‹ Histoire du Parlement de Normandie (volume 2)Chapitre 12 sur 30 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

IM PARLEMCKT DE NORUANDIE.

lettres sur lettres, pour l'y décider. Le cardinal d- Lorraine , surtout , et le duc de Guise . des châtea^it de Matiiiy et de la Maîlleraic où iU t-taient , avaiiU' envoyé à Rouen force chevaucheurs chargés , ptni. le Parlement, <les dépêches les plus pressantes. !!■ assuraient avoir vu le roi signer, à risIe-Adam, dordres conformes à leur déMr, et s' ctùahissoia: que le Parlement ne h-s eût pas reçus. D'Aihu- Itaut, peut-être pour faire sa cour, joignait ses ia*tances aux leurs. • Anltromcnt (écrivait-il ), il fi certain queleroy le troulvera maulvays '. • LeParlement se décidantù la fin , ses présidents y étaicn' allés sans leurs manteaux d'hermine, le grcflàerrr chef sans son épi tof^e ; mais tons les membres avaient revêtu leurs rtthes rouges, et c'était le point principal pour les Lorrains. La princesse étant desceodue de sa galère aux anciens Jardins du genérei Pifiid' lutmme ' . {;randpcrsonnapesousFrançoisl". et que (Vilement Marot a célébré dans ses vers, on avait fait à cette reine étrangère les hommages du poêle ou dais royal; le président de To«mebullf ( écossais), luiavaitadresséune/(ar<in^twcf>//au(id-

' Lettre du carciinni de Lorraine , écrite le 23 septembre IbbO. du château lie la ïlaillcrnic. Il j en a du duc de Guise, écrîtw les i3 et 24 , du chilrcandt! Maun)';de l'amiral d'Anoebaut , datta de Harfleur , de Candebec et de la Bouille.

' « C'est aujounl 'hui le Lieu-de-Sanlé , u disait , en 1668, l'hlïtorien Farin , ilans son rhapilrc: Drx Fonlaines drRoiirn.

UKNRI II.

tive de ses vertus; en somme, les princes lorrains , si grandes que fassent leurs prétentions, ayaient dû être satisfaits. Or, le huit octobre au matin , comme on attendait Henri II au Parlement, avis était venu tout-à-coup que les deux reines et toutes les dames de la cour, voulaient assister au lit de justice sans être vues, « et veoir plaider devant le roy. » Aussitôt, avait été dressé contre le plafond de la grand'chambre du plaidoyer c ung théâtre ou cabynet clos de tous les costéz , sauf celuy qui avoit veue sur le trosne que devoit occuper le roy; ce costé avoit esté garny d'un trillys d'osier, afin que les dames peûssent veoir ce qui se feroit, sans estre veues. » De là les deux reines éi toutes leurs dames avaient été spectatrices invisibles de la séance royale. Après le départ du roi et l'évacuation de la chambre du plaidoyer, elles descendirent toutes en hâte de leur tribune dans le parquet de la grand'chambre. Piquante réunion de femmes éminentes et presque toutes célèbres dans l'histoire ! Pourquoi faut-il que nos registres ne nous aient conservé que les noms de quelquesunes? Sachons-leur gré , toutefois, d'avoir mentionné , après Catherine de Médicis et la reine d'Ecosse, l'illustre Diane de Poitiers, que Catherine de Médicis avait dû voir avec dépit la suivre dans ce voyage; la sœur de Henri II, Marguerite de France , duchesse de Savoie , « parfaicte en savoir

et en sapience » , \^ Minerve de la France ( dît Brantôme ) , la déesse et ta patrone des gens savants ; la duchesse de Guîse , « la plus belle dame de la court , possible de la chrestîenté » , toujours au jugement de Brantôme*. Au reste, avec elles, étaient descendues, en grand nombre, de la tribune « les dames et damoyselles de leur compaignie. » La séance royale avait bien pu ne pas amuser longtemps toutes ces dames, la harangue du président Tournebulle surtout; et peut-être ne se gênaientelles guère pour se le dire entre elles, lorsque survint un personnage contre qui les bâillements et l'ennui n'avaient jamais pu long-temps tenir. C'était Brusquet, ce célèbre fou de Henri II,Brusquet dont Noël Dufail de la Hérissaye ^ , dont Bonaventure des Périers * , dont Brantôme * surtout, ont immortalisé les espiègleries, les bons tours et les saillies ; Brusquet, « le premier homme pour la bouffonnerie qui fût jamais ny sera, fût pour le parler, fût pour le geste , fût pour escrire , fût pour les inventions, bref pour le tout ^.» — « Voirement , Madame , dit-

* Brantôme , Discours de M. d*Imbercourt.

' Contes d'Eutrapel, « De la Moquerie », édit. de 1597 » fol. 19». ' Contes et joyeux Devis, par Bonayenture des Périers. ^ Brantôme , Discours du mareschal de Strozzy.

* Brantôme , Discours du mareschal de Strozzy , p. 450 et 456 du tome 1 de ses œuvres , édit. Foucault.

il à la reine , qiii souriait déjà rien que de le voir , s'il plaist à vostre Majesté, jeluybailleray bien quelque passe-temps , ainsi qu'à ces belles dames et damoiselles ; et si je n'en chevis, je ne veulx plus estre le fol du roy. » A la mine du drôle , il paraissait bien qu'il avait quelque espièglerie en tête ; sans compter que les dames , soit reines ou auti*es , ne refusent jamais le plaisir qu'à bon escient. Tant y eut-il , que voilà la reine et toutes les dames qui montent aux hauts sièges de la grand'ch ambre, et se placent et ordonnent commes juges prêts à rendre jugements; la reine sur le trône surmonté d'un dais, d'où venait de descendre Henri II, les princesses et dames des deux côtés d'elle , comme pairs, cardinaux et conseillers d'État; et pensez que voilà ce grave aréopage aux aguets , bien empêché dans l'attente de ce que Brusquet pouvait avoir à dire. Il se trouvait que ce bon personnage avait été jadis avocat en Provence* ; que, venu en cour, pour suivre une affaire au grand conseil, long-temps berné dans ce pays de belles promesses, et n'ayant pu venir à chef de son entreprise que par des bouffonneries , il avait quitté le chaperon pour la marotte , sans être aliéné d'esprit le moins du monde , s'était laissé instituer fou du roi en titre d'office , s'était fait donner la ferme

' Perroniana et Thuana , p. 46, édit. de 1694.

f98 PARLEMENT DE NORMANDIE.

des postes, productive » dès-lors, au-delà de ce qu'on pourrait dire ; plus heureux et plus riche que jamais dans ce second métier, mais n'ayant jamais pu, néanmoins, oublier tout-à-faît le premier.

Le paillard, tapi , durant toute la séance royale , dans une des lanternes de la grand'chambre , avait bien soigneusement remarqué et contremiré toutes choses , et n'avait perdu ni un mot ni une mine. Or, soit caprice, soit qu'il lui eût semblé, ea son petit entendement , que l'avocat Martinboz , -qu'il venait d'entendre, n'avait point bonne grâce, maître Brusquet s'alla établir, en grande solennité, au barreau des avocats , où il se mît à pérorer et argumenter menu comme sel , singeant et contre*copiant maître de Martinboz, si bien et si doctem^ent que c'était merveille ; et ainsi devisa une longue pause , plaidant plusieurs causes tant pour le demandeur que deffendeur, appelant que intimé^ et faisait rage d'alléguer loix, chapitres et décisions; et luy croissoit le latin à la bouche, comme le cresson à la gueule d'un four; ce sont les termes du registre. Strozzy eût été bien heureux là, lui que Brusquet divertissait tant ; et , possible , le roi Henri II y eût pris autant , voire plus de plaisir qu'à la harangue du président de TournebuUe. Pensez que les dames ne se faisaient faute de rire tout leur soûl , et qu'il y eut là de quoi oublier tous les ennuis passés. Aussi , après avoir ouï Brusquet , et

H£NRI II. 199

souverainement jugé tous les gros points de droit par lui doctement déduits et mis en avant , allèrentelles € se pourmener , ^ veoir et visiter tout le pallays » ; et comme , qui a bonne humeur a bon cœur, entre autres lieux , « estants en la Tournelle , et regardant, du haut des fenestres, les cours de U conciergerie , la royne Gst donner aux ditz prisonnyers la somme de cent livres. »

Cette scène , le croira-t-on , le greffier en chef civil du temps, qui en avait été témoin ( avec tout le Parlement peut-être ), en consigna le souvenir dans son registre, à la suite du procès-verbal de la séance plus grave , mais moins amusante assurément , qui l'avait précédée. « J'en ay bien voulu ( dit-il ) faire mention icy , pour la mémoire de tel acte. » Ce qu'il voulut bien accueillir dans ses sérieux registres, pourquoi l'aurions-nous exclp d'une histoire qui, miroir des temps anciens, doit, ce semble, en retracer tous les souvenirs notables, qu'ils soient gravés ou riants, sérieux ou futiles ? Je ne sais quoi , d'ailleurs , me dit que Marie Stuart , aimable enfant de huit ans , avait , elle aussi , assisté au lit de justice de Henri II , qu'elle fut présapte aux plaidoiries de Brusquet ; et combien cette scèac bouiTonne prendrait , alors , d'intérêt à nos yeux ! La jeune Marie avait-elle pu ne pas être amenée en Normandie, sa mère venant de si loin pour jouir du bonheur de la voir, après en avoir été privée plus

PARLKlfENT DE NORBIANDIE.

de deux ans ! Le registre, racontant le lit de justice et la scène de Brusquet, parle de la présence de la royned'Escosse; tandis qu'aux jours précédents , décrivant l'entrée de Marie de Lorraine sa mère, il l'a presque toujours qualifiée : royne douairière d'Eêcoêse. Ajouterons-nous que la scène de Brusquet semblait imaginée tout exprès pour une enfant dont la gaité , les grâces charmaient déjà la cour où elle devait régner plus tard, et que la présence de cette enfant semble pouvoir seule expliquer les libertés grandes de maître Brusquet, et la facilité de la reine de France à se prêter à ses jeux. Le greffier en chef civil , Thomas Surreau, avertit, dès le début, que c'est «pour le passe-temps» qu'on a fait ce qu'il va raconter. Marie Stuart était là , nous nous plaisons à le croire ; qu'on nous pardonne de tenir un peu à ce souvenir, qui, s'il n'est pas le plus important de ceux que nous avons consignés dans cette histoire , n'en est , en tout cas, ni le moins étrange, ni le moins piquant. Les humiliations de 15/i.O étaient bien loin maintenant. Henri II séjourna quelque temps en Normandie, tantôt à Rouen, tantôt à Dieppe, au château de Vattevîlle surtout, où il tint souvent conseil,

des témoignages

de hante estime, et sigua plusieurs édits de quclquc importance .

Le Parlement

reçoit , de Henri II , dn chancelier

Olivier et dn conseil,

' Recueil des anciennes Lois françaises , règne de Henri H, ann. 1550 , tome XIII, pag. (76 et siiiv.

