‹ Histoire du Parlement de Normandie (volume 2)Chapitre 15 sur 30 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

d'hérésye; c'était, de la part de tous ses membres, jurer qu^îls étaient demeurés fidèles à lancienne croyance. Le jour même où les grands vicaires et l'inquisiteur avaient été mandés au palais, après leur départ, chacun des membres du Parlement jura « qu'il n'estoit pas hérétique, et qu'il ne congnoissoit personne dans la cômpaignye qui fust suspect d'hérésye ; » le premier président Saint-Anthot l'avait voulu ainsi. Une autre fois , dans une grande mercuriale, il se plaignit du progrès de la nouvelle religion ,• et de ce « qu'elle s'estendoit jusques dans la cômpaignye, dont plusieurs membres estoient suspectz. » 11 parlait même de faire apporter au palais le bras de sainct Antoine (relique révérée que l'on y avait déjà vue plus d'une fois) , pour faire jurer à tous les officiers du Parlement qu'ils révéleraient ceux qu'ils connaissaient entachés d'hécinq conseillers, résic *. Cela u'avait pas pris pour l'heure; maïs, à dc7a réforme, '* ^^ > ^^ ^c trouva quc ciuq des* conseillers du Parlement professaient ou goûtaient tout au moins la doctrine de Calvin. C'étaient Jean de Quièvremont , sieur de Heudreville ; Jérôme Maynet , sieur de la Vallée; Antoine de Civile, sieur de Bôuville; Charles Le Verrier; Robert Le Roux, sieur de L'Eprevier. Reçus tous cinq depuis le fameux édit

sectateurs

c la réforme

sont exclus

da Parlement.

• Mémoires de Michel de Castelnau, aiec les obsen'ations de Le iMboureur, édit. de Bruxelles, in-folio, 1. 1, p. 840.

de 15/i3 , après avoir fait toutes les professions de foi et prêté tous les serments qu'imposait cet édit à qui voulait exercer un office de judicature , ils s'étaient engagés de bonne foi , il le faut croire pour leur honneur; puis, les nouvelles doctrines se propageant chaque jour davantage, ils s'y étaient laissés prendre. Ces cinq n'étaient pas des moindres du Parlement; car, comme le remarque le conseiller LaRoche-Flavyn (et on en peut croire- un si bon catholique ), « c'estoient les plus beaux esprits tant de l'églize, justice, qu'autres de France, qui s'estoient laissez empoisonner et infecter de ceste opinion calvinienne*. » Lorsque leur défection, à la fin, fut devenue notoire, la rigueur des édits, et sans doute les cris des zélés du Parlement, ne leur permettant plus d'exercer leurs offices, ils furent exclus tous cinq de la compagnie; et, à la Saint-Martin qui suivît la décision rendue pour les en bannir , leurs noms furent omis exprès au moment de l'appel , sur le rôle des magistrats composant le Parlement^ ; l'entrée du palais leur était interdite; on ne les y devait revoir que quatorze ans après , à la suite de l'édit de pacification du mois d'août 1570. Un seul d'entre eux, le sieur de Civile de Bouville, devait, plus tard, revenir a la foi de ses pères.

' Lts trèxe Livres des ParUmentsdeFrance,\vf. xi, ch. 12, n®12. * Reg, secr. , 3 noTembre 1556.

276 PARLËiMENT DE NORMANDIE.

Durant toutes ces procédures , ces supplices , ces exclusions, le nombre des religionnaires croissait toujours; et les assemblées irrégulières ne leur pouvant plus, maintenant, suf&re, il s'était formé des églises. Celle de Paris avait été dressée en 1555; celle de Rouen le fut en 1557; La Jonchée et Jacques Trouillet des Roches en furent les premiers pa.steurs\ L'église de Dieppe, fondée dans le même temps , comptait un assez grand nombre d'adhérents pour tenir les catholiques en crainte ^. Celle de Caen, le croira-t-on? dut surtout son établissement à la maladresse du gouvernement, qui écrasait le clergé d'impôts. C'est De Bras de Bourgueville qui nous l'apprend , et le témoignage d'un auleur si pieux et si bien informé ne saurait être suspect. «Lesdécimesestoientsîhaut (dit-il) que les curez et vicaires se rendoyent fugitifz, pour crainte d'estre emprisonnez ; et ne se disoit plus le service divin en grand nombre de paroisses prochaines de ceste ville de Caen , comme aux villages de Plumetot, Périers, Séqueville , Putot, SoUers, et autres plusieurs. Quoy voyans, aucuns prédicans sortis de Genève se saisissoyent dès temples et

» Histoire des Églises réformées , par Théodore de Bèze , t. 1 , p. 112, édit. de 1580.

* Mémoires chronologiques sur Dieppe , par Des Marquets , t. I , p. 137 et suiv.

églises \ » A Caen , le prêche se faisait au Tripot ou halle au blé , et dans un grenier de la rue Guillebert. Pierre Pinchon, Vincent Le Bas, et un Flamand nommé Cousin , furent leurs premiers pasteurs*.

On voit que, cependant, la misère était grande Misère

^T !• 1 1 1 T^ de la Normandie

en JNormandie, comme , sans doute , dans la r rance soos Henri ii. tout entièi*e. « Les impostz et subsides estoient si excessifz , qu'en plusieurs villages on ne faisoit plus aucunes assiettes de tailles. » C'est encore De Bras de Bourgueville qui nous l'apprend ; et il entend parler des villages voisins de la ville de Caen , qu'il habitait, et où il exerçait les fonctions de lieutenant général au bailliage. « De ce temps ( dit-il ailleurs) , furent mis sus de si grandz subsides et impostz à tailles , que le pauvre peuple ne pouvoit vivre. . . dont la pluspart furent contrainctz d'abandonner leurs maisons et mandier ; dont survint des maladies mortelles'. »

En allait-il autrement pour la Haute-Normandie? Hélas ! « pour les excessives taxes des tailles , tous les habitansde vingt-cinq ou vingt-six villages voisins de Rouen avoient abandonné leur pays , chose pitoyable ! * » C'est le connétable Anne de

' De Bras de BourgueTille , 2* partie , p. 162. ' De Bras de BourgaeTille , 2* partie , p. 168. ^ De Bras de Bourgueville , 2' partie, p. 162. ^ Reg. de Thôtel-de^ille de Mouen, 8 octobre 1556..

