II
authentiques et en forme comme elles étaient, s il fût allé les présenter au palais, le Parlement les aurait enregistrées tout d'une voix , avec une joie infinie ; et , disposé comme ii Tétait par les procédés de Yieilleville, eût promis et donné au nouvel envoyé du roi son assistance et celle de la ville tout entière. Cette présentation de pouvoirs n'eut pas lieu pour l'heure , soit par l'effet d'une secrète ruse de Yieillevilie , comme ce dernier s'en est vanté lui-même dans ses Mémoires ; soit queBrissac craignit toujours des conflits, dont la ville, déj^ si Le Parlement malheureusc , aurait eu encore à souffrir. Le ParvasaioerBrissac, Icmcnt avait cni devoir , toutefois, aller saluer en ï«AWc, Brissac, qui , ainsi que VieîUeville , était logé à Saint- ^c*haux°Te8"^î^8' Ouen. Le président Lallemant le remercia de n'agrandes marqaes voir point amené ses troupes, dont la venue eût
d*bonnear. * ^ ■*■
achevé la ruine d'une ville si terriblement désolée depuis quinze mois. Soit que ce discours eût agréé à Vieilleville, qui était là, soit que ces deux guerriers sentissent , enfin , le besoin d'honorer, aux yeux des peuples , ime cour souveraine si haut placée , la ville vit , ce jour-là , un spectacle bien fait pour lui plaire ; tous les membres de son Parlement, en robes,partantde Saint-Ouen, accompagnés par deux maréchaux de France, qui les avaient voulu reconduire., et qui , suivis d'une foule de gentilshommes, les menèrent ainsi jusqu'au palais; «ce qui y dit Vieilleville, réjouissoit beaucoup le peuple estant
CHARLES IX. 5t5
par les rues où toute cette grande troupe passa. » Hommage rendu à la justice , par la conscience de ces guerriers trop enclins, pour l'ordinaire , à la méconnaître , à l'outrager même dans ses représentants!
Les choses demeurèrent ainsi pendant un mois; yiUeix>n les deux maréchaux bien d'accord, comme il sem- chaMédeiaTiiie blait , et passant le temps t en joutes , tournois et '**^* ^ri^!"' courses de bagues, i Vîeillevillé sentait bien que tôt ou tard il lui faudrait céder la place au nouveau lieutenant-général. Mais quitter Rouen et y laisser Villebon , c'était une idée qu'il ne pouvait supporter ; à ses yeux , c'eût été laisser l'ennemi en possession du champ de bataille. Yillebon à Rouen , le gênait au delà de ce qu'on saurait dire. Au château, qu'il habitait comme bailli et gouverneur, ce n'étaient que visites et empressements de gentilshommes, de magistrats, deboui^eois notables, de ceux , surtout , en grand nombre , dont les opinions étaient conformes aux siennes , et qui allaient le consoler dans ses souffrances. Le conseiller Longpaon pouvait bien en être , ainsi que d'autres membres du Parlement. Yieilleville le dit , et on ne voit pas de moti£s pour que tout ce monde se louât beaucoup delà mansuétude et de la modération de Yieilleville. Aussi étaient-ce là cGn$pirations et complots aux yeux du maréchal , qui s'efforce de peindre très en noir ces visites se pro-
longeant le soir, et les visiteurs se retirant sai lanternes, ce qa*il trouTait étrange de la pa dliommes très riches pour là plupart et d'une coii dîtion élevée* Yieilleyille, k len croire , était, jourel nuit, en appréhension de quelque révolte (comme s'il n*eût pas été maître absolu dans une ville qu'il venait d'anéantir); et il ne parlait que d'envoyer un exprès dire au roi qu'il ne pouvait demeurer à Rouen si YiUebon y restait. Le maréchal de Brissac était las de n'entendre plus que ces discours; et il pouvait bien craindre qu'en effet il ne se remuât, à la fin, quelque chose dans Rouen « par suite des justes ressentiments de Yillebon ef de tous ses amis.
Tous les efforts faits pour apaiser les deux en-
Casteinan ncmis avaient échoué. Le fameux Michel de Cas-
poor réconcilier tcluau , l'autcur dcs Mémoires y vint , par l'ordre du
vieiiieviiie ^^j ^ ^^j^^ ^ ^ovi^. , Vieillevillc ct Villcbon ; il leur
exprima le déplaisir que ressentait le monarque de cet accident survenu à l'un et à l'autre; les conjurant de tout oublier. Mais il n'avait pu se faire écouter ; « chacun d'eux ( dit-il ) voulant rejeter le tort sur son compagnon. » Il ajoute même que Villcbon « ne parloit que de mettre la vie et employer tousses amis, pour avoir sa revanche*, t
Brîssac savait tout cela; il voyait bien, aussi, que
' Mémoires (IP Michel de Cas frlnrtti , livre IV, chapitre 7.
et Villebon il échoue.
t:HAKLES IX. 517
tant que Yiilebon serait à Bouen ^ il ne fallait point espérer d'en voir partir Yieilleville , et de se faire reconnaître lui-même comme lieutenant-général à sa place. Il se résolut donc de tout finir ; mais il faut déplorer l'indigne moyen qu'il ne rougit pas d'employer. Un matin » donc, une troupe de gens armés alla comme assaillir le château, pour contraindre Villebon d'en sortir sur l'heure. Le maréchal de Brissac n'avait pas honte de commander cette expédition^ prétextant des ordres du roi, qu'il n'avait point reçus. Il fit sortir un D'Estouteville, gouverneur de Rouen, grand bailli , un vieux et renommé capitaine , chevalier des ordres , de la demeure que lui assignaient son poste et les ordres de son roi ; il exposa ainsi un vieillard mutilé tout à l'heure , « tout malade qu'il estoit , avec madame de Yiilebon , les dam«s , damoiselles , et toutes sortes de domestiques , qu'il mist dehors , en grande colère^ disant (mensongèrement) qu'il avoit ordre du roy de le faire. Il fit jeter tous leurs meubles en la rue devant le château, en quoy il y eut tant de cris, de mescontentement et de larmes, que c'«stoit chose très pitoyable à voir » , dit Vieilleville , qu'on en peut bien croire. Mais , dans Rouen , qu'il gouvernait depuis si long-temps, il fallait qu'il eût su gagner bien des cœurs, ce Villebon que les religionnaires nous ont peint de couleurs si noires ; car le bruit de celte nouvelle infortune
n'eut pas plutôt couru par la ville ^ qu on vit les bourgeois eo foule accourir au château pour por— ter secours à leur bailli , non par les armes ; car qu'eussent-ils pu contre ces soldats que commau-dait Brissac? mais, en lui donnant , tous ensemble 9 les larmes aux yeux , tout ce dont il pouvait avoir besoin pour lui et les siens , dans une expulsion si imprévue et si précipitée, « En moins de deux heures , ils luy procurèrent une litière pour luy , des chariots pour les femmes , des chevaux pour les gentilshommes de sa suite , et des charois pour les bagages. » Comment eût-on donc expulsé du château de Rouen les Anglais parvenus à s'en rendre maîtres quelques instants, par surprise? Brissac était là ^ lui , maréchal de France, chassant devant lui avec ignominie , Yillebon , ses parents , ses va-f lets, « quelque doléance que pussent faire ces povres désolez. » Quoi qu'eût pu faire Yillebon , et a quelques exagérations que son zèle outré l'eût emporté naguère , le sort , à son égard , se montrai! bien dur ; et on voit avec peine des écrivains du temps ne trouver que de l'ironie pour des malheurs qui punissaient si cruellement ce vieillard. Ainsi » Théodore de Bèze, en parlant de la main coupée par l'épée de Vieilleville , dit que « Villebon , pour mieux apprester à rire de son malheur, la fist en-terrer avec autant et plus de cérémonies que luy-
CHARLES IX. St9
mesme ne le fut puis après*. » C'était la même maia qui naguère avait frappé Marlorat aux pieds de réchafaud; De Bèze a soin de le remarquer quelque part, et on veut bien, à cause de cela, excuser un peu sa colère. Mais on pardonne moins volontiers à De Thou, lorsqu'il vient nous dire que « toute la réparation que Yillebon ( qui étaii vain, remarque-t-il ) put tirer de cette injure, fut que son bras coupé serait porté avec pompe dans les rues , et honorablement enterré ^. »
Nous venons , nous, de montrer, comment, en téalité, cette injure avait été réparée par Brissac; et si Ion s'indigne de ces fureurs brutales de la part d'hommes de guerre sans règle et sans frein , que dire de la complaisance avec laquelle en parle un magistrat, un historien, c'est-à-dire un homme d'étude et d'intelligence, qui semblait devoir priser davantage la dignité humaine ? Pour la cérém<mie du bras , inhumé pompeusement , dit-^n , après avoir été porté en triomphe , Yieilleville n'en parle pas, lui si prolixe sur cette affaire et surtout ce qui l'a pu suivre; nous l'avons même vu se vanter d'avoir gardé cette main pour s'en faire un moyen de défense auprès du roi, et la refuser aux neveux qui la voulaient emporter.
■ Théodore de Rèze , Histoire ecciés.t tome II , page 670. ^ De Thoo , Histoire universelle, livre xxxviii.