Le Parlement vit plus d une fois le monarque , pendant ce voyage, et put connaître combien on était revenu, à la cour, des préventions et du mauvais vouloir dont naguère il avait tant souffert. Lorsque le premier président Rémon , voulant venir à Rouen recevoir Henri II, lui avait, comme nous Tavons vu , exprimé ses inquiétudes des impressions qu'on pouvait lui avoir données sur sa compagnie : « Je n'ay entendu ( lui avait répondu le monarque ),y> n'ay entendu gue aulcune maulvaise cliose feust alléguée ny mise en avant contre mon Parlement de Normandye. J'ay bien intention de le veoir, en ma prochaine entrée à Rouen, pour luy donner à congnoistre que je l'ay en bonne réputation, et luy donner occasion d' administrer la justice ainsy qu'il appartient *. »

Il semble toutefois que le Parlement , si rudement flagellé naguère, ne pût se rassurer si vite. Quinze jours encore avant l'entrée, le président De Pétremol , allant saluer le cardinal de Lorraine qui passait par Rouen, « luy recommandoit le Parlement , mesmement ( surtout ) s'il s'offroil quelque calomniateur qui voulsist ( voulût) mectre sus quelque chose indigne d'une telle compaîgnye et des particuliers d'icelle *• »

Au reste, ces craintes du Parlement n'avaient

' ' Reg, secr., 17 septembre 1550. * Jteg. secr.j 17 septembre 1550.

pu tenir contre le bon accueil que la compagnie reçut du roi, du chancelier Olivier et de toute la cour. Même , dans une visite de quelques-uns de ces magistrats aux membres du conseil privé , ils eurent la joie de s'entendre dire « de grandes et très bonnes choses de ce Parlement, et que le roy en avoit autant bonne opinion que d'aulcun aultrç Parlement du royaulme \ »

Demandes L'instaut Semblait favorable pour adresser ^u

adressées

pariePaiicinent mouarque dcs remontrauccs et des prières. La

demande qu'ils firent d'une augmentation des deniers assignés pour les dépenses du Parlement; celles de quelques constructions nouvelles, nécessaires dans la conciergerie , ne sauraient offrir aucun intérêt aujourd'hui : nous ne dirons qu'un mot de leurs instances auprès du roi pour qu'il obtînt du pape qu'à l'avenir les faux monnoyeurs et les faux témoins ne jouissent plus du privilège clérical, et fussent justiciables des tribunaux ordinaires. Ces crimes relevaient donc encore, alors, des cours d'église; c'était tout dire; la justice n'y était guère bien rendue , du moins quant aux choses qui n'intéressaient point particulièrement le clergé ; nous l'avons dit ailleurs, et nous ne voulons point nous répéter ici^.

' Reg. secr, , 3 octobre 1550.

^ Essai historique sur l'Echiquier de Normandie ^ lom. 1 de V Histoire du Parlement ^ pag. 145 et 1 46.

Mais surtout ils se plaignirent vivement des évcH plaintes

... . • I j»« . /^-.^ • ^^ da Parlement

ti€Niis;et ceci a plus d importance. Lommesice au»ajet '3Ût pas été une assez grande gêne pour la Nor- des évocations, andie > que de voir ceux de ses habitans qui résilient dans le comté d'Eu , forcés d'aller, en dernier ssort , demander la justice au Parlement de Parts, laque jour quelque privilège , quelque lettre cIo«e ^naient enlever aussi à leurs juges naturels nombre .'habitans des autres parties de la province. Si, ourtant , il y avait en Normandie un droit sacré, .iviolable, et cher, par-dessus tous les autres, aux lormands, c'était bien, à coup sûr, celui, pour liacun d'eux, de n'ôtre jamais jugés qu'en Noiraandie, par les magistrats du pays, et sekm les outumeset usages delaprovince. C'était là cofiime e fond du droit normand; et en nulle autre contrée :e principe n'était plus enraciné dans la eonstitu-* ion et dans les mœurs. Tous les anciens monu-clients de notre jurisprudence en sont remplis; et Louis-le-Hutîn , assailli par les justes plaintes des barons et des prélats, s'était vu comme contraint d'en faire un des articles fondamentaux de la Charte aux Normands. « Les procès du duché de Normandie , avait-il dit, seront décidés dans ce duché, selon la coutume du pays. Une fois donc que les causes auront été jugées par notre Echiquier de Rouen , qu'on n'entreprennepoînt, par quelque voie que ce soit , de les porter à nous ou à notre Parle-

ment de Paris. Que nul , aussi , ne soit jamais ass^ gîié au Parlement de Paris , à raison d'un proct^ né dans ce duché *. »

Qu'au mépris dune loi si fondamentale et^ claire , la Normandie ait toujours été en proie ar. évocations, sousmille prétextes plus frivoles les m: que les autres , on le voit à chaque page , presque, des registres sans nombre que nous avons lus. Sow Louis XV et Louis XVI, nous retrouTerons ce. abus, et nous entendrons le Parlement s'en plaindre encore. C'était , pourtant , comme dit Pasquier. « une grande pitié de distraire un pauvre homme de sa juridiction ordinaire, quelquefois de cent et d' six-vingts lieues. » Et , comme il le disait encore « permettre à un grand , mesme à un officier domeitique ^ de quitter sa juridiction ordinaire, et è choisir celle des Requestes du palais, afind'affli^r sa partie adverse j c'est une chose qui mériteroil réformation, si nostre France en estoit capable ^>

Entre mille autres qui s'étaient fait octroyer ce privilège, les cardinaux surtout, tant les arche-

' R Item, cùm causae ducatûs l>lorroanniae seciindùra patrif « Consuetudinem ciebeant terniinari, quèd ex quo ia Scacaiio « nostro rothomagensi fuerint terminatse yel seotentialiter deOnitt, « per quamcumque viam ad uos vel Parlamentum nostrum Parisias, « de çaetero, nallatenùs deferantur. Nec etiam, super causis dicti <t ducatûs ad Parlamentum nostrum aliqui yaleant adjornari. > — Charte normande, 1315.

' Est. Pasquier, Recherches de la France, IW. n, cbap. 3.

êques de Rouen que les évèques ou abbés de Normandie , honorés de la pourpre romaine , vou- SLient j en vertu de je ne sais quel induit 9 soustraire lu Parlement de Rouen , et faire évoquer au grand ironseil tous les procès qu'ils pouvaient avoir dans .a province. En 1547, à la fin du règne de François 1", révêque de Coutances , Philippe de Cossé , ^rand aumônier de France, voulant s'éjouir de cet induit, le Parlement avait remontré au roi combien « les subjects de Normandie, par telz induitz et évocations, estoient grandement vexez et travaillez'.» Éconduits alors, ces magistrats furent-ils plus heureux avec Henri 11 , qui du moins les voulut bien écouter? On ne le saurait croire , puisqu'à un an de cette plainte, on les voit la renouveler contre le cardinal de Vendôme , archevêque de Rouen , abbé de Saint-Ouen , qui venait d'obtenir committimus au grand conseil, pour toutes ses causes nées et à naître, à Texclusion du Parlement de Rouen. Disons-le en passant, tous ces efforts, de la part de si puissants personnages, pour se soustraire à leurs magistrats naturels, et se procurer des juges ailleurs, ne semblent-ils pas témoigner de l'impartialité du Parlement de Normandie , de son indépendance , montrer qu'à sa barre il n*y avait ni faveur ni privilège pour la pour-

^ Reg. seer. , 13 décembre 1547 , et 9 janTÎer suivant .

20e PARLEMENT DE NORMANDIE.

pre; que, si puissant quon pûl être, ayant mauvais droit , il n'y fallait point espérer de succès ; et que, fidèles, enfin, au serment solennel par eux prêté au jour de leur entrée en charge , ses membres rendaient la justice au pauvre comme au riche?

Combien, toutefois, ces privilèges étaient funestes à la province, l'exemple mênie du cardinal de Vendôme , que nous avons touché tout à Theure , le montrait assez. Cardinal , archevêque de Rouen , abbé du monastère royal de Saint-Ouen , et peutêtre de plusieurs autres ( car cela ne se voyait que trop alors ), seigneur de Dieppe, de Louviers, de Gaillon et de cent autres lienx, nommant, en ces diverses qualités, à d'innombrables bénéfices de tous genres, lui donner pour juge unique le grand conseil, juridiction bâtarde , sans juridiction propre, sans territoire , y évoquer tous les procès où il pourrait avoir intérêt, c'était contraindre le procureur général au Parlement de Rouen d'être sans cesse en cour pour y défendre les intérêts de la couronne. Encore n'était-ce là que le moindre malheur ; on sent bien que ce cardinal devait plus souvent être en procès avec les particuliers qu'avec le roi. Voilà donc les mille censierSj vassaux et fermiers de son archevêché , de ses abbayes , et de ses nombreux et vastes domaines, obligés d'aller plaider à Paris, lorsqu'un intendant du prélat leur disputerait quelque droit d'usage , de panage , de pâturage ; et il

(ur fallait , alors, se ruiner en frais , ou bien « quit- »r leurs droictz , plustost que d'aller plaider au rand conseil, distant de leurs demeures. » — Chose pitoyable ( disait le Parlement à Henri II), iommage et préjudice inestimable pour les pauvres ubjectz , qui payent grandes rentes et censives à archevesque , et à vous , Sire , les tailles ordinaires , esquelles pourront diminuer par vexation et pau- '^retë d'iceulx , au grand préjudice de vostre Maesté *.» Les remontrances de 1551 eurent-elles plus d'effet que celles de 1550 ? Le registre de 1552 ne nous permet pas de le croire , puisqu'il nous montre le premier président Rémon disant, en plein Parlement, que « c'est grand' pitié de veoir ung nombre infmy de laboureurs laisvser là leur labeur, pour s'en aller plaider hors de leur province», et ajouter 4t qu'il en fauldra parler au roy, à raison que, le labeur cessant y ilz ne luy pourroient payer la taille ^. »

Ces solides raisons , si bien déduites par les Par- Rési»umcc

. de» Parlements

lements, auraient dû , ce semble , les rendre eux- à rétablissement

A 1/* "Li > • i* * ,.', f d^ présidianx.

mêmes plus lavorables aux prestataux mstitues par Henri lï, dans tous les bailliages de|^France , pour juger sans appel les causes d'une médiocre importance, et empêcher que, pour chose de peu de valeur , les parties ne se niinasf ent en longues procédures et en fréquents déplacements. Car le Par-

' Reg. secr. , H août lô51. ' Beg. ^«cr., 29 octobre lô&2.

