‹ Histoire du Parlement de Normandie (volume 2)Chapitre 4 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

34 PARLEUENT DE NORMANDIE.

hendez et amenez priwnnyers en la conciergerie;

ou aultrementy craignez grosse pagnicion^ hesme

Un des quatre DU FEU ^ » Mais quelles menaces auraient pu rete*

fils dn baron . . ,. . • a. ^ i i> «

d*Aanay, venant "IF CCS jeunCS llODS, tOUJOUFS prêtS a OOIldir, à

^el7n7cou^Zè ^•«gi''' à *^"t °^^"^^ ^" pièces! A peine quelques de nouveaux jours s'étaient écoulés après TAscension et les

excès. Il est •' ' '^

décapité rudcs semonccs du palais et du pénitencier du cha-

par effigie. , , 1 ' • i

pitre, qu ayant rencontre, par le pays, le sieur de Brieux , l'un de ceux qui les avaient fait prendre, « ilz luy baillèrent plusieurs coups dVspée, en grande effusion de sang , et estoient en voye de le tuers'ilz n'eussent esté empeschéz par aulcuns de leur compaignye. » — « Convaincue qu'il n'y avoit propos ne espérance d'amendement, mais toute continuation de violence » , la cour des grands jours ayant condamné Charles des Essars ( contumace ) à être exécuté à mort en effigie , une potence fut dressée à l'une des portes de Bayeux , et une autre semblable plantée au marché du bourg d'Aunay, en lieu éminent. Au haut de ces deux potences, pendait un tableau « où estoit pourtraict le dict Charles des Essars décappité-, avec ceste inscription : Charles des Essars y condempné à estre décappité n ; l'arrêt avait prononcé , de plus , la confiscation des biens du coupable.

Reg. secr. de mai 1640.

'àb

Combien d'arrêts semblables rendus contre d'autres gentilshommes qui ne valaient pas mieux que ces Des Essars !... De gros registres en sont remplis , ne laissant que l'embarras du choix; mais on ne saurait tout dire. Sans nous étendre sur les procès civils sans nombre qui furent jugés à ces grands jours ( car l'histoire n'a que voir dans ces détails ) , n'oublions pas , toutefois , ce que fit cette cour pour la réformation de la discipline des abbayes, des prieurés, des hôpitaux, des léproseries « tant du Cotentin que du Bessin. On ne saurait croire à quel degré le désordre en était venu dans les abbayes surtout et les prieurés, donnés en cammende à des séculiers, à des laïques, à des hommes de guerre, à des valets, qui, ne se souciant que du revenu, y laissaient, d'aiUeurs, tout à l'abandon , au temporel comme au spirituel. Ces abbayes , ces prieurés délaissés étant fort nombreux en Normandie, ordre avait été donné aux commissaires des grands jours , de « pourveoir aux églises , aux monastères , hospitaux , tant sur le faict du service divin, entretènement des sainctz dé^ cretz , discipline régulière , que sur les ruines , décadence , désolaciou des églises et des maisons qui y appartenoient » Le mal était grand, à n'en juger que par l'état du seul prieuré de Saint-Vigor de Bayeux, et dé l'Hôtel-Dieu de la même ville. Au prieuré , désordres incroyables de la part des

Désordres dans

les abbayes et

prieurés.

La cour des

grands jours y

poarvoit.

36 PARIBMENT DE NORMANDIE.

moines, qui, par exemple, avaient assailli, avec efiraction ,cles prisons où étaient détenus quelquesuns de leurs confrères mutins et turbulents comme eux, qu'ils voulaient délivrer. La cour des grands J0iir$ eut bientôt mis un terme à ce scandale ; car, outre que deux moines, instigateurs de ces violences, furent amenés à ses prisons pour y être jugés, défense expresse fut intimée à tous les autres de jamais sortir en ville sans un congé en forme , du prieur, sous peine d'être arrêtés et conduits à la prison par le premier sergent qui les rencontrerait dans la ville. Pour THôtel-Dieu , le cardinal De Trîvulce , alors évêque de Bayeux , après la mort du dernier prieur, qui était un religieux, Tavait donné à administrer  l'ung desvarletsde m garde^obbe. Aussi, au Heu que cette maison avait été riche , autrefois, de dix huit vents ou deux mille livres de rente ^ « son revenu, en 154.0, esloit réduict à petite valeur, par Tavarice et mauvayse conduite des prieurs et administrateurs ayans prins et usurpé à eulx le total gouvernement du dit hospice , appliqué le revenu à leur profict particulier, mis en non chaloir (négligence) la charité deue au povres. Le service divin y estoit négligé ; les povres mal reçeus et traie téz... les religieux mal vivantz sans tenir forme et rigie; l'église , la salle des povres , le reffectoire et dortoir desreligieulx,' et autres manoirs et édiffices tombez en ruyne et désolacion; les joyaulx et aultres