510 PAUEMXIIT DE MORMAimZ.
Quant à sa justification auprès* du roi , Yioilleville n en paraissait guère en peine. Pour toute excuse à Chai*les IX , qu'il était allé trouver à Orléans, six semaines environ après les scènes de Saint-Ouen , il voulut bien dire qu'il en était g:rè9 foichéj mais que cela avait été inévitable; encore hii sembla-t-il aussitôt que c'était par trop sliami— lier : t En tout événement ^ Sire (ajouta-t-il , comme en se reprenant), je nay aulcun besoin de vour^ grâce ny d' aucune rémisêion ; car^ meure M* de VU— lebon quand il voudra ^ les quarante jours depuis que je le blessay sont passez et aunlelà. » Le maréchal avait, d'ailleurs, déclaré, en arrivant, qu'Une vouloii plus commander à Rouen ; comme s'il n'eût pas été , depuis long-temps, remplacé par Brissac, et qa'en retenant , quelque temps , le commandement , au mépris de la nomination d'un autre lieutenant général , nommé en son lieu , il n'eût pas commis un acte de rébellion, un crime de lèse-majesté! N'importe, Charles IX n'avait que treize ans; l'autorité royale était bien débile ; les armées ennemies campaient dans le royaume et à quarante lieues seulement de Paris; en entendant les insolences de Yieilleville , on feignit d'être ravi d'aise, et (disent les mémoires de Carloix) « ainsi s'en alla M« le mareschal , laissant sou roy et bon maistre très content de ses services et braves déportements. »
MortdeVillebon , ^ ^ '^ ^ ^
d'Estouteviiie. Villebou devait bientôt revenir à Rouen, où il mou-
rufc au mois d'août 1565, peu corrigé, disons-le, par tant d'infortunes , puisque son exaltation retw gieuse, qui naguère lui avait coûté la main, fut, à la fin, cause de sa mort Car, au mois d'août 1565, comme un gentilhomme (Pierre de Yi* mont , vicomte de Montivilliers ) mis en jugement et condamné au bailliage (par l'ordre du grand bailli Villebon), à avoir la tète tranchée, pour port d'armes illicites, eut aussitôt interjeté appel de la sentence , et été amené , sur l'heure , à la conciergerie du palais , Yillcbon était accouru en hâte au Parlement , disant que Yimont avait été jugé présidialement , partant sans appel , et redemandant , à grands cris , le prisonnier , pour lui faire , le jour même, trancher la tète. Mais on lui avait dit, pour toute réponse , que le Pariement était saiti • Le lendemain 15 (jour de l'Assomption) était fête ; et, le 16, le Parlement, qu'avait sollicité, dans l'intervalle, le maréchal de Montmorency, protecteur de Yimont, en tint quitte ce condamné pour 300 liv. d'amende. Mais , alors , Yillebon , outré de voir sa sentence ainsi mise au néant , et Yimont ab« sous , en tomba malade , et mourut, à peu d'heures de cet arrêt qui lui avait fait tant de peine *.
' Reg. de TournelU, 16 août 1565; et additions de Le Laboureur aux Mémoires de Michel de Castelnnu , tome II , pages 266 , 269. — Les dates sonl mal indiiiuc'es dans cet ouvrage.
&22 PARLEMENT DE «OEMANDIE.
Le naréehai U Semble qaeBrissac n'eût si ignominieuseiDeiEt dcErûMc, chassé Yilleboa de Rouen crae nar ce cni*il savait
reeonno béate- ^ <^ ^
nant général quensiiile VieîUevîlle ny restenût guère. Car,
à Ronm.
contre les
it.
Lee rifocnn lonqa'il se fut enfin fait reconn^tre en qualité de lieutenant général , et que ses poiwair$ eurent été lus an Parlement et publiés en tous lieux, il parut asses que ses opinions ne différaient guère de celles du vieux bailli qu'il avait si durement expulsé. Il était à peine en fonctions, que les rigueurs et les procédures recommencerait «contre les séditieux et autres de la nouvelle religion. » C'est qu'aussi on les voyait recommencer leurs prêches, que les catholiques s'en indignaient, et qu'enfin de nouvelles séditions semblaient à craindre. « Pour éviter donc au danger où ilz pourroient mettre la ville » , on prit une résolution qui semblait bien hardie. Ils eurent à choisir entre abjurer et sortir de Rouen. Notre chronique inédite , déjà tant de fois citée , y est expresse. « Il fut ordonné (dit-elle) que, pour éviter le danger où ilz pourroient mettre la ville , ilz sortiroient de Rouen , tant hommes que femmes et enfants, s'ilz ne vouloient vivre , d'cH:es en ayant, comme bons catholiques, en faisant pro* fession de la foy catholique. » Ce n*était pas là une vaine menace , et la mesure c fut exécutée sur aucuns obstinez » , c'est-à-dire que des religionnaires se virent expulsés de la ville , et ils étaient en plus grand nombre que ne semble l'indiquer
la chronique; on ne tardera guère à le voir! Qu'était donc devenu Tédit de janvier, qui autorisait les prêches dans les fauboui^? Et si la scène désastreuse de Yassy avait passé , à tort, aux yeux des religionnaires , pour une abrogation violente et à main armée de cet édit de tolérance , les catiioliques , en paraissant regarder Tédit comme non avenu, et en agissantouvertement comme s'il n'eût jamais existé , nejustifiaient*ils pas, pour ainsi dire, tous les excès des hugvenots? Longpaon et les autres magistrats de son parti étaient revenus à Rouen après le départ de Yieilleville , et les religionnaires s'étaient aussitôt ressentis de leur pr^ sence. Ces violences, au reste, n'allaient guère durer. En cour , on voyait les choses de plus haut ; la voix de L'Hôpital était écoutée, pour l'heure , dans les conseils ; c'était dire assez que les mesures de modération et de douceur allaient prévaloir , pour quelque temps du moins. Il semblait à ce grand homme que, dans un royaume à demi ruiné par tant de troubles, il fallait cesser des rigueurs propres seulement à les éterniser ; que l'ennemi étant en France (car les Anglais étaient toujours maîtres du Havre et s'y forti6aient chaque jour), il ne fallait plus songer qu'à unir ensemble totis -les Français pour expulser l'ennemi commun de la France. «La maladie, enfin, (on reconnaît les images familières à L'Hôpital), la maladie estant
très mal accueilli à Rouen.
j^)4 PARLEMENT DE NORMANDIE.
cachée dans les entrailles et esprit du peuple , la guerre et la ferce n'estoient le remède propre et; convenable » ; et c Taigreur de ceste maladie devoît estre paciGée par la douceur*. » Sans figure, oo avait pu tout faire , autrefois , pour empêcher la réforme de pénétrer dans le royaume; mais, naturalisée maintenant malgré tant d'efforts , elle devait y être tolérée ; ou du moins il ne fallait plus rien attendre , contre elle , que de la patience et du temps, (lômars 1662*)! De CCS idécs naquit Tédit du 19 mars , dit d^Amr
boise s bien contraire, assurément, aux rigueurs dont Rouen était, depuis quelque temps, le théâtre. Car cette loi voulait que chacun « pust vivre et demeurer partout m sa maison, librement, sans estre recherché ne molesté, forcé ne contrainct pour le faict de sa conscience. » Elle voulait que l'exercice de la religion pût recommencer dans toutes les villes où précédemment il avait eu lieu ; qu'il y eût , en chaque bailliage ou sénéchaussée , une ville où cet exercice fût permis ; que tous les barons , châtelains , hauts justiciers , seigneurs, ayant plein fief de haubert , pussent exercer la religion nouvelle , avec leurs familles et vassaux. Elle réintégroit dans leurs fonctions les re-* ligidnnaires que leurs opinions avoient fait interdire.
* Préambule dcl'édit du 19 mars 1562.
CHARLES IX. 52â
Enfin , comme il s'agissait d opérer une réconciliation universelle entre tous les Français, ledit leur défendait à tous de se rien reprocher au sujet des événements passés.
Mais combien il y a de maladies où tout remède tourne en poison ! Rouen ne se pouvait remettre des maux indicibles qu'il avait soufferts; et on a vu combien tout ce qui s'était passé dans cette ville, depuis le sac , était peu propre à les lui faire oublier. Au premier mot qui fut dit du nouvel édit d'Amboise , au Parlement , à rHôtel-de-Yille , au chaptre, partout en un mot, il n'y eut qu'un cri de réprobation. Avant même de l'avoir vu , le diapitre , par une protestation spontanée, s'était rér serve le droit de poursuivre toujours en réparation ceux qui , pendant les troubles , avaient pillé et dé* moH ses nombreux domaines * ; et comme, avertis des dispositions favorables du gouvernement, les plus remuants des religionnaires de Rouen s'étaient empressés de chanter à haute voix les psaumes français de Marot, l'Hotel-de-Yille écrivit au roi , à la reine-mère , au cardinal de Bourbon , et au duc de Montpensier , « pour que la ville , vicomte et bailliage , fust exemptée de presches , ministres, et tous autres actes de la nouvelle religion ^. » L'édit,
< Reg. capital. Eccies. roihom.^ 19 avril 1563. » Reg. de F hôiel -de-Tille de Rouen , 6 avril 1563.
