‹ Histoire du Parlement de Normandie (volume 2)Chapitre 23 sur 30 · II. 3i · texte numérisé non relu

II. 3i

48^1 PARLEMENT DE NOnMANDIE.

Les officiers ditioD advenue contre le premier président » , on

clerb6tel-de-ville . /» i i i *

deRonen pensait 9 au tond 9 comme le peuple, et on ne s en a^x°m***"^ cachait guère ; des députés étaient envoyés an de rigueur, yq[ pour le prier de ne pas croire « que cela feusl

ainsi que le bailli r ir

de Rouen, procédé dcs notablcs bourgeois de ceste ville» ,

Yillebon , . , . . , , , ,

d'Estonteviiie. encorc bicu que les capitaines de la garde bourgeoise se fussent montrés à la tête du mouvement, comme nous lavons vu toutàTheure. On louait la justice « d avoir sy bien faict son debvoir, en condamnant trois personnes à mort y les quelz àvoient esté exécutés. » Surtout , ces députés avaient charge de « supplier le roy, qu'il n'octroyast tant de grâces et pardons à ceulx qui avoîent esté cause du tumulte et révolte de la ville de Rouen * . » Dans un conseil de ville, composé maintenant des plus ardents catholiques de Rouen et d'hommes avides de vengeance , il aurait fallu un chef modéré qui tempérât l'ardeur de tous ces bourgeois emportés. Mais c'était Villebon d'Estouteville qui, en qualité de bailli de Rouen , présidait à leurs assemblées; et comment aurait-il pu les retenir, lui catholique plus ardent que les autres , lui séditieux (dit Brantôme), tant ses opinions étaient exaltées; guerrier impétueux naguère, au point qu'on l'avait surnommé le capitaine BouttefeUj mais « ayant si bien appris etaccoustumé àestre boutte-

' Reg. de l'hôtel-de-ville de Rouen y 13 et 21 janvier 15C2.

«CHARLES IX. Ji83

feu, qu'il ne s'en pouyoit désaccoustumer; aussi • aiettoit-il en leste des catholiques de faire toujours «quelques insolences '. » Nous l'avons vu, au supplice de Marlorat, frapper d'une baguette ce malheureux qui allait mourir. On pourrait citer mille autres faits qui montreraient que ce n'était point là un chef' qui convînt à cette grande ville émue, où couvaient tant de ressentiments, où s'agitaient tant d'hommes avides de vengeance.

Vers Noël , trois semaines environ avant ces der- |^ maréchal nières scènes, un grand personnage, bien autrement *** Vieiiieviiie puissant que Villebon , et d'une humeur toute à Rouen pour

Dsicifier

différente, avait été envoyé en Normandie avec des cette ville. pouy o\r s de lieitienant général de la province. C'était Cd^c"»*^'*©'"^) le maréchal de Vieîlleville , avec qui nous avons déjà fait connaissance sous François II , et qui a un si grand nom dans l'histoire. On s'est demandé souvent quelles étaient les opinions religieuses de ce maréchal. Ceux qui l'accusaient de protestantisme rappelaient « le trop grand pied et accroissement » que , dans son gouvernement de la ville de Metz, il avait donné à la religion nouvelle , et faisaient remarquer « qu'il avoit marié sa seconde fille au sieur Du Lys, de Lorraine, qui estoit fort de la religion, n Mais, si l'on se rappelle comment , en

* Brantôme , Discours lxxxii , article 2 : h M. de la Brosse et M. le mareschnl de Fieillei'ille. »

iSi PARLEUENT DE NORMANDIE.

- 1560, il avait traité les huguenots de Dieppe et leur temple, peut-être hésitera-t-on à le supposer si faToi'able,à la religion nouvelle; et je croirais volontiers, avec ses apologistes, « qu'il estoit plus politique que religieux, qu'il ne voiiloit rieu troubler, mais pacifier tout s'il eustpu'.« Aussi paraissait-il avoir été envoyé en Normandie pour apaiser les esprits. A la vérité, chaire lui avait été donnée de surveiller les mouvements de Coligny, qui rôdait autour de la province. Aussi le sut-il bien tenir en échec ; et son expédition sur Tauciirville , dont il prit le château , très fort alors, fit du bruit dans le temps. Mats on l'avait envoyé à Rouen , • surtout pour y faire entretenir la paix , et faire vivre un chascun en repos , là où ilz ne faisoient que petites séditions et tumultes, autant par le mouvement du peuple que par les instigations et poussemcnts de M. de Villebon leur baillîf . » Au Parlement, dès son arrivée, il avait pi-êché l'union. Parlant des projets de Coligny sur la province : « J'espère, Messieurs, si bien faire, avec l'ayde de Dieu (avait-il dit), et vostre assistance unanime , qu'il s'en retournera avec sa courte honte; etn'ay pasadvancé ce mot »nanîme en vain ,

" Uranlâmc, Discours de M. le merrschat ik fieiUeviUe.

ny sans propos; car, si vous n'avez tous bonne intelligence ensemble , sans aucune partialité ou division 9 il sera très malaisé, mesme impoiSsible, que les affaires réussissent au désir et contentement de sa Majesté, ni à vostre soulagement. Par ainsy, je vous prie, tous généralement, de toute affection , d y bien regarder, et rejeter toutes partialitéz et passions, sans vous ressentir nullement de ce qui est intervenu parmy vous au dernier siège de la ville , suivant cet ancien proverbe : Qui a la paix dedans^ il w peut faillir de l'avoir de^ hors * . »

C'étaient là des vues bien différentes de celles de Villebon d'Estouteville ; et on ne pouvait, d'ailleurs , être moins d'accord que ces deux hommes unis toutefois par les liens du sang. A la vérité , Vieilleville était un matamore devant qui il fallait que tout s'humiliât et rentrât dans la poussière. On a vu, sous François II, ce qu'il fit dire à Villebon, qui lui offrait un asile dans le château de Rouen, où il se tenait resserré par peur ; il se vante , Admises Mémoires y de la fausse alarme qu'il lui avait fait donner alors, et qui livra le grand-bailli aux risées de la ville.

Cette fois, ne l'apercevant point à Darnétal , parmi

* Mémoirts du mareschal de Vieilleville, coUectiou Petilot, r* série , tome xxvin , page 97.

ttO PARLEMENT DE NORMA>OIE.