Montmorency qui le disait en plein conseil ; et j'en crois ce grand personnage, qui était à la tête des affaires, et possédait, d'ailleurs, près de Rouen, de vastes domaines. Dans Rouen même, cette ville naguère si populeuse et si commerçante, « plusieurs, et la pluspart des habitans, avoient délaissé le commerce et traficq de marchandise.... Les estrangers avoient désisté de fréquenter la dicte ville. Les habitans estoient du tout espuiséz d'or et d'argent, et prestz d'abandonner le pays *. »

Ainsi , tandis que les persécutions religieuses de Henri II avaient désolé une classe de Français , ses guerres désastreuses avaient ruiné l'autre. Au mois d'avril 1559, fut signée la paix de Cateau-Cambrésis , entre la France et Philippe IL Le manque d'argent avait bien pu amener Henri II à cette paix; mais, surtout, il avait en tête d'autres desseins. A Paris, en plein Parlement, on vint les dire nettement en son nom ; et ce fut le cardinal de Lorraine, que, certes. Ton en pouvait bien croire , nul n'étant mieux informé que lui de ce qui se tramait contre la réforme. Il déclara donc que « l'opinion du roy a voit esté de faire la paix à quelque prix et condition que ce feust , pour ,

Reg, de Vhôtel-de-ville de Rouen , 23 noTembre 1555.

de là ea avant , vacquer plus à son aise à t'exterminacion et bannissement de ITiérésie de Calvin*. » Mais 9 à trois mois de là au plus, atteint d un coup mortel , à la fleur de lage , Henri II ne put même commencer l'accomplissement de ses desseins.

■ Est. Pasquier , liy. iy , lettre 3**.

RÈGNE

Arèncment Xj-ENRi II ne fut pas plulôt mort , Qu on put voir

de François II , , * ^^ . « .

âgé de seize an» qucls imnienses progrès la réforme avait faits du-

Les

reiigionnaires, ^aut SOU règne. Rigoureusemeut comprimée par plus nombreux, j^g deux derniers rois, lorsqu'elle vit monter sur

ne se ^ j.

contraignent Je trôue un prince âffé de seize ans, elle ne voulut

plus. 1559. .

plus se contraindre, et menaça tout d'abord ce trône même qui naguère lui faisait tant de peur. Les opinions nouvelles, long-temps concentrées dans les ateliers, avaient gagné la bourgeoisie, puis les hautes classes, et trouvé d'ardents prosélytes

%èi

jusqu'au sein de la cour, parmi les plus grands seigueurs et les princes même du sang royal. Sous Henri II , il n'en avait rien paru ; mais il eut à peine fermé les yeux, que les dissidents levèrent le masque; et on les vit se rendre aux prêches , ayanf à leur tête Antoine de Bourbon, roi de Navarre, Daridelot, et le prince de Condé *. Ce fut comme un signal pour tous les religionnaires, qu'avaient irrités les rigueurs des deux derniers règnes, et qui ne respiraient que vengeance et liberté. Aussitôt , ils s'émurçnt de toutes parts , bravèrent les magistrats, insultèrent leurs ennemis; et alors commencèrent, entre eux et les catholiques, ces collisions incessantes, ces luttes violentes qui devaient bientôt les mener sur les champs de bataille.

De nouveaux commissaires du Parlement de Normandie , envoyés , dans les bailliages de son ressort, à la recherche des hérétiques qui pullulaient toujours, purent reconnaître à quel degré d'audace en étaient venus ces hommes naguère fugitifs et tremblants. On ne voit pas comment fut accueilli , dans le pays de Gaux, le conseiller De la Place, qui y était allé « pour procéder contre les prédicants et dogmatisants, contre leurs faulteurs et sectateurs , et tous autres entachez des dictes er-

En Basse-Normandie , les religionnaires insultent des commissaires da Parlement, envoyés poar

réprimer leurs excès.

' Histoire des Français , par Simonde de Sismondi , t. XVIII, p. 74.

281 PARLEMENT DE NOIMANDIE.

reurs et faulses doctrines ' » j mais le conseiller 'de Bordeaux et l'avocat du roi- Péricard, envoyés dans te Cotentin pour le même objet , n'y furent pas plutôt arrivés, que les habitants, en grand nombre, tumultuairement assemblés, envoyèrent des huissiers leur déclarer qu'on ne voulait point les reconnaître pour juges, les récuser, en un mot, au nom de tous '. On ne s'en devait point tenir à ces procédures; et lisdeux magistratssurent qu'en tous -lieux le.s religiuunaires avaient pris les ai'mes pour les empêcher dV'xécuter leur commission. Dans un foubourg de Saint-Lô, arrivaient, de toutes parts, des geas Inconnus, à l'air hagard, suspect et menaçant. Dans une seule maison, réputée n'être habitée qui- (liii' troïs personnes, il y avait plus de trente ou quarante de ces horzinSj « tous garniz d'armes. » Par quelques paroles qu'entendirent les deux magistrats, ils comprirent que ces rebelles avaient des intelligences avec les Anglais ; et, en effet, la reine Elisabeth les favorisait sous main. Un arrêt du Parlement, rendu à la demande des deux magistrats menacés, et publié dans les carrefours de Saint-Lô, avait défendu aux habitants * de faire aucun schisme , division , esmotion

' Reg. , 21 noTembre lâ&D.

