par un grand saint, et le chant, par un grand pape, ne devint universelle dans l'Église que sous le pontificat de Clé-

ment V. Ce pape, au concile général de Vienne, l'an 1311, ordonna, en présence des rois de France, d'Angleterre et d'Aragon, l'entière exécution de la bulle d'Urbain IV. Il importe de remarquer que, dans cette bulle, il n'est parlé ni déjeune la veille de la solennité, ni de procession ou d'exposition du Saint-Sacrement. L'an 1316, Jean XXII recommanda de porter publiquement le Saint-Sacrement en procession. Urbain IV luimême semble avoir inspiré l'idée de cette marche triomphale lorsqu'il fit transporter avec pompe à l'église d'Ûrvielo le corporal empreint de l'ineffaçable tache de sang miraculeux. Le concile de Sens de 1320 parle de l'exposition solennelle du Saint-Sacrement pendant la messe, le jour même de la Fête- Dieu, et durant l'octave, ainsi qu'au salut. Martin V, au concile de Constance de 1416, accorda de nombreuses indulgences à ceux qui jeûneraient la veille de cette grande solennité, ou qui assisteraient aux processions.

Ainsi s'est développée l'institution de la plus touchante des fêtes chrétiennes où tous les arts s'épanouissent sous leurs types les plus purs, sous leurs formes les plus idéales. Elle a, en effet, la plus magnifique architecture dans les cathédrales qui représentent l'univers, le plus vaste des temples; elle a la plus riche sculpture dans les bas-reliefs historiques ou emblématiques de nos églises; elle a la plus admirable peinture dans les fresques et les tableaux ; elle a la plus belle poésie dans les textes sacrés de sa liturgie, comme la plus puissante parole humaine dans l'éloquence de ses orateurs; elle a la plus merveilleuse ordonnance dans l'auguste majesté de ses cérémonies, dans les évolutions lentes et ondulées de ses processions, dans les rhythmes cadencés de ses thuriféraires ; elle a la mélodie la plus grave, la plus onctueuse, la plus pénétrante dans son plain-chanl; et, dans l'orgue, le plus imposant et le mieux assorti des orchestres.

Si Urbain IV eut la gloire immortelle de trouver un aliment nouveau à la piété catholique en instituant cette fêle toute rayonnante des splendeurs du culte, il eut en même

temps le mérite de coopérer au progrès des sciences, des lettres et des arts. Le même zèle, qui le poussait à ranimer la ferveur primitive dans toutes les classes de la société par une plus tendre vénération envers celui de tous les dogmes qui résume le mieux l'ensemble de la religion, lui fit entreprendre la restauration des écoles publiques où se formaient alors les plus beaux génies du christianisme *. Les universités de Cologne et de Paris au nord, de Bologne et de Padoue au centre, de Naples et de Salamanque au midi de l'Europe, étaient plus particulièrement destinées à donner des docteurs à l'Eglise. En même temps les missionnaires lui étaient fournis par les ordres religieux, et les prêtres de paroisses par les séminaires du clergé séculier. Urbain IV n'hésita point à favoriser ces divers établissements où l'erreur était combattue, et la véritable doctrine enseignée avec un éclat aussi solide que brillant. Comme ses prédécesseurs, il confirma et renouvela les franchises et les privilèges de l'Université de Paris où affluaient les étudiants de tous les pays chrétiens. Il promulgua, en y ajoutant de nouveaux statuts pleins de sagesse, les règlements établis par la bulle de Grégoire IX pour prévenir les abus qui tendaient à s'introduire dans cette école renommée. Il lui donna un pacificateur et un modérateur en la personne du cardinal Simon de Brie, légat en France %

1. Index chronologicus chartarum pertinentium ad hisloriam universitalis parisiensis ab ejus originibus ad finem decimi sexti sœculi, studio et cura Jourdain, in academiâ parisiensi philosophiœ olim professoris. 4re livraison. Venit Parisiis, apud Hachette, 1862.

2. Lettres d'Urbain IV h l'archidiacre de Meaux sur la taxation des hospices, 9 janvier 4262, loco citato.

— Lettres d'Urbain IV à l'évêque de Meaux sur le serment qui doit être prêté par tous les abbés de sainte Geneviève et de saint Germain à l'évêque de Paris, de'ne jamais offenser quelqu'un appartenants l'Université, 9 janvier 1262.

— Lelires d'Urbain IV à l'évêque de Paris, où il accorde aux frères de l'Ordre des Prémontrés, qui étudient en la faculté de théologie de Paris, la permissiun de célébrer les divins mystères dans son prieuré, sur un autel portatif, 31 janvier 1262.

— Lettres d'Urbain IV, par lesquelles il défend de traduire les étudiants de l'hôpital Saint-Nicolas du Louvre devant les tribunaux en dehors des limites

Tout ce qui semblait appelé à exercer une haute influence clans le monde se rendait à Paris pour y recevoir la consécration de son avenir : c'étaient des princes qui ne croyaient pas pouvoir, sans cette préparation, recueillir, ni dans les camps, ni à la cour, les fruits de la guerre ou de la paix ; des papes qui furent la gloire du Siège apostolique par leurs vertus et leurs lumières; des cardinaux qui secondèrent ces pontifes par leur habileté, et leur expérience consommée des affaires; des patriarches en qui l'Eglise orientale put reconnaître la sainteté plus austère de l'Eglise occidentale; des évêques qui remplirent leurs fonctions avec le sentiment de ce qu'elles ont de grand et de sacré; des abbés pieux et savants qui gouvernaient les monastères les plus célèbres. Par suile de la protection généreuse qu'Urbain IV accordait à l'Université de Paris, un nombre de plus en plus considérable d'hommes éminents venaient dans cette capitale pour se préparer à accomplir dignement leur noble destination *.

Alphonse VIII, roi de Caslille, le vainqueur de Navas de Tolosa, avait, d'après le conseil du célèbre archevêque de Tolède, Rodrigue Ximenès, fondé en 1509, l'académie de Palencia pour favoriser le développement de toutes les bran-

du diocèse de Taris, en ce qui concerne les biens que les susdits étudiants possèdent dans ce diocèse, 4262.

— Lettres d'Urbain IV, par lesquelles il confère au prieur du Chardonnct pleins pouvoirs pour lever les excommunications encourues par les maîtres et les écoliers, 1262.

1. Bulle du pape Urbain IV, portant défense, sous peine d'excommuuication, de tirer en cause aucun maître ou écolier de l'Université hors la ville de Paris^ en vertu des lettres du Saint-Siège ou de ses nonces et légats, pour raison de contrats et délits par eux passés ou commis en ladite ville, ou pour raison des choses qu'ils possèdent, 9 janvier 4202, lococitalo.

— Bulles d'Urbain IV, par lesquelles il veut, pour faveur spéciale, qu'aucun ne puisse excommunier, suspendre et interdire les recteurs, procureurs, maîtres et écoliers de l'Université, ou autre pour le fait de l'Université, sans permission de sa Sainteté, 19 janvier 1262^ loco cilalo.

