IV
La consécration d'Urbain lY eut lieu le premier dimanche de septembre de la même année dans l'église des Frères Mineurs de Viterbe. On conduisit l'élu à la sacristie, revêtu de ses habits pontificaux^ c'est-à-dire d'une soutane de laine blanche, de sandales rouges couvertes d'une croix brodée en or, d'une ceinture rouge avec des franges d'or et d'un rochet bordé d'une étroite dentelle ; ensuite on lui mit une aube avec son cingulum^ une étole ornée de perles, une chape rouge et une mitre chargée de pierres précieuses et étincelantc d'or. Urbain lY s'assit sur un fauteuil devant l'autel et reçut l'hommage des cardinaux qui lui baisèrent le pied, la main et la bouche. Après la messe, du haut du trône pontifical, il donna sa première bénédiction apostolique au clergé et au peuple; il entonna ensmiele Te Deum. Sublimeégalité, sainte démocratie de la religion! A l'héritier des Fiesques, comtes de Lavagna, au descendant des seigneurs de Signia , au plus puissant des patriciens de Gênes, à l'un des quatre premiers barons de Rome, succédait-, sans difliculté, sans surprise, au milieu de l'enthousiasme général, un homme sorti des derniers rangs de la classe plébéienne, le fils d'un simple ravaudeur de chaussures^.
1. GonsidertDtibos ilkqae nobis difflcallalem hujusmodi officii et liborcm, ac «posiolicn caUiedrs prœoeUeoiiam, que io se prasideatem bicot altiori pr«fert honore, sic promit ooere graviori; et acteodoDlibus imperfectionem oosiram multipliceoi, ac taDli ponderis molem imbellicilati ooslrs peoiiùs iniporlabileoi . coDcussom est intrà dos oiroio siopore cor oosiram , et eipavimos ac bcsilavimus vcbeoMDter quoni^oi vii parliculares Terre valentes vigîlias] ad universaleni speculam voabamar , et iotolerabile apostoiici aiioiatcriî jagum ioferebator iostanter débilitât! nostrn cervici... Epislola Vrbani IV ad archiepiscoimm rememem^ apud ÀnnaU$ tccUsiaU. Ratnalo., t. XIV, aoQ. 1261.
2. ... Sed cùm Dei sapieotia ab «Cemo allô providiaset consitio, eamdeni
Plusieurs motifs expliquent la détermination unanime des cardinaux à choisir le futur pape en dehors du sacré Collège. Pour en finir avec les cabales qui ne cessaient de rendre orageuses leurs opérations électorales, les cardinaux ne voyaient pas d'autre moyen que dénommer un candidat étranger itous les partis. Ensuite, ils savaient Jacques Pantaléon doué d'une grande rigueur d'âme et de beaucoup de vertu ; ils l'avaient vu à l'oauvre au milieu des troubles de l'Allemagne et parmi les désastres de la Terre-Sainte. Puis, un souverain- pontife tel que Jacques Pantaléon, originaire du beau pays de France, digne enfant de cette fille chérie de l'Église romaine, de cette sœur aînée des peuples catholiques, leur faisait concevoir de solides espérances. Ils étaient intimement persuadés qu'il défendrait avec énergie l'honneur et Tindëpendance du Saint- Siège; Aussi l'élection d'Urbain IV, à peine connue, releva le courage chancelant dans tous les cœurs sincèrement attachés à l'orthodoxie. Les auteurs et les poètes contemporains célébrèrent à l'envi les brillantes qualités du nouveau pape. A travers l'emphase naïve de Grégoire de Bayeux et les distiques incultes de Thierri de Yaucouleurs, on voit quelle haute idée on avait de cet homme snpérieuri.
Jacobam quem «rchidiaconom, episcopom et palnarcham jàm feccrat, saoïmi pootificalâs fastigio iiooorare eoranulein eardinaliom corda aie diaparia ad taotam discordiam et pariutem addaiit, at coQCordi Tolo, voce et aoimo eamdeai Jacobum io sammum poQtificem acclamareDt, qaem iidem cardinales ad taoïs digDÎUUs sic promotiim apicem UrtMoam papam qoartom cum ingeoti gaadio Tocaveraat. la cojas promotione gaadet clenia eL popalus Ittiatur, maier ecdesia, et cuncti fidèles jubilant el exaltant... PiPimi AIassoni, Ubrisex de episeopis urbiê, liber V, folio 22i.
1. ...O magna Dei palris proTidenUa 1 O ailitudo dîTia» sapieoti»! Qato lanlo et uli pasiore soam spoosam matrem ecclesiam illnstravit!... Gmcomos DAioemsu, apud Papw. Masson, folio 234.
Omnipoteos igitur pater orbi compatieot non
Ulteriiu palitur pâtre carere gregem.
Hic mnndi patres perfundens pwunute sacro ,
Horam meliiOcat corda , fugitqtte rtgor.
Hic patri Jacobo Hici|)6olyina, qoaoi patriardia
Tnnc babuit sedem , corde dedère pari.
TnoDomcua Valuooloeis, in vilâ Urbani IV, apud Papir. MisaoN., fiÀio S38.
La Champagne , qui déjà se gloriOait d'avoir eilfanté le pape Urbain II, le epuissant promoteur des croisades, dut redoubler de joie et faire éclater ses transports à la nouvelle de l'exaltation d'Urbain IV. La ville de Troyes, surtout, célébra ce nouveau triomphe avec les démonstrations de la plus vive allégresse ; certes, elle avait le droit d'être fiëre, Tanlique cité qui, en moins d'un siècle, avait donné à l'Église un évéque, un cardinal, un pape : Thibault, chanoine de la cathédrale, promu au siège de Chalon-sur-Saône; Ancher Panlaléon, neveu d'Urbain IV, cardinal du litre de Sainte- Praxèdc; et Jacques lui-même qui venait de ceindre la plus noble couronne qu'une léte humaine ait jamais portée. L'illustration, qui de cet auguste triumvirat, rejaillissait sur la vieille capitale de la Champagne, a peut-être inspiré au nouveau pape l'application qu'il fit des paroles du Sauveur à sa ville natale, quand il s'écria : t Et toi, cité de Troyes, lu n'es pas la plus petite c entre les cités fameuses de la France; de loi est sorti le chef - qui dirige et gouverne le peuple chrétien I »
Au milieu de la joie universelle, un homme seul se livrait à la tristesse : c'était le pape Urbain IV. Il ne se dissimulait pas la pesanteur effrayante du fardeau qui lui était imposé, surtout dans les circonstances fâcheuses où se trouvaient les nations chrétiennes ; et il se sentait saisi d'une immense inquiétude et d'une inexprimable douleur. Les califes, qui portaient à la fois le sceptre, le glaive cl l'encensoir, avaient étendu leurs conquêtes jusqu'à l'Océan. Les Tartares inondaient de leurs flots dévastateurs la Palestine, la Hongrie, la Pologne, et osaient envoyer des messagers à Louis IX pour le sommer de reconnaître leur domination. L'Empire latin s'écroulait sous les coups redoublés des soldats de Michel Paléologue. Constantinople, retombée au pouvoir du prince grec, n'était plus qu'une capitale superbe, vaste, populeuse, avec des terres sans culture, des guerriers sans solde, un trésor sans argent, et une hiérarchie fastueuse sans subordination. En Angleterre, Henri III, qui n'avait rapporté de deuï expéditions en France que le tkre de lâche.