Répugnance enfin , étant parvenu au Parlement, avec ordre de
da Parlement , i /i . x •.■ / # .
deRonenponr 1 enregistrer sans délai; après qui! eut ete lu et rédiid'Amboiae. ^^^^^^^ j^ j^ grand'chambre , des députes farent
envoyés en cour , « pour aller faire quelque remonstrance au roy, avant que de publier iceluy patent * • » Ceci s'était passé le 8 avril , en l'absence de Brissac; le 15, le maréchal arrivait à Rouea pour presser le Parlement d'en finir ; et, dès le lendemun 9 l'édit fut enregistré à la grand'chambre ^ mais à huis dos seulement , avec des précautioos qui avaient pour but de gagner du temps et d'en profiter pour obtenir des changements. « La publication et les modifications furent donc tenues secrètes, parce qu'elles regardoient le moyen de l'exécution^. » De nouveaux députés furent envoyés en cour, tant par le Parlement que par l'Hôtel-de-Ville. L'édit déplaisait fort ; et on voulait, ou le faire abroger entièrement, ou le faire notablement modifier. Quanta obtenir qu'il fût abrogé, les députés eurent bientôt reconnu qu'il n'y fal* lait plus songer. Catherine de Médicis leur dit que , « pour le bien du royaulme et pour la conservation de Testât d'îceluy , il avoît esté de nécessité , par le conseil des princes et grands seigneurs en ce royaulme , se condescendre à testât de la paix^
' Chronique ras. du xvr siècle , déjà citée. ' Même chronique.
CHARLES IX. â27
et que , pour cest effect , Hz Ée debvoient accord^ ' les ungs avec les aultres *. » Restait à se débattre uscathoUqncs sur Texécution et les détaUs. Ainsi , une des pre- retaaùenTd'imr mières conséquences de ledit eût été d'ouvrir les ^"J^i„^[^ portes de Rouen aux relisionnaires fugitifs ou reiigtonnaires bannis » qui , sachant bien les termes de l'édit , rô- sortis, et qu^on
/ ixfc /•! appelait
daient armes autour de Rouen , épiant le moment /or-issius. d'y rentrer pour braver leurs ennemis humiliés. Ceux qui gouvernaient la ville ne se pouvaient résoudre à les recevoir; il n'y eut pas de moyens que les députés n'imaginassent pour empêcher ou retarder tout au moins la rentrée des farnstUeg; on appelait ainsi les religionnaires fugitifs ou bannis. Ainsi , ils demandaient qu'on attendît , pour les faire rentrer, la reddition des vijles de Caen , de Dieppe et du Havre, qu'occupaient encore les rebelles. Mais on leur répondait que le roi saurait bien rejH^ndre ces trois villes; ils disaient, alors, que, parmi les farnssiies, se trouvaient nombre de gens perdus, de meurtriers , « des brigands, voleurs, larrons, meurtriers, des gens qui, pendant le siège, s'estment couverts de crimes, » suppliants qu'on les dispensât d'admettre ces gens-là. Mais, pour toute réponse , on leur disait de montrer des informations juridiques qui établissent les crimes de ceux qu'ils voulaient ainsi proscrire. Ils auraient
' Heg. de rhôtel-âe-ville â« Rouen , 8 mai 1 563.
Excès des for-issites
dans
les faubourgs
de Rouen
et dans les
villafes voisins.
Youlu , du moins , que les fin^issiies , avant d'être admis, envoyassent aux magistrats leurs noms et rindication de leurs demeures , afin qu'on pûl visiter leurs maisons et y prendre les armes ^[alls y auraient laissées. On leur objecta l'édit de knars , dont un article était contraire à itette demande. En désespoir de cause, ils demandah^nt enfin (jue les religionnaires interdits naguère de leurs offices pour leurs opinions, ne rentrassent dans Rouen que comme simples particuliers, avec défense de reprendre leurs fonctions ; mais on leur répondit encore par la disposition du, dernier édit qui déclarait réintégrés dans leurs offices les religionnaires qui en avaient été privés naguère * .
Force avait donc été aux députés de revenir à Rouen, repoussés sur tous les points. Pendant ces pourparlers , les for-issites perdaient patience ; repoussés aux portes de la ville , ils se vengeaient sur nos faubourgs, et sur les villages voisins qu'ils dévastaient. Chaque journée éclairait des conflits sanglants, des meurtres, des scènes de pillage. Tristes suites d'un édit donné pour rendre la paix à la France ! Les désordres recommencèrent , plus déplorables s'il est possible qu'avant l'occupation de Rouen. Quelques catholiques forcenés de cette ville trouvèrent le secret d'exaspérer encore les for-issites^
• Reg, de Vhôtel-de-ville de Rouen, 18 avril 1563.
déjà si courroucés qu'on leur en fermât les portes. Un jour, comme deux de ces derniers, porteurs de saufs-conduits, traversaient le bac de Rouen pour venir trouver le maréchal de Brissac , des soldats leur cherchèrent querelle , les tuèrent, et jetèrent les cadavres dans la Seine *.
Un autre jour, un religionnaire ayant eu l'imprudence de chercher à rentrer dans Rouen , tout armé , le peuple , se ruant sur lui , le désarma et le jeta dans la rivière ; toutefois, on avait réussi à l'en tirer vivant, et une compagnie de la garde bourgeoise l'avait pris sous sa protection ; mais bientôt cinq cents hommes assaillirent le corps de garde, le forcèrent , et mirent en pièces le malheureux qui s'y était réfugié^.
Un prédicant^ découvert dans Rouen, et que le capitaine Vaodrimare conduisait aux portes de la ville, c fîit occis et tué » , non par la populace, cette fois , mais « par ceux de la garde de Beauvoisine » ; et Yandrimare , lui catholique si exalté, t fut blessé et outragé » pour avoir voulu protéger ce malheureux contre des assassins '.
Outrés déjà d'attendre toujours aux portes de Rouen sans se les voir ouvrir , que devinrent les
' Chronique ms. da xvic siècle ; Bibliothèque royale. * Reg. de rhâtel'dê'Viiie deBùuem, 25 aTril 1563. ' B€g. de rhâtei-de-ville de Rouen , 4 juin 1563.
for-^issiieê quand ils apprirent tous ces meurtres des leurs! Nos ilf^i7U7fr^« ne parlent que des «grands maulx qu'ils firent alors partout où ilz passoient , tuant cruellement plusieurs personnes de toutes qualitéz 9 pillant et desrobant les gens des champs^ * Ils nous les montrent « tenant les chemins , comme vacabondsy tournoians à lenteur de la ville de Rouen, menaçans d'y rentrer par force et dy faire toute leur youUonté; commectans plusieurs exécrables cas, pillant, brisant les églises et monastères, tuant les sergentz sortiz de Rouen pour le service du roy et de la justice. » On apprit , à Rouen, le 23 avril, que, le matin même, ils avaient forcé l'église du Grand-Quevilly, rompu et brisé tout , pillé et emporté les ornements et meubles de l'église, blessé plusieurs des habitants, puis , de là , été à Dieppedalle , forcer les caves où des marchands de Paris avaient des vins en dépôt*.
Le Parlement, Ccs cxcès, CCS mcuaccs dcs for-tssites - devcd*enregistrer liaient dcs armes pour les catholiques, qui s'en *^*'prtifd^es"''' prévalurent pour continuer à leur fermer les portes mesures d'ordre (jç \^ yjHç^ , Notis ne uous DOMons osseûrcr ( di-
contre le penpie ' ^
de Rouen, saîeut-ils), comme gens au', de nouveau, sommes
qui voulait
empêcher soptis de pareil danger comme celluy au quel nous
la publication de cet édit.
' Chronique ms. du xvi(^ siècle, déjà citée. » Idem , et Reg, de l'hâtel-de-ri/fe.
CHÀRLfiS U. . ^1
pouvons encore reimnber,.. , qui e$t cause que plus ftiai voaluntiers nous recepvrions les huguenotz *. > Mais vinrent , à la fin , des ordres du roi si exprès, que le Parlement dut se préparer à enregistrer sérieusement redit et à le faire publier dans la ville. On avait craint que cette publication ne fut Toccasion de nouveaux désordres, et même de rixes sanglantes entre les habitants déjà si émus. Il fallait donc jM*endre d'abord les mesures propres k les prévenir, ces scènes sanglantes que Ion appréhendait tant ! Trois jours à l'avance , par l'ordre du Parlement, furent établis, à tous les carrefours de Rouen , des corps-de-garde de gens en armes , « pour obvier à toutes entreprinses quipourroient estre faictes par les gens de la ville , et garder qu'il ne se feist aulcun meurtre par le peuple contre ceulx de la nouvelle religion. > Qu'on voie, par là, combien déplaisait l'édit d'Amboise, et combien les religionnaires étaient odieux ! Le Parlement avait aussi fait publier, à son de trompe, par les rues, l'ordre exprès à tous les habitants de mettre bas les armes, soas peine- de la hart; il n'y avait d'exception que pour les hommes commis à la garde de la ville et des portes , les gens de guerre , les nobles , les officiers du roi et ceux de
' Reg. de rkâteltte-vine , 30 avril 1563.
