‹ Histoire du Parlement de Normandie (volume 2)Chapitre 16 sur 30 · IL · texte numérisé non relu

IL

chez eux, et avaient pris ses révélations et ses prophéties pour argent comptant, furent condamnés à être pendus auprès de son bûcher. On plaignit ces deux malheureux, qui n'étaient que des dupes. Au bas de Ja potence, les deux pauvres abusés avaient toujours foi en ce misérable, et croyaient, comme il le leur avait dit, qu'il ne pouvait mourir, n'ayant pu établir encore ce monde nouveau que Dieu lui avait délégué la mission de créer. Quand ils l'eurent vu mordre cruellement par les flammes, soufirir mille tortures, brûler, mourir, et enfin tomber en cendres, ils eurent horreur et honte de leur inepte crédulité ; mais trop tard : leur tour était venu de mourir. Les magistrats avaient pensé que ce grand acte de rigueur pouvait seul venger efficacement des scènes si scandaleusement tumultueuses, qui avaient failli soulever la ville de Rouen tout entière * .

Prédications C'était ccs mouvemcnts que le Parlement, dans MariOTatr sa déclaration du dix-sept mai , se félicitait d'avoir comprimés, et qu'il s'était flatté de ne plus voir se renouveler désormais. Mais, hélas! il lui était réserve d'en voir bien d'autres encore. Après que les ministres et les anciens de l'église réforpaée de Rouen eurent long-temps contenu ceux de leur troupeau qui demandaient à grands cris des prêches

* Pc Thou, liv. XXV, in fine. — Chroniques mss.

publics, force leur avait été, à la fin, d'y condescendre. Un nouveau prédicant venait de leur arriver de Berne , qui commença à prêcher , tantôt secrètement, tantôt en public, toujours avec un grand succès. C'était Pasquier Marlorat , naguère moine de la règle de Saint-Augustin , puis prêtre, ayant, en cette qualité, prêché à Bourges, à Poitiers , à Angers , et était même engagé pour venir prêcher à Rouen un carême , lorsqu'il quitta toutà-coup le sacerdoce. « Aimant mieux estre marié que forniquer, il avoît pris femme au pays de Berne » , et devint l'un des ministres les plus notables de la nouvelle église*. C'était un savant homme, et Ton recherche encore, aujourd'hui, des livres qu'il avait composés, La plupart du temps, c'était le soir et même la nuit qu'il prêchait en public. Le Marché-Neuf, les parvis de Saint-Vivien, de Saînt-Ouen , de Saint-Patrice , celui de la Cathédrale surtout , étaient le théâtre de ces scènes de nuit. A la chute du jour, des hommes enveloppés dans de grands manteaux et dont les visages étaient cachés sous des chapeaux à larges bords, se formaient silencieusement en groupes au pied des hautes tours de Notre-Dame ; bientôt on les voyait se réunir en cercle autour du savant et éloquent ministre qui les allait prêcher; puis, leurs

• Th. de D^c , Histoire des Églises réformées.

voix s'élevant toutes ensemble, chantaient les psaumes de Marot , dont la musique grave , triste et traînante, semblait en harmonie avec la situation précaire de ces ardents et aventureux sectaires, aujourd'hui tolérés, demain persécutés , mais toujours haïs du peuple , qu ^ leurs chants français irritaient au delà de ce qu'on saurait dire. Dans les classes plus élevées, il s'en fa lait bien qu'on fût aussi complètement d'accord à l'égard des réformés. Combien de fois , à la faveur des ombres , des catholiques indécis , curieux, rêveurs, vinrent se mêler à ces groupes de gens c^ui j riaient et f.ui chantaient de tristes cantiques; combien se laissèrent toucher par les discours des ministres, et rev nrent prendre part, comme co-religionnaires , à ces exercices nocturnes où la curiosité seule les avait conduits d'abord ! L'attrait de la nouveauté , le charme de la parole , le mystère , l'intérêt qu'inspirent des gens persécutés pour leur croyance , l'horreur des nombreux et atroces supplices dont la ville avait été si long-temps, si souvent témoin ; un extérieur de sainteté et de gravité, qui contrastait si fort avec l'impiété , avec les infâmes désordres calomnieusement imputés à la secte nouvelle , c'étaient là autant de séductions pour des hommes irrésolus, ardents et sincères ; et il vint, par là, bon nombre de prosélytes à la réforme.

A Caen, t il n'y avoit eu homme qui n'eust

quelquesfoys assisté aux presches ' i ; et De Bras nous dit qu'on ne saurait croire combien de ces auditeurs furent séduits. Les magistrats qui y avaient assisté d'abord par ordre du roi , en observateurs prévenus et malveillants , se laissant aller eux-mêmes aux discours qu'ils avaient reçu mission de surveiller, ne donnaient aucuns avis au roi, contraires aux ministres dont les paroles les avaient intéressés, ou même les avaient su gagner. Le dirons-nous? A Rouen , des prêtres , des chapelains, des chanoines même de la métropole, furent dénoncés au chapitre comme ayant assisté souvent aux prêches, dans le cimetière de Notre-Dame, comme ayant été entendus chantant, avec les autres^ les psaumes de Marot notés par Godinel. Pour quelques-uns, les preuves étaient sans réplique; et force leur fut d'en demeurer d'accord^. Il y avait de ces ecclésiastiques qui laissaient croître leur barbe pour ne pas être reconnus parmi des gens qui tous, alors, portaient des barbes longues. Ainsi la réforme, se glissant jusque dans nos vieilles basiliques^ avait su se faire de secrets prosélytes sur les formes des chapelains, dans les stalles des chanoines, jusque dans les hautes c/iaires des </êgnités; et i^e sut-elle pas gagner ailleurs des abbés,

* Reg, secr, , 26 février 1573..

^ neg. capit, Eccles. rotk.,2 et 6 juillet lôêO; et bien d*aatr€8^

3io PARLEMl^NT DE NORMANDIE.

des éyêques, et jusqu a des cardinaux de la sainte église romaine?

Les deux religions étant , maintenant, en présence, il n'était pas possible qu'elles n'en vinssent aux mains xin jour; et dès*lors commencèrent de déplorables escarmouches entre les papistes et les huguenots. Il y en avait de ces derniers à qui il ne suffisait pas de chanter des psaumes français et d'entendre de pieux discours. Le prêche fini , ils marchaient bruyamment la ville , poussant des cris effi'ayants, « jectant des pierres, cassant les verrières j commectdint aultres forces, insolences, crimes et délictz * . »

Ementes, conflits Attroupés quelquefois au parvis de Notre-Dame meurtriers gyant quc Ics officcs fusscnt terminés dans cette

a Roaen, ^

entre les églisc , il Icur était arrivé d'insulter les catholiques

catholiques

et les • à la sortie du temple. Ainsi, en 1560, la veille de le jour ' la fête du Saint-Sacrement, de semblables provo- ^^'"^^^i^ôôoT^"* cations avaient eu lieu ^ ; et elles devaient être suivies, dès le lendemain, de scènes plus fâcheuses encore. Le jour du Saint-Sacrement, de. temps immémorial , à Rouen comme dans les autres villes de France, toutes les maisons, sans exception, avaient toujours été tendues et parées dans chacune des rues où devaient passer les processions.

' Âeg. Rapports civils, 29 avril 1560.

» Reg. capit,, 12 juin 1560, et aîiàs.

Il ne parait pas que, malgré les dissidences religieuses , les calvinistes eussent encore essayé de se soustraire à ce qui avait paru, jusqu'alors, pour tous, un étroit et indispensable devoir. L'année 1560 les vit tenter, pour la première fois, de secouer ce joug, qu'ils ne pouvaient plus supporter. Le jeudi treize juin , premier jour de la fête , au moment où toutes les processions allaient sortir, nombre de maisons ^i se trouvaient sur leur passage étant nues encore et sans tentures , on vit les catholiques s'émouvoir, se regarder, s'indigner, s'exciter les uns les autres ; et bientôt commencèrent de déplorables scènes. Toutes ces maisons nues furent, en un instant, assaillies par des furieux, dont les uns jetaient des pierres ; les autres, armés d'arquebuses, de fHstolets et d'arbalètes, tiraient sur les religionnaires, qui, armés en hâte, et du haut des fenêtres, ripostaient vivement, et défendaient avec acharnement leurs vies et leurs foyers. Beaucoup d'hommes furent blessés et tués de part et d'autre. La partie, toutefois, n'étant pas égale , les demeures des huguenots furent bientôt forcées, pillées, dévastées par une multitude exaspérée qui , on le pense bien, n'en épargna pas les habitants. Des hommes, des femmes , des enfants furent tués dans la mêlée. Des troupes, envoyées aussitôt par le Parlement, avaient fait main basse indistinctement sur les catholiques et sur lef

312 PARLEMENT DE NOEMAKDIE.

religionnaires , sur les attaqués et sur les agresseurs ; et, le soir, la conciei^erie du palais regorgeait de prisonniers des deux partis.

Quoi qu on pût dire contre les religionnaires pour n'ayoir point tendu la devanture de leurs maisons, et avoir ainsi donné ouverture à tous ces désordres, le plus grand tort sans doute était du côté des catholiques exaltés qui avaient voulu Cadre jus^ tice eux-mêmes, par le meurtre et le pillage, d'une infraction que les magistrats seuls devaient punir, si les édits l'exigeaient; et on sent assez quel devait être l'embarras du Parlement en sachant entassés ainsi pêle-mêle dans ses prisons , des religionnaires qu'il ne pouvait condamner et des catholiques qu'il n'osait absoudre. Pour les religionnaires demeurés libres dans la ville , ils n'avaient pu s'y méprendre; et, dès le lendemain, trois ou quatre mille des leurs , attroupés dans la cour du palais, pressaient, à grands cris, le Parlement de faire justice de tels excès cfaictz (disaient-ils) à leurs parentz et amys * » , c'était à dire de punir les catholiques qui avaient pillé leurs maisons, frappé, tué et pillé leurs co-religionnaires.

Le Parlement put-il s'y tromper , ou feignit-il seulement de prendi'e le change? Outre que ses

' Rfg. J{r/pi)orts cii ils , 17 juin \Ô00. — Histoire eccfcsiffst, de Th. de B>ze , cdit. de 1580 , lonjc J , p. 309.

registres parlent de l'émetile causée par les retigionnaires * , des députés qu'il avait envoyés aussitôt au roi pour lui demander ses ordres, avaient fait au monarque un rapport dans ce sens. « Le Parlement ( disaient-ils au roi ) , avoit arresté quelquesuns de ces reiigionnaires , et procédoit contre eux. » Pour la démarche faite par trois ou quatre cents reiigionnaires en masse dans la cour du palais , elle n'était pas moins dénaturée , dans ce rapport, que la sédition même. A entendre le Parlement , « plus de deux mille personnes ( il ne disait pas à quelle religion elles appartenaient), estoient venues publiquement lui présenter requeste et faire remonstrances. » Mais à quelle fin? « Afin ( disait-il ) d'empescher la punition de ces prisonniers. » De quelque manière , du reste , que ces magistrats eussent présenté les choses au roi , il leur avait bien fallu c luy faire entendre au long lestât de la ville de Rouen, commeleschosess y estoient passées , et la situation de la province. » L'agression de la part des catholiques avait, à la fin, paru dans tout son jour. Le moyen, dèsJors, de procéder sérieusement contre les calvinistes incarcérés , dont tout le crime était d'avoir défendu leurs foyers et leur vie ! Et puis , une circonstance survenue depuis était venue amender encore la position des reiigionnaires. Le

> Âeg. 26 août 15Ca

jeudi 20 mai , jour de Toctaye de la Fête-Dieu , sur le passage de la dernière procession du Corpus Domini^ cette procession, à laquelle assistait le cardinal de Bourbon, n'avait pas rencontré dans sa marche une maison qui ne fût tendue et parée. Cette fois, à la vérité, ordre avait été publié, à sonde trompe, « que chacun eust à tendre devant sa maison ^ sous peine de la vie. i De Yillebon luimême, à cheval, « en grande compagnie» , avait escorté la procession , pour voir si on s'était soumis ; et les religionnaires avaient, bien notoirement, obéi à regret et comme contraints ; car , avant de tendre , ils étaient allés déclarer aux juges « que c'estoit pour obéir au commandement du roy, sans consentir aucunement à ce qui se faisoit là contre l'honneur de Dieu et la pureté de son service. »► Quoi qu'il en soit, toutes les maisons ayant été tendues, cette fois, la première faute des huguenots semblait , maintenant, un peu effacée. Allait* on procéder, d'une autre part, coùtre les catholiques qu'avait emportés leur zèle ? Une amnistie était le seul moyen qui , dans les idées de ce temps, pût concilier toutes les nécessités de la conjoncture ; elle se fit , toutefois , attendre un peu , afin , sans doute, que les exaltés des deux communions apprissent, sous les verroux , à se modérer désormais davantage. Le 9 juillet, enfin, furent publiées au Parlement, et exécutées le jour même, desîetlres

patentes Ae pardon général j que les députés avaient rapportées de Paris, Les prisons s'ouvrirent pour tous ceux qui avaient amené les scènes violentes du 13 juin ; pour les catholiques qui avaient forcé et pillé les maisons; pour les religionnaires, « en promettant de vivre selon les loys*. »

Réprimé sur un point , l'esprit de désordre allait Rencontre

. de Lonenjr.

se signaler ailleurs , pour reparaître bientôt encore aux lieux d'où on l'avait cru banni à toujours. Entre autres églises établies en grand nombre par les calvinistes , dans ces derniers temps , il s'en était formé une à Luneray , où ils avaient un temple , objet de l'exécration des catholiques de la contrée. Ceux, surtout, des doyennés de Brachy et de Cauville, qu'offusquait fort un tel voisinage , étaient les plus échauffés, et n'attendaient qu'une occasion pour ruiner ce proche dans ses fondements. Le 2/i. juin, peu après la Fête-Dieu, ils en avaient cru trouver une des plus favorables, certaine procession de confréries , où assistaient d'ordinaire tous les catholiques des deux doyennés devant s'acheminer du côté de Luneray. Ils s'étaient donc mis en marche , avec le projet , dit Théodore de Bèze , de saccager le prêche , et de lier et garottcr les principaux de l'église, pour les

' Reg. du 26 août 1562. — Histoire ecclésiast. de Théod. de Bèze» tome l, p. 310.

livrer aux juges. Tous avaient des armes cachées sous leurs yèteuients, et croyaient marcher à une victoire assurée et facile. Mais quelques-uns d^'entre eux n'avaient pu se taire; en marche môme, ils criaient hautement c qu'ils alloient dresser la messe à Luneray et y faire un heau mes-^ nage. » Le complot, pour tout dire, fut bientôt connu de ceux de Luneray, qui aussitôt sar^ mèrent à leur tour, et, quoique inférieurs en nombre , attendaient leurs ennemis de ped ferme. En avançant donc , la procession des doyennés en^ tendait le bruit des armes , et remarquait des pré^ paratifs de résistance ou même d'agression. Dans Fespoîr qu'ils avaient conçu de tout emporter sans coup férir, il y en eut beaucoup qui, apercevant leur erreur, lâchèrent le pied et s'enfuirent. D'autres , en assez grand nombre encore , voulaient tenir bon ; mais , enfin , voyant les religionnaires armés et résolus marcher en bon ordre à leur ren^ contre, ils s'enfuirent aussi à toutes jambes , jetant leurs armes çà et là dans les blés. Alors , poursuivis par les religionnaires , il y en eut environ douzed'entre eux qui restèrent sur la place. D'autres avaient été faits prisonniers; livrés aux juges, ils furent bientôt mis en liberté , sans avoir reçu J^ châtiment sévère qu'avait bienmérité unesemblable levée de bouclier*.

» Histoire ecclésiast. de Th. de Bczc, toinc I, p. 312.

Les rellffionnaires, maintenant, se sentant nom- Le»

^ religionnaires

breux et forts , ce n'était plus assez pour eux , desor- de Rouen , mais , qu'un culte public établi par entreprise au de Dieppel mépris des lois, et dont, plus tard, ils pourraient .^p^rf^*^^^^^ se voir privés. ScMis un gouvernement si faible , ^^ confessions dont les conseils étaient incertains par suite des divisions existantes entre les princes et les grands; -SOUS une reine-mère « dont toute la politique ( comme l'a si bien dit Bossuet ) , n'alloit qu'à se maintenir par de dangereux ménagements * , » ils voulurent faire sanctionner par l'autorité royale la libert'î de religion qu'ils avaient surprise, sinon usurpée ; ils demandèrent des églises ; ils présentèrent des confessions de foi. A Rouen, ils s'étaient contentés, d'abord, de les fdire semer dans le Palais de justice. Bientôt, ils ne craignirent plus d'en présenter une au Parlement, dans les formes, mais sans aucun succès, on le peut bien croire. Ces confessions, rédigées au nom des habitants de Rouen, du Havre, de Dieppe, et autres lieux, transmises au roi par les Parlements, avaient bientôt été renvoyées à cette cour , qui , par ordre du monarque, lesfit brûler devant le grand portail de Notre-Dame par l'exécuteur des hautes-œuvres^. Ces dégoûts ne les ayant pu rebuter, au mois

■ Bossuet, Histoire des Variations^ lifre x, § 24. " Histoire eccL de Th. de Bèzc, 1. 1, page 309.

éditions

à Roaen ,

conflits ,

menrtres.

d'août 1560, à l'assemblée de iP'ontainebleau, Colîgny , qui arrivait de Normandie , présenta au roîune requête, en forme, des religionnaires de cette province. Leur nombre (y disaient-ils) était bien de cinquante mille '^ ils demandaient des temples ; ilsvoulaientqu'ony pût «prescher publiquement la parole de Dieu et administrer les saints sacremens » , dût le roi y envoyer des commissaires pour y être témoins de leurs cérémonies * .

Mais consentir à reconnaître , à autoriser en France deux religions ; à les laisser , lune et l'autre , enseigner publiquement aux populations, qui, alors, se croiraient maîtresses de choisir entre les deux, n*étaît pas une chose à laquelle pût se résoudre un gouvernement où les Guises avaient une si grande part. Repoussés donc, et toujours en crainte de se voir ravir des libertés si récemment usurpées , les religionnaires ne se montraient plus qu'en armes dans notre province. « Leurs assemblées continuoient publiquement, et multiplioient avec armes en la ville de Rouen et autres villes de ce pays, pour faire prières , presches et autres tels actes ^. » Comment un semblable état de choses n'aurait-il pas amené de nouvelles et plus violentes collisions? Le mois d'août 1560 fut, à Rouen, et

» Histoire eccl. de Th. de Bèze, t. I , pages 276, 277. ' Reg. Rapp. ci%\, 26 aoftt 1562.

dans tonte la Normandie, l'époque de grands désordres. On voit le lieutenant-général du bailliage ( Jacques de Brévedent ) , poursuivi en plein jour dans les rues de Rouen par les calvinistes, qui le voulaient contraindre à relâcher Tun des leurs, prisonnier à la geôle. Le fils de ce magistrat, cha* noine de Notre-Dame, logé chez son père, n'osait sortir; les officiers du roi et les prêtres ne pouvaient plus paraître en public sans être maudits et insultés *. De Bèze, lui-même, en convient quelque part. Les choses n'en devaient pas demeurer là. A la Croix-de-Pierre (carrefour de Rouen) , une vive mêlée eut lieu entre les papistes et les huguenots ^ au sujet de l'accord fait entre les maîtres drapiers- drapants , catholiques, de n'employer plus d'ouvriers allant aux prêches, avec stipulation d'une amende contre les infracteurs de ce pieux concordat. Il naquit de là un mouvement populaire tel qu'on n'en avait vit de long-temps. Les furieux des deux partis avaient osé sonner le tocsin.,. Catholiques, huguenots répondirent en foule à cet appel; «i séditions, commotions, meurtres, excedz ^ oultrages contre l'auctorité du roy et de sa justice » : tels sont les caractères de cette journée; le Parlement nous

' Reg. capit. Ecoles, rothom, , 15 août 1560.

l'apprend par ses registres ' • La justice , voulant s'informer du cas, se vit assaillie par la populace, et à grand' peine put-elle avoir le dessus*. L'histoire parle d'autres collisions où les catholiques de Rouen , faisant main basse sur les huguenots , avaient tué, entre autres, deux de leurs ministres ^ brûlé une infinité de Bibles de Genève, de nouveaux Testaments en français , et autres livres à l'usage des sectaires. Les religionnairés , de leur côté , « avoient poilu ( souillé ) les autels, et foulé aux pieds les vases sacrés. » La plus sanglante de ces mêlées avait eu lieu le 25 août ^. Chose notable j et d'une dangereuse conséquence, des placards avaient été affichés par la ville, dans lesquels les catholiques se targuaient d'être avoués par le roi, dans les excès auxquels ils se livraient avec tant d'emportement et de colère. En somme, il y avait crime et sédition sous les deux bannières; et il ne s'agissait plus là de décider une question^de dogme , mais de mettre un terme à des attentats où avaient également trempé les deux partis, et dont l'impunité allait plonger la province dans l'anarchie et dans le sang. Le Parlement n'avait pu empêcher

' Re§. Rapports civils, 26 août 1560.

