‹ Histoire du Pape Urbain, IV, 1185-1264Chapitre 5 sur 32 · Gallia christiana, tome X, Instrumenta., page · texte numérisé non relu

Gallia christiana, tome X, Instrumenta., page

Saint-Jean-de Latran. Celle église était, en effet, au treizième siècle, la chapelle du pape dont Jacques Pantaléon avait spécialement la garde. La sainte Face deMontreuil n'est pas la reproduction de la Véronique proprement dite, miraculeusement imprimée par la figure même de Jésus, dans le trajet du palais de Pilate au mont du Calvaire ; celle-ci se conserve à Saint- Pierre du Vatican; et la sainte Face de Montreuil n'est nullement faite sur le même dessin. Elle n'en est pas moins remarquable par la finesse des traits et par l'ensemble de la composition. Une inscription en langue slavonne, qui signifie voile ou couvre-chef du Sauveur, nous parait indiquer que cette ancienne image est l'œuvre d'un de ces artistes bysantins qui exerçaient en Italie l'art de la peinture, antérieurement aux célèbres écoles de cette contrée1.

Il serait difficile d'exprimer avec quelle sainte joie, avec quelle vive allégresse l'abbesse Sybille et ses religieuses reçurent le portrait sacré de leur divin Époux; elles redoublèrent leurs mortifications à la vue de ce modèle achevé d'une vie vraiment, pénitente; en considérant ce front empreint d'une majesté calme, ce regard profond et triste, celte physionomie pleine d'une résignation héroïque , celte bouche décolorée, mais entr'ouverte pour exhaler, avec le dernier soupir, les paroles du pardon, elles comprirent, mieux que jamais, les souffrances volontaires et chrétiennement acceptées. « On peut « affirmer, avec justice, qu'à cause de celle austère abbaye de « femmes, dit Herman, moine de Saint- Vincent, chroniqueur « contemporain, l'Église de Laon mérite la prééminence sur « toutes les autres. C'est là qu'on voit des personnes délicates « exécuter la parole de l'Évangile : le royaume des deux souf- « fre violence. Elles méprisent souverainement les choses ter- « rostres; elles triomphent non seulement des séductions du « monde, mais de l'infériorité du sexe; elles laissent tous les « vêtements de lin pour n'user que des habits de laine. Pour se « procurer la subsistance, elles labourent la terre, elles arra-

1 . Lequecx, Antiquités religieuses du diocèse de Soissons et Laon, tome I, page 300.

« chent les ronces et les épines de leurs propres mains ; elles dé- • frichent la forêt , elles manient la hache et le noyau par un t rude labeur; et, pendant le travail, elles observent le silence « perpétuel. Tandis qu'un grand nombre d'hommes jeunes et « robustes n'osent affronter la règle des Cisterciens, elles l'ont « embrassée généreusement avec une pleine liberté. C'est une t imitation du neuvième chœur des anges, on peut les appeler « des séraphins; car, si elles n'étaient pas embrasées de l'at mour divin, elles ne soutiendraient jamais un genre de vie « inconnu jusque là à des femmes; aussi communiquent-elles à « d'autres le feu sacré qui les consume l. »

Douze ans après la solennelle réception de la sainte Face, l'abbé des Dunes, monastère de Flandre, pour relever l'éclat de la dédicace de son église nouvellement construite, pria la sœur de Jacques Pantaléon, encore abbesse de Montreuil, de lui prêter la miraculeuse image; on assure qu'apportée dans le nouveau sanctuaire, elle fut environnée d'une auréole si resplendissante que, pendant la nuit suivante, le rejaillissement de ses rayons illumina tout le pays. Dès ce moment, une foule innombrable accourut en pèlerinage au couvent de Montreuil où l'on replaça la précieuse relique. On recourait spécialement à elle dans les maladies des yeux. Malheureusement des guerres longues et désastreuses obligèrent les filles de la vénérable Sybille d'aller chercher un refuge dans différentes villes. Vers le milieu du dix-septième siècle , elles obtinrent de se fixer dans une ancienne maladrerie située au pied de la montagne de Laon. Ce fut en ce lieu qu'un grand nombre de malades et d'infirmes continuèrent à visiter l'antique image, jusqu'à ce qu'un dernier et terrible orage vint chasser et disperser les infortunées religieuses. On réussit à soustraire la sainte Face aux profanations; elle est présentement exposée dans la cathédrale de Laon à la vénération des fidèles.

Hbrmanus, Demiraculis sanclœ Mariœ Laudunensis, liber III, cap. 17.

Jacques Pantaléon assiste au concile de Lyon en 1245. — Il prend part aux délibérations arec lesévéques de la Champagne. — Il est envoyé en Allemagne. — Des chevaliers le dévalisent et le font prisonnier. — 11 s'embarque pour la Terre sainte avec Louis IX. — Il a une seconde mission dans l'Allemagne du nord. — Il pose les bases de la civilisation chrétienne en Prusse. — Il soutient Innocent IV dans la lutte du Sacerdoce et de l'Empire.

La lutte du Sacerdoce et de l'Empire, grand drame commencé par la querelle des investitures, continuait avec acharnement, lorsque le cardinal-prêtre Sinibaldi-Fieschi, d'une des premières familles de Gênes, fat élu pape le 25 juin 1243. Ses nombreux parents étaient connus pour être les amis de Frédéric II, empereur d'Allemagne. Lui-même, quoiqu'il eût choisi le nom d'Innocent IV pour annoncer l'attitude qu'il pensait devoir prendre au milieu des graves difficultés du temps, s'était acquis de bonne heure la bienveillance et l'estime des Hohenstaufen.

