‹ Histoire du Pape Urbaith IV et de son temps, 1185-1264Chapitre 3 sur 42 · X PRÉFACE · texte numérisé non relu

X PRÉFACE

Leurs austères et bienveillants regards semblent errer de leurs tombes délaissées sur la postérité à la fois comblée et oublieuse de leurs bienfaits; de leurs poitrines éloquentes, on croit entendre sortir ces paroles :

c H est beau de soutenir et de perpétuer, par la c noblesse de sa vie, Téclat de sa naissance ; il est c encore plus beau de s élever soi-même, par son c seul mérite et ses vertus, des plus infimes d^rés c de récbelle sociale au rang le plus sublime qu'un c mortel puisse occuper. • — t Ce n'est point un c mérite de naître noble; c'en est un de le devenir, » disait Urbain IV lui-même, résumant ainsi d'un trait, comme à son insu, sa vie toute entière : non e virtu di nascere nobUe, ma il farsi nobile.

Ce 9 Décembre 1865.

L*abhé Etienne GEORGES, d« Troyes.

DU

N«iiMiic«d« Jacques PaftUléoB en 1185. — Sa première édaeetloa. — Ses éUidet m, écolea de Troyea ci à FUnlf ertlté de Parti. — Beça Doclear, Il profease la Théologie. — H est fait Prêtre et refient au paya naUl.— Set prédicaliona à Trojea. — Sa icieoce et aa ferla attirent rar loi r«ttenlioa pnbliqae •

Troyes, vers la fin da douzième siècle, formait un des principaux centres de la civilisation française, grâce à la protection intelligente et active des Henri et des Tiiibault, comtes palatins de Champagne et de Brie^

C'était une puissante et noble famille que celle de ct^s grands feudataires de la couronne. Ils rivalisaient de splendeur et d'influence avec les souverains de l'Europe , et surtout avec les rois de France. L'étendue de leurs riches domaines et l'éclat de leurs nombreuses alliances , loin de leur inspirer, comme à tant d'antres barons, un orgueil farouche, ne faisaient que rendre leur cœur plus compatissant et plus généreux.

I!s ne cessaient, en effel, de travailler à l'amélioration ma* térielle et morale des populations de leur vaste province. Ils divisaient la Seine en une infinité de canaux, afin que ce fleuve,

1. Tricaeaîna iirbs hwo», populomm frcqoentil, ci nemoribas , et pralis •OMCoa, io Camptuii aiu, dakem babiuiorîbus eihibel sois aiiMrailiUbiis iocobiam. Giâcooniis, vUa H geUa PotUi/ieum romananm H CardiiM* lium. Romœ, 1630. t

dans SCS replis multipliés, prélat aux usines de leur capitale son courant d'eau. Ils favorisaient le mouvement industriel et commercial des principales foires de leur comté; ils y attiraient, par des privilèges^ une multitude de marchands de toutes les parties du monde; ils affranchissaient leurs villes et leurs villages ; ils appliquaient les hommes et les femmes de seryile condition aux arts utiles et aux travaux agricoles. En même temps, ils fondaient des hospices, somptueux palais de Tindigence, et des monastères, foyers de science et de piété. Ils donnaient souveni audionce à quelques fervents cénobites et les chargeaient d'aller s'enquérir des nécessiteux. Quand ces messagers de la charité revenaient sans leur fournir l'occasion de soulager quelque souffrance : c Serait-il donc vrai qu'il n'y aurait pas de pleurs à essuyer? Béni soit Dieu qui protège nos peuples ! » s'écriaientils avec émotion*

Non loin du château-fort de ces illustres bienfaiteurs, dans un quartier qui portait encore, il y a quelque cent ans, le nom de Petit-Palais ou de Court-Palais, vivait une famille honnête et pauvre. Le père s'appelait Panlaléon; il exerçait la profession de chaussctier. Un fils lui naquit en liSu; on le porta, sans délai, à l'église de Notre-Dame-aux-Nonnains, sa paroisse, et il reçut au baptême le nom de Jacques'. L'enfant prédestiné avait à peine trois ans, lorsqu'un effroyable incendie dévora la moitié de la vieille cité troyenne, réduisit en cendres une grande partie du monastère, ensevelit dans les flammes un certain nombre de religieuses et consuma le trésor où se trouvaient les titres de possession. Grâce aux pieuses libéralités du comte de Champagne et de Tévéque de Troyes, la communauté, si cruellement éprouvée par ce sinistre, se releva bientôt de ses ruines. Dans la suile^ les papes accordèrent leur haute protection à cette célèbre abbaye dont les dalles de pierre recouvraient les restes mortels du père d'Urbain lY, et qui montrait encore avec orgueil, dans le siècle dernier, la

1. L*<^1ise de Notre-Bame-aai-NooDains, située jadis sur la place de la

Préfecture de TAube, a élé démolie daos ces derniers temps.