— Bulle du pape Urbain IV, adressée à l'archidiacre de Poissy, en l'église de Chartres, par laquelle il le commet pour empêcher que l'évoque de Paris défende aux maîtres et écoliers de l'Université de contribuer à en acquitter les dettes, 27 janvier 12G2, loco cilalo.

ches des connaissances divines et humaines. Il y avait appelé des savants de France et d'Italie. Sous le roi saint Ferdinand , l'académie avait été transférée, en 1240, à Salamanque, dans la principauté de Léon. Déjà, en 1222, Alphonse IX y avait érigé une académie , qui reçut naturellement un grand accroissement et prit un puissant essor par sa réunion avec l'université de Palencia. Urbain IV approuva la fondation et consentit à ce que le doctorat décerné par la faculté de théologie donnât le droit d'enseigner dans toutes les universités, sauf celles de Bologne et de Paris4. La nouvelle université, protégée parle Saint-Siège, conquit bientôt une haute position parmi toutes les écoles savantes de l'Europe. Le nombre de ses étudiants s'élevait jusqu'au-delà de sept mille. Tant que prospéra la monarchie espagnole, ce nombre ne tomba jamais au-dessous de cinq mille. Vingt- quatre collèges, richement dotés , se rangeaient autour de l'établissement central. Quatre-vingts docteurs y faisaient journellement leurs cours. Aussi Salamanque comptait parmi les universités les plus importantes et les plus fréquentées.

L'université de Padoue n'était pas moins florissante. En 1261, elle avait jusqu'à douze mille élèves. Urbain IV confirma,, en 12G3, la constitution des maîtres et écoliers qui avaient choisi pour chancelier l'évêque Jean-Baptiste Frozate, surnommé Transalgardo. D'après la teneur de la bulle pontificale, le prélat avait seul le droit d'examiner les candidats et de leur décerner les grades. Ce fut un des évêques les plus remarquables de Padoue; il administra pendant un demi-siècle le diocèse au profit de la ville et de l'État, qui parvinrent alors à l'apogée de leur prospérité.

L'université de Bologne eut également part aux faveurs d'Urbain IV. Elle avait acquis, par son école de droit civil et de droit canon, une réputation européenne; cette renommée

\. Urbanus cpiscopus , dilectis filiis universis naagistris et scholaribus pariricnsibus, salutem et apostolicam benedictionem. Hislotia universilatis pariensis, tom. III, à Bomeo, p. 364.

s'accrut encore lorsque Thomas d'Aquin ouvrit à Bologne des cours de théologie. Cet ami dévoué , ce puissant auxiliaire des généreuses pensées d'Urbain IV, ne se contenta point de transporter le triple enseignement de ses conférences, de ses prédications et de ses écrits dans les différentes villes où le Vicaire de Jésus-Christ faisait, pour quelques mois, sa résidence. Il visita plusieurs villes et couvents d'Italie, confirmant partout ses frères dans l'esprit de leur saint état, répandant partout le trésor de son éloquence et de son érudition. Il y avait longtemps que l'université de Bologne désirait posséder un professeur capable de soutenir son antique renommée et de contrebalancer toutes les inlluences politiques. Thomas d'Aquin justifia pleinement l'ardeur de tant de désirs ; il dépassa même toutes les espérances. Les grandes traditions d'Irnérius et de Gratien se réveillèrent avec plus de puissance; et l'amour des fortes études s'alluma dans tous les cœurs.

La protection, accordée par Urbain IV aux sciences et aux lettres1, s'étendit également aux arts. Quoiqu'éloigné de Rome par les factions des Guelfes et des Gibelins, il n'oublia pas la ville éternelle dans la distribution de ses largesses. En 1257, le sénateur Brancaleone d'Andolo allait faire raser cent quarante monuments antiques, que les barons avaient changés en châteaux-forts, comme il en avait déjà fait démolir beaucoup d'autres, si la noblesse ne l'avait renversé lui même au moment de l'exécution. A cette époque de troubles, ce n'était pas les dévastations qui manquaient à la capitale de l'univers chrétien; elle voyait piller ses trésors sacrés, jeter aux vents ses saintes reliques, abattre des temples qui avaient échappé aux • désastres précédents. Urbain IV affectionnait, comme pape, ce centre de l'unité spirituelle, ce foyer de la propagation de l'É-

1. Scientiaruni fontera irriguum , fluviumque virtutum, parisiposem videlicct universitatem apostolico favore digne prosequimur, et tantô poliùs statum pjus prosperum affectamus, quanlo poliores frucius in provectione muliorum sub diversorum dogmatum fœcunditate producit... Historia univers, à Bulm), loco citalo.

vangile. Il aurait voulu pouvoir y fixer sa résidence et y protéger les édifices religieux contre les événements contemporains si féconds en destructions de tout genre1.

Le choix de Rome, comme siège de saint Pierre et de ses successeurs, avait effectivement quelque chose de mystérieux et de providentiel. Aussi l'impression que Rome produit sur l'étranger qui la visite est toute différente suivant qu'il la contemple en païen ou en chrétien : elle est lamentable chez l'un; elle est toute d'enthousiasme chez l'aulre. L'un parcourt tristement une ville de tombeaux; il n'avance qu'à travers les ruines d'un passé, dont toute la vie s'est évanouie; son regard s'attache aux restes gigantesques d'un temps qui n'a plus aucun rapport avec le présent. L'autre se sent saisi de l'esprit qui anima la ville papale dès son origine et qui continue à s'y épanouir dans toute sa vigueur. Qu'il parcoure les sombres voies des catacombes, ou que du haut des sept collines il laisse planer son regard sur les coupoles innombrables qui couronnent les églises depuis la plus humble chapelle jusqu'au dôme de Saint-Pierre, partout il trouve la réalisation des paroles de Charles Borromée : « C'est bien véritablement ici la ville dont < les murailles, les autels, les sépulcres, chaque pierre, le « moindre vestige, pénètrent l'âme de la sainte terreur qu'ét prouvent tous les pèlerins qui visitent avec les yeux de la « foi les lieux consacrés par l'histoire de l'Homme-Dieu. »

Urbain IV possédait à un trop haut degré l'intelligence des immortelles destinées de cette Jérusalem nouvelle, pour ne pas prendre à cœur de conserver ses richesses artistiques et de travailler à leur restauration. Le palais de Latran, l'ancienne demeure impériale de Constantin, la résidence habituelle des papes pendant plus de mille ans, presque tombé en ruines depuis qu'il était inhabité, fut relevé par ses soins et à ses frais. Il décora de sculptures et de peintures la basilique de Saint-

I. Idem Urbaous multa in urbe templa vetustate quassata, ut sancti Hadriani, sanctorum quatuor coronalorum, oratorium sancti sylvestri refecit. Vitœ et res geslœ pontiftcum roiaanorum et S. R. E. cardinalium, auctoribus AI|»honso Ciacconio , Francisco Cabrera, Andréa Victorello » etc., lom. 1, pag. 715.

Pierre-du -Vatican, qui, en tombant après douze siècles d'existence, a fait sortir de ses décombres le plus magnifique temple de l'univers. Margaritone d'Arezzo, habile peintre et sculpteur aimé d'Urbain IV, lui prêta son talent qui s'était développé sous l'influence de l'école florentine et de l'école ombrienne. Ce n'était plus, comme dans l'art antique, la beauté purement extérieure et sensible, les mouvements énergiques, les formes d'une nature sauvage et superbe, qui se révélaient dans les peintures de Sienne et de Florence, mais la beauté intérieure, la vertu ennoblie par la grâce, la créature transfigurée par la sainteté. Ce qui distingue ces deux écoles l'une de l'autre, c'est que l'école florentine a un caractère plus dramatique; l'action, la réalité, la nature objective prédominent dans ses œuvres; elle vaut surtout par le dessin et la couleur; tandis que le caractère de l'école ombrienne, lyrique, tendre et délicat, incline volontiers vers le surnaturel, et ses tableaux, animés d'un souffle divin, expriment surtout le christianisme dans son esprit et sa profondeur1.