^ Th. de Bèze, Histoire ecclés,, tome I, page 310.

3 Mémoires de Fieilleville, collection Petitot , T* série, t. XXVII , page 439.

FBANÇOIS II. 32l

ces excès, dépourvu qu'il était dès forces nécesssares pour , igiposer aux mutins ; la même cause l'empêchait de pouvoir en punir les auteurs. Tout ce qu'il avait pu faire avait été d'instruire, et en se-, cret encore, contre ceux qui s'étaient signalés dans la mêlée du 25 août , ainsi que dans tant d'autres conflits plus récents, et de préposer des gardes à toutes les portes pour empêcher les coupables de, sortir. Mais de les faire arrêter, de les mettre en jugement, de faire surtout exécuter des arrêts de mort , ce n'était pas chose qu'il pût maintenant entreprendre sans exciter dans la ville une sédition bien autrement violente que toutes les précédentes, sans exposer tous les habitants de Rouen à nager dans le sang. Voilà où en était, maintenant la justice souveraine désarmée ; les deux guet» institués naguère à Rouen sous Henri II n'avaient guère duré ; et , depuis l'avènement du roi régnant, des tentatives faites pour les rétablir étaient demeurées sans succès , par les menées des religionnaires, de Gruchet de Soquence surtout, conseiller de ville, qui était à eux. Restaient les arquebusiers , les gens de la cinquantaine , les sergents , seules forces militaires dont pût disposer la ville. Mais qu'attendre d'hommes âgés, débilea, timides la plupart , et sans défense , comme on le verra plus tard? Les coupables avaient donc pu espérer une entière impunité ; et , sans doute , les magistrats

Il ai

se demandaient avec effroi ce qu'allait devenir la

ville , lorsqu'une nouvelle imprévue vînt tout-à—

coup relever le courage des uns , et glacer les autres

d'effroi.

Le maréchal Un hommc avalt été choisi pour venir rétablir

'"«linvoyé"'' ï'ordre à Rouen ; et, chez nul aulre , peut-être, on

à Rouen, n'cût pu trouvcr réunies au même dearé les qua-

|H>nr Taire justice . , • .

des auteurs Ktés dîvcrscs qu'èxigcait impérieusement la controubles. joucture. C'était le maréchal de Vièilleville, un héros sur les champs de bataille ; après l'action , homme de conseil, de tête, de résolution , sans faiblesse, sans préjugés, même religieux, ce qui devait être rare alors ; aussi l'accusaît-on de sympathie pour les religionnaîres. Toulefofs, lorsqu^îl lui était arrivé de les rencontrer les armes à la main , il ne les avait point épargnés. Mais il ne ménageait pas davantage ceux d'entre les catholiques dont le zèle aveugle et désordonné n'allait qu'à provoquer en tous lieux des scènes de violence , de meurtre et de pillage. Lors des troubles de Metz et de ceux d'Orléans, on avait vu ce qu'il savait faire. Envoyé en hâte à Rouen, par le roi, après les derniers mouvements , il n'y avait presque point de bornes aux pouvoirs que lui avait confiés le monarque. Puissance lui avait été donnée, «sans respecter estât ni qualité , de faire mourir , non seulement ceux qui avoient mis les armes à la main , mais tous autres qui y avoient applaudi , ou , par soubz main ,

favorise ce tumulte. » Il marchait à la tète de sept ou huit compagnies d'hommes d'armes et des bandes françaises $ qu'il pouvait mener où il lui plairait et jusque dans Rouen même et ses faubourgs, malgré les privilèges de cette ville , dont elle avait mérité de déchoir. Genton, prévôt de l'hôtel, suivait ; et sa présence disait assez que l'heure des rigueurs était venue. Ordre avait été envoyé à Pétremol , l'un des présidents du Parlement , et au maître des requêtes Le Conte de Draqueville, de le seconder dans sa mission. Mais , en route pour Rouen , le maréchal fut arrêté par une idée , louable dans un guerrier de ce temps-là, si, toutefois, elle ne lui avait pas été suggérée par le Parlement , comme nous inclinons fort à le croire. L'ent^^ée de tontes ces bandes à Rouen eût été un infaillible signal de ruine pour la ville , pour les faubourgs , pour les villages voisins, où tous les membres du Parlement, presque, avaient des châteaux et des métairies. Le. conseiller Du Val de Boscquencey, député spontanément par sa compagnie, ou mandé par le maréchal, comme ce dernier le dit dans ses mémoires, étant venu le trouver à Gisors, il fut convenu entre eux que les bandes n'approcheraient pas davantage de Rouen , pour l'heure , et attendraient de nouveaux ordres aux Ândelys et dans le Château-Gaillard.

A Rouen , où Vîeilleville s'était rendu avec cent

PAItLKlIENT DE NuKMANDIE.

Le maréchal

de\ielleville

aa Palais.

gentîlshommes bien monlés et deux cents hommes de cheval, il vit toat d'abord, en amvant, combien les dernier» éyénements avaient intimide les magistrats. 11 n'y avait pas jusqu'au grand-bailli Villebon d'Estouteville , vaillant gentilhomme toutefois , qui n'osait plus se mcmtrer dans les rues de Rouen , lui qui en était gouverneur , et vivait claquemuré, comme assiégé, euGn, dans le château ,^ d'où il ne sortait plus. Aussi , comme Yieilleville^ arrivant à Rouen , entrait dans V hôtel de t Abbaye du Bec où. il devait loger , il s'y trouva un gentilhomme envoyé par Yillebon pour l'en détourner , lui disant qu'il y serait infailliblement tué par les huguenots, et qu'il ferait bien de venir loger au château. Mais cet envoyé ne fut guère bien reçu : « Ek qUoyl lui dit le maréchal, M. de Villebon se rend kiy-memic prisannief^, l^y fjui devrait emprisonner les autres , et estre ^ tout le jour et quasy la nuict , à cheval par la ville ^ pour s'enquérir et s'informer des plus mutins et les bien cliaslier; sa seule présence les feroit retirer; le voyant ^ au contraire, si timide et espouvanté ^ ils s'animent à tout mal ei rébellion. »

Il fallait donc , tout d'abord ^ imposer à un peuple ému qu'avait enhardi la timidité de ses premiers magistrats; et c'est ce que \ ieilleville sut bien faire des son arrivée. Une foule immense qui s'était portée au palais put voir, aux hauts bancs de la

grand chambre , le maréchal assis sur les fleurs de lis, au milieu de tous les magistrats du Parlement assemblés. El le apprît, alors, quels redoutablespouvoirs avaient été donnés à cet homme de guerre ; car sa commission fut lue à haute voix par le greffier en chef du PaHemeht, voyants et oyants tous. Le Parlement l'avait voulu ainsi , encore bien que le roi n'eût rien prescrit sur ce point. « Par le discours d'icelle commission , avait dit le procureur général Péricard , on verra que l'intention dû roy est bien auïtre que par les placardz que l'on a faictz... On Verra que ceulx qui ont faict les dernières séditions ne sont authoriséz de la majesté du roy , ains veult sa majesté que la justice en soit faicte, et tenir ses subjectz en tranquillité... Après cela, les séditieux auront crainte , et n'oseront entreprendre au préjudice du repos et tranquillité publique*. » Peu d'instants après , cette commission était aflichée dans les rues, à tous les carrefours, et criée partout à son de trompe , ce qui jeta une grande épouvante; on s'attendait, d'ailleurs, d'instant en instant, à voir arriver les bandes confiées au maréchal , et c'est dire assez combien l'effroi était grand dans là ville. Mais il s'accrut encore Désarmement lorsqu'on entendit publier, peu d'instants api*ès, res habitans dans les mêmes formes , l'ordre exprès , soubs peine sans^disuTcUon.

' Reg. secr.j 13 septembre 1560.

de la hard, $an$ miséricorde, à loas les habllants, quels qu'ils fussent, nobles ou bourgeois^ riches ou pauvres, catholiques ou religîonnaires , de porter immédiatement à l'hôte de ville toutes les armes qu'ils pouvaient avoir. Que. n avait-on employé ce moyen plutôt ; c'eut été épargner bien des malheurs à la ville. Au Palais , le maréchal avait reproché aux chefs du Parlement de ne s'être point avisés eux-mêmes de cette mesure ; et ce reproche les avait fait rougir, s'il en faut croire Carloix, secrétaire et panégyriste de Yieilleville , toujours prêt ( il est vrai) à nous montrer son maître tonnant comme un Jupiter, et le monde entier agenouille devant lui, bouche béante. Mais, en l'absence du duc de Bouillon, gouverneur de la province, toujoui*s éloigaé ou n'apparaissant en Normandie qu'à rares intervalles et sans y rien faire, le Parlement, mal assisté d'ailleurs, comme nous l'avons vu, au^ rait-il pu entreprendre ce désarmement de tous les habitants d'une grande ville, émus comme ils Tétaient, et exaspérés les uns contre les autres jusqu'à la fureur ? Inexécutable pour une cour souveraine dénuée de force et d'assistance, cette mesure n'était qu'un jeu, au contraire, pour un maréchal de France dont le nom seul jetait l'épouvante, envoyé * du roi , investi presque de tous ses pouvoirs , dont les troupes aguerries être doutées étaient à quelques lieues , et dont la seule escorte, quoique peu nom-

breuse, ayait suffi pour épouvanter une multitude sans chef, sans plan et sans dessein.

En même temps que des sergents publiaient paiiout , à son de trompe , 1 ordre aux habitants , de quelque qualité ou religion qu'ils fussent, de remettre lem*s armes, les cayaliers de la suite du maréchal, divisés en plusieurs pelotons, stationnaient dans les principaux quartiers de Rouen , sous le commandement de leurs capitjsdnes. D'Espinay, gendre de Yieilleville, était au parvis de Notre-Dame, avec trente gentilshommes; De Thé val, avec pareil nombre, sur la place de Tab- 1)ayc de Saiut-Ouen; D'Orvaux, avec un nombre égal , le long de la grande rue; des soldats avaient été posés à toutes les portes de Kouen, et ne permettaient à personne de sortir. Le moyen dliési-r ter ? La corde et la confiscation des biens étaient le sort inévitable du premier qui ferait mine de ne pas obéir. On vit donc , de tous cotés , accourir les habitants, chargés de leurs armes, qu'ils remettaient à des officiers préposés pour les recevoir, et qui en dressaient note exacte, pour quelles pussent Être rendues plus tard. Ceux-là même qui auraient pu trouver une dispense légitime dans leurs éminentes fonctions et dans leur condition , les présidents, les juges, les ecclésiastiques , envoyèrent aussi leurs armes, soit pour ne point avoir maille à partir avec un guerrier qui n'était

3M PARLEMEIfT DE NORMÀNDIIT.

d*humeur à ménager personne, soît pour qu'uiï acte de déférence si nouveau, si inattendu, servît d'exempte à tous, et décidât ceux qui auraient pu balancer encore. Marâ queBe apparence ! Le prévôt Genton , avec ses archers , marchant la ville ^ allait fouiller les maisons, les unes après les autres ^ pour voir s'il ne se commettait point de transgressions à l'ordre du maréchal. Cette opération avait absorbé une journée tout entière.

Le prévôt, toutefois, n'était pas au bout de sa tâche, et ce n était là qu'un préliminaire des rigueurs réseirées à la ville. Il fallait, maintenant,, se saisir de ces meurtriers et de ces mutins que,, jusque-là, le Parlement n'avait osé prendre. Désarmés tous aujourd'hui, pénétrés de crainte, comment les habitants auraient-ils pu songer, seulement , à l'empêcher ? Au défaut de forces , le zèle, du moins, n'avait jamais manqué à cette compagnie. Les informations les plus exactes, faites dans le secret, par ses commissaires, lui avaient fait découvrir les provocateurs des dernîerstroubles, et le détail de tous les excès auxquels ils s'étaient livrés. Ces principaux coupables, au nombre de trente environ , « tous gens de petite qualité » , avaient été indiqués au maréchal; et on lui avait remis des procédures qui ne permettaient aucun doute sur leur crime.- 11 faut le dire à la louange du Parlement; sans se soucier des opinions reli-

gieuses, orthodoxes ou lioii, de ces agitateurs , il avait instruit, sans distinction, contre les catholiques et les religionnaires , ne voyant en eux tous que des rebelles et des meurtriers qu'il était urgent de punir. C'était avoir deviné la pensée du maréchal de VieillevîUe , lui avoir ouvert la voie, et maintenant sa lâche était facile. Le lendemain, le prévôt Genton, accompagné de ses archers, suivi des troupes qui, lors du désarmement, avaient tenu les habitants en respect, parcourait la ville, saisissant les coupables que le Parlement avait désignés. Trente environ , d'une et d* autre religion , furent arrêtés par les archers et traînés aux prisons , non qu'un plus grand nombre n'eût dû mériter un sort semblable ; mais les autres , malgré toutes les précautions prises, étaient parvenus à sortir de la ville. Le soin de juger les prisonniers regardait encore le prévôt Genton , qui avait reçu ordre de procéder vite et de faire uû terrible et prompt exemple. On n'aurait su obéir plus ponctuellement; à peu de jours de là, des charrettes, escortées par les archers et par les troupes du maréchal, portaient au Vieux-Marché trente séditieux qui venaient d'être jugés tout à l'heure. Dix-huit d'entre eux, les plus coupables, avaient été condamnés a la corde. Le fouet, le bannissement, la prison, avaient paru des peines suffisantes pour les douze autres. Mais tous devaient figurer au Vîeux-Mar-

330 PARLEHSHT DE NORMANDIE.

ché. Avantrexécution, et ea présence d une mul— titade innombrable qni était accouraeausupjJice, {

lecture fut donnée, à haute Toix, de la senteoce !

rendue contre les trente condamnés. 11 faut louer ici la sagesse du maréchal , qui arait expressément '

défendu qu'il y fût parlé de religion ni de rien de semblable. Tous ces hommes (disait la sentence} « avoient porté les armes contre les ordonnances du roy, n'estant soldatz, pas seulement soudrilles^ ny dignc^s de ceste qualité, et n'ayant jamais faict serment ny service à sa Majesté en ses guerres , ny à la couronne de France ; mais seulement gens de ville, artisans et méchaniques, /es quelz, après s'estre enivrez, s'e$loient batus et tuez y et, par un desbord désespéré, en leur ivrongnerie, estoient entrez aux églises et ravagé en icelles ce qu'iiz I

avoient pu prendre et voiler. » Ensuite de quoi , l

les dix-huit condamnés à mort fiou^ent hissés à des

potences, et les douze autres emmenés dans des charrettes , e t fouettés aux carrefours , après , toutefois, qu'ils eurent vu mourir leurs complices.

Lorsque Carloix nous assure que cette sentence parut à tous les gens sages, aux membres du Parlement surtout, « dressée par .un merveilleux arlîGce, et de grande ruze » , outre qu'on l'en croit volontiers, malgré sa manie de relever toujours son héros et de le louer sans mesure , on a peine à ne point s'élonner d'une conduite si sage, si poli-

FRANÇOIS lî.

tique, dont, certes, peu d'hommes de guerre, alors, eussent été capables. Parler, dans cette sentence, des sacrilèges commis par les uns, des assassinats perpétrés par d'autres, sur des ministres de la réforme, eût été fomenter les haines déjà si vives cpii animaient les partis , et , par là , les exciter tous deux à des représailles qui n'auraient jamais eu de fin. Et puis, il'peut y avoir de l'honneur à mourir pour sa conscience, à soutenir, en vrai chrétien , sa religion jusque devant les bourreaux. Mais ne voir que des mêlées de carrefour , des meurtres vulgaires, et d'ignobles batteries de gens ivres, là ou quelques-uns de ces combattants enthousiastes avaient, peut-être, cru renouveler les croisades, c'était ôter toute poésie à leurs luttes fréquentes; c était, en France sur tout,, où l'honneur, où l'amour-propre tiennent, en toutes choses, une si grande place, empêcher, ce semble, pour l'avenir, de semblables combats, dont l'issue pouvait être d'aller ainsi expirer ignominieusement au haut d'une potence, et de perdre l'honneur en même temps que la vie.

La mission de Yieilleville n'était pas entièrement remplie. A Dieppe, le parti protestant était le maître , et l'amiral Coligny entretenait des intelligences avec les religionnaires de cette ville , sa dignité de gpand amiral lui en donnant tous h^s moyens. C'était par les soins de ce patriarche des

Le luaréchMl

de Vieillevillc

va à Dieppe,

d«^moIir

.le temple

des

religionnaires.

Xn PARLEMENT DE NOKMANDIE.

réformes » et en grande partie à ses frais, qu'avait été éleyé, à Dieppe, un temple somptueux ^ dans le goût antique , où les ministres faisaient le |M-6che. « C'estoit ung fort braye édiffice , ressemblant aa théâtre de Rome qu'on appelle CoUysée, ou aux arrènes de Nysmes. » Qu'en France, où l'exercice public de la religion nouvelle n'était point perinis; dans une yille au pouyoir du roi, et si peu distante du lieu où le Parlement de Normandie tenait ses séances, un si magnifique édifice, dont la construction avait, nécessairement, duré plusieurs mois, eût pu s'élever, être achevé, et que les magistrats ne s'y fussent point opposés , ou , en tout cas, n'eussent pas été maîtres de l'empêcher, cela montre assez à quelle puissance étaient parvenus les religionnaires de ces contrées , et quelle crainte profonde ils inspiraient maintenant à tous. Quelque temps après le désarmement des habitants de Rouen et l'exécution des rebelles , des troupes de Vieilleville étaient arrivées aux environs de Dieppe; et on sut que les gentilshommes catholiques du pays venaient de recevoir du maréchal l'ordre de se tenir prêts à marcher pour le service du roi , sous peine d'être déclarés rebelles. L'alarme était grande dans Dieppe, qui avait appris, d'ailleurs, que six de ses habitants venaient de mourir à Rouen sur l'échafaud , et que trois autres avaient été condamnés à des peines infamantes. Vieille-

tMm'W

ville, encore à. Rouen, vît arriver chez lui le lieutenant civil de Dieppe et le lieutenant de Tamirauté, envoyés vers lui pour justifier leur ville et le supplier de la traiter avec clémence. Surtout ih demandaient que le maréchal les exemptât de garnison , et envoyât un contre-ordre aux gens d'armes qui déjà marchaient sur Dieppe* Pour toute réponse, le maréchal leur fit honte d'avoir laissé construire, en leur présence, au mépris du roi, le théâtre où se faisaient les prêches. Magistrats , instruits des lois et des coutumes du royaume, ignoraient-ils qu'en France un gentilhomme ne pouvait élever ùp colombier seulement sans le congé de son seigneur; et eux , au mépris des édits, ils avaient laissé , sans mot dire , élever au cœur de leur ville, « un temple basty pourprescher et dog^ matizer une nouvelle religion , toute contraire à celle du roy , dont le grand-père et le père avoîept faict brusler une infinité de ceulx qui la sui voient et y adhéfoient ; et encore en exécutoit-on tous les jours !» Ne devaient-ils pas, comme officiers du roi, s'y opposer de vive force , et y perdre plutôt la vie? N'avaient-ils pas juré de ne soufirîr qu'il se fit, en leur ville, chose préjudiciable à sa Majesté? Réduits, même, à l'impossibilité de l'empêcher, toujours devaient-ils dénoncer au conseil privé du roi une telle insolence et usurpation. Par leur connivence, ils avaient encouru la déchéance de leurs

éisds; même, si le roi leur laissait la vie, ce serait par grâce. « Par ainsy (leur dit-il en terminant ) , résolvez-vous à la démolition de ce théâtre; car rang des principautx commandements de ma charge esi de te faire porter par terre; et ne partiray point de ce pays que je ne l'aie exécuté^ quand je debvrois abrazer toute la ville de Dieppe. »

