‹ Histoire du Parlement de Normandie (volume 2)Chapitre 17 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

Le président

Daniel du

BoJs-d*Enneinets

veut, en vain ,

se faire

admettre

h continuer

ses fonctions

dans le Parlement

réfugié à Louvicrs.

nutieuse des gens du roi sur la conduite qu'avaient tenue tous les magistrats, dans ces derniers temps, elles avaient pu en arrêter quelques-uns, et les mettre mal à Taise. Ils savaient quelle rigueur mettait le Parlement dans ces choses-là ; des exemples récents lavaient assez fait voir. Un président à mortier, Jacques-Daniel du Bois-d'Enneroets, suspect aux gens du roi, venu à Loùviers avec ses collègues, avait été mis, pour ainsi parler, sur la sellette; il lui avait fallu entendre patiemment leurs chefs d'accusation et y répondre. Ils Taccusaient d avoir assisté aux fiançailles et mariage de sa petite-fille avec un religionnaire , faits au prêche; aux fiançailles de son fils, célébrées par un chanoine de Rouen , apostat ; d avoir mangé de la viande en ces deux rencontres, quoique ce fût à jours d abstinence; d'avoir porté faveur aux ministres prédicants, conversé, bu, mangé avec eux ; de s'être , dans son office de président, montré favorable auxreligionnaires, à ceux même qui étaient mis en jugement pour crime d'hérésie, en distribuant leurs procès à des juges qui partageaient les opinions nouvelles; d'avoir, sur la dénonciation des ministres prédicants, mandé un jour chez lui, et intimidé par une dure semonce, des prédicateurs catholiques, dont tout le crime était d'avoir prêché sincèrement la parole de Dieu.

Le président protestait « avoir tousjours voulu vivre et mourir enlafoy de Dieu et de 1 église, telle que ses parents avoient promys pour luy, quand il avoit esté baptisé, il y avoit plus de soixante ans; » et , quant aux faits divers qui lui étaient imputés , ses réponses semblaient péremptoîres. Ainsi , le mariage de sa petite-fille avec un religionnaire n'était pas son ouvrage ; le père etla mère l'ayant, comme ils en avaient le droit, mariée à qui ils avaient voulu, sans le consulter et même sans l'appeler au contrat La cérémonie avait eu lîeil selon le rite protestant, il était vrai, mais en maison privée ^ et non ail prêche et en public , comme on le voulait dire. Aïeul de l'épousée , il avait assisté au banquet , mais n'avait pas su qu'il dut s'y trouver des ministres. Quant au mariage de son fils avec la fille du maître des requêtes Le Conte de Draqueville , il avait été célébré selon le rite de l'église romaine. Au repas , qui avait eu lieu un vendredi, « y avoit voirement chair et poisson ; mais la chair avoit esté préparée pour M. Le Conte de Draqueville , qui estoit malade pour lors ; et , quant à luy, il défioit de prouver qu'il en eust mangé. » L'accusation d'avoir mandé chez lui et intimidé ou menacé des prédicateurs catholiques, avait trait au jacobin Des Puys , prédicateur du carême à Notre-Dame , qui , pendant toute la station, s'attaquant sans cesse, avec violence, aux religionnak*es, s'était laissé em-

Ses réponses

satisfaisantes,

aux reproches

qai lai étaient

adressés.

420 TAItLEVENT DE NORMANDIE.

porlor jusqu'à dire « qu*en leurs presched , on abusoit Indiflei^emineut des femmos. » Etait-ce Ikprêcher shicvrement la parole de Dieu ? En l'absence des autres pn^^sidents , c était à lui que le ministre Marlorat et les anciens du prêche étaient venus dénoncer ce pn>jK>s, et bien d'autres non moins emportés , tenus le m(^me jour dans la chaire de Notre- Dame, disant qu'une sédition était inévitable, si ce reli{î;îeux continuait ses invectives. Lui , chef de la justice, que pouvait-il faire? Mander le frère Des Puys, l'inviter à se contenir, à éviter de lancer ainsi , du haut de la chaire évàngélique , d'odieuses et mensongères accusations, qui allaient à tix>ubler la ville, à en armer les citoyens les uns contre les autres; il n'avait rien fait autre chose.. l/olFicial et le pénitencier de ^iotre-Dame, présents lorsqu'il avait parlé au frère Des Puys, pouvaient dire s'il avait menacé ou intimidé en rien ce religieux. Jamais il n'avait manj^é sciemment avec des prédicanls et des ministres. Quant à avoir distribué à des conseillers suspects les procès pour hérésie, la seule inspection des registres prouverait qu'il avait gardé, dans les distributions de procès. Tordre accoutumé au Parlement , sans aucune acception de personnes.