AHmin «Dire quelques député S de la ville qai l'y étaient venus piviiirbon saluer comme il arrivait à Rouen , il n'y avait eu ''mn^d^lllr pi'Opos humiliants qu'il n'eût tenus contre lui, d« Boam. , disant. tout haut qu'il descouvroit bien, par ce Irait, que sa venue n'estoît pas agréable à M. de Villebon; qu'il s'esbahi&soït, veu son aage , qu'il ignorast le pouvoir d'un mareschal do France , qui pouvoit destituer un lieutenant de roy , et lui en substituer un autre à sa volonté. El sinous n'estions parents ( ajouta-t-il), je hry ferais praticquer ceste ancienne ordonnance." Belle entrée, sans doute, d'un maréchal de France envoyé pour tout pacifier! Ces insolences -et cent autres, rapportées à Villebon , ravivaient les anciens griefs. Un D'Estouteville , un vieillard avait peine à supporter de tels et si publics affronts dans la ville de son gouvernement. Leurs opinions, si différentes, venaient encore tout aigrir; et on put craindre des scènes fâcheuses, mais sans prévoir assurément jusqu'oïl serait porté le mal. Disons quel événement déplorable fut le premier acte de la sanglante tragédie dont Rouen allait encore être le théâtre; et, sans repousser entièrement le récit qne Vieilleville luimême , ou plutôt Carloix , son secrétaire , nous en a laissé dansses Mémoires, rectifions leurs erreurs et leurs inexactitudes, peut-être volontaires, nous aidant, pour cela, des autres auteurs qui en ont parité, et d'une clux^nique inédite, souvent con-

est assassiné à la porte du Bac.

CHAULES IXo 487

siiltée par nous sur les événements de ce temps, et que nous n avons jamais trouvée en défaut.

On a vu la sédition de janvier contre le premier Mnstei

, , de Boscroger,

président Saint-Anthot, et à combien peu il avait avocat da roi, tenutjue ce grand magistrat y perdît la vie ; l'exécu- j" R^uên^*^ tion de trois malheureux religionnaires s'en était suivie ; après quoi , la multitude échauflée , parcourant les rues , tuait les hommes suspects qu'elle rencontrait, et menaçait ceux qui s'étaient jusque là soustrait s à sa fureur. L'avocat du roi au bailliage de Rouen, Jean Mustel de Boscroger, était un de ces suspects dont ils avaient juré la mort. Il ne paraît pas qu'il fût religioonaire. De Bèze déclare expressément « qu'il n'avoit jamais fait profession de la religion » ; mais alors on était huguenot à bon marché. Modéré sans doute, au milieu d'autres magistrats emportés, auprès du lieutenant de Brèvedent , par exemple , qui, las de juger des huguenots, disait de jeter les autres en masse à la rivière , Mustel de Boscroger n'avait guère tardé à être noté comme suspect, « et estoit réptUé pour hérétique» , dit l'ambassadeur d'Espagne déjà cité ; on allait jusqu'à lui Imputer d'avoir adhéré aux complots des calvinistes rebelles qui , au mois d'avril , s'étaient rendus maîtres de la ville ; mais nous n'avons rien vu qui pût justifier ces soupçons. Quoi qu'il en soit , revenu à Rouen depuis peu, comme le premier président Saint- Anthot, après qu'il eut vu les indignes traitements

essuyés par ce magistrat, et les fureurs du peuple tant contre les religîonnaires que contre les catholiques modérés, il n'avait pins songé qu'à s'enfuir. En grand secret, donc, il était monté sur une barque, qui devait te'passer de l'autre côté de la Seine; et déjà il se pouvait croire hors des maios de ses ennemis, lorsque de grands crîs vinrent le désabuser cruellement; d'autres barques, pleines de gens armés, s'étaient élancées du porta sa poursuite ; il ne fallait plus songer à descendre sur la rive opposée , où on l'eût eu bientôt ratteint. Le batelier, à force de rames, avait gagné «ne galère en station sur la Seine, où il avait déposé son malheureux passager , le croyant sans doute en sûreté. En effet, les gens de la galère l'accueillirent, prirent son sort en pitié, refusèrent de le livrer aux gens des autres barques, qui le leur demandaient à grands cris; et, attaqués par ces furieux, trois heures durant ils leur résistèrent vigoureusement , refusant à tout prix de leur livrer Boscroger. Pourquoi des hommes, d'abord si braves, finirentils par se montrer si faibles? Les soldats et bourgeois armés des barques assaillantes se disaient envoyés par lebailli Villebon pour arrêter Boscroger et l'aller livrer à la justice ; il se pouvait, eu effet, que parmi eux fussent des gardes du bailli; et nos différents Mémoires, bien comparés . semblent ne permetire guère d'en douter ; mais , après

uu combat de trois heures avec eux , était-il temps de les en croire; et devait-on s'en fier du sort d'un malheureux fugitif à tant d'hommes échauffés par le combat, irrités de la longue et inattendue résistance qu'ils avaient rencontrée? Ils avaient fini , quoi qu'il en soit , par se faire écouter des gens de la galère , en prolestant qu'il ne s'agissait que de livrer aux mains de la justice un coupable qu'elle poursuivait, et en jurant mille fois qu'il ne lui serait fait aucun mal. Boscroger n'eut donc plus qu'à se résoudre ; au moment où on le livrait aux gens des barques , les voyant outrés , et sentant bien que c'en était fait de lui , il proféra quelques paroles qui eussent dû apaiser leur fureur. « Messieurs ( dit-il ) , je ne suis chargé de crime privé ny public; il ny a accusation ny information contre moy. En tous ces tumultes passez j Je n'ay faict chose pour la quelle je craigne la face de justice^ par quelques loys ou juges qu'elle soit exercée. Mais plus tost auray-je offensé Dieuj à éstre froid au service de son nom^ et pour avoir trop suivy les opinions de ceux qui n'aiment Dieu ny eux-mesmes, O Dieu! ton vouloir est inévitable... Je prie ta miséricorde que l'outrage que ces gens-là pourroient faire à mon corps ne trouble mon amé; allons^ mes amis* ! »

' De Bèze , Histoire ecclés, , tome II , page 67 1 et suivantes.