Le maréchal, trop bien ren^igné sur Dieppe pour s'en tenir à ces pourparlers, dès le lendemain à midi, était en personne avec ses troupes, à une demi-lieue de la ville. Parti de Rouen vers le point du jour, sans faire sonner trompettes ni sourdines, il avait, lui et ses hommes, franchi ces douze lieues tout d'une traite. De vieux capitaines dont il était sûr, suivis de trente chevaux, reconduisirent, jusqu'à Dieppe, les deux députés, puis se saisirent des portes, à toutes fins. C'était avoir bien prévu ce qui advint; car, à peine les députés eurent-ils parlé de démolir le prêche, que « la pluspart du peuple se mutine et veult prendre les armes pour y résister et plustost mourir que de l'endurer; représentant ceste esmeute , à veoîr le peuple courir par les rues, ung abrazement de feu qui est en trois ou quatre maisons d'une ville , et en divers lieux, où tout le monde se précipite pour l'eslaindre. Car ils alloient d'un costé et d'aultre, de furie, pour animer ung chacun au combat et se saizir deleurs armes ; les ungsvindrenl

aux clochers pour battre le tocsaint » ; mais on y avait pourvu, et ils furent repoussés. Les autres s'étant présentés aux portes, où étaient postés les capitaines , y virent tuer quatre des leurs ; ce qui les refroidit aussitôt t Sur ce tumulte , M, de Vieilleville arrive avec toute sa trouppe , et trois trompettes qui sonnoient incessamment Et viennent à grand trot, àpannades et ruades, droict au théâtre ; et portants par terre tout ce qu'ils rencontrent en leur voye, sans y espargner aige ny sexe; mesme le baston et platissades d'espée n'y furent pas espargnéz ; et contraignit M. de Vîeilleville tous les habitants et une infinité de paîsandaille (paysans), mariniers et aultres gens du menu peuple qui se trouvèrent là, de mettre la main à l'œuvre pour ceste démolition, qui fust commencée en sa présence, sans que jamais personne s'ozast eslever pour y faire résistance, encore que ceulx de la religion prétendue y fussent les aisés , et donnassent

la loi à tout le reste Mais on ne sceust jamais

descouvrir ce que tout cela devint. Les ungs gaignèrent, par les portes ouvertes, les champs; les aultres se sauvèrent dedans les navires, barques, pataches, et aultres vaisseaux qui estoient à la radde sur le port; mais la pluspart se cachèrent chez les catholiques leurs voisins, parents et amys; de sorte que , par ce grand espavente, M. de Vieilleville demeura maistre de la ville, sans qu'il y eust

plus de dix hommes des leurs tuez sur la place, non pas au combat, mais pour avoir refusé de s'employer à la démolition ; qui fut cause qu'un chacun, sans respect de sexe ni de qtialité, y feist office de gastadour'et de pionnier. » Pour démolir cet édifice, il fallut trois jours et trois nuits. Yieilleville avait déclaré qu'il ne quitterait point Dieppe tant qu'il resterait quelques traces du prêche. Des logements lui avaient été assignés, ainsi qua sa suite. Ses troupes , dispersées çà et là dans Dieppe , tenaient la ville en respect. Pour lui, il employa ces trois jours à prendre des mesures propres à assurer le repos du pays. Les ordonnances qu'il rendit à cet effet «furent fort estimées et bien approuvées par MM. de la court de Parlement de Rqucd. » Il ne partit qu'après la ruine totale du théâtre^ « où tout le monde et luy-mesme avoit grand regret; » car, nous l'avons déjà dit , « c'estoît ung fort brave édiffice , ressemblant au théâtre de Rome qu'on appelle -Collysée, ou aux arrènes de Nysmes. » La conduite du maréchal, en cette rencontré, fut admirée de tous, «c S'il eust laissé partir les députez ung jour devant luy, ou qu'il eust repu par les chemins, il n'eust jamais entré dans Dieppe, s'en fust retourné avec sa courte honte , ou bien y eust perdu la vye \ »

' Mémoires du mareschal de rieiilei'ille , collect. Petitot, r* séries tome XXVIÏ, p 439.

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nXNÇOtS It. 337

Il fallait qu'en Normandie rinsolence et la xévolte fussent alors entrées bien avant dans les cœurs et dans les esiHrits, puisque, ni les supplices de Rotten, ni Texpedition de Yieilleville à Dieppe, n'avaient pu en venir à bout Pendant le séjour du maréchal dans la province , les exaltés des deux partis n'avaient eu garde de remuer le moins du monde. Mais à pçine était^l parti, qu'on les vit relever la tête, plus hardis que jamais; les rigueiurs récentes, quelc[ue couleur qu'on y eût pu donner, ayant encore aigri leurs ressentiments et redoublé leur rage. Les troupes du maréchal étaient parties avec lui, et la yille se trouvait sans défense comme avant sa venue.

Le duc de Guise avait écrit en termes pressants Le duc de coise pour que Ton y rétablît le guet de nuit; et le duc ^ « JT^u i^de Bouillon, gouverneur, venu k la fin, mats pour ** q^J^*°" bien peu de temps, parut faire des efforts âincères ^ Soqnence pour rendre à la ville ce moyen de tenir les mutins et remporté, en respect. Au mois de mai précédent , une tenta- demeure d^rtiye semblable avait échoué par la résistance quV '°^» «»«»*«"»

' * -^ butte à mille

apporta le conseiller de ville Yîncent Gruchet de insaites. Soquence. En charge depuis trente ans environ , Gruchet de Soquence avait pris une grande autorité dans Rouen, et y était fort écouté, tout suspect qu'il dût être déjà par ses opinions, qu'il n'avait pas bien su, ni peut-être voulu cacher. Sous Henri II 9 chargé de plusieurs missions d'un immense in-

n. aa

838 PARLElffiNT DE NOtMANDIE.

técël pour la ville , il s'en était acquitté au gre de tous. Riche , habile, ayant des amis, il remportait presque toujours dans les conseils de l'hôtel-detSIc. Aproposdurétablissemeut, projeté, du guet, il ayait bien osé Tenir dire au Parlement que lorsque le guet avait ^été établi sous Henri II , c ceulx qui y estoient ccNoimisfaisoieot eux-mesmes le trouble et le tumulte; que cest establissement sercHt une grande playe pour la ville, qui, grâce à Dieu, estoit assez paisible, et qu'il n'en résulteroit que du trouble pour le repos des manants et habitants • • Il voulait que le Parlement adhérât à ces idées, et écrivit au roi dans ce sens '. Cette cour s'y était refusée , et avait même ordonné, par un arrêt, l'établissement du guet, tant pour le jour que pour la nuit * ; puis , ensuite , s'était montrée trop indtfierente sur cet objet si important; en sorte que, dans une assemblée qui eut lieu bientôt àl'hôtel^deville , l'idée de rétablir le guet fut rejetée , Gruchet de Soquence l'emportant encore cette fois. Qu'arriva-t-îl? Yieilleville était bien loin; le duc de Bouillon , gouverneur de nom , ne demeura guère ; Yillebon d'Estouteville , lieutenant de roi , était en fiasse-Normandie. Encore une fois, « la justice demeura à Rouen sans la force du roy^. » C'est ce

' Heg, secr, , 22 noTcmbre 1560. ^ Bteg, 26 août 1562. ' J7tf^. Jl<ypp. r/r., 29 avril 1d60.

qu^avaient attendu les factieux ^ et ils ne tardèrent guère à recommencer leurs excès. Ceux de Rouen donnèrent le signal. Après l'exécution des trente mutins condamnés par le prévôt Genton, la justice ordinaire rej^renant son cours, on avait instruit contre d'autres coupables arrêtés depuis, et le bailliage de Rouen avait condamné à mort Robert Le Berseur, tneûnier du moulin de Saint- Ouen à Rouen, et un bonnetier nommé Heudier, qui, de suite, en avaient appelé au Parlement. Qu*était-îl survenu de nouveau qui eût pu retarder leur jugement par cette cour et leur exécution , l'affaire étant des plus claires et, en outre, des plus provisoires? «Le peuple, disent les registres, estant, lors, trop eschauffé », au Parlement, on avait été d'avis de surseoir; le maréchal deTieilleville , lui , qui ne doutait de rien pour l'ordinaire , entrant, alors, dans ces idées de prudence, avait écrit au roî pour lui faire goûter ces délais. « Il ne falloitpas, avait-il dit, que, pour telz personnages comme estoîent les deux prisonniers, de nulle qualité , la ville de Rouen tombast en combustion ou dangereuse commotion populaire. » A quoi donc avait servi le supplice des dix-htdt rebelles, si on s'arrêtait encore à de semblables craintes? C'est que les deux condamnés étaient d'ardents catholiques , et qu'au bruit de leur condamnation, tous les autres catholiques, en immense

Recousst ,

par les

catholiques

de Ronen,

d^andeslears,

condamné

à mort,

et qa*on allait

ezécater.

majorité dans Rouen , s étaient violemment émus. La politique de Yieilleville , qui, faisant un pêlemêle de papistes et de huguenots, les avait envoyés pendre, au nombre de dix-huit, sans distinction de leur ^croyance , si elle pouvait bien agréer aux sages, avait vivement indigné les masses, un moment intimidées, mais bien résolues , maintenant, à ne plus souffrir désormais qu'on donnât la mort k des hommes dont elles partageaient et les croyances et les passions.

Les choses , donc , en étaient demeurées là ; même , le maréchal , en partant , avait fait espérer qu'il obtiendrait du roi la grâce des deux condamnés. Mais, après la iSaint-Martin, aucune nouvelle n'étant survenue , le Parlement , chambres assem-* blées, pensa qu'il en fallait finir \ La Tournelle avait été ssHsie du procès; la sentence du bailliage fut confirmée ; Le Berseur, condamné à être pendu au carrefour de la Crolx-de^P terre , théâtre des désordres du 25 août ; Michel Heudier , son complice, à subir la même peine au Vieux-Marché*. Hestait, cependant, à exécuter ces deux arrêts de mort; et on voulut commencer par Le Berseur; mais, le 2 décembre, comme on le menait à la Croiayde^Pierre, où avait été dressée la potence ,

> neg. stcr. , us novembre 1566 et jours sahants. « Meg, 2 et 3 décembre 1560.

le bas peuple , se jetant sur les archers et sur les sergents, hommes de peu de défense, les mit en ftiite et délivra Le Berseur ; déferré , en hâte , par un serrurier qui se trouvait là, ce condamné^ après s'être caché quelque temps chez des parents , finit par s'enfuir et ne fut jamais repris , encore bien que le Parlen^nt, par un solennel arrêt publié à son de trompe et affiché en tous lieux, eQt promis cent écus à ceux qui le trouveraient mort ou vif, et leur grâce aux coupables même de la recousse, si , se repentant, ils venaient livrer le fugitif à la justice.

L'autre condamné, Michel Heudier , était resté aux prisonstdu Bailliage , d'où il devait , aux termes de l'arrêt, être conduit au VîetMD-Marché. N'étaitce pas le cas, puisqu'on n'avait pu reprendre le premier, de déployer, pour lesupplii^e deoeIui-<;i, l'appareil militaire qui avait si bien réussi' fors de l'exécution de Le Monnier, au mois de janvier précédent; d'environner la fatale charrette d'une force armée imposante , et de lui faire faire lentement, à la vue du peuple tenu en respect, le long trajet en usage alors pour les exécutions capitales? On ne peut croire que le Parlement n'en eut pas eu le dessein» Assemblé' extraordinaîl*ement à la nouvelle de la recousue de Le Berseur, après avoir prescrit les mesures que réclamait l'occurrence , il semble qu'en renvoyant au lendemain l'exécution (}'Ueudier, il avait voulu réhabiliter encore unç

fois avec cclat Tautorité de la justice si audacieuse*^ ment méconnue et outragée. Mais, quels qu'eussent été ses desseins » on remarqua d'abord, avec éton^ nement, le lendemain, qu'il ne se faisait aucun apprêt au Vieux-Marché ; puis on sut bientôt que » dans la crainte d'une nouvelle recousse , Michel Ileudier , par ordre du Parlement , avait été pendu ,. comme en cachette , à une fenêtre des prisons du Bailliage ^ .

Que les inquiétudes du Parlement eussent été ou non bien fondées, c'était, en tout cas, dire clairement au peuple qu'on avait peur de lui ; il ne sut que trop le comprendre, et, dès-lors, on ne put plus qu'à grand'peîne contenir sa pétulance et réprimer son audace. Outrés du supplice clandestin de Michel Heudier, l'un des leurs , les artisans catholiques étaient émus et tout près de la révolte ; les religionnairesne semblaient pas mieux disposés. Depuis peu, d'ailleurs, comme pour donner une compensation aux catholiques , on avait condamné à mort et pendu un huguenot , valet d'un barbier, homme de peu de sens, on le peut croire, qui , assistant à un sermon , au couvent des Gordeliers, à Rouen, comme un religieux de ce couvent parlait des sept sacrements, l'avait démenti bien haut, et dit qu'il n'y en avait que deux. Cette exé-

» Reg. 26 août 1562.

eut ion avait eu lieu à la porte du château, le peu|4e faisant peur maintenant, et la sédition paraissant toujours prête à recommencer *.

Get esprit s'était propagé vite dans la province ; partout on ne vit plus qu'attroupem^ats séditieux, et Ton n'entendit plus qu'insolentes menaces; partout les ecclésiastiques étaient en butte aux ist^ suites des religionnaires , les magistrats à celles <ie tous. Les recousses^ de Rouen avaient donné un funeste exemple. De Bras de BourguevîHe^ Keutenant général au bailliage de Caen ,. parle de « plusieurs condamnez pour le faict de la religion, appelans des sentences des baillis, délivrez par le peuple ainsi qu'on les conduisoit en la ville de llouen^; > il parle aussi du lieutenant d'Orbec, tué, au même temps, commue il allait à son village ; et de l'élu Ravent-Morel , assassiné lorsqu'il se rendait à sa terre du Torp, près de Fa^ laise'.

Mais nulle part le désordre n'était plus grand que dans la capitale de la province ; et nous n'essaierons même pas de le peindre. Ce ne sont plus qu'attroupements menaçants aux carrefours » sur les places, dans les avenues du palais; que démonslrar

Les

religionnaires

émus tiennent

font le monde

en crainte.

* Chrooiqae ms: du XTi* siècle , déjà citée.

' De Bras, Recherches et Antiquités t 2* parlic, p. 166.

^ Ibidem.

tioas hostiles et menaçantes contre tous les ma— gîstrats de la yilie; èes inconnus, & lair suspect , affluant à Rouen 5 où rîen n'explique leur présence. Au baHliage, nombrede procès criminels ont été instruits, mais c'est pour néant; les magistrats de ce siège n'osent passer outre ; «ils foni difficulté de juger , à raison du temps qui eouri! ^ des tumultes, esmotions, rescousses dont la justice est empeschée. » Le Parlement, à qui ils ont demandé conseil, leur répond i «qu'ilz sçavent Testât de la ville et leurs charges; qulls ayent, donc 9 à faire leurdebvoir » ; et c'est toutee que des juges inférieurs, intimidés, peuvent obtenir de la première cour souveraine de la province * . Le grand vicaire Séquart, poursuivi partout, en haine des procédures criminelles qu'il a faites en matière d'hérésie, est dispensé de l'office du matin pour deux mois y de peur qull ne lui arrive mal ^. Le lieutenant criminel au bailliage est en butte à de bien autres dangers, lui par les mains de qui ont passé toutes los procédures pour crime, instruites depuis long«temps ; lui contre qui sont irrités les parents , les amis des condamnés sans nombre , dont le feu , dont le glaive, dont la corde , ont ignominieusement fini la vie. Partout, autour de lui.

" Iteg. secr. , 4 décembre 1660.

Reg. capit, Eccles, rothom.y 5 décembre 156a.

retentissent les injures et les menaces les plus atroces; c en est fait de ses jours 5 s^il ne se met sur la défensive. Il demande donc au Parlement , et il obtient sans peine , une garde de dix hommes, qui veillera aux portes de sa demeure , qui devra le suivre en tous lieux par la ville et le protéger contre les outrages'. Il veut, même, marcher armé désormais, et porter cape, pour mieux se défendre s'il était assailli par les rebeUes. En vain l'avocat du roi Laurent Bigot lui objecte-t-il qu'il ne convient guère à son état « de laisser la longue robbe et le chaperon; qu'il sera plus vénérable en ce costume , et tiendra le peuple en plus grande crainte et admiration que s'il portoit cape. > — « Ce n'est pas la longue robbe (répond ce magistrat effrayé) , ce n'est pas la longue robbe qui me faict lieutenant criminel; si je suis assailfy ayant ma robbe longtte, je ne me pourray deffendre ny enfuir pour éviter la fureur des séditieux. 1 Le Parlement a dû céder ; car le lieutenant criminel, épouvanté, parlait de remettre son office aux mains du roi. Une escorte semblable est accordée au lieutenant civil De Brévedent, qui, menacé aussi, allait, si on la lui eût déniée , abandonner ses fonctions et se retirer aux champs ^.

» Rfg. secr. , décembre fôOO. ' Beg. secr. , décembre t j60.

Le président ]yf ais les mutins ne tardèrent guère à regarder

Pétreraol, . ^

etd*aatres plas haut; et force fut bientôt au Parlement de

da Parlement, souger à se protéger lui-même contre ces auda»

sont épiés cieux quî ttc voulaient plus rien respecter. Ils s'en

par les factieux, i r r

et courent prirent d'abord à Pétremol, Tancien des présidents

danger de la vie. ^ ^ ^ ' ^

à mortier, qui, de l'ordre exprès du roi, avait donné aide au maréchal de Yieilleville lors des rigoureuses procédures de septembre , et , depuis , en vertu d'une nouvelle commission du monarque, assistance au duc de Bouillon envoyé en Normandie pour réprimer et punir les rebelles * ; on voit comment ce président avait encouru la haine des factieux. Donc, le 3 décembre, comme il était au palais , rendant la justice , l'avis lui parvint , de divers endroits , que sa maison était cernée par les mutins; que d'autres s'étaient disposés par groupes sur la route qu'il suivait d'ordinaire y en sortant du palais, et que partout, dans la ville, retentissaient contre lui des menaces de pillage et de mort. « Jamais je n 'ay offensé aulcun^ s'écrie ce vieillard navré de douleur , jamais je nay faict que fout le bien quej'ay pu à la ville et aux liabitants de Rouen; je nay pas mérité d'estre ainsy traicté; toutes foysj Dieu soit hué, en la garde du quel je me mectz^ qui me gardera, s'il luy plaist, » Ainsi Ibrt de sa conscience , ce généreux magistrat vou-

* Reg. secr. , 29 octobre 1 û60.

]ait ne regagner sa demeure qu'après les audiences, et sans plus de précautions qu'à l'ordinaire. Pour le décider à aller, promptejDaent, souç une sûre escorte, s'enfermer au château , il fallut le menacer de l'y contraindre par un arrêt ; il céda donc , quoi qu'avec une répugnance qu'il ne cachait pas; et sa sortie , avant l'heure accoutumée , dépista les factieux qui s'étaient échelonnés sur la route qu'il prenait chaque jour. Encore l'avait-on fait descendre de sa mule , qui l'eût plus facilement fait reconnaître. Pendant toute la nuit, au reste , ce ne fut, de la part des mutins, qu'allées et venues autour de sa maison , qui était l'ancienne demeure du général Prudhomme, cet ami de Clément Marot, maison sise à une extrémité de la ville (là où est, aujourd'hui, l'Hôtel-Dieu) et se trouvant ainsi à l'écart, sans défense , et fort exposée à un coup de main. Bientôt, ce fut le tour des autres présidents et. des conseillers d'être en butte aux insultes et aux menaces. « Les séditieux, disent les registres, vouloient sévir contre aulcuns de messieurs du Parlement ; or, bientost, la lumière de la lune debvoit défaillyr; seroit la nuict obscure; il feroit fort dangereux par les rues, si les tumultes et séditions ne cessoyent. » Allaient-ils, toutefois, abandonner leur poste, devenu si périlleux, mais où il leur était possible encore de servir le pays et le roi? L'idée n'en vint pas à un seul d'cnlrc eux.