Son principal soin, dès qu'il eut pris possession de la Chaire de saint Pierre , fut de terminer le conflit survenu entre Frédéric II et le Siège apostolique, et de rétablir la paix dans toute la chrétienté. Four cela , il s'était attaché Jacques Pantaléon dont l'éloquence insinuante et la haute vertu pouvaient le seconder efficacement dans son projet de réconciliation. Trompé, comme ses prédécesseurs, parles perfides promesses de l'empereur d'Allemagne, il crut ne pouvoir être en sûreté que sur le sol de la France, l'asile ordinaire des illustres proscrits. Il aurait voulu se mettre sous la protection de saint Louis et s'établir sur les terres de sa domination, à Reims, la ville du sacre. Mais, si la tendre compassion, que le pieux monarque ressentait pour les chagrins du père commun des fidèles, lui conseillait de le recevoir dans ses États, beaucoup de raisons politiques s'opposaient à ce filial accueil.

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Seule, dans ce délaissement, la ville de Lyon pouvait offrir au pape un refuge. Cette ville, quoique impériale, ne reconnaissait pour seigneurs temporels que ses archevêques. D'ailleurs, par sa position entre la France et l'Allemagne, par le voisinage de l'Italie, de l'Espagne, de l'Angleterre, du Languedoc et de la Provence, nulle cité ne paraissait plus propre à un concile général. D'anciens exemples d'hospitalilô affermissaient encore la confiance d'Innocent IV. Anselme, archevêque de Cantorbôry, avait obtenu la plus noble réception à Lyon où, plus tard, un de ses successeurs, saint Thomas, devait trouver un généreux séjour. Le souverain pontife s'installa dans le cloître de Saint-Just, magnifique et spacieux édifice destiné au logement des têtes couronnées. Des remparts à créneaux , flanqués d'énormes tours en pierres carrées, formaient l'enceinte du paisible monastère bâti sur une colline, aux bords du Rhône. Au-dessus, une forteresse, éprouvée par plusieurs sièges, semblait comme une seconde sentinelle prêle à défendre l'asile du vénérable exilé.

Une fois établi dans cette résidence avec son chapelain Jacques Pantaléon et les cardinaux fidèles à sa fortune, vers la lin de 1244, le souverain pontife y convoqua un concile œcuménique pour le 24 juin 1245. Parmi les plus empressés à se rendre à son appel, on cite les prélats de la Champagne : Gilon Cornut, de la noble maison de Villeneuve- la-Cornut, près Montereau, archevêque de Sens; Juhel de Mayenne, de la famille des seigneurs de Matefelon, archevêque de Reims; et plusieurs de leurs suffraganls. Innocent IV avait écrit, dès le mois de janvier 1245, aux chanoines et au métropolitain de Sens ; il leur représentait l'Eglise, animée de la sagesse et de la puissance de son divin Fondateur, comme prédestinée à faire régner la justice dans le monde, et, par la justice, à étouffer parmi les hommes les divisions qui les empêchent de jouir de la tranquillité de l'ordre. Il cherchait, leur disait-il, comment dissiper l'horrible tempête qui mettait la barque de Pierre en péril. Puis, sans entrer dans les détails, il donnait

pour motifs de la réunion du concile la triste situation de l'Empire romain, les persécutions des Sarrasins et des Tarlares, les secours prompts et efficaces que réclamaient les chrétiens de la Terre sainte1.

A peine le pape eut-il rassemblé les pères du concile dans une conférence préliminaire, que Jacques Pantaléon s'empressa de se concerter avec les évoques de sa province natale. Tous jurèrent de défendre avec un courage inébranlable les intérêts du catholicisme et de se prononcer énergiquement contre l'implacable ennemi de Rome2.

Le première session solennelle ne s'ouvrit que le mercredi 28 juin, vigile de la fête des saints Apôtres. Après la célébralion de la messe, Innocent IV, debout sur son trône, la tête ceinte de la tiare resplendissante de pierreries, comme aux jours de sa plus éclatante puissance, promena des regards tristes, mais assurés, sur l'assemblée. « 0 mon Dieu, s'écria-t-il avec David, vous avez proportionné la grandeur de vos consosolations à la multitude de mes douleurs ; » — Puis, avec Jérémie : « 0 vous tous qui passez par le chemin, considérez et voyez s'il y a une douleur comme la mienne t » Ensuite il déclara que cinq plaies déchiraient l'Eglise comme autrefois le corps du Christ sur la croix ; c'étaient : les dérèglements des pasteurs et des peuples, l'insolence des Sarrasins, le schisme des Grecs, la cruauté des Tartares et les crimes de Frédéric IL Si le dernier mal n'était pas le plus grand de ceux que le vicaire de Jésus Christ eut à déplorer, il croyait du moins le concile plus en état d'y remédier efficacement qu'à tous les autres; il en fit son objet capital ; il ne pouvait y songer sans verser des torrents de larmes, ni en parler que d'une voix entrecoupée de sanglots.

i. Annales ecclesiaslici , auctore Odorico Raynaldo, tome XIII, ami.

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