soulevait ses villes et ses barons par la tyranniqae avarice de ses favoris. Les rebelles portaient une croix blanche et se disaient les vengeurs des droits du peuple et de la cause de Dieu. Des ligues démocratiques se formaient en Allemagne sous le nom de hanse teutonique et de confédération du Rhin. L'Italie, surtout, offrait un désolant spectacle. D'un côté, la lutte des villes lombardes contre les empereurs, c'est-à-dire des plébéiens contre le système féodal ; les interminables querelles des Guelfes et des Gibelins; d'un autre côté, les conflits d'une multitude de petits tyrans qui se disputaient les provinces septentrionales de la Péninsule et ravageaient ses plus belles contrées; les rivalités cominerciales et les sanglantes guerres des républiques maritimes qui se ruinaient tour à tour.
L'horison du monde religieux n'était pas moins .sombre que celui du monde politique. L'hérésie manichéenne et le schisme grec qui troublaient, Tune l'Église occidentale, l'autre TËglise orientale, avaient considérablement altéré, au cœur des popu* lations, la vénération qui s'attachait à la majesté du Saint- Siège. Ces éléments de décadence avaient pénétré jusque dans le sanctuaire et y avaient introduit le scandale. Partout où Urbain IV et ses prédécesseurs portaient leurs yeux mouillés de larmes, ils ne voyaient souvent que des prélats indociles et corrompus, des prêtres simoniaques, et concubinaires, des moines indisciplinés et sensuels. La noblesse turbulente et licencieuse, les souverains eux-mêmes mettaient parfois leur honneur à protéger cette partie dégénérée du clergé. Les sectes protestantes se méprendraient étrangement si elles prétendaient tirer avantage de ces déplorables excès, car les premiers auteurs de la réforme appartenaient précisément à ces malheureux qui font la honte du sacerdoce et qui déshonorent l'épouse mystique de Jésus-Christ. D'ailleurs l'Église, bien que conçue dans l'intelligence divine et organisée par elle, invariable dans la vérité comme son fondateur lui-même, participe cependant, non, quant à son principe, à ses développements et à sa An , mais quant à ses ministres et à ses membres, aux infirmités de la nature humaine.
Tel était l'étal da monde catholique au moment où Jacques de Troyes prit possession de la chaire pontiflcale. Du haut de ce trône environné d'orages, il promena ses regard?, tristes , mais fermes, sur les périls qui menaçaient la barque de Pierre. Dans la lettre qu'il écrivit aux patriarches, aux primats, aux archevêques, aux ëvéques, aux abbés et aux prieurs, pour leur apprendre son élection, il les conjure de solliciter le ciel de lui accorder la force d'en triompher. Il les avertit de ne point s'étonner que son encyclique ne soit point empreinte du sceau de plomb ou bulle avec son nom, parce que, dans son empressement à réclamer le secours de leurs prières, il la leur adresse avant sa consécration. Il avait pour armoiries ,* écartelées au premier et au quatrième d'or à une fleur de lys d*azur, au deuxième et troisième d'/izur à une rose d'or avec la devise : recordare novissimorum^.
c 0 profondeur des trésors de la sagesse et de la science c de Dieu, disait-il; que ses jugements sont impénétrables
< et ses voies mystérieuses. Il réside sur un trône sublime au c plus haut des cieux; son regard pénètre jusqu'au plus pro- € fond des abîmes; il asseoit les montagnes sur leur base; c il renferme dans le creux de sa main l'immensité de la c terre; il dispose tout avec justice par sa souveraine sagesse; c il règle tout avec raison par son incffaible providence; il c consolide tout avec force par sa puissance "sans bornes; il
< gouverne avec une merveilleuse prudence et dirige tout
c dans des vues salutaires! Il est assurément plus facile d'ad-
c mirer ces prodiges que de les expliquer, de les louer que
c d'en scruter la profondeur, de rester confondu à leur as-
c pect que d'en parler dignement , de les révérer que de les
c définir. La raison de l'homme s'obscurcit, la vivacité de
I. Dcbocaatem qaôd balU sine impressiooe Dostri oomims est appeosa praseolibas reslra eiiodè mirelar devotio, aed poliùs graluleiur maiimè, càm DM veslris desîderiis oocorrenlea, Tobis caadcm Hueras aolè aolemoia coDsecratiooia lostrae miserimus , iorrk qaœ usu^butlc cum impressîoDc oomi. ois non habetor... Urbanus IV archiepUcopU , et episcopis, ac dilectis lUHi aMolifrtw, prlorl6ttf, e(c... apud Wadinc , Ànnaie$ minbrum iom. II.