Mais, en hiver, leurs audiences du matin devançaient de beaucoup le jour, et celles de relevée ne finissaient souvent qu'assez avant dans la soirée ^ ce qui, dans une ville si mal ëclairée, les eût livrés aux poignards des factieux. Il fut donc convenu entre eux qu^ils attendraient te jour pour se rendre au palais , et retourneraient avant la nuit à leurs demeures; Alors, aussi, une escorte d'huissiers et de sergents armés fut donnée aux présidents, plus exposés que les autres , pour les conduire au Parlement, les ramener à leurs demeures après les audiences, « et obvier qu'il ne se^fist, par les mutins, aucun éflfort contre les seigneurs présidents \ •

Nous n'avons pas besoin de dire que , craignant pour la ville bien plus encore que pour eux-mêmes , ces magistrats avaient fait d'incroyables efforts pour y rétablir l'ordre si étrangement compromis par toutes ces scènes de tumulte et de violence. A rhôtel-de-ville , comme au Parlement, on avait vu l'infatigable avocat du roi Laurent Bigot de Thibermesnîl appeler à grands cris les mesures énergiques propres à intimider les rebelles. Il montra danstoute son effrayante vérité l'incroyable faiblesse de ces vains simulacres de troupes auxquels la ville de Rouen avait été abandonnée de-

* Iteg. secr. , dt^ccuibre 1 560.

puis long-temps , grâce à la criminelle connivence de quelques conseillers de ville avec les factieux qui la voulaient troubler. Il nous apprend ( et nous ne devons point négliger ce trait de mœurs) que « les cinquantcniers *et sergentz , en la plus grande partie 5 estoient gens de néant, inutiles , et d'aucune deflfense. Les juges , à grand tort, avoient reçeu, pour ces offices, de petits hommes et enfants n'ayant force corporelle et vigueur , desquelz on ne pouvoit dire :

« Major in exiguo regnabat corpore virtus. »

De là , naguère , la recomse de Le Monnier ; de là, tout récemment, celle du meunier Le Berseur, et celles de tant d'autres dont il serait trop long de parler. < Les sergents («continuait Laurent Bigot j portent l'escriptoire et la plume pour escripre ; mais ilz portent aussy l'espée et la mace pour se faire obéyr comme exécuteurs desordres dejustice. Ufault donc qu'ilz soyent hommes de force corporelle , suffisamment preux ethardys pour faire obéir à justice, et appréhender et conduire es prisons ceulx qu'il leur est enjoinct d'arrester, pour la conduicte des condempnéz au supplice, pour tout aultre acte de justice où la force est requise. Car que seronties sentences et ordonnances de justice, si elles ne sont exécutées' ? •

' Beg, seer.^ décembre 1560.

350 PARLEMENT DE NOBHANDIE.

On avait enfin rétabli le giict, sans plus écouter Gruchet de Sorjuence, assez content , sansdoute, pourvu que tout le monde ne vît pas, ou du moins n'osât dire tout haut dans quel but il en avait taiit fait , précédemment , pour l'empêcher d'être remis sur pied. Même, quand le guet fut rétabli , il n'y eut efforts que ne fît ce séditieux conseiller de ville pour contraindre les chanoines de Rouen d'y envoyer ou même d'y aller en personne, voulant, par ces tracasseries envers des prêtres , se consoler du rétablissement de ce guet qui lui déplaisait tant \ Ainsi, quatre cents hommes, divisés en pelotons, parcouraient, pendant la nuit, la ville en tous sens, sous les ordres du capitaine La Trie , créature des Guises, et durent épargner à cette cité bien des scènes de tumulte. Gomme , outre cela, on avait remarqué, à Rouen, dans ces derniers temps, dès gens de mauvaise mine, en assez grand nombre, qui n'étaient connus de personne, et auxquels on ne voyait aucun commerce, ni aucun motif plausible pour être à Rouen , les hôteliers, les maîtres de Bdétiers, tous les chefs de maison , furent contraints de donner à la justice des rôles exacts des personnes qu'ils logeaient ou employaient chez eux. Ge fut le signal d'une prompte retraite pour des vagabonds sans nombre qui

' Reg, capit, Eccles, rothom., ann. 1660.

FBANÇOIS II. 351

eussent été fort en peine d'expliquer honorablement leur présence dans la capitale de la province.

Mais restaient toujours dans Rouen des factieux, en plus grand nombre encore, qu'il fallait renoncer à expulser ainsi, et dont les mauvais , desseins se manifestaient chaque jour, malgré tant d'efforts des magistrats pour les intimider et les réduire. Ainsi, quoique, par ordre du Parlement, on eût vu sans, cesse les dizainiers, les sergents, les hommes de la cinquantaine , faire des rondes autour de la maison du président Pétremol, « pour empeschér lesesmeutes, tumultes, saccagements, dont elle avoit esté menacée, • le dix décembre, encore, ce président, si zélé naguère, écrivait au Parlement pour s'excuser de venir au palais, sur ce « qu'il se machinoit quelque chose contre luy par ceulx qui, ces jours passez, l'avoient menacé. >

Ce magistrat venait, au reste, d'apprendre. Monda roi

1 1 , r . 1 • François II.

comme par hasard , un événement bien peu propre (Décembre i56o.) à le rassurer, à rassurer les amis du pays; et la nouvelle ne paraissait que trop certaine, encore bien qu'elle n'émanât point de la cour. H en fil part aux gens du roi , qui s'étaient transportés à sa demem*e pour recevoir sa déclaration sur les menaces et complots auxquels il était toujours enbutte. U leur dit donc « qu'ung sien homme , party d'Orléans le vendredy six du moys courant, y avoit veu le

352 PARLEMENT DE NOtMANDIE.

corps du roy Françoys dernier mort * . » Des lettres <|ui jiarvinreat , dès le lendemain , au Psirlement , ne permettaient plus de douter. Une mort semblable, dans dételles conjonctures 5 était une menace de désordres plus grands encore que ceux qui, depuis Henri II, avaient ému la France; menace qui ne fut que trop fidèlement justifiée soiis le règne qui venait de s'ouvrir*

' Reg. secr,j 10 dc^ccmbrc 1560.

RÉGNE

l'avènement de Charles IX , les relîgîonnaîres de Normandie , si hardis déjà sous le règne précédent, semblèrent ne plus vouloir du tout se contraindre, Jls demandèrent d'abord avec empire cette reconnaissance légale, ce libre exercice de leur culte , que leur avaient si opiniâtrement refusés les Guises. Ces princes étaient alors exclus des conseils ; et , sous le nom d'un roi de onze ans , on voyait , à la tôle des affaires , avec Antoine de Bourbon (prince inhabile et faible, appui, maintenant,

ll«qnéte.t

hantaiues des

leligionnaires

aa Parlement,

pour qa*on

les laisse tenir

pnbliqaement

lears prêche*.

des religionnaires qu'il allait bientôt quitter), Catherine de Mëdicis , reine-mère régente , femme sans principes, irrésolue autant qu'ambitieuse, et assez peu en peine de la marche que pourrait suivre le vaisseau de TÉtat, pourvu qu'elle en eût en main le gouvernail.

Quelle conjoncture plus favorable auraient jamais pu désirer les religionnaires, et que ne leur fut-il pas permis d'espérer alors? Le nouveau règne ne comptait pas encore quinze jours, que déjà le Parlement de Rouen se voyait assailli par les r^quêtes des réformés , qui voulaient qu'on les laissât pratiquer publiquement leur religion à leur mode. Le ton de ces écrits était fier, et on voyait bien quelle confiance les dissidents avaient maintenant en leurs forces. Ils disaient former cette demande au nom de cinq cent mille hommes épars dans le royaume , et parmi lesquels , encore , ils ne comptaient ni les femmes, ni les enfants*. Les recousses récentes étant autant d'actes de rébellion que rien ne pouvait excuser, ils se déclaraient, avec de grandes protestations , étrangers à ces excès, qu'ils désavouaient (disaient-ils), ajoutant, toutefois, « qu'ils nentendoient permettre ny souffrir que l'an appré/iendast aucuns fidèles désirans vivre selon la reformation de l'Evangile. » C'était aux présidents

» Registres secrets du Parlement, 18 décembre 1060.

eux-mêmes , au moment où , arriyaal au palais , ils se rendaient à la grand chambre , précédés dliuisp* siers qui , la verge en main , leur faisaient faire place, en frappant sur les bancs de la grande salle ^ que Ton osait remettre ces requêtes, en les mêlant toutefois avec d'autres relatives aux affaires ordinaires, et qu'il était d'usage de leur présenter en ce moment. Leur souscription annonçait qu'elles étaient adressées k la cour par les fidèles de r église de Rouen y désir ans vivre selon la réformation de rÉeangile.

Au Parlement , on avait pensé , comme l'avocat du roi Laurent Bigot de Thibermesnil , que de tels actes « tendoient à une vraye rébellion et sédition » ; et , après avoir nommé des commissaires pour informer et découvrir les auteurs de ces li* belles, on en avait envoyé des copies au roi, à la régente et au roi de Navarre. Mais qu'attendre , alors, de vigoureux pour la foi catholique, d'Antoine de Navarre , à qui on ne s'était point encore avisé d'offrir en perspective le royaume de Sardaigne , et que les religionnaires regardaient toujours avec raison comme leur appui? N'était-^e pas à lui aussi que, dans le même temps, c les ministres et église assemblés, au nom de Jésus- Christ, en la ville de Rouen», adressaient une épitre^ moins fière à la vérité que celle envoyée récemment aux magistrats, et bien propre à exci-

1er la compassion du prince en faveur des sectaires? Ils sy représentaient c haïs et tourmentez du monde, traisnéz , comme brebis » à loccision , souffrant, de toutes parts, injures et outrages en leurs corps, en leurs biens et en leurs vies, forcez d'abandonner leurs maisons, de traisner femmes et enfants par montagnes et vallées , de quitter le royaume pour se retirer aux pays èstranges. Au mespris des lois divines et humaines, qui crioient que rhomme ne dcvoil estre jugé sans estre ouy, eux , au contraire , sans s'enquérir du faict , estoient condamnez ; chacun avoit authorité de les opprimer; on excitoitle peuple plein de cruauté à leur courir sus , et encore les accusoit-on de se vouloir eslever contre les princes..., » Ils priaient le roi de Navarre « d'alléger leurs maux , et de tenir la main en une si juste querelle\ » Antoine de Bourbon paraissant accueillir ces plaintes avec faveur , les religionnaires enhardis continuaient d assaillir le Parlement de leurs requêtes, toujours plus Gères, toujours plus menaçantes.

Rcqaéte hardie, A pcu de temps de là, uu paquet à l'adresse de "rdIgionnTirer ^os seigueurs du Parlement de Normandie^ était,

comme par bravade, remis chez le conseiller Raoullin de Longpaon, le plus ardent adversaire peutêtre qu'eussent les religionnaires dans la compa-

» ■■ I ■ ■ i , ■ I ■ m ■ Il II. ...- . «il PII I II II 11.11 . — I

» Mémoires de Coudé, édition de 1743 j in-4°, t. lï, p. 327, 3M.

au Parlement de Normandie.

gaie. Ce paquel avait été scellé avec un cachet évidemment gravé exprès , et portant cette devise : Veritas necat (la vérité tue). En l'ouvrant en plein Parlement, les chambres assemblées, on y trouva une deuxième requêtp. (non signée) des fidèles vûu^ lans vivre selon la réformation de l'Evangile. Ils de* mandaient hardiment , comme dans la première , qu on les laissât vivre selon leur croyance , et parlaient toujours de leur grand nombre.. Une confession de foi- imprimée, en quarante articles, y avait été jointe, dans laquelle on n'admettait que deux sacrements, le baptême et la cène 9 selon la doctrine de Genève. Cette confession niait l'autorité du pape , et la puissance des saints , qu'elle défendait d'honorer ; elle repoussait le purgatoire , et certaines pratiques par lesquelles les catholiques croient mériter grâce et salut*

Au Parlement , on ne pouvait revenir de tant Tons

d'audace. L'avocat du roi Damours compara ce ^J^^yl^^mJ^a libelle à un enfant exposé et désadvoué, et disait qu'il ^^^s^^ ^^ Jn^er vouldroit fort en connoistre le phre. Cèdésir même ne connaissent l'emportant un peu loin , le Parlement eut à subir ar cJT r^nXs un long et dur réquisitoire 011 semblait percer à **** ^^*'^* chaque mot une défiance injurieuse, ci la- crainte que les coupables n'eussent des complices dans le sein de la compagnie. Damours, promenant curieusement ses regards sur l'assemblée , répéta plusieurs fois que « s'ilscavoit quily en e4ist en la

Damonrs , avpcatda roi,

vcdt que des bourgeois

notables, assermentés

devant

le Parlement,

aillent dans

tontes

les maisons

de Ronen ,

interroget

les bourgeois ;

le Parlement

repousse ce: te mesure.

court j qui eussent aultre opinion que le roy en la re^ Ugion ^ il se hasteroit de les accuser. » Il fallut que tous les membres dû Parlement déclarassent, Tun après Tautre , sous la foi du serment , s'ils connaissaient les auteurs de ces écrits , ou quelques personnes qui voulussent en avouer la doctrine. II fallut même qu'ils désavouassent ces livres et requêtes, comme « contenant des choses contraire» et répugnantes aux constitutions de 1 église romaine. » Us durent enfin. déclarer « en leurs loyaultéz et consciences, et par le serment qullz avoyent au roy , qu'ilz estoient bien sentansde la fay et reli-gion chrestienne y suivant les constitutions de l'église romaine. » Encore n'était-ce pas assez pour le zèle de Tavocat du roi Damours. Il demandait que quatre personnages notables de Rouen , nommés par la cour de Parlement et ayant prêté serment devant elle, allassent, de demeure en demeure , éprendre et exiger. le mesme serment » de tous les chefs de maison de la ville, s'enquérant officiellement d'eux « s'ils connoissoient dans Rouen quelques-uns de ces eux disant fidèles voulans suivre l'évangile » ; surtout, s'ils connaissaient les auteurs et dislributeui's des derniers écrits, afin que, s'il se trouvait quelques personnes qui les avouassent ou en favorisassent les auteurs, on leur en fist rendre raison. Au point où en étaient venues nos dissensions religieuses, et les esprits élant échauffes comme on l'a yu , qui ne sent

qu'une semblable mesure eût causé une horrible perturbation dans la cîlé? Aussi le Parlement n y voulut-il jamais entendre ; et ces magistrats à qui il n'avait rien coûté de renouveler une profession de foi conforme à leurs sentiments, repoussant unanimement celte imprudente et dangereuse ouverture , se bornèrent-îls h prescrire une recherche scrupuleuse des écrivains huguenots , des imprimeurs, des libraires, des graveurs de cachets, et enfin des distributeurs de touscesécrits séditieux qui leur avaient été dénoncés. L'instruction terminée, on devait envoyer au roi un rapport fidèle et complet de ces recherches, puis attendre les ordres du monarque * . Le Parlement avait raffaire à cœur. Ses commissaires étant parvenus à découvrir plusieurs marchands de libelles et de placards , des décrets de prise de corps furent lancés contre eux et contre des prédicants leurs complices.

Mais à quoi aboutissaient tous ces efforts du Parlement? Dans les conseils, le vent, maintenant, était à la réforme ; sans cesse étaient adressées à uos magistrats des lettres closes ou patentes, cpour contenir le peuple en paix péw prudence et modération ^ sans rechercher les personnes en leurs maisons pour le faict de la religion > ; des oi*dres « de mectre hors des prisons les pei*s<Hines détenues peur ce regard *. »

Le gonvernriurnt

incline à la toléranre ,

el ord^.ne dVpargncr les religionnairet.

* Heg, secr.^mai 1562.

» nrg. 26 août 1J62.

360 PARLEMENT DE NORMANDtE.

Les religionnaires de Rouen n'ignoraient pas ce revirement de politique. Aussi, à peine les libraires et imprimeurs furent-ils arrêtés , et les prédicaats décrétés de prise de corps, qu'aussitôt « s'eslevèrent en, public plusieurs milliers de personnes ensemble, dans Rouen, potu* empescher, par requestes, remonstrances , et autres diverses paroUes^ Teffect des dictz mandemens. » Le Parlement s'é-^ tait hâté d'instruire le roi de ces mouvements, et la réponse du monarque ne se fit pas attendre. C'était un ordre à cette compagnie de surseoir l'exé-^ cuiion des décrets de prise de corps lancés contre les ministres \

Ainsi supportés par un gouvernement qui, main^-^ tenant , semblait avoir peur d'eux , les religionnaires espéraient qu'en se faisant craindre plus encore , ils pourraient bienlôt obtenir enfin. cette reconnaissance légale, objet de tous leiu's vœux. Après ces ordres récents de tolérance et de liberté, qui auraient dû , ce semble , leur faire prendre patience et les engager à se tenir en paix, on s'étounèdei^ plus voir à Rouen et partout en Normandie que des afr* semblées tumultueuses « où, soubz prétexte de religion, se commectoienfc de grandes violences» ; de ne plus entendre parler que de prisons forcées, de magistrats insultés, d'églises pillées et dévastées*.

» Re^. 2fiaoiU 1;>62. =« Heg. 26 août ïaOîv

CHAULES IX. 3e|

Mais, à la fin , soit que les Guises fussent revenus, ^dit de juillet

. • • •■. 1' '^M. I50I, contre 1rs

}>ourun temps, au pouvoir, soit que Ion eut vu reiigîonnaires. où conduisaient tous ces ménagements , la face des ^ '^'^..

^ des catholiques

choses changea tout-à-coup, et Tédît de juillet deRooen.

1561 vint défendre auxreligionnaires, non-seule- reiigionnairca

ment les assemblées publiques , avec ou sans armes, sans^soccès,

mais même les réunions privées^ les prêches et d'ompécher

• ■■■ Fenregistreiiient

l'administration des sacrements dans une autre derédit; m&is

j» ., 1 , itf 1. ib continuent

lorme que celle reçue et observée en 1 eghse ca- 'lear» prêches. tholique ^. On peut imaginer la joie des catholiques, qu'avaient indignés tant de mesures de tolérance. A la première nouvelle que l'on eut, à Rouen, de cet édit, aussitôt c furent rendues grâces et louanges à Dieu, et chanté Te Detnn laudamus au cueur de l'église cathédrale Nostre* Dame de Rouen, en musique et aux orgues, toutes les cloches d'icelle csglise sonnans, ce qui fut faict pareillement par toutes les paroisses de Rouen cpiasy en ung instant^. » A la vérité, tous ces Iransports de joie faillirent être troublés par 'une sédition. Le viogt-deux août, avertis que le Parlement allait s'assembler pour enregistrer publiquement le nouvel édit, les religionnaires s'étaient émus et réunis eu très grand nombre', faisant

* Édit du 2n juillet 1561 , article 'i.

' Chronique nis. du xvi'* siècle. — Bibl. royale.

^ Jteg. 2Aaoiil U62.

PÀRLEMSHT DB NOBMANDIE.

retentir le palais de vociférations et de menacés. Mais le président Lallemant^ qui présidait ce jourlà, n'était pas un homme que Ton pût ainsi intimider; il imposa aux mécontents, et l'édit fut lu à Taudience, enregistré et publié en tous lieax à son de trompe. Restait l'exécution ; et les religionnaires s étant enhardis à la faveur des ménagements dont le gouvernement avait usé jusque-là envers eux , avait-on pu s'attendre qu'ils obéiraient sans murmure? Nos '^registres répondent. En dépit du nouvel édit , c le peuple continua publiquement tes presches, en plus grande assemblée que auparcÊ-^ vant*. Théodore de Bèze s'en vante lui-même, et nous apprend que, « trois jours après ^ ceux de la reli^on recommencèrent leur exercice accoustumé*. »

Averti par des présidents et conseillers du Parlement, qui lui avaient été députés en toute hâte, en Normandie; ^® ^^^ s'était cmprcssé d'cuvoycr à Rouen le duc aa conduite jç BouîUou, ffouvemeur de la province, avec

éqaivoqae, ^ *■

ses pouvoirs missiou de faire exécuter l'édit. Mais avait-on pu attendre des mesures bien énergiques d'un prince fidèle à ses rois, je le veux, mais co-religionnaire avoué de ces hommes émus qu'on l'avait chargé de contenir? En lisant les ordres qu'il leur envoyait,

Leduc de Bouillon , gouverneur,

envoyé

< Beg., 26 août 1562.