Qu'avait donc fait ce magistrat pour que le Parlement n'accueillît pas une justification qui semblait si victorieuse, si péremptoire; |K)ur que cette

coar enjoignît au président Daniel de s'abstenir de Malgré

, , ,, nne justification

ses fonctions y aux gens du roi, de continuer d in- si complète, struire ; et enfin , pour qu a trois mois de là , voyant est conu-a^nt des lettres patentes du roi, qui permettaient à ce de s Js fonction; président lentrée du palais, le Parlement déclarât ""^^^^^^^^ ces lettres subreptices , Daniel déchu de leur béné- ':ï«"«"es-patcn!e8

• da roi,

fice, et enjoignît encore aux gens du roi de con- qnîi'aatorisaient

^ , , . ^ à les rrprendre.

tinuer contre lui les informations commencées * ?

Mais on avait été frappé surtout de la rigueur du Le conseiller

Parlement, à l'égard du conseiller Bouchart, ma- ne peat se faire gistrat né , il est vrai , d'une famille de Dieppe , qui .^ "comlnu r

sympathisait fort avec la réforme ; mais, contre lui- "«» fonctions

dans

même , on en était réduit à des allégations. On lui le Parlement

» 'x J» • » ' I 1 • séanlàLonviers.

imputait d avoir porte les armes en la compagnie des huguenots, de les avoir aidés de ses deniers; d'avoir mangé chair en carême, et* dans d'autres jours prohibés , non pour sa santé, mais par volupté; d'avoir assisté au prêche , à Dieppe et ailleurs ; d'avoir, à Rouen et à Dieppe, fréquenté des rebelles; d'avoir, au Parlement, en opinant et dans d'autres circonstances , tenu des pi*opos qui décelaient en lui une vive sympathie pour les huguenots, «jusqu'à s'attaquer à aucuns du Parlement , même des principaux, et tenant les premiers lieux. » Ces bruits s'étaient accrédités; et, lorsque le conseiller Bouchart s'était présenté à Louviers pour exercer sa charge,.

' Reg. secr., 5 août et 27 octobre l^Cl.

422 PARLEBIENT DE NORMANDIE.

le procureur général Péricard en entretint le Parlement , « s'y croyant contrainct pour le debvoir de son estai. » Pour lui , il n'avait pu se procurer de preuves; il en prenait Dieu à témoin ; et, de plus , s'en étant expliqué avec le conseiller fiouchart, les „ réponses de ce magistrat lui avaient paru péremptoîres, 11 l'avait même vu, à Saint-Laurent de Rouen, « faire tousjours acte de paroissien , autant que nul autre qu'il eust congneu. » C'était, dit-il, aux membres du Parlement .à se recorder entre eux avec sincérité « pour le bien du roy, le reposr et tranquillité de la province, honneur et auctorité de la court» ; à déclarer, sous la foi du serment^ ce qu'ils pouvaient savoir sur leur collègue, et à l'admettre dans leurs rangs, si, comme il l'osait espérer, ils étaient aussi sans preuves contre lui. Bouchart , désespéré des accusations dont il était l'objet, protestait de son catholicisme ; il adjurait plusieurs de ses collègues, et la ville de Rouen tout entière, de lui rendre témoignage à cet égard. On Pavait toujours vu à Saint-Lô, à Saint-Laurent, vivant catholiquement, hantant le service , assistant aux messes paroissiales; s'il avait mangé de la viande, c'était par nécessité , en vertu de dispenses du pape, des grands vicaires, et sur les attestations des médecins; jamais il n'avait porté les armes contre le roi, donné confort, aide ni assistance aux religionnaires, et il aurait mieux'aimé mourir.

CHARLES IX. 4t3

Boucbart et le procurenr général s 'étant retirés pour laisser le Paiiement délibérer, les membres de cette cour, interpellés sous la foi du serment , avaient tous juré n'avoir aucune connaissance des faits imputés à leur collègue , par les bruits vagues dont ou venait de leur parler. Qui n'eût pensé qu'après une telle déclaration le conseiller Boucbart allait être reçu à bras ouverts? Il en avait , toutefois, été autrement. Boucbart et le procureur général ayant été réintroduits, le président Lallemant leur avait notifié un arrêt qui enjoignait au procureur général d'informer, dans le mois, sm* les faits allégués contre Boucbart; et à ce dernier, de s'abstenir, pendant cette information , de venir au palais. En vain, alors, Boucbart, navré de douleur, s'était épuisé en instances et en supplications, « priant qu'on eust esgard à la calamité en laquelle il estoit constitué , n'ayant aucun lieu de retrâicte et seûr accès. » En vain le procureur général prit, de nouveau. Dieu à témoin que, malgré les plus grands efforts, il n'avait pu se procurer, contre ce magistrat, la preuve la plus légère. En vain demanda-t-il qu'on le dispensât d'une preuve impossible , et qu'on admît Boucbart à faire profession de sa foi ; le Parlement devait maintenir opiniâtrement son arrêt; il ne voulait pas , dans son sein , d'bommes qui pussent être l'objet du soupçon le plus léger *.