c Tesprit s'émousse, rintelligence défaille, le génie succombe c dans la recherche et la discussion de ces œuvres divines, c Plus rhommo s'efforce de parvenir à cette notion par son c énergie propre, moins il en saisit le secret; il s'enfonce c dans une incertitude plus profonde, à mesure qu'il aspirera c une connaissance plus entière des ouvrages de Dieu. C'est c queTbomme, en cherchant la raison d'être des opérations du
< Très-Haut, s'épuise en téméraires pensées, en études vaines,
< en stériles labeurs. Les voies du Créateur sontiellement
< inexplorables et cachées qu'un nuage d'ignorance les dérobe c complètement à l'œil des mortels, et que jamais ceux-ci ne c sauraient les découvrir clairement et en acquérir une exacte c et lumineuse intuition. >
Au nombre des conseils mystérieux de la suprême Provi- ' dence , Urbain IV range l'institution d'un gouvernement souverain et immuable dans l'Église. Jésus-Christ a fondé une société de fidèles croyant à sa doctrine , vivant de sa grâce et pratiquant sa loi. Il a établi un pouvoir chargé de la conduire visiblement sur la terre, tandis qu'il la dirige invisiblement des hauteurs du ciel. Sans ce pouvoir, l'Église, exposée au milieu des flots, sur l'Océan des âges, courrait risque de se briser contre les écueils des opinions humaines ou d'être emportée par les vents déchaînés des mauvaises passions, c Pour l'exercer dans toute sa plénitude, ajoute Urbain lY,
< le Très-Haut, dans son infinie sagesse et selon le bon plaisir
< de son inscrutable volonlè, n'a pas choisi de classe privilëc giëe; il n'accorde de préférence à aucune famille, à aucune c condition : il s'adresse à tous les hommes, grands ou petits, c pauvres ou riches. Les uns sont déjà courbés sous le poids c des anqées; les autres sont encore dans toute la vigueur c de rage. Ceux-ci brillent par leur science et par leurs ver-
< tus; ceux-là paraissent faibles et soumis à loules les misèc rcs de l'humanité. Tantôt, quoique doué d'une haute capac cité, ils sont moins reccommandables et inspirent moins de fl confiance dans l'exercice de leur souverain sacedoce ; tan-
lot de simples prêtres, ministres fldèles et pasteurs vigilants, succèdent sur le siège prééminent du Prince des apôtres, à d'illustres pontifes qui ont terminé glorieusement leur longue carrière. Qu'importe au divin Fondateur de TÉglise, puisque c'est lui qui leur donne les grâces dont reflicacité fait tout le succès de leur ministère. 0 surëminente providence de Dieu, pouvons-nous dire ; que les ressorts de son gouvernement sont incompréhensibles, et que l'abîme de ses opérations est insondable! >
f Dans l'octave des calendes de juin, le jour de la fête du bienheureux Urbain, pape et martyr, notre prédécesseur Alexandre IV, d'heureu»e mémoire, fut délivré des liens de la chair , et parvint , nous l'espérons , à la gloire de l'Aernelle patrie. Après dQs obsèques solennelles , nos vénérables frères les cardinaux évoques, prêtres cl diacres se réunirent pour lui donner un successeur, invoquèrent, suivant les saints canons, l'esprit de Dieu, et le prièrent avec ferveur de les assister de sa grâce dans i'é* leclion qu'ils allaient faire. A la suite de graves et longues discussions, nos frères ont porté leurs regards vers nous qui remplissions dans le royaume de Jérusalem les fonctions de patriarche dont nous avait chargé notre prédécesseur, et nous élurent â l'unanimité Vicaire de Jésus-Christ, père des pères, pasteur des pasteurs. Nous qui ne sommes que cendre et poussière, nous avons été étonné d'un pareil choix; car nous voyions clairement notre impuissance et notre indignité; nous reconnaissions que notre peu de mérite no suffisait pas à nous faire élever au faite de la dignité apostolique et que nos épaules étaient trop faibles pour soutenir le pesant fardeau de l'univers entier, c Uais, considérant qu'une longue vacance du Saint-Siège pourrait présenter quelque péril en des temps si difficiles, espérant que ce Dieu, qui nous a choisi , quoiqu'indigne, pour paître les brebis de son nombreux troupeau, nous donnera pour sa gloire, pour notre sanctification, pour le salut
c de lout le peuple chrétien, la force, la science et la yertu në-
< cessaires, nous avons obéi avec crainte et tremblement à c la volonté divine; et, adhérant aux vœux de nos frères les c cardinaux, nous avons présenté notre cou au joug de la scrc vitttde apostolique. Nous venons donc réclamer vos suffra- « ges et ceux de vos subordonnés, nous en avons un extrême c besoin. Nous vous exhortons instamment à nous aider par c une continuelle intercession auprès de Dieu ; nous vous con-
< jurons de solliciter le ciel en notre faveur par de pieuses c importunités, par des prières ferventes, afin qu'il daigne rcc pandrc sur nous la rosée de ses grâces et le torrent de ses c bénédictions. De notre côté, nous prenons la ferme lésoluc tion de vous seconder avec une entière bienveillance, vdus c et vos églises, et de procurer votre avancement spirituel et c celui de vos ouailles par la concession de toutes les fat veurs méritées*. »
Ainsi, à l'exemple de ses prédécesseurs, Jacques de Troycs, pour se prémunir contre les écueils inséparables d'une gloire si éblouissante, se réfugiait dans son néant et y posait le fondement de ses grandeurs futures. Grégoire !<'% génie tutélaire de l'Orient et de l'Occident au septième siècle, se cacha , quand on vint lui annoncer qu'il remplaçait Pelage II. Grégoire VU, qui avait le courage d'un héros, le zèle d'un apdtre, la sagesse d'un sénateur, la perspicacité d'un prophète, fut revêtu malgré lui des insignes de la papauté. Adrien lY, dans le tourbillon des affaires politiques et religieuses, soupirait après son lie solitaire; il regrettait l'obscurité de sa vie claustrale, bien qu'il fut persuadé que la Providence, qui le jetait entre le marteau et l'enclume, suppléerait à sa faiblesse. Innocent III, effrayé de se voir, jeune encore, investi du souverain pontificat, résista, en pleurant, à son élévation ; il n'en unissait pas moins les vues désintéressées d'un patriote et la noble ambition d'un monarque chevc-rieresque aux lumières d'un savant et aux vertus d'un saint.
1 . Annales eectêitastiei, anctore ODOMcoRiiNJkLDO. lom. XIY,aoD. 1261.