Les peintures de Margaritone d'Arezzo, adorateur passionné des imagesbyzantines, tenaient beaucoup encore de la dureté, de la sécheresse, de la roideur, de l'uniformité du style de la période constantinienne. L'artiste lauréat d'Urbain IV négligeait îa forme pour représenter l'idée; mais il avait une foi si profonde et si vraie, il s'élançait si véhémentement vers l'infini, que c'est dans ses œuvres que le principe chrétien a trouvé son expression la plus parfaite. Il préférait les scènes de la vie de la Sainte Vierge et de l'Enfant Jésus; les pa û piôres de ses belles et gracieuses tètes sont à demi closes; le regard ne semble se diriger vers aucun objet de ce monde; il se replie au-dedans et contemple la sphère céleste. Le sens mystique des accessoires répond au sujet principal : des fleurs naissent aux pieds del'Enfant-Divin; un agneau se tient à ses côtés; une source jaillit non loin de là; le tout se détache sur un fond lumineux.

Margaritone d'Arezzo se distinguait aussi parmi les sculp-

i. Georges Vasari, Vies des peintres illustres, Floreuce, 1550.

teurs de style gothique en Italie , et il dût concourir avec Urbain IV, son illustre protecteur, à la restauration et à la décoration de plusieurs églises de Rome. Les Quatre-Couronnés, ainsi nommés parce que quatre soldats, artistes, furent martyrisés en cet endroit, sous Dioclétien, pour avoir refusé de sculpter des idoles; Saint- Adrien, diaconie bâtie sur l'emplacement de la basilique de Paul-Emile; Saint-Sylvestre, oratoire où l'on conservait une très-ancienne image du Sauveur , se trouvaient dans un tel état de dégradation matérielle, qu'Urbain IV crut devoir employer les fonds disponibles de sa caisse à leur reconstruction et à leur embellissement. Les œuvres sculpturales, dont Margaritone d'Arezzo orna les édifices restaurés par la munificence d'Urbain IV, tiraient leurs personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament. L'esprit du christianisme s'y révèle avec autant de profondeur dans le sentiment que d'élan et de grâce dans l'expression. De longs vêtements retombent en plis élégants et nombreux et cachent l'homme inférieur. Les têtes sont nobles, les traits délicats, les yeux d'une beauté rare. Les figures n'ont pas, comme celles de la statuaire antique, toute leur valeur matériellement en elles-mêmes ; elles reflètent un monde supérieur, auquel elles aspirent avec ardeur. Autour de ces types se déroule une symbolique féconde et significative, en rapport intime avec l'idéal religieux que l'artiste a voulu manifester.

Dans la plupart des grandes mesures de bienfaisance, comme dans presque toutes les œuvres d'art les plus remarquables, les papes ont eu l'initiative pour les inventer ou pour les propager. Les inscriptions que la poésie du Moyen-Age a gravées sur les vieilles tombes des Souverains Pontifes ou sur le frontispice de leurs institutions de charité, renferment des mots choisis tout exprès pour peindre leur belle âme. Au-dessus de l'église des Capucines de Saint-Urbain, située dans la Via Alessandrina, on lit encore aujourd'hui, gravée sur le marbre, une inscription qui, dans sa pieuse simplicité relate une fondation charitable d'Urbain IV en faveur des femmes pau-

vres4. Sous le pontificat de ce bienfaiteur des classes populaires, en 1264, l'église de Sainte- Lucie del Gonfalone fut concédée à l'hospice fondé par Innocent III pour les enfants abandonnés. L'écusson des croisades, la croix rouge et bleue, figure encore maintenant sur l'étendard de cette confrérie de charité, en mémoire de son zèle pour le rachat des captifs. De toutes les confréries de ce genre qui existent aujourd'hui, la plus ancienne, après celle d'Innocent III, est l'association établie à Sainte-Marie-Majeure par le plus illustre des Franciscains, saint Bonaventure, en 1264, avec la coopération de son vénérable ami Urbain IV.

Les actes de bienfaisance, qui ont pour objet le soulagement des souffrances physiques, ne se rapportent par eux-mêmes qu'aux choses du temps; l'intention de la personne qui exerce ces actes peut seule les faire monter plus haut. Mais les soins rendus à ce qui n'a plus aucun besoin terrestre constituent une charité prophétique, qui n'a la conscience d'elle-même que dans la foi à l'immortalité. Aussi toutes les œuvres relatives à la sépulture chrétienne ont toujours remué vivement les sympathies d'Urbain IV ; il faisait ses délices de la pensée de la mort.

Il n'y avait primitivement que les corps des martyrs qui fussent inhumés dans l'intérieur des églises. Bientôt des chrétiens illustres, inspirés par l'attrait d'une confiance naïve et d'une piété sincère, demandèrent à être enterrés sous le pavé des temples, pour toucher de plus près aux reliques des saints et à la propiliation des autels, et comme pour ressentir quelqu'impression de grâce et de vertu de ce bien heureux voisinage. L'Église se relâcha de sa discipline par égard pour un sentiment si respectable, et ces hommes de foi, dont la vie presqu'entière s'était écoulée dans les parvis du Seigneur, croyaient moins mourir que continuer une vie d'adoration et de prière, lorsqu'en fermant les yeux à la lumière, ils pouvaient

1 . Recherches historiques et archéologiques sur les restes mortels du pape Urbain IV, par M. l'abbé Coffinet, pag. 10.

espérer de reposer à l'ombre du tabernacle, au milieu des pompes saintes, et au bruit des divins cantiques, qui les ferait tressaillir jusque dans leurs tombeaux.

Combien ne s'animèrent pas alors ces silencieux sanctuaires où toutes les dignités humaines comme tous les âges se trouvèrent confondus? Là dormaient des rois et des reines avec les symboles de la gloire et de la suzeraineté ; ici le vieux prêtre à la tête chauve et nue; sous un autre pilier, l'abbé, la crosse en main, la mître au front, les yeux fixés sur un livre ouvert; quelquefois le prélat portait des éperons, la cotte d'armes avec la chape; ailleurs c'était l'abbesse à l'anneau pastoral violet, à la crosse d'or et qui semblait plongée en extase ; plus loin, se levait fièrement un banneret aux cheveux plats, à la cuirasse épaisse, à la longue épêe; un autre, le casque entête, le gantelet en main, revêtu de la cotte de mailles, paraissait rêver de gloire à côté de sa chaste compagne; l'élue de son cœur, la noble dame de ses pensées en riches atours, se voyait parfois agenouillée avec lui devant le prie-Dieu. L'aspect de ces nécropoles, où le même linceul recouvre la pourpre et la bure, le manteau royal et le cilice, portait l'âme à méditer sur les fins dernières de l'homme. Où pouvait-on réfléchir plus efficacement sur l'intervalle insaisissable qui sépare la couche mortuaire du tribunal suprême? Où rencontrer un lieu plus favorable à la considération de cette heure décisive commencée sur la terre et achevée devant le Souverain Juge?

Ces inhumations intérieures, si fécondes en salutaires émotions et en utiles enseignements, donnaient lieu parfois à des abus. Ainsi, le chapitre de Saint-Pierre, à Rome, autorisait indistinctement dans la basilique du prince des apôtres la sépulture de tous les morts. Urbain IV lui adressa une lettre de blâme empreinte d'une paternelle sévérité.