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CQ^e baptismale où ce iKHiUfe avait reçu le sacreffledl de la régénération spiriluellei.

Rien do pins humble que la famille du jeane J^aCqoes qui, comme Grégoire VII, Dis d*un charpentier de Toscane, comme Sixte-Quint, fils d'un vigneron et pâtre lui*méme dans un village de lajtfarche d'AncAne, allait, de la condition la plusobs* cure, monter sur le plus haut trône de la terre et offrir au monde Téclatante preuve que le mérite et la vertu désolasses plébéiennes savaient se faire jour, sous l'empire de l'égalité in* troduite par le christianisme, à travers les dignités bérédi*laires et les privilèges héraldiques du régime féodal.

Les chroniqueurs troyens rapportent qu'en 15â5 on voyait, autour du chœur de la collégiale de Saint-Urbain, une tapis-série de haute-lisse qui ne le cédait à aucune des plus belles d'Angleterre et de Flandre. Elle retraçait, dans une charmante scène d'intérieur, cette éducation modeste, mais chrétienne, que recevaient, au foyer domestique, les enfants de basse extrait tion. Le père d'Urbain IV, cordonnier en vieux, y était représenté travaillant de son métier avec deux compagnons. Des souliers et des bottines, de différentes grandeurs, s'étalaient sur la devanture d'uneboutique de chétive apparence. Une femme, assise dans l'échoppe, filait avec une quenouille: c'était la mère du petit Jacques. Celui-ci, d'un air affectueux et candide, lui apportait un vase fermé. Il y avait dans ce tableau en laine, tissu historié qu'avaient exécuté les manufactures des Gobelins de Reims, une touchante révélation des habitudes intimes et laborieuses de la famille de Pantaléon.

Les modiques ressources des parents de Jacques ne leur permirent pas de donner à leur fils une éducation libérale ; ils se contentèrent de cultiver les heureuses dispositions que la divine Providence avait déposées dans son âme ; ils essayèrent même de le dresser aux arts mécaniques ; ils lui

I. Cocrtâlon, Vie d'Urbain /K, ooos a cooscné les deai vers sahaots, ioficrits sur les fonds baptàmaai de b ptroisse SaioUJaeqoes : « Bic fuit ablutus para baptisourtis ondâ « Jacobus, DomeoeliodètaliU »

4 JACQU£S PANTALÉOiN

apprirept qu'au sein d'un élat estimé vulgaire tout devient utile et glorieux pour l'hûmme quand il demande sa vie au travail» sa grandeur à la religion.

Dans l'intervalle des heures consacrées à renseignement professionnel et à l'instruction morale, l'enfant avait coutume de porter les chaussures chez les clients. Une fois, il qe rentra pas comme à Tordinaire. Peut-être s'était-il égaré dans les rues irréguliëres, sous les sombres'' porches, parmi les gothiques galeries de la ville ; car, à cette époque, les habitants des cités préféraient les voies longues et sinueuses dont Tobli* quilé brise les rayons du soleil, modère l'impétuosité des vents, fait refluer l'air dans tes issues transversales et procure un abri contre les frimas et les giboulées. Puis, Tenceinte qui englobait les habitations étant plus resserrée, la construction des remparts, en temps de siège ou de guerre, exigeait des frais bien moins considérables; si la ville venait à être prise d'assaut, celte ingénieuse combinaison de voierie permettait une défense opiniâtre, ménageait de faciles retraites et formait de nombreux retranchements.

Le retard du jeune commissionnaire jeta sa mère dans de cruelles perplexités; elle se mit à parcourir, avec une ardeur inquiète, toutes les maisonsdu voisinage ; enfin, elle découvrit le cher objetde sa tendresse au fond d'un atelier de menuiserie; elle le trouva occupé à jouer, il traçait avec des rognures de bois, ces prophétiques paroles : « Je serai pape ! » L'humble femme, peu frappée de cette circonstance que la tradition locale raconte comme un pronostic de la grandeur future de Jacques Pantaléon, se moqua d'une prédiction aussi étrange et ramena l'enfant au logis où il continua de montrer une extrême douceur de caractère, une inclination très- prononcée pour la science et un goût inaltérable pour la piété'.