Les mêmes inquiëtades tourmenUient l'âme d'Urbain iV ; la lettre qu'il écrivit à sa sœur Agnès, religieuse Clarisse au monastère do Notre-Dame de Mont-Luisant, près de Pérouse, nous initie aux agitations intérieures du nouveau pontife. La pieuse fille, à la nouvelle de l'exaltation de son frère, se livra à des transports de joie ; elle lui adressa une lettre de félicitations, où elle lui reprochait en même temps, son silence. Urbain, dans sa réponse, la réprimande vertement et lui révèle toute l'anxiété de son cœur^
c Vous trouvez peut-être étrange, ma fille chérie en Jésusc Christ, ma sœur selon la chair, de ce que la volonté de la c divine Providence, plutôt que notre consentement, nous ayant c choisi pour nous placer au faite des grandeurs apostoliques, c et plaise à Dieu que nous n*en soyons pas indigne, nous c vous avons laissée quelque temps inquiète dans l'attente de c nos lettres; mais nous sommes, à ce qu'il nous semble, difc féremment affectés l'un et l'autre; vous vous enorgueillissez i de notre promotion, comme si nous étions pour vous la cause c occasionnelle d'un grand bonheur; et pour mettre le comble c à votre joie terrestre, vous attendez de nous la relation de c notre avènement au trênc pontifical. Nous, au contraire, c saisi de tristesse, et non de joie, à la pensée du rang suprêc me auquel nous sommes parvenu, nous aimons à raconter c l'immense sujet de notre amertume seulement à ceux que c BOUS croyons disposés i compatir aux adversités qui nous c frappent.
c Aht si vous sentiez les pointes douloureuses qui nous torc turent par suite d'un changement si grave, lorsque nous < voyons imposer à nos faibles épaules l'écrasant fardeau de c l'univers , lorsque nous sommes poussé à embrasser dans c notre sollicitude de chaque jour l'Église toute entière, lors* c que, pour un tel emploi, nos forces succombent ; vous estii meriez que, loin de vous réjouir, il vous faut, pour prendre
1. Pirai dedil ad suam sororem clariMam monoslcrii Monlis Lttcidi jmU Pcnisiam , cpistolam , acripla rjoadem (enoria ad ablNUissimani , coeterasqae «ororea dicii donicilii... Wammc, AtuuUei miimrum , tout. Il, «m. 1^1.
part à notre tristesse, verser des torrents de larmes; et si TOUS saviez par qaelles perplexités les fibres les plus intimes de notre âme sont ébranlées, depuis que nous sommes montés à cette hauteur, vous feindriez de l'ignorer plutôt que de la connaître. Quoi donc, l'éminente dignité, où nous paraissons briller, est-elle le comble du bonheur? Pensezvous que celte félicité apparente, que les yeux du vulgaire croient voir en nous, ne soit pas au fond pour nous une cause de douleur ? Regardez plutôt comme fortunés ceux qui, extérieurement chargés de croix, n'en goûtent intérieurement que des consolations plus douces et plus abondantes^, c II nous fallait vous dire que ce calice d'amertume que nous sommes contraint de boire, et qui porte raflliction et le trouble au fond de nos entrailles, vous devait faire mêler vos gémissements aux nôtres, vous qui, selon l'esprit, tenez à nous dans le Seigneur par des liens plus étroits que les autres, et qui, par votre parenté selon la chair, devez plaindre notre sort, dans toutes les tribulations qui viennent briser noire cœur. Lorsqu'à retenti i nos oreilles cette voix terrible qui nous appelait à une dignité si sublime et si périlleuse, nous avons été frappé d'une telle stupeur que, loin d'exhaler des plaintes sur notre silence, vous devez plutôt vous étonner et vous demander comment nous avons pu conserver nos forces et notre raison. Depuis les commencements mêmes de notre promotion, le tourbillpn des affaires qui nous enveloppent, les difficultés qui surgissent de toutes
1. Mirandam forte estimas , dilecla io Cbrislo filia, et soror io caroe, post« qiAm ad Istad aposlolici colmiois poenale fastigiaro, quod qaldem aoims DosiM deiîbcretio non elegil, oos ToluDlas divina dispoailico», et otioèoi Doo iodigaatioois asaumpsit» aDiiam te aiupeodit aljqaaotaiam noatraram cipcctatio littcrarum. Verùm alia Dostraiii, et alia dbponit,ut credimus, cogiiatio meDCem loaiD. Nàm etsi forsao de gradu oostrs promotioais eiullaos, qoasi tliqaid io nobis tibî prospéré soccesserii, eipecles aoîniale cordis tai gaodiaaa saper hoc iasioualionis ooslrx relatîooe compleri. Nos tamfo tauqaiiD iriaiii pastos , noo lœla , in eo qaôd de nobis cootigii assccutos , irisi lis , quoi oobis io adTersi» compati credioras , rcferre tam ingeotem cauaan nostne amaritodiois ooo détectât... KiMola Vrbani tv ùd Agnetem moniakm mùnas$erH Sanetm-mariœ ^ upoé Wa^ing , loco citato.
c paris, nous jettent dans le trouble; il n'est pas seulement c une heure où notre âme, à l*abri des soucis, puisse se livrer c au repos; les orages la bouleversent même pendant notre
< sommeil, au milieu du silence de la nuit. C'est pourquoi il c est plus convenable do pleurer sur nous, que de vous réc jouir. Nous succombons sous un fardeau qui dépasse nos c forces, nous sommes torturé par les angoisses de cette serc vitude qui nous est imposée, nous sommes cruellement trac vaille par les soucis des affaires accumulées sur notre tête; c et nous ne savons pas comment nous pourrions y suiBre, si c la divine clémence et les fliiales prières de l'Église ne ve-
< naient pas en aide à notre faiblesse.
c Vous donc, ma (ille, qui reposez tranquillement aux pieds c du Seigneur, vous qui, loin du tumulte du siècle, jouissez c de la meilleure part, nous vous conjurons de nous prêter € devant Dieu le secours de vos suffrages, à nous qui exer- • çons un ministère si redoutable, et qui sommes enveloppé c par les troubles d'une sollicitude à laquelle il nous faut obéir.
< Nous espérons que si votre amour encore plus tendre fait f monter vers les oreilles du Très-Haut le cri de votre cœur, c vous nous obtiendrez avec plus d'abondance les secours de c la faveur céleste ; cette grâce sera aussi méritoire pour vous c que consolante pour nous, lorsque nous nous sentirons c soulagé par le paix de votre âme dans le ministère sacré c que nous exerçons pour Dieu. >
Urbain IV notifia sa promotion à saint Louis, roi de France, par une lettre qui témoigne de l'affection pleine de déférence que les souverains pontifes conservaient pour les flls aînés de l'Eglise*. »
• Nous vous aimons, Irès-chcr fils, lui dit-il, comme un père
1. Persooam luam, fili cbarissimc , quam prie cuoclis orbis rrgibus cl priacipibas cariorem niiuium apo^tolica sedes babct , ioUms affectioois bracbiis , Telul paler filium, dulcius ampleiaolcs, ac cupieules pr« nimiâ d.leclioae, quam ad te gcrimus , lua dcbidena plus ciccutionc prasvcoirr, quam exaudiliofie compierc , gaudcmas quaroplurimum , quolies à oobis aliqua quaDlomcumque ardna lua celsiludo requirit... Epislola Urbani IV régi Franciœ illustri, êj^d Annales eccldiast., Ratnald. lom. XIV, aoo. 1261.
c aime son enfanl; nous voas pressons sur noire cœur dans c lesétreintesd'une affection intime, avec plus de tendresseque « tous les autres princes du monde; nous souhaitons ardemc ment, à cause de la prédilection que nous avons pour vous, c prévenir vos désirs et les combler sans attendre qu'ils nous
• soient exprimés; car, c'est pour nous une grande joie, touc tes les fois que votre majesté réclame de notre part quelque « faveur, fût-elle difficile à accorder.