' Reg. secr,, 31 août 1562.

4lé PARLEMENT DB NORMANDIE.

Tons les officiers Avonâr-nous besoin de dire qae tous ceux ^i » en en Normandie, Normandie, appartenaient, de près ou de loin , à la '^TLonvfew*'^ justice, avaient été astreints aux mêmes épreuves, jastifier de leur soumis à d aussi riffoureuscs inquisitions , obligés

orthodoxie. i

enfin à des serments solennels? Le Parlement commença par les vi ngt-cinq avocats et les vingt-cinq procureurs qui , de Rouen , s'étaient rendus à sa suite ' . Puis vint le tour de ceux des ofiBciers du ressort qui , non sans péril, avaient pu gagner Louviers. De tous les points de la province, arrivaient chaque jour des magistrats et officiers de justice venus pour justifier deleur foi devantlacour. L'ambassadeur d'Espagne, Perrenot de Chantonnay, se trouvant à Louviers dans ce temps-là, «y vit venir faire profession de foy plus que à mille gens de loy et qualité des villes circonvoisines^. » Quand il ajoute que c'étaient « tous rebelles et huguenots receus en grâce par le Parlement » , c'est qu'il ignorait les arrêts de cette cour,, et ne savait que le gros de ce qui se passait sous ses yeux. Car il ne faudrait pas croire que les huguenots , et surtout les reh elles , en fussent quittes avec le Parlement de Normandie , séant à Louviers, pour venir à sa barre réciter uh symbole et prêter des serments.

Un arrêt que cette compagnie rendit le 26 août, ■ ■ ■ ■ .. . , ■■■ ■ —

' Reg, secr. , 1*^' septembre 1562.

» Me/noires de Conde, t. IV, pages 59 et 60 , édit. de 1743 , în-4".

CIIAIILBS n. 425

et qui eut alors , en France , un incroyable retentis- Programme

, , ^ do Parlement

sèment, manifesta authentiquement sa pensée. réfogié Placé par tant d'épreuves dans une position înat- ArrMnofa^îe taquable, soit qu'il s'agît de la croyance, soit da 26 août i66«. qu'on regardât la fidélité à son roi , le Parlement lança comme un manifeste solennel contre la réforme armée, séditieuse et rebelle, et lui déclara une guerre à mort. L'arrêt du 26 août fut ime sorte A^édit du fréteur^ où parurent à découvert les desseins de cette cour souveraine, indignée de tant d'audace et lasse de tant d'attentats. Nous ne parlerons point d'un long et curieux préambule^ où étaient racontés presque tous les faits importants arrivés , quant à la religion , à Rouen et dans le reste de la Normandie , depuis les derniers temps de Henri II jusqu'au mois de mai 1562. On a vu tous ces faits, en leur lieu, dans cette histoire; et, en les rappelant, le Parlement voulait montrer à la France qu'il n'avait rien épargné pour prévenir ces désordres et en punir les auteurs. Son dessein , aujourd'hui , et il le déclarait dans l'arrêt, était « de restablir, en Normandie, le service de Dieu et de l'église ; de rendre le clergé à ses fonctions; de réprimer, de punir les désordres commis, d'en prévenir à jamais le retour ; de restablir le peuple dans la paix et l'union, sous l'obéissance du roy ; de remettre enfin les choses en lestât deû et primitif. » Il ordonnait donc que les