« Vous qui demeurez à l'ombre de la basilique de saint « Pierre, dans le foyer de la direction suprême des âmes, vous « devriez n'agir toujours qu'avec poids et mesure, de telle fa-

t çon que rien dans vos actes n'offense les regards de la divine « Majesté, et ne scandalise les pèlerins qui viennent avec af- « fluence de toutes les parties du monde vénérer la Confession t du prince des apôtres. Mais, ô honte! nous avons appris de « source certaine, que vous vous conduisiez indévotement, « irrévérencieusement, à l'égard des glorieux corps des saints « qui reposent dans la basilique dont vous avez la garde. « Vous vous laissez séduire par l'appât d'un gain sordide, loin c de vous inspirer des sentiments d'une pieuse commisération ; « vous avez la témérité présomptueuse d'accorder la sépul- « ture aux morts contrairement aux règles canoniques. D'où « il résulte que vous violez avec une hardiesse sacrilège la « vénérable dépouille des saints que nos Pères entouraient « du plus profond respect. Vous associez par un mélange in- « digne les pécheurs aux justes, les coupables aux innocents; « il faudrait être insensé pour ne pas comprendre combien une « pareille confusion est détestable, horrible aux yeux de Dieu c et des hommes. Nous ne devons pas, nous ne voulons pas « tolérer un abus qui provoque la colère du ciel, diminue la t piété des fidèles et traite avec mépris les amis de Dieu. Nous « vous enjoignons donc étroitement, de ne plus inhumer dé-' « sormais dans la basilique aucune personne ecclésiastique ou « séculière, sans une permission spéciale du Siège apostoli- « que.4 »

Au milieu de ces restaurations morales et artistiques, Ur. bain IV n'oubliait point sa ville natale. L'abside et le chœur de la cathédrale de Troyes étaient à peine terminés. Ces parties incontestablement les plus belles de l'édifice actuel, faisaient déjà pressentir le caractère simple et grandiose du plan

1. Proh dolor ! sicul veredicà rclaliouc, et frequenli assertioue riiullorum aecepimus, ut de aliis sileaums, ad praîscus loco cl tempore casiigatione débita puniendis, ergà sauctos quorum gloriosissima corpora iu câdcm Basil icâ requieseuut, sic indcvolè vos geritis, sic vos irrcvcrcntcr habetis, quod etiàm couirà canonicas sancliones mortuorum corpora, quasi pas&im iu ipsa, in quà vix passus pedis vacat sepultura sauctorum, praisumptione lemeraria lumuialis, ctecaî cupiditatis illecebrilatc seducti potius, quam mi»eralioue pielalis inducti. Epist. Urbani IV ad capilulum sancli Pelri apud amplissima colleclio scriplorum. D. 'Martène, (oui II, pag 1258.

général. Urbain IV contribua de toute l'autorité de sa haute position à l'avancement des travaux. Il accorda un an et quarante jours d'indulgences à tous ceux qui participeraient h l'édification de cette église dans laquelle, dit-il avec une piété toute filiale, nous sommes demeuré dès notre enfance. L'évoque Nicolas de Brie profita de l'impulsion communiquée aux fidèles de son diocèse par la bulle papale, et de la longue durée de son épiscopat, pour travailler activement à l'exécution des plans primitivement arrêtés. Des lenteurs interminables, des accidents sans nombre empêchèrent le monument d'arriver d'un seul jet à son entier perfectionnement. Son merveilleux ensemble, tel qu'il se présente aujourd'hui à nos regards, ne fut complété qu'au mois de mars de l'année 1506.

L'œuvre de prédilection d'Urbain IV, sa fondation favorite, fut l'église collégiale qui porte son nom. « Voulant rendre à « jamais célèbre l'endroit où est située notre maison pater- « nelle que nous vous avons donnée par un effet de notre « bienveillance, dit-il dans une lettre pleine d'onction qu'il « adressa, le 20 mai 1262, aux religieuses de Notre-Dame-aux- « Nonnains, nous avons résolu de faire de cette demeure, qui « nous a reçu dans son enceinte, lorsque nous avons commen- « ce le pèlerinage de celte vie, un temple à Dieu, de qui nous « tenons notre vie, notre dignité, enfin tout ce que nous som- « mes. C'est avec la plus grande confiance que, par ces lettres « apostoliques, nous vous prions de vendre cette maison pater- « nelle avec ses dépendances, ainsi que toutes les autres habi- « lations environnantes qui vous appartiennent, à nos chers « fils Jean Garcie, notre chapelain, et Thibaut d'Acenay, ci- « toyen de Troyes, que nous établissons, à cet effet, nos pro- « cureurs. » L'abbesse Isabelle de Châleauvillain, flattée de pouvoir obliger le Vicaire de Jésus- Christ, n'hésita pas à vendre aux commissaires pontificaux l'échoppe et plusieurs maisons adjacentes.

Aussitôt que les conditions furent réglées, les ouvriers arrivèrent en troupes de tous les diocèses voisins, après avoir sollicité la bénédiction de leur évêque respectif, et se mirentà l'ccu-

vreavec une ardeur incroyable. Le chef, appelé maître de l'art, employa chacun selon son talent et ses forces. C'était Jean Langlois; il avait son domicile à Troyes*. Sur les dix mille marcs d'argent envoyés par Urbain IV, il avait reçu deux mille cinq cents livres, dont il devait rendre compte; mais il laissa là l'ouvrage interrompu, et parlit pour la croisade. Cependant, grâce aux nouveaux bienfaits du cardinal Ancher et à la vigilance de ses procureurs, les travaux se poursuivirent avec une grande célérité jusqu'en 1290. C'était un spectacle inouï de voir des nobles, des riches, des hommes de plaisir, se faire, non seulement les compagnons, mais les serviteurs des ouvriers, s'attacher à un char, en esprit de pénitence, et voilurer eux-mêmes les matériaux nécessaires pour l'édifice sacré. Les prêtres donnaient l'exemple; les uns taillaient la pierre, les autres façonnaient le bois, d'autres maniaient la truelle ou broyaient le ciment. Tous, guidés par le seul instinct du génie catholique, se montraient artistes sublimes, poètes inspirés.

Tel était l'entraînement qui poussait alors les populations vers ces constructions monumentales qu'on vit, plus d'une fois, des enfants, des femmes s'atteler aux voitures de transport; des dames de haut parage y jetaient leurs bijoux d'or et de pierrerie, leurs diamants les plus précieux. Des actes authentiques nous apprennent aussi qu'il n'était pas rare de trouver des jeunes filles qui, à l'exemple de Sabine de Steinbach, se vouaient à la sculpture des portails. C'est à leur ciseau qu'on doit la plupart de ces statues de vierges si naïves, si belles, qui, après avoir vu passer tant de générations, apparaissent encore, au milieu des compartiments les plus gracieux, tenant à la main la palme du martyre ou le lis de la virginité.

Malheureusement des difficultés aussi graves qu'imprévues devaient longtemps s'opposer au pacifique développement de cette noble entreprise d'Urbain IV, où la véritable architec-

1. Les archives historiques du département de l'Aube et de l'ancien diocèse de Troyes, par Vallet de Viriville , pag. 284.

ture chrétienne se montre toute fraîchement éclose, parée des seules grâces de la jeunesse, et s'épanouissant au soleil de la foi. L'érection de la nouvelle église dans la censive de Notre- Dame-aux-Nonnains lésait, à plus d'un égard, les intérêts de cette puissante abbaye. Urbain IV avait voulu que le chapitre de cette collégiale fut l'un des plus brillants de l'Eglise de France. Son intention était de n'y admettre que des docteurs portant la soutane rouge doublée d'hermine. Pour les doter, il avait acheté trois comtés, entre autres ceux de Brienne et de Châteauvillain. Il obtint de Thibaut V, comte de Champagne, la permission d'acheter sur ses terres jusqu'à trois cents livres de rente; ce prince lui-même donna aux nouveaux chanoines les deux fiefs du Tronchet et de la Potole avec six cents arpents de bois dans la forêt d'Orient, moyennant la somme de cinq cents livres tournois. Plusieurs bourgeois de Troyes, entraînés par l'exemple du Souverain Pontife et du comte palatin, s'empressèrent de participer à la nouvelle fondation*.

