D. MARTèKK, ttf., pag
€ désire, avec anxiété, ramener dans les voies de la droiture
< et du salut le peuple sicilien qui, entraîné par ses chefs, s'est c égaré, loin du sentier des commandements de Dieu, dans les c chemins impraticables de la révolte; ellevoudrait dissiper les c ténèbres qui l'aveuglent, afin que, marchante la lumière de c la vérité, il rentre dans son sein pour accomplir ses saluc taires préceptes en union avec ses enfants fidèles et dévoués;
< et, par ce moyen, apaiser la colère du Tout-Puissant qu'il a
< provoquée par des offenses journalières.
c Nous avons formé aussidesvœux pour que l'ancien prince I deTarenle, Manfred, horrible foyer de fourberie, sacrilège
< ministre de cruauté, rentre en lui même au sujet de tant de c prévarications et de perversités dont il s'est rendu couc pable; nous voudrions pouvoir changer son endurcissement c en repentir sincère, afin que, contrit et humilié, il se pros^ c terne sous la puissante main de Dieu, et qu'il donne pleine c et entière satisfaction à TËglise accablée de ses injures.
€ Nous avons souhaité et souhaitons ardemment que le c royaume de Sicile, exposé, comme une brebis errante, à c tomber dans les précipices, redevienne l'associé des autres t royaumes fidèles. De continuelles douleurs l'affligent, de i poignantes angoisses le pressent, les dépenses l'écrasent ; il f est en proie aux plus affreux ravages; il est victime des cac priées de l'arbitraire le plustyrannique. Nous voudrions qu'il « songeât aux dangers qui le menacent de toutes parts et qu'il
< s'appliquât sérieusement à les détourner. Malheureusement
< il se tranquillise au milieu des périls et des opprobres; il se
• (ourbe servilement sous le plus cruel et le plus honteux c esclavage; il en supporte le poids sansplainte, sansmurmure, c avec une insensibilité stupide, comme si ses épaules avaient c contracté, par l'habitude du joug, une sorte de dureté cal-
• leuse.
< En conséquence, ému d'une compassion toute paternelle, « à l'aspect des misères de ce peuple qui, sans courage, sans
< énergie, plongé dans un état complet de prostration et
< d'avilissement, se laisse entraîner à sa ruine, à sa perdi-
< lion, par Hanfrcd, ancien prince de Tarente, nous avons € form6 le ferme propos d'arracher ce peaple infortuné de la c gueule de ce dragon et de le ramener à une situation c plus tranquille et plus heureuse. Voilà pourquoi, après c divers traités conclus par l'Église romaine avec plusieurs c princes du monde catholique, nous avons tourné nos re- « gards vers le pieux et brave comte d'Anjou, frère de c notre très-cher fils en Jésus-Christ, l'illustre roi de France.
< Nous espérons, si la divine Providence le permet, mener € par lui l'affaire du royaume des Deux-Siciles à bonne f lin *. f
Après ce lugubre tableau des malheurs de Tltalie méridionale, Urbain IV déclare que, pour y remédier d'une manière prompte et efficace, il fallait un personnage distingué par son zèle, sa perspicacité, son expérience : f Nous avons c choisi, dit-il, notre bien aimé fils le cardinal-prélre du titre
< de Sainte-Cécile, légat du Siège apostolique, homme remar-
< quable par la profondeur de sa science, la pureté de ses
< mœurs, la sagesse de ses conseils. Nous lui avons coniëré
< plein pouvoir d'arracher et de détruire, de perdre et de
< dissiper, d'édifier et de planter, dans tout le cercle de sa c légation Nous vous exhortons à l'accueillir avec respect et c honneur comme un autre nous-méme et à vous soumettre ff humblement, dévotement, à ses ordonnances; les sentences c canoniques qu'il prononcera lui-même ou par d'autres conc tre les contradicteurs et les rebelles, nous les ratifierons;
< et, Dieu aidant, nous les maintiendrons sans appel jusqu'à 4 leur entière exécution. »
La juridiction de Simon de Brie, l'un des plus habiles du Sacré-Collège, embrassait le royaume de France, les domaines
4. Dcsideravil et dpsideral aoiiè romaoa mater Ecclesia, ut popolos lUc regni Sicilae, qui tanlo lempore, duces »equendo oeqoili« , declioavil à semitA maodatorum domini , et per iaobedieulis ioviom obcrravit , ad f iam rediret recUtodiaiscl aalalis. Epislola Urbani IV. D. Martenb, lom. H, pag. 60.
i56 URBAIN IV
el les fiefs que possédai! la comlesse de Flandre dans les diocèses de Cambrai el de Taurnai, le comlé de Provence el les autres lerres vassales de Charles d'Anjou, les provinces de Lyon, de Vienne, d'Embrun, de Tarcnlaisc, de Besançon, el tous les aulres lieux où la présence du cardinaMi^gal sérail nécessaire. Comme le clergé de ces contrées, obligé d'héberger lesnoncesa[)Osloliques,se Irouvaildéjàbeaucoup chargé de frais de visite soit en nature, soit en argent, Urbain IV, pour alléger les impôts, donna ordre à Simon de Brie de recommander à l'archevêque de Tyr de ne prendre aucune procuration pour la Terre-Sainte sur les paroisses el les monastères de France. Hais le cardinal-légal fut autorisé à lever les décimes de guerre sur les revenus ecclésiastiques en faveur de l'expédition de Charles d'Anjou.