,0( riHLEHKKT DH NORH&NOIK.

lement de Normandie, entre autres , avait un b.- ▼aste ressort; et, vouloir quelui seul pût juger fiaitivement les plus légers procès nés dans la pvince, n'était-ce pas, pour lui faire un peu y. d'honneur, vouer À une ruine inévitable tou.< habitants des vicomtes éloignées de la capitale il tenait ses séances? Qu'était-ce qu'un élat choses où , pour se faire payer le loyer d'une cb tive maison , el pour moins encore , il fallait m de Coutanccs,d'Avranche&, du Mont-Saiot-Mici' à Rouen, manger plus que la valeur du di£féreiit: dût-on même , k la fin , gagner son procès ' ? Tem- i heureux pour les chicaneurs seulement < qui i-/ craignent pas (disait Henri 11), d'appeler, poi ' quelques petites matières que ce soit, jusquese ~ nos cours souveraines. • Ce monarque avait dbtr rendu un édit pour autoriser les bailliages ■ à ju:^' sans appel, comme juges souverains et en deroi'': ressort, de toutes matières civiles n'excédant p un capital de 250 livres, ou 10 livres de rentea nuellc , et pour ordonner l'exécution provisoire (if leurs sentences rendues sur choses n'excédant pi' 500 livres de capital, ou 20 livres de rente". H semblait que tous les Parlements allaient applaudir à une si sage mesure; celui de Kouen surlovl

' Merlin . Mperloire aniveriel lit Jarispradeac ■ Éditdc janTier i&ai.

qu'on avait toujours paru appréhender si fort , pour ses justiciables, les déplacements et la dépense. Nul, pourtant, n'y résista davantage; et long-temps les registres sont remplis de ses doléances contre l'institution des présidiaux. Était-ce agir, cette fois, dans des vues d'intérêt public? Subvenir à de pauvres justiciables, contraints naguère de venir des extrémités d'une vaste province plaider à Rouen , pour chose de mince valeur , et s'y consumer en frais ; augmenter un peu la compétence des bailliages , des autres juridictions inférieures, et les faire juges en dernier ressort, lorsque l'objet de la contestation n'excéderait pas une certaine somme , assez mince encore , n'était-ce pas là, dans le gouvernement, une pensée louable, salutaire , et était-il bien digne des Parlements d'y ' résister si fort ? Mais la souveraineté de leur ressort n'était pas chose qu'ils pussent se résoudre à voir altérer si peu que ce fût ; et leurs réclamations avaient été si vives et si opiniâtres , qu'ils parvinrent à faire supprimer, quelque temps, lesprési-

diaux, qui, toutefois, ne devaient guère tarder à reparaître; tant enfin on avait senti, dès-lors, combien il importait que , dans toutes les parties de la France , les justiciables trouvassent près d'eux des tribunaux compétents pour les juger lorsqu'il ne s'agirait pas d'intérêts trop élevés ! C'était là un immense service rendu à la France. De ce germe

fécond deTaient naître un jour les vingt-sept cfours royales réparties , aujourd'hui , sur notre territoire, et les nombreux tribunaux civils et consulaires qui, chaque jour, rendent aux Français une justice prompte et facile.

Gages Pour la demande que les membres du Parlement

desoniciers avaient faite à Henri II, d'au£i;menler leurs >r/fj?^5

da Parlement. ^ ...

(on appelait alors ainsi le traitement des magistrats), qui pourrait la trouver étrange? Juger des travaux des Parlements par ceux des cours et tribunaux de nos jours, ce serait étrangement se mé* prendre. Méditations, délibérations sur les édits, à mesure qu'ils leur parvenaient , pour voir s'ils devaient ou non les admettre; rédaction des rem^n** trances auxquelles ils leur avaient paru devoir don^ ner lieu; gouvernement de Rouen et de toute la province , en partage presque avec les gouverneuRS en titre d'office ; commandement des armes dans Rouen, en leur absence; grande police s surveil-^ l^fîce de tous les instants dans la ville de Rouen , et ^u besoin dans tout le reste du vaste ressort ; assistance, de la part de quelques membres, aux délibérations de l'hôtel-de-ville, à celles des États de la province; très fréquents voyages en cour, pour des remontrances, pour des demandes, pour répondre à des accusations toujours réfutées , mais qui se reproduisaient toujours ; des cemmiê^ sions fréquentes qui, au même instant, appelaient

plusieurs membres ensemble sur divers points du ressort; par-dessus tout cela, des procès innombrables à juger 9 dont on imaginerait difficilement l'importance aujourd'hui que tous les vastes et immenses domaines qui en furent autrefois lobjet ont été morcelés et sont réduits encore chaque jour en minces parcelles que l'œil aperçoit à peine ; procès civils , procès criminels , affluant sans cesse de tous les points de la province ; procès sans nombre, dont les décisions seules suffisaient à remplir , chaque année, trente à quarante énormes registres : ce n'est là qu'un incomplet aperçu des travaux des Parlements de France.

Pour suffire à cette immense tache sans cesse accomplie et sans cesse renaissante ; pour remonter, chaque jour, au haut du rocher, cette énorme pierre, non moins lourde que celle de Sysiphe, et , comme elle , retombant toujours, quels moyens avaient trouvés ces anciens juges? Tous les jours, on le voit par ceux de leurs registres qui nous restent, tous les jours, l'été, l'hiver même, vers cinq heures du matin , dans nos rues étroites, mal pavées, fangeuses et obscures,* le matois s le bohémien, le ruffierij le mauvais garçon j revenant de l'orgie, du vol ou du meurtre , se heurtait contre de vieux présidents, contre des conseillers montés sur leurs mules et se rendant au palais, accompagnés du laquays qui devait ramener leur monture au logis. Il

Mœurs

des ancienii

magistrats

arriva idas d'iino fois que c«s maçisIraLs portèrpni la peinf d'être alli-ssimatinau devoir. Dans nosn*gistrcs, dans 1rs anciennes histoires, on en «■' plusieurs iiisiiUrs, frappés, que dis-je? assassioten allant ainsi rendre la justice. Pour un as'^' •Tand nombre qnp nous pourrions citer, I>omon> ■ nous à l'exemple de Jean de Moges, sieur de Buron, lieutenant général du bailli de Rouen , quî.l'' 16 juin 15f|7. se rendant à la cohue, monté sur-a mule, fut assas-iiné par un Italien , qui sut s'enfuir, mais fut repris dans la suite'. Disons même i\w cette mort Iraj^ique , arrivant après beaucoup d'autres semblables , fut l'occasion d'un édit spécial snr les insultes auxquelles pouvaient être eipost'les magistrats^.

Arrivés, sains et saufs, au palais, pr^^sideots. conseillers, travaillaient jusqu'à onze heures entiron ou midi, beure de leur dîner, qu'ils allaient

' Reg. du Piirlement , 10 juin là4T. — De Brna de BourfjucYillt V partie, page J 12.

' ^1 Auparavant pt ilppuis nostre nouvel adrënement k la couronne, il a ùité fiiicr. en ce royaume, plusieurs iueurtre$ n iiomicidcs de guet-à-pens, et assaMinements; et, entre autrei,y en a eu {jutlquev-'ins faicts et commis es personnes d'aucon» ik' principaux juges, ofllciers et personnages de qualités, sans ce ^v l'on lye vivement, camme l'on debvoil , poursuivy les meurtrirn. homicidaires et assassinateurs... lesquelzsc seroient évadez et sauiâ en plain jour, à In vue du peuple, mesmr de nos prineipahs viBt<. oii ilz ont raict les d^lictz. » ( Edit de juilUl IM7. ) — De Vlofft avait été assassiné Je If^ juin précédent.

prendre chez eiix, et après lequel ils reyenaient au palais tenir les audiences de relevée 9 qui ne finissaient que le soir. Ainsi, ces magistrats étaient occupés tous les jours et presque à toute heure ^ hormis pourtant les jours fériés, plus nombreux, alors , qu^aujourd'hui , il est juste de le dire ; car les vieux calendriers des Parlements et des Bailliages sont encore là, avec leurs fréquentes et éclatantes rubriques, qui indiquent autant de fêtes solennisées, de saints honorés, de jours que les magistrats d'alors passaient tout entiers dans les églises, et où Ion chômait au palais et dans les cohues \ Combien, toutefois, restaient encore de jours voués au travail depuis l'aurore jusqu'à la nuit !

Si riches donc et si grands terriens qu'on les veuille supposer, combien ces magistrats devaient souffrir de dommage , donnant une si grande part de leur temps au public , et en réservant si peu pour leurs affaires? L'État ne leur devait-il donc pas, je ne veux point dire des gages (car je ne saurais souflErir ce mot , dont toutefois ne s'effarou^

' Sur les dix mois et quatre jours qui s'écoulaient à dater dii 7 septembre, époque où commençait la vacance du Parlement dt; Paris f jusqu'au VX noYemJ>re, jour de la rentrée, cette cour chômait précisément cent jours , en comptant les dimanches. — Bihlio^ tbèque ou Thrésor du Droict français , par Laurent Bouchel , aa^

mot : KALBNDBlBa.

49 NomuDdie.

cha point leur modestie ) , mais quelque iodemnité Gageg pour tant de pertes et de sacrifices! Louis XII, tfnÂîricment ^^ 1499, rendant l'Echiquier perpétuel, avait fixé les gages annuels à 750 liv. pour le premier président; à 500 Hv. , pour les autres présidents; 375 liv. pour les conseillers laïques ; 275 liv. seulement pour les clercs , qui , chanoines pour la plupart , et prébendes , avaient , de plus , dans leurs cathédrales, des rétributions et des obits. Bien^ tôt les États de Normandie ayant représenté au roi « qu*avec si petits gaiges, à peine se sçauroit ung président entretenir à Rouen, notamment M. de Salva (Jean de Selve, premier président), qui estoit homme notable, comme chacun sçavoit et congnoissoit * » , Louis XII , par une déclaration du 17 mars 1507, avait porté les gages du premier président à 1000 liv. , ceux des autres présidents à 600 liv. , des advocatz du roy ( avocats généraux ) à 450 liv. , au lieu de 300 et 250 liv. ; rien n'avait été changé pour les conseillers-clercs et lais. Or, si grande que pût être, alors, la valeur de l'argent, encore était-ce là rétribuer faiblement des magis^ trats d'une cour de Parlement. C'était exclure de ces compagnies des jurisconsultes savants et pauvres qui en eussent été la lumière et la gloire. Ceux de Rouen n'avaient , toutefois , rien pu obtenir de

• Reg, de l'h/iteMe-ville de Rouen ^ 10 décembre 1507.

plus , de Henri II; et l'augmentation ae leur vint C[uesousCharle8lX,paruQe déclaration du 31 août 1572. A défaut de cette déclaration , qui s'es! soustraite à nos recherches , nous trouvons qu'en 1 593 , les gages du premier président étaient portés à 3000 liv. ; ceux des autres présidents à 1200 lir. ; <jue le procureur général recevait 710 liv. ; les Kro^ cats généraux 600 liv. ; les conseillers de grand'chambre, &75 lîv. , auxquelles étaient ajoutées 25 liv. de surcroit pour ceux d'entre eux qui siégeaient à la Tournelle ' . ■ Nos gaiges sont très petit» ( disaient ces magistrats en 1612] , et plustost attribuez à nous par honneur que pour rescompense du travail assidu que nous rendons^. • Le Parlement» donc, en 1620, se plaignant encore k Louis XIIÏ de la parvilé des gages* attribués à ses membt^s, formait, nous le croyons, la demande la plus légitime. Mais, eu ajoutant, comme il 6t, ■ que ceê gaiges estoient tclz que le feu roy Lonys XII™* lea avoit ordonnez lors de l'establissement du Parlement, saus avoir esté, depuis, augmentez* , il hasardait Ik une assertion inetacte, qu'atirait démentie l'examen attentif de ses registres ; il ne paraît

' Esiat lUs gaiges du Parlement de yonaandit, I Mer., 1693, Caen.

■ Seg. secr., 29 novembre ISI3.