Les successeurs d'Urbain IV prirent la basilique naissante sous leur protection, la soumirent à leur dépendance immédiate, la dotèrent de privilèges insignes, l'enrichirent de nombreuses indulgences et la confièrent à la sauvegarde des comtes de Champagne. Clément IV délégua l'archevêque de Tyr pour procéder à la dédicace de Saint-Urbain et à la bénédiction du cimetière. Mais l'abbesse Ode de Pougy, blessée de n'avoir aucune part dans la collation des bénéfices de celte collégiale, considéra la délégation de l'archevêque comme un attentat à sa juridiction. Elle se rendit en armes dans le lieu saint, suivie d'une foule de partisans également armés, s'opposa audacieuseuient à la cérémonie et se livra, dans celte circonstance, à des actes d'une violence inqualifiable. Le pape, informé du scandale, chargea de l'examen de l'affaire l'archidiacre deLuxeuil et le doyen de Saint-Etienne de Troyes. Cette procédure eut pour résultat une sentence d'excommunication ful-

4. Thésaurus novus anecdotorum , D. Martène, toja. II. Epist. démentis IV, pag. 20î, 208, 6ffi, 631.

minée contre les coupables, dans l'église Saint-Etienne, le ven. drcdi qui précéda le dimanche des Rameaux de van 1269. Hâtons-nous de dire que les religieuses de Notre-Dame- au x- Nonnains donnèrent toutes les satisfactions requises et qu'on leva leur excommunication.

Ces regrettables conflits, soutenus par les religieuses de Notre-Dame avec une opiniâtreté vraiment féodale, contribuèrent à l'inachèvement de Saint-Urbain; et pourtant cette délicieuse production de l'art chrétien, sœur jumelle et rivale de la Sainte-Chapelle construite par Louis IX, n'a cessé d'obtenir, à travers les siècles, un juste tribut d'admiration.

Ce qui frappe d'abord dans l'église Saint-Urbain, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, c'est son admirable harmonie, sa parfaite homogénéité; on la dirait sortie en un jour du moule de la sainte et forte pensée qui l'a conçue. De cette rare et merveilleuse unité, en même temps que des proportions excellentes de toutes les parties achevées, il résulte un ensemble qui produit sur l'âme une impression de pieuse suavité et de satisfaction intime, à laquelle échappent difficilement les hommes même les plus étrangers aux inspirations religieuses de l'art.

Lorsqu'on entre avec recueillement sous ces arcades aériennes battues par les vents depuis des siècles, traversées comme la religion par des orages, et demeurées debout comme elle, toujours protégées par la croix, signe de la rédemption du monde, on peut se croire quelquefois transporté, pour ainsi dire, dans l'atmosphère d'Urbain IV. On reconnaît dans cette charmante église élevée à sa gloire le miroir le plus fidèle de sa personnalité sacrée. Les traits saillants et les contrastes de son existence s'y réfléchissent d'une manière saisissante ; on y trouve, comme en lui-même, quelque chose d'humble et de hardi à la fois, de gracieux et d'austère, qui séduit en même temps qu'il impose. Chacun de ces piliers rehaussés par la clarté mystérieuse des vitraux semble, comme chacun des actes de sa vie, s'élancer vers le ciel, en se dépouillant de tout

ce qui peut enchaîner à la terre. Tout dans les pierres parlantes de l'édifice respire et inspire la douceuretla fermeté, la solidité et l'élégance, ces deux fondements du caractère d'Urbain IV.

Le plan de Saint-Urbain affecte la forme de croix latine. Deux porches collatéraux, avancés comme les galeries des anciennes églises, remplacent les croisillons du transept et dessinent les bras de la croix; ces édicules d'un goût aussi pur qu'original, soutenus sur trois colonnettes et trois contre-forts, appuyées par des piles carrées, sont encore beaux malgré les mutilations que leur ont fait subir les injures du temps. Une double rangée de colonnes établit la division des trois nefs qui se terminent par des absides octogonales. La longueur, la largeur et la hauteur de l'église ne présentent pas, il est vrai, les majestueuses dimensions des grandes basiliques; elles n'en réunissent pas moins les conditions essentielles du beau idéal de l'art gothique. A une époque où le style ogival commençait à s'écarter loin de ses traditions premières, le cavalier Bernin, extasié devant ce bijou architectural, le proclamait un chefd'œuvre. Quand on considère, en effet, la ligne gracieuse de sa haute ceinture, qui fuit en un léger balcon, les vives découpures de ses clochetons pyramidaux et de ses aiguilles effilées, les ressauts de ses lémures, de ses lamies et de ses gorgones qui allongent de tous côtés leurs corps maigres ou versent l'eau des pluies par leurs gueules difformes, en face de ces projections hardies d'arcades aériennes, de ces baies pointues et de ces pinacles surmontés de fleurons qui s'épanouissent avec grâce, on admire l'antique foi de nos ancêtres, puissante et créatrice, qui prend le granit en blocs, et, à son gré, l'assied immuable, le soulève et l'étage, l'aventure et le suspend, l'enlace et l'agence d'une façon heureuse, en compose un tout harmonieux où se fusionnent l'élégance, la hardiesse, ' la légèreté, l'élancement.

Dans la construction de cette église, bâtie de chenevottes, selon le langage pittoresque du sculpteur Girardon, le génie

catholique a pour ainsi dire spiritualisé la matière, mais sans lui ôter sa vigueur; en la contemplant, on se rappelle ces belles paroles de saint Augustin : « Nul ne pourrait entrer ici, t si ces poutres et ces pierres n'adhéraient point les unes aux « autres dans un ordre certain, si elles ne s'attachaient en- « semble par une pacifique cohésion, et si, pour ainsi parler, « elles ne s'aimaient pas entre elles. » Il est vraiment difficile de s'expliquer comment peuvent se soutenir ces murailles transparentes, percées de fenêtres qui occupent tout l'espace compris entre les contre-forts. Comment ces arcs-boutants si délicats ont-ilsconservéla pureté primitive deleur courbe, et les piliers, élevés en saillie à l'extérieur, leur verticale. Par quel enchantement toutes ces pierres, élancées en colonnettes, tournées en meneaux, formées en trèfles, en quatre feuilles, aiguisées en ogives, croisées en tous sens et réunies en arcades, supportent-elles l'édifice entier qui, à des hauteurs prodigieuses, depuis des siècles, se joue comme une féerie dans les airs. C'est qu'il y a ici une science approfondie de la poussée des voûtes : le système de l'arc-boutant, quoique réduit à sa plus simple expression, est arrivé à son développement le plus complet, et l'on ne craint pas d'affirmer que l'architecte qui a dirigé les travaux de Saint-Urbain était certes beaucoup plus savant et meilleur mathématicien que ceux qui ont bâti les nefs de Chartres, de Reims et d'Amiens1.

4. Le vœu, que le Conseil général de l'Aube a formulé à" plusieurs reprises pour l'achèvement de l'église Saint-Urbain, a été transmis, en 1863, à son Excellence M. le Ministre de la maison de l'Empereur et des Beaux-Arts. • ProcèS'Verbal des délibérations, session ordinaire de 1864, page 87.

Derniers moments d'Urbain IV. — Sa mort est accompagnée de l'apparition d'une comète. — Diverses translations du corps d'Urbain IV. — Manifeste des cardinaux pour ramener les rebelles.— Charles d'Anjou entre en triomphe à Rome.— Son couronnement. — Bataille de Bénévent qui fait perdre à Manfred la couronne et la vie. — Charles d'Anjou à Naples.— Sa cruauté envers Conradin.— Pierre d'Aragon et les Vêpres siciliennes. — Mort de Charles d'Anjou.