meubles précieux vendus et aliénez en partie ; les poyres couchoient sur la paille , à défauct de lictz et de draps... » Quel affreux désordre ! Mais la cour des grands jours y sut bien pourvoir par un règlement mûrement réfléchi, dont on ressentit aussitôt les effets... « C'est (disait le premier président De Marcillac aux officiers de Bayeux), cest ung des grandz biens et de la plus grant commodité ^ qui vous sçauroit estre advenu pour rostre ville,.. Ne laissez perdre ung tel bienfaict par faulte d'exé^ cutian * . »

Les mêmes désordres dans tous les autres hôpitaux, abbayes, prieurés des deux bailliages , réclamadent et reçurent un semblable remède. Scandale, culte nul ou misérable, églises, lieux conventuels tombant en ruines, ornements en lambeaux, argenterie vendue ou engagée : c'est ce que virent partout les commissaires envoyés dans les vicomtes. Ils y virent , au reste , bien d'autres désordres encore. A Caen, dans les cx>uvents d'hommes , l'hérésie venait se joindre à tous ces maux et en accroître la violence. Aux Carmes, de grands scandales avaient en lieu. Aux Jacobins, « aulcuns religieux commectoient tant de folyes, eulx associant avec evlxruffiens ^ et gensmeschantz ,

' JReg. secr, des grands jours de Bayeax.

> Ruffiens, mauvais sojeU. — (Dom Garpentier, suppl. Cang., audit mot , et au not : RLFriANi.

que toute la TÎlIe en estoit scandalizce ; et les bon$ religieux qui ne vouloient adhérer à leur mau- Taistiéy estoient, pour cela, fort mal traictéz et réduictz à mourir de famyne * . » Les registres sont remplis de ces affligeantes peintures , et on ne respire qu'en voyant quels prompts et énergiques re^ mèdes les magistrats surent apporter à de si grands maux. Partout , aussi , on vit les commissaires s'enquérir du style de procéder en usage dans les deux bailliages, et faire prompte justice de tous les abus*. Avant que les délégués des grands jours , envoyés de vicomte en vicomte, eussent révélé à la cour tous ces incroyables désordres, dont nos récits ne donnent qu'une bien imparfaite idée, cette compagnie n'avait pu comprendre jusqu'à quel degré avaient été poussées en tous lieux la négligence , la lâcheté, l'inertie des officiers institués pour prévenir et réprimer tous ces abus. La punition de ces officiers inactifs étant un des devoirs dont avaient été chargés expressément les commissaires des grands jours, il fallut que tous ces juges négligents ou prévaricateurs vinssent à Bayeux, tour à tour, essuyer les reproches durs et mérités de la cour, s'entendre infliger la peine prononcée contre eux,

* Registre secr. des grands jours , 3 novembre 1540.

* Beg. secr, des grands jours , 8 octobre 1 540.

recevoir les plus énergiques et les plus menaçantes injonctions pour Tayenir.

En trois mois, on le voil, cette cour avait fait bien des choses ; et , certes , il s'en fallait que des grands joars ainsi tenus fussent un remède illusfHre, comme Omer Talon Ta dit dans ses mémoires, en parlant des grands jours du Parlement de Paris'. Mais donner, comme elle Tarait fait, des audiences depuis six heures du matin jusqu'à onze ; puis des audiences de relevée, depuis deux heures jusqu'à cinq et plus ^ , c'était doubler le temps; et faut-il s'étonner du grand nombre et de l'importance^ des arrêts dont sont remplis les registres de ses assises ?