>i.îî
Mal£rré redit,
les for-issites
ne restent dans
Rouen qaVn
petit nombre,
h cause
des conditions
rigoureuses
qu'on teur
impose.
la justice ' . Alors, seulement, on crut pouvoir publier cet édit, que les grands et les petits repoussaient dun commun accord; le 28 avril, après qu'il eut été lu au Parlement, à laudieace publique de la grand chambre dorée, les hérauts, sergents et trompettes allèrent par les rues et aux carrefours, faire \es cris ordinaires. Mais, « pour crarder le peuple d'esmolion, assistèrent à la publication les arquebusiers de la ville, avec la cinquantaine ; et estoient prests en armes les quatre cappîtaincs des quartiers de la ville , avec leurs compaignies , qu'ilz envoyèrent par les places où se feit la publication*. »
Là seule publication de ledit n'ayant pu se faire qu'avec de telles précautions, qu'allait-îl donc arriver lorsque, en exécution de cet acte royal , on verrait enfin rentrer dans Rouen ces for-issites si odieux naguère, plus odieux encore aujourd'hui , après tant de scènes toutes récentes de meurtre, de sacrilège et de pillage? Les ordres du roi au maréchal de Brissac ne souffraient point de répit; il y perçait même un amer déplaisir d'une si longue résistance de la part des bourgeois. En cas d'opiniâtreté , Charles IX ordonnait au maréchal de faire avancer, entrer dans Rouen, s'il le fallait, le régi-
» Chronique ms. du XV!*- sit^cle, déjà citée, 9J avril 156a. ' Ideut..
ment de Richelieu, même au besoin les lansquenets; c car (disait le monarque), jeyeulx premièrement , et avant toutes choses^ estre obéy en ce que j'ay statué et ordonné par Tadvis de la royne ma mère , des princes de mon sang et des plus grands et notables personnages de mon royaulme, qui sont de mon conseil , en ung affaire si important , où il ya de la ruyne de mon Estât , que je ne veulx pas veoir retomber au péril dont je viens de le retirer, pour la passion de quelque nombre de particuliers qui . pensans veoir avec quelque lumière en ceste affaire , ne veoit goutte du tout, et tes quelz M. le mareschal fera saisir s* il les veoit continuer en leur désobéissance , de quelque estât et qualité quilz soyenty pour -en faire faire telle punition quelle serve d'exetnple à tout le monde '. » Le moyen donc de résister plus long-temps , surtout 1 edit ayant été publié au Parlement et en tous lieux! Le maréchal de Brissac, toutefois, pour condescendre , en quelque chose , aux craintes des catholiques , avait fait déclarer aux for-issites qu'il ne laisserait rentrer que les habitants ^manants et chefs de maisons ; que leurs noms lui seraient envoyés, avant' tout, avec l'indication de leurs demeures , et qu'enfin ils ne rentreraient qu'après avoir mis bas les armes. 11 y en eut qui obéirent ;
' Heg, de Vhôtel-de-viUe de Rouen , 30 aTril 1 563.
Le«
â3i PARLEMENT DE NORMANi>I£.
d'autres s*opinifttrèrent ; parmi ceux même ^pii étaient rentrés, Il y en avait qu'animaient les pJus tioirs desseins. L'un deux fut arrêté comme il venait de tirer un coup de pistolet sur le capitaine de La Londe, gouverneur du Yieux-Palais ; et il coo— fessa un complot ourdi entre lui et dix-sept auti-es religionnaires peur se saisir de ce château • d'où ils reii ionnaires ^^sscut pu Icuir la viilc en échcc *. D'autrcs, à (jui de Roocn Je semblables actions n'eussent inspiré que de l'horen coar rcur , faisaient tout retentir de leurs plaintes contre qu^âe pujgnent 1^^ cathoUqucs , et de demandes bien hardies pour des dimcaités jç temps. Jérôme Maynet de la Vallée , un des
qa*on leur ^ «^ '
soscite à Rouen, conseillers au Parlement , que nous avons vu exclure de cette compagnie , sous Henri II , à cause de leurs opinions, était à la tête de tous ces religionnaires mécontents, et s'était fait l'organe de leurs plaintes et de leurs vceux. Ils étaient ailés en cour , et espéraient bien se faire écouter , le prince de Condé , rentré en grâce depuis peu , ayant repris de l'influence sur les affaires. Une chronique nous les montre c praticquant incessamment , et sollicitant plusieurs princes et grands seigneurs du conseil du roy contre les habitants de Rouen , de la religion du roy^. »
Tant qu'ils parlèrent seuls , les choses parurent
■ Chronique ms. du jlyi ' siècle , déjà citée. * Même chronique iiis.
aa conseil.
CHARLES n. 535
;aiU^r assez bieu pour eux ; mais ik forent fort sm-^ v» catholiques
• -• •ii/a.'i dépotent anssi
pns, en voyant arriver on jour des députes de encooriet toutes les compagnies de Rouen , chargés de leur *'*^J^' générai répondre et de combattre leurs prétentions exor- chargé de parier
^. g~%9 f • ■» 1 «rv en leur nom,
bi tantes. C étaient 1 avocat du roi Damours pour est entendu le Parlement, deux chanoines, des conseillers de ville , et des députés du clei^é du diocèse ; main-» tenant les religionnaires allaient trouver à qui parler. Le conseil donna une audience où les uns et les autres purent se faire amplemeni entendre tour à tour. Les religionnaires s'étaient surtout mis en tête d'obtenir le désarmement des catholiques de Rouen, et l'établissement, dans le Parlement, d'une chambre spéciale où seraient portés les procès existants entre les catholiques et les sectateurs de la réforme. Jérôme May net, chaîné de parler pour eux , insista fort sur ces deux points importants ; après quoi il se répandit en plaintes sur l'accueil peu amical fait dans Rouen aux for^iéskes. t Beaucoup d'eulx ( disait-il ) , n'osoient y entrer, pour ce qu'on les recherchoit pour les armes et en leur conscience ; qu'on les empeschoit , au mespris de l'édict , d'entrer et résider dans Rouen , et qu'ilz n'y pouvoient venir résider ny demourer seûrement et librement; surtout pour ce qu'on les contraignoit, avant de les remettre en leurs estats , à faire profession de foy , contre l'é-
dict de pacification*. » Quelque impressicM» que les dires du conseiller Jérôme Maynet eusseot pu faire , la réponse de TaFOcat du roi Damours avait paru trouver plus de faveur. Aux plaintes de Maynet au sujet des for-issites, il avait répondu que ^ « de ceste heure 9 ceuix de la nouvelle religion , en très grand nombre, estoîent reçeus gratieusement , yivantz paisiblement avec ceulx de la ville. » Ceux qui n'osaient rentrer dans Rouen étaient « des officiers ayant malversé dans leurs estats, des banqueroutiers et des saffraniers' couverts de debtes. » A la demande de désarmement des bourgeois, il répondait que, Rouen étant viUe frontière, pour l'heure, vu l'occupation du Havre parles Anglais, l'édit ne permettait pas que ses habitants fussent désarmés. Aux plaintes contre quelques-uns d'entre eux qui avaient mal use de leurs armes, il répondait que des procédures avaient été dirigées contre les coupables, et quelesmagistratsnemanqueraientpas de les punir. Il repoussait avec énergie la prétention des réformés, de faire créer pour ceux de leur religion des juges spéciaux; et, s'indignant contre une demande si nouvelle et si hardie : « où s'arresteront
• Âeg. de rhôtel-de-villc de Rouen, 11 et 28 juin 1563. - Et chronique ms. dû xvie siècle, déjà citée.
* Saffraniers, gloutons , débauchés ; du tîcux mot : « safre, saffre » , gourmand.
(disait-îl) ce^ homme% qui se sont retirez de nostre reli" gion? Aujourdhuy, Hz vous demandent un nouveau magistrat, demain Hz demanderont un autre roy. > Il ne fut bruit, à Rouen , dans le temps, que de la force et de l'éloquence qu'avait montrées » en cette conjoncture , l'avocat du roi Damours ' . Aussi , Haynet et les siens n'obtinrent-îls rien pour l'heure , quoi qu'ils eussent pu espérer d'un conseil que prési-^ dait le prince de Condé et où siégeaient le chancelier L'Hôpital, M. de Montmorency, et d'autres seigneurs qui passaient pour leur être favorables. Tout ce qu'avaient pu faire ces protecteurs de la réforme , avait été de gagner du temps , en faisant renvoyer le jugement du différend à un conseil qui devait bientôt se tenir à Gaillon.
Mais les députés catholiques étaient à peine de retour à Rouen, qu'on y vit courir des copies informes d'un prétendu édit ou. arrêt du conseil , en date du 48 juin, donnant gain de cause aux religionnaires , arrêt qui , disait-on , allait être publié à Gaillon , aussitôt que Charles IX y serait arrivé. Aux termes de cet arrêt, les catholiques de Rouen devaient être désarmés ; une chambre nouvelle allait être créée dans le Parlement pour le jugement des procès entre catholicjues et religionnaires ; un
Il se répand
dans Rouen
des copies
d*nn prétendu
arrêt dn conseil,
rendu en faveor
des
religionnaires.
Tons les corps
de Rouen,
abirmés,
ind%nés,
rédigent,
irbôtel-de-Yille,
nne protestation
très violente
oontre
ce prétendu
arrêt dn conseiL
' Êl£g. capit. Eccles. rothom., 26 juin 1663.— i?^^. hôtel-dt-vUle de noarn, M juin 1563. - Chronique m?, du xvi' «èclc, déjà ritéc.
538 PÀRLKHBNT DB NORMANDIE.
lieutenant général, religionnaire , allait être envoyé à Rouen pour y commander; d'autres faveurs encore étaient accordées aux sectaires.