3 Seg. tter-, 16 joUlet ISM.

pas 9 en tout cas , que sa demande ait été alors ac— Le Parlement cueilKe. Il y avaît encore une chose que convoisoiiicite vinduit talent Ics divcFS Parlements des provinces, et que l^ïaiî^^t* le Parlement de Rouen ne manqua pas de demande Pari», der à Henri II ; c'était Vinduit dont jouissait lePar-

et ne peut

l'obtenir. Icmcut dc Paris. A une époque bien reculée , un pape avait accordé ce privilège au premier Parlement de France. Il consistait en ce que chaque conseiller avait droit, sous le nom d'un tiers, au premier bénéfice qui , après sa réception , viendrait à vaquer, dans l'archevêché ou évêché que ce magistrat aurait désigné lui-même en se faisant recevoir dans son oflRce. C'avait été une adresse de ce pape, « aûn (dit Pasquier) que, par telle manière de gratification , ceste cour ne s'opposast plus sî souvent aux annates et autres pernicieuses coustumes que Rome levoît sur le clergé. Aussi n'avoiton vu, depuis, que la cour fist tel estât d^empescher les annates comme elle avoit faict au précédent*. » Ce droit, d'abord exercé, était tombé en désuétude avec le temps , par la nonchalance du Parlement de Paris. Puis, sous François P', le conseiller Jacques Spifame en ayant retrouvé des traces en feuilletant les anciens registres , et voulant le faire rendre à sa compagnie , était allé en cour de Rome pour négocier l'aflFaire avec le

' Est. Pasquier, Recherches de la France, livre il, chap. A.

ardinal Paul III , et avait agi si dextremeht , qall vait rapporté à Paris de belles bulles en vertu lesquelles le Parlement était rentré pleinement lans la jouissance de ce privilège depuis si longemps oublié. La chose n'avait pu être ignorée des Parlements des provinces, qui, institués à l' instar ie celui de Paris, et avec les mêmes droits et priviéges , démandaient tous, comme àl'envi, qu'on les ît jouir aussi de Yindult. N'ayant pu réussir auprès le Henri II, le Parlement de Rouen ne renonça pas, pour cela, à cette idée. Sous Charles IX, en 1573, un de ses conseillers-clercs, Michel de Monchy , chanoine de Rouen, allant en cour de Rome, à la suite du cardinal de Pellevé son oncle, avait pris charge expresse de négocier l'affaire; et on voit , par ses lettres, qu'il ne s'y épargna pas. Par malheur, le Concile de Trente, dans sa vingtquatrième session* , ayant non seulement prohibé ces induit^ mais révoqué ceux octroyés par le passé , l'abbé de Monchy , repoussé de tous côtés, en fut réduit à écrire à sa compagnie qu'il ne voyait plus d'autre ressource qu'une lettre du roi de France lui-même^. Or, cette lettre désirée, ou ne fut jamais écrite, ou serait, en tout cas, demeurée sans succès, puisque, à dix-huit mois de là.

' Concilium tridentinam , sess. xxiy, cap. 19. » Reg. secr. , 1 4 novembre 1 573.

,,l PAXLEHENT DE NOIUAIVDIS.

BOUS Henri III , on retrouve le Parleotent d- Rouen renourelant son ancienne demande. Se membres (disait-il alors) devaient* aux tenue de redit , ■ jouyr de tous et pareils privilèges do: jouissoient ceulx du Parlement de Paris. > Il prii. donc Henri 111 ■ de leur octroyer pareil droict ijnomination sur les bénéfices dont jouyssoieotceuli' U ; ou , pour le moiiis , d'ordonner que tout pourra: de bénéfice à la nomination du roy seroit tena Af payer cent escus & celuy des membres du Pa^l^ ment qui seroit en tour'. ■ En 1590, lu fractiu royaliste du Parlement de Normandie, réfugiée i Caen, priait Henri lY d'accorder à ses membre ■ pareil induit t pour les nominations sur Tes béorfices de la province, qu'avoieut ses officiers du Parlement de Paris , sur les bénéfices de leur re»-, sort*. ■ C'est la dernière démarche dont nous trou-!^ vions trace dans nos registres ; et il va sans din . qu'elle n'eut pasplusdesuccès que les précédentes.! Les autres Parlements ne réussissaient pas mieu Encore en lOlft , on voit le Parlement du Langoe- '■ doc délibérer sur cet induit qu'il avait tonjoun ■ ' cccur, et se promettre d'en parler k Louis XlH quel'on attendaitàToulouse'. C'est en avoir atseï

' Heg. secr. du Parlement êéaM k Caen , IS octobre 1590.

' Les trèze Zii'w.f des Par!eitientt 4e Fi-nate, par La Rockf

dit sur cet objet. Des matières d'un ordre plus élevé nous réclament; il nous faut parler des troubles qu'au XVI* siècle les opinions nouvelles excitèrent en Normandie j-'comme dans tout le reste de la France ; et , pour cela, il convient de reprendre les choses de plus loin.

Que des disputes religieuses aient pu, autre- ComiiM*ncemeM fois , émouvoir violemment le monde , échauffer les en Normandie, peuples , les armer les uns contre les autres , diviser ( **"• ) lesnations, mettre aux prises leshabitantsdesmèmes villes, les membres de la môme famille, voilà ce que l'indifférence de la plupart des Français de nos jours, en matière de religion, peut bien avoir peine à comprendre ; mais l'histoire est là , qutne leur permet pas le doute. Dès long-temps, au resle^ les politiques profonds avaient senti combien il importe que la religion soit l'objet d'un saint et in* violable respect. A peine Mécène, honoré de la confiance d'Auguste , se voit-il à la tête des affaires du monde, qu'aussitôt il propose une loi pour em* pêcher les nouveautés dans la religion , par la raison qu'elles iie pouvaient manquer de causer de dange* reux mouvements dans les États '. A dix-sept siècles de là, sous Louis XY, un autre grand politique > Montesquieu , pensant comme avait pensé Mécène ,

' Oratio Maeccn. apud Dioi\; ui, Tertull. Apolog., ô. — Eusèb. ^ Hist. eccl., II, a.

recommandait aux nations de ne point laisser s'introduire dans Içur sein des religions nouvelles. « Ce sera une très bonne loi civile (disait-il) , lorsque l'État est satisfait de la religio% établie , de ne point souffrir rétablissement d'une autre. Quand on est madtre de recevoir dans un État une nouvelle religion , ou de ne la pas recevoir , il ne faut pas l'y établir ^ . »

Il semble que la réforme eût pu être conjurée par la vigilance des chefs des États et de ceux de l'église. Long-temps avant Luther, "bien des symptômes avaient montré, en tous lieux, qu'il s'agitait quelque chose d'étrange au fond des esprits, et que je ne sais quelle curiosité inquiète et impie scrutait les mystères de la foi et ses symboles, et pourrait bien en venir, un jour, à les nier, à les braver ouvertement, passer, enfm, de l'incrédulité au blasphème , à l'insulte , au sacrilège , à la révolte. L'église , de son côté , semblait n'être point assez en garde contre ces tentatives, ni , disons-le , veiller assez sur elle-même. Les saints les plus révérés des temps qui précédèrent les premières hardiesses de la réforme , gémissaient des abus , des désordres qui s'étaient glissés dans le sanctuaire ; les écrits qui nous restent d'eux sont remplis de leurs plaintes. Louis XII avait bien vu le mal, et il s'était occupé

' Montesquieu , Esprit des Lois, liyre XXY, chap. 10.

sérieiiseoient , maïs sans succès, de procurer au monde un concile général, destiné à r^/brmcr/V^/i*ff dans son chef et dans ses membres'.

A la fin du xv' siècle et au commencement du xvi°, on voii, dans le seul diocèse de Rouen, se succéder, à de courts intenaltes, de frécjueuts et audacieux sacrilèges, qui décèlent une animosilé hardie, téméraire, qui va nier tout à l'heure ce qu'elle ose déjà regarder de si prés. Ces laits nous éloigneraient trop de notre sujet. Trois, cependant , d'entre eux , commis dans le court espace de trois mois, semblent mériter qu'on les mentionne à part. Tous trois sont de l'aunée 1511; tous trois se rapportent à l'Eucharistie, qui devait i

plus tard ùtre l'objet de si violents débats. D'abord, c'est un laïque, enfermé aux prisons de l'officialité pouravoir proféré, en compagnie, des paroles har- lA

dies «nîmis crudis* , sur le sacrement de l'autel. Il est à la veille de les payer cher ; mais des considérations atténuantes le sauvent. Au chapitre de Notre-Dame , où il est mandé , on le tance vertement d'avoir ainsi discouru , lui qui n'était qu'un j simple séculier; on lui dît qu'il o 'est point permis 1 aux laiqaes de pai'Ier de telles matières et si | ardues; on lui enjoint rudement d'être plus cir- 1

' pfolia sur Louis XII, iiar Pelilot. - Mciimirrs sur l'Uitt- 4t France, l" série, tome W, (i. 104.

2n PARLEMENT DE NORMANDIE.

conspect dorénaTant ; mais enfin il est relâché , et envoyé au pénitencier , qui le tance encore et l'absout * .

Une autre fois, uii homme est arrêté à Neufchâtel, et écrouéà Rouen, parce que le curé, en le communiant avec ses autres paroissiens, le jour de Pâques, s'est aperçu qu'il a ôté l'hostie de sa bouche , et Ta emportée dans sa main. L'instruc^ tion établit bientôt que cet homme a obéi à l'instigation d'une jeune fille , qui voulait clouer dans sa chambre une hostie consacrée, afin d* éprouver si le dogme de l* Eucharistie était véritable^. A Rouen même, sous les yeux de l'archevêque, du chapitre, de V inquisiteur (car il était dès4ors en exer«cice , et ceux qui ne le font commencer ses fonctions qu'en 1540 ' n'ont pas bien vu les anciens monuments), à Rouen, dans l'église paroissiale de Saint- Lô, tout près du Palais où siège le Parlement , on trouva par terre , le matin , la sainte hostie placée la veille dans un ostensoir sur l'autel ; etcet ostensoir , émargent doré^ n'a pas été volé. Replacée dans l'ostensoir, l'hostie est, peu après, retrouvée gisante encore à terre; le précieux ostensoir est tou-

' Reg. capit. eccles. Rothom. , 17 mai 1511.

» Reg. capit, ecples. Rothom., mars 1511.

' Le» auteurs du Gatlia chrisiiana , tome XI, col. 610, disent que le chef-lieu de rinquisition pour toute la Normandie fut établi à Évreux , f)ar François I , le 17 septembre 1540.

jourslà; etlonachoisi la semaine du saint sacremeat pour commettre ces profanations, auxquelles la cupidité n*a, évidemment, point part. Le curé de Saint-Lô vient s'en plaindre au chapitre avec toute la douleur dont le pénètre un si audacieux sacrilège ' .