' Reg., Rapporlt eivits, 24 i

OU assemblée illicite , sur peine de la hart » , et leur enjoignait même « de prester main forte aux commissaires de la courte » Mais que pouvaient ces arrêts contre des hommes armés, résolus, confiants et prêts à tout? La justice avait dû céder à la force ; et il avait fallu que les deux commissaires revinssent à Rouen, sans avoir rien pu faire. A Caen , dans une si grande ville , remplie de magistrats , d officiers de toutes sortes , et où , quelques mois avant, de si hardies entreprises n'auraient jamais paini possibles , le conseiller Le Georgelier du Bois, et l'avocat du roi Damours avaient couru un plus grand péril encore. Les rebelles, en grand nombre , armez et embastonnéz ^ jurant et blasphémant, osèrent bien venir, à dix heures du soir, assaillir la maison où ces magistrats étaient logés ; tenter d'en enfoncer les portes ; frapper de leurs épées des voisins venus en aide à justice, des serviteurs qui refusaient de leur ouvrir, et jeter des pierres à d'autres qui, du haut des fenêtres, appelaient du secours. A la fin, cependant, le bruit de cette espèce d'assaut s'étant répandu par la ville , et tous les catholiques , armés en hâte, semettant en marche pour venir faire cesser des violences si inouïes, ces audacieux mutins s'étaient retirés, mais non toutefois sans laisser des traces de leur visite ; et, le lendemain matin, on lisait

A Caen, des

commissaires

da Parlement

sont assiégés

dans lenr

hôtellerie,

par des

religionnaires

armés.

> Reg., 23 janTier 1559.

afiichés par la ville, à la porte surtout et sur les murailles de la maison qu'ils n'avaient pu forcer, des placards pleins de blasphèmes, d'insultes, décolère et de menaces. Il y en avait qui « contenoient leur foy et créance contre le sainct sacrement de l'autel , et puissance des papes et des prestres. » Un autre , en vers , était outrageant pour les deux magistrats. Rapportons cette pièce, si propre à donner une exacte idée des passions de ce temps-là.

Le Georgelier et l'advocat Damours Ont rapporté au roy souverain prince Que Caën estoit plain de folles amours , Gens vicieux plus qu'es autres provinces , Ne craignans Dieu , abondans en malice ; Par tel rapport faulx^ et d'affection , D'e» informer ont eu commission ; ' Seront-ils creus si , par belles enquestes , Tels ilz nous font ? Non , car ils seroient bestes. S'ilz ne prouvoient ( ayant papier et ancre ) Leurs faulx rapports , pour ne perdre leurs testes. Mais Dieu nous gard*, le quel est, seul, nostre ayde ; Car les malins à grand's troupes cheminent ; Deçà , delà tout est plain dMnhumains , Lorsque d'iceulx les plus meschants dominent , £t qu'eslevéz sont contre les humains ' .

Sans forces imposantes qui les pussent protéger contre ces insultes de tous les jours, les deux ma-

» Reg, secr, , 28 février 1550.

sistrats étaient retournés à Rouen ; et ils firent à leur compagnie des rapports qui lui donnaient à penser.

Au reste, le Parlement lui-même, dans la capitale de la province, dans le lieu auguste de ses séances, n'imposait plus, maintenant, à ces factieux. On les voyait s'attrouper, menaçants et hurlants , autour du Palais , lorsqu'on y jugeait quelqu'un des leurs , dont le crime trop éclatant n'avait pu rester impuni. Bientôt ils osèrent plus encore. Le Parlement venait de condamner un nommé François Lemonnier « héréticque , scismatique, sacramentaire , et perturbateur de la république » ; c'était à dire que , ne se contentant pas de vivre à sa mode , il s'était signalé dans quelquesuns de ces mouvements séditieux qui commençaient, dès-lors, à n'être plus rares. Aussi avaitil été condamné à être bruslé tout vif. On l'avait donc jeté dans un banneau où étaient avec lui, outre l'exécuteur des hautes œuvres, deux religieux carmes , qui le pressaient de revenir à la foi. Mais comme le lugubre cortège arrivait au carrefour de la Crosse^ tout-à-coup sortirent de la foule plusieurs hommes inconnus, armés jusqu'aux dents , qui , profitant de ce que les sergents avaient pris les devants, marchèrent droit au banneau, en précipitèrent les deux carmes et le bourreau , coupèrent vite les cordes dont était lié le patient , et

Un hugacnot ,

condamné

poar actions

séditieases ,

à être brûlé vif,

est délivré ,

à main armée,

par ses co- '

reljgionnaires ,

mais repris

bientôt ,

et exécuté.

28 et 29 janvier

se mirent en devoir de s'enfuir avec lui. Les sergents, revenus en hâte sur leurs pas, Tépée à la main, voulurent, avec l'aide de plusieurs bourgeois qui étaient ]à, résister aux mutins et leur arracher le condamné; mais ces séditieux étaient armés , pour la plupart ; et une boutique d'armurier, qu'ils pillèrent, fournit des armes à ceux d'entre eux qui n'en avaient pas apporté ; à joindre qu'il s'en trouvait des leurs dans la foule, qui augmentèrent , à dessein , la confusion , pour favoriser la délivrance du condamné. Force fut donc aux .sergents de fuir devant les rebelles, qui les poursuivirent, leur jetant des pierres. Tous ces officiers, presque, avaient été blessés, ainsi que les bourgeois qui leur avaient voulu venir en aide. La foule, alors, se sépara lentement; la justice avait perdu sa proie.