» Thdod. de Bèze , tome I , p. 773.

les baillis et tous les officiers du ressort du Parlement se demandaient ce qu était donc venu faire le duc en Normandie. C'était, par exemple, un mandement faisant défense aux habitants catholiques et huguenots, « de s'offenser ny injurier l'un l'autre , ny aller aux églises ou assemblées les uns des autres, sur peine de la harL > Le duc avait donc entendu que, malgré l'édit, il y aurait toujours, en Normandie, deux églises ennemies, ostensiblement en présence? Un pareil mandement était adressé au bailli d'Évreux, avec ordre de le faire afficher aux carrefours datis tous les lieux de son bailliage, et de le publier de mois en mois. Le bailli avait d'abord obéi, sans trop y réfléchir, et le mandement avait été publié aux assises d'Orbec. Mais, à la fin, tous ces officiers étant venus à se parler des ordres qu'ils avaient reçus, ils demeurèrent aisément d'accord que, « par ces mandements, M. de Bouillon sembloît vouloir tacitement authoriser les presches. » Le Parlement, consulté par eux, ne savait que leur répondre, plusieurs de ses membres « asseûrant qu'ilz savoient de certain et'avoient veu que M. de Bouillon avoit, à part y des mémoires et instructions très amples du roy, pour faire tenir le peuple en paLr, et éviter à sédition. » C'était à dire que Ton voulait tolérer tout bas, dans la pratique, ce que Ton

venait de défendre tout haut par un édit. Que pouvait faire, cependant, le Parlement en présence de tous ces actes contradictoires, sinon décider, comme il le fit, « qu'il ne s'entremectroil point de connoistre de chose qui touchoit ou conccrnoit Taucthorité et gouvernement de M. de Bouillon; que, seulement, on en parleroit au duc, loi-squ'il vîendroit k Rouen où il estoit espéré *. » Aadacedes I^^ attendant, partout presque en Normandie ,

ilû^rs^préchM ^^^ ^^^ ycux dcs magistrats perplexes et déconpublics, certes, les calvinistes pratiquaient leur religion en

partout, malgré ^ * * " ^

redit de juillet, public^. A Ncufchâtel , par exemple, c'étaient

chaque jour des assemblées nouvelles t pour oyr prédicants, contre les prohibitions. » Les officiers du roi, bien loin de Tempôcher, y donnaient les mains ; le prédicant était un ancien carme de Rouen,

Prêches publics cc qui ajoutait eucore au scandale'. A Rouen aiix°haî"js même, sous les yeux du Parfement, les religion-

deîaViciiLTour. j,aires osèrcut bien aller tenir publiquement leur

prêche aux grandeshalles delà Vieille-Tour*. Leur église comptait alors, dans ce tle ville , t quatre ministres, vingt-sept anciens, et dix mille fidèles au moins, entre lesquels y avoit plusieurs gentils-

« Heg. secr, , 1"* octobre lâCl.

' Gallia christùtna , tome XI, col. 'JS, -9.

3 Reg. ,4 aoilt 1601.

* Reg,, 2Caoût 1j02.

hommes et gens de grand estât ' . » Les magistrats regardaient ces démonstrations les mains liées, et^ne savaient que gémir. A Rouen, comme à Paris, « chacun le voyoit, chacun lamentoit en son âme , et nul n'en osoit parler *. » Le chapitre métropolitain n'espérait plus que dans le cardinal de Bourbon , son archevêque ; et des députés ne cessaient de porter ses doléances à Gaillon, où était le prélat '. Il aurait fallu en demeurer là, et ne point lancer , du haut de la chaire , d'horribles calomnies contre des hommes qui , ajH^ès tout , étaient chrétiens. Mais à quels excès ne sont point entraînés ceux même qui devraient être les plus retenus par état, lorsqu'ils laissent leur pas^on sans frein les emporter où il lui plaît? Pendant tout l'Avent, un religieux jacobin , nommé Des Puis, qui prêchait à Notre-Dame de Rouen , ne se pouvait lasser d'attaquer violemment les religionnaires; et, s'échauflant ainsi lui-même, il en vint un jour jusqu'à dire « qu'en leur presclie y toute» les femmes s' a ban-donnaient indifféremment à qui voulait abuser d'elles. > Adressé, dans tous les siècles, à toutes les religions dissidentes, même aux chrétiens de l'église naissante , eux si purs , si saints , et si peu hommes.

Sermons

irapmdents

do jacobin

Des Puis.

' De Bèze , Histoire ecclésiastique , tome I , page 777.

■ Et. Pasquler^ livre xv, lettre I9«.

^ Reg. capit, Eecles. rothom, , 29 noTeiDlire 1561,

il est permis de le dire, ce reproche avait-il pu être sérieusement accueilli par uu prêtre? Ainsi débitée du haut de la chaire dans 1 église primatiale de la province, que fallait-il pour que cette calomnie amenâtdansRouendliorriblesetsanglantsdémêlés? L edit de juillet,, que le clergé invoquait sans cesse , n'avaît-il pas défendu « à tous prescheurs de n'user, en leurs sermons et ailleurs, de paroles scandaleuses ou tendantes à exciter le peuple à esmotion ; de ne dire rien qui ne fust à l'instruction et édification , et à le maintenir en tranquillité et repos * ? » A la suite de cet impi^iident sermon de Motre-Dame , les ministres et les anciens s'étaient empressés d'aller porter plainte au président Daniel du Bois d'Ennemetz , en lui disant que si le religieux Des Puis ne s'abstenait de ces déclamations calomnieuses , « il en arriveroit grand scandale, et inconvénient; que, pour eulx, ilz ne pouvoient contenir le peuple^. » Toutefois, ce religieux en fut quitte pour une sévère semonce du président, qui, encore, l'ut durement reprochée depuis à ce magistrat, le fit accuser d'hérésie et interdire de ses Qoitard, émis- fouctious pour UU tcmps. Au rcstc, jamais édît

•aire des Guises, , i t» • ■« i. • • i

vient n avait reçu plus d attemtes. Religionnaires , catno*

en Normandie , i* •...*» <.i«

prendre des liqucs, magistrats, et jusqu au gouvernement Jui-

notes secrètes

sur les religion- . —■

naires et sur

leurs biens. ■ Edit de juillet 1561 , article 2.

' Meg. sfcr, , 26 août 1562.

même , tous , eafin, semblaient s'être donaé le mot pour reufreindre. Ainsi, quoiqu'il eût défendu cà toutespersonnesdene faire aucuns enrooUements , signatures, ou autres choses tendantes à injures ou provoquantes à factions, conspirations ou partialiléz > , un homme avait été remarqué, rodant mystérieusement à Rouen et dans le pays de Caux, dressant des listes, prenant des notes, et chaîné, comme il semblait, d'une mission secrète. Arrêté à Rouen comme espion, on le trouva c saisy de pappiers où estoient contenus les noms de plusieurs personnes de la nouvelle religion, avec la décla-ration de leurs biens, et autres secretz tant de la dicte ville que entreprinses du dict pays de Normandie \ » Il se nommait Quitard , et était né à Bourges; c'était un émissaire des Guises et de Catherine de Médicis, avec laquelle il correspondait, mais qui, pressentie par les magistrats, ne manqua pas de désavouer aussitôt cet agent maladroit, qui s'était laissé prendre. A la vérité, le cas était niable, 3'il en faut croire De Bèze; car, à l'entendre , il ne s'agissait de rien moins que de se défaire de tous les reltgionnaires du pays, et de se saisir de leurs biens. A l'entendre encore , le président Pétremol, le conseiller RaouUin de Longpaon, le 'procureur-général Péricard,* les

* Chronique manuscrite; BililioThèque royale.

Qaitard ,

désavoné

par Catherine

de Médicis,

<>st condamné

h mort ,

et exécuté.

(29 sept. I56I.)

avocats du roi Laureut Bigot et Damours, le grand vicaire Sëquart et des religieux de Rouen auraient été du complot. Il va même jusqu'à dire que des décrets de prise de corps avaient été d'abord lancés contre ces hommes si éminents , contre des subalternes, leurs adhérents, et qu'il y en eut même quelques-uns d'emprisonnés ; mais « qu'ils furent bientost restablis et réintégrez » , en alléguant que Quitard s'était prévalu auprès d'eux des ordres de la reine-mère et du conseil , et « qu'ilz avoient pensé leur faire service * • » Quoi que De Bèze en ait pu dire, des accusations de cette nature , hasardées contre des hommes si éminents et si respectables, malgré ce que leur zèle pouvait avoir de trop emporté, n'obtiendront point notre créance; et ce n'est pas la première fois que cet historien grave , mais porté à accueillir tout ce qui favorisait sa cause, en aura cru trop légèrement les mémoires d'hommes passionnés, toujours prêts à propager les mauvais bruits contre les catholiques. Nous n'en dirons point autant de ce qui regarde les Guises, et surtout Catherine de Médicis, qui, d'ailleurs, nous le verrons en son lieu, fit depuis mettre à mort les dénonciateurs de cet émissaire^ qu'elle avait si promptement désavoué. Quoi qu'il en soit, le duc de Bouillon avait élé envoyé en hâte à Rouen pour

-k>«âii«àS

* De Bèze , tome I , page 777.

lai faire faire son procès, ce qui, en passant» semblait montrer encore que ce Qnitard n était pas an aventurier obscur et sans conséquence. Mis en jugement au présidial, et condamné à mort , il paya de sa tête la faute de s'être fait l'instrument de desseins qui , s'ils n'étaient pas si noirs, au fond , qu'on l'a bien voulu dire , se prêtaient , par leur nature et le mystère qui les environnait , à toutes les suppositions d'hommes mécontents, défiants, et prêts à tout croire '•

Toujours en possession des grandes halles, où les têtes s'échauffaient, aigris d'ailleurs par la coUt duite versatile et capricieuse de ceux qui gouvernaient l'État, les religionnaires de Rouen ne se contentaient plus de leurs prêches publics ; et ils voulurent recommencer ces audacieuses recousseê si fréquentes sous François IL Le 10 décembre, comme on conduisait au supplice Pasquier Guibout, condamné à morlpourabqtemensd'ymages^, sesco-religionnaires s'émurent, et l'arrachèrent des mains de la justice « qui n'avait forces pour y ré-sister » , comme le Parlement le sut bien dire au roi, en lui dénonçant cette nouvelle entreprise. Les conjonctures étaient inquiétantes pour cette cour; et suspendre, comme elle le fit, de leurs

Pasqaier

Guiboat ,

abatleur

<t i mages ,

condamné

à mort,

est reeous

parles

religionnairei.

(10 déc. IMI.)

* Chronique manuscrite du xvi' siècle; Bibliothèque royale. ' Reg, y 26 août 15C2.

370 PABLEMENT DE NORMANDIE.

fonctions, les sergents , cinquaatenîers et arquebu^ers qui n'avaient pas bien faitlear devoir, c'était encore atténuer les moyens déjà si £aibles qu'avait la justice de résister aux factieux. Pour les chefs et les ministres des religionnaires à Rouen , ils s'étaient empressés de désavouer cette jnouvelle recousse; mais, dans leurs requêtes, présentées Tannée d'avant au Parlement , n'avaient-ils pas déclaré « qu'ils n'entendoient permettre ny souffrir que l'on appréhendast aucuns fidèles désirant vivre selon la réformation de l'Évangile » ; et cette dernière violence ne semblait--elle pas prouver qu'ils avaient voulu tenir fidèlement leur parole?

Les magistrats n'aspiraient plus qu'à voir cesser ces prêches publics des grandes hatlesj qui, dans un quartier si populeux, mettaient chaque jour tout en émoi. Mais, désarmés comme ils étaient, le moyen de les empêcher de haute lutte? comment toutefois aller proposer aux calvinistes de renoncer à tout exercice de leur religion? On en était réduit à négocier à l'amiable avec eux. Le lieutenant du bailli de Rouen s'en était chargé; et il les pressait , non pas d'obéir à l'édit de juillet et de s'abstenir de leurs prêches, mais seulement d'aller tenir leurs assemblées aux faubourgs et de quitter les halles. Ceux-ci, voyant tout faiblir en France, n'avaient garde de se rendre si vite. Dans des mémoires j ifs exposaient leurs raisons; le tout était envoyé au

favorable

aux

religionnaires.

roi, qui se trouvait ainsi être le juge d'un procès par écrit entre ses ofTiciers ef. les religionnaires , hardis infracteurs de ses édils. Encore ces derniers gagnèrent-ils presque leur cause; car, s'ils ne se purent maintenir aux grandes halles, ce qui, aussi, eût été par trop fort, du moins Jeur fut-il permis d'aller faire leur prêche aux fanbourgs. C'était avoir obtenu , enfin , cette reconnaissance après laquelle ils soupiraient depuis si long-temps.

On entend bien que nous voulons parler ici de ^»t dejanvieiredit de janvier 1561 , si célèbre dans l'histoire de (ancien style), nos dissensions religieuses; édit rendu en l'absence des Guises, qui murmurèrent fort quand ils le connurent , et devaient ne rien épargner pour le faire annuler; édit, à la vérité, rendu provi* soirement (disait-on en termes exprès); mais c'était là àfi ces concessions que l'on peut regretter et reprendre pour un -temps, que, tôt ou tard, néanmoins, on est toujours contraint de rendre. Cet édit « levoit donc provisoirement les défenses des assemblées des protestants , qui, désormais, se feroient, de jour, hors des villes, pour faire leurs presches, prières et autres exercices de leur religion ; et il défendoit à tous de les empêcher , inquiéter ny molester lorsqu'ils iroient , viendroicnt et s'assembleroient hors des villes pour le faict de leur religion.» Odieux au Parlement de Paris, qui toutefois s'était vU contraint d'y pas-

Ooyertnre étrange faite,

par l'ordre

de 'Catherine

de Médicis,

anx religionnalret

de Roaen.

ser * ; mal accueilli aussi par le Parlement de Toulouse , qui y mit des modifications^ , cet édit ne plaisait pas davantage au ParJcment de Rouen ; et , néanmoins , il dut finir aussi par s'y résoudre. Ces prêches aux halles avaient long-temps ému toute la ville; et, en voyant les huguenots émigrer aux faubourgs, en vertu du nouvel édit, on croyait avoir déjà gagné quelque chose. Pour les religionnaires , ils sentaient quel pas ils avaient fait; aussi se soumirent-ils de bonne grâce, et « leur exercice fut dressé au faubourg de Rouen, en toute obéissance'. » Us avaient appris que Catherine laissait prêcher De Bèze et d'autres ministres dans les cours du château de Saint-Germain-en-Laye ; ne devaient-ils donc pas se flatler de voir bientôt leurs prêches, non plus aux halles, non plus aux faubourgs, mais dans des églises qu'on leur aurait cédées, ou que même on aurait bâties pour eux? Les religionnaires se nourrissaient de ces flatteuses pensées; et même, s'il en faut croire De Bèze, des agents du gouvernement leur faisaient parfois d'étranges ouvertures. On sait que , tout en autorisant les prêches, Tédit de janvier avait ordonné aux religionnaires dy admettre les officiers des lieux.

' Histoire unii*erselle , de DcThoa, livre xxix.

* Histoire générale de Languedoc ^ par D. Vaissette , lin« xxxviii,

3 Th. de Bèze , tome II , page 610.

CUàRLSS IX. 373

charges de veiller à ce c[u'il ne s'y fit riea contre rautorlté royale. Un sieur Du Buisson d'Iqueion ayant ainsi eu ordre d'assister à celui de Rouen , montra un jour aux ministres des lettres de créance de Catherine de Médicis , qui l'autorisaient auprès d'eux pour une mission de confiance. Après quoi , il leur dit ce dont il s'agissait. «Le roy et la royne- .mère estoient fort aises de la paix qui estoit en Normandie pai* le moyen, des églises ; la royne estoit donc bien résolue à les maintenir en leurs libertés; mais d'autant qu'elle prévoyoit que le roy, en les soustenant, acquéreroît des ennemys, elle YOuloit savoir d'eux combien d'hommes, tant de pied que de cheval , ils pourroient fournir, et pour combien de temps ?» Au reste , sa démarche était toute secrète, et il se fallait bien garder d'en rien dire aux anciens ^ sinon en temps opportun. C'était là de ces manœuvres de Catherine, toujours prête, ainsi que Ta si bien dit Pasquier, à c se diversifier , comme le polype ^ selon les objets qui se présentoient'. • Quoi qu'il en soit, les ministres avaient répondu qu'ils pouvaient four* nir six mille hommes de pied et six cents de che« val*. Mais ce n'est pas de quoi il s'agit; et ou devine assez combien ces coucessions inopinées et

' Et. Pasquier, livre xv, lettre 19.

» De Bc/c , tome II , page 610.

374 PiRLEMENT DE NORMANDIE.

ces feintés ouvertures purent enhardir les religion- Prérh«8dans naires et leur enfler le cœur. En attendant, ils

le» fanboargs. , i i r i i t» i i

Beaaconp prêchaient dans les faubourgs de Houen et dans les tÇ^^tlfouTaîent!* campagucs , suivis et écoutés plus qu'on ne le saurait dire; tant, à toutes les époques, les nouveautés ont d attrait pour les hommes ! De ces oiEciers durroi , chargés d'assister aux proches comme surveillants, il y en eut bien qui s'y laissèrent prendre , et qui finirent par assister, comme fidèles ^ à ces prêches où on les avait envoyés comme censeurs , et dénonciateurs , au besoin , des infractions qui s y pourraient commettre. Les catholiques, les prêtres eux-mêmes, malgré les défenses les plus énergiques, ne pouvaient résister à l'avide curiosité qui les entraînait vers ces assemblées. Les registres capitulaires du temps ne parlent que de chapelains, de chanoines, de dignités même qui se sont montrés assidus aux prêches, et que l'on a vus fréquenter familièrement des religionnaires , manger avec eux, que dis-je ! soupçonnés d'avoir transgressé avec eux les saintes règles de l'abstinence ^ Le grand' chantre de Notre-Dame, Claude Chappuys, un poète, un prêtre inquiet, confesse, en plein chapitre , qu'une curiosité irrésistible l'a conduit maintes fois aux prêches, où il n'a rien entendu qui nefust

» Reg.cffpituL Eccles. rofhom., 1,2 juillet et 13 janvier 1561.

bon * ,• il promet toutefois de n'y point aller davantage. De son château de Gaillon , où il se tient toujours, au lieu de venir à Rouen soutenir par son exemple ses diocésains ébranlés et ses prêtres qui chancellent, le cardinal de Bourbon enVoie sans cesse des défenses qui ne sont point écoutées, et ordonne des procédures et des informations qui n'ont aucun résultat *• La réforme, non plus tolérée maintenant , mais reconnue, autorisée, que disje? préférée presque (du moins pour l'heure) par Catherine de Médicis, s'il en faut croire De Bèze, ne se pouvait toutefois contenter encore. Ses enfants perdus, ses estovrdisj comme parle De lîèze, se donnaient quelquefois le passe-temps de troubler les églises et d'insulter les prêtres. La Cathédrale de Rouen , cette maîtresse église du diocèse , était souvent en butte à leurs insolences. A la fin du mois de janvier , peu de jour9 après cet édit qui les aurait dû satisfaire , ils avaient osé venir à Notre- Dame, pendant l'oflîce, y faire du tumulte, et y troubler le service, au point que des armes furent achetées, par délibération du chapitre , pour la défense de la métropole menacée^.

De bien plus grands malheurs allaient fondre sur

' Reg, cftpit. Eccles, rofhoui , IG mars là6l. ' Beg. capit. EccL rothom.j 16 et 17 mars IS61 . ^ Keg. capit. Eccles, rothom. , 26 janvier I5^1k

dralede Rcuen.

Fermentation elle , sur \e& autres églises, sur la ville, sur la pro-

r^n^iminalres vince tout entière. Tout le monde sait l'histoire

^®^^™*"^*®' du massacre de Vassy; et, quoi qu'en aient voulu

le massacre dire quelques écrivains, ce n'était point là une

(le vassy»

— Leurs inso- rcucontre fortuite, mais une levée de booclrers

lences dans j i-. • " • i i ■ i»'j-..

régiise cathc- des Ouiscs , qui , ne pouvant plus supporter ledit

de janvier, fait contre leurs vœux et en leur absence , avaient été bien aises de montrer à la France le peu de cas qu'ils en faisaient, et de manifester, avec éclat, leur haine pour une secte à laquelle ils avaient juré une guen'e à mort. Au premier bruit qui en était venu à Rouen , les religionnaires s'étaient émus; plusieurs jours de suite, on les avait vus se rendre armés au faubourg Martainville , où se faisait le prêche. Ils marchaient ainsi par les rues , et leur arrogance inquiétait les catholiques. Le dimanche 18 mars, pendant les vêpres, après s'être long-temps raillés des fidèles qui entraient successivement dans Notre-Dame , ils y entrèrent à leur tour , au moment où le cordelier Hugonis était en , chaire, insultèrent ce religieux qui. leur déplaisait, et causèrent , dans la sainte basilique , un désordre impossible à décrire*.

Le Parlement voulait mettre un terme à ces scandales. Le premier président De Saint-Anthot , plutôt par négociation que d'autorité , avait fini

' Reg. capit. Eccles. rothom.f 19 et 20 mars 1ô§l .

par obtenir que les religionnatres cessassent ces marches tumultueuses et à main armée , qui tenaient la ville en alarmes. A la fin de mars, ils célébrèrent la cène chez l'échevin Noël Cotton de BerthouTille, dans le faubourg Martainville. Cette cérémonie dura trois jours entiers, tant était grande, maintenant, la multitude des calvinistes à Rouen ; et elle se passa sans aucun trouble ; mais c'était un calme trompeur, que lorage devait suivre de près.