Dans une province où étaient si souvent osées de snppiice

*• , de Pierre Bar,

pareilles choses, les doctrines de Luther devaient le premier qni ait trouver , tout d'abord , un facile accès. Dès 1528 , le ^^^^par*"" 20 juillet , un nommé Pierre Bar , de Rouen , « pour '%^*'^!,T7"** avoir dict des injures de la vierge Marie ; qu'il n'y avoit qu'un Dieu ; que Jésus n'estoit point fils de Dl©« y ny la vierge Marie mère de Dieu » , est jugé à Rouen au Parlement, et subit, ce jour même, son rigoureux arrêt. Réputé comme ordure ^ il est «jeté dedans unbeneau à porter immondices, mené à la Croix-de-^Pierre j où il a la langue percée; puis, conduit au parvis de Nostre-Dame , une torche au poing pour eryer mercy à la belle dame j et aussy illec avoir la langue coupée et bruslée devant lay. » Enfin , traîné au Vieux-Marché , il est attaché à un potçau où on l'étrangle ; après quoi , son corps est brûlé , avec son procès , et la poussière en est jetée aux vents. Rien d'opiniâtre comme ce premier martyr des opinions nouvelles. Au jour où il avait été arrêté , passant devant une image de la sainte Vierge , placée à un des angles de l'archevê-

«— "^1 I 11 I !■ ■■ » ■ I »^ ■ I ■ 1 ^ ■— - — ■ —.1^1 ^^ ■■■■ I .■, - ^« ■ ■■■ ■ ^ Il

' Reg. capit. eocl. Bothow. , 24 jiin 1511.

n% PAELEMENT DE NORMANDIE.

cfaé (eo face de la me Caquerel) , il s'était répaada » contre la mère de Dieu s en cyniques blasphèmes que j'aurais horreur de répéter ici. Le Parlement l'avait fait prescher par plusieurs prêtres, sans qu'il eût jamais voulu se rendre ; et, le jour du supplice, sans rien écouter « il mourut en son erreur'. » Ce n'était pas là un luthérien , sans doute ; car on la vu nier des choses que les luthériens croient, et proférer des blasphèmes qu'ils ont en horreur. Ce Normand , marié à une juive , en avait embrassé les opinions , qu'il professa si hardiment , et qu'il expia comme on vient de le voir. Mais de toutes parts on commençait à discourir témérairement sur les matières religieuses , et à professer hautement des doctrines nouvelles ; c'était là ce qui l'avait rendu si hardi à débiter les siennes.

Au reste, en 1531, et dans les années qui suivirent , Y inquisiteur de la foi^ , le promoteur et V officiai viennent déplorer, au chapitre, la rapidité effrayante avec laquelle les doctrines de Luther se propagent dans 'le diocèse. Chaque jour de nombreux sectaires sont arrêtés et jetés dans les prisoos.

A Rouen , dans les premiers temps, on cherche à conjurer l'invasion du fléau par des cérémonies, des processions, des prédications où rien n'est ou-

» Reg, du Parlement, et Mss. du 16' siècle, bib. Bigot. > Reg. capit, eccles. Rothom., 12 septemb. 1631.

îé de ce qui peut mettre le peuple en garde contre s opinions nouvelles*. Mais les prédicants ont préîiîu le peuple contre ses prêtres et ses pontifes, serons-nous dire que la conduite des prélats et u clergé inférieur oflre quelquefois prise à une gitinre censure ? Nou3 n'entendons point parler Il scandale avec lequel , à la fin du xv* siècle , les idulgences avaient été prêchées et colportées en ormandie. II avait été poussé si loin, au grand éril des âmes, et au notable détriment des fidèles, ue le chapitre de Rouen , se levant en masse , djura l'archevêque Robert de Croismare de mettre romptement un terme à ces criants abus, et de lc recevoir plus dans son diocèse les quêteurs et olporteurs d'indulgences^. Ce chapitre, au reste, i craintif pour les âmes des fidèles, leur donnait-il oujours de merveilleux exemples? Non, s'il en aut croire un témoignage qui a tous les droits posibles à notre créance. « Anciennement , les chaîoines de l'église cathédrale de Rouen s'acquit- :oient eux-mesmes du service auquel ils sont tenus. Mais aujourd'huy qu'ilz sont riches et regorgent de biens , ils ont cessé de s'occuper de leurs debvoirs , et ils les font remplir par des vicaires et des

Le chapitre

de Notre-Dame

supplie

l'archevéqae

Robert

de Croismare

d'exclure

du diocèse

les colporteurs

d'indulgences.

Paroles

imprudentes

prononcées ,

en chaire*

à Notre-Dame,

contre

le chapitre,

par des membres

du chapitre.

' Reg, capit. Eccles. rotkom,, 11 jun. 1534. > Reg, capit. Eccles, rothom., 28 febr. 1494. n.

chapelains \ » Où , quand, et par qui sont proférées les paroles que Ton vient d'entendre , et que Boileau sembla, dans la suite, avoir voulu mettre en vers? En 1525, dans Notre-Dame de Rouen, le dimanche de ]a Septuagésime , du haut de la chaire, en face du chapitre, par le pénitencier, membre lui-même de ce chapitre. Le lendemain, à la vérité , il est mandé à la barre de sa compagnie, qui lui enjoint « de s'abstenir, d'ores en avant, de publier de telz scandales, surtout contre les particuliers. » Mais ce qui était lâché était lâché. Une autre fois, au couvent des Cordeliers, le prédicateur de Carême ose bien, un dimanche, en pleine chaire, accuser les chanoines de la cathédrale d'avoir chacun une concubine*. A Notre-Dame encore, un dimanche , nostre maistre Le Rat, grand prédicateur , célèbre alprs , et que François 1*' aimait fort à entendre ^ , voyant de grands vides sur les bancs du chapitre , en face de la chaire , surtout aux places des dignités : « Eh! ou sont (s'écriait-il) les çhefz du chapitre? Hz ne sont pas icy? » Une autre fois, toujours en chaire , on l'avait entendu dire « qu'il s'estonnoit de aulcuns qui se mesloient

' Reg. capit. Eccl. rothom., 28 janvier 1525.

» Reg. capit. Eccl. rothom.^ 27 mars 1541.

^ Essais historiques sur la ville de Caen, par Tabbë De la Rue, tome II, pages 146, 147.

e exposer la saincte Escripture, qui n'estoient ue asnes, et se congnoLssoient mieulx à ungproa/« * » , injure à l'adresse du trésorier de Notre- ^ame, cpii , aussi , ne s'y méprenant pas, fit retentir I ville de ses plaintes énergiques.

C'était mal prendre le temps pour débiter en haire de pareilles choses ; et , comme on le disait , LU jour, au même chanoine Guillaume Le 'Rat, [uî venait de se permettre encore une nouvelle Qcartade , « il est bien notoire que le populaire est le luy-mesme assez porté, aujourd* liuy ^ à se rire le l'églize etdes ecclésiastiques^. »

Mais qu'était-ce au prix de ce que nous allons lire ? Chose déplorable ! Les opinions nouvelles liraient trouvé des prosélytes parmi les prêtres, et pénétré jusqu'au fond des cloîtres. Le curé de Condé-sur-Noireau, Etienne Le Court, convaincu le premier, fut supplicié sur le Marché-aux-Yeaux. Condamné par le bailli à être brûlé vif, le Parlement lui avait accordé d'être étranglé avant de sentir le feu; mais, préalablement, il lui avait fallu subir la dégradation. Un échafaud avait été dressé au parvis de Notre-Dame. Là, Georges d'Amboise, deuxième du nom, archevêque de Rouen, assisté de révêque d'Hyppone , de cinq abbés , du doyen

Les opinioiu

nouvelles

séduisent

des prêtres

et des religieux.

' Reg. capit. Eccl. roihom., 9 fébr. 1543. ' Ibidem.

22S PABLEMENT DE NORMANDIE.

dn chapitre, de plusieurs chanoines , conseillers au Parlement et avocats, l'avait dégrade, lui avait fendu en deux sa tunique; puis ce malheureux fut livré aux juges séculiers*. A combien d'autres prêtres une semblable chute valut un traitement semblable ! Les exemples abondent, et nous n'aurions que l'embarras du choix ^.

Pour les monastères , la chose n'est pas moins prouvée. A Rouen , le seul couvent des Augustins semblait être devenu comme un foyer d'hérésie. Des informations ayant été faites par ordre de l'archevêque, il s'était trouvé dans ce monastère jusqu'à/rr/î^^-rf^f/iC religieux suspects, dont quelquesuns furent arrêtés, et les autres parvinrent h s'enfuir *.

A Caen surtout, il semble que l'hérésie fût entrée par toutes les portes; on avait vu plusieurs religieuses de l'antique abbaye de Sainte-Trinité s'enfuir à la suite de quelques moines apostats et corrompus \ Aux Carmes de la même ville, il s'était commis de grands scandales; et ces religieux ne rentrèrent dans l'ordre que grâce à la visite qu'y

• Beg. capit. Eccles. rofhom. , Il décembre 1533. — Et le

n* 98'iî; des manuscrits Colhert, Bibl. royale. 6. 5.

' Beg. cnpit.Eccl. roth., 30 juillet et 17 déc. (534, etaliàspassini.

^ Beg, capit. Eccles. rofhom., 27 août 1549.

* De Bras de Rourguevillc et Beg. du Parlement.

lia faire un docteur des leurs , nommé Delanda, lequel y avoit donné si bon ordre, que depuis l n'estoit plus rien arrivé *..• Aux Jacobins, «auluns-des religieux commectoient tant de folyes, Lssociant avec eulx rufpens et gens meschantz» jue toute la ville en estoit scandalizée ; et les bons •eligièux, qui ne vouloient adhérer à leur mauvais- :ié , estoient ^ pour cela, fort maltraictez , etexposez A mourir de famyne *. »

On voit quels progrès avait faits le mal, et en quels lieux. Comment le peuple, ignorant, crédule, et, on peut le dire, mal prêché et mal édifié, s'en serait-il pu défendre? Si, encore, Fran- -çois T', très contraire, au fond , à toutes ces nouveautés, leur eût opposé toujours une résistance franche, vigoureuse, iuexorable ! Mais ce monarque, gouverné quelquefois par sa mère , Louise de Savoie, et par le cardinal Duprat, par Montmorency et le cardinal de Tournon , ardents catholiques; tantôt par la reine de Navarre sa sœur, et parladuchessed'Etampes, qui, toutes deux,avaient goûté les idées nouvelles , suivait tour à tour les impressions contraires qu'il en avait reçues. Qui ne sait les variations de sa politique, qui tantôt l'entraînait à des persécutions outrées, et tantôt

- Variations delà politiqa*.

de François l« à regard des religionnairea.

* Hfg. secr. ôcs grands Jours de Bayeux , 3 novembre 1540«

* Ibidem.

le faisait se relâcher sans mesure ? Youlait-il regagner les cadioliques, qu'avaient scandalisés ses intelligences avec Barberousse et Soliman ? des placards, des pamphlets impies, affichés par les religionnaires , lui devenaient une occasion de faire dresser des échafauds , de faire allumer des bû^ chers , d'ordonner des supplices auxquels il allait assister en grand appareil , avec les seigneurs et les dames de sa cour * . Une autre fois , influencé par Henri VIII , et voulant amener le pape Clément VII à je ne sais quelle concession qu'ils désiraient tous deux : « Pensez ( disaient au pape , par son ordre , les cardinaux de Grammont et de Toumon ) , pensez à restât où sont les A llemagnes^lepays des Ligues (la Suisse), et autres pays rff la chrestienté ; comme ils se sont disjoints de l' obéissance de l'église roumaine, dont il est à craindre que si ces deux puissants roys deFrance et d'Angleterre s' en destournoient à faulte de justice, ils trouvassent plusieurs qui leur adhèrer oient; et eux dux pourroient faire un tel effort qu'il seroit difficile d'y résister^.

commencemens Avcc des principes si changeants et une religion * à Rouen. aî^si livrée aux hasards de l'intérêt et de la politique , faut-il s'étonner qu'à des édits de persécu-

' Simonde de Sismondi , Histoire des Français , tom. XVI > p. 382, 451 , etc.