églises et édifices pillés , dévastés ou détraits pea> daot les troubles » seraient réparés ou réédifiés aux frais des religionnaires , et ceux-ci contraints de rendre à ces établissements tout ce qu'ils y avaient pris, ou la valeur. Il déclarait les auteurs de ces dévastations ennemis de Dieu et de son église, violateurs des droits divins et humains , sacrilèges et immédiatement punissables comme tels, qnels que fussent leurs privilèges, dont ils étaient déchus ; leurs biens confisqués au roi , sauf indemnité préalable aux parties préjudiciées; les prêtres ou moines apostats , mêlés parmi eux , aussi punissables sur l'heure, sans dégradation préalable. La peine de mort était prononcée contre les prêtres, diacres , sous-diacres , moines , profès, ayant épousé des religieuses; ces dernières devaient subir une réclusion de cinq années. A l'avenir, lorsque des dévastateurs d'églises, desabatteurs d'images, des destructeurs de maisons, pour cause de religion, seraient pris en flagrant délit j tous pourraient leur courir sus pour les arrêter, sonner le tocsin pour appeler de l'assistance, et même les mettre à mort j en cas de résistance^ sans, pour cela, pouvoir être inquiétés en justice. Mais , hors le cas de flagrant délit, la cour, voulant obvier aux vengeances, violences particulières et voies de fait, défendait expressément d'attenter à leurs personnes ou à leurs biens ^ sans un ordre du lieutenant du roi

GRAKLES IX. 4^7

OU des magistrats. Quant aux villes ou places rebelles, l'aiTêt déclarait criminels de lèse-majesté, au premier chef, ceux qui s'en étaient saisis, et enjoignait aux habitants de ces places de les rendre immédiatement au duc d'Aumale ; à tons ceux qui n'y étaient venus habiter que. depuis les troubles, d'en sortir sans délai ; défendait à tous juges d'y tenir juridiction, à peine de nullité de leurs sentences; à toutes personnes d y porter ou envoyer de l'argent. La plus grande partie des bons Français étant sortis des conseils de ville dans les places tenues par les rebelles, le Parlement déclarait ces conseils des monopoles^ compaignies et congrégations illicites y factions et conspirations contre le roi , et cassait et annulait leurs délibérations. Ordre était donné aux officiers des lieux , aux baillis , vicomtes , de dresser et faire afficher des tableaux contenant les noms de tous les rebelles de leurs districts, de faire publier ces listes à son de trompe , sans, toutes fois y qu'il fust permis au peuple de courir sus à ces rebelles déclarés , sauf le cas de flagrant DÉUCT. Leurs vassaux étaient affiranchis de tout service , et leurs fermiers de toute redevance, sous peine d'être traités comme complices. Tix)is semaines leur étaient données pour rentrer dans l'obéissance du roi. S'étaient-ils lîés envers les ennemis du roi par des actes et des serments? l'arrêt les en déclarait déliés, «telles promesses estant nulles.

Le Parlement permet h toas

d'arrêter

les ministres

et prédicants,

et de les tuer

et mettre

en pièces,

s'ils résistaient.

illicites ^ contre les bonnes mœurs, et n y ayaat , eu ce cas , obligation envers Dieu et les hommes. »

Dans le violent désir qu'avait le Parlement d'atteindre le mal dans sa racine, il n'avait garde d'oublier les prêches j qu'il regardait comme Te foyer de tous les troubles; il les défendait donc avec rigueur; mais son zèle n'en était pas demeuré là. Enjoindre aux ministres et prédicants de se retirer dans les trois jours qui suivraient la publication de l'arrêt ; défendre ( en cas de désobéissance ) à toutes personnes de leur donner asile , c'était , se proposant un but permis , prescrire des moyens légitimes. Suivait, par malheur, une clause qui, interprétée par des populations haineuses et exaspérées, pouvait amener de violentes scènes et de sanglantes collisions. C'était celle qui, aucasoù les ministres continueraient leurs prêches et assemblées, autorisait toutes personnes à les arrestcr pour lés mener à la justice ou aux prisons les plus voisines, et, en cas de résistance , à les tuer et mettre en pièces , sans, pour cela, pouvoir être repris de justice. Des hommes ne se laissant jamais volontiers charger de fers, surtout lorsqu'un supplice ignominieux leur paraît l'unique issue de la prison où on les veut mener, et qu'enfin, ceux qui les arrêtent sont sans caractèi?e légal, c'était proprement abandonner à la fureur d'un peuple sanguinaire tous les ministres qui pourraient tomber entre

ses mains, et dont le moindre geste serait aus- Cet arrêt sitôt traduit en résistance » exècres comme ils 1 e- par Théodore taient alors par la populace. Si Théodore de Bèze , ^^ ^* Bte*Thou qui s'emporte contre l'arrêt du 26 août 1562, et le dit « plein de la plus grande animosité qu'il est possible ' » , n'a eu en vue que cette dernière.clause , qui pourrait s'étonner de cette Indignation d'un ministre qu*on livrait ainsi à la merci des assassins? De Thon , qui suit volontiers cet auteur, a bien pu , aussi, par le même motif, trouver cet arrêt trop rigoureux^. Mais, sauf cette dernière clause, que rien ne saurait justifier, les conjonctures extrêmes du temps n'avaîent-elles pas fait une dure nécessité des mesures les plus énergiques? Le Parlement devait-il donc rester toujours impassible et désarmé à l'aspect de notre province devenue un lamentable théâtre d'incendie, de meurtre, de djévastation , de sacrihége et de pillage; et l'arrêt le meilleur que pût rendre une cour souveraine, après de si condamnables ^xcès, n'étaît-il pas celui qui se trouverait le plus propre à intimider les rebelles, à faire tomber les armes des mains des assassins , et la torche des mains des boute-feux ?