Après la mêlée de Yassy, Condé s'étant saisi de Manireate

ad l'esse par Ip

la ville d'Orléans, se hâta de lancer un manifeste princedecondé, où l'esprit de révolte se montrait à découvert. Il aa^ricment posait en fait que le roi, la reine-mère et leurcon- deRoncn,

* ■* qain en tient

seil, n'étaient pas libres; il sonnait le tocsin contre ancnn compte, ceux qui, disait-il, les tenaient captifs, et gouvernaient sous leur nom , car c il ne vouloH pas^ ajoutait-il, se laisser .mettre le pied sur la gorge; il s'armoit donc pour faire respecter les édits favorables auxreligionnaires, notamment celui de janvier*. » En attendant, les catholiques d'Orléans étaient opprimés sous ses yeux, leurs églises pillées, leurs prêtres insultés ; et même leurs cérémonies avaient cessé. Condé osa adresser sa déclaration au Parlement de Rouen, en l'invitant à la faire lire, publier et enregistrer, « afin de lever

■ Mémoires de Condé, tome III , p. 301.

toutes les excuses qu'un peuple mal advcrty pourroit prétendre quand II parleroit à son désadvantage. Je ne double point ( écrivaît-îl ) qu'une si bonne et grande compaignie que la vostre 9 assem-blée de tant de gens de bien ^ douez de la per-^ fection du jugement et gçavoir dont il faut poi$er les choses de ce monde , n 'ait desjà assez clairement congneUj chacun en particulier, les raisons qui m'ont meu d' entreprendre s pour le service de leurs MAJESTEz, ce qui est maintenant notoire à tout le monde. Je me suis donc advîsé de vous faire entendre, au vray, le fond de mes intentions, afin que si, parcyaprès, aucunslesvouloient reprendre, vous soyez toujours prest , non seulement d'équitablement en juger, mais aussi de véritablement en respondre. » 11 est difficile de croire que Condé eût beaucoup compté sur Tappui des magistrats de Rouen. On pense bien qu'en tout cas, le Parlement n'eut garde d'approuver la révolte de ce prince, et d'insérer dans ses registres, parmi les lois du royaume, un manifeste qui n'allait qu'à les violer toutes, et à plonger la France dans une horrible confusion. Mais Condé avait à Rouen des émissaires et des affidés actifs, qui eurent bientôt soulevé les religionnaires, un moment contenus par le premier président Saint-Anthot. On les vit alors reprendre les armes, pour ne les plus quitter leurs insolences, dc sitôt ; Icur attitudc devenait menaçante ; tout

Les

religionnaires

(le Rouen ,

soulevés

par Condé,

prennent

les armes;

présageait de prochains et incalculables malheurs. L'autorité royale ne pouvant rester désarmée en présence d'un prince qui avait osé ainsi lui déclarer la guerre , de toutes parts avaient été envoyés des ordres pour lever des troupes destinées à renforcer l'armée. Le capitaine Maze et son lieutenant Le Gras, sieur du Bois, porteurs d'une commission Assassinat

, da capitaine

spéciale du roi, pour lever des troupes à Rouen , royaliste Maze,

étaient venus la faire enregistrer au bailliage, et LeGrasdnBois

elle fut publiée par les rues, au son du tambour, «on Uemenant.

Était-ce un crime, de leur part, que d'avoir obéi

au roi, d'avoir rempli la mission qu'il leur avait

confiée ; et que veut dire De Bèze , quand il re-

proche au Parlement de « n'avoir voulu en faire

aucune justice^ ? n Les factieux, au reste, s'en étaient

chargés ; car, le soir même , comme Maze et Le Gras

du Bois, après avoir exécuté les ordres du roi,

sortaient à cheval de Rouen, paria porte de Saint-

Hilaire, pour retourner à Préaux, où était leur

demeure, seuls qu'ils étaient et sans escorte, ils

furent assaillis , à l'improviste , entre les deux portes,

par des hommes armés, en grand nombre, qui s'y

étaient mis aux aguets^ et par d'autres qui les

avaient attendus sur les fossés. Le jeune Le Gras

du Bois, atteint de plusieurs coups de pistolet

tirés à bout portant, tomba mort sur la place*

' De Bèzc, tome II, page 6J^.

380 PARLEMEINT D£ NURMAINDIE.

Pour le capitaine Maze, tout blessé qu'il était au bras droit 9 il put donner un coup depée sur la main d'un des assaillants, qui voulait prendre sou cheval par la bride; puis, piquant des deux, s'enfuit vers Darnétal , et dut spn salut h la vitesse de son cheval*. N était-ce point de ces assassins par guet^apens , que le Parlement eût dû faire Justice ^ au lieu de s'en prendre aux deux capitaines , comme le voulait De Bèze? Mais qu'entreprendre contre ' des hommes qui ne marchaient plus qu'armés, par bandes, faisant monstre dans les Vues de Rouen , eux qui ne voulaient point que le roi levât Les des soldats? Vint la nuit du quinze au seize avril,

armés, marquee pour 1 exécution de leurs complots; nuit se rendent f^jale , pendant laquelle , soutenus par des sédi- ▼iiie de Rpnen, ticux du dcliors , qui étaient venus se joindre à

dans la nuit

du 15 au eux, ils surent se rendre maîtres de la ville, en saisir les châteaux, et en occuper les postes. L'assaut avait commencé par le couvent 4e»<3^estins , dont les portes furent bientôt enfoncées; alors, s'y précipitant avec furie , ilsmaltraitèreut les religieux qui leur avaient voulu résister, blessèrent le prieur, pillèrent la maison et l'église. Tous les religieux s'étaient enfuis ; les rebelles se firent , de ce monastère abandonné, un poste avantageux, à cause de sa proximité avec la porte Saint-Hilaire^.

» Chronique manuscrite (xvp sièrlc); Bibliothèque royale. * Mémo chronique.

Honteux d'abord de ce premier fait d'armes, ils voulurent, mais en vain, cinq jours après, faire mine de le désavouer ; et ils ne rougirent pas d'envoyer au supplice un malheureux soldat qui avait pu se signaler dans la mi^lée par quelques violences, sans être, au fond, plus coupable que les autres^. Des Célestins, ils s'étaient rendus, toujours pendant la nuit, à l'hôtel de ville, dont ils ne feignirent de briser une porte que par égard pour quelques échevins ou conseillers de ville des leurs, Gotton de Bertbouville et Gruchet de Soquence, entre autres, qui les avaient fait secrètement introduire. Là était un amas d'armes de toutes sortes, dont ils se saisirent, et qui leur servirent à s'emparer, dès le lendemain, des autres postes de la ville; du château d'abord, où se tenait Villebon d'Estouteville , lieutenant du roi , enfermé là , le croira-t-on , avec sept ou huit domestiques pour toute garnison. Nul autre n'était plus odieux aux religionnaires ; car, outre son zèle ardent contre eux, qui lui avait valu la qualification de boute-feus il venait de se signaler récemment dans plusieurs rencontres, en traitant publiquement de rebelles tous ceux qui allaient à Orléans rejoindre le prince de Gondé ; en faisant publier à Rouen , de son autorité privée , une déclaration du roi qui les

IjPs réyollé*

assiègent , dan*

le châtean ,

Villebon

d'Ëstovtcville,

grand-baiili,

et le chassent

de la ville.

» Cliroi]if(uc nianuscrite du xvr siècle ( 21 avril 15G2.)

. 38!2 PAULEMENT DE NORMANDIE.

dénonçait criminels de lèse-majesté * ; il avait demandé, enGn, en pleine assemblée de THôtel-de- Yille, une garde de trois cents soldats catholiques ^. Les religionnaires s'en prireat à lui tout d'abord ; assiégé, à Timproviste, sans armes, sans défense , sans viyres ( car ils lui avaient enlevé jusqu'aux mets préparés pour son repas ), Villebon, contraint de se rendre à leur merci, sortit de Rouen, fuyant devant les factieux, « qui le meirent hors de la ville, par la porte du pont, assez rudement'. » Ils demeurèrent maîtres, à ce moyen, du château de Rouen , très fort alors. Le Vieux-Palais n'avait pu leur résister long-temps; ils y mirent Deschamps, au lieu du sieur De la Londe ; puis ils fortifièrent la tour du Colombier, et d'autres endroits de la ville , par où Ton eût pu les surprendre. Tous les religieux de Rouen avaient reçu Tordre de déguerpir; et les maisons conventuelles qu'il leur avait fallu quitter étaient devenues autant de postes importants pour les rebelles. Mollesse . Ainsi, une si grande ville, dont les habitants

des^^clîhoîi'^ies ^^^^^^^ catholiqucs , pour les quatre-vingts cende Rouen, tièmcs, vcuait de tomber, en moins de rien, aux

dans cette '

conjoncture, maius dcs relîgionuaires, qui, par mille excès , Ta-

■ De Tliou, Histoire universelle ^ livre xxix.

^ Mémoires de Condé , tome III , p.-ijçe 302 et suivcintcs , édition. hi-4% 1743.

3 Clironiqiie manuscrite du xvi* siècle, BIhl. royole, déjà citée.

vaient , à lavance, avertie de leurs sinistres desseins. Nous avons peine à comprendre l'incurie du gouvernement, qui laissait ainsi à la merci d'un coup de main la seconde ville- du royaume. On a vu Ville- . bon , lieutenant du roi , enfermé au château avec sept ou huit valets ; pour toute garnison. Du moins les catholiques, si supérieurs en nombre ^ si bien avertis par mille symptômes certains , auraient-ils dû, par leur attitude ferme et menaçante, intimider leurs ennemis, et déconcerter de si dangereux complots. Mais , dans cette conjoncture , comme dans mille autres que Ton voit dans les histoires, une faible minorité , animée par la haine et par la soif de détruire, devait mettre sous le joug une majorité immense, sans courage et sans énergie pour conserver. Un auteur normand a sainement jugé et bien peint cette circonstance importante de notre histoire. «Les religionnaires ( dil-il ) se rendirent maîtres de ceste grande ville , de ses chasteaux , de ses forts, non seulement sans résistance aucune du party contraire., mais presque sans murmure et sans bruit. La fétardise * des catholiques causa la perte de Rouen. Le nombre des catholiques estoit beaucoup plus grand que celuy

' Fétardise , fétardie , négligence , nonchalance, paresse. — Fetartt paresseux. — D. Carpentier, SuppL Cang.^ au mot Fetardie, et au mot latin Fetica .

de leurs adversaires ; mais , comme le sentiment des choses accoustumées est mousse et languissant , les nouveautéz picquent; ceux-là n'avoient pas la mesme ardeur à défendre leurs autels, que les autres à les abattre * . »

Impuissance L'angoissc du Parlement, à la vue de ces dé—

da Parlement « •,. 1 1 • a • \ t\

et dn sordres , ne se pourrait décnre. A un mois de là , ***^^*^dr°'' Toulouse, assaillie aussi par les huguenots, qui, de Bouillon d'intelligence avec les capitouls , s étaient saisis de

vent rc'tenîf les

reiigionnaires, lliôtel dc ville , dc l'artillerie, des poudres, des ^Im'é^oatë. munitions, devait être sauvée par la fermeté de

son Parlement A un énergique et pressant appel fait par cette cour souveraine, aux seigneurs, gentilshommes, capitaines, avaient aussitôt répondu ^ des hommes de guerre, en grand nombre, qui, l'intrépide Montluc en tète, eurent, en peu de temps, raison des rebelles; en sorte que cette grande cité, un instant émue, rentra promptement dans le devoir '. On ne sait si notre Parlement avait tenté un effort semblable; mais à quoi auraitil abouti? Point de troupes auxquelles l'on pût donner des ordres ; point de gouverneur avec qui se concerter; point d'élan dans les catholiques

■ Inventflire de l'Histoire de Normandie , par Eust«iche d'Annc- TÎIle, pages 168, 169.

• Histoire générale du Languedoc , livre xxxviii , §§ 74 et Ih, — Les trèze Livres des Parlements de France , par La Rochc- Flavyn, livre xni , chapitre 51 , o** 1 .

intimidés. Avertir le roi était tout ce que le Parlement de Rouen avait pu faire; et un conseiller ( Le Prieur de Baudribosc), parti en hâte, était allé en cour raconter les déplorables événements des 15 et 16 avril. Aussitôt, le duc de Bouillon avait été envoyé à Rouen, mais, le croira-t-on, sans troupes, sans forces, et presque sans escorte ! Les religionnaires triomphants, en apprenant son approche , allèrent en grand nombre à sa rencontre, autant par bravade, ce semble, que par honneur. Ce prince , long-temps agréable aux religionnaires , parce que , partageant leurs sentiments , il les avait favorisés dans bien des occasions , quand ils virent qu'il demeurait fidèle à ses rois , cessa tout-à-coup de leur plaire, t II se gouvernoit par la {>rudence humaine», dit Théodore de Bèze * ; en un mot, il n'était plus bon à rien. A peine arrivé à Rouen , le duc s'était rendu en hâte au palais,. où l'attendaient les chambres du Pariement rassemblées. L'exécution del'édit de janvier étant, à en croire les rëdu de janvier religionnaires , l'unique chose qu'ils désirassent et ,3 ^*^nde"fois qu'ils eussen t prétendu obtenir en prenant les armes, pnWié an le duc de Bouillon et le Parlement , de concert , avaient , par ordre du roi , adopté une mesure bien propre , ce semble , à tout pacifier. Une seconde

' Th. de Bèze , tome II , page 613.

n. aS

3se

ÉmeateàRonen.

Réponse des

religionnaires

deRonenaaroi,

SUT Tordre

qai lear avait

été donné

de mettre bas

les armes.

fois, redit de janvier, dont la violation prétendue avait été le prétexte de tous ces mouvements, fut; lu et publié au Parlement, àhuisouverLs, et crié ^ partout, dans la ville, à son de trompe, « pour^ par là, essayer de remettre le peuple en son office ( devoir ) * . » Mais combien on s était mépris ! Dans la nuit même qui suivit, les religionnaires, qui n'avaient plus en tête que l'anéantissement de leurs adversaires, surent exciter une émeute, dans laquelle des catholiques furent tués, et d'autres mis en prison ^. Après cela , quand le duc de Bouillon alla les sommer de mettre bas les armes, on peut bien penser comme il fut reçu. Ils rédigèrent une réponse en forme , qu'ils ne craignirent pas de faire imprimer et d'envoyer à Charles IX. Ils n'avaient pris les armes, disaient-ils, que pour le service du roi, pour maintenir ses édits et l'autorité de la reine-mère ; pour se mettre à l'abri des violences et des injustices de ceux qui tenaient le roi captif, qui enfreignaient les édits faits en faveur des religionnaires, et qui, les premiers, avaient pris les armes ; ils savaient ce que tramaient contre eux les barons de Clères et d'Auzebosc , émissaires des Guises, ainsi que Villebon d'Estouteville leur ennemi ; ils parlaient du massacre de Vassy ; les

< Reg. 26 août 1562.

2 De Tfiou , Histoire universelle , lÎTrcxxix».

mauvais traitements récemment essuyés parleurs coreligionnaires, à Sens, à Amiens, à Abbeville , leur causaient de TeOroi; ils reconnaissaient le duc de Bouillon pour gouverneur; mais, comme il n'avait pas en main les moyens de les protéger, ils demandaient qu'il leur fût loisible d'établir des corps de garde et des sentinelles en certains endroits, de garder les portes et les places de la ville , au nom du duc et aux frais des habitants; prêts, toutefois ( disaient-ils ), à renoncer à ces conditions, aussitôt que les Guises et leurs partisans auraient quille la cour*. C'était à quoi avait abouti l'envoi Le dnc du duc de Bouillon à Bouen , sans troupes qui tena ponr rien, pussent le faire obéir; ses ordres n'étaient plus *n"we la viiie. écoutés; on ne lui épargnait même pas les mor- * tifications; et, un jour qu'il voulait entrer au Vieux- Palais, l'ordre fut donné par les factieux de ne l'y laisser pénétrer qu'avec six hommes seulement de la faible garde qui l'avait suivi à Bouen. Une semblable position n'étant plus tenable» le prince abandonna Bouen à sa mauvaise fortune ; et , si peu que les religion naires se fussent contraints pendant son séjour, on vit bien, après son départ, que de plus grandes calamités encore allaient fondre sur cette cité malheureuse.

' De Thoa , livre xxix. — Théodore de Bèze , tome II, page 613. — Mémoires de Condé , tome 111 , page 302 et suivantes.

Les

religionnaires,

maîtres

de Rooen ,

insnitent

les prêtres

et les églises.

Coarage

du clergé

de Rouen ,

an milien

des oatrages

et des menaces

qne lui prodignent les religionnaires.

Cette prise d'armes et tous les désordres qxie nous avons vus à sa suite, n'avaient pas pu arriver, on le conçoit, sans que les catholiques, les prêtres surtout , et les églises , eussent chaque jour de nouvelles insultes à subir. A Rouen , depuis la nuîl du 15 au 16 avril , on n'entend plus parler que de prêtres et de religieux qui veulent s'enfuir pour se soustraire aux outrages auxquels ils sont en butte * . Chaque jour, en plein chapitre, des chanoines s'écrient que l'affluence des méchants est devenue si grande à Rouen , et leurs insolences arrivées à un tel excès, qu'il n'y a plus moyen d'y demeurer; ils adjurent le chapitre de leur permettre de s'enfuir*. Mais il a paru au plus grand nombre que l'on ne pourrait encore déserter le poste sans lâcheté ; partout l'église continue de célébrer ses saints mystères, au milieu des rumeurs, des scandales et des violence^ qui vont croissant toujours , et qui permettent à peine aux célébrants d'entendre les paroles sacrées qu'ils prononcent. Notre- Dame de Rouen, l'église mère etprimatiale, donne l'exemple à toutes les autres. Dès le seize avril, les enfants perdus de la réforme, rôdant en armesautour du temple , se sont mis à jeter des pierres contre la basilique, à renverser les statues des

' Chronique mirnuscrite , Bibliothèque royale , x\i^ siècle ' Rfg. capit. Eccl. rothom., avril 1 :>('»?..

saints évoques qui seipbleat en protéger les portes, à démolir tout ce qu'ils ont pu au dehors , en attendant qu'ils puissent faire aussi leur volonté au dedans \ La jdupart des prêtres de la métropole ont tenu bon. Le vingt avril encore , quatre chanoines et quatre chapelains, tous en costume, précédés du messager, traversent lentement et paisiblement les rues les plus populeuses de Rouen, allant de tribunal en tribunal , au Parlement , au Bailliage , à la Cour des aides , insinuer^ c'est-àdire faire enregistrer, à la manière accoustumée, l'antique privilège de Saint-Romain, qui, depuis tant de siècles, arrache , chaque année, à la mort, un grand coupable et ses complices. Dans toute la ville, ce courage de quelques prêtres, sans armes et ainsi exposés, a inspiré l'admiration ; on se réjouit, le soir, en apprenant que « partout ilz ont esté paisiblement et honorablement reçeus , -et leur requeste accordée^. » Mais ils ont trop espéré ; pour la première fois depuis la captivité de Richai'd Cœur-de-Lion , la sainte fierté de Saint- Romain ne sera point levée , et aucun prisonnier ne sera mis en liberté. Ces outrages envers les prêtres, ces renversements de statues, ont mis le

* Meg. capit.f 16 aTril 1562.

' Chronique manascrite du xvr siècle ; Bibliotbèque royale.

peuple huguenot en haleine; le moment est venu où il va assouvir sa rage sur les magniGcences dont sont remplies nos églises.

Tomes les églises L'anuiversaire de la journée du dimanche âmai

de Roaen sont . pf^c% \ * • • i i «i -ivt

envahies, pillées, loo^ scra, a jamais , uu jour de deuil enlSorman-

*Le raite ^'^ » ^^ pour les catholiques pieux à qui sont chers

catholique cesse nos saints mvstères, et pour les hommes, quelle

entièrement ,

pendant quc soit IcuT croyaucc , qui aiment les arts et

six mois. . f • i i«*i> a*

(3 mai 1562.) savcnt cu apprécier les cbeis-d œuvre. Aux jours qui avaient précédé, plusieurs des églises qui environnent Rouen avaient été pillées, et on avait pu croire que la fureur des iconoclastes en resterait là; mais, pendant ce répit, ils se préparaient à de plus hardis sacrilèges ; les églises de Rouen avaient été réservées pour le dimanche, pour le jour où tous les catholiques, libres de soins et de travaux, se rendant , de toutes parts , aux ofiTices , pourraient être témoins des horribles profanations que , dès long-temps, on méditait en secret.