Cependant, le Parlement, assemblé en hâte au palais, au premier bruit d'un attentat si hardi, avait fait fermer aussitôt les portes de la ville. Un arrêt, publié à son de trompe, dans toutes les rues de Rouen, enjoignait à tous d'indiquer le lieu où s'était caché le condamné, de dénoncer ceux qui l'avaient délivré. La somme de cent écus d'or était promise au révélateur, somme fort considérable alors , et qui montrait combien le Parlement avait senti les conséquences que devait avoir dans l'esprit du peuple ému l'impunité d'un acte si hardi.

Aussi , dès le soir même , le Parlement eut-il la réponse à son arrêt. Dans le tumulte de cette mêlée , le condamné s'était glissé, sans être aperçu, dans rhôtellerîe de la Crosse, à Tinsu du maître, qui, à la fin, ly ayant découvert et fait mettre en lieu de sûreté, courut au palais en donner secrètement avis au Parlement encore assemblé. Des mesures avaient été prises pour empêcher le fugitif de s'évader; et , dans la nuit , des sergents , envoyés pour le prendre, purent, sans empêchement, le ramener à la conciergerie du palais. Le lendemain, une force armée imposante était sur pied, dès le matin, par Tordre exprès du Parlement, toutes les portes de Rouen étaient demeurées closes; le tombereau partit, de nouveau, de la conciergerie, portant Lemonnier, les deux carmes et le bourreau; ce triste cortège « refit le tour qu'il avoit encommencé le jour précédent » ; le Parlement l'avait expressément ordonné ainsi par un arrêt , pour montrer au peuple la justice rentrée dans sa pleine et libre puissance, après un court moment d'échec. Au reste, des forces imposantes escortaient, ce jour-là, le condamné. Tous les sergents armés , à cheval , ayant le lieutenant criminel du bailliage à leur tête , la cinquantaine, les cent quatre arquebusiers, et grand nombre d'hommes armés de piques , de hallebardes et de pertuisanes, avaient été requis pour donner

Hardiesse

des

religionnaires

de Rouen.

main forte à justice. Nul, on le pense bien, ne fut assez osé , ce jour-là , pour tenter une nouvelle recousse * ; le patient fut mené sans obstacle jusqu'au Marché-aux-Veaux, où le bûcher était prêt, et où l'attendait la mort. A quatre heures après midi , c'en était fait , et on rouvrit toutes les portes de la ville ^. L'audace de ceux qui avaient fait là recousse^ appelant un châtiment énergique et prompt, un autre arrêt du Parlement, publié à son de trompé, avait promis cent escus-solz à ceux qui les feraient connaître à la justice.

Malgré ces rigueurs, les religionnaires de Rouen ne se contraigaaient plus, et leur insolence croissait tous les jours. Dans les deux mois qui suivirent la recousse de Lemonnier , « assemblez sans cesse en grandes troupes, soubz umbre de religion, tant de jour que de nuict , ilz chantoient et faîsoient prières contre lacoustume, par les rues et places publiques de Rouen, aucuns couvertz d'armes, saisiz de bastons de guerres ou de pierres.

* Recousse , rescousse , du mot recurrere ; d'où rescussa et résoussu^y « tumultuosa et violenta ereptio arestati , seucaptt , è manibus tt ejus qui licite eumdeiii cepit aut arestai'it.» Cang.Gloss,, y° Rescussa. — Carpentier , SuppL, v° Resgouare , et v° Rescoussa. — Roquefort, dans son Glossaire de la Langue romane ^ le dérive du mot : Becuperare.

' Reg» du Parlement des 28 et 29 janvier 1569. — Chronique ms. de la Bibliothèque royale.

«TAmboise.

commeclaiit chaque jour grands excèz el îusolences* . » Nul doute que ces mutins, ou leurs chefs, coiijnration tout au moins , ne fussent dans le secret de la conjuration d'Amboisc, qui couvait alors, et dont on apprit bientôt Tissue malheureuse pour les Huguenots. Le Parlement, assemblé sans cesse , veillant jour et niril à la tranquillité de la province, avait en les yeux ouverts sur toutes ces démonstrations, et fait rigoureuse justice de quelques-uns des rebelles qui tombèrent dans ses mains ^. On ne pouvait qu'applaudir à la joie que montra cette cour après l'arrestation de La Renaudie, et aux ordres qu'elle donna pour que des cérémonies solennelles eussent lieu à cette occasion. Là , des prédicateurs judicieux, le pénitencier de Notre-Dame entre autres , s'adressant à la multitude accourue de toutes parts, « l'admônestoient de se garder de certains malheureux personnaiges qui ne tendoieut qu'à mectre la peste et le feu par tout le royàulme, à la ruyne des gens de bi^n*. » Quelle meilleure doctrine aurait-on pu prêcher à un peuple, que la paix, l'attachement à la foi de ses pères, la soumission au pouvoir légitime? En même temps, des lettres pressantes avaient été expédiées à tous les magistrats du ressort, pour leur enjoindre « d'à-

» Reg. 26 août 1562. ^ Jleg, du Parlement y 1559.

* Idem , ibid.

Des dépnt(^s

(la Parlement

de Normandie

vont en cour

porter au roi

un libelle écrit

contre

la maison de

Lorraine.

voir l'œil, chacun en son endroict, et prendre garde qu'il ne se fist aucune assemblée pour lefaict de la religion ny pour aucune autre occasion. » Dans Rouen, un arrêt solennel, placardé en tous lieux, défendait énergiquement les assemblées séditieuses, et assurait une récompense à ceux qui en auraient dénonce quelqu'une aux magistrats. François II lavait ainsi prescrit , par une lettre adressée au Parlement de Rouen , aussitôt après l'arrestation de La Renaudic. « Je sçay (écrivait-il à ces magistrats), je sçay le zèle grand que vous portez au faict de la religion; le bon et soigneux debyoir que vous y avez faict, et comme vous avez faict punir et chastier ceulx qui s'y cstoîent oubliez \ » Ce que fit ensuite le Parlement pouvait être envisagé d'une autre manière. Comme , après la découverte de la conspiration d'Amboise, des écrits distribués en tous lieux par les Guises avaient prêté aux conjurés le dessein d'anéantir l'autorité royale et d'établir une république, des réponses énergiques, répandues aussitôt par les religionnaires , rejetèrent sur les Lorrains tous les malheurs de la France, les présentant comme ayant été les seuls à qui en eussent voulu les conjurés, et les sommant de rendre compte de leur administration dans