• Nos prédécesseurs les Pontifes romains ont toujours on- € louré d'un respect particulier les rois de France, vos illus-
• très ancêtres, comme ayant, pour ainsi dire, en propre le
• privilège spécial de défendre la foi et les libertés de l'Église c romaine. Nous, qui avons gardé le souvenir de la terre i natale, nous nous sentons, plus encore que nos prédécest seurs, engagés naturellement à vous favoriser; nous voui Ions rehausser encore les splendeurs de votre trône; nous c conjurons le Seigneur d'en augmenter l'éclat et la solidité; c nous nous proposons d'accomplir avec plus de diligence et c d'efficacité, quand môme vous ne nous en feriez pas la dec mande, les œuvres générales ou singulières que nous sauc rions être agréables à votre Magnificence. >
A ces paroles noblement affectueuses, le Saint-Père joignit la concession de plusieurs indulgences; savoir : un an et quarante jours pour le roi et pour tous ceux qui, s'étant confessés avec contrition, assisteraient avec lui à la dédicace d'une église, d'une chapelle, ou à la consécration d'un autel; et cent jours, toutes les fois que le même prince et son cortège, à cause de lui, entendraient te sermon. Il accorda les mêmes bienfaits à Philippe, héritier de la couronne de France, et fils atné du roi très-chrétien ^
1. Exulta proies regia, exulta fœcuoda soboles , gaude etistare felix alurooe, ae redde altissiiDO, in bomilliate cordis, pleDiludioem gratiaram; ex eo videlîcet, quod dîTioa provideutia ad rcgni, ut juraiar, rastigium te reservans, penooam laam oruavit pradeolié , dccoravit maosueludiDC , ac clemenliè insigoiTit, libique inler alia nmllifonDia dooa concessit, quod prcclaris Tesllgiis ptterois iol»reos, ac eis te ullrà juveoilem «tatem moribas ac devotiooe cod-
m JACQUES PANTALfiON
c Tressaillez d'allégresse, à race royale, race fècoade, loi dit il, plaise à Diea que de nombreux rejetons sortent de ▼oas; réjouissez-vous et triomphez, heureax enfant; et, dans l'humilité de votre cœur, rendez de pleines et entières actions de grâces au Très-Haut, de ce que sa divine Providence, vous réservant, comme on l'espère, pour le trône de France, a orné votre personne de prudence, l'a décorée de mansuétude et l'a revélue de douceur; louez-la de ce qu'entre autres dons de différentes sortes, elle vous a accordé de marcher sur les traces brillantes de l'auteur de vos jours et de ce qu'au delà de vos jeunes années, vous vous êtes formé sur le type paternel par vos mœurs et par votre piété. Vous paraissez, pour ainsi dire, revendiquer le droit d'aînesse qui vous a été humainement dévolu, non moins par rimitalion des vertus que par la propagation du sang; d'où il y a lieu d'espérer que le Tout-Puissant qui, selon son bon plaisir, vous a rendu participant de la félicité de votre père, ne vous privera pas de son éminent mérite; mais qu'il multipliera en vous les dons de sa grâce, vous comblera des qualités les plus excellentes, vous donnera une race nombreuse et de longs jours, afin que vous puissiez le servir plus longtemps. >
Tous les personnages qui tenaient de près ou de loin à la fa. mille royale se ressentirent des faveurs pontificales. Robert, comte d'Artois obtint d'Urbain lY la permission de se marier avec sa cousine Anicie. Thibaut, comte de Champagne et roi de Navarre, enchanté de voir sur le trône de saint Pierre un de ses compatriotes, s'était empressé de lui exprimer sa joie et son bonheur. Dans cette lettre de félicitations le prince sollicite le Souverain Pontife d'engager tous les fidèles de son royaume à célébrer solennellement ses funérailles et celles de son épouse, fille de saint Louis, et à prier pour le repos de leurs âmes,
fomiaos , primogeoituruD ad U aorte dcvolulam banaoâ quodin modo ooa minas imiuiioua virlalum, qoàm propagatiooe saagoinis veodiciro... Loeo iuprà eiUUo.
ÊLB PAPE. 175
lorsque leurs corps seraient ensevelis dans la tombe. Celte salutaire pensée de la mort, saisissant un jeune seigneur au milieu des grandeurs humaines, ne pouvait taianquer de lou* cher vivement le cœur d'Urbain IV «.
Dès le mois de décembre, il écrivit aux évéques d'Espagne pour leur faire connaître les pieux désirs du roi de Navarre.
« La vie présente, leur dit-il, est si courte, si frélc, que ce- , c lui-là réfléchit mûrement et agit prudemment qui, par un
< sentiment de piété, prévenant son heure dernière, s'assure c d'avance le secours des bonnes œuvres et des prières, afin c d'obteoir miséricorde auprès de la divine clémence du souc verain Juge. C'est pourquoi notre cher fils en Jésus-Christ, c le roi de Navarre, comte de Champagne et de Brie, et notre c chère fille l'illustre reine, son épouse, remplis tous deux de c l'esprit de crainte de Dieu, implorent les pieux suffrages des c fidèles. Conformément à leurs pressantes supplications, nous
< vous enjoignons par ces lettres apostoliques de célébrer et c de faire célébrer, dans toutes les églises et autres lieux sac crés de vos diocèses, de solennelles funérailles» lorsque le c Très-Haut aura brisé les chaînes qui retiennent ce prince i et cette princesse dans la servitude terrestre ; de telle sorte
< que vos prières les aident à parvenir à la récompense de Té • c ternelle béatitude, et augmentent la somme de vos mérites c auprès de Dieu. >
La ville et le chapitre de Laon, qui gardaient précieusement le souvenir du nouveau pape, s'était empressé de le féliciter de son avènement an pontificat suprême. Urbain lY répondit dans des termes où respirait un profond attachement pour la noble cité qu'un séjour de plusieurs années lui faisait aimer comme sa seconde patrie, f Notre soin le plus cher, dit-il aux c chanoines, est de répandre des fateurs signalées sur l'Eglise c de Laon et d'en accroître l'éclat par de glorieux privilèges.