Urbain IV ne devait pas voir l'achèvement de sa chère collégiale où il désira que ses restes mortels fussent transportés pour toucher de plus près aux reliques des saints et à la propitiation des autels de sa paroisse natale. Il aurait cru moins mourir que continuer une vie d'adoration et de prière, en reposant dans les entrailles du sol où fut son berceau, à l'ombre des tabernacles, au milieu des pompes sacrées, au bruit des mélodies liturgiques qui l'auraient fait tressaillir jusque dans son tombeau : loin d'étouffer les légitimes affections que la nature inspire, la grâce les affermit et les développe en les épurant.

Depuis longtemps il avait toujours devant les yeux la pensée de la mort, Il savait que la méditation de nos fins dernières est la règle la plus infaillible pour conclure sûrement dans nos délibérations, le motif le plus efficace pour nous inspirer une sainte ferveur dans nos actions, le remède le plus souverain pour amortir le feu de nos passions. Aussi répétait-il souvent ces paroles : memorare novissima tua, et in œternum non pec~ cabis. Pour ne pas perdre de vue ce précepte salutaire, il avait adopté, au bas de ses armoiries, la légende : recordare novissimorum.

Sans cesse il demandait à Dieu la science de bien vivre et celle de bien mourir. Tel était, sans doute, le sens que renfermait cette devise gravée sur son sceau particulier : facmecum, Domine, signum in bonum. Le pieux ponlife avait aussi pour emblème un cœur dans une couronne d'épines. L'amour est ingénieux, dit le père Caussin, compatriote d'Urbain IV; il

sait aplanir les chemins raboteux et changer les tourments en plaisirs. A ce propos, le jésuite troyen pensait pouvoir appliquer à notre pape ce mot significatif : amanti rosœ .

Au mois de juillet 1264, Urbain IV était arrivé mourant à Pérouse. On le descendit au monastère des Bénédictins de cette ville. De cruelles angoisses l'assaillirent le reste de la nuit; mais de fréquentes oraisons jaculatoires tempérèrent les douleurs de ses derniers moments. Il reçut les sacrements de l'Égl ise avec les sentiments de la foi la plus vive. Le lendemain, 2 octobre, on le vit joindre les mains, lever les regards vers le ciel, murmurer quelque prière, puis rendre l'âme. Il achevait sa soixante-dix-neuvième année; il avait occupé le Siège apostolique pendant trois ans, un mois et quatre jours. On embauma son corps, on le revêtit de ses ornements pontificaux, et on l'inhuma dans l'église cathédrale de Saint -Laurent.

Le bruit se répandit qu'il avait été empoisonné par des figues sèches. Les Guelfes se ruèrent, dans les premiers transports de leur aveugle indignation, sur un serviteur de sa Sainteté, chaud partisan de Manfred. Ils le trainèrent ignominieusement à la porte de Piazza Grimana pour le faire périr ; mais l'arrivée d'un cardinal rendit la liberté au malheureux prisonnier. On avait cherché des preuves; et l'on n'avait trouvé que des rumeurs populaires.

Il semble que la mort des grands hommes ne puisse être naturelle; on se plaît toujours à l'environner de circonstances extraordinaires. La crédulité publique ajoute souvent foi à ces prodiges. Lorsqu'Urbain IV tomba malade, il apparut une comète chevelue, dont la tête, dit le poêle Thierry de Vaucouleurs, ressemblait à la voile d'un navire et lançait des gerbes de flammes. La traînée lumineuse paraissait large d'une coudée ; elle s'étendait vers l'Occident dans une grande partie de la voûte céleste. L'effroi fut général : les uns voyaient dans l'apparition de cette comète le présage de l'arrivée prochaine des Français de Charles d'Anjou en Italie ; les autres prétendaient que l'astre errant annonçait le passage du pape de celte

vallée d'exil à l'éternel séjour. Ce phénomène demeura sur l'horizon pendant deux mois; et par une singulière coïncidence, il disparut le jour même de la mort d'Urbain IV.

Les habitants de Pérouse voulurent ériger à ce vénérable pontife, qu'ils avaient toujours aimé comme un père, un tombeau digne de lui. Ils appelèrent pour l'exécuter Giovanni Pisano. Cet artiste, fils du célèbre sculpleur Nicolas, parvint non-seulement à l'égaler, mais encore à le surpasser. Les mosaïques et les émaux qu'il incrustait avec une délicatesse exquise dans ses œuvrer prouvent la richesse de son imagination et la science de son exécution. Il fut le véritable créateur de la statuaire chrétienne en Italie, de cette statuaire où brillent à la fois sagesse de composition, grâce d'attitude, naïveté d'imitation, pureté de sentiment, harmonie grandiose d'un style qui s'élève comme un hymne de foi, d'espérance et d'amour. On lui doit une partie des ornements de la façade de la cathédrale d'Orvieto, les sculptures du portail de la cathédrale de Florence, une belle madone dans le dôme de Pise, et plusieurs mausolées enrichis de bas- reliefs. Parmi ces derniers monuments, on distinguait le tombeau d'Urbain IV dont tous les historiens parlent comme d'un chef-d'œuvre.

Il est infiniment regrettable que les travaux d'agrandissement de la cathédrale de Pérouse aient occasionné, en 1437, la destruction de ce magnifique nlausolée en marbre blanc. Les débris, qu'on voyait encore au seizième siècle, restèrent épars dans l'enceinte sacrée. Un fragment de l'épitaphe décora quelque temps le péristyle du couvent de Saint-Pierre où mourut Urbain IV. Il alla bientôt enrichir le musée archéologique, dans le local de l'Université des études. Il est actuellement encastré dans le mur, près de l'escalier d'honneur. Voici le texte de l'inscription funéraire :

Archilevita /vi, pastor gregis, et patriarcha ; Tvnc Jacobvs. posvi mihi nomen ab vrbe, monarcha. Nvnc cinis, eotigvi tvmvli conclvdor in archa. Te sine fine frvi tribvas mihi, svmme iherarcha.

Le corps d'Urbain IV subit diverses translations. Il fat placé avec ceux d'Innocent III et de Martin IV dans un sarcophage que l'on déposa sous une voûte, à la sacristie de la cathédrale de Pérouse. On y construisit un petit oratoire, afin d'inspirer plus de respect pour ces restes précieux. Les nervures de cette chapelle portaient gravés les noms des trois papes avec le millésime 1572. L'historien Crispolti, dans sa Perugia Augusta, rapporte que, de son temps, les corps des trois pontifes étaient renfermés dans une capse sur les ornements des armoires de la sacristie. Le savant chanoine vit, à diverses reprises, les corps de deux personnages portant mitres, chasubles à l'antique, ornements pontificaux et anneaux aux doigts. Ils étaient en assez bon état de conservation. L'un de ces deux corps, à son avis, était celui d'Urbain IV1.

Napoléon Comitoli, évêquede Pérouse, ordonna, en 1615, de replacer dans la cathédrale les restes mortels de ces pontifes. Un immense concours de clergé, de magistrats et de peuple accompagna la translation dans les principales rues de la ville. Au retour, on prononça l'oraison fnnèbre des trois papes; puis tous les ossements furent déposés dans un mausolée élevé parles soins et aux frais du pieux prélat. Ce monument, d'architecture grecque, composé de marbres fins extraits des carrières du pays, fut appliqué contre le mur, à peu de distance de l'autel de sainte Barbe, au fond de la croix droite de l'église. La base du mausolée supporte une urne cinéraire surmontée d'une tiare.