Ils souflGraient, on le conçoit, ces magistrats, ^^

d'être ainsi long-temps éloignés de leur résidence, des

de leur famille et de leurs biens. C'était à leurs sont rappelés à frais , le croira-t-on ? qu'ils allaient de vicomte en ^ ic^^eîlibre vicomte, rechercher, constater les abus, les scan- '^^*' dales, les crimes «t les prévarications'. Le sentiment du devoir, sentiment si impérieux, si tyrannique alors, leur faisait endurer cet exil, ces privations , ces sacrifices , non toutefois sans en désirer ardemment le terme. Le registre secret

commissaires

■ Mémoires d^Omer Talon, coUect. Petitot, 2* série, tomeLX, p. 102 et suÎTantes.

' Reg, secr, des grands Jours , 27 septembre 1540.

' Reg. secr. des grands jours.

40 PARUMENT DE NORMANDIE.

du conseil nous les montre se demandant souvent : quand finiront les grands jours ; écrivant à l'archevêque Georges d'Amboise, au général Prudhomme, personnage en grand crédit alors, et les priant de tout faire pour obtenir la dissolution des grands jours, et la restitution du Parlement ; envoyant plusieurs fois au roi le greffier en chef civil, Thomas Surreau , bien venu auprès du monarque, qui récoutait volontiers , et même lui écrivait quelquefois * . Vinrent enfin les lettres de rappel si impatiemment désirées. Par ces lettres, données à Fontainebleau le seize décembre, et reçues à Bayeux le vingt-neuf seulement, ordre était donné par le roi aux commissaires de quitter Bayeux pour se rendre à Rouen, où ils trouveraient l'archevêque Georges d'Amboise , chargé d'aller au palais de justice, leur notifier les intentions du monarque. Aussitôt commencèrent les préparatifs du départ. Le vingt-quatre décembre , veille de Noël , avaient été, selon l'usage, prononcés, en audience publique , les grands arrests en robes rouges ; et cela avait eu lieu avec la même solennité qu'à Rouen , sauf que M. de Marcillac , n'étant , à Bayeux, que président de commission ^ n'avait, en cette occasion solennelle, ny son manteau d* hermine ^ nysonmor-

' Reg. secr, des grands jours , 15 et 16 octobre, l**" novembre et 22 (lérembre 1540.

tier, et qu'il ny avait point là de premier huilier en grand costume * . Cette audience n'ayant pu suffire pour la lecture de tous les grands arrêts, le greffier en chef civil , en robe rouge , lut les autres dans une dernière audience, qui 'eut lieu le 51 décembre. Après quoi , s adressant aux avocats , procureurs, praticiens, au peuple enfin, venu là en foule : « Selon le vouloir du ray (dit-il), la court met fin aux grands jours. Que ceulx, donc^ qui ont encore matières à dépescher, se retirent à la court de Parlement à Rouen , et la dicte court leur pour-veoira. » Nos magistrats quittèrent Bayeux, suivis des acclamations et des regrets d'un pays qu'ils avaient rendu à la vie et au repos.

De si heureux résultats ayant révélé toute l'efficacité des grands jours ^ il était question, enl5&2, de les aller tenir dans le bailliage d'Evreux et dans le Lieuvin, devenus aussi le théâtre de désordres et de crimes sans nombre , que les juges des lieux ne voulaient ou ne savaient point punir. On y avait ajouté la vicomte de Caen, c parce que, àCaen, y avoit plusieurs entachez d'hérésie. • Des commissaires venaient d'être nommés par le roi, sur la présentation du Parlement , et allaient partir pour Lisieux où il devaient tenir ces assises , lorsqu'arriva toutà-coup un contre-ordre , que suivirent des lettres

' Reg. secr. des gninds Jours.

patentes qui , vu les circonstances , révoquaient les premières; en sorte que la ville de Lisioux ne vit jamais ces grands jours dont tout ce pays avait tant de besoin * . Mais Bayeux les devait revoir en I5&89 huit années ayant suffi , sinon pour replonger la Basse-Normandie dans l'état déplorable d'où les longues assises de 15&0 Pavaient tirée, du moins pour rendre nécessaire encore une fois un remède dont , alors , elle s'était si bien trouvée. C'est tout ce que nous dirons de ces derniers grands jours, dont les registres, d'ailleurs , ne nous offi'enl rien que doive mentionner l'histoire.