1. liadem qooqae prarogilWis regem ac regioam Navam, quibus GaUitram rpgein, Tbeol»ldi stceram, décorant, cxornaTit... JnnaUi ecclet., Rathal»., Ioco citato.
Cet asile, agréable aa Seignear, n'est-il point celai qae nous aTOos habité depois longtemps et dans lequel, en dods consacrant au service divin, noas noas sommes affranchi de la servilode? Oui, variant ses secours, selon nos besoins, cette Eglise nous a formé comme une mère, alimenté comme une nourrice, protégé comme une tutrice, instruit comme une maîtresse, gratifié comme une bienfaitrice. Au don d'un canonicat dont elle a orné notre première jeunesse, elle a joint ensuite celui de la dignité d'archidiacre. C'est là que nous avons recueilli les premiers fruits de nos études ; là que nous avons goûté les prémices des honneurs. C'est de là que nous nous sommes élevé, par degré, sur le siège le plus ëminent. Oh! que ces souvenirs sont doux! Ohl combien sourit à notre cœur l'idée de celle qui les fait naître I Hais quel merveilleux changement. Cetle même Eglise qui fut notre mère est devenue notre flUe! Nous sommes le pasteur des pasteurs de celle qui nous a nourri ! Les effets de notre munificence sont l'objet des vœux de celle qui nous a comblé de bienfaits. Quand elle fait parler sa tendresse filiale, il est juste que nous suivions les mouvements de notre affec* tion paternelle. «
La bulle, ensuite, porte qu'Urbain IV, voulant donner tout ensemble, à sa chère Église de Laon, un gage signalé de reconnaissance filiale et de paternelle tendresse, accorde, dans l'effusion de son amour, à ses auciens collègues les chanoines, l'autorisation de prononcer les peines canoniques contre quiconque, clerc ou laïc, leur causera du dommage, dans leurs personnes ou dans leurs biens, soit à tous en général, soit à quelqu'un d'entre eux en particulier. Ils pourront lever les censures ecclésiastiques, lorsque les offenseurs de leurs personnes ou les violateurs de leurs propriétés auront donné une satisfaction convenable dont les chanoines seront eux-mêmes les seuls juges. Nul n'aura le droit d'enfreindre les clauses de cette concession apostolique, et quiconque aurait l'audacieuse témérité d'en contrarier la mise à exécution, encourrait la
colère dtt Dieu tout puissant et l'indignation des bienheureux apôtres Pierre et Paul ^
Cette Église de Laon, qui Tavait élevé comme une bonne mère et une tendre nourrice, Urbain lY, dans toute sa puissance et dans toute sa gloire, ne l'oublia jamais. H garda également avec amour le souvenir de son berceau. Dans un bref qu'il écrivit dès la première année de son pontificat i l'abbesse du couvent de Sainte-Harie-aux-Nonnains, il ne parle qu'avec effusion de Troyes, sa ville natale.
c Le Rédempteur et Sauveur du genre humain, N. S. Jésusc Christ, dès le premier instant qu'il fit choix du bienheuc reux prince des apOties. voulut changer le nom de Simon • en celui de Céphas qui signifie Pierre. C'est pourquoi les i pontifes romains, successeurs de ce même prince, lorsqu'ils c sont élevés au gouvernement de l'Ëglise universelle, prenf nenl un nom nouveau. Jacob lui-même, père des Israélites, c lorsque, dans une lutte mystérieuse, il eût vu Dieu face à c face, entendit une voix qui disait : tu ne t'appelleras plus c Jacob, mais Israël. L'illustre docteur des nations, dès i qu'il fut appelé au ministère apostolique, reçut le nom de c Paul, à la place de celui de Saul qu*il portait avant sa c conversion. Nous donc que le même Seigneur, par un ef •
1. ...Saavis qaidem es! nobis ipsius ecclesis rocmoria, et nimiâ ^ut dulcedioerrflcit, ot ethilaret roeolem nosiraoi; sed ecce nobis ad apieem summi poolificaiûi divin! operaiiooe prooiolis , ipsa eadem eocicsia qius ookiis mater tilileral» oostra filia c&t affecta, sumosque nostr» Dutricia coosliluti |Mislore«, et ipsa quas nos olim niullipliciler boooraveral , nuoc grandes honorrs de nostri munifieenliâ prcstolalur. Uiidè cùm ad eam bonevotenliâ paterne respicinius , moi in nobis ille filialis antiquas, qoem gerebamosad ipsam. affectas resoltaf, ^que simùl eamdem, et Gliam et mairem agnoscimus, rood6 filiam, dudMm roairero .. iJt igiiur ipsi ecclesi« secundùm ulnimque affcctam plenatiè satisfiât, convcttit ut nos sibi joilè geminam carilatem in abundantiâ beneOciorom sentiat gratio^os. Digne ilaquè didam ecclesiam secoodùm dilectionis affiueotiam qui îpsam compleclimur» favoris multiludine prosequenies , et volenlea eamdem nobili privilcgio insigniri, uoiversitali vestrc , aucloritate apostolicâ, indolgemas ut in omnes qui ejusdem ecclesis bons... invaserinl... vel vos, autcapellanos, seu cicricos .. molesurc pr«suai|iseriol... possilb libéré, aive clerici fnerint, sive laîci, appellatiooe reraoïâ, ceosuram ecclesiaOicaai proferre... Epislola Vrbani IV ad eapUulum eecluim lauduneiuU , apud metropoiii rhemeiuiê kiHoriam, audore D. G. IIablot, lom. Il , ptg. 530.