4. TricAsses, chri Gallis populi, Jacobum tulerunt, haroili qatdem gcncre orlum, ftutorisque cognomine Pautaleoois filium, veiùm aaioii inaguiludine, 'scieaiiâ, coosilio, morumque gravitale cstcris cmincntein. Papirii Massoni, Ubri sex, de episcopis urhis, qui romanam ecclesiam rexerunl^ rebusque gesUs eorum, ParUiiSt 1580.

Ainsi préludait à ses hautes destinées cet enfant privilégié, en qui la beauté naturelle et la grâce divine s'étaient plu à répandre, l'une ses charmes et l'autre ses bénédictions. Il n'était pas doué d'une santé robuste ; mais il annonçait déjà une âme forte, un cœur mâle et un génie élevé. Ces émincnlés facultés se seraient perdues pour lui-même et pour son siècle, si elles n'eussent trouvé l'occasion de se développer ^

L'Eglise, convaincue do la mission régénératrice qu'elle avait à remplir vis-à vis des peuples nouveaux, avait établi des écoles auprès de chaque cathédrale. Elles étaient divisées chacune en classes supérieures et en classes inférieures. Dans celles-ci, on enseignait la lecture, l'écriture, le calcul, le chant et ta religion; dans celles-là, on suivait la division indiquée autrefois par les travaux du philosophe Boèce et du moine Cassiodore ; le premier cours comprenait le Trivium^ c*est-à dire la grammaire, la rhétorique et la dialectique; le second embrassait ou les éludes théologiqiies, ou les matières du QuatriviumM géométrie, l'arithmétique, l'astronomie et la musique. En théologie, on s'occupait surtout de l'élude des saintes Écritures, de Texégèse des Pères, de l'éloquence sacrée, du droit canon et de la discipline pénitentiaire. Les évéques considéraient comme Tune de leurs principales obligations de donner eux-mêmes l'enseignement; quoique chargés des soins multiples du gouvernement civil et ecclésiastique, ils ne dédaignaient pas de descendre au rôle mo deste d'instituteur; aussi, aucune branche des connaissances humaines n'était alors séparée du tronc vivant de la foi catholique.

Une de ces écoles, spécialement destinées à recruter la race ^"^acerdotale, avait été fondée à Troyes, pendant l'épiscopat de saint Loup. Ce savant prélat que Sidoine Apollinaire,

I . Comme en ces trmps oo cboisissoit les cnfaals de Dalurc pic, douce, hé» nigne, accorio cl g(%crcuâc,ayaDl ousst uo bon esprit pour les mettre à Téglise, nostre Jftcqura, quoyquc fils d un cordonnier ou ravaudeur d 'babils, Tut cboisi par Kévesque de Troyes et le clergé pour j estre parmy eux eslevé. N. De^- Glcbrois, la SaincMé chrestienne^ folio 361.

a JACQUES PANTALÉON

jDlerprèie de l'opinion contemporaine, appelle le père des pères, -l*é?6que des ëvéques, portait aux èlablissemenls d'instruction publique un intérêt actif. Il imprima une vigoureuse impulsion an progrès des éludes dans son diocèse. Tout prêtre devait rassembler au pastophorium autant de jeunes lecteurs qu'il en pourrait trouver, les traiter en bon père, leur apprendre à chanter les psaumes, à méditer les saintes Écritures et à pratiquer toutes les vertus, pour assurer la pureté et la perpétuité de la génération cléricale : chaque presbytère était jine école gratuite, ouverte à tous, principalement aux artisans des villesetaux serfs des campagnes. Autour de Técole épisxopale, plus ordinairement appelée cathédrale, rayonnaient comme autant de lumineux satellites, ces écoles privées que l'on nommait rurales ou presbytériennes.

Le foyer d'activité intellectuelle que .saint Loup alluma particulièrement en Champagne, donna un nouvel essor aux écoles de la Gaule chrétienne : c Les gens de lettres ont beau < vouloir se cacher, écrivait Tévéque de Clermont à ce grand c restaurateur des études, vous les produisez sur la scène, de c même qu'un rayon de soleil attire, par sa force absorbante, c i*eau cachée dans les entrailles de la terre; et ce ne sont pas f seulement les sables les plus fins que pénètre ce rayon, mais c s'il est des sources que recèle une montagne rocailleuse , il c va, par un art merveilleux, trahir le secret du liquide éléi ment. De même, 6 saint personnage, quand il se trouve c quelques hommes studieux, qui gisent dans Tobscurité, la f splendeur de votre parole sait admirablement les prendre c et les produire au grand jour '. >

Au commencement du treizième siècle, les institutions scolaires, organisées par saint Loup, conservaient encore fortement empreintes les traces de la science et de la vertu de ce pontife. On voyait prospérer les écoles monastiques de Notre- Dame- aux-Nonnains, de Montier-la-Celle et de Saint-Hartin-

i . Œuvres de Sidoine AppoUinaire, éditées p«r GnâcoinB cl Coi.loiid£t, Ljoo 1836, lomc H, pige m.