490 PARLEMENT DE INORMAlNDIE.

Le maréchal Ce devaît être son testament de mort. I^îvrc

(le Vieilleville . , , , / r ^

etsesgeni par les gens de la galère, il avait ete dépose dans

pobîCement ^^^ barquc ; mais il y était à peine, qu'un soldat

rassassinat \^[ assëna un coup d'épée sur la tête • sans le tuer

deMnstel .

de Boscroger eucore toutefoîs ; la barque put s'arrêter devant la

d*£8touteviiie, poHeduBac^ et Boscroger , blessé , en sortir baigné

enôntre^Xvoir ^^^^ ^^^ ^^%\ puis, SOUS la porte dti Ettc^ assaîIJi

volé sa victime, ^j^ ^^yg côtés à coups de piques , d epées, d*arque-

buses , enfin il tomba et rendit Tame. Il se trouva là des misérables qui le dépouillèrent; son cadavre nu et sanglant resta gisant dans la fange , et y demeura, le .croira-tMjn? deux jours presque entiers, « sans qu'il y eust homme qui losast remuer de là * , hormis les enfants , qui le vouloient traîner par les rues. » Et voilà ce qu'on avait gagné à armer tout un peuple fanatique , ivre de haine et de vengeance !

A la fin , pourtant, ils ouvraient les-yeux à Thôtei de ville. Le conseil avait envoyé , de maison en maison , défendre à tous bourgeois de s'armer sans l'ordre exprès des capitaines, et leur enjoindre de se saisir des armes de leurs serviteurs , dont on les déclarait responsables. « 11 est très requis et nécessaire (s'écriaient les conseillers et échevins) de donner ordre à ces tumultes, et que telz mouvements et séditions ne soyent, d'ores en avant, faictes

' Mémoires de Condé, tomo II, page 127.

Rouen , pour éviter que le roy , ayant entendu telles séditions, use de telles rigueurs contre la ville (jue chacun en vienne au repentir y et qu'il envoyé grande garnison , que la ville sera contraincte soustenir à ses coustz et despens, qui feront plusieurs oultrages aux bourgeois de la ville * . »

Bientôt, en effet, la ville de Rouen allait porter la peine de toutes les horreurs dont , depuis trois mois, elle était le théâtre; et de nouveaux malheurs l'attendaient , plus grands encore que ceux qu'elle avait pu craindre. A la nouvelle de l'assassinat de Mustel de fioscroger , on peut penser combien Vieilleville s'était indigné , lui envoyé dans ce pays pour tout tenir en patience. Comme si ce meurtre, environné de si hideuses circonstances, n'eût pas déjà été une action assez noire, on était allé lui en faire un récit bien différent du nôtre, et qu'il eut le malheur de croire (<îar nous ne pouvons penser qu'il l'eût inventé hii-même, si vive que fût sa haine pour Yillebon d'Estouteville , et quelque intérêt qu'il eût, dans ses Mémoires, à rejeter tous les torts sur le bailli et ses adhérents. ) Commençons par dire que c'est de Mustel de Boscroger qu'il a entendu parler dans ses Mé-moires^ sous le nom de Boiêgiraud ( qu'il emploie par erreur) ; et que Boscroger était avocat du roi,

— I II ■ ■ ■ «Il 111 II I I 1 I I I ■ I 1 1 ■< Ml -I I » I ■« I p I I a

' Reg. de Vhôtel'dc^viile de Bouen, *H janvier 1562.

et non greffier en chef du bailliage , eomme Vîeîlleville le dit encore à tort. A l'en croire , donc , Boscroger , parvenu , lors du sac de Rouen , à s'enfuir avec Montgomméry , était revenu en cachette à Rouen dans ces derniers temps, pour y prendre quatre mille ëcus en or enfouis par lui lors de son départ précipité; puis, comme il sortait de la ville ensuite , et allait passer l'eau , Villebon , averti , l'avait fait arrêter, conduire au château où on lui avait ôté son or, reconduire ensuite à la porte de la ville, où il avait reçu la mort, et été dépouillé de ses vêtements, toujours par Tordre de Villebon. Nous ne nous arrêterons point à discuter ce récit , qui ne saurait être véritable. Yillebon avait pu vouloir faire arrêter Boscroger, suspect à ses yeux. L'assassinat de ce malheureux s'explique assez par l'exaspération des gardes, irrités qu'on leur eût tant résisté , et dont quelques-uns avaient été blessés peut-être. Quant à l'accusation de vol. Vieilleville lui-même, assurément, ne la put croire.

Quoi qu'il en soit, le cadavre de Mustel de Boscix)ger était demeuré gisant h la porte du Bac^ « avec telle inhumanité (ditVieilleville), que personne ne s'ingéra de l'enterrer, craignant d'offenser le gouverneur (Villebon) jd'autant qu'ilz savoient bien que ce coup s'estoit faict pqir son commandement y et semblablement par desdain de la religion réformée » ; lorsqu'arrivèrent là , avec grand fracas, des gardes

da maréchal, vociférant, proférant des menaces et des injures. Ils avalent ordre « de donner des bastonnades aux habitans des maisons voisines, et de les contraindre» d'ensevelir le cadavre de Boscroger ; et on peut croire que ces gardes obéirent avec . scrupule. « Cela fut promptement exécuté ( dit Vieilleville) , et y assistèrent tous les bourgeois de la rue, hommes et femmes, à leur grand crèvecœur. Car les soldats, qui savoient toute l'histoire ( c'est-à-dire l'horrible calomnie avancée contre Yillebon , et accueilie par Vieilleville) leur disoient que si on n'eust volé ce malheureux, au chasteau, de quatre ou cinq mille escus, il avoit bien de quoy se faire honorablement enterrer; mais que M. lemareschal ne s'en vouloit pas taire ; qu'on sauroit ce qu'estoit devenu cet argent qui appartenoit au roy; avec une ii^finité d'autres propos que soldats en colère peuvent jeter à la volée , sans en considérer la conséquence. Enfin ( dit notre chronique ) , le cadavre fut enveloppé d'un drap et porté à la maison de Bofcroger, en attendant qu'on pust l'inhumer. »

Le Parlement s'était hâté d'envoyer en cour un Des membres député chargé d'y raconter au vrai comment les dépnt^en faits s'étaient passés. On ne voit pas que cette com- MdeVwiiieviiie, pagnie eût, depuis quelque temps, de grands indignement rapports avec Vieilleville, dont le ton arrogant, Tin- par ce maréchal, tolérable outrecuidance et, le magnifique mépris

:iy4 PARLEMENT DK XORMANDIE.