178 JAGOUfiS TANTALÉON
fet de cette puissance qui lui rend facile Texaltation subite des humbles, a élu entre tous pour nous investir de la charge de pasteur souverain des fidèles; nous avons par une inspiration toute céleste, pris le nom du bienheureux Urbain, pape et martyr, dont on célébrait la fête le jour de notre installation dans la chaire du sacerdoce suprême. Nous désirons que la mémoire de ce nom survive à la dissolution de notre corps, dans la ville de Troyes, à laquelle on pourrait dire, parce que nous tirons d'elle notre origine : et toi, ville de Troyes, lu n'es pas la moindre parmi les cités fameuses de la Gaule; de toi est sorti le chef qui régit et gouverne le peuple chrétien !
c Pour rendre à jamais célèbre le lieu de notre naissance, nous avons résolu, sous l'inspiration de celui qui a glorifié ici bas notre habitation» d'ériger, sur l'emplacement de la maison qui nous a reçu à notre entrée dans la vie, un temple an Dieu Créateur en l'honneur de saint Urbain, afin que, dans ce temple, on offrit de perpétuelles actions de grâces en reconnaissance d'un si grand bienfait. Nous voulons que notre demeure paternelle devienne celte maison sur laquelle le Seigneur daigne répandre l'esprit de grâce et de prière, la porte du ciel par ob les vœux et les oraisons des fidèles puissent être dignement introduits en la présence du Très-Haut. Alors nous pourrons dire en toute humilité avec David à celui que les cieux des cieux ne sauraient contenir : qui suis je. Seigneur et qu'est-ce que ma maison, pour que vous ayez voulu m'élever à une si sublime dignité? Alors nous chanterons avec le même prophète : Bénissez, Seigneur, la maison de votre serviteur afin qu'elle reste à jamais inébranlable devant vous. Alors nous le conjurerons pieusement avec le roi Salomon : d'avoir les yeux ouverts jour et nuit sur cette maison ; d'y écouter les supplications de ses serviteurs et de son peuple d'Israël, ainsi que toutes relies de quiconque viendra y prier; de les exaucer du haut de son éternelle demeure, afin qu'après
c les avoir exaucées, il leur accorde les récompenses de la
• céleste propitiaiion.
c Or, DOS chères filles en Jésus-Christ, nous sommes arc demment excité à bâtir cette maison de Dieu par les senti-
< ments de dévotion, qui enflamment sans cesse notre âme c envers l'illustre martyr auquel nous avons succédé dans c son titre comme dans sa dignité apostolique; nous y sommes c encore suavement entraîné par la bonne odeur des exemc pies de plusieurs pontifes, notamment par Grégoire-leGrand c qui transforma en une magnifique église son propre palais qui
< provenait du riche héritage de ses parents, et parGrégoire IX i qui fonda, sur le territoire d'Agnani, dans le domaine patri-
• monial, un monastère avec une chapelle en l'honneur de la c sainte Vierge, à la condition que les religieux y ofl'riraient
< à la divine Majesté de perpétuels sacrifices de louanges pou r c le soulagement de son âme et pour le salut du peuple i fidèle ^.. >
Ensuite Urbain lY demande qu'on lui vende la modeste échoppe de son père avec les maisons et les places adjacentes qui appartenaient alorsà l'abbaye deNotre-Dameaux-Nonnains. I| charge de cette commission Jean Garsien, son chapelain, et Thibault d'Acenay, citoyen de Troycs. Il dispensée cet eflet l'abbesse de tous les engagements pris pour la conservation intégrale des biens de son monastère et lui donne pleine et entière liberté d'aliéner les possessions nécessaires à la construction de la somptueuse basilique qu'il voulait bâtir aux frais du trésor romain.
On doit tout étudier dans un prince qui débute sur le trône;
I. Nos, qui DOOMo bnli Urbioi pape eC marlyris io die quo sanuiii Mcerdotti cooseeudimiM catbedram, ei cœlesli foimus nomioaiioiie mu vociliooe •ortili ; copicotfs ot hajosmodi mcmoria nooiiois,- eliam posi nostri diioluliqueni eorporis, perpétua remaneat in ci vitale treceD8i,cui pro eoquèd ooe et ipaâ origineni intimus, non immeriiè dict possel: ei la ireccosis eîTilat nequaquèm niioioia es ioter famosas Gallias eivilares; ei le enioi eiivil dai qui chrisliaouiD régit populuni et guberoal, disposoimus... ut locus oostra tirigini« et dooo superiori oostro clrmeoler ludullo, fiât celebris et reddainr insigois, io domo nosirâ paleroâ... Thésaurus novus anecdoêarum, D. MABTi!». tom. Il . pag. S, EpisMa Vrbani iV.
iêù JACQUES PANTALÉON
il faul chercher sartoat dans sa correspondance à surprendre les secrets de son âme. Un saint et savant évéqne, Nicofas de Brie, occupait alors le siège épiscopal deTroyes. Urbain IV lui envoya unesommeconsidérable d'argent pour la fondation d'un anniversaire dans quatre églises ou chapelles troyennes qu'il désigne avec une affection toute particulière :
c Rien n'est plus certain que la mort, lui écrit-il, rien n'est c plus incertain que l'heure de la mort; un vieillard ou un
< jeune homme, valide ou invalide, ne saurait par conséquent c acquérir la certitude de son moment suprême. Voilà pour-
< quoi nous lisons dans le livre de Job : J'ignore combien c de temps encore je resterai sur la terre, et si mon Créateur f ne m'enlèvera pas bientôt à la vie. Car, bien que Dieu ait t mis aux jours de l'homme une mesure fort bornée, cepenf dant il a jugé plus convenable de lui en cacher le nombre, c Nous mourons tous les jours; chaque instant nous dérobe c une portion de notre vie et nous avance d'un pas vers le c tombeau ; toute notre existence n'est qu'une longue et pénic ble agonie dont le terme peut arriver i chaque minute, lout-
• à-coup, quand nous y penserons le moins. Dieu a voulu, par
• ce mystère, nous faire comprendre que plus notre dernière
< heure est inconnue, plus nous devons nous y préparer par nos « bonnes œuvres pour nous mettre à couvertde ses surprises, c Dans cette persuasion, après avoir mûrement réfléchi à nos c fins dernières, nous avons résolu de nous entourer de prières t ferventes pendant notre vie et de nous assurer de pieux f suffrages quand Dieu nous aura relire de ce monde. Pour
< cette œuvre pie, nous avons confié à nos banquiers quatre c cents marcs sterlings qu'ils se chargent de remettre en notre c nom à votre vénérable Fraternité. Quand vous aurez reçu f cette somme, vous en ferez la répartition ainsi qu'il suft : c Vous assignerez cent marcs à votre cathédrale, la nourrice c de nos jeunes années et la source première de notre éléc vation; cent marcs à la collégiale de Saint-Etienne, notre € paroisse natale; cent marcs à l'église abbatiale de Notref Dameaux-Nonnains où nous avons reçu le baptême; cent
c marcs au couvenl de Nolre-Dame-des-Prés, où repose la c dépouille mortelle de notre mère. En échange^ chaque c église et chaque monastère devront célébrer de notre vit vaut une messe du Saint-Esprit, au mois de septembre, pour t implorer les lunHères d'en haut en faveur de noire humaine < fragilité. Quand nous aurons quitté cette terre d*exil, les c mêmes églises et les mêmes monastères célébreront solen* c nellement tous les ans, le jour anniversaire de noire mort, c un service funèbre pour le repos de noire âme'. >
On conçoit ces instantes et pieuses recommandations d'Urbain IV, quand on considère que son poulificat s'annonçait comme l'un des plus orageux du Moyen-Age. Ce papese proposait de tenir d'une main ferme le gouvernail de l'Église et de combattre avec énergie les ennemis 4u Saint-Siège. Il avait besoin d'une assistance particulière de la grâce divine pour renverser tous les obstacles.