Donc, le dimanche â mai, entre dix et onze heures du matin, toutes les églises de Rouen , c'està-dire, avec les trente-six églises paroissiales, toutes les collégiales et conventuelles, sans nombre, furent, au même instant, envahies subitement par des hordes armées qui, s'y précipitant atvec fracas, s'en prirent sur l'heure aux autels, aux reliquaires, châsses des saints, chaires, stalles, orgues, statues, tableaux, en un mot à toutes les merveilles

de l'art qui , à cette époque si peu éloignée encore de la renaissance , s'ofiraient alors à chaque pas dans nos églises. Des chaires , des stalles , des retables magnifiquement sculptés , des ci^boires ,. des ostensoires, des calices dont l'argent et Tor étaient le moindre mérite; des jubés ^ chefsd'œuvre d'architecture 9 qui, placés au haut des nefs 9 accroissaient la majesté du chœur et du sanc^ tuaire , tout cela fut frappé , mutilé , brisé , mis en morceaux. En un mot (c'est Théodore de Bèze qui va parler , et on l'en peut croire) « ils firent tel mesnage qu'il n'y demeura image ni autel, fonts ne bénestiers , qui ne fust tout brisé , en telle diligence que jamais on n'eust pu estimer qu^en vingt-quatre semaines se peust desmolir ce qu'ils ruinèrent en vingt-quatre heures en plus de cinquante temples^ tant de paroisses que d'abbayes et couvents * . » Or , tous ces furieux ( De Bèze nous le dit encore ) revenaient du prêche hors la porte Cauchoise. Que s y était- il donc passé qui eût pu les préparer à de telles horreurs? Deux églises surtout avaient été signalées aux modernes iconoclastes : la magnifique abbatiale de Saint- Ouen où ils commirent des dévastations^ qu'il ne nous appar-

' Th. de Bèze, tome II , page 616.

^ Gallia christiana, tome XI , col. 137 , 138.

392 l'ARLKUENT DL NilRMÀNDlE.

tient point de décrire; et Notre-Dame, l'église cathédrale, que ses chanoines consternés avaieot cru sauver , en adressant , le jour même , une humble supplique aux anciens du Prêche de Rouen. Les dévastateurs n'y allèrent que plus tôt. Lorsqu'ils y entrèrent, en grand tumulte, la haitte messe n'était pas avancée ; l'évangile était dit , toutefois > et le. chanoine-semainier Martin chantait la préface; ni leurs vociférations, ni le bruit des confessionnaux , de la chaire , des orgues qui volaient en éclats, des statues qui tombaient lourdement de leurs piédestaux et se brisaient sur les dalles avec fracas, ni les cris enfin des catholiques que Ton chassait du temple , ne purent intimider les chanoines , les chapelains , les officiers de la métropole , qui tous restaient immobiles dans leurs stalles ; les belles grilles de cuivre doré qui ceignaient le chœur , avaient été closes à l'avance ; et, lorsque ces furieux vinrent les ébranler pour entrer dans le chœur et le dévaster , il y eut des chanoines assez hardis pour aller sou»tenir l'ef^ fort contre les pillards, pendant que les sacristains enlevaient eu hâte les magnifiques tables d'argent ciselé qui paraient l'autel ; après quoi , il fallut céder et fuir , laissant le saint sacrifice inachevé. Les huguenots étaient maîtres du temple. Six mois entiers devaient s'écouler avant que cette auguste basilique revît célébrer nos saints mystères ; le culte

avait cessé au même temps dans toutes les autres églises * •

Redirons-nous les abominations qui , ce jour-là, Profanations

* * et sacrilèges

souillèrent le lieu saint ; « le précieux corps de Dieu «lans les égUsts foulé aux pieds ; ces dragons ailés (qui figuraient alors aux processions des Rogations ) , portés avec dérision dans Téglise , tenant à la gueule dès hosties consacrées, et les dévastateurs sacrilèges criant et hurlant que « le dragon avait mangé la messe^ » ; ces immenses bûchers allumés à tous les coins de la ville , où étaient jetés pêle-mêle les cf ucifix , les livres, les ornements d'église, les bancs, les coffres, les images enlevées dans toutes les maisons des catholiques où les pillards s'étaient introduits à main armée ; « tous les ecclésiastiques si esperdus de la fureur du peuple , que la plus part s'enfuirent , ce dict jour, hors la ville'. » Mais quelle sûreté au dehors, et où trouver un asile? Sur toutes les routes qui ^conduisaient à Rouen , on ne voyait que soldats huguenots revêtus de chapes , de chasubles et autres ornements d'église, tenant des hosties, et criant : « Voylà le trespassement de la messe; voicy pour faire enrager et crever les papaulx dans le

' Reg, capit. Eeeles, rotkam,, 3 et 4 mai t&6'2.

^ Mémoires de Condé, tome I , page 85 , édit. 1743 , in-é**.

} Chronique ms. du xvi« siècle ; Bibliothèque royale.

ventre ' . » C'est que pas une abbaye , pas un prieuré n'avaient été épargnés; que là aussi toutes les églises avaient été envahies , dévastées.

Les registres du Parlement sont là pour dire si nous avons chargé le tableau ; en les ouvrant au hasard , on voit « les religieux de Saint-Georges de Bosquierville chassez par force et Violence de la dicte abbaye par ceulx de la nouvelle religion ; » ses moines a contraincts quitter et abandonner icelle, et eulx en aller espars sans argent parmy le pays » ; les religieux de Jumiéges « contrainctz eulx défuyr et absenter d'icelle abbaye, v II faudrait nommer tous Jes monastères de la province, abbayes d'hommes, abbayes de femmes, et copier des registres entiers. Partout , presque , le culte catholique avait cessé. A Rouen, les églises dévastées de Saint-Godard, de Saint-Ouen, de Sainte-Croix- Sain t-Ouen, de Saint-Laurent, furent transformées en greniers à blé , en magasins de fourrages. Au Havre, à Dieppe, à Bayeux, à Caen, partout presque en Normandie, les églises furent ainsi en proie. Nos registres nous parlent des « grands et énormes excèz, meurdres, pilleryes, voUeryes, ravages et dévastations commys en la ville de Bayeux, spéciallement en l'église cathédrale, par ceulx de la nouvelle opinion, tant durant les

' Relation ms. de Pelhestre ; Bibliothèque publique deRoaea.

troubles de Tannée 1562 que depuis; du ravage, combustion et pillerye de la plus part deschartres, lectres, tiltres, registres, papiers et enseignementz concernant les fondations et dotations, bien et revenu de Téglise et chappitre \ » De Bras de Bourgueville nous raconte les dévastations de toutes les églises de Caen , de la célèbre^ abbaye de Saint- Etienne surtout, où reposait Guillaume-le-Conque' ranty dont le tombeau fut violé et les cendres dispersées ; de Tabbaye de Sainte-Trinité , où les restes de la reine Mathilde, son épouse, ne furent pas traités avec plus de respect. Nos registres complètent ces documents , et nous apprenons d'eux que, « par l'espace envyron d'un an , l'on ne fist à Caen aulcun exercice de la religion catholique ^. » Mais Rouen surtout doit nous occuper; en voyant le duc de Bouillon y revenir peu de jours après la dévastation des églises, on se demande s'il se flattait d'y rétablir Tordre qu'il n'y avait pu conserver. Les huguenots, maîtres, maintenant, du fort de Sainte-Catherine 3 qu'ils avaient pris pende jours après son départ, et enflés de tant de succès, ne cherchaient même plus à dissimuler avec lui, et ne tinrent aucun compte de ses ordresnon plus que de ses prières. Il avait voulu qu'on lui rendît deux galères royales qui étaient au port de Rouen. Mais

Le duc de Bouillon ,

revenu,

de nonrean ,

à Rouen,

est encore

oblige de se retirer.

' Reg. , 28 décembre Id72.

Reg secr , 25 février 1573.

PAKLËMËiST DE NORMANDIE.

Attitade dn Parl(*ment

an milJea

de ces troubles.

On pille

les métairies

de ses membres

les pi as zélés

pour la religion

catholique.

le capitaine s'y était refusé , et n'avait guère tardé de les livrer aux religionnaires , qui , à la vérité , s'il ne se fût soumis, allaient tirer sur lui, du Vieux- Palais et des îles voisines * . La présence de Bouillon était; devenue incommode, et il avait vu, dans les regards des meneurs, quelque chose de farouche et de menaçant; en un mot, il n!était plus compté pour rien. Il le sentait bien; car, comme des cha* noines de Notre-Dame étaient allés lui recom-^ mander leur métropole envahie et les trésors inappréciables qu'ils y avaient cachés, il ne put que leur répondre avec tristesse : « qu'il n estait iuy-* mesme en asseûrance de sa personne en la ville de Rouen ^ et n'y avoit aucunes forces^. » S'il avait pu se flatter, en revenant, de conserver, la ville au roi, son illusion ne dura guère; et, encore une fois, il lui fallut quitter Rouen, pour n'y plus revenir de long-temps.

A ces gens, qu'un gouverneur de leur religion gênait si fort , comment le Parlement aurait-il pu plaire , lui qui si long-temps les avait poursuivis de ses arrêts; qui, tout récemment encore, s'était rendu odieux par le refus d'enregistrer les déclara^ lions séditieuses de Condé , et qui , enfin , renfermait dans son sein des membres que leur zèle pour

* Chronique ms. du xvr siècle ; Bibliothèque royale.

• Même chronique ms.

la religion catholique avait pu naguère emporter à quelques excès? Ces derniers seuls avaient, d'abord , paru menacés. Dès le 10 avril , les conseillers Raoullîn de Longpaon et Raoul Bretel de Grémonville, avertis que « ceulx de la nouvelle religion debvoîent attenter à leurs personnes, avoîent, à la baste, quitté Rouen, et pris des chemins fort destournez, pour la crainte qu'ife avoient d'estre poursuivis par les huguenotz. Le 16, apprenant le massacre des Célestins , ils n'avoient plus voulu rentrer dans la ville , pour les inimitiéz que tes huguenotz leur portoient\ » Furieux surtout conire Raoullin de Longpaon, les religionnaires étaient allés dévaster et démolir, à Darnétal, sa maison seigneuriale, dont il portait le nom; nous en pourrions citer bien d'autres qui furent ainsi poursuivis, dont les métairies furent pillées, saccagées, dévastées; l'avocat du roi Damours, par exemple; les conseillers Lefèvre d'Escales, Auvray, Centsols, Dufour , qui perdirent , les uns 6,000 livres, les autres 12,000 livres, sommes bien fortes alors ^; et puis, après cela, croyez-en Théodore de Bèze qui, parlant des membres du Parlement, dit résolument que « pas aucun d'entre eux n'avoît reçeu aucun

' Reg. secr. , 12 aoAt 1562.

' Reg. des Rapp. civ, de» 27 février , 1 , 3 , 19 mars 1562 , et alià* passim.

dommage en ses biens et en sa personne * . » Combîen, au reste, les reformés avaient en horreur les tribunaux qui avaient procédé contre eux, on l'avail bien vu, le dimanche 3 mai, jour où, après avoir tout brisé dans Notre-Dame de Rouen , ils Le Parlement étaient allés forccr les portes de la cour ecclésiaS" dans le palais, tique ^ j avaient rompu tous les bancs et sièges des reiigionnaires; avocats et notaircs, brûlé leurs registres et écrî- *de la^^asti'ce tures , et exterminé (dit notre chronique) l'image - LeTmembres ^^ Doguet ^ » ; uous ignovous cc quc ce pouvait da Parlement gt^e. Le Parlement devait, à son tour, recevoir

quittent la ville.

(Mai 1562.) Icur visîtc ; on ne sait pas bien ce qu'ils y firent; le bruit avait été répandu à Paris que « les religionnaires de Rouen avoient bruslé le palais où Ion tenoit le Parlement » , et l'ambassadeur d'Espagne en France, Perrenot de Chantonnay, l'écrivit, le . 7 mai, à la duchesse de Parme, gouvernante des Pays-Bas^. La nouvelle était fausse; le magnifique palais construit par Louis XII et D'Amboise, était toujours debout; mais il avait dû s'y passer des scènes étranges. « Les rebelles avoient poussé l'audace jusqu'à aller empescker en la court de Parlement r exercice de la justice; ilz avoient contrainct les membres de ceste cour à quitter et abandonner

' Th. de Bèze , tome H , page 617.

» Chronique de la Bibliothèque royale , xvic siècle , déjà citée.

^ Mémoires de Condé, tome 1 , page 39.

leurs biens et maisons, pour loger, en îcelles, personnes rebelles, scandaleuses et séditieuses, portant armes contre le roy. » Le fait est ainsi raconté dans des lettres patentes de Charles IX; et toutes nos recherches n'ont pu nous en apprendre davantage sur les désordres dont le palais de justice avait dû, alors, être le théâtre*.

Qu'avait, au reste, à faire le Parlement dans une ville en proie depuis long-temps au meurtre , à la dévastation, au pillage, et dont le gouverneur (si peu suspect aux religionnaires) avait, néanmoins, été deux fois réduit à s'enfuir? Le palais de justice, maintenant, n'étant plus un lieu sûr, les jugements avaient cessé , et c'était chez le premier président Saint-Anthot que se tenaient les assemblées. La dernière eut lieu le 10 mai ; ce fut comme un triste adieu que se donnaient mutuellement ces magistrats découragés. « Voyant l'ancienne religion chassée de la ville , et la justice forcée » , ils convinrent « que chacun pourroit se retirer de Rouen, pour sa seûreté et commodité^. »

Mais il importait d'instruire le roi, dont on n'avait point reçu les ordres. Ces magistrats avaient surtout à cœur de justifier pleinement, aux yeux du monarque, leur conduite indignement calomniée. Car « aucuns de Messieurs du privé conseil avoient

Des dépotés

du Parlement

Yont troayer

Charles IX

au chàteaa

de Monceaux,

et,en présence de

tout le conseil,

j asti fient lenr

compagnie, qni

avait étç accusée

de faiblesse

et dMnertie dans

les derniers

événements.

• Lettres patentes, 22 juillet 1562. * Reg, , 12 août 1562.

mis le roy en soupçon que le Parlement avoit usé de dissimulacion ou négligence, au moyen de quoy les troubles de Rouen estoient advenus * • » Cette mission fut confiée à deux présidents et aux conseillers Martel de Bolbec et Guiffart de Saint- CauTin, qui se rendirent en hâte au château de Monceaux, près Meaux , où étaient le monarque et sa cour. L'audience qu'ils obtinrent de Charles IX avait pour témoins la reine-mère , le roi de Navarre, le cardinal de Bourbon, le prince de La Roche-sur- Yon, le chancelier L'Hospital,el enfin ces membres même du conseil-privé qui avaient accusé si légèrement le Parlement, que ses députés venaient aujourd'hui défendre. Le premier président Saint- Anthot exposa au. long toute la conduite du Parlement, en remontant jusqu'à Henri II; rappela tous les importants avis que, pendant tant d'années, cette cour avait transmis sans relâche à ce monarque, à François II et au roi régnant; les travaux incessants de ses commissaires dans tous les bailliages de son ressort, et les nombreux arrêts de mort rendus après toutes ces procédures; le peu de fruit de tant d'efibrts, à cause de l'insuffisance des forces et de la pénurie d'argent. Il rappela enfin tous les faits que nous avons précédemment racontés, et bien d*autres , sans doute, dont la trace

' Reg., 12 août 1562.

est aujourd'hui perdue. Quelles préventions auraient pu tenir contre une justiGcation si complète et si concluante? Saint-Anthot avait à peine cessé de parler, que Catherine de Médicis, le roi de Navarre, et jusqu'aux membres même du conseil, qui naguère avaient accusé le Parlement de connivence, lui prodiguèrent tout d'une voix les éloges qu'il avait si bien mérités, t Le roy ( s'écriaientils) a grande occasion de se contenter du bon debvoir faict par sa court de Parlement de Normandye; on recongnoit bien que^ par la malice du temps ^ ceste court n'a eu moyen de faire davantage que ce quelle a faict. Sa majesté et son conseil n'en ont eu autre opinion^ ayant tousjours eu ce Parlement en bonne réputation^ pour le bon service qu'il en a reçeu. » Mais, en s'accordant à trouver bon que le Parlement eut quitté Rouen , les uns voulaient qu'il allât de suite s'établir ailleurs ; les autres demandaient que l'on attendît quelque temps pour voir quel train prendraient les choses. Ce dernier avis était celui des quatre députés; et, le chancelier L'Hospîtall'appuyant fortement, il prévalut enfm dans le conseil. Des lettres closes, dressées sur l'heure, permettaient à tous les membres du Parlement de Rouen « eux retirer où chacun d'eux verroit estre de sa commodité jusqu'à nouvel ordre. Plus tard , le roy leur feroit connoistre sa volonté *. » Pendant deux

Les membres

dn Parlement

dispersés

pendant plus de denxmois.

' Lettres closes données an château de Monceaux , le 19 mai 1562. fl. * aG

mois entiers , ces magistrats devaient rester ainsi dispersés et dans l'inaction, appelant de tous leurs vœux des ordres du roi qui, au gré de leurs désirs, se faisaient bien attendre. Si une circonstance fortuite en réunissait, de temps à autre, quelquesuns, ils s'empressaient d'écrire au monarque pour lui offrir leurs services. La souscription de ces lettres était singulière et triste; les mémoires de Condé nous l'ont conservée : « Les bien vostres humbles et obéissants serviteurs et subjectz de rostre court de Parlement de Rouen , qui a esté , et qui

n'est PLUS*. »

Etal de la ville Lcs autrcs juridictious, la Cour des aides, le

Bailliage, avaient aussi quitté Rouen; les oflScîers

sans gnn vemenr,

!!^™*/-TT' de ville, catholiques, chassés de l'hôtel commun,

sans magistrats ^ . ' i ' '

sans culte avaicut ccssé leurs fonctions; et cette cité, main-

catholique.

tenant, était sans culte, sans roi, sans justice, sans administration municipale, sans gouverneur. Enfin « il y avoît là cessation de marchandise et de tout autre artifice qui s'y exerce pendant la paix » ; c'est De Bèze lui-môme qui le confesse. Nous voudrions qu'il fût de notre sujet de redire toutes les calamités qui passèrent sans cesse sur cette ville depuis la nuit du 15 avril jusqu'au sac du 26 octobre, le plus grand, et non toutefois lé dernier de tous ses malheurs. Nul exemple, peut-être, n'aurait pu

• Mémoirex de Condé , tome I , page 85.

mieux montrer ce que gagnent des sujets à la révolte ; nul surtout n'aurait été plus capable de mettre les citoyens paisibles en garde contre des minorités factieuses et remuantes, qui, pour peu qu'on leur montre de faiblesse, se rendent bientôt maîtresses, et enfin tyrannisent cruellement la majorité pusillanime qui les a laissées faire. Débarrassés du gouverneur , du Parlement , des conseillers de ville, du chapitre, de tout ce qui les gênait en un mot, les religionnaires, tout-à-fait maîtres désormais, donnèrent à la ville un gouvernement aux formes républicaines, un conseil supérieur composé de douze bourgeois notables; sous ce ^(>nm/ étaient cent autres bourgeois, dont chacun des quatre quartiers de Rouen avait fourni vingt-cinq. Ces magistrats, qui s'étaient institués eux-mêmes, se qualifiaient de « conseil estably par le peuple en l'hostel commun de la ville de Rouen \ » Ce conseil réunissait à lui seul tous les pouvoirs qu'avaient exercés naguère le Parlement, THôtel-de-Ville , et le gouverneur. Il réglait la police de la ville ; il dirigeait les opérations militaires, et faisait des levées d'hommes; il rendait même des jugements. Quels que dehors d'égalité qu'affectassent ces conseils, trois ou quatre meneurs y di^osaient de

* De Thou , Histoire universelle , livre xxix ; De Bèze , tome II , page 618 ; Chronique ms. du xvi' siècle , Bibl. royale , dëjà citée.