Le Parlement est Le scpt janvier, dès SIX hcurcs et demie du ma-

renda à ses . . , , . , ,

foncUons. - Sa tiu , Ics commissaircs des grands jours , ceux de la 7ianWer^^B4i TourncUe , et tout ce qu'il y avait, à Rouen, de (noav. style.) membres du Parlement qui avaient été nominativement convoqués, étaient réunis en robes noires au palais royale à Rouen , dans la chambre du conseil. Deux places étaient vides sur le banc des présidents, celle du courageux président Robert de Villy, mort dès avant l'interdiction*, et celle dudocte président Feu , alors à Melun avec les autres commissaires nommés pour faire le procès à l'amiral Chabot. Neuf autres places étaient demeurées vides aussi sur les bancs des conseillers; on allait bien-

' Reg. secr., 27 mai, 12 et 21 juin , 12 juillet, 19 août 1542. ^ Ses obsèques avaient eu lieu le 7 mai 1540. — Reg. secr.

tôt en connaître la cause. François de Marcillac était là , non pas au siège ordinaire des premiers présidents, mais à une place au-dessous; n étant toujours, depuis la clôture du Parlement, que commissaire du roi. C'était le jour choisi par l'archevêque Georges d'Amboise , pour venir au palais notifier à la compagnie les ordres du monarque. Tout avait été convenu entre lui et les principaux du Parlement, dans une assemblée tenue à l'archevêché la veille. Un siège d'honneur, destiné à D'Amboise , avait été paré de draps de velours et de carreaux à glands d'or; tout était prêt, et l'avis en ayant été donné à l'archevêché, bientôt un fi^rand bruit se fit entendre. C'était l'archevêque L'archevêque

,,.,,,, Georges

Georges d'Amboise qui arrivait , précédé de quatre d'Amboise

conseillers envoyés à l'archevêché pour le chercher vient, par ordre

et l'amener au palais. Deux huissiers d'audience <*«»roi, présider

l'avaient précédé , la verge haute ; on portait devant réiaWissement

du Parlement.

lui la croix primatiale, qui fut, suivant 1 usage, déposée dans la chapelle. — On portait aussi les sceaux du Parlement, redemandés naguère par le roi , et que le prélat avait reçu mission de rap* porter au palais , pour les rendre au Parlement rein* tégré dans ses fonctions. Entrant dans la grand'chambre , au milieu de tous les magistrats qui s'étaient levés , par respect , à son approche , il voulait d'abord refuser de s'asseoir au siège d'honneur qui lui avait étéprépai'é ; et, pour vaincre ses scrupules^

il fallut que Marcillaclui représentât « que. Tenant céans comme lieutenant général et commissaire du roy, il estoit raisonnable qu'il s'y deust seoir, attendu la conséquence et qualité de l'acte pour le quel le roy TenYoyoit par deçà. »

La première chose que le prélat dût faire étant de donner connaissance de ses pouvoirs , le greffier en chef lut à haute voix une lettre close du roi , en date du seize décembre , qui ordonnait à Georges d'Amboise de se transporter au palais de justice , à Rouen , pour présenter aux magistrats des lettres patentes qu'il fui envoyait , et leur faire connaître ses intentions consignées dans des mémoires qu'il lui avait fait parvenir. Après quoi , Georges d'Amboise prit la parole. Le roi, averti (dit-il ) cdes bonnes et grandes expéditions de justice, faictes tant par ceulx de la court des grands jours à Bayeux, que par ceulx qui avoient tenu la chambre criminelle à Rouen, pendant la closture par lui faicte de ce palais, et espérant que les membres delà compaignie feroient, pour l'advenir, de mieux en mieux, le debvoir de leurs charges et offices, a esté meu à faire l'ouverture de ce palais, et en a donné les lettres patentes dont je suis porteur. » Mais le roi ayant envoyé des ordres pour que ses lettres paltentes du 10 septembre, par lesquelles il avait ordonné la clôture du palais, fussent lues d'abord , le greffier en chef en donna lecture par l'ordre de

D'Amboise. H fallut que les magistrats subissent cette humiliation qui témoignait assez que le mo~ narque, en rouvrant le palais, avait entendu faire grâce , et non réparer une injustice ou une erreur.