On peut, toutefois, imaginer quelle fut la co- On s'indigne, 1ère des rebelles de Rouen , lorsqu'ils connurent de l'arrét rendu

ik LoQviers

ce terrible et menaçant arrêt. A peine établi à ie26aoùtis62.

' Th. de Bèze , Histoire ecclés., tome II , page 630. ' De Thou , Histoire universelle , livre xXx .

Louvîcrs, le Parlement leur avait fait signifier, par un tambour j les lettres patentes de sa translation , et celles qui, nommant le duc d'Aumale lieutenant du roi dans la province, attribuaient à ce prince les grands pouvoirs dont nous avons parlé. Sans s'expliquer pour Theure, les deux Conseils qui gouvernaient Rouen avaient annoncé une réponse ultérieure, que Ion attendait encore *. Mais, aussitôt que l'arrêt du 26 août leur fut connu , ils résolurent, tout d'une voix, de s'y opposer, d'en appeler au roi majeur, et aux états généraux dûment assemblés. Un relief d'appel^ dans les formes que prescrivait la procédure du temps, dressé sur l'heure et scellé , l'ut porté à Louviers et remis au Parlement par un trompette ^ qui faillit payer cher le message dont il s'était chargé. Il va sans dire qu'ils avaient protesté aussi contre les lettres patentes concernant le duc d'Aumate; c'était prendre les devants sur le Parlement, dont l'arrêt ne leur avait pas été transmis officiellement, mais qui, à la vue de leur acte d'appel, envoya aussitôt un huissier le leur signifier dans les formes légales*. Arrétsrigoareux Ce n'étaient là, au reste, que discours et forma-

da Parlement i«/ /*• /, i>

réfDgié lités; et, une lois pose comme nous lavons vu,

« Loaviers. |ç Parlement s'était mis à l'œuvre. « A raison des

troubles estans par le pays , se présentoient peu

' Reg. secr., \9. août i:i62. ' Dr Bczc , tome ïl , page 631

de causes civiles, et ne s'offroient que causes criminelles, en la pluspart de cryme delèze-majesté * . » De ces bandes meurtrières , dévastatrices et incendiaires, qui, en tous lieux presque, infestaient la province, il y eu eut en assez grand nombre qui tombèrent aux mains des ofBciers inférieurs , partout aux aguets, et à qui le Parlement avait donné les instructions les plus précisas. Menés aussitôt à Lonvicrs, ceux qui, en route, n'avaient pas eu la bonne fortune d'être recous par leurs amis et enle* vés aux archers, quand ils se voyaient aux prisons du Parlement , savaient bien que c'en était fait d'eux sans remède, et que, coupables entre tant de milr liers d'autres, il leur faudrait payer pour tous. Castelnau , qui avait vu à l'œuvre les magistrats réfugiés de Louviers, nous les montre incessamment occupés «à condamner les huguenotz, à confisquer leurs biens, à les faire mourir comme rebelles quand ils les pouvoient attraper n ; et ajoute que « ceux du dict Parlement et ceux qui tenoient la ville de Rouen, faisoient du pis qu'ilz pouvoient, avec grande animosité les uns contre les autres » ; il parle des « cruautés de cette cour contre ceux de la noblesse» , quoique, en vérité, le Parlement ne sévît guère que contre des hommes obscurs, mis en avant par des gentilshommes , qui toujours

' Reg. 28 aeùt 156?..

432 PAKLEldENT DE NORMANDIE.

savaient s'enfuir à temps. Dans cette foule de religionnaires détenus à Louviers, il y en avait plusieurs que protégeait le duc de Bouillon , et que , toutefois, ce prince n'avait pu déterminer le Parlement à lui délivrer, ce qui le fàckvitj dit encore Castelnau dans ses Mémoires * .