On le rapporta, en 1730, au côté opposé qu'il occupait jusqu'alors. Il y est encore dans un état parfait de conservation. Les dépouilles qu'il abrite sont celles de trois Souverains Pontifes qui furent à la hauteur de leur colossale mission. Us offrirent successivement le spectacle sublime d'une lutte soutenue, avec les seules armes de la foi et de la justice, contre

1. Recherches historiques et archéologiques sur les restes mortels du pape Urbain IV, par M. l'abbé Coffinet, chanoine titulaire de Troyes, apud Mémoires de la Société académique de l'Aube, année 1857.

toutes les ressources du génie et de la puissance, employées en vain pour amener le triomphe de la force brutale et des intérêts matériels sur l'ordre social et riïoral de l'univers. Aussi est-ce avec raison qu'Albericus, auteur contemporain, saisi d'admiration à la vue du noble courage de ces augustes défenseurs de la civilisation chrétienne, s'écria : « La gloire de « leurs actions remplit la capitale du monde et le monde tout t entier ! »

Bien que notre étude historique semble terminée à la mort d'Urbain IV, elle serait incomplète, si nous ne faisions pas connaître la destinée finale de tous les personnages qui ont figuré dans le grand conflit auquel la vie de notre pape emprunte son intérêt le plus dramatique.

La mort d'Urbain IV avait rempli d'espoir et de joie le prince de Tarente. Manfred comptait sur la discorde qu'il allait entretenir au sein des cités de la Péninsule et sur les intrigues qu'il emploierait pour faire élire un pape italien, à l'exclusion des Français.

Les Siennois, secrètement excités par lui, ravagèrent les terres du Saint-Siège. Les cardinaux, indignés, publièrent un manifeste pour tâcher de ramener les rebelles au repentir : « L'Eglise, votre mère, exhale de douloureux gémissements, « disaient-ils, écoutez ses plaintes déchirantes, ô vous qu'elle « a nourris de la substance de la doctrine catholique; si je suis « votre mère, s'écrie-t-elle, où donc est l'honneur que vous « me rendez ? Si je suis votre reine, quelle crainte avez«vous « de ma puissance ? Est-ce là ce qu'une mère doit attendre de « ses fils ? Lorsqu'elle souffre de son veuvage, est-ce bien à « vous d'ajouter de nouveaux outrages à sa douleur? Vous la « provoquez par vos injures, au moment où elle suit les c funérailles de l'époux qu'une mort récente vient de lui ravir; « et lorsque, pour remplacer ce vénéré pontife, elle fait tant « de laborieux efforts, vous venez la distraire par vos attac ques, au grand péril de vos âmes et de votre réputation. « Telles sont donc les consolations que, dans ce triste moment^

« vous apportez à votre mère affligée. Sachez bien que, si « vous refusez d'obtempérer à nos avertissements, nous prent drons contre vous les mesures nécessaires pour comprimer t votre insolence et dompter votre rébellion... »

Ce manifeste demeura sans effet. Les Siennois, obstinément attachés à la cause gibeline, ne purent être réduits que par la force armée. Ce qui rendait ce peuple de la Toscane encore plus opiniâtre dans sa résistance, c'est qu'alors on croyait généralement en Italie que Charles d'Anjou, par suite delà mort d'Urbain IV, abandonnnerait le projet de la conquête de Naples. L'élévation du cardinal Gui Fulcodi , ministre de Louis IX, au trône apostolique, dissipa cette illusion. Clément IV , français comme son prédécesseur , possédait l'oreille et le cœur du pieux monarque. Il exerçait un ascendant, déjà ancien, sur toute la famille royale, et en particulier sur Charles, comte de Provence et d'Anjou. De tous les intérêts politiques du moment, l'expédition de Sicile lui semblait le plus pressant. Il représenta l'urgence de cette entreprise au roi de France avec une gravité, une conviction qui auraient détruit les derniers scrupules de saint Louis, s'il en avait conservé encore. Il agit également sur le comte d'Anjou par d'autres moyens, mais avec la même autorité. Il prit acte du consentement que ce prince avait donné au pape Urbain IV; il lui signifia que la religion et la probité lui ordonnaient de renoncer à toute hésitation et de partir sans délai.

Charles d'Anjou souscrivit au traité tel qu'il avait été modifié sur ses représentations par Urbain IV, sauf une clause ajoutée par Clément IV. Ce pontife, d'une prudence consommée, exigea que le futur roi de Sicile ne pourrait contracter d'alliance contraire à l'Eglise romaine avec aucune puissance de la terre. Louis IX, de son côté, n'hésita plus à promettre au comte d'Anjou de le soutenir d'hommes et d'argent. De toutes les conditions, cette dernière était la plus difficile à remplir. Ni les ressources des comtés de Provence et d'Anjou, ni l'ambitieuse abnégation de Béatrix qui engageait ou vendait jus-

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qu'à ses bijoux les plus précieux, ni la levée du décime de guerre sur le clergé, ne pouvaient suffire, même aux premiers frais de l'expédition. Une armée de près de cinq mille cavaliers, quinze mille fantassins, dix mille arbalétriers, était déjà rassemblée sur le Rhône; elle restait attachée au rivage, non pas faute d'enthousiasme, mais faute d'argent.

L'embarras de cette situation s'était déjà révélée en germe sous le pontificat d'Urbain IV. Dès cette époque, Charles de France avait sollicité l'intervention du pape auprès des banquiers toscans et lombards. Rolando Buosignori, Bonaventura Bernardino, Ranerio Giacomo, et Francesco Guido, marchands siennois, lui avaient fourni quelques milliers de livres tournois. En reconnaissance de cette subvention, Urbain IV les avait exemptés nominativement de toute censure ecclésiastique; car la ville de Sienne, centre du parti impérial, avait encouru les foudres de l'excommunication. Mais le crédit du Sain; -Siège auprès des marchands et des banquiers s'épuisait tous les jours, et celui du frère de Louis IX était perdu. Ganlelin. vicaire de Charles d'Anjou à Rome, s'était entièrement discrédité par une parcimonie forcée. Les Romains qui s'étaient attendus à l'envoyé magnifique d'un opulent monarque, ne voyaient que le mandataire nécessiteux d'un prince sans trésor. Ils avaient espéré des fêtes, des spectacles, des largesses, tandis que le vicaire royal n'avait pas même l'argent nécessaire pour réparer les murs extérieurs de Rome et pour les garder contre les attaques de Marifred1.

Pressé par cette pénurie et par le temps, le futur conquérant déploya une activité extraordinaire dans l'organisation de ses forces maritimes. Il s'embarqua sur trente galères avec mille chevaliers dévoués. « La bonne conduite vient à bout de la

1. Tuœ circumspectionis iodustriam latere non credimus, qualiter felicis recordatiouis Urbanus praedecessor noster dilectos fllios... cives et mercatores seuenses, inter familiares suos caros habuit, eosque ac socios ipsorum universos et siogulos pro devotione, quam circà romanam ecôlesiam habuerunt, à sententiàquam in cives senenses generahter promulgavit, exclusitgratiâ speciali. Epist. démentis IV ad Simonem cardin., apud Martène, Thesaur. nov. anecdol. loin. II, page 101.

« mauvaise fortune , dit - il , en mettant le pied sur son « navire; j'ai promis au pape d'être à Rome avant la Pente- « côte, je lui tiendrai parole. » Pour empêcher l'arrivée de Charles par mer, Manfred avait établi une croisière entre la Sardaigne, la Corse et les côtes d'Italie. Mais une tempête des plus violentes, survenue tout- à -coup, rejeta les bâtiments napolitains loin de l'embouchure du Tibre, Les trente galères provençales n'en souffrirent point ; et Charles, s'élançant sur une frêle embarcation, remonta le fleuve jusqu'au portd'Ostie où il entra sans être aperçu de l'amiral sicilien.