pour les gens de robe , devaient peu plaire à une cour souveraine. Cette fois, pourtant, elle jugea convenable d'envoyer des députés au maréchal. Ils avaient charge , sans doute , de concerter avec lui les mesures propres à paciGer la ville , que les dernières scènes avaient vivement émue. Mais aimezvous mieux en croire Vieilleville ? C'était Vîllebon qui lui avait dépêché ces députés; et dans quel but? « Pour pressentir ce qu'il avoit en fantaisie , et sa délibération sur l'argent pris à Boscroger. » Pour un semblable objet , uniquement pour complaire au bailli son inférieur dans la hiérarchie judiciaire , et lui donner aide dans un assassinat compliqué de vol^ un Parlement aurait envoyé solennellement une députation officielle; car les conseillers envoyés au maréchal , à l'hôtel abbatial de Saint-Ouen où il était logé , étaient « vestus en robes longues de damas , de satin picqué et de taffetas » , le maréchal le dit lui-même dans ses Mémoires. Croira qui voudra ces inepties. Ce qui est plus vrai, et devint fâcheux par l'événement, c'est que , parmi les députés , se trouvait le conseiller Raoullin de Longpaon , ce catholique exalté que déjà nous avons pris tant de fois en faute , toujours prêt à pousser les choses aux dernières rigueurs, ne faisant qu'un avec Villebon , cela va tout seul , et d'autant plus odieux au maréchal de Vieilleville. Dans son roman sur la spoliation de Boscroger, \^

maréchal n a pas manqué de donner à Raoullin de Longpaon le rôle le plqs odieux dont il se soit pu aviser. Second héritier de Boscroger ( dit-il) , de \ plus, il avait pour créature un ancien clerc de ce malheureux, celui-là même qui, tout récemment, l'avait dénoncé , et avait été cause de sa mort si tragique. Sans nous arrêter à toutes ces imputations , qui auraient besoin d'un autre garant que Yieilleville , le conseiller Raoullin de Longpaon, étant à la tête des députés envoyés vers le maréchal , avait été chargé de porter la parole ; ici Vieilleville suit sa pointe , et suppose que Longpaon commençait à parler du chagrin qu'éprouvait Villebon de ce* qui était arrivé à Boscroger. Quoi qu'il en soit, il avait a peine ouvert la bouche, que Yieilleville , l'apostrophant avec fureur : « Ffl ( dit-il ) , iu es un g meseluint paillard; car ^ il ny en a point eu d'aultre qui ait faict tuer ce malheureux que toy ^ estant son second héritier comme tu es ; mesme que le clerc ^ l'accusateur^ est ton domestique; mais asseûre-toy que si je feûsse aussi bien venu icy pour lajustice comme je ne le suis que pour les armes y il ny a cour de Parlement ^ bailliage ny autre juri- . diction en ceste ville, à qui je ne fisse sentir la trop grande inhumanité d'avoir laissé un corps mort tout nud quasi trois jours et trois nuits sur lep ivéyjusques

à tollérer que les chiens p dessus , et en faire

risée, Ostè-toy de devant moy ; aultrement je te fas-

clieray; carmes yeux s'offensent de regarder les meê^ chants, »

Le conseiller Longpaon eût-il été coupable ( et nous sommes bien loin d'en demeurer d'accord ) , un maréchal de France devait-il ainsi traiter Je Parlement de Normandie , qui était là chez lui , dans la personne de ses députés en costume? Après sa violente apostrophe, Vieilleville nous montre Raoullin de Longpaon a sanglotant et crevant d'une telle et si impérieuse responce , sans respect de sa qualité ny de sa compaignye avec tous leurs habits. » En l'absence des registres secrets du Parlement, qui, à cette époque, nous font défaut, nous en sommes réduits à la réponse que Vieilleville lui-môme prête à Longpaon, réponse bien humble, assurément, après une insulte si sanglante. nHa! Monsieur (lui aurait dit Longpaon ) , ayez respect j au moins y s'il vous plaist , que nous sommes tous du corps de la souveraine court de ceste province^ où vous estes tant honoré; et moy^ oultre ce y pension-naire de la royne-mère. » Mais le maréchal n'était pas homme à s'arrêter pour si peu : « Je n ignore rien de tout cela fs'écria-t-il plus fort ) , et que tu es grand protecteur de ses affaires en la Normandie ; mais desloge cependant; autrement je te feray jecter par les fenestres. » Vieilleville assure que le conseiller Longpaon sortit « pleurant et désespérant d'une si cruelle responce » ; je l'en croirai sans

CHARLKS IX. 497

peine sur ce point ; et tout mon regret est qu'il ne nous ait point dit si les autres députés étaient plus satisfaits, eux qui avaient eu leur part d'un si sanglant affront, et surtout ce qu'en pensa tout le Parlement , qui venait d'être si grossièrement outragé dans la personne de ses envoyés.

On peut imaginer comme Villebond'Estouteville était content, lui vieux capitaine des meilleurs de ce temps-là, lui d'un sang si noble et si pur, de se savoir accusé de vol et d'assassinat, et si odieusement diffamé en pleine rue, par la voix des soldats, au corïspect des habitants ses justiciables. A en croire Vieilleville , après la scène qu'il avait faite aux députés du Parlement , le conseiller de Longpaon , la rage dans le coeur, était allé tout raconter à Villebon; et, pour l'animer davantage contre Vieilleville, il lui avait mensongèrement prêté un propos injurieux contre Villebon , lui faisant dire « que ce gouverneur estoit indigne de sa charge , et que si le roy faisoit son debvoir, il en pourvoiroît ung aultre. » Horrible calomnie (dit le maréchal), qui aurait aigri Villebon contre lui sans remède , et été cause de tous les malheurs que l'on va voir ! Comme si, avant tout cela, Villebon eût jamais reçu de Vieilleville autre chose que des humiliations poignantes et de sanglants affronts; comme si , surtout , l'horrible accusation d'avoir volé et

ri. 3a

408 VAULEMKNT DE NOftMANDIF.

t'ait assassiner Mustel de Boscroger, neût pas été

le plus intolérable de tous! Ces deux hommes

Le maréchal n*auraient jamais dû se revoir : Viîlebon le sentait

d'Estooieviiie, bien; et il avait cessé de venir à Saint-Ouen de-

en^amTarente, DCiauder le moi d' Ordre au maréchal , ce que ce

dînent ensemble dernier trouvait impardonnable. Mais, le 24 janvier

an logis abbatial ...