» Reg. sccr. , 28 fcrricr tX 2 mars 1559. — La lettre de François II f5t du 2.'».

une prochaîne assemblée des États. Ce dernier écrit, répandu à profusion , comme le premier , ne pouvait être ignoré des Guises ; et il semblait que le Parlement de Paris en avait déjà trop fait en envoyant ses huissiers remettre au cardinal de Lorraine un exemplaire de ce libelle. Mais que dire du Parlement de Rouen , qui , en ayant reçu un aussi , crut devoir le faire porter au roi par une députation solennelle envoyée exprés k Paris! Moyen infaillible, il faut l'avouer, pour (malgré l'intention même de ces magistrats), donner de l'importance, de la réputation au libelle, et rendre plus odieux les Guises qui en avaient été l'objet! Aussi les avisés Lorrains ne s'y étaient-ils p.is mépris; et, par leurs soins, les députés furent renvoyés en hâte à Rouen, sans avoir pu être admis auprès du monarque * ; digne succès d'une démarche inutile et peu convenable , qu'avait inspirée un zèle maladroit et outré ! Mais, dans le Parlement de Rouen, comme dans tous les autres, les Guises s'étaient fait des séïdes, dont le zèle exalté les embarrassait quelquefois ; et on ne saurait croire combien , dans les registres de ce temps, nous avons trouvé d'arrêls rendus contre les auteurs, imprimeurs et colporteurs de libelles et pamphlets écrits contre ces puis-

' De Thou , Histoire universelle ^ lir. xxv.

292 PARLEMENT M NonMAXDIE.

sanls Lorrains, qu'il était plus dangereux, mainienant, d'ofl'enser que le roi lui-môme.

Par un cdit, donné à Amboise , après la décou^ verle du complot, François II avait interdit toute recherche coiitre les Français, au sujet <le la reli- }î;ion, en jugement ou hors jugement ; et défendu à tous de se rien reprocher ace sujet, accordant aux religionnaires, hormis aux prédicants, « pardon, rémission , et abolition générafc de tout le passé ' . » Emanée d'un gouvernement si faible , comment une semblable concession, dans dételles conjonctures, aurait-elle pu ne pas enhardir des hommes qui, avant celamênie, avaient déjà tant osé! Partout, en Normandie, les religionnaires avaient, maintenant, des prêches. « 11 n'y avoit quasy bonne ville nybon bourg où il n'y eusl église dressée à l'exemple de Rouen, comme, entre autres lieux, à Dieppe, à Luneray, Caen, Vire, Sainct-Lô, Evreux". » Les sectaires avaient élé contents, jusque-là, d'y faire, en secret, leurs cérémonies; mais à peine eut-on publié redit d'Amboisc, qu'aussitôt il leur fallut des prêches. Dieppe, Caen , Saint-Lô, toutes les villes, presque, de la province, ne purent empêcher ce culte public des religionnaires, affreux

' Édit d'Amboisc, mars 1559.

» De Bèze , Histoire ecclésiastique , édit, de 1580 , t. I , p. ?.?.0.

FrlA^Ç()IS M. 29.i

scandale aux yeux des hommes demeurés inébrantables dans ta foi de leurs pères.

Nul doute que les religionnaires paisibles ne sentissent tout le prix d'une liberté si inespérée, et pour eux si nouvelle. Mais combien s'étaient glissés parmi eux dliommes violents, séditieux, pour qui la religion n'était qu'un prétexte de remuement et de désordre? Chose remarquable! Les religionnaires, maintenant, avaient, partout presque', des prêches publics, ik>us venons de le dire , et jamais* toutefois, on ne les avait vus si séditieux. De Bèze est forcé de le reconnaître, et ses termes méritent qu'on les rapporte : « En Normandie (ditil , n'y ayant ville qui n'eust église dressée, les esmeutes y furent grandes du temps de ce règne, quoique les ministres s'efforçassent de modérerles ESTOUR ws , jusques à les forclorre de l'assemblée * . ». De Bèze,, à chaque page, qualifie ainsi (Heslourdis des gens qui se permettaient d'étranges violences > nous le pourrons bien voir dans la suite, si déjà, toutefois , le mot esmeutes grandes ^ qu'il emploie kii-môme, n'en dit pas assez. Redisons encore qu'en Normandie, devers Caen surtout, « les décimes (impôt sur les ecclésiastiq^ics) estoient si haut, que les curez et vicaires se rendoient fugitifs, pour crainte d'estre emprisonnez; que le

» De Bèze , Histoire ecc/rsifisfiqitr, ëclit. de 1580 , t. I , V- 3():>.

2yi

PARLEMEKT DE NORMAXDIE.

service divin ne se disoit plus en grand nombre de parroisses prochaines de la ville de Caen , à Plumetot; par exemple, à Porîers, Scquevîlle, Soliers, Putot,... Quoy voyant aucuns prédicants sortis de Genève, se saisissoyent des temples et églises. » Dans Caen, il y avait jusqu'à trois prédFcants, qui prêchaient en plein jour, à la halle au blé et dans la rue Guillebert * ; c'est un témoin oculaire , le lieutenant-général du bailliage de Caen^ De Bras de Bourgueville, homme des plus graves de son temps , qui nous révèle ces détails.