Nombre de séditieux qui, à Lisieux, à Cormeilles, à Pont-Audemer , levant l'étendard de la révolte, avaient saccagé les églises, maltraité les prêtres, profané les saints mystères, commis d'horribles sacrilèges, arrêtés à lafm, furent menés par charretées à Louviers, où ils ne devaient point long-temps languir. On trouve chaque jour, en août, en septembre, en octobre, des arrêts qui les envoient à l'échafand, à la roue, à la potence; ce sont des hommes du peuple, pour la plupart, des artisans; un Jean Heultes, marin; un Jacques Legras , ceinturier ; un Laurent Logier y charpentier; sans parler des autres. Ces malheureux avaient été mis en mouvement par de plus grands qu'eux, par un Guillaume de Haultemer, sieur de Fervaques; par un Louis d'Orbec, sieur de Bienfaite, bailli d'Evreux ; par les sieurs de Serquigny, d'Aigneaux, de la Cressonnière, qui, forçant, avec eux, les portes des églises, leur avaient donné le signal du pillage et du sacrilège. Qu'advint-il, ce-

■ ■ ■■■■■■ ■ Il .. ■ I ■■■■»

' Mémoires de Castelnau, livre m , chapitre 12.

pendant, à ces meneurs qui avaient tout mis en branle? Je vois bien le Parlement de Louviers lancer contre eux des décrets de prise de corps ; mais le principal eût été de les exécuter, ces menaçants décrets; or, les grands coupables qu'ils concernaient avaient su gagner le large', laissant se débattre seuls, avec le bourreau, les simples qui les avaient bien voulu croire *•

Par ce que nous verrons plus tard du chancelier L'Hôpital , on peut douter qu'il goûtât beaucoup ces rigueurs. Mais tout le reste de la cour y applaudissait, et encourageait les juges à continuer. Le viemàLouviera, connétable Montmorency, surtout, ne s'en ca- le Parlement

!.. > Tk .. r • >ipi de se modérer.

chait guère. Passant par. Louviers, a la un de septembre, comme le président Lai lemant et six des anciens conseillers Tétaient allés saluer , il leur dit que « leur compaignie avoit esté fort buée par le roy, la royne et MM. du privé conseil , tant sur le récit de MM. d'Aumale que autres, de la bonne diligence et justice par eulx fait^e ^ . » Ces présidents, ces conseillers , déjà si âpres, se voyant ainsi encouragés , n'en avaient que mieux le cœur à l'ouvrage.

La coar applaudit d'abord à ces riguears ; pais, Michel de Casteloau

' Arrêts du Parlement séant à Louviers , des 27 août , 7, 28 septembre , 10 octobre 1562. — Articles que baillent à justice les chanoines de JJsieux contre ceulx qui pillèrent leur Cathédrale en 1662. Manascrit des archives de la ville de Caen. ( Communiqué par M. Formeville , conseiller h la cour royale de Cacn.

' Reg, 4ecr. , 28 septembre I à62. )

434 PARLEMENT DE KORHANDIE.

Ils S évertuèrent donc plus encore qu'ils n'avaient fait jusque-là. Combien d arrêts de mort furent rendus alors, et combien fréquents et sanglants étaient les supplices, on en peut juger par ce que vit l'ambassadeur d'Espagne, Perrenot de Chantonnay, pendant trois jours seulement qii'il vint passer à Louviers, au commencement du mois Exécutions d'octobrc. « Je fus (dit-il) en une villette appelée

dont fat témoin ^ , \ • t» i x% \ ^ ..• '

Pambassadeur Louvicrs , à SIX lieucs dc Itouen , OU sesont retirez d'Espagne, fes présidents et conseillers de Normandie, inije

étantaLoaviers. ^ ^ ^

veiz, à trois fois y pendre soixante liugttenotz, et nng ministre qui avoit esté maistre d'escoJe , en latin, de la pluspart des conseilliers. Ung capi-^ taine pirate, appelé le capitaine Lescheile, enfant de Rouen ; je leveismectre sur une roue où l'on liif rompa tous ses membres; il avoit faict ]:Ji}sieurs maulx sur la mer d'Espaigne \ » De Bèze parle du supplice d'un avocat de Pont-Audemer , nommé Quittebeuf, « le quel (dit-il) mourut constam* ment^ »; chaque jour, pour tout dire, c'étaient de nouveaux arrêts de mort , et le bourreau n'avait plus de relâche.

A la. fin, pourtant, soit que ces magistrats en eussent trop fait, soit que L'Hôpital, dont le ca-

* Lettre du 5 octobre 1562. — Mémoires de Condé, tome IV. âges 59 et 60, édit. de 1743, in-4°.

' De Bèze, Histoire ecci. , tome II , page 631.