de saint-oaen ; ^le dimauchc qui suivit l'assassinat de Boscroger),

tirent leurs ' Ic maréchal et Yillebon, chacun avec sa suite, s*é-

d'Estouteviiie" ^^^^ trouvés à la grand*messe à Notre-Dame , on se

aianiainconp<^. g^lua dcs dcux côtés , comme s'il ne se fût rien

passé ; et Yillebon accepta l'invitation que lui Gt le maréchal , de venir, lui et les siens, dîner à l'abbaye. En voyant Yillebon marcher côte à côte avec le maréchal , et entrer avec lui au manoir abbatial de Saint-Ouen , suivi de son lieutenant, de son enseigne, de son guidon, de ses neveux, et de cinq ou six hommes d'armes, les habitants paisibles durent se réjouir d'une réconciliation si inespérée, et en augurer favorablement pour la pacification de la ville. Hélas, ces espérances allaient être cruellement déçues. Le dîner s'était d'abord passé paisiblement; mais, soit que le vin eûtéehauffé les têtes , soit que des haines mal assoupies se réveillassent tout-à-conp, la bonne harmonie ne dura guère. Au dire de Yieillevilîe, comme on allait se lever de table, Yillebon l'aurait apostrophé de but en blanc, lui reprochant ses propos contre lui. J'aime mieux en croire Théodore de Bèze,

CHARLKS IX. ^99

qui assure , lui, que le maréchal, après le dtner, s'était misa déplorer la calamité de la ville , à gémir des exécrables crimes dont elle venait d'être le théâtre , à s étendre surtout sur la mort de Boscroger, « exliortant Villebon à y donner ordre *. » De l'humeur dont nous savons qu'était Yîllebon, ces exhortations ne devaient pas beaucoup plaire à un homme, surtout , à qui elles remettaient en mémoire toutes les infamies qu'on avait débitées contre lui les jours précédents, et ce que les gardes même du maréchal avaient osé dire en pleine rue. Il put, alors , commencer à se plaindre , comme le veut Yieilleville , des propos tenus contre lui au sujet de Boscroger, et le maréchal , piqué, le prier « de mettre ce propos sous le pied , comme de chose faicte, à laquelle l'on ne pouvoit plus mettre de remède » ; cette réparation paraissant médiocre à Yillebon , qui , déjà , n'était plus maître de sa colère : « Comment^ vertu Dieu! (s'écria-t-il) on adict que je ne suis pas digne de ma charge , et que le ray me la debvoit oster! Je maintiens en teste campaignye que tous ceulx qui l'ont dict en ont menty par la gorge , et quil n'y a lieutenant de roy en France qui fasse mietilx son debvoir que moy. » — « Allez vomir vos desmenteries ailleurs, s'écria Yieilleville, entrant en une très furieuse colère » ; et, s'élançant

* De Bi^ze, Histoire ecciés. , tome II, page 670.

.VcKI PARL£MKNT DE NORMANDIE.

sur Yillebon , tout hors de lui , « il le poussa si vis* tement que , sans la table , il fust tombé par terre. « A rinstant, on vit briller les épées de ces deux hommes de guerre irrités; mais ce fut bieutôt fait ; la vivacité, la jeunesse et la vigueur étaient du côte de Vieilleville ; du premier coup qu'il donna , «la main droite de Yillebon, avec envvron demi— pied de l'os du bras, chut par terre, et Tespée quant et quant. Yillebon tomba comme mort de ce coup qui avait failli lui fendre le crâne. » Voyant Qu'on sc représente la rumeur qui se fit aussitôt

*^"* mutilé, " ' dans l'hôtel abbatial, l'indignation et la douleur !e» bourgeois j^^ ncvcux , des oiFiciers empressés autour de leur

de Rouen ^

se soulèvent, onclc, de Icur maître mutilé et sanglant, et l'em-

et viennent i i i m n •

assiéger portant daus leurs bras; us allaient emporter aussi

Vieilleville • '•l.^«. -i '-li

dan» son logis ^^ maiu coupec gisante a terre ; mais le maréchal à saint-ouen. de Yicillcville nc le permit pas: « Cestemain f disait-

(Fin de janvier *' *- ^

1562 ) il) a fouillé ma barbe; elle doibt me rester pour tesmoignage de mon honneur, » Le fait était faux : Carloix , secrétaire de Yieilleville , l'avoue lui-môme ; mais , dit-il , « M. le marescfaal proposoit cela pour luy servir exprès de justification devant le roy et tous les princes, qui eussent tous jugé qu'il avoit eu très juste occasion d'en user ainsi, et que ce malheur lui avoit esté inévitable » ; et maintenant on voit si les mensonges contaient tant au maréchal. On n'oublie pas que tout cela se passait un dimanche. Dans les rues, sur les places s'agitait

CHARLES IX. 5^t

une foute oisive, profitant d'un jour de repos pour se promener et s'ébattre. Que l'on imagine ce que devint cette multitude, lorsqu'elle vît s'avancer les neveux et les officiers de Villebon soutenant , ou , pour mieux dire, portant dans leurs bras ce vieillard mutilé qui perdait tout son sang. Villebon était fort aimé dans Rouen , des zélés catholiques surtout, si nombreux alors et si échauffés, dont il partageait, dont il protégeait, en toutes rencontres, les opinions et les sentiments quelquefois emportés. Aussi les vit-on tous se presser consternés autour du triste convoi , qui allait grossissant toujours , faisant tout retentir de leurs cris de pitié , de douleur, de malédiction. Dans le fait en lui-même, tel qu'il s'était passé , il y en avait bien assez pour indigner un peuple déjà si ému, chez qui se renouvelaient sans cesse , depuis dix mois , les scènes les plus tumultueuses. Les neveux et officiers de Villebon vinrent l'exciter bien plus encore, s'il en faut croire Vieilleville , en lui disant que cet outrage avait été fait à leur gouverneur, parce qu'il était ennemi des huguenots; qu'à ce coup ils devaient faire connaître au roi s'ils étaient vrais catholiques, bons sujets, serviteurs fidèles de sa majesté, et zélés pour leur religion; il fallait se hâter de prendre les armes, venir, avec eux, enfoncer l'abbaye de Saint-Ouen, y brûler le maréchal et les siens.

j4)2 VAIlLEMK^r DE K<)IIMAM>Ii:.