Vint ensuite la lecture des lettres de réouverture du palais. Le roi s'y louait « des bonnes et grandes expéditions de justice faictes, du bon et grand debvoir remply par les commissaires des grands jours de Bayeux , et par ceux de la Tournelle de Rouen. — Il est vray semblable ( disait-il ) que ces magistrats feront encore mieux, qu'ilz feront , par tous moyens , cesser toutes les faultes passées, et les répareront à leur pouvoir, attendu la grande bénignité et clémence dont nous avons usé envers eutc, » Encore une fois, n était-ce pas là gracier des magistrats, bien plus que les réhabiliter! Il ordonnait donc que « le palais seroit, désormais, ouvert, et qu'en icelluy se tien droit et exerceroit la court de Parlement »

Grâce , toutefois , n'avait pas été faite à tous. Neuf conseillers

mr i/j**a.i • \ t 1 étaient demeurés

« Mous avons voulu ( disait le roi } séparer ceulx interdits que, par bonnes informations, avons trouvé estre provisoirement, de telle opinion ( réputation ) entre les hommes , qu'il ne serôit raisonnable qu'ils Aissent remis en la compaignie de ceulx qui , en toute pureté et netteté, doibvent administrer nostre justice souveraine en Normandie. » Ils en trouvait jusqu'à neuf d'exclus ainsi , tous nommés dans les lettres patentes :

Geoffroy de Manneville ; Antoine Lemarchant du Grippon; Antoine Postei des Minières; Pierre Le Lieur du Bosc-Gouët; Etienne Minfant; Uarnols d'Epreviile ( en Caux ) ; Etienne Belot ; Jacques Mesnage, sieur de Caîgny près Caen; Robert RaouHin , sieur de Long-Paon-lès-Rouejfi. «A ceulxlà (disait le roi), pour bonnes et justes causes , avons deffendu et deffendons l'entrée de nostre court, et Texercice et administration de leurs offices, jusqu'à ce que par nous autrement en ait esté ordonné.! Ainsi on savait, maintenant, pourquoi neuf places étaient demeurées vides sur les bancs des conseillers.

Aux magistrats maintenus, il était enjoint «de bien et deuement administrer la justice; de garder et entretenir, de point en point, selon leur forme et teneur , toutes les ordonnances rendues pour le faict et administration de la justice, et de punir les transgresseurs d'icelles. » Défense leur était faite d'admettre, à l'avenir, le procureur des États de Normandie à contre-dire , débattre et aucune chose déduire et alléguer contre la vérification des édits. »

Ces lettres patentes rendant au Parlement de Normandie tous ses anciens pouvoirs, Marcillac était allé reprendre son siège de premier président , demeuré vide jusqu'à cet instant; et le président De Moufault s'était assis à sa suite. La tâche de Georges d'Amboise n'était pas finie. Dans les ins-

tractions très détaillées qu'il avait reçues du roi , étaient énumérés beaucoup d'abus remarqués dans le Parlement, avant la clôture. Le prélat avait charge d'en faire ample remontrance aux magistrats réintégrés. Il prit donc la parole , et ce fut comme une dernière semonce que le Parlement, déjà si humilié, eut à subir encore. Leur montrant d'abord les neuf placés demeurées vides sur les bancs, et sur lesquelles il avait vu se porter souvent leurs regards inquiets : « Ne trouvez estrange ( ditil ), si à aulcuns l'entrée de la court a esté deffendue par le roy ; ça a esté pour les plainctes et quérimonies dont il a commencé à faire informer, non seulement à rencontre des neuf absents de céans , mais encore à l' encontre d'autres de vous ici présents; il en veut faire informer pleinement; et si aulcuns sont trouvez en faulte , il est délibéré de faire procéder à lapugnition et correction exemplaire des faulteurs et coulpables , et à l'exaltacion des aul très.. J'ai, toutesfois, tousjours estimé et espéré que la compaignie sera trouvée si entière^ et si bonne, que le roy n'aura subjecten soy de s'en mescontenter. » Attaquant alors les anciens abus, dont, ailleurs, on a vu le détail, « le roy (dit-il) est adverly qu'en lieu de paix et de saincteté comme est son palais, où se

Semonce adressée par

Georges d*Ainboise , , neveu, au Parlement.

» Entière , irréprochable. — Dom Carpentier, Glossaire français, v° Eif TiEB , et Oioss. latin , v° Inte^baliter.