CHARtBS IX. 435

ractère modéré répugnait fort à ces boucheries , se fût fait écouter dans les conseils, on en vint àpenser, à la cour, que ce grand z^e avait besoin d'être un peu tempéré. Un personnage éminent , Michel de Gastelnau, fut envoyé à Louviers, exprès pour ce dessein. « J'allay (dit-il) vers le Parlement de Louviers , leur dire qu'ilx ne fussent pas si violents à faire mourir les bugueootx qui tomboient en leurs mains * . *

Le temps approchait où, à son tour, la ville de LaTiiiedeRown

- . ,^ !• • est prise d'assaot

Rouen allait être punie tout entière, sans distmc- pari'armée tion presque entre les innocents et les coupables, ^^ !^t!*'rB62.) entre les oppresseurs et les victimes* Nous ne par^ leroas, ni de l'attaque tentée , à la fin de juin , par le duc d'Aumale, et qui ne réussit pas; ni même du siège que l'armée royale et Charles IX en personne vinrent mettre plus tard devant cette cité malheureuse ; car c'est ici l'histoire du Parlement , et non celle des sièges divers que put avoir à soutenir la ville où cette cour souveraine tenait ses séances. II doit suffire de savoir que, ni les assauts les plus yiolents et les plus répétés , ni les négociations les plus paternelles , ne pouvant soumettre cette ville opiniâtre, ou plutôt Montgomméry, qui y était maintenant le miûtre , les trois ou quatre meneurs du Conseil des douae , et, il le but bien dire, Mar*

' Mémoires de Castelnau^ livre m» chapitre 12.

lorat, ainsi que troisautresministresdont le départ eût tout sauyé, enfin, le 26 octobre au matin, un dernier assaut fut donné, plus violent à lui seul que tous les autres, et auquel les combattants épuisés ne purent plus résister. Une brèche immense avait été faite aux murailles. Le duc de Guise retint les assiégeants impatients de la franchir; et, du haut des remparts, que ne leur dit-ii pas pour calmer la violence qui les transportait, et les détourner du meurtre et du pillage ! Casteinau nous l'apprend, lui qui l'avait entendu. Interpellant les capitaines, les soldats qui lui avaient obéi dans tant de combats et qull connaissait tous, le duc leur disait de se souvenir qu'ils étaient Français ; que c'était là une des principales villes du royaume; qu'il serait indigne d'eux de saccager et de ruiner la ville de leur souverain , contre sa volonté et en sa présence , de ruiner les étrangers qui y avaient leurs biens, et étaient innocents de la rébellion; il les conjurait de ne se point débander, de ne piller ni prendre aucune chose sur les habitants, de ne point exercer de cruauté contre les vaincus ; il leur promettait, à ce prix, et une paie franche, et la protection du roi * .

Sac <ie Rouen. La chalcur de sa harangue avait paru d'abord

entrsdner les esprits; et les assiégeants lui avaient

* Casteinau , livre ni, chapitre 13.

CUARLSS IX. ^7

promis 9 par leurs cris unanimes, dé se contenir selon ses désirs, lis entrèrent alors dans Rouen ; mais tout éfarît eublié déjà, et on eût cru voir un torrent débordé , enyahissant , dévastant -et ruinant tout sur son passage. Il faut renoncer à peindre un si grand désastre. Les chroniques et mémoires du. temps nous en donnent des détails qui font horreur. Castelnau, tout le premier, qui, un instant, avait compté sur l'effet de la^ vive allocution du duc , nous montre « les gens de guerre se débandant aussitôt , courant au pillage , rompant et saccageant les maisons , prenant un chacun à rançon ; les courtisans plus aspres que les autres à la curée ; chacun se logeant à discrétion , malgré Tordre donné par Guise aux capitaines d'entrer es maisons, de tueret chasser les soklats, et les jeter par les fenestres pour les empescher de piller et saccager. Mais cela ne fut possible ; qui en put avoir en prit * . •

Un journal mani^scrit du temps, dont l'auteur était là aussi, nous montre « les soldats du dehors entrant de force parla brèche; les habi tans fuyans çà et là, au mieulx qu'iiz peuvent; Rouen abandonné en proye aux soldatz qui enfondrent les maisons, y pillent tout ce qu'iiz trouvent; toutes sortes de gens mesléz avec eux pilLant sans discré— tion ou acceptation de personnes, chose horrible à.

' Castelnau , ibid.