Promplemeiit averti de raTenUiretragiquearrivé<; à Satnt-Ouen, et de l'agitation toujours croissante qui se manifeslait parmi les habitants, te Parlement s'était réuni na hâte au palais , pouv aviser aux moyens de tenir la ville en paix. Les mesures possibles avalent été concertées outre cette cour et les échevins réunis à l'hôtel de ville; sur son avis et par ses ordres exprès, injonction avait été sîgnlTiée, de alai^'on en maison, aux capitaines des bourgeois et à tous les bourgeois eux-mêmes, < de se tenir prests , et d'avoir l'œil et regard à ce qu'aucune sédition ne se fist dans la ville. » La garde avait été renforcée pour la nuit, qui paraissait devoir êtreoragense. Le maréchal n'étant pas homme à épargner la ville; si on le laissait s'en rendre le maître absolu , le bailli Villebon avait été « supplié de faire mettre force de bourgeois au Vieux-Palais et au Chasteau , ()our éviter à toutes surprinses « , c'est-à-dire pour empêcher le maréchal de se saisir de cette forteresse, et de s'y loger pour mieux dominer la ville. Toutes ces mesures avaient été concertées entre I'Hôtel-de-Vil)eet lesmembresdu Parlement, Cette cour avait même envoyé au roi un homme exprès, chargé de raconter les faits dans toute leur vérité au monarque, à la reine-mère et au conseil '. Mais comment contenir tout une po-

' lleg. de l'knteMe- ville dt Boaen , 24 janvier 1 561. — Chroniiiuc II1^ [le la Bibliotlièque royale ; le- siècle). di^jA rltfp.

pulation que la yac de son bailli mutilé , etsa haiue pour un maréchal brutal , et huguenot à ses yeux, avaientpénétrée d'une indignation quiallaitciK)issant d'heure en heure? Ces capitaines , ces bourgeois armés, convoqués à la hâte, et auxquels 41 avait été si énergiquement enjoint d'empêcher une séditiou, ils élaieut eux-mêmes plus échauffés encore que le peuple qu'ils avaient reçu mission de contenir. Avant le soir, toute la ville presque était en armes, comme l'avaient voulu les magistrats. Mais, contre leur vœu assurément , et sans doute même au mépris de leurs défenses i^ilérées, tout ce monde marchait, enseignes déployées, sur l'abbaye de Saint-Ouen, et se rangeait en bataille sur la place, protégée par l'artillerie qui lui avait été fournie du château. Pour tout dire , le maréchal était assiégé dans son logis, où l'on comptait bien le forcer. Mais les assaillants rencontrèrent une résistance plus vigoureuse qu'ils ne l'avaient pu croire.

Un corps de garde avait été posé dans la grande Le maréchal église abbatiale, pour que les insurgés ne pussent dans rabbaye; s'introduire de cette basilique dans l'intérieur de ï«n»**n<^°^«JP"

j- fin aa combat.

l'abbaye. Lorsque le capitaine Grézieu voulut rompre les portes de l'église pour y loger une compagnie royale, unie aux bourgeois insurgés, des décharges faites par les vitres lui tuèrent environ trente hommes. Le capitaine Sainte-Colombe et ses gardes , logés dans la grande tour de l'abbaye ,

504 PARLKMEKT DE NORMANDIE.

tirèrent aussi sur la même compagnie « si dru et: de telle furie , qu'ils firent bientost rompre leurs rangs et se retirer sous la faveur des maisons. » La garde bourgeoise fut aussi fort maltraitée; un de ses capitaines, Yandrimare, ayant voulu, à la tête de sa compagnie , s'emparer de la porte de la Kougemare , dont les gens du msiréchal avaient eu soin de se saisir dès les premiers instants, le marquis d'Epinay , 1 un des gendres de Vieilleville , « les esbourra si bien , qu'il en fust tué plus de ciaquânte, et le capitaine avec eux. » De son côté, le maréchal ayant fait percer la muraille du Jeu de paume des moines, fondit, à l 'improviste, sur deux autres compagnies ; vingt-cinq ou trente hommes restèrent sur le pavé, et les corps furent jetés dans les fossés par-dessus les murailles. Pour tout cela, les insurgés n'avaient point quitté prise , et la nuit mt^me ne put mettre un terme au combat. « Il n'y avoit ame vivante en la ville , jusques aux femmes, qui ne fist quelques efforts contre le mareschal et ses gens, pensant quilz feûssent huguenot z; et ilz tourmentoient fort tous les serviteurs et trains des Sept compagnies gcutilshommes dc la suite de M. de Tieilleville, » royales, d'abord j^ combat , engagé le dimanche, vers trois

inactiyes ' o O '

et incertaines, hcures après midi, s'était prolongé sans relâche

se décident enfin *^ r o

pourVieiiieviije, jusqu'au luudi quatre heures du matin, sans qu'on

et renforcent •» * ■* ^ ^ •*

beanconp sa gar- en pût cucorc prévoîr l'issue , lorsque les sept autres

nison, faible au , i . .. • > i • j^

commencement. Compagnies royalcs , mactives jusqu alors , mais de-

CHARLES IX. . 5oj

cidées sans doute par un ordre pressant du maréchal , arrivèrent en bataille sur la place de Saint- Ouen, laniboui*s battants, enseignes déployées. La compagnie de Yillebon allait être infailliblement taillée en pièces, si elle n'eût battu en retraite devant ces troupes nombreuses, aguerries, toutes fraîches d ailleurs, et qui n'avaient point donné encore ; néanmoins , pendant toute la nuit du lundi au mardi , les neveux de Yillebon avaient excité le peuple à poursuivre son entreprise; ils avaient réuni jusqu'à six mille hommes, et, toujours maîtres de l'artillerie du château, ils marchaient de nouveau sur l'abbaye pour la foudroyer, lorsqu'ils surent que les vieilles-bandes occupaient toutes les avenues de Saint-Ouen , tant les maisons que les rues; « qu'il n'y avoit maison de président, conseiller, ny d'aultre personne, de quelque qualité qu'elle fust, exempte; mais, bien plus, tous les maislres prisonniers en leurs maisons. * Avancer maintenant, c'était vouloir se faire foudroyer par les fenêtres et estropier par les soupiraux de toutes les caves, où se tenaient des soldats armés. Toutefois , la position des assiégeants allait s'empirer encore. Des troupes aguerries campaient à Le» troapes douze lieues de Rouen , sous le commandement viennent en hâte du rhingrave * , beau-frère de Yieilleville. Aux de"vidnevme

■ — et Ini assurent

' Phili|>pe, comte du Rhin, colonel de rctti*es , prince allemand , allié de la France. — Le Laboureur, Additions aux Mémoires de Casteïnau , tome II , pa^e .'{.