Si, au commencement, Rouen ne vit point de ces prêches publics qui ne se pouvaient guère éta-

m'ils ne fassent vi*i • i*ii i*'^

oint *^*"' dans une si grande ville sans y causer d cde prêches t!*anges mouvcmeuts, elle le dut à son Parlement, qui, moins par contrainte, à la vérité, que par persuasion, sut contenir les religionnaîrcs, assez enclins , on le conçoit , à faire comme les autres , el qui déjà même se mettaient en devoir de tenir prêches en plein jour, au milieu de la ville. Mais « ils furent retenus (dit De Bèze) par l'instante prière de quelques présidents et conseillers, qui les favorisaient et exhortoient à se porter plus couvertement, sans rien attenter de nouveau, ains à se contenter de leur estât paisible » Le président Lal-

Le Parlement

obtient des religionnaircs

public5.

• Les Recherches et Jntiquitéz de la province de Ne us trie, par ha Bras de BourgucTille. Caen, 1588 , 2» partie , p. 168.

lemant était un de ces magistrats cpi», en leur promettant un peu de liberté , les déterminèrent à se contenir*. « De vray ( ajoute-t-il ) ceste cour passoit sous connivence leurs assemblées ; et n'estoit aucun contrainct d'aller à la messe , ne de rien faire contre sa conscience. » Ainsi persuadés , les ministres et anciens de la nouvelle église de Rouen convinrent de demeurer cois ^.

Accorder ainsi à des dissidents , et encore leur Éaire valoir ce qu après tout il aurait été maintenant bien difficile au Parlement de leur dénier; empêcher par là les troubles inévitables que n'aurait pu manquer d'amener, à Rouen, la publicité des prêches, c'était montrer une prudence, une sagesse dignes de la première cour souveraine de la province.

Pourquoi fallait-il qu'il y eût, dans un sénat si sage, ainsi que parmi les principaux du clergé, quelques hommes exaltés, toujours prêts à mettre en avant des exigences bien peu propres, assurément , dans des temps si difficiles , à faire aimer cette église qu'ils avaient tant à cœur de faire prévaloir? Raoullin de Longpaon, conseiller laïque, et René des Buatz, conseiller-clerc, chanoine de Notre-Dame de Rouen, grand vicaire de l'arche-

Zèle onlrû de qnelques

mf^mbres du Parlement.

* Théodore de Bèze , Histoire ecclésifisiique , t. If , p. 6ôl.

' Théodore de Bèzé , Histoire ecclésiastique , t. l , p. 30ô , 3(Mu

PARLEAIÏNT DE NORMANDIE,

An Bailliage

de Ronen,

on commence

des procédures

contre ceux

des habitanta

de ta ville qn i^^n'ayaient]

point fait

leurs Pâques;

le Parlement

empéche-

de passer outre.

vèqiie, étaient les plus échauffés parmi les zélés de celte compagnie; raecusalîon d'hérésie était toujours prête à sortir de leur bouche, mal à propos la plupart du temps ; et ee serait allonger démesurément celte histoire, que de redire toutes les scènes que causèrent, dans le Parfement, ces aceusations qu'ils hasardaient souvent avec une légèreté bien coupable. Celte imputation , lâchée ainsi un jour par Longpaon, en pleines chambres assemblées , contre le chanoîae Aatoine de Croîsmare^ récemment pourvu d'un office de conseiller-clerc^ avait vivement ému deux ou trois parents que ce chanoine avait dans la compagnie; de gros mots avaient été échangés, et le premier président eol bien du mal à rétablir Tordre dans l'assemblée*.

Pour le conseiller-clerc René des Buatz , ne s'était-il pas avisé , en 1559 , de concert avec les autres grands vicaires du cardinal , d'enjoindre à tous les curés de Rouen de dresser des listes de tous ceux de leurs paroissiens qui n'auraient poirit fait leurs Pâques, et de remettre ces listes aux juges qui, sans délai , devaient procéder criminellement contre les catholiques trouvés en défaut ! Viilebo» d'Estouteville, grand bailli de Rouen, un exalté comme eux, y avait donné les mains ; non, toutefois, qu'on ne l'eût d'avance bien averti; car le

' Reg. secr. , 2S janvier 1554.

FBANÇOIS rr. 257

président Pétremol, instruit de cet imprudent dossein, lui avait dit que « les Pasques ne rc gardaient point le juge lay^ et n'estaient paint de lajffrisdictiow séculière y ains de l'ecclésiastique. » Villebon d'Estoulevîlle, hardi capitaine et brave homme de guerre, mais catholique des plus ardents et des plus emportés qu'on pût voir, au point quIJy avait gagné répithète de Baute-feu* , n'était pas homme à se payer de semblables raisons. Recueillant eu hâte les trente-six listes dressées pour les trente-six paroisses de Rouen, il s'empressa de les remettre au lieutenant criminel et au procureur du roi , avec l'ordre formel « d'instruire, informer et procéder, fautes c/ioscs post-posées j^ contre les per saintes dénommées es dictes esticquettes i^ ; en sorte qu'il ne* s'agissait de rien moins que de faire un procès aux nombreux suspects qui avaient fait défaut à la sainte table. Heureusement, le lieutenant criminel, ne voulant rien faire que de l'avis du Parlement, s'était rendu tout d'abord au palais avec les trentesix listes que Villebon hii avait remises. Dire quelle explosion cette échauflfourée fit dans le Parlement, serait une chose malaisée. Plusieurs des membres de la compagnie , inscrits sur ces Ustes de proscription , prouvaient invinciblement qu'ils avaient fait leurs Pâques, soit dans des églises

* Brantôme, Discours dn maresckal de P'ieUievtUe^

39g PABLEMKST DE NORMANDIE.