De toutes les conditions requises pour le succès de celle croisade, la subvention pécuniaire était la plus difficile à remplir. Le luxe et les fêtes continuelles de la cour d'Aix, les louanges intéressées des troubadours et plus encore les alliances royales contractées par les filles de Raymond Bérenger, avaient donné aux comtes de Provence, de la maison de Barcelone, un proverbial renom d'opulence. A ces prestiges se joignait le bruit fondé, mais exagéré, d'une grande prospérité commerciale. Malgré l'importance des relations de Marseille avec l'Italie el le Levant, l'argent y était très-rare, ainsi que dans tout le reste du pays. Quoique Charles d'Anjou se fût emparé d'une partie des revenus de Marseille, il n'exerçait pas facilement le droit qu'il s'était arrogé. Les produits de ses domaines y suppléaient bien faiblement, tant les terres rapportaient peu dans le comté de Provence où l'on s'étonnait à bon droit de la modicité des dots et des héritages. Les provençaux trafiquaienlsurloulavecGënes etavecPise; c'était précisément contre ces deux villes maritimes, attachées à la cause gibeline» que Charles d'Anjou dirigeait en grande partie les hostilités. Il n'y cul donc plus de relationscommercialesentre la Provence el ritalie. Les bâtiments marseillais allaient être pris par les Génois ou lesPisans; d'ailleurs tous les vaisseaux de la vieille
cité des Phocéens avaient été mis en réquisition pour la conquête des Deux-Siciles. Par une conséquence inévitable de la guerre, les bras furent enlevés à l'industrie et à l'agriculture ; la déDance empêcha les arrivages des marchandises étrangères, et le commerce florissant des porls demeura suspendu.
Charles trouvait aussi très • peu de ressources flnancièrcs dans l'organisation toute féodale de la Provence. Les communes fournissaient aux comtes, en temps de guerre, de l'argent, des vivres et un contingent de troupes; mais le nombre en éiait mesuré à la dislance et proportionnée la durée des expéditions. Sur le territoire même de la commune, les habitants on âge de porter les armes étaient forcés de les prendre et de prêiermain-forte à leur seigneur. Si celui-ci se trouvait occupé au .Mége d'une place ou à quelqu'autre opération militaire, toutes les localités situées à une journée de son camp étaient tenues de lui envoyer un homme par feu. Les barons restaient généralement quarante jours sous sa bannière, mais seulement dans les limites des comtés de Provence et de Forcalquier. Les conditions de l'armement suivaient la nature du fief : tel vassal amenait des chevaux, tel autre ne conduisait que de l'infanterie ; les uns apportaient des armes; i d'autres il fallait en fournir. Charles ne pouvait donc compter ni sur l'exercice de ses droits féodaux, ni sur les ressources de ses comtés do Provence et d'Anjou, pour l'accomplissement de sa noble et généreuse entreprise. L'enthousiasme religieux fit accourir beaucoup de princes, de hauts bannerets, sous ses drapeaux; mais les soldats mercenaires ne cédèrent qu*à l'appât du gain; leur concours ne pouvait être obtenu que par des sacrifices pécuniaires multipliés et onéreux.
Pour subvenir à l'insuQisance des moyens dont pouvait disposer Charles d'Anjou, il fallait imposer de nouvelles taxes aux bénéficiers ecclésiastiques. Albert de Parme avait rencontré une opposition assez persistante au sein du clergé de France. Le cardinal de Sainte-Cécile fut plus heureux; il obtint, à quelques exceptions près, la levée des décimes nécessaires pendant trois ans, grâce aux émouvantes exhortations d'Urbain lY.
c Comme la femmeaujourdcrenfanlement, dil-il dans une
< encyclique da mois de mai 1264, l'Église romaine est envic ronnée d'une mullilude de douleurs et d'alarmes qui la c poussenl à faire entendre avec le Prophète des cris lamentac blés; elle ne peut résister au besoin qui la presse de vous • exposer les revers et les tribulations qui ébranlent sans cesse c et bouleversent son corps des pieds à la tête. 0 vous donc, c mes frères et mes fils, prêtez une oreille attentive aux c plaintes de cette Eglise désolée; compatissez pieusement aux
< affreuses souffrances qu'elle endure, afin que vos consoc lations, dans la multitude de ses douleurs, réjouissent c son âme transpercée par des peines aiguës comme par c la pointe acérée d'un glaive. Qui ne sait comment le « royaume de Sicile souffre violence depuis Frédéric, ci-dec vaut roi des Romains, et avec quelle insatiable avidité la t race de ce prince, vraie race de vipères, y commet toutes c sortes de déprédations? Frédéric et ses descendants auxquels c il a transmis avec le sang sa nature perverse, ont surpassé c en despotisme tous les autres tyrans : ils ont accablé les Sic ciliens des plus graves outrages; ils les ont affligés des plus c dures oppressions; et, lendanU'arcde leur fureur, aiguisant f le glaive de leur férocité contre la Sicile, comme s'ils vouc laient en exterminer tous les habitants, ils lui ont porté des c coups affreux et l'ont profondément blessée au cœur^ .
c A la mort de Frédéric et de Conrard, son fils, l'Eglise roc maine, en mère affectueuse et compatissante, dans son arc dent désir de sauver la Sicile, avait conçu le projet de rendre
< la liberté habituelle et une paix solide à ce royaume qui lui
< appartient de plein droit, malgré les prétentions contraires
< de ses persécuteurs et de ses rivaux qui se sont plus d'une c fois engraissés de la substance de ce riche pays. Elle aurait € voulu pouvoir y rétablir sur des bases inébranlables la stac bilitè de l'ordre. Mais l'ancien prince de Tarente, le perfide c Manfred, que l'Eglise a pourtant comblé de magnifiques c largesses, s'est honteusement opposé à la réalisation de ce