48 PARLKMKNT DK NORMANDIE.

debvoit monstrer la concorde et Tamitié des ungs aux aultres, il y a eu, par cy devant, grandes dissentions et débats , envies et haines. Le roy entend et ordonne que cela cesse , qu'il n'y ait plus de querelles, de questions* , ny d'envies des ungs contre les aultres. 11 y a céans de grandes menées et factions procédant de affections désordonnées d'aulcuns, soit par amitié, par haine, ou aultre damphée affection ; c'est ung article que le roy a merveilleusement prins à cœur, et qu'il désire corriger, sur toutes choses. Le secret n'est gardé sur rien de ce qui se passe dans la chambre du conseil et dans les délibérations les plus délicates. N'y a affaire, tant doive elle estre secrète, qui ne soit incontinent semée et notoire en la salle du palais et par toute la ville, qui est chose très scandaleuse , et qui redonde au grand contemnementet mespris de la justice. » Hélas, les indiscrétions avaient continué malgré les dures leçons de Poyet, malgré l'interdiction, et pendant sa durée.... A Bayeux, Marcillac se plaignant de « ce qu'il y avoit tousjours des révélations » , avait « exhorté ung chacun des commissaires d'eulx combattre de toute révélation , et de tout aultre acte dont pust venir scandalle *.»

* Questions , différends. — Dom Carpentler , Gloss. français , V* Question.

» Ref^. secr, des grands jours , de 1640 ( 16 décembre. )

— ]!j(Iaîs laissons parler Georges d'Amboise. « Il n y a céans (continuait-il ) telle obéissance et révérence aux présidents comme il appartient ; les présidents , par cy-devant , se sont monstréz trop molz et ductibles ( dociles, maniables) au vouloir d'aulcuns, et trop doulx et gracieulx , sans avoir gardé la majesté, sévérité et incrépation deues à leurs charges , et dont ilz auroient deû user contre ceulx qui faisoient des faultes et estoient les plus' désobéissants. 1 Ce reproche était à l'adresse du premier président De Marcillac , dont la mansuétude , vantée par Le Chandelier, dégénérait notoirement en faiblesse, et avait pu donner carrière aux désordres que le Parlement expiait si durement aujourd'hui. Le prélat recommanda aux conseillers « de prester, pour Tadvenir, aux présidents, plus grand honneur, et obéissance que par cy-devant ; aux présidents d'y veiller, donner bon ordre, tenir et exercer telle sévérité, que telles faultes n'advînssent; si elles advenoient, d'en advertir promptement, etsansdesguisement , le roy et le chancelier; car si le roy en estoit adverty par une aultre voye, il s'en pren droit aux présidents , et leur seroit la faulte rétorquée.» Chaque jour, des requêtes destinées à être examinées par la grand'chambre ou par la cour en corps, l'étaient par deux ou trois conseillers seulement , qui dressaient les arrêts et percevaient des épices indues. Plusieurs conseillers , au

rr. 4

M PAKLEIIENT DE NORMANDIE.

mépris des ordonnances, « ne craignoient de prendre chaire et vicariats des éyesques et abbéz, de donner à ferme les terres de ces prélats , et celles Jie plusieurs seigneurs , de se constituer et déclarrer leurs solliciteurs es affaires et matières dont ilz ^eussent estre juges. II n'estoit bruit que de la dissolution en convis (repas) et banquets qui se laisoient par ceulx du Parlement, plus pour gloire et ostentation que aultrement , et souvent en plus grandz fraiz que lesfacultéz d'aulcuns ne pouvoient porter... Aiusy alloyentet fréquentoient banquetz en maisons estrangères , chez genz qui n estoient de la court ou de leur classe , chose scandaleuse et de très mauvais exemple. Plusieurs estoient grandement déréglez en habitz et gestes, ayantz chausses bouffantes et pourpoinctz tailladez , desguiséz comme pourroient estre gens d armes » ehose , aussy, très mauvaise et pernicieuse. »

Ces remontrances,^ que nous n'avons reproduites qu'en partie, le roi avait ordonné qu'elles seraient consignées aux registres, à la suite des lettres patentes d'interdiction et de celles d'ouverture, comme un monument de fautes qu'il voulait bien pairdoiiner mais qu'il n'oubliait pas; le prélat les termina en suppliant tous les membres du Parlement « de se contenir, chacun en son estât, pour le bien du roy et de justice , comme ilz pouvoient congnoistre que le roy avoit désir qu'ilz se contins-