conveuluellea où il leur était permis de les faire, soit dans leurs terres, où, d'ordinaire, ils allaient passer la semaine. sainte et les fêtes de Pâques, de tout temps chômées au palais. Mais, en eux, le magistrat supérieur méconnu et outragé, ne s'offensait pas moins que le catholique injustement accusé d'hérésie. Car, en cas de crime même, les membresdes Parlements pouvaient-ils être tenus de répondre ailleurs que devant leur compagnie , les chambres, assemblées? L'un d'eux surtout , (Claude BouUenc , conseiller, sut faire sévère justice de ces odieusesmenées. Seignem- et patron de Glisolles et de Garambouville , dans te diocèse d'Evreux, où « il' avoit mesnages , gens , domestiques , chapelles et chapelains qui , à ses fraiz , gagez par luy , chaquejour chantoient messes, hiy absent ou présent, it y avoit reçeu son créateur. Avec luy, l'avoient reçeu toute sa famille, ses domestiques et ses vassaux, hs dictz lieux ( ajoutait-il ) ne se trouvera aulcun qui jamays ait esté suspect d'Iiérésye , ny qui, à grand' peine, en ait oi parler. " C'était ià sa justification comme catholique dénoncé pour prétendue contravention aux prescriptions de l'église. Mais, comme membre d'une cour souveraine , déféré mal ïi propos au bailliage: « Je ne doibs compte {(lisait-il) de mes actions qu'au Parlement ; la conduite du bailiy et des grands vicaires est une grande injure à MM. de la court compris es dictz

billetz , les quelz ne peuvent ny doîbvent eslre aulcunement soupçonnez de maulvaise vie. En tout cas, la congnolssance de la matière appartient-elle au bailly et à ses lieutenants? Combien que, de première face , à entendre M. des JBuatz , il semblast que ce ne feust chose d'importance, mais raison-* nable et facile à faire, si est-elle de merveilleux et grand poids; et il peut y avoir quelque chose de dany gereux caclié soubz la queue de ceste délibération as-* sez inconsultcment (impinidemment) faicte sans l'aucioritéde la court. Quelque chose que les grands vicaires puissent dire, entrer en train de procedz extraordinaire , comme de comparence personnelle, souffrir lexamen et interrogatoire du juge, alléguer les justifications et les establir, cest un procedz entier faict à ung homme soubz couleur et emmiellenient de petites choses. » — Ajouterons» nous que ces listes étaient infidèles, et qu'on y avait omis à dessein « plusieurs gros personnaiges de Rouen qui n'avoient point faict leurs Pasqueseo ceste ville, combien qu'ils y résidassent » et y fussent notoirement au temps de la fête?

On pense bien que de pareilles menées, signalées au Parlement, y devaient honteusement échouer, Le conseiller-clerc Des Buatz , l'un des ardents promoteurs de l'affaire, avait reçu l'ordre de sortir de la grand chambre, pendant la délibération de la compagnie ^ ce sujet. La résolution du Parle-

PAULEMEM* DE NORMANDIE.

incnt fut telle qu'on avait dû latlendre de lui ; et cette cour la notiGa, le jour même, au lieutenant criminel , mandé à sa barre, « La court (lui dit-on) a faict un décret pour advertir le roi , et Tasseûrer qu'il n'y a celuy, céans, qui ne soit sans soupçon ; elle vous enjoinct d'informer contre ceulx du peuple qui sont suspicionnéz de la rescousse du vingt-huîct janvier , contre auUres du dict populaire » comme n'ayant faiet baptiser leurs enfants ; contre tous ceulx, enfin , qui vous sont dénoncez comme coulpables de quelques crimes, mais non contre cetilx que Von accuse de n avoir point faict Pasqucs ,-

IL n'y a RIEN Ex\ CELA DE LA JURISDICTION. Si leS

juges d'esglisenousenvoyent quelquesprisonniers^ la court fera son debvoir ; de mesme, s'il y a des appels comme d'abus contre ces juges, la court les jugera. » Le conseiller-clerc Des Buatz, cause première de toute cette esclandre , mourut à peu de temps de là (29 octobre 1560), du chagrin,, peut-être, de s'être ainsi commis., et de n'avoir recueilli que honte et reproches, là où il avait rêvé louanges et gloire.

Ce décret , dont le premier président parlait au lieutenant criminel, était une solennelle professîoft de Normandie, de foi, qu'avait cru sc dcvoir à elle-même unc Compagnie dont plusieurs membres venaient d'être si indignement calomniés. Dans ces temps de dissensions religieuses , où la croyance de chacun était

Profession

de foi

du Parlement

sans cesse uiist en queslîon , les professions de foi catholique étaient continuellement à Tordre du jour, comme l'ont été plus tard les professions de foi politique. Déjà nous en avons mentionné plusieurs; dans la suite nous en verrons d'autres cncoi'e ; celle-ci nous a paru mériter d'être conservc'^e tout entière. « La cour (y était-il dit), la cour déclare , atteste , et affirme sur sa loyauté , conscience et serment qu'elle doibt au roy son souverain seigneur, qu'il n'y a personne des présidents et conseillers de ladiclecour, soit en général ou en particulier, qui ne soit fidèle subjectettrès-obéissanl de sa majesté, bien sentant de la foy catholique et religion chrestienne, soit de ceulx qui ont fait leurs Pasques en ceste ville, ou de ceulx qui en estoient absents pour la nécessité de leurs affaires ; dont la cour a fait certaine démonstration et preuve en général par plusieurs arrêts et provisions par elle donnez , et en particulier par les procédures faictes par les dicts présidents et conseillers, chacun en son regard, des nouvelles doctrines, avec tel tempérament qu'il est requis en telle affaire; de façon que les tumultes et petites esmotions et désobéissances populaires j qui avoient pris commencement ^ semblent^ pour le présent ^ estre apaisées \ »

Par ces derniers mots, le Parlement avait en vue

» Reg. secr, du 17 mai 1560.