Da Bosc toutes choscs; il en sera toujours ainsi. Du Bosc d'Ëmandrcviiie , d'Emaudre Ville, par exemple, d'une des plus

Gracbet ^ ' ^ . . , .

de soqaencp, nobles famllles de la province, deuxième président

de Berthonviiie, de la Cour des aides , élève des plus fameux juris-

et le minisiie ^ottsultes dltalic , lui-même un des hommes les

Mai lorat , '

»o"* plus doctes de son temps et auteur d ouvrages mie

loot puissante *■ ^ ^ x , . .

dans la ville, lou vautait alors ; mais une secrète ambition, ou une ardeur démesurée pour sa croyance l'avait poussé dans les rangs et à la tète des rebelles ; Gruchet de Soquence, conseiller de ville, si influent naguère dans les délibérations, si habile dans les missions dont le chargeait la cité , qui , par exemple, en 1555, avait fait diminuer de 60,000 livres une taxe de 891,000 livres, qui, pesant sur la ville depuis douze ans, semblait ne devoir cesser jamais^; Noël Cotton de Berlhouville, échevin, chez qui, au mois de mars précédent, les calvinistes avaient célébré la cène ;.les quatre ministres du prêche de Rouen , Pasquier Marlorat , surtout , avaient une grande influence dans ces assemblées

' Pendant son séjour en Italie (en 1532) , îl avait fait imprimer an livre latin intitulé : Johannis^ojc/iefineustrii n^p/ Ai^etio^tffAicttf*.

11 est auteur d'un Traité de la vertu ^t des propriétés du nombre septénaire , et de la raison pour laquelle Justinien avoit divisé ses

Pandectes en sept parties — 11 laissa plusieurs autres ouvrages

manuscrits. — Bayle, Dictionnaire historique et critique, au nom : Du Bosc D'EsMANDREVii.LE. — Le Lahourcuv ,. additions aux Me* moires de Ca^telnau, te me I, p. 838, 839, édit. in-foiio.

^ Reg. de V kôtel-de- ville , 1555, passim.

CHAULES IX. 405

OÙ 9 comme on peut bien le penser , les religionnaires avaient , seuls , été admis.

Tous ces hommes si éclairés, si sages tant qu'ils Les vases sacrés avaient été des sujets fidèles, semblèrent, aussitôt , les chasses,

J ^ 'les reliquaires

après leur révolte , avoir ^lé frappés d'aveuglement ^^ fs^!**®* » et de vertige. On a honte de les voir se glisser et les morceaux

° ^ portés

dans Notre-Dame, pour y achever l'œuvre barbare à u monnaie. de destruction du 3 mai ; montrer à deux ou trois chanoines consternés et tremblants l'endroit secret où avaient été comme ensevelies les saintes châsses et les richesses de la basilique , rompre les scellés, faire briser en morceaux tant de saints reliquaires chefs-d'œuvre dé l'art, et les faire emporter à la monnaie dans des paniers. La châsse de Saint- Romain suffit à elle seule pour en remplir plusieurs ' , elle qui, en 15/1.6, avait sauvé la vie à un parent de D'Emandreville, et qui, en 1690, toute mutilée des coups que D'Emandreville lui avait portés, devait sauver encore un de ses descendants ou arrièireneveux*. C'est qu'aussi > en cette guerre déclarée contre le roi, il fallait beaucoup d'ai^ent pour fom*nir aux frais. Il en fut de même dans toutes les églises ; et on ne «ait que déplorer davantage.

■ Chronique ms. da xvi" siècle , Bibl. royale.

' Reg. capit. Ecoles, rothom., 29 mai 1562, et jours suiyant». — Histoire du Privilège de Saint'Bomffin , tome U, pages 313, 314,494. ♦

405 PARLEliENT DE NORMANDIE.

OU de profanations si horribles, ou de tels actes de vandalisme de la part d'hommes que l'ignorance n'excusait pas.

Damétal devait ressentir aussi les influences de cette administration républicaine; c'était, alors, un bourg dépendant de Rouen ; et on l'avait vu souvent en guerre autrefois, avec cette ville, par suite de différends existant entre ses ouvriers et ceux de Rouen, qui, les uns et les autres, fabriquaient des draps , ce qui excitait , entre eux , une jalousie mortelle * . Dans ces derniers temps , ceux de Darnétal étaient demeurés fidèles au roi et à la religion catholique , en haine peut-être de Rouen qui en avait secoué le joug ; et même ils s'étaient armés, moins, sans doute ^ pour attaquer que pour se défendre. Ils en devaient porter bientôt la peine; le dimanche de la Pentecôte, après un combat meurtrier entre eux et des ti'oupes venues de Rouen pour les saccager, ils virent leurs ennemis, supérieurs en forces, se ruer dans leur bourg , dévaster leurs églises comme celles de Rouen, que dis-je! les réduire en cendres, ainsi que celles de Répainville et des Chartreux, et brûler avec elles plusieurs des maisons du bourg, puis charger de fers et emmener prisonniers tous leurs prêtres, qui

' D(î Thou , livre xxix.

furent jetés dans les cachots du Vieux - Palais *. Ceux de Dieppe faisaient aussi des sorties contre les habitants du bourg d'Arqués, qu'ils réduisirent à s'enfermer dans le château; des mêlées sanglantes avaient lieu entre eux chaque jour. Un conseiller au Parlement, Le Prieur de Baudriboso, celui qui, le 16 avril, avait été député vers le roi, y périt, atteint d'un coup de feu par un habitant de Dieppe , son ami , qui ne l'avait pas reconnu ; ainsi en va-t-il dans les discordes civiles ^.

Que l'on juge, par là, de l'état du pays tout en* Etat déplorable tier; une foule de catholiques de Rouen en fuite «»p»y»et cherchant un asile ; cette grande ville dénuée de vivres , les troupes royales étant maîtresses de Caudebec et du Pont-de-l' Arche , et empêchant ainsi les arrivages du haut et du bas de la Seine ; les soldats, pour en trouver, allant par eau, par terre , piller les bourgs et les villages voisins, et , par occasion , piller aussi et dévaster les églises. Dans Houen , « les catholiques tant absentz que ceulx qui demeuroient, entièrement pillez; leurs maisons remplies de soldats de la religion , qui y furent sustentez et nourriz tant et si long-temps que les catholiques eurent de quoy y subvenir ' » ;

' De Bèze, tome II , p^ge 618. —Chronique ms. de la Bibl. royale.

^ Chronique ms. déjà citée.

•^ Reg. de Ihôtel-de-vHle de Rouen, 16 mai 1571.

et, par-dessus tout ceJa, ces malheureux emprisonnés chaque jour sous les plus vains prétextes pour en tîrer rançon * , les femmes, les enfants , les domestiques des catholiques absents, chassés de la ville ^. Au dehors, « grands troubles par les champs ; ceulx de la religion nouvelle courant sur ceulx de la religion ancienne, ceulx de la religion ancienne sur les aultres , bruslants et pillants les maisons les ungs des aultres; tellement que ceulx qui s'en estoient défuitz et absentez de la ville estoient en plus grand danger que ceulx qui estoient eucloz en icelle '• Aux champs près de Rouen, les métairies des habitants pillées, saccagées, quelquesunes du tout ruynées, la plus part des habitants, spécialement les catholiques, errantz et vacables par les champs * ; tellement que partout c'estoit confusion. »

Morviiiiers Nous pourrious , loug-temps encore, accumuler

quelque temps, ^^î ^cs faits Semblables, tant les documents et les dans Rouen, preuvcs suraboudcut ! A Rouen surtout, on ne sait jusqu'où l'anarchie et la confusion auraient pu aller , si le sage Launoy de Morviiiiers n'y eût

• Chronique ms. du xvi® siècle, déjà citée. — Casteinau , lîv. m, chapitre 12.

" Chronifiue manuscrite déjà citée.

^ Idem.

4 Reg. de Ihôtel-de-ville de Rouen , 16 mai 1571.

été envoyé par Condé, pour rétablir Tordre et mettre ea défense contre des attaques imminentes une ville qui repoussait tous les messages de Charles IX et de la reine-mère. Il n'est point de notre sujet de redire ce que fit cet homme , guerrier intrépide autant que politique habile, pour réduire les gens de guerre . dans Rouen , à une sévère discipline; pour fortifier la ville qui s'attendait , de jour en jour, à être assiégée ; pour faire prendre patience aux catholiques, en rendant leur situation plus tolérable , et les empêcher d'entretenir de dangereuses intelligences avec leurs nombreux amis du dehors. On ne saurait croire à quel point, pendant les six mois environ que dura son séjour, il était parvenu à rétablir l'ordre et à tenir tout en respect. Mais les Anglais , appelés au secours des religionnaîres", venant d'entrer au Havre, et allant arriver à Rouen, ce n'était point là une chose que pût endurer MoiTilliers , zélé calviniste sans doute , mais , avant tout , ami de son pays ; et quand il eut vu que l'étranger s'allait mêler de nos affaires , il quitta Rouen , au grand dommage de cette ville*. Car, sous Montgomméry , qui vint l'y remplacer, la licence, le désordre eurent bientôt

' De Thou , Histoire universelle , Uvres xxix et xxx. — De Bèzc, tome II , page 620. — Chronique manuscrite du xyi** siècle; Bibl. royale. — Mémoires du Prince de Condé, tome V, page 251 .

4ro PAKLEllENT DE NORMAKOIB.

repris le dessus; et partoat recommencèrent tes courses dévastatrices , les scènes de meurtre , de sacrilège et de pillage.

Le Piiicment Que la cessatiou de la justice eu Normandie ''lau^oétà fi"* feïorisé tous les crimes, en flattant leurs au- ALoDTierii. teurs de l'espoir d'une éternelle impunité, il fallut bien finir par le reconnaître ; c'était même ourrir les yeux un peu tard ; il y avait plus de deux mois que les membres du Parlement, dispersés, atten- ' daient impatiemment des ordres qui leur araieot été promis pour les derniers jours de mai. Juillet, toutefois , touchait à sa Qn , sans que le roi leur eût Ledacd'Anauie Hen fait dire, n Leschosesailantainsy en longueur, lienienaDi- le désorJrccroIssoit tou-sjouTS en Normandye, parla jJuri^Toi cessation de la justice*. » Le duc d'Aumale* en fut en Mormandje. frappé. Nommé, récemment, lieutenant génial pour le ray en Normandie , et investi des plus grands pouvoirs , chargé surtout de ■ restablir toutes choses en leur premier estât», qu'y avait-il de plus urgent à rétablir que la justice? Le procureur ■ général Péricard , les avocats du roi Damours et Laurent Bigot de Thibermesnil, quoique sans fonctions pour l'heure, n'avaient pas cessé de rendre à la cause royale les plus signalés services. Le duc d'Aumale, qu'ils ne quittaient guère ,

' Lcrircs patentes 2! juillet 1502.

' Claiidi- de Lorraine , duc d'Aumak.

leur proposa, enfin, de «restablir la justice souveraine en Normandie , pour 1^ désordre que Ton y voyoit (disait-il) à cause de la cessation de la justice. » On peut imaginer avec quel empressement sa proposition fut accueillie. Ceci se passait à Louviers , ville demeurée fidèle , et où se trouvaient réunis plusieurs membres du Parlement dispersé. Deux conseillers , Duval de Boscquencey etLeGeorgelîerduBois, députés vers le roi, avec les lettres du duc d'Aumale les plus pressantes , ne tardèrent guère à revenir avec les lettres patentes si ardemment désirées. Dans ces lettres, en date du 22 juillet, le roi ordonnait que son Parlement de Normandie ftiendroit et exerceroit la justice, tant pour le civil que pour le criminel, en la ville de Louviers, ou autre ville qui seroit avisée par les membres du dict Parlement et par le duc d'Aumale , comme plus commode pour la seureté de la personne des membres du dict Parlement et pour Faccèz de ses subjectz. » Le monarque validait « les jugements, ordonnances et arrests donnez par ces magistrats à Louviers ou autres lieux, » et les déclarait «dételle force, effect et valeur comme s'ilz estoient donnez en son Pallaiz et lieu accoustumé pour tenir son Parlement en sa ville de Rouen. »

A l'arrivée de ces lettres, deux huissiers avaient été dépêchés à tous les membres du Parlement dispersés , avec ordre de les convoquer à Louviers ,

Dans qnelle maison

siégeait

le Parlement

de Normandie

réfugié

à Loaviers.

pour le 8 août. Car , laissé libre de choisir le lieu de sa résidence, le Parlement, après avoir hésité un instant entre Evreux , Vernon et Louviers , avait fini par préférer cette dernière ville, plus voisine de Rouen que les deux autres. Mais, dès le 4 9 douze conseillers s'étant trouvés réunis à Louviers, avec le président Lallemant, deux avocats du roi et un notaire secrétaire , on s'occupa , dès-lors , de régler le service à l'avance. Les -assemblées avaient lieu c en la maison de maistre Simon Béhotte , bailly de Louviers » , maison qui devint le palais des séances du Parlement de Normandie réfugié. Le cinq, après une messe solennelle, célébrée en sa présence , au chœur de l'église de Notre-Dame de Louviers , la compagnie alla tenir sa première audience. Après avoir enregistré Tacte royal qui l'avait transférée à Louviers , elle se hâta d'enregistrer aussi les lettres patentes du cinq mai, par lesquelles le roi avait nommé le duc d'Aumale son lieutenant général^ représentant sa per^ êonne en Normandie. Jamais, peut-être, autorité plus grande n'avait été confiée à un sujet. « Plein pouvoir, puissance et auctorité lui éstoit donnée de contenir tous et chacuns les manants et habitants de la province , en amitié , union , concorde et en l'obéissance deue au roy; de punir les chefs et auteurs des séditions, pillages, meurtres, etc. , de faire grâce à ceulx qu'il en croiroit digne ; de ra-

mener les rebelles à lobéissauce , remectre aux mains du roy les villes dont ilz s'estoyent saisiz ; de restablir toutes choses en leur premier estât; en cas de persistance dans la révolte , procéder contre les rebelles par la voye de la force; d'assembler, pour cela, la noblesse et les gens de guerre, courir sus aux rebelles j les tailler en pièces, changer les capitaines des villes et chasteaux, etc '. »

Tout cela s'entendait dans Tordre de la guerre ; et rien, d'ailleurs, n'était ôté au Parlement de la souveraine autorité dont il avait toujoursjoui dans l'ordre de la justice. Si même on l'avait rendu à ses fonctions malgré l'état précaire de la puissance royale dans la province, c'est qu'on avait attendu de lui un plus énergique déploiement que jamais des larges pouvoirs que lui attribuaient les édits. L'instant était venu d'atteindre le plus grand nombre que l'on pourrait de ces dévastateurs, de ces assassins, de ces incendiaires, de ces sacrilèges à main armée, qui depuis si long-temps désolaient la province ; d'en faire une éclatante et rigoureuse justice, et, par le supplice des uns, d'épouvanter les autres; de les arrêter, enfin, dans cette carrière d'infamies et de crimes. Mais, dans ces conjonctures, quelle autorité eussent eu les arrêts d'une cour souveraine dont la croyance aurait pu être suspectée, et qui

Le Parlement,

établi

à Loaviers ,

x.'admet h siéger

dans ses rangs

qne cenx

de ses membres

qnl justifient

clairement

de leur

orthodoxie,

et se purent

authentique-

ment de tonte

connivence

avec les

religionnaires

rebelles.

• Beg. 5 août 1562.

414 PARLEMENT DE NOKMANDIE.

aurait caché dans son sein des membres favorables aux opinions nouvelles, regardées comme Toccasion, comme la cause de tous ces crimes qu'elle allait punir? Au milieu des violentes commotions qui ébranlaient la France, dans des temps difficiles où jusqu'aux élus mêmes se laissaient tenter, des magistrats n'avaient-ils pas pu faiblir un instant , et compromettre leur ministère? Que feraient-ils alors sur leurs sièges; quels votes attendre d'eux; et que penseraient les justiciables en voyant une compagnie hérétique traduire l'hérésie à sa barre * ? Avant d'exercer son ministère redoutable, il fallait donc que , par un acte solennel , la première cour souveraine de Normandie montrât à la province , au pays tout entier, ses membres, tous ses membres innocents et purs des désordres qu'elle allait punir, et étrangers aux croyances nouvelles qui paraissaient en avoir été la source. 11 existait un édit du 28 juillet 1543 qui, excluant des offices de judicature les hommes d'une foi douteuse, avait prescrit aux Parlements les enquêtes les plus minutieuses sur la foi des pourvus, leur défendant sévèrement d'admettre ceux dont ces informations, faites en toute rigueur, n'auraient pas clairement établi

* c( Non potest auctoritatem habere sententia , ubi qui damnaDdus « est damnât. » Sénèque , cité par H. Grotius : » De jure belli et pacis » , lib. Il , cap. 20 , § 3 , n** 2 , note C.

CHARLES IX. 4ir.

rîrréprochable orthodoxie. Laurent Bigot argumenta de cet édit toujours en vigueur, et qui devait l'être bien long-temps encore. Le législateur avait-il pu vouloir (disait-il) que Ton maintint dans Texertice de leurs charges ceux qui , depuis leur admission , s*étaient départis de la foi catholique ? Le Parlement devait savoir qu'en penser , lui qui , naguère , avait banni de ses rangs des magistrats devenus, depuis leur réception , favorables aux opinions nouvelles ? Une solennelle profession de foi, de la part de chacun de ses membres, devenant donc de la plus grande urgence. Bigot demandait qu'elle fût faite très prochainement, en présence de deux conseillers clercs, porteurs des pouvoirs de l'archevêque de Rouen. Bigot demandait plus encore. Il voulait qu'avec la même solennité , et avant toute profession de foi , chacun des ofiicîers du Parlement déclarât, la main sur l'Évangile, où, quand, et en présence de qui il avait fait ses pâques ; s'il avait assisté aux prêches, fait la cène, assisté à des mariages ou baptêmes faits au prêche, aux assemblées des religionnaires ; porté les armes avec eux ; donné conseil , prêté secours aux rebelles ; pris part , avec eux, au pillage des églises. On peut imaginer l'horrible confusion de ces temps-là, quand on voit si fréquemment des gens du roi exprimer de telles défiances à un Parlement, lui demander de semblables et si fréquentes épreuves, et ce Par-

Profession

de foi

des membres

da Parlement

réfagié

A Lonviers.

(13 août 1562.)

lement s'y soumettre sans murmures. Le 13 août, jour marqué pour ces déclarations et actes de foi, un président, vingt-un conseillers, deux avocats du roi , les greffiers en chef civil et criminel , étaient là. En présence des deux grands-vicaires Mellon et Preudhomme, délégués par l'archevêque de Rouen, tous se purgèrent d'abord, c'est-à-dire déclarèrent où ils avaient fait leurs pâques, montrèrent qu'ils étaient demeurés étrangers aux exercices religieux des sectaires , à leurs actes , à leur rébellion , à leurs excès. Ensuite de quoi , ils purent et durent , l'un après l'autre , jurer , la main sur le livre des Évangiles , les articles de la faculté de théologie de Paris , insérés dans la déclaration de 15/iS , transcrits de rechef, tout à l'heure, au registre secret, et dont, préalablement, le greffier en chef avait donné lecture à haute voix. Nous avons encore la profession de foi qu'ils firent , alors , et signèrent tous au registre ; il convient de la faire connaître h nos lecteurs.

« Nous, souscriptz, président et conseillers, advocatz et procureurs généraux du roy, et greffiers de la court de Parlement de Rouen ,

« Croyons et confessons , en vérité et sincérité de cœur, les articles insérez et approuvez par les lettres patentes du feu roy François I*' ( que Dieu absolve ) ci-dessous escriptz ; en la foy desquel z articles nous voulons vivre et mourir; et promettons à Dieu, à

sa glorieuse mère , à ses anges, et à tous les sainctz et saioctes , en la présence de ceste notable compaignye, garder et observer, faire garder et observer, de tout nostre pouvoir, aux subjectz du roy nostre souverain seigneur, sans faire ny souffrir aucune chose au contraire, directement ou indirectement, en quelque manière que ce soit. En tesmoing de quoy, nous avons tous signé , de nostre propre main , ceste présente profession et déclaration , à Louviers, ce dict jour, là"" aoust 1562 *. »

On s étonne peut-être de ne voir prendre part à ces actes que vingt-six membres seulement d'un Parlement qui , dès-lors , en comptait soixante* dix et plus. Mais, parmi les absents, les uns navaient pas pu, les autres, peut-ôtre, n'avaient pas voulu venir siéger à Louviers, arrêtés, ou par la crainte de ne paraître point assez purs , ou par une modération qui répugnait aux rigueurs que Fon attendait d'une compagnie bien résolue , d'avance , à ne faire point de quartier aux coupables qu'on traînerait à sa barre. N'hésitons point à mettre parmi ces derniers le premier président Saint-Anthot , qui, après l'audience de Monceaux, s'était retiré en Bourgogne , pays de sa naissance , où étaient ses terres, et qui n'en revint que long-temps après. Pour la question d'orthodoxie et l'inquisition mi-

' Reg. S€cr., 13 août 1562.

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