A la nouvelle d'une traversée qui tenait du miracle, les populations romaines se livrèrent à l'enthousiasme. Elles accoururent à la rencontre de Charles d'Anjou qu'elles considéraient comme le protégé de la Providence divine. On le conduisit en triomphe jusqu'au monastère de Saint-Paul-hors-des-Murs. Il y avait une secrète harmonie entre la sévérité du caractère de Charles et l'austère magnificence de cette basilique, l'un des premiers témoins du christianisme dans l'Occident. Le frère de saint Louis voulut s'y recueillir et y attendre ses compagnons de naufrage. Puis, suivi de ce fidèle et mâle cortège, il entra dans Rome, où il reçut un accueil sans exemple depuis Charlemagne. Les plus bruyantes acclamations se manifestèrent à sa vue ; partout s'échappait ce cri : c Vive notre sénateur t vive le roi de Sicile ! meure Manfred, l'hérétique, le mécréant, le sarrasin ! » On lui fit revêtir la toge sénatoriale à la chapelle des Franciscains d'Ara-Cœli. De là il alla établir sa demeure au palais de Latran. Clément IV, blessé d'une prise de possession qui lui semblait un attentat, reprocha vivement au futur conquérant d'avoir osé occuper le palais pontifical. Charles se retira sans avoir témoigné aucun dépit; il reconnut ainsi tacitement la suzeraineté papale à Rome, contestée si souvent par le peuple et les empereurs.

Le futur roi de Sicile aurait ardemment désiré que le Saint- Père vint lui-même poser la couronne sur son front; mais Clément IV n'avait garde de se mettre à la merci des Gibelins

de Rome. Il délégua ses pouvoirs au cardinal français Ancher Pantaléon, neveu d'Urbain IV ; la cérémonie eut lieu, le 6 janvier 1266, dans la basilique de Latran, avec la pompe accoutumée, tandis que la capitale de la chrétienté faisait éclater de nouveau son allégresse , et que Pierre de Châteauneuf , gentilhomme troubadour, composait encore de belles rimes en l'honneur de son souverain.

Les fêtes du sacre à peine terminées, Charles quitta Rome et se porta sur les frontières de Na pies. Rien ne paraissaitdevoir arrêter sa marche victorieuse. Toutefois, ses valeureux guerriers, couverts d'étincelantes armures, apportaient en Italie beaucoup d'ambition, mais peu d'argent. Le produit de la vente des pierreries de la nouvelle reine se trouvait entièrement dissipé ; le trésor de Charles, également épuisé, ne pouvait plus fournir à la solde des capitaines et des hommes d'armes ; alors se manifesta hautement la désapprobation d'une entreprise proclamée naguère magnanime, maintenant téméraire, même injuste. Prévenu de ces dispositions favorables à sa cause, Manfred envoya une ambassade à Charles pour lui offrir la paix aux conditions les plus avantageuses « Allez, répondit « le prince français, allez dire au sultan de Lucera qu'entre t nous, il n'y a ni paix ni trêve ; que bientôt il me mettra en t paradis ou que je l'enverrai en enfer. » Ensuite, il s'avança résolument vers Ceprano, première ville des Etats Napolitains sur le Garigliano. Le commandant de cette place forte, Riccardo d'Aquino, comte de Caserte, dont Manfred, disait-on, avait séduit la femme, laissa le passage libre, et l'armée française se trouva, sans combattre, maîtresse d'une position propre à devenir la base de ses opérations dans le pays ennemi.

Une troupe nombreuse de Sarrasins, échelonnée des hauteurs de Rocca Janula et de Monte- Cassino jusqu'à la ville de San-Germano, située en plaine, sur les bords du Rapido, arrêta les troupes de Charles sous les remparts de cette dernière ville que Manfred croyait inexpugnable. cHolà! holà! criaient « ironiquement quelques ribauds de l'armée italienne, où

« donc est-il votre Carlotto? » Une grêle de traits leur répond; les Provençaux, irrités, se pressent à l'envi autour des échelles ; on brise les portes ; une brèche se forme ; et bientôt les cadavres des Sarrasins et des Allemands sont le seul obstacle qui se présente devant les vainqueurs.

D'autres villes encore, situées entre d'étroites gorges et des montagnes escarpées, ne purent résister à la furie française. Trente forteresses, bâties sur la cîme de hauts rochers taillés à pic subirent le même sort. Partout victorieux, Charles passa le Vulturne et marcha droit sur Naples. Les pauvres populations de ces contrées sauvages le reçurent avec des acclamations de joie et les mains pleines de vivres. Mais, exténués de fatigue, tombant d'inanition, les cavaliers traînaient par la bride leurs chevaux qui ne pouvaient plus avancer. Un courage indomptable les soutenait dans leur marche pénible; une foi ardente leur promettait la victoire. Enfin ils s'arrêtèrent à quelques milles de Bénévent. Là, tous les chevaliers, tous les soldats se confessèrent à des religieux qui suivaient l'armée en grand nombre ; ensuite la plupart communièrent des mains de l'archiprêlre de Meaux , homme d'un haut renom et d'une vie exemplaire, nommé d'avance chancelier de Sicile. Guy de Mello, évêque d'Auxerre et légat du pape, exhorta ces guerriers à combattre héroïquement contre les ennemis du Christ, il promit à ceux qui périraient la palme du martyre et leur donna l'absolution de tous leurs péchés 1. ,

Vers la pointe du jour, Charles d'Anjou déploya son camp sur quatre monticules qui dominent la pittoresque vallée de Sainte-Marie de Grandella. Dès que les éclaireurs eurent annoncé à Manfred l'approche du conquérant, il se mit à la tête de ses grands vassaux, de ses auxiliaires allemands, de ses archers sarrasins, sortit en magnifique appareil des portes de Bénévent et descendit dans une vaste prairie qu'on appelle Campo-Rosito ou le Champ-des Roses. Les deux armées en

4. Histoire de la conquête de Naples par Charles d'Anjou, frère de SI- Louis; Alexis de saint Priest, de l'académie française, tome II, liv. IV.

présence ne s'étaient pas encore ébranlées, quand tout-à-coup des clameurs effrayantes se firent entendre. C'étaient les archers sarrasins qui accouraient de Lucera comme un tourbillon impétueux. Ils passèrent le Calore et engagèrent le combat. Les Français se jetèrent sur eux avec fureur. La mêlée devint terrible. Après des vicissitudes diverses, Manfred , trahi, abandonné, résolut de mourir plutôt dans la bataille que de prolonger sa vie avec honte. Il s'enfonça dans les plus épais des escadrons ennemis et ne reparut plus vivant.

Pour prémices du butin, Charles envoya au pape Clément IV deux immenses candélabres d'or et le trône de l'empereur Frédéric, également d'or massif, incrusté de pierres précieuses et tout ruisselant de perles orientales. Mais il ne sut pas ou ne voulut pas arrêter le sac de la ville prise d'assaut. Pendant huit jours entiers, le sang inonda les rues. Les femmes et les enfants étaient frappés comme les hommes d'un âge viril; les prêtres, les moines comme les citadins; peu s'en fallut que Pévôque lui-même ne périt sous ses habits pontificaux. Les édifices religieux ne furent pas plus respectés que les personnes consacrées. On fit des feux de joie avec des portes peintes et dorées, avec des chaires sculptées, avec ces beaux plafonds de cèdre qui décoraient, à la mode byzantine, les églises de Bénévent, magnifiques témoignages de la piété des princes lombards. Le pillage, le meurtre, la destruction auraient duré plus longtemps encore, si le pape n'avait blâmé sévèrement Charles d'Anjou de rester silencieux au milieu de son armée exaltée par la vengeance, avide de rapine, ivre de sangi.

Charles rallia ses hommes et marcha sur Naples. Son enlrée dans cetie capital donna une haute idée de sa richesse et de sa puissance. Quatre cents chevaliers parurent à l'avant-garde, coiffés de casques aux longs panaches, couverts par-dessus leur armure de brillants surcots et de tabars diaprés. Soixante barons de haut lignage défilèrent entourés d'une foule d'écuyers

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