438 PAnUBMENT DE NOIIMANDIE.

vmr (s'écrie lô chroniqueur qui élait là. ) A, d'entrée des dictz soMatz^ fut exercée la crudélité ei fki-^ renr dt iêi guerre sur toutes personnes ^ indifférant^ mmt , soy troutfant sur te pnvé par les rues ^ hoiaaines et femmes, HuenEtfors et CATfiouQtJiBS ; tellement que 9 durant deux jours , on trouvoit les corps des morts parmy les fanges, en grande abondance ; et, quelque criée qui fust faicte de par le roy, si n y put-*on donner ordre \ »

"^ * Ainsy (reprend Castelnau) ceste grande ville, pleine de toutes sortes de richesses, fut pillée Tes* paee de huit jours , sans avoir esgard à Tune ni à Tautne religion , nonobstant que Ton eût , dès Je lendemain de la prise, fait crier, sur peine de la vie , que chaque compagnie eût à se k*etirer au camp et sortir de la ville*. • Les François se feûssent fait tueî? plustost que de partir tant qu'il y eut de qtioy prendre. » Chose déplorable ! « Il y eut un tel ûé^ sordre ( dit un autre récit ) que les voisins même se pillèrent les uns les autres, et estoit jk qui eb Suite» pouvoit avoir) partie des riches sont devenus decesac,ponr p^i^vres; bcaucoup quî n'avoient rien se Isont laviiiedeRooen. ameuWés au pillage. » Quelle plaie profonde avait

reçue notre Ville, et combien cette plaie saigfia long-4:emps! Quand Brantôme, qui avait vu c«b scènes de désastre , et qui revint à Rouen , au mois

■ Chronique ins. du xvi* siècle ; Bibl. royale.

CHAKUS« IX. 439

d'août suivant, avec la cour, vieot nous assurer « que Ton n y trouvoit plus rien k dire pour le sac; que la royne-mère s'en estonna, tant ceste ville s'estott bien remise , estant autant ample et opurlente que devant, tellement (ajoute-t-il) qu'il ne nous y manqua rien^ » ; c'est là parler en passant superficiel, en gentilhomme insoucieux et viveur ^ qui , marchant à la suite de son roi , un jour de joyeuse entrée j voit partout des arcs de triomphe , des guirlandes defeutUage, trouve bon vin et bonne table chez quelques hommes riches, et en conclut que tout va là pour le mieux. Mais ceux qui adminis* traient les affaires de la ville, savaient bien ce qu'il en fallait croire» En 1571, neuf années s'étaient écoulées depuis ce sac horrible ; et , toutefois , les conseillers de ville représentaient encore à Charles IX « combien le.trafficqde la ville avoit esté dimi«nué par ce désastre. > Ils lui disiûent « qu'une infinité de personnes qui, auparavant, estoient riches et opulentes, qui, alors, entretenoyent et nourrissoyent soubz eulx facteurs et serviteur^,, marchands et artîsjuis, avoient esté veues depuys mandier par ce royauhne. Sire (ajoutaient-ik), c'est une vérité^ ung faict patent et oculaire, qu'il n'y a points de présent , le tiers autant de personnes à

* Brantôme , Discours de l'admirai ChasHUon.

Le Palais

de Jnstice

est épargné,

grâce aa Parlement; on place, anx portes de cet édifice et à celles des maisons des magistrats , des panonceaux anx armes du roi, qui imposent aux soldats.

Rouen qui face ou puisse faire le trafjicq, ainsy qu'il s'y faisait précédent le sac * . »

En 1596 encore, un chroniqueur de Rouen, parlant des suites du sac d'octobre 1562, et de Ventrée du roi Charês IX en août 1563, représentait « les habitans de Rouen lors tellement incommadé^^ que les plus riches d'entre eulx à peine avoient habits et accoustrements suffisants pour leur usage^* »

Si le palais de justice échappa à la fureur et à la rapacité de ces pillards, on en fut redevable au Parlement, qui, long-temps à l'avance , prévoyant les excès d'une milice sans frein , avait avisé aux moyens de leur soustraire le sanctuaire des lois , le dépôt de titres si importants pour la province tout entière. Dès les premiers jours d'octobre, aussitôt après la prise du fort de Sainte-Catherine par l'armée royale, gage de la réduction prochaine de Rouen , averti que , parmi les soldats, il ne se parlait plus que de pillage , et qu'ils menaçaient entre eux de ne rien épargner, le Parlement avait envoyé , de Louviers au camp, une députation de cinq membres, chargés de voir la reine-mère, le roi de

' Beg, de rhâtel-de-^'ille de Rouen , 16 mai 1571..

* Discours de la joyeuse et triomphante entrée de très haut, très puissant et très magnanime prince Henry TV de ce nom , etc., faicte en sa ville de Rouen , etc., le mercredy saizièmejour d'octobre 1596. — A Rouen» 1600» in-4** de 88 pages.

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