^ Mémoires de Martin du Bellay, livre iv.

HENRI II. 23f

tion bons à mettre tout en feu, succédassent des ëdîts de tolérance à l'ombre desquels s'étaient propagées rapidement les opinions nouvelles? ARouen, comme dans bien d'autres villes, le bas peuple fut le premier tenté et le premier pris. Cette grande ville était remplie d'ateliers de toutes sortes, en plus grand nombre, peut-être, que de nos jours; et les machines en usage aujourd'hui n'existant pas alors, on peut juger quelle multitude d'ouvriers étaient entassés dans les boutiques^ (cotnme on parlait,) surtout pour le commerce de la draperie <|ui y florissait alors.

Au milieu de ces hommes simples, ignorants, disposés à tout croire , paraissaient de Nouveaux venus , au maintien grave , à l'air étranger, qui , parlant des pays lointains, se faisaient écouter , et exposant à leur manière les nouvelles idées, ne tardaient guère à se faire croire , surtout des jeunes, toujours avides de changements et de tiôilveautés* Car on ne gagnait pas si facileitient-les vieillards; et il y en eut beaucoup qui surent se maintenir et préserver leurs familles. Surtout, la dispense des jeûnes et de l'abstinence avait entraîné quelques jeunes hommes amis de la bonne chère , du plaisir et de la licence; on les entendait, maintenant, médire des prêtres, répéter souvent « qu'avant peu l'on verroit merveilles, et que les choses iroient bien autrement. » Un vendredi saint, on en trouva

332 PARLEMENT DE NOR3fANDI£.

plusieurs à table , mangeant un chevreau , se raillant des prohibitions de Féglise; et imaginez l'horreur que pouvait exciter alors une telle profanation * , dans un jour de deuil et d'expiation universels !

Des néophytes plus austères se réunissaient, la nuit, en secret, dans deslieux écartés , pour entendre des prédicants dont le langage les charmait par sa nouveauté. Ils n'étaient d'abord qu'une vingtaine environ ; mais leur nombre ne tarda guère à croître ; il y en eut bientôt dans tous les quartiers. Alors ils instituèrent des quarteniers, des dixeniers, des centeniers , des anciens. La nuit , lorsqu'il devait y avoir prêche, un homme parcourait les rues, faisant retentir un sifflet là où il savait qu'il y avait des fidèles ; ou, si l'on craignait que ce bruit ne tînt la police en éveil , le semonneur^ passait sans mot dire, tenant une lanterne qui, allumée, avait la forme d'une lune. Ce signal , épié par les hommes du parti, était compris aussitôt, et les voilà tous en campagne. Dans ces prêches étaient distribués de petits livres lus avidement, et qui échauifaient les têtes. Là étaient attaqués la présence réelle et

' Ms. Bibl. de la ville de Rouen , 69

' Semonneur, qui semond, qui avertit; de submonere. — Cang. ,

Ghss. , ctftuppl.

à profasion.

es honneurs rendus aux imageSé II en arrivait par :entaines dans des ballots de marchandises; on se es passait de main en main dans les ateliers * ; le :ioinbre des sectaires croissait d'autant, et voilà, à [\ouen, le berceau de la réforme.

La confiance croissant avec le nombre, on fut DesUvrcaimpicf

m , , I .X BonX répandas

Dien étonne, un matin, à Rouen, de trouver la dans Rouen, ville comme jonchée de ces nouveaux livres. Il y en avait dans les rues, dans les maisons, etjusques dans les églises; on avait osé en répandre à profusion dans les prétoires des divers tribunaux, à la vicomte , au bailliage , et enfin dans les salles même du palais de justice, où le Parlement de Normandie tenait ses séances. Indignée d'une telle audace, cette cour souveraine avait fait, en hâte, fermer les portes du palais et celles de la ville, dans l'espoir de trouver le coupable. La ville demeura close ainsi plusieurs jours, jusqu'à ce qu'enfin on amena au Parlement cet imprudent , qui avait été arrêté'à Dieppe , au moment où il s'embarquait pour l'Angleterre. C'était un enthousiaste, qui se faisait appeler le Promis en la loy. Le Parlement eut bientôt jugé ce procès. Guindé à l'engin dressé sur le Marclié-aux-Veaux j et sous lequel un bûcher avait été allumé , ce .condamné, soit pour braver la mort,^

Relation de Pelhestre. — Mss. Ribl. publ. de Roaen.

^^ PARLEMENT DE KOEMANDIE.

soit pour abréger son supplice , baissait la t6te Ters les flammes, et mourut en obstiné ' .

Une si grande audace avait mérité, sans doute, un châtiment sévère/ Mais, alors, il ne fallait pas en avoir fait tant pour périr sur le bûcher ; et ici l'histoire est en droit de rendre des arrêts à son tour , et de juger les juges. Que des turbulents, cherchante émouvoir les autres, sous prétexte de religion, et à les pousser à la révolte , expiassent de si pernicieux desseins par un supplice capital, même très rigoureux, on ne le saurait trouver étrange; il s'agissait là de réprimer des tentatives séditieuses , de prévenir des révoltes ; il y allait , en un mot , du salut de l'empire. Mais, faire brûler aussi de malheureux abusés, des hommes convaincus, souvent vertueux jusqu'à l'austérité, était-ce humanité, était-ce justice, était-ce même politique et prudence? Une distinction si simple devait s'offrir à l'esprit des juges. Pourquoi les Parlements ne la voulurent-ils jamais admettre ? Accusons-en , non les cœurs de ces magistrats , bons , honnêtes , hu^ mains sans doute pour la plupart , mais une foi mal éclairée, qui n'avait pas su trouver alors d'autre moyen de se conserver, de se défendre, que là terreur et les échafauds. La Bible , un des livres qui les occupaient le plus , avec le Digeste , le Code

• Relation ms. de Pelhestre. — Bibl. publ. de Rouen.

le Justiaien , les ordonnances des rois et le grand Houtumier de la province^ la Bible leur offrait des allégories , des paraboles qu'ils traduisirent en ois de sang , faute de les avoir bien su comprendre. « Celui { avait dit FÉvangile ) , celui qui ne demeurera pas en moi, sera jeté à terre comme un sarment coupé , et , quand Usera sec, on le ramassera pour LE JETER AU FEU \ » Là, des hommes mal éclairés ayaient cru voir écrite la peine de mort contre les errants, et trouver indiqué jusqu'au mode même du supplice que devaient subir ces malheureux abusés. Uesprit aurait donné la vie, la lettre tua des malheureux par milliers; et dans quelles tor-tures elle les faisait mourir ! 11 est juste de dire aussi qu'au milieu des variations de François P', la rigueur et les supplices étaient, après tout, le parti auquel on en revenait toujours. « Des luthériens (comme dit Brantôme, qui, d'ailleurs l'admire en cela mème)^ des luthériens, il en a faict faire de grands feux, et en espargna peu d'eux qui vinssent

à sa cognoissance Ça esté le premier qui a

monstre le chemin de ces bruslements^. » Aussi, sans cesse, notre Parlement, comme les autres sans doute , recevait des lettres de ce monarque pour l'exciter à sévir contre les sectaires, pour le

' Evang. Sti Joh. , cap. 15.

' Brantôme, Discours de François T.

François I complimenter après qu'il leur avait prodigué les sans cesse rigueurs, OU pour le gourmander de les avoir trop

le Parlement r ' tvt • j. ' «. • j

de Normandie épargnes. «JMousvousprionSyetneantmoiQsmanac^nx ."ksëyir contre les / j^j ^crivait-il uu jour ), swT tant QUC VOUS désivez

religionnaires. ^ j /' 7

nou$ complaire et obéir ^ de nous faire cognoistre combien vous avez à cœur telles matières, qui sont pour l'honneur de Dieu , révérence de son église , constitutions et traditions d'icelle, que vous veuillez,, de vostre part, donner tel ordre, soing et regard par tout vostre ressort, sur ceulx qui sont entachez des dictes hérésies, que vous en puissiez avoir la congnoissance, pour d'iceulx faire la justice, pugnilion et correction telle, si roide et si rigoureuse y que tous autres y prennent exemple de s'abstenir d'adhérer et entrer en telle créance *• » Aux commissaires du Parlement de Rouen, envoyés en 1540, tenir les grands jours à Bayeux , il avait surtout recommandé «d'exterminer ceste malheureuse secte lutheriane » ; les lettres patentes de commission en avaient un article très exprès*. On a vu, en effet, combien la ville deCaen était infectée des opinions nouvelles. Les conseillers Lesueur et Pétremol , qu'y avait envoyés la cour des grands^ jours ^ eurent bien vite reconnu la négligence des officiers ( tant ecclésiastiques que séculiers ) à cor-

» Lettre close, 24 décembre 1538. {Heg. secr. ) * Reg. secr. des grands jours de Bayeux , en 1 540.

riger et extirper les hérésies. Aussi vît-on les deux magistrats y retourner plusieurs fois « pour exhorter et haster les juges d*y procéder » ; que dis-je? « y faire et parfaire , eulx-mesmes ^ les procedz aux blasphémateurs contre les sacrements et la foy *, » Le chancelier Poyet , de son côté , écrivait au Parlement pour exciter son zèle un instant endormi. «Le roy ( disait-il ), a entendu le grand nombre de luthériens qui sont tant à Rouen qu'en autres villes de Normandie ; dont il a très grand regret, et m'a commandé vous escripre lettres pour vous ordonner qu'en toute diligence il en soit faict justice exemplaire , et qu'on y vacque, toutes choses laissées. La chose est de telle importance et conséquence, que trop mieulxvous l'entendez^. » Puis, plus tard, François I" lui-môme revenait plus âprement à la charge : « Par les démonstracîons qu'en avons faictes ci-devant ( écrivaît-il au Parlement de Rouen ), vous pouvez juger combien nous avons labouré à extirper ceste malheureuse et pernicieuse peste hérétique. Toutefois, elle pullule encore en divers endroictz de nostre royaulme; ce qui nous donne grande suspicion que ceulx qui sont préposez à l'administracion de la justice n'y font leur debvoir si dilligemment comme Taf-

* Âeg. secr. des grands jours , 3 décembre 1540. ' Reg. secr. , 10 juin 1540.

PARLEMENT DE ITOKICÂNDIE.

Le Parlement

de Roaen

est soupçonné

de renfermer

dans son sein

des magistrats

hérétiques.

faire le requert. Entendez donc, en si grande dilligence et sollicitude, à faire punicion deceulx que vous trouverez entachés de ceste secte, que nous cognoissions par effect, que la racine en soit arrachée et mise hors de nostre royaulme très-

chrestien Ce qui sera le plus grand service

que vous nous pourrez jamais faire.... Et si nous trouvons qu aulcuns de vous se rendent négligents et paresseux, et usent de quelque dissimulacion et connivence, nous en ferons faire telle punicion que chacun y prendra exemple * . »

Enfin, c'était Tamiral d'A.nnebaut, qui, par ordre du roi , reprochait vivement aux magistrats du Parlement de Normandie, l'excès de leur douceur à l'égard des nectaires. « Si ce point est mis en négligence ( leur disait>il ) , il sera mal aisé de croire que les magistrats fassent leur debvoir aux aultres choses.. • FranckemenU,. on a opinion^ au conseil ^ que le Parlement de Rouen est bigarré, et que les ungs sont pour Dieu^ les aultres gauches, pour ne pas dire pir entent. Si la court ne garde la justice en cest endroictj que feront les juges inférieur^ ?» Puis » reproduisant comme une menace le souvenir des humiliations de 1540, « voussçavez ( disait-il) q^ le rcy est facile à venir ^ pour petites choses , aux me^

' Lettre du 22 avril 1545. (Reg, secr.)

tccê contre vottre eompaygnie , et à reprendre tes eilles querelles '■■

Ainsi harcelé , qu'aurait pu faire le Parlement? e moyen , d'ailleurs, de résister auzédits de rigueur u'on lui envoyait sans l'elâche ?