Payantage.

Les boargeois

de Bonen ,

époQvantës ,

se soamettent.

premiers mouvements du peuple , un gentilhomme, dépêché par le maréchal , avait couru avertir le rhingrave de ce qui se passait, et le conjurer de venir en hâte. Aussi, le mardi, à dix heures du matin, par ]2l parte de la Rougemare, dont Vieilleville était toujours demeuré maître, se précipitèrent dans Rouen , sous la conduite du rhingrave en personne, six coriipagnies de reitres, « marchant de telle furie par les rues qu'ilz terrassoient tout ce qu'ilz rencontroient de populace, de tous aiges et sexes, où les bastonnades ne furent pas espargnées, » Puis tout aussitôt survint un gendre du maréchal, Duilly, avec deux cents chevaux,

« qui fist merveilles de bourrasqner ceste populace. » Puis encore, deux heures après, arriva M. de Bourry « avec six vingt bons chevaulx, qui prist des aultres rues, dedans les quelles il exerça la mesme furie, sans nul espargner. » Enfin., à midi, par la porte du pont de Seines survint le baron du Neufbourg, avec environ cent chevaux,

« qui n'en fist pas moins. »

Que Ion imagine la consternation d'une malheureuse ville, pillée, saccagée, foudroyée, il y avait trois mois à peine, et qui, de nouveau, voyaitles troupes royales entrer dans ses murs, la traiter en cité conquise. Cette fois encore, il lui fallait céder; le maréchal de Vieilleville était, maintenant, le maître. La nuit du mardi au mercredi,

dans la place de SainUOuen, retentirent, non plus dc^ vociférations séditieuses ou des mousquetatles, mais des cris, des pleurs et des prières: c'était « toute la populace de Rouen y qui s y venoit jeter, criant miséricorde, et qu'ilz avoient esté séduîctï par les neveux de M. de Villebon , et supplioient le mareschal, les genoux en terre, de leur par-* donner. » Vers minuit, le maréchal vînt se présenter à cette multitude éplorée; il les assura qu'il avait oublié toutes leurs folies, et qu'ils n'auraient aucun mal. 11 le leur promit « sur son honneur et sur son âme » , et leur ordonna de se retirer, « ce qu'ilz firent en louant Dieu, s'offrantz de le prier toute leur vie pour sa prospérité et santé; et en firent publiquement serment ; avec offre de luy apporter et rendre leurs armes. » Environ cent vingt des assiégeants avaient péri, au dire du maréchal, qui, lui, avait été assez heureux pour ne pas perdre un setil homme. Au demeurant, la ville (et c'est encore lui qui le déclare), venait d'être « quasi plus affligée qu'an dernier siège. »

Nous avons dit quelle avait été la conduite du Parlement dès les premiers instants de ce mouvement populaire. Si ses mesures énergiques autant que promptes , pour maintenir la ville en paix et éviter une sédition , étaient demeurées sans succès, pouvait-on s'en faire contre lui un juste sujet de reproche , et avait-il été au pouvoir des magistrats

Le Parlement

en corps

▼a visiter

le maréchal ,

et est fort mal

accueilli.

508 PàRLEMENT DE NORMANDIE.

d'arrêter dans son cours ce torrent débordé? Durant ce siège de Saint-Ouen , ces charges de cavalerie « ces mitraillades , ces entrées incessantes de reitres furieux renversant et écrasant tout dans les rues, qu'auraient pu faire les magistrats assemblés au palais? Pouvait-on leur reprocher d'être demeurés dans leurs maisons , où , encore, ils avaient tous à contenir les soldats du rhingrave, orgueilleux et insolents comme des ennemis vainqueurs; car on avait contraint tous les membres du Parlement ( Vieilleville le dit lui-môme) à loger cette soldatesque , au mépris de leurs privilèges, jusque-là si respectés de tout temps ! Vieilleville , toutefois, en voulait gros à ces magistrats ( il le dit lui-même ) , plus peut-être pour en avoir trop fait , que pour en avoir fait trop peu, comme illui plaisait de le dire. Avoir fait renforcer les garnisons du Vieux-Palais et du château , de nombre de bourgeois bien armés , pour empêcher les troupes royales d'aller s'établir dansces deux postes importants , d'où elles auraient pu foudroyer la ville , ce n'était pas chose qui eût pu agréer au maréchal , et nous expliquons ainsi sa mauvaise humeur contre le Parlement qui avait voulu venir en aide à la ville. Elle était bien violente , comme on ne tarda guère à le voir ; et si une députation de cette compagnie avait eu , récemment , tant à se plaindre du maréchal^ le Parlement tout entier, qui s'était transporté en corps à Saint-Ouen, après

la sédition apaisée , pour le saluer et se féliciter avec lui du rétablissement de Tordre , ne trouva guère en lui plus d'égards. On avait même commencé par éconduire cette cour , le maréchal ayant défendu à ses gens de l'admettre; mais, introduits, enfin , ces magistrats se durent repentir bieu vite d'avoir tant insisté. L'air de hauteur du maréchal , à leur entrée , les avait frappés tout d abord; mais, les apostrophant bientôt avec colère : « Sans e respect ( dit-il ) que je porte à vos dignitéZy je vous ferois tout présentement sentir vostre nonchalance ou stupidité de n avoir pu faire cesser ce tumulte popu-^ laire^ veu vostre auctorité et puissance absolue. » Et , sans autre discours , il leur commanda de se retirer incontinent de sa présence. « Lors , lun d'entre eulx , nommé Duval , sieur de Bosciqpiencey , parisien , qui se sentoit favorisé par M. le mareschal , print la parolle , et vouloit haranguer. Mais Vieilleville ne le voulut permettre: Taisez^vous (lui ditil), vous m'avez bien faict paroistre tous que vous désiriez ma mort et de toute ma suicte. Toutes fois , puisque, par la grande bonté de Dieu ^ j'en suis es^ chappe , je vous pardonne toutes vos mauvaises conceptions» ; et, de rechef, il leur enjoignit de sortir. S'il en faut croire Carloix, ces magistrats, traités avec tant d'indignité, se disposèrent à se retirer, c avec humbles supplications au mareschal de les excuser s'ilz s'estoîent oubliez en ce debvoir; car