Il n'alla point établir sa résidence à Rome. Sans doute, cette ville bâtie sur le fondcmeutdes apôtres et cimentée par le sang des martyrs, ce centre de l'unité spirituelle d'où part, avec le rayon de la doctrine chrétienne, le rayon du gouvernement de l'Eglise, ce foyer toujours lumineux, qui unit toutes les intelligences dans une même foi, toutes les volontés dans un même amour, tous les peuples dans une même famille, cette capitale de la grande société catholique qui a l'immensité pour limite, et pour durée réternité, aurait dû être la demeure du Souverain Pontife. C'est de Rome que le prince des apOtres a gouverné pendant un quart de siècle l'Eglise universelle; c'est dans Rome qu'il a scellé de son sang l'établissement qu'il avait formé; c'est à Rome qu'il a légué le siège de son autorité divine
3. Cùm oiliil «il morle cprlios, oihilqae iaccrtius bori mort», noo potcti senei, \q\ juveais, polcns, vel iropolens, sut finih ccrtiludiofin obtiuere... boDum dùm icmpus babrmus , ad omnes disponioius operari, et illis praicipuè oosire sollicilodinis sludium , pietaiis muncre voluaras clargiri , de quibus in aotiquâ ratoiliariiste spcm indubiiaiam babemus , crebris roruin orattonibas valtari dùm vivimos, et po^lquèm de hoc muodo vocali fuerimus. congruis apud DeuiD i|»ortiiii eaffragiisadjuvari... Thésaurus Hovuê anecëoiarum, D. MiBTÈNS, lom. Il, pag *i8, Episloi, Urbani IV.
182 JACQUES PÂNTALÉON
avec ses précieux restes. En outre, au pied de la colonne mil* liaire du Capitole aboutissaient toutes les grandes routes par oA passaient incessamment le flux des populations vers Rome« et leur reflux dans le monde. L'antique !:itë, centre de ce double mouvement élait éminemment propre à favoriser la diffusion de l'Evangile et les communications entre les diverses parties de la société chrétienne. Rooie semblait être ainsi appelée à devenir le foyer de la régénération des âmes; et, après avoir régné par le glaive, elle devait régner par la croix.
Tant que l'Eglise demeura resserrée dans les étroites limites de la Judée, saint Pierre se fixa à Jérusalem où s'étaient accomplis les grands mystères de la Rédemption ; ensuite il vint à Antioche où, comme d'un poste avancé, il répandit la bonne nouvelle parmi les Juifs du Pont, de la Bithynie et de la Cappadoce. Hais quand l'Eglise eut pris un inerveilleux accroissement, saint Pierre transféra à Rome le siège de son gouvernement; il devina les raisons que Dieu avait eues de faire la capitale de l'Empire remain puissante et souveraine, ou, pour mieux dire, il suivit l'inspiration du Saint- Esprit ; et rétablissement du siège apostolique dans la ville des Césars est un fait divin. Urbain IV sentait donc que la piace du successeur de saint Pierre était à Rome. Mais d'humiliantes et douloureuses épreuves avaient plus d'une fois contraint les Vicaires de Jésus-Christ à s'éloigner de leur résidence nalu* relie. Tandis que toute l'Europe entourait la papauté de vénération et de respect , les Romains voulaient , comme les villes lombardes, s'affranchir de celte autorité tutèlaire; ils rêvaient sans cesse la restauration des anciennes républiques; et leur cité, mère et maîtresse de toutes les autres, avait la douleur d'être continuellement troublée, bouleversée, déchirée par les factions.
Pascal II, épuisé de fatigue par la question des investitures, était mort au milieu des guerres civiles qui ensanglantaient la ville étemelle. Gélase II, à peine élu, avait failli être assassiné par le chef Frangipani, qui se rua contre lui, le jeta à terre, le
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frappa de ses éperons et le traîna par les cheveux. Lncins II ayait été mortellement blessé dans une émeute par les sëïdes d'AmaulJ de Brescia, qui s'étaient emparés du Cipitole pour exercer de là leur despotisme à la façon des anciens sénateurs. Les Romains s'étaient portés à d'horribles outrages contre Lucius III; ils avaient crevé les yeux à quelques uns de ses prêtres fidèles; ceux-ci, revêtus dérisoirement de mitres en papier, avaient été renvoyés au pape comme pour mettre le comble à cette abominable persécution. Les césars d'Allemagne encourageaient ces violences et augmentaient les troubles, soit par des subventions pécuniaires, soit par des manifestes injurieux contrôla papauté.
Le poète Thierri de Vaucouleurs nous retrace lui-mémo le triste tableau des affaires de l'Italie, au moment de l'exaltation d'Urbain IV. c Leserpentdelajalousie,dilildansses vers pleins c de rudesse, arme les villes les unes contre les autres; dans
• toutes, la discorde est en honneur. Les Guelfes soutiennent ff l'Eglise; l'Empire et des hommes d'une grande sélératesse
< font la force du parti gibelin. Partout surgissent les héré-
< sies, les incendies, les vols, les pillages. L'union est bannie dé
• toutes les cités delà Péninsule. Seule, Florence était prospère;
< maintenant, elle languit, épuisée par les factions qui la dé-
< chircnt. Le perfide Hubert Pallavicino et, après lui, Hanfred c et ses partisans causent aux Guelfes une foule de malheurs, f Ces brigands ne cessent de soulever les hommes pervers con-
• tre l'Eglise romaine, et ils ne craignent pas de commettre c toutes sortes de crimes et d'excès * >
Cette situation remplit de douleur l'âme d'Urbain IV; il aurait