Il faut dire aussi que les sectaires ne s'étalentpas sntentés long-temps de lire en secret des livres ouveaux , et d'écouter à l'écart de pieux discours. . Kouen , sans doute , comme en Allemagne , sous ïs yeux d'Erasme , souvent on en avait vu parmi ox sortir du prêche , « avec un air farouche et les regards menaçants, comme gens qui venoient L'ouïr des invectives sanglantes et des discours ^ditieux'. »

Dans celte multitude toujours croissante qui ïouraitauxinstructionsclandestinesdesprédicants, .'étaient glissés des hommes haineux, violents et prêts à tout faire. Entendant sans cesse prêcher i^ontre les images, il leur avait semblé qu'il serait méritoire de les abattre. Un matin , à l'entrée du village de Blosseville-Bonsecours , près de Rouen , OD avait trouvé gisantes à terre une croix haute, la veille , de einquaate pieds , et l'image du Christ , de la hauteur d'un homme ; cette croix avait été

■ Ensm., lib. ziz, 1i3;zziv, 147, p. V)b-i, etc., ciM pirBi siut , Hiitoirt des fariatioM , lÎTre i , $ 3«.

140 PAKLEHENT DE HOUMANDIE.

sciée pendant la nuit. Dans la mJîmenuît,IV^Ii^ Bonsecours, ct-Ièbre par ses pèlerinages, avait forcée , et l'on y avait brisé des statues. Au ci ticre de Saint-Maur, presqne dans la ville, p1u>i' images avaient été mises en pièces, et il n'v j sortes d'insolences que l'on n'y eût comnlise^ J euttode d'argent de Saint-Godard avait été^" Chaque jour, presque, les prêtres, objet uw de tant de respects, étaient insultés, surtouliiles rues écartées. Nous aurions bien d'autres e* à raconter, mais celle histoire ne Cnirait yaïui.' Des chroniques du temps, écrites, nousleii ions bien, par des catholiques ardeots, accu'< la mollesse des juges à l'aspect de pareils scandai et, jusque dans la chaire, les prédicateurs De>t taisaient pas. «Les hérétiques ( disaieut-ik],si' ne les réprime plus énergiquemeat, oseronlblK tost arracher leurs adhérents des prisons et" mains de la justice*.» C'était presque une pi*!"' tie, comme nous le verrons dans la suite deKC histoire. i

Le ftirienwnt Indigné de tant d'audace , et poussé sansceswp de RooMi «éïit lemonarqueetsesminîstresquil'accusaientdïcoî reiisionniires. nivcnce , commeut le Parlement de Rouen, p' d'ailleurs, des idées du temps, aurait-il pu g^°^

■ Relation ms. de Pelhestre , Bibl. publ. de Rouen.

• Selalion de Pelhejtre, ms. de la Bibliothèque pablûlM^^

quelque mesure ? Ses commissaires , députés dans tous les bailliages de son ressort, lui envoyèrent une multitude de sectaires qui s'étaient signalés par quelques excès , ou que leur opiniâtreté avait paru rendre indignes de merci. Les prisons de Rouen n'y purent bientôt plus suffire. Chaque jour, on en faisait monter quelques-uns devant la Tournelle ou la Grand'chambre ; il semblait que le Parlement n'eût plus autre chose à faire. A la fin , une chambre «pmafe^ composée de «dix ou douze conseillère des plus sf avants et des plus zélés» (choisis parles présidents), avait été instituée dans le Parlement, « pour connoistre du faict d'hérésie, sans qu'elle pust vacquer à d'autreÈ affaires*. »

Sa tâche , au reste , avait été préparée , la plupart du temps, par des prêtres, des docteurs, les officiauxsurtoutet les inquisiteurs. Les inquisiteurs! Si, dès 1511, nous les avons vus à l'œuvre, on doit bien penser que , les opinions nouvelles se propageant toujours davantage , leur activité ne se ralentissait pas. Sous François P', les registres du Parlement et ceux du chapitre nous les montrent sans cesse à la tâche. Importuns aux officialités, ils étaient soutenus contre elles par des arrêts de la cour. L'OfiBcialité de Bayeux s'était vue ainsi contrainte à i bailler au^ér^Laurentin (inquisiteur) quelques

■ Reg. secr.^ 17 avril 1645.

notaires et advocatz, pour procéder contre les liéréticques et suspectz du crime d'hérésye à Caen...» Ce frère avait été autorisé à « user de censures contre les notaires et praticiens de cour d'esglise, par luy esleus pour luy aider à parfaire leis procedz» ; et force avait été, enfin, à Tévôque de contribuer, de ses deniers, aux frais de ces procédures*. Pour l'ordinaire, c'était d'abord aux inquisiteurs qu'étaient conduits les hommes arrêtés pour cause de religion. C'était à eux, suptout, de les interroger sur la foi, et de décider s'ils étaient, ou non , entachés d'hérésie. Après quoi, ces malheureux étaient menés d'abord aux baillis , puis au Parlement; et là, sans doute, le jugement n'était, la plupart du temps, qu'une formalité vaine; car, que faire quand des docteurs en théologie et en droit canonique les avaient déclarés atteints d'hérésie? Ce n'est pas que ces ecclésiastiques eussent toujours suivi bien exactement les règles de la procédure criminelle. Il fallut plus d'une fois que le Parlement enjoignît par des arrêts « à l'archevesque de Rouen, à ses grands vicaires et aussy à l'inquisiteur de la foy, d'avoir, d'ores en avant, en faisant les inquisitions, examens et procedz, en cryme d'hérésie , à garder et observer la forme et ordre de procéder întroduicte dans le droict commun ^. »

» Reg. secr. , 19 janvier 1539. " Reg. secr., 18 mars 1539.

pour le cas de

partage, en

matière

d'hérésie.

Mais n'arriva-t-il pas au Parlement de s'en écar- Etrange décision 1er lui-même dans ces déplorables procès où il '

semblait qu'on ne devait plus écouter que des conseils de rigueur? Que dire, par exemple, de plusieurs arrêts par lesquels cette cour décida qu'en malière d'hérésie, il ne pouvait y avoir de partage, soit qu'il s'agît de se prononcer sur la culpabilité du prévenu , soit qu'il fallût déterminer la peine que le condamné devait subir? Si, toutefois, il y a une loi sacrée , en droit criminel , c'est celle , assurément, qui veut que l'accusé soit absous, lorsque les voix de ses juges, en nombre égal, le déclarent, les unes innocent, les autres coupable. I^es sages, les philosophes de tous les temps y sont formels. Sénoque le répète sans cesse dans ses épitres^ et Cicéron dans ses discours. Le code et le digeste en ont des textes exprès*. Souvent, toutefois, en matière d'hérésie, on vit le Parlement de Normandie en décider autrement par ses arrêts. Souvent un homme accusé d'hérésie, déclaré tel dans une chambre par six juges , et tenu pour innocent par six autres, fut renvoyé devant ces mêmes juges, réunis à douze nouveaux, pris dans une autre chambre; et, à cette seconde

' et Rcus paribus sententiis absolTÎtiir. Senec. Epist. 82. — « OEquo sentcntiaruiu numéro reus absolyitur. » Cicero , Pro Cluentio. — Voyez aussi la loi 38 , Digest. De rejudicatâ.

épreuve , perdit la vie que semblait lui avoir assurée le résultat de la première. Un nommé Amiot , entre cent autres , le devait apprendre au prix de sa tête; et, après son jugement, le Parlement formula en règlement ses nouveaux et étranges principes sur cette matière, en décidant « qu'en cas dTiérésie, dès maintenant et pour ladvenir, quand il adviendroit qu'en la première chambre les juges se trouveroient en pareil nombre de voix, le jugement toutes foys ne seroit tenu pour party (partagé), mais qu'on auroit recours aux enquestes, à pareil nombre que la chambre première , et là seroit le jugement traicté , les chambres assemblées, pour faire arrest; mais qu'alors, s'il advenoit que, les deux chambres estant ainsy assemblées, les juges retombassent en parité de voix, l'advis le plus doux prévaudroit suivant l'ordonnance * . » La MiséEicoKDE Ce n'était pas là sans doute incliner à l'indulgence; et, quand je vois Bonaventure des Périers ( qui écrivait dans ces temps-là ) nous donner, comme un proverbe reçu alors , la rigueur de Toulouse^ r humanité de Bordeaux^ la justice de Paris , et la MISÉRICORDE DE RouEN ^ , je me demande ce

de Roaen.

' Beg. secr., 10 et 12 mars 1539; 15 nov. 1553, et aliàs passim.

' Contes, nouvelles et joyeux devis de Bonaventure des Périers, édit. de 1711 , t. II, p. 118 : « Du Bandollier Cambaire, et de la response qu'il fit à la court de Parlement. »

qii'îl fallait donc qu'eût fait un Parlement pour se voir, comme celui de Toulouse , accusé de rigueur! De toutes parts, au reste , ne se faisaient entendre autour des magistrats que des conseils inhumains. La portion du peuple qui ne s'était point laissé séduire (et c'était, de beaucoup, la plus nombreuse) montrait, en toute rencontre, une haine violente contre les sectaires; et beaucoup de prêtres entraient dans ces sentiments, en supposant qu'ils ne les eussent point involontairement inspirés par d'imprudents discours. En matière d'hérésie , les juges séculiers devaient , aux termes d'un édit du 1" juin 1540, « ayder les évesques, vicaires et inquisiteurs de la foy au dict négoce et affaire. » Il était enjoint aux Parlements de le faire, sans attendre qu'on en eût appelé à eux. Mais l'é- Les inquisiteurs, glise, en revanche, devait, à son tour, venir en officiaux, aide à la justice , lorsqu'elle en était requise. Sou- re|«g«enx vent donc les inquisiteurs, les grands vicaires, les viennentsouvcnt officiaux , les religieux de la ville de Rouen , vinrent conférer avec au palais, mandés par le Parlement , qui les voulait relativement aux consulter sur des cas épineux; et on ne voit pas ^^^^^^^^^^ que ces ministres de Tévangile aient souvent fait reiigionnaires.

Exemple

entendre des paroles d'indulgence et de support. notable.