;,10 PARLKMKINT DK NORMANDIE.

il ne leur estait jamais arrÎTé ung tel(Ié.sasli*e 9 pour au quel donner l'ordre qui y estoit requis et oécessaire , il leur avoit este impossible de s'a^sombler; et le plus expédient qu'ilz avoient pu îfnaginer, en telle combustion, ç avoit esté de gaî^ner leurs maisons j pour saulvcr leurs vyes, et s'escai *f er d'une si grande furye populaire, » C*est encor<* Jà un mensonge de Carlotx ; car le Parlement ne pouvait demander pardon de ne s'être point assem^ blé, lui que nous avons vu réuni au palais, aux premiers symptômes du mouvement populaire , et tout faire, de concert avec THôtel-de- Ville , pour arrêter la sédition dès son principe. Mais c'est ua parti pris chez ce maréchal de prêter toujours le plus bas langage aux hommes et aux compagnies qu'il rudoie, «Désarmé donc (dit-il encore) par une si honnesteet si humble remonstrance^ il donna ordre de déloger ses troupes logées dans les maisons de ces magistrats. « De quoy ( dit-il ) Hz lui firent tous ensemble , à haulte voix , un merveilleux remercyement, et se retirèrent très contents ; aussy ( continue-t-il ) , u'estoient-ilz là venus que pour obtenir ceste grâce; mais ilz avoient difieré d'en parler, le voyant en colère. De laquelle grâce M. le marescbal les voulut bien gratiflier , estant bien adverty de leurs intentions, et que ce malheur n'estoit survenu par leur malice , mais plus tost par leur pusillanimité et faulte de courai^e , qui est

CHARLES IX. Mi

très commune et quasy naturelle à toutes personnes de leur robe et qualité, b

La belle grâce que faisait là le maréchal au Parlement, dont cent édits avaient eitempté ks membres de tout logement, sauf le seul cas où le roi de France en personne serait dans la ville; et encore, en ce cas même, en étaient-ils dispensés quelquefois ! Combien aussi ses reproches à cette compagnie étaient fondés! Apparemment, après avoir soulevé contre lui tout le peuple d une grande ville par ses insolences et par la mutilation d'un vieillard cher à la cité , ce maréchal aurait voulu que, pour le défendre, le Parlement fît tii^r, du haut des fenêtres de la grand'chambre dorée, contre ces bourgeois à bon droit irrités! Car d'aller rendre des arrêts contre une immense cité armée et en colère , sans doute , il y avait peu d'apparence. Lorsqu'un des premiers dignitaires de l'armée , envoyé dans une grande ville , pour y pacifier un peuple ému , ne sait que l'aigrir et l'exaspérer encore par ses brutalités et ses violences, s'il lui en mésavient, à quel autre pourrait-il s'en prendre qu'à lui-même; et , après que cent cinquante victimes , selon son propre dire , avaient payé de leur vie l'indignation trop vive que leur avait causée la mu ilation de leur bailli, l'auteur de tant de maux ne savait qu'humilier et gourmander la première cour souveraine de la province, qui, elle , avait fait son

àl2 .PARLEMENT DE NORMANDIE.

dcToir, et qu'aucune loi, du reste, ne loi permeitait de traiter ainsi! Mais c'était ]e ton de l'époque. Dans les troubles, les gens armés s'estini aient les dieux de la terre. Ces hommes , devant qui fout devait se taire , obéir , adorer , il ne fallait pas espérer de les voir reconnaître un maître, fût-ce le roi /ni* même; on le vit bientôt par la conduite de Vieilu maréchal Icville. Lcs scèues tumultucuscs de Rouen , bien

de Brissac .^ i* •. r

est nommé couuues cu cour , ayant lait penser que ce mai'e- ^^hKonen^^* ^^^ n'était point un gouverneur qui put convenir vieiiievnie,qui, i^ cette vîUc daus de telles conjonctures, des pou-

toatefois, retient ^ ^ ' *

qaeiqaetemiM le voirs de Heutcnant-général avaient été promptem ent

commandement. , / i i i -n • i i

donnes au maréchal de Jsrissac, avec ordre de s'acheminer, sur l'heure, en Normandie. Brissac s'avançait en hâte vers Rouen avec des troupes fraîches, et était déjààFleury, à six lieues de cette ville , lorsqu'un message de Vieilleville , qui avait été averti de sa nomination et de sa marche , vint lui donner à penser. Le maréchal lui faisait dire que, tout étant fini, tant de troupes étaient inutiles, et qu'il est oit résolu à ne point le laisser entrer* Son motif apparent était une vive commisération pour la ville de Rouen , qui avait été si affligée ( disait-il ) , quelle ne pouvoii pâtir davan-tage; le fait n'était que trop véritable; mais il y allait de bien autre chose, comme le montra le reste du message. Vieilleville, donc, faisait dire ail maréchal de Brissac que, «s'il avoit un pouvoir

GUARtES IX. 513

pour commander absolument à Rcmen , il pouvoit bien le jeter dans le feu ; car luy Yieillevilie créveroit plustost , qu'âme vivante , fust-il prince (excepté du sang), dustjouyr du fraictde9on labeur , et il estoit plus raisonnable que Chonneur lui en demeurast. » Bclu labeur et bel honneur assurément! c'était encore, apparemment, parce que la ville ne pouvait pâtir davantage; elle s'était si bien trouvée du gouvernement de Yieillevilie ! « Du reste» si Brissac vouloit venir à Rouen, il y seroit bien reçu , à condition de n'amener que vingt personnes avec luy. » Voyez la condescendance !

Brissac eût pu s'opiniâtrer , porteur qu'il était d'un pouvoir si authentique, signé de la main du roi et scellé du grand sceau de France. Il savait bien que , dans Rouen , on l'attendait comme un libérateur. Un capitaine envoyé au devant de lui à Gisors , par l'Hôtel-de- Ville , était venu le supplier de hâter sa marche, et de « s'acheminer par deçà four la deffense et la tuition de la ville ^ . » Mais, monté comme l'était Vieilleville, un nouveau com-* bat eût été inévitable; trop souvent déjà des Français s'étaient tués les uns les autres. Brissac voulut donc bien se rendre à Rouen , en compagnie seulement de vingt gentilshommes.

Pour ses lettres patentes de lieutenant-général,

' Reg, de Vhôtel-de'ViHe de Boiun, 2 février 1662.

Page 1