On ne voit point d'édit ni d'arrêt du conseil ^ de ce temps-là , qui porte rien de semblaUe ; et il ne paraît pas que tous ces bruits eussent beaucoup de fondement. Mais, d'un conseil où présidait Condé, que ne pouvait-on pas attendre? La nouvelle trouva créance à Rouen , et y causa une sensation difficile à décrire. Le prétendu arrêt du conseil était lu, commenté par tous, et bientôt l'indignation fut à son comble. On ne voulait point, toutefois » désespérer encore d'obtenir l'abolition d'un acte si odieux; et toute la ville parut se lever en masse pour aller la demander à grands cris. Les délibérations* qui eurent Heu à l'hôtel de ville sur cet objet , et où assistaient des députés de toutes les compagnies et de tous les états de la ville , sont curieuses. Aucune expédition authentique de l'arrêt ne paraissant , on feignit de le regarder «comme une chose forgée et inventée par ceulx de la religion nouvelle , pour estre te contenu en icelluy pajh pier, contre raison et contre le bien pubUcq et du roy et de sa couronne , paix , repos et tranquillité de ses subjectz , et contre les chartes et privilèges •de son pays de Normandie , honneur et auctorité de sa court de Parlement de Normandie, et des bons et notables citoyens de Rouen , mesmes contre
l'édict de paix. » Et, à lavérilé, il seftible que ce prétendu arrêt n'était pas autre chose.
Mais, pour le cas où le conseil aurint rendu, en effeciy un si funeste arrest , des remonstranceh sont rédigées à la hâte , où paraissent à découvert les sentiments qui 9 chez les catholiques, animaient alors tous les cœurs. Les omettre , serait supprimer un des documents les plus curieux de l'époque , et tronquer l'histoire du Parlement de Rouen, cette compagnie y ayant eu la plus grande part , et l'ayocat du roi Damours étant, sans nul doute , le rédacteur de cet écrit. Le premier besoin de tant de catholiques indignés est de peindre les maux qu'ils ont soufferts, de rappeler les crimes si récents de ces rdigionnaires auxquels on semble, maintenant, vouloir tout accorder et tout permettre. « Ceux de la religion nouvelle ( disaient-ils ) se sont emparez de Rouen , ont chassé la cornet de Parlement , les bons justiciers et officiers de la cité, contrainctles bons catholiques à fîiir et vivre long-temps hors du pays, en grande pauvreté et nécessité; pillant et vendant leurs biens , pendant ce temps-là , saccageant, ruinant et dém<dissant les églises, tuant les prestres , débauchant les religieuses , battant monnaie , se saisissant de l'artillerie et des munitions de la ville ; tenant fort en la ville contre les lieutenants généraux du roy , contre le roy Inymesme , la royne-mère et Tarmée royale , introduis
sant les Anglois dans le Ha?re , et , par-là ^ ruinant la province. Sî Ton reçoit dans Rouen , si l'on rétablit dans leurs charges et à la tête des affaires de la cité 9 les officiers qui ont pris part à ces crimes, que peuvent le roy et la royne espérer d'euli autre chose que la perte et éversion de la ville el de toute la Normandie , ces gens ayant espions allans et venans de Rouen et autres villes de Normandie par devers les Anglois eslans an. Havre ? Aussy se vantentMz etjactent que , s'itz peuvent retiirer dans Rouen,, et r'ont leurs estatz et charges ^ ib couperont la gorge à tons les catholiques; ce qui leiw sera fort aisé si ^ comme ledict lepappier (le prétendu arrêt du conseil), le commun peuple de Rouen ^dépose les armes ^ tandis que ceitlx qui ont ruyné la ville auront les leurs, et s' Hz sont exempts de lajurisdiction du Parlement et des juges ordinaires de Roue», Car eux étant ainsi armés, la justice de la ville n'ayant plus aucun pouvoir sur eux,' et les catholiques étant sans armes , aucun bon citoyen ne sera plus en sûreté ; ils feront alors rentrer les Anglois dans la ville ; ils anéantiront la religion Catholique ; le roi y perdra le duché de Normandie , et même son royaume. Car où il y a mutation de religion et de magistrat , cest-cMlire de la justice sur quoy est assise l'auctorité du roy et de sa courçnne , s'ensuyt perte et ruyne d'icelle. »
Venaient alors diverses demandes quadres-
.saient les catholiques au roi , en des termes qpi ne Demandes comportaient point de refus. Ils voulaient d abord de^RoaenT'* cTu*on ne leur donnât plus de eouverneurs qui ne . . **?"*
A r " E cet écrit an roi.
fussent de la religion catholique et romaine, t Car y aussy bien ( disaient-ils ) , le peuple ne le pourroii endurer. » Tous officiers , en Normandie , qui voudraient être rétablis dans l'exercice de leurscharges, feraient profession de foi catholique, et vivraient selon celte profession , sirr peine de perdre la rie. Ceux qui sopiniâtreraient dans la religion nouvelle seraient contraints de se démettre et de vendre leurs charges à des catholiques. Les religionnaires sans offices devaient se hâter de rentrer dansRouen , mais sans armes, et à condition dy vivre en paix, de n'y faire ou faire faire aucun exercice de leur religion. Si, après le temps à eux accordé pour rentrer ainsi, ils continuaient à courir les champs, oaïeur cûtirroil sus y et ils sevBlent mis en pièces. La ville de Rouen étant , maintenant , frontière , vu l'occupation du Havre parles Anglais , ses habitants catholiques porteraient seuls les armes pour la défendre et la garder au roi; ils protégeraient les religionnaires contre toute offense, et livreraient leurs agresseurs à la justice. Tous les habitants, de Le Parlement
I ■• • f«i i» . •.•.••Il *"*' '* '^' même.
quelque religion qu ils lussent, seraient justiciables du Parlement, ^ qui est le roy mesme, puisque c'est le ray qui parle es arrestz qui se donnent en la dicte court • » — « Tous, anssi , seront subjectz aux
542 PARLEMENT DK NORMANDIE.
juges ordinaires, offices et magistrats de Rouen, sans que» es matières miles et crim io elles ^ de qaelque sorte que ce soit, ilz puissent estre tiréx hors du dict Parlement et ressort d'iceluy , suivant la chartre de Normandie et privilèges de la ville. • A ces conditions ^ les catholiques promettaient « se employer, eulx, leurs enfans et familles, personnes et biens, jusqiies à la derraine goutte de leur sang et sustance , pour le service du roy et de la royne-mère, et pour les conserver et maintenir, avec l'ayde de Dieu, en leur gran- Menaces dcur et majestéz ^ciftr^men/ ( disaient-ils en
des catholiques n • , \ .«/ i»^ • ** /#
dans cet écrit, «nissanl ) , é?/ OU Ics dictz siêur et dame vou/dront
que le dict prétendu arrest estant en pappier sorte son plein et entier effect, et ne vouMront accorder ks articles ci^essus^ les catholiques de Rouen déclarent quilz sont prestz de leur mectre les cléz de la ville entre les mains , pour y faire et disposer , à leur bonne volunté^ en les suppliant très humblement de perftfectre aux bourgeois catholiques de eulx en aller où bon leur semblera ^ et emporter leurs biais et possessions quilz ont au dict pays; ce quilz ayment mieulx et entendent faire y que de souffrir et endurer que la dicte ville soit encore une foys mise entre les mains et puissance de leurs ennemys, et -qu'ilz leur couppent la gorge ^ comme ilz s' en vantent; €t oultrcj et dont ilz auroient plus de regret^ (jue les Angloys occupassent la duché de Normandie^ et fina-
lemeni le rcyaubiie, et en déchassas9etU le roy et la Toyne leurs souverains seigneur et dame^ dont^ du toutf Dieu les vueilky et naus^ préserver*. » Triste
époque où le trône assailli , ébranlé par tous les Deux cents
partis 9 n'entendait d'eux sans cesse que des paroles pris dans tous
pleines de fiel et de menace l de 'lapine
Telle était l'œuvre qu'avaient élaborée ensemble , ^<*"* p®*^"^
-^ ces réclamations
à rhôtel de ville, les nombreux délégués de toutes à Gaîiion,
. . , , . ^ « où allait arrÎTcr
les juridictions et compagnies que Rouen renier- charies ix ; m ait alors dans son sein. C'était le texte donné à if.'f"'''®
se joint a eux «
Tavocat du roi Damours, qui, tout récemment, «* marche
^ ^ sur Gaillon.
avait si bien parlé au conseil, et qui, par acclama* ( Jain 1&68.) tion , venait d'être chaîné de prêter encore aux catholiques , en cette nouvelle conjoncture , le secours de sa voix puissante. Le roi étant attendu au château de Gaillon , une députation fut alors nommée pour lui aller porter ces griefe, ces demandes, ces déclarations y enfin, dont le ton était si haut Mais, cette fois, ce ne fiit pas à que}ques élus en petit nombre que la mission devait être confiée. La ville de Rouen tout entière sembla s^être ébranlée et mise en marche pour aller dire au roi sa pensée , sans détour , sans ménagement , sans égards. Il avait été convenu que les remonstrances seraient portées par une nombreuse députation^ composée t de tous les ofiiciers de ville , de tous
' 8eg. de Vhôiel'de-viUe de Rouen , ?8 juin 1503.