ës-Aires, les grandes écoles paroissiales de Saint-Jean, deSaint- Etienne et de Saint-Remy. On ne pouvait les quitter sans ôtre meilleur de cœur et d'intelligence. Mais Tècole épiscopale de Saint-Pierre était la plus importante et la plus renommée par riiabileté de ses maîtres et par l'étendue de son enseignement. Jacques Pantaléon obtint d'en suivre les cours. Il s'y distingua par la vivacité de son imagination, par la ténacité de sa mémoire, par la maturité précoce de son jugement et par son ardeur à triompher de toutes les difficultés de l'élude. Il fit des progrès tellement rapides dans la science de l'esprit et dans celle du cœur, qu'il mérita ce magnifique éloge que lui appli* qua l'historien Papirc Hasson : c Dilectus Deo et hominibus^ cher à Dieu et aux hommes. »

Il ne faut pas s'en étonner, car, nous disent ses biographes, sa piété était ardente et vraie, sa conception vive et pénétrante; et, pendtintque les leçons de ses maîtres frappaient ses oreilles, le Christ, docteur par excellence, faisait éclorc par des touches secrètes, au plus profond de son être, les vertus de l'homme intérieur. Ainsi s'achevait cette peinture de Tâme qu'on appelle éducation où Dieu môme conduit le pinceau, et forme ses élus à l'image et à la ressemblance de son Verbe incarné, le type de toute perfection : heureux les adolescents qui, souples sous son doigt, comme la toile muette et docile, leçoivcnt de bonne heure et conservent toujours les vivantes couleurs de l'Artiste divin M

La collégiale de Saint Etienne et le chapitre de Saint-Pierfe entretenaient alors des écoles particulières de chant. On y ad~ mettait gratuitement les enfants de chœur qui montraient de l'aptitude pour l'art musical. Il était dans la nature des choses que le christianisme s'emparât de cet art, comme des autres arts libéraux, pour le sanctifier et en faire une des parties intégrantes de son enseignement comme de son culte : le caractère universel du christianisme est tel, qu'il embrasse toutes les facultés de l'homme pour les ennoblir.

t. CEuvres de Sidoine Appollinair€f loco cîlato.

Jacques Pantalëon, doué de toutes les qualités qui pouyaieut lui rendre facile et brillaute la carrière cléricale, cultivait avec succès la musique ; il était amateur passionné des chants d'église , les seuls capables de rendre d'une manière noble et touchante les sentiments les plus profonds de Tâme pieuse : la parole est souvent insuffisante pour exprimer la vivacité de la foi et l'ardeur de l'amour. Aussi, quelle joie ne faisait-il pas paraître, lorsqu'admis, comme un autre Samuel, i prendre part aux cérémonies de la cathédrale, il chantait des hymnes, des psaumes ou quelques autres parties de l'office divin. Sa voix pure et mélodieuse rehaussait la majesté des rits liturgiques, disposait l'esprit au recueillement et à la prière, et excitait de saintes émotions dans les cœurs. Le jeune virtuose était beau de visage, d'un aspect gracieux. La foule attentive, dont il captivait les regards, croyait voir et entendre un de ces anges qui, pour se communiquer aux mortels, condescendent parfois à se revêtir de leur forme et à leur redire quelque chose du ravissant concert des cieux'.

Le naïf Des Guerroîs, dans sa Sainctetéthrestienne^ prétend que Jacques Pantaléon fut, dès sa tendre jeunesse, chanoine de la cathédrale de Troyes, pour ce qu'en ces temps^ dit-il, les prébendes se donnaient aux vertueux. Mais la collation d'an canonicat i notre jeune clerc parait peu probable ; lorsque devenu pape, il appelle la cathédrale le principe de son origine, la nourrice du printemps de sa vie, et la source de son élévation, il fait évidemment allusion à cette école épisc^pale où il fut, en effet, vigoureusement élevé et nourri dans toutes les études contemporaines et pleinement soumis à ces fortes disciplines qui usent, comme la lime, les saillies trop viies de l'adolescence'.

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