Il faut dire d'abord que, tant dans les prisons de l'officialité que dans celles du bailliage et du Parlement , pendant tout le temps enfin que durait leur procès , les malheureux accusés d'hérésie avaient

sans cesse affaire à des religieux chargés de les prêcher 9 de les exhorter, de leur faire abjurer les opinions nouvelles. On ne voit que des arrêts rendus pour ordonner que tel ou tel accusé d'hérésie «sera exhorté par les prescheurs des Carmes, Augustins et Jacobins , pour sçavoir s'il persistera aux articles et propositions dont il est accusé*. » Et quelques-uns abjuraient sans aucun doute des opinions qui les avaient conduits aux pieds des échafauds. Mais ces abjurations, peu spontanées • profitaient-elles beaucoup à ceux de qui on les avait obtenues? Un fait, entre tant d'autres, ne permet guère de le croire. En mars 1539, un sectaire, long-temps exhorté en vain par des religieux dans son cachot , condamné enfin à mort par le Parlement, avait, après son jugement, déclaré qu il croyait en l* église. Déclaration bien tardive sans doute; mais il semble, par ce qui va suivre, qu'une abjuration plus libre et moins suspecte ne lui eût pas profilé davantage. Car, les prêcheurs des Carmes, Augustins, Jacobins, qui l'avaient reçue, ayant été mandés au Parlement pour savoir « ce qu'on en df-bvoit penser», et le premier président De Marcillac leur ayant demandé si Ton devait regarder comme hérétique celui qui.

• Reg. secrets du Parlement, des règnes de François I et de Henri \l , passim.

pr&ché à diverses reprises, et s'étant opioiâtré - jusqu'à la fin, déclarait, après sa condamnation à mort, qu'il croyait à loglise : o Oui ( sccricrent aussitôt, tous ensemble, les Carmes, les Augustin» et ies Jacobins}, oui, Hesthéréliifue; et, quand bien même il pirsîslcrail pmdinil une heure à dire qu'il cro't en iégHie , si esl-il hèivlit/ur; c'est la crainte du supplice , rt non la contrition du ccenr qui porte ces gens-là à déclarer tardivement qu'ils croient ce que croit l'église ' . o

Ainsi excités, de toutes parts, comment auraient pu résister des magistrats dont la foi vive, ardente et sincère était mal éclairée, et qui, d'ailleurs, en étaient venus à croire qu'en immolant quelques sectaires ils allaient anéantir l'hérésie! Alors donc furent rendus des arrêts de mort sans nombre. Los bûchers s'allumèrent pour ne plus s'éteindre de lonf;-tomps; chaque jour, presque, de la conciergerie du palais sortaient de lugubres convois. Un banneau à ordure (c'était la voiture alîeclée aux religionnaires condamnés) traînait un malheureux ahnsé à la Crnix-de-Pirrre, où on lui incisait U langue avec un iVr chaud; au parvis de Notre- Dame, où. après avoir fait amende honorable, il subissait quelque autre mutilation cruelle, celle de son poing, par exemple, que l'on brûlait devant

lui ; au Vieil-Marché enfin , et plus souvent encore au Marché-auX'VeauXy tout près de là , où un engyn avait été dressé et un bûcher allumé. Attaché à cet engytiy qui. flexible et souple comme un ressort, s'élevait ou s'abaissait au gré des bourreaux, le malheureux était tantôt descendu à la portée des flammes, tantôt hissé pour descendre de rechef et remonter encore, en sorte qu'on avait vu ces supplices atroces durer des heures. D'autres ne devaient que sentir le feu, et être étranglés aussitôt. D'autres enfin (c'étaient les mieux traités) devaient être étranglés sans même avoir senti les flammes. Qui eût voulu en croire les baillis et les juges inférieurs, tous les hérétiques auraient été brûlés vifs; et on ne trouve guère de leurs sentences qui ne condamnent les sectaires à ce cruel supplice. Des lumières supérieures avaient rendu plus humains les juges des cours souveraines. Il fallait qu'un procès eût ofiert de graves circonstances, pour que le Parlement de Rouen laissât subsister cette clause barbare; et on le voit, dans un grand nombre de ses arrêts , maintenir la condamnation capitale, mais épargner au malheureux patient de longues, atroces et inutiles tortures. Que cette humanité n'allait-elle plus loin, et n'épargnait-elle au condamné ces mutilations successives qui ne laissaient plus au bourreau, pour la dernière heure , qu'un tronc mutilé et presque sans forme

HEKRl II.

d'homme! Les idées du temps ne l'avaient pu permettre. Nos lois criminelles, toutes draconiennes, n'juaicnt voulu admeltrc que d'iiui-nbles peines; et nous l'avons assez vu sous le règne de François 1", pour qu'on nous dispense de revenir davantage sur un si lamentable sujet.

Mais, sous François I", à la Gn surtout de son règne, il semblait tpi'il n'y eût point d'autre crime quel'hérésie, et les bourreaux maintenant n'avaient à faire , pour ainsi dire , qu'aux sectateurs de Luther et de Calvin. A cette fois , François 1" ne pouvait plus se plaindre de ses Parlements; leurs registres sont pleins des louanges qu'il leur prodiguait; et le nôtre, pour sa honte, en eut une bien large part. « Nous avons entendu (leur écrivait-îl) ce que vous avez faict touchant les béréticques; dont nous vous sçavons très bon gré ; et vous prions de continuer, en sorte que ceste secte n'ait point de lieu dans vostre ressort, et vous nous ferez service très agréable ' . n

Combien il s'en fallait, néanmoins, que tous ces supplices des sectaires avançassent la cause de ta foi! Ces malheureux, pour la plupart, souffraient et mouraient avec un admirable courage. Un jour, à Rouen , dans la cour du palais, comme quatre condamnés venaient de monter dans

l'ignominieux et sale tombereau, lun d'eux (il s'appelait Constantin) s'adressant à la multitude qui les poursuivait de ses huées : « Voircment (ditil) nou8 sommes y comme parle l'apostre^ la balUeure du monde y et puons y maintenant ^ aux liommes de ce monde; mais resjouissons-nous y car l'odeur de nostre mort sera plaisante à Dieu, et servira à nos frères\ » Combien d'exemples semblables nous pourrions entasser ici ! Sur l'échafaud , sous le glaive qui les mutilait , au haut de Vcngyn qui allait s'abaisser pour les présenter au feu, au milieu des flammesetdeleurshorribles morsures, la fermeté de ces malheureux se soutenait la plupart du temps; et qu arrivait-il ? « Ceste constance (dit Théodore de Bcze) fut cause que plusieurs, à Rouen, furent esmeus de s'enquérir de la religion , et que , par ce moyen , ilz furent gaignéz à l'égUze^ » ; il va sans dire que c'est de la sienne qu'il entend parler. N'en croyons pas , si l'on veut, cet auteur, trop favorable peut-être à une religion dont il fut à la fois l'ardeut sectateur, Thistorien, l'apologiste et le ministre. Mais pourra-t-on récuser Tavannes, dont la vive antipathie pour les religionnaires nous est si bien attestée par les histoires? Elle n'a pu, tou-

* Histoire des Églises réformées , par Th. de Bèze , t. I , p. 29 , édition de 1580.

^ Idem , t. I , p. 34.

HENRI II. 2ôi

tefois, Fempôcher de dire que « les feux confirmoient les héréticques ; que leur constance en ceste mort cruelle les faisait imiter ; ung mort (ajoutet-11) en gastoit mille vivantz^ qui s'imaginoient que, s'il n y avoit quelque certitude en la créance des huguenotz, ilz ne souffriroient si constamment, estant offerte à aucuns la grâce, en abjurant leur religion*. »

C'était mal raisonner, assurément, et la chose paraît assez d'elle-même. Non, sans doute , l'intrépidité des sectaires ne prouvait pas la vérité des doctrines pour lesquelles ils savaient si bien mourir ; mais elle montrait du moins combien leur conviction était sincère et profonde. Quelle autre preuve plus décisive auraient-ils pu donner de leur foi! Quelle profession plus éloquente en auraient-ils pu faire? Vraies ou fausses, toutes les doctrines qui trouveront une multitude d'hommes assez dévoués pour les professer ainsi jusque sur l'échafaud, ne pourront manquer de^rouver aussi quelque créance parmi les hommes, dans le peuple surtout, que frapperont toujours puissamment de cruelles épreuves soutenues avec constance , en face de la mort , sous la main du bourreau , et au milieu des tortures^. Et puis, fallait-il rendre intéressants, à ■ I «Il 1 1 II ■ ■ I ■ I is I »^^— — »—

' Mémoires de Messire Gaspard De Saulx, seigneur de Tavannes ^ mareschal de France, collection Peti tôt , première série , t. xxiv» page 251.

"> Et j'en crois les témoins qui se font égorger.

Le Parlement, dans une assemblée des chambres , à laquelle assistaient l'Inquisiteur,

l'Official,

le Promoteur,

les officiers

du bailliage,

recherche la cause des

progrès

du calvinisme,

et les moyens

d'empêcher qu*il

ne se propage

davantage.

ses yeux , par d'horribles souffrances , des hommes dont on voulait lui faire abhorrer les personnes et détester les doctrines! Calvin avait bien su voir ce côté favorable de sa cause. « Aulcuns de nous (disait-il), et c'était à François P' lui-même qu'il parlait, aulcuns de nous sont détenuz, emprisonnez, les autres fouettez , les autres menez à faire amendes honorables, les autres banniz, les autres cruellement afQigéz, les autres eschappent par fuite; tous sommes en tribulations, tenus pour mauditz et exécrables, injuriez et traictéz inhumainement. Les malveillants exercent cruauté sur nous par prisons, fouetz , géhennes, couppures, brûleures, etc. \ »

A Rouen aussi, et dans toute la Normandie, les supplices n'avaient pu retarder la propagation des idées nouvelles, et peut-être, au contraire, lavaient hâtée davantage. Bien avant dans le règne de François P' (c'était en 1542), on voit le Parlement en peine des progrès de la réforme , y chercher un remède, de concert avec les principaux du clergé de la ville , et ne savoir à quoi se résoudre. Les gens du roi étaient venus donner l'alarme. J\Iille avis que le clergé leur envoyait, chaque jour, de toutes parts, des placards hardis et pleins de menaces, qu'on trouvait sans cesse

' Dédicace de V Institution ehres tienne à François I , par Calvin ^

aux carrefours et sur les portes, leur avaient donné à penser. « Hz craignoient beaucoup (disaient-ils) et tenoient pour certain qu'en ceste ville de Rouen y avoit grand nombre de gens entachez d'hérésie. » I/official, le promoteur, l'inquisiteur de la foi (Laurentin) étaient là, ainsi que les principaux officiers du bailliage ; et toutes les chambres du Parlement avaient été assemblées pour délibérer sur un objet si important. Le premier président De Marcillac parla long-temps, et Ton vit bien ce qu'il pensait sur les causes qui avaient favorisé la propagation des idées nouvelles. « (7 est (disait-il) que les prélatz se sont endormis lorsqu'il estait besoing et fleure iVy résister; qui a esté cause quaprèz les simples gens infectez^ se sont les principales familles infectées à leur tour^ dont sont venus des malheurs si grandz. » Puis , s'adressant surtout à l'official , « les prélatz (lui dit-il), au lieu d'estre et se monstrer bons pasteurs veillants sur leurs ouailles , ont abandonné leurs brebis y en sorte que y puis naguères, n'eust esté la main des princes séculiers et leur justice j l'église a esté en grand danger de tumber en plus grande erreur que jamais. Ce néanmoins ^ et quoy qu'il ayt semblé ^ par quelque temps ^ que telles hérésies feûssentdu tout exstirpéesj par les grandes,

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