les plus notables personnages de Rouen , des trois Estais , de MM. du Parlement , de la Cour des aides , des Eaux et Forests , de l'Amirauté , du Bailliage, de la Vicomte, de 1 église de Rouen ^ du clergé 9 et par cent bourgeois de la ville % ; et tout cela formait déjà un cortège de deux cents hommes à cheval, qui semblaient une armée marchant sur Gaillon pour en prendre le château d assaut. Que fut-ce donc, lorsque le peuple de Rouen s'en voulut mêler, et qu'une multitude d'habitants des paroisses de Saint-Micaise , de Saint-Maclou^ de Saint-Yivien (les quartiers les plus populeux de Rouen ) , se mit à suivre , à pied et en masse , des L*aTocat do roi magistrats, des ecclésiastiques interprètes trop fi-
Damonrs, ® ' ?..
oratear de dèlcs dcs Sentiments qui animaient cette foule
la dépntation , . . ,ix j.|. - r
harangue Ignorante et passionnée 1 Les dix lieues qui se-
^pHti^J^' parent Rouen de Gaillon semblèrent n'être plus
ménagement, q^^ \^ grande ruc populeuse d'une ville immense
le prince et sans fin. L'ardeur du soleil et la marche échauf-
de Condë. « . i • i ■ ^
Ce magistrat tajcnt encorc cette multitude exaltée , qui campa
^'interdit' ^ Gaillon et aux environs , en attendant le roi, qui
de ses fonctions, ne devait arriver qu'à deux jours de là. On peut
et n*est admis qae x 4 1
long-temps après imaginer l'inquiétude de la cour , lorsqu'en arrivant
à les reprendre. n . /» 1 -i • i •
Les députés elle Vit toutc Cette loulc bruyautc qui attendaitavec
se du^erfent; î^patience l'audiencc de son roi. 11 aurait fallu
lepeupiesvnfuit. jy moins quc l'oratcur, par la prudence et la mo-
* neg, de l'hoieMe-ville, 9.H juin U»63.
dération de son langage , fit presque oublier cette toarbe confuse et désordonnée dont , bien malà jh*opos, il s'étaitfait l'organe. Mais l'avocat du roi Damours se souvenait trop des applaudissemeots prodigués récemment à son chalem*eux plaidoyer devant le conseil. En même temps, il oubliait trop, peut-être, qu'une députation si nombreuse , si confuse et si turbulente, ressemblait à un mouvement séditieux; qu'enfin le roi en personne était là , et , avec lui , les chefs des religionnaires, dont on voulait s'aider pour le recouvrement du Havre-de-grâce. Il parla donc, après que le monarque le lui eut permis; mais il parla « si librement et si haultement » , qu'il ne lui fut pas permis de poursuivre. Le prince de Condc était là , lui aussi , que Damours n'avait pas épargné dans son dernier plaidoyer au conseil ; et , sans doute , cette fois encore, l'orateur ne l'avait point ménagé dans sa harangue ; car ce fut ce prince qui , l'interrompant brusquement , c feist plainte contre luy. » Le délit était flagrant ; et , en tout cas , le prince de Coudé , tout prêt à marcher ,.af ec l'armée royale , sur le Havre , que tenaient les Anglais , n'était pas un homme dont les vœux pussent être dédaignés en ce moment. L'avocat du roi Damours fut donc arrêté sur l'heure même par les archers de la garde , et conduit dans les prisons du château '.
' Chronique ms. du xti* siècle, Bil^l. royale , déjà citée. IL 35
à4g PABLEMENT DE NORMANDIE.
On peut imaginer la frayeur qu'éprouva , à son tour 9 cette multitude qui , sans doute, avait espéré faire peur au roi et à ses ministres. C'en était fait de ces Vives et énergiques remontrances^ dont on avait attendu un si grand effet. Le peuple ne songea plus qu'à revenir en hâte et dispersé , à Rouen . d'où il était parti comme en corps d'armée. Les véritables députés de la ville , eux-mêmes , emportés par une frayeur qu'ils n'avaient pu maîtriser, eurent bientôt gagné Louviers. Mais là, se ravisant, et jugeant qu'il y aurait lâcheté à abandonner ainsi un magistrat qui ne souffrait que pour avoir été le fidèle et loyal interprète de leurs sentiments et de leiu'S vœux, on les vit reprendre le chemin de Gaillon , pour aller redemander au roi leur orateur détenu dans ses prisons. Mais c'était perdre le temps; Damours venait d'être interdit de ses fonctions d'avocat du roi au Parlement; long-temps le Parlement , l'Hôtel-de-Ville, le Chapitre, devaient fatiguer le roi de leurs prières, sans pouvoir désarmer ce monarque irrité , que Condé , d'ailleurs, dissuadait de la clémence. Aux membres du Parlement envoyés souvent en cbur pour redemander leur collègue, les princes, les seigneurs, le cardinal de Bourbon lui-même, si favorable aux catholiques, répondaient toujours «qu'il n'estoit à propos, pour le présent, de poursuivre le dict affaire. » Toutes les lettres de l'Hôtel-de-Villeau roi.
relatives à cet objet, demeuraient sans réponse. A la grand' chambre du Parlement, dans les audiences d'appalrat surtout , on remarquait , sur le banc fleurdelisé des gens du roi , la place toujours vide de l'avocat du roi Damours. Elle était vide encore le 17 août 1563, en ce jour solennel où Charles IX vînt à Rouen , en son Parlement, se déclarer majeur. Que dîs-je? un an après, le Parlement, THôtel-de- Yille redemandaient encore en vain le magistrat interdît , sans pouvoir obtenir son rappel , qui n'eut Heu que plus tard, et que devait suivre un complet retour en grâce, puisque, sous ce règne même , il devînt jM-ésident à mortier*.
Cette imprudente démarche, par laquelle les catholiques avaient cru s'avancer, ne seiTÎt, au contraire, qu'à leur enlever de grands avantages qui leur étaient acquis. En cour, les hautaines remontrances dressées à l'hôtel de ville avaient blessé au vif; et on était impatient de voir des officiers de ville si hardis faire place à des hommes plus soumis et plus souples. Peu après la scène orageuse de Gaillon, le 10 juillet, les habitants de Rouen , humiliés , virent entrer , par la porte Martaînville , quatre compagnies de Suisses catholiques; et, quelques heures ajM^s, au milieu de
• Reg. de Fkâtel-de-^nlle , 10 juillet 1664. — Reg. du Parlement, 9 septembre 1573.
Le maréchal
de Boordillon
est envoyé
i Rooen ,
et y fait rentrer
les for-isftites.
(Jnillet 1563.)
&49 PARLEMENT DB NOKHANDIE.
ces soldats rangés en haie, le maréchal de Bourdillon , envoyé à Kouen , avec de grands pouvoirs, s'acheminait vers l'hôtel abbatial de Saint— Ouen. Le maréchal avait charge de faire exécuter enlin cet édit du 19 mars, que tout le monde, dans Rouen, avait voulu repousser jusqu'à cette heure. Deux conseillers au Parlement de Paris , Viole et Jean de la Gue.sie, commissaires nommés par le roi, avaient suivi le maréchal, et étaient prêts à procéder rigoureusement contre les récalcitrants opiniâtres. Un imposant corps-de-garde de soldats suisses, stationnait en permanence à l'abbaye de Saint Ouen , « pour donner trémetir au populaire. ■ Le temps des résistances était {ini ; et l'on vit enfin rentrer dans Rouen ceux des religionnaires qui, jusqu'alors, n'avaient pu s'y faire admettre, ou n'avaient osé y rentrer. Aux portes, se tenaient i des soldats suisses, et quelques boui^eois armés, qu'avait désignés le maréchal pour bien constater quels étaient les hommes qui rentraient dans la ville. Les for~iss'Ues, toutefois; n'étaient admis qu'en mettant bas les armes; et ■ estoyent bien marriz , par semblant, de veoir les armes es mains des calholiques ' , • Ils ne devaient pas avoir longtemps ce déplaisir, comme nous le verrons daiis la suite.
' Chronique ms. du xvi' siècle, d*jà citée.
Au reste, la tâche du maréchal n'était pas finie. Le roi avait résolu de ne point laisser en fonctions ces conseillers de ville , ces échevins , ces quarteniers qui avaient osé lui envoyer à Gaillon des remontrances si fortes et des députés si hardis. Ordre avait été apporté par le maréchal c de ne plus avoir esgard à ceste élection, faicte durant ks troubles » , disait-on , quoiqu'elle fût postérieure à la réduction de Rouen , et faite même pendant le séjour de Charles IX dans cette ville. Aussi avait* on craint qu'une réélection ainsi imposée à la ville avant le temps , ne devînt l'occasion d'un mouvement populaire ; et un ordre du roi fut publié dans les rues, qui ne permettait qu'aux chefs de maison seuls de se présenter à l'hôtel de ville pour élire. Encore , le jour de l'élection , le maréchal y avaitil envoyé des troupes nombreuses, qui en gardaient les avenues, « pour éviter une sédition » ; et ce fut dans ces formes inaccoutumées, et à l'ombre de toutes ces armes, que furent élus les nouveaux officiers de la ville * . - ^
Peu de jours après, la plus heureuse nouvelle venait faire oublier aux catholiques ces mesures Êcheuses qui semblaient en annoncer d'autres encore ; toutes les cloches de la ville étaient en branle, et le Parlement, en robes rouges, se rendait à
Le maréchal
de Boardilkm
fiiit, par Tordre
du roi,
élire d*aatres
échevins
et officiers
de ville.