des violences sans nombre commises récemment dans toute la province, à Montivilliers, à Caudebec, à Neufchâtel, où des églises avaient été envahies et pillées, les geôles forcées, les prisonniers mis en liberté ; les magistrats , les prêtres, les religieux frappés et accablés d'outrages*. Mais il faisait allusion , surtout , à des scènes tumultueuses qui avaient agité Rouen quelques jours avant Pâques, et auxquelles avaient donné lieu les prédications séditieusesd un illuminé. Caria déférence des ministres et des anciens de Téglise calviniste de Rouen pour le Parlement; la promesse faite par eux de ne point prêcher publiquement et de se tenir cois^ n'avaient pas été long-temps du goût de tous, des mutins surtout, qui n'aspiraient qu'au désordre, des brouillons du parti, de ceux, enfin, que De Bèze, dans son indulgent langage, veut bien ne qualifier que à'estourdis. A Rouen, pen-dant les fériés de Pasqves ^ des hommes, des femmes en grand nombre s'étaient assemblés, tant de jour que de nuit, dans les rues et les places^ chantant et faisant chanter par tes enfants ^ des psalmes de Marot^.

Bientôt s'était rencontré un fou , un illuminé , plus audacieux encore que ce Filleul dit VAnge^ dont nous avons parlé plus haut. Ce nouveau fanatique,

' neg. 2C août 156Î. ' Beg. rapports ch'ih, 23 avril 1500.

nommé Cottin, né dans un village près de Gisors, avait été ministre à Genève , d où il s'était fait chasser pour avoir professé les doctrines des anabaptistes. Défense lui avait été faite, par les ministres et Un illuminé les anciens de sa religion, d exercer aucune ionction des extravade son ministère. Mais, réfugié à Rouen, il ne et se^fou^suivre tarda guère à se mettre en crédit parmi les jeunes par \e peuple, gens et les fous du parti, en se déchaînant contre ^ la sédiuon. les ministres, qui consentaient à ne point prêcher publiquement, et en les accusant de lâcheté et de prévarication. H se fit bientôt suivre dans les campagnes voisines de Rouen et dans les faubourgs même, où il débitait en public les plus folles rêveries et les doctrines les plus séditieuses. De jour en jour, son auditoire grossissait ; et Ton y voyait , outre les brouillons, bon nombre de religionnaircs honnêtes qui détestaient ses doctrines, mais que la curiosité entraînait à sa suite. On ose à peine redire les folies qu'il leur débitait du ton inspiré dun prophète. Dieu, à l'entendre, lui révélait des choses admirables : l'Antéchrist serait précipité de son trône par la force des armes; le seigneur l'avait choisi, lui, pour chef de celte armée, à la tête de laquelle il devait exterminer tous les méchants ; il avait ordre d'anéantir les mauvais princes et les magistrats iniques. Dieu lui avait accoixlé , par une grâce singulière, de ne mourir qu'après avoir créé un monde nouveau où régnerait l'inno-

cence et d-où tout péché serait banni. Si , enfin , l'entreprise d'Àmboise avait échoué, c'était qu'on ne l'avait point mis du complot. Ajouterons-nous iqu'en débitant ces discours , il s'agitait comme un homme qu'aurait tourmenté et mis hors de lui une inspiration surnaturelle ; fermant la bouche et les yeux, se démenant en tous sens, puis se laissant choir à terre, s'y roulant avec mille contorsions, tout hors d'haleine, écumant comme un homme qui tombe du haut mal? Que tant d'inepties et de jongleries agi-éassent à tous ses auditeurs, on ne le saurait croire; mais, enfm, beaucoup s'y laissaient prendre, et, échauffés par ces déclamations, étaient prêts à tout faire, à tout oser sur sa parole. Souvent, à la suite de ces prédications, s'il est permis de donner ce nom à de si dangereuses extravagances, ff on les voyoit, en grand nombre , couvertz, par le visaige, de leurs chappeaulx et manteaulx , rentrer dans Rouen par dessus le pont , en ordre comme de procession , chantans et submurmurans les pseaulmes et cantiques de David tra* duictz en langaige vulgaire etrithmespar Clément Marot * . » Son audace croissant chaque jour avec le nombre de ses auditeurs , « il exhortoit chacun de prendre les armes j disant que, pour certain, ses prédictions (c'était à dire ses prophéties) ad-

' Chronique iiis. du xvi» siècle.

y met ordre.

viendroient ea bref*. » Il y avait quelque temps u Parlement que le Parlement épiait ces dangereux rassemblements; il en avait écrit au cardinal de Bourbon , archevêque de Rouen, en le pressant de venir à Rouen concerter avec les magistrats des mesures propres à faii*e cesser un si grand scandale. Mais comme le prélat, parti en hâte de Gaillon pour cet objet, arrivait à Rouen, dun champ près duquel passait sa voiture partirent des vociférations contre lui et s'élancèrent en foule nombre dTiommes qui semblaient le vouloir poursuivre et lui faire un mauvais parti. C'étaient les estourdis de la bande de Cottîn ; ce furieux leur avait désigné le cardinal, en le qualifiant d^asne rouge ^ et le prélat n'eut que le temps d'entrer dans Rouen et de se mettre en lieu sûr, en précipitant la marche de ses chevaux. Heureusement, le Parlement avait écrit aussi au bailli Villebon d'Estouteville , absent depuis quelque temps ; ce guerrier redouté arriva bientôt avec sa compagnie de cinquante lances , et on vît bien que les tumultueuses prédications de Cottin touchaient à leur terme. Ce dangereux fou s'était caché , sachant qu'on le cherchait en tous lieux ; il fut bientôt pris par le prévôt, et son procès ne dura . guère; on le condamna à la peine du feu; deux de ses cousins, qu'il avait séduits, qui le logeaient

> Chronic|iie ms. du xvi* siècle.

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