( Jaillet 1563. )
Rédaction .
dn Havre
parles
catiioliqaes
et les
religionnaires .
unis.
(Août 1663.)
Reg. de l'hôtel-de-viUe, 14 juillet 1563.
Notre-Dame pour assister à un solennel Te Oeum. C'est que, fuyant devant nos armées, les Anglais ayaient repassé le détroit , et que le Havre-de-Orâce était rentré au pouvoir de la France. Voilà ce qu'avaient su faire les Français unis un instant tous ensemble, abjurant, en présence de reoDemi^ leurs anciennes querelles, et Comprenant, comme ce vieux capitaine dont parle De Thou , « cfuîl s'agissait là, non plus de la religion,, mais de nos lijoyeuse entrée mîtcs * . » Cependant , le foi s'acheminait du Havre
I de Charles IX ^ ^ . . ,
à Ronen. vc^s Roucn, pour y laMTC sai joyeuse entrée^ car (12 Août 1663.) pQxivait-elle être qualifiée ainsi, celle que , dix mois
auparavant, on l'avait vu y faire parla brèche, précédé d'une armée meurtrière , pillarde et dévastatrice? Le 42 août 1563, jour de l'arrivée du monarque, fut un jour de fête pour la capitale de la province ; non pas, comme le veut Brantôme ,, que cette ville se fût remise des derniers désastres, ni ! qu'ils dussent même être réparés de sitOit. L'oc^u-
I pation du Havre parles Anglais a'avait pu que les
aggraver encore , en rendant impossiUe tout commerce par mer^. Mais enfin , il s'enfuyait à pleines voiles, cet Anglais détesté ; et, rencontre singulière , le jour oii Rouen allait voir dans ses murs son roi victorieux , se trouvait être l'anniversaire de
» De Thou, Histoire universelle, livre xxxv. ' Beg. de l'hotel-de-iHlle de Rouen, 16 mai 1571.
ôôl
cet autre jour , si mémorable aussi , où naguère ce même Anglais avait été chassé du dernier poste où il se fut maintenu en ^Normandie après une occupation de trente années. Car c'était bien le 12 août 14.50, il y avait cent treize ans, que, forcé dans Cherbourg, son dernier retranchement <. FAnglais s'était enfui de France ; cette date était chère à la province ; et , tous les ans , le 12 août était pour elle un jour de fête , où , dans les rues de Rouen , tendues et pleines d'une joyeuse foule , de solennelles [HTOcessions , où figuraient tous les prêtres et tous les magistrats, le Parlement à leur tête, faisaient tout retentir de leurs hymnes de reconnaissance et de joie ; cérémonie touchante qui devait se perpétuer bien long-lemps encore !
11 n'y avait plus dans Rouen , ni les somptueuses étoffes, ni les habiles ouvriers qu'on y avait vus à douze ans de là. 11 fallait renoncer à reproduire les pompes , les magnificences qu'avait déployées la ville en 1550, lors de la triomphante entrée de Henri II ; et la reine-mère avait fait défendre aux conseillers et échevins c de mettre la ville en superflue despence ' . » Mais , dans Rouen , « il n'y eut si petit, qui ne s'engageast pour faire , de tout son pouvoir, honneur à son prince.... Et Charles
Procession
annuelle
à R.oacn »
le 12 août ,
en mémoire
de Texpoision
des Anglais
en 1450.
Particolarités
de rentrée
de Charles IX
à Roaen.
* Chronique imprimée de Nagerel . — Reg. de rhôlel-de-ville de Rouen ^ f août ld63.
IX y fut reçeu avec grand apparat * • » Depuis le faubourg de Saint*Gervais jusqu'à la cathédrale , paraissaieat quelques arcs de triomphe , quelques tfiéâtres et mystères dans le goût du temps , avec des deTÎses en l'honneur du roi , des allusions à sa dernière victoire. Au Vieux-Marché, sous une arcade de verdure, on voyait une femme dont le manteau d'écarlate était semé de léopards d'or. C'était la Normandie; son attitude exprimait la tristesse. Autour d'elle étaient groupées div^erses villes de la province ; sur sa tète planaient plusieurs harpies volantes, prêtes à fondre sur, elle. Une inscription exprimait les sentiments auxquels elle était en proie : « Arrète-toi, mon fils, lis, et compatis à mes douleurs. Moi qui, naguère , nourrissais tes ancêtres de mon lait, et les défendais de mon bras, me voilà, aujourd'hui, nue, couverte de plaies. Malheureuse , je languis et me meurs. Mon fils, soutiens ma faiblesse « et mets* en fuite les monstres qui me déchirent. » Jacques de Brévedent, lieutenant général au bailliage de Rouen , harangua le roi ; et son langage était en harmonie avee la triste image qui venait de s'ofinr aux yeux du monarque. Tout en lui assurant que ,- « par son très
* Discours de la joyeuse et triomphante entrée de très haut, très puissant et très magnanime prince Henri iv* de ce nom , faicte à Rouen le mercredy saisième jour d'octobre 1596 ; ui-4°.
joyeux advénement, la mémoire des misères et calamitéz passées estoit du tout assopie » , leyéridique magistrat lui faisait remarquer • que les pitoyables ruines en restoient devant ses yeux » ; il parlait du « singulier regret des magistrats de n'avoir eu pouvoir et loysir de plus évidemment faire congnoistre leur dévouement, par appareil digne d'un si grand monarque. Mais (disait-il) leflect est tel que la publique calamité et nostre particulière impuissance la peu permettre. » Il fallait que le cortège passât par le Vieux-Marché, place assignée, de temps immémorial , aux exécutions des sentences criminelles. Aussi y voyait-on en permanence des Ëchafaad échafauds de pierre et de bois inhérents au sol, et ^^vira^Marehé qui n'en disparaissaient jamais. Là, au mois d'oc- ^^ Ronen,
pour
tobre précédent, le roi étant dans Rouen, et par les exécoUons ses ordres , avait coulé le sang des Du Bosc d'Emen- crîm^eb. dreville , des De Croze et autres malheureuses victimes de nos discordes civiles. Le hideux spectacle de ces instruments de supplice aurait rappelé des souvenirs sinistres, que Ton voulait bannir aujourd'hui. Pour les mieux cacher , on avait imaginé d'élever comme une palissade toute couverte de guirlandes de lierre, de buis et de feuillage; on eût dit une de ces rues de village bordées de haies de verdure , t chose fort délectable à veoir , et où leroy print grand plaisir. » Cependant, Georgesd'Amboise sonnait en volée; au grand portail, le
Pour déjoner
les prétentions
excessives
dn prince
de Condé ,
on décide
qne Charles IX
sera déclaré
majeur.
Le Parlement
de Rouen
est choisi
pour cet acte
important.
monarque fut harangue par le cardinal-archevêcjue Charles de Bourbon. Les anciennes ruines ne paraissaient plus : cinquante chanoines étaient: là. c tous revestus de belles et riches chapes d^icelle église. » Au moment où le monarque entrait dans 1« métropole, après avoir juré de maintenir ses antiques privilèges , tout-à-coup les orgues ronflèrent en triomphe ; un Te Deum solennel fiit chanté , hymne de victoire et de joie ' .
Ce n'étaient là, au reste, que des cérémonies; et le voyage du roi cachait de plus sérieux desseins. Avoir chassé l'Anglais de nos ports, était un grand ouvrage ; mais qu'était-ce si l'on n'assurait la paix au dedans? Toutes ces dissensions qui troublaient la France depuis la mort de Henri II , n'avaient , après tout, leur source- que dans l'ambition désordonnée des princes et des grands, se disputant sans cesse à qui gouvernerait sous le nom d'un roi enfant. Le bas âge du monarque et son état de minorité ti'avaient-ils pas été le mot d'ordre de tous les rebelles, le prétexte permanent et avoué de leurs complots, de leurs actes de révolte? En ce moment même , le Havre étant recouvré et Condé y ayant eu part, ce-prince voulait qu'on lui payât son concours. La lieutenance générale du royaume, c'est-
' ChroDÎque ms. du xvi* siècle, déjà citée. — Reg. capit. Eccles. rothom.y 12 août 1563.
à-dire la toute-puissance eu France, et bientôt peut-être la couronne elle-même, était la seule récompense qui lui parût digne de ses services. En attendant, déjà il agissait en maître, rétablissant, à la cour , Texercice public de la religion nouvelle, quoi que Charles IX en eût pu dire , et parlant de faire entrer dans le conseil tous les chefs de la secte : le cardinal de Châtillon ; D'Ândelot ; Grussol; Montluc , évêque de Valence ; le comte de la Kochefoucauld ; le duc de Bouillon ; le baron de Grammont ; et jusqu'au prince de Groy-Porcien , le plus orgueilleux et le plus entreprenant des réformés ' . Combien il était urgent démettre un terme à ces hardies entreprises , à ces audacieuses prétentions, nul ne le sentait mieux que L'Hôpital; et nos vieilles lois de France, qu'il connaissait à fond, lui avaient offert un moyen qu'il saisit avidement. Personne n'ignore , aujourd'hui , l'ordonnance si sage , rendue en 137/it par le roi Charles V. Ce monarque valétudinaire, se croyant menacé d'une mort prochaine , avait voulu pourvoir à la sûreté de l'État. Voyant le dauphin en bas âge , livré, après lui, à la merci de trois oncles ambitieux, puissants et capables de tout, il avait souverainement défini , par une solennelle déclaration, que, désormais, les premiers nés de France , au moment où ils attein-
' De Thou , livre xxjlt , et les autres historiens do temps.
draieni leur qualorzîème anaée, prendraient: en main ladministration de TÉtat, et qu'hominage devrait leur être publiquement rendu par leurs frères, parles princes, les pairs de France, les prëlats^ en un mot par tous les grands du royaume '. Aujourd'hui que s'offraient lesconjonctures qu'avait prévues Charles V,' L'Hôpital s'était mis en tête de faire revivre un édit si sage , et de faire déclarer majeur le roi Charles IX. S'il en faut croire Saint-Simon , cette loi de 1374 avait toujours été entendue et pratiquéje suivant son sens naturel de quatorze ans accomplis ^. » Devait-on donc l'appliquer à Charles IX, entré tout à l'heure dans sa quatorzième année, et âgé seulement de treize ans, un mois et quelques jours ' ? Mais , outre que l'édit , comme on l'a vu, ne parlait point d'une quatorzième année accomplie ( et Saint-Simon lui-^même le reconnaît ), L'Hôpital , qui s'était aussi fait la
* « Primogeuiti... annum quartum-decimum attingentes , liabéant regimen et administrationem rcgni , homagia et juramenta lidelitatis per \tre\at08 , fra très , pares, principes, scu quascumque personas alias ecclesiasticas vel seculares, prestanda vel facienda. » — Édit de Charles V , enregistré dans une séance royale, au Parlement de Paris, le 21 ou 22 mai 1375. (Ordonnances des rois de France , publiées par Secousse et De Laurière , in-folio , tome VI » pages 26 et suivantes.
' Mémoires de Saint-Simon, tome XII, pag. 352, 353, édit. in-8* de 1829.
3 Charles IX était né le 27 juin 1550.
question 9 répondait « qu'en honneurs. Tan commencé est réputé pour entier et accomply > ; il alléguait une loi romaine en ce sens * , et concluait que Charles IX était majeur. Cette idée de majorité avait d abord eflrayé Catherine de Médicis, avide de régner toujours sous le nom de son fils. Mais , rassurée bientôt par L'Hôpital , elle avait compris que sa puissance allait croître , au contraire , puisque 9 seule maîtresse sous le nom d'un roi enfant, hors d'état de se gouverner lui-même^ seule, désormais, elle réglerait souverainement toutes choses, seule elle distribuerait et dénierait les grâces « sans rendre raison de ses refus. L'époque de cette majorité était devenue l'objet de leurs vœux impatients. Dans le préambule de l'édit du 19 mars précédent , donné à Amboise , après avoir fait déplorer à Charles IX le désordre du royaume : « nous espérons ( lui avaiton fait dire ) que le temps , le fruict d'un bon , saioct , libre et général ou national concile , et la vertu de nostre majorité prochaine^ duîte et dirigée par la main et grâce de nostre seigneur , y apporteront, cy après , le seur elvray establissement ^. » Le Havre étant reconquis et les Anglais repoussés de nos rivages, les demandes hautaines de Coudé, plus impérieuses chaque jour , avaient décidé
> Lex : j4d Rempuhlicam ; dig. IV Muneribus et honorihus. ' Préambule de Fëdit dii 19 mars \h€iT..
:.:,% PARLEMENT DE NORMAMDIE.
la reine et Ee chancelier à en finir, en aliant su Parlement de Normandie déclarer le roi majeur. C'était là le bul principal du voyage de la couvi 1 , Rouen. Mais on s'y proposait autre chose encore. | Cette opiniâtre résistance au dernier édit de pacification du 19 mars, le gourernement )a vouIa;f vaincre. Ces conflits, ces scènes de sang, ces mouvements séditieux si fréquents en France, e(à , Rouen plus qu'ailleurs peut-être (on l'a tu dans cette histoire ) , il était temps d'y mettre un terme. Les catholiques ayant partout si mal usé dé leurs armes que, bien à tort, on leur avait laissées, il était urgent de les leur reprendre; et à des partis toujours émus, qui ne se pouvaient résoudre à s'aimer, du moins ne devait-on laisser aucun moyen de se nuire. Un nouvel édit, dressé par L'Hôpital, allaitdonc bientôt paraître pour confirmer le dernier édit d'Amboise, ordonner un désarmement général reconnu nécessaire, etprescrire d'autres mesures qui importaient à la pacification du royaume. Rouen devait voir l'exécution de ces desseins. La déclaration de majorité était un fait d'une grande importance. Faire un acte si solennel et d'une sî haute portée, dans un autre Parlement que celui de Paris , le premier du royaume , n'était pas chose ordinaire ni qui pût passer inaperçue; nous verrons bientôt combien ce Parlement en fut blessé. Dire, pour toute raison, comme fait De Thou,
cj[ue ce grand projet de L'Hôpital eût pu échouer devant le Parlement de Paris, où ce chancelier comptait, sinon des ennemis, du moins de nombreux adversaires , toujoui*s prêts à contrarier ses desseins , et qu'il fut bien aise de s'en passer dans cette affaire * , c'est , en nous faisant connaître les convenances particulières de ce chancelier, nous laisser ignorer si les lois du royaume lui permettaient d'en agir comme il le fit; c'est laisser indécise une question que le Parlement de Paris ne manqua pas de soulever dans le temps, et qui mérite bien encore qu'on s'y arrête un instant aujourd'hui, ne fût-ce qu'à cause du grand bruit qu'elle fit alors. Le Parlement de Paris avait d'immenses prétentions. Parce que les pairs de France, séjournante Paris, comme le roi lui-même , y allaient naturellement, aux jours solennels , siéger sur les fleurs de lis , auprès du monarque , ce Parlement s'était qualifié lui-même de cour des pairs ^ sans faire attention qu'être pairs de France , et être membres du Parle-- "^mentde Paris ^ étaient choses distinctes; que « la cour des pairs proprement dite, c'est-à-dire la réunion des pairs de France, navoit point de lieu; qu'elle était partout où il plaisait an roi d'assembler les pairs pour y juger des affaires majeures, ou faire les fonctions les plus importantes ; son ca-
Dc Thoii , Histoire iini^'erselle , livre xnxv.
^lyo PARLEMENT DB N0R31ANDIE.
biaety une maison de campagne , un Purlemen/ , autre (jue celui de Paris ^ étalent ce jour-là la cour des pairs \ » Et il fallait bien que ces principes, professés depuis par le duc de Saint-Simon, à chaque page de ses Mémoires^ fussent, dès-lors, ceux de L'Hôpital , puisqu'un chancelier si profondément versé dans les antiquités du droit , choisit le Parlement de Normandie pour y faire déclarer | le roi majeur. C'était être conséquent avec lui- j même; car il pensait, et il l'avait dît naguère en face au Parlement de Paris, dans une solennelle | conjoncture, que « les divers Parlements n'estoienl que diverses classes du Parlement du roy ^ » , et qu'ainsi ils étaient égaux entre eux.
Pourquoi donc n'aurait-on point pu faire les mêmes actes dans un Parlement que dans l'autre? Lui, législateur plus encore que magistrat, n'était pas homme à enfreindre des lois organiques de l'État. Il avait même pu trouver des faits analogues dans notre histoire; car, aux députés du Parlement de Paris, qui se plaignaient, Charles IX sut bien répondre « qu'il avoit déclaré sa majorité là où il avoit cognu que ses affaires le requéroient, n'estant obligé^ de faire ceste déclaration que là où il luy plaisoit, comme avaient faict les autres roys.»
' Mémoires de Saint-Simon , tome XI , page 378.
> Harangue prononcée, le 7 septembre 1560, par k cbanccHeri L,'H6pital , au Parlement de Paris.
llHàRLËS IX. ^Gl 9
Quoi qu'ii eu soit, ordre avait été envoyé au Charles ix,
étant à Roaen , ya an
Parlement se déclarer
Parlement de Normandie de tout préparer pour un lit de justice que Charles IX devait y aller tenir en personne; et, dès le matin du mardi 17 août, majeur.
. o , ., , , -1 .^ u- (17 Août 1563.)
jour tixe pour cette séance royale, il y avait bien du mouvement au palais. Tous les membres du Parlement, présidents, conseillers, gens du roi, greffiers, revêtus de leurs robes écarlates, attendaient le monarque dans la grand'chambre du plaidoyer, et faisaient placer les membres du conseil privé , les maîtres des requêtes , les conseillers au grand conseil , tous les personnages notables qui avaient dû venir, ainsi qu'eux, attendre le monarque au palais. Comme dix heures et demie .sonnaient, les acclamations du peuple annoncèrent Charles IX , qui , avec sa famille , ses pairs , et les grands du royaume , entrant dans la grand chambre, alla s'asseoir sous un - dais fleurdelisé appendii à langle gauche de la salle; tout le monde prit place à rinstant. C'est ici une époque mémorable pour le Parlement de Normandie, et qui date notablement daos son histoire. Arrêtons un instant nos regards sur l'imposant spectacle qu'offi-e à nos yeux la grand'chambre dorée, où va s'accomplir un événement d'une si grande portée. Sur des bancs, dans le parquet, en bas, tous les magistrats du Parlement, les membres du conseil privé; Birague; MoQtluc , évêque de Valence ; Laubespine, évêque