sent*. » Il paraissait assez par là que le roi n'était point revenu de son mécontentement, ou, si Ton veut, de ses préventions contre le Parlement de Rouen. On a vu qu'il avait été question , au Con* seil , de disperser tous tes membres de cette cour dans les autres Parlements de France, et de les remplacer par d'autres magistrats étrangers à la province, Georges d'Amboise put , seul , conjurer l'orage. C'était à lui que tous ces magistrats devaient de se voir rendus à leurs sièges, dont naguère il leur avait fallu descendre , à leurs foyers qu'ils avaient failli ne plus revoir. La compagnie ne s'y méprenait pas, et sa reconnaissance respire dans la réponse du premier président De Marcillac à la harangue du prélat. «Vous avez entendu, Messieurs ( dit-il), lessainctes remonstrances que nostre archevesque vient de nous faire au nom du roy ; c'est à nous de les prendre pour règle, de nous gouverner sagement et vertueusement en nos charges, et, s'il y a euaulcunes faultes par le passée de les réparer par bonne vie et par bon exemple. » Rendons, cependant, mille actions de grâces au pontife qui, porteur des ordres du roi, est venu nous ouvrir la porte de cette maison. Ainsi Ësdras fut le porteur et l'exécuteur des lettres patentes par lesquelles « Cyrus, roy de Perse , restauroit et re*

Discours da premier

président De Marcillac.

' Reg, secr, du 7 janTîer 1540 (ancien style ).

mettoit sus le temple de Salomon , long-temps désolé, niyné, inhabité, prophané. » Ainsi il remit et ramena les captifs de Judée en la cité de Jérusalem : « C'est la doulce et mansuète colombe, la quelle apporta à Noï' et à ceulx qui estoient avec luy le rameau d'olives y pour leur signifier que les eaues du déluge estoient fort ravallées , et la terre demeurée à sec, afin qu'ilz eussent à sortir de la captivité et prison où ilz estoient détenus dans Tarche que Dieu leur avoit ordonnée , et venir habiter sur la terre, vivre en plaisir et liberté , et faire service à Dieu et à ht vérité. » Semblable au bon pasteur qui cherche ses brebis dispersées et les ramène au bercail , ainsi ,. «le bon seigneur archevesque, voyant la calamité et fascherie de ceste grande compaignye , et le désordre et confusion en quoy elle a esté depuis trois ou quatre moys en ça, comme parfaictamy et vray pasteur, en a eu et souffert telle douleur et ennuy comme chacun de nous a peu avoir et souffrir , a esté participant de nostre chagrin et croix , nous a aidez à icelle porter , et a esté si vertueux , si soigneux et si diligent, quil n'a laissé passer aulcune occasion d aide et de secours, a employé le labeur et peine de sa personne, et mis tous ses cinq sens de nature, ensemble tous ses amis et tout soo crédit pour faire assembler ses ouailles errantes dispersées çà et là, en sorte quavec Tayde de Dieu, il nous a, ce jourd'huy , faict congréger. »

C*étaît là comme une rentrée solennelle du Parlement ; et il convenait qu'elle fût signalée par la cérémonie religieuse qui avait lieu tous les ans à la Saint-Martin d'hiver , époque ordinaire de la rentrée du Parlement à l'expiration des vacances. Après, donc, que Ton eut installé Jean Vialard , nommé président en remplacement de Robert de Villy, tous MM. du Parlement revêtirent leurs robes rouges; les présidents, leurs manteaux d'écarlate fourrés d'hermine ; et la compagnie , ayant à sa tête Georges d'Amboise, archevêque de Rouen, et l'archevêque de Tours, qui marchait au milieu des présidents, se rendit à la chapelle de la grande salle du palais , où fut célébrée une messe solennelle « en l'honneur et festivité du sainct Esprit , comme il est de coustume faire le lendemain de Sainct-Martin. » De là, ces magistrats revinrent dans la grand' chambre du plaidoyer ^ pour la cérémonie des appeaux y c'est-à-dire recevoir, comme à la Saint-Martin, le serment des avocats, des procureurs, et de tous les officiers de celui des bailliages dont, pendant les six premières semaines, ils allaient expédier d'abord les affaires. Ces sortes d'audiences avaient lieu à huis ouverts ; aussi lé peuple était-il là en foule , applaudissant au retour de ses premiers magistrats , comme , quatre mois auparavant , il avait souri peut-être à leur disgrâce.

La tâche de Georges d'Amboise n'était pas encore.

Ordonnance, entièremeot accompHe. Dans rintervalle delaclô-

rendue par saite ... ^ ... ,

aes ture à I ouyerture, on avait avisé aux moyens de pour-

'^'^rtTnrVer"* ^^*^ énergîquement aux abus signalés par Poyet , mémoires des Jans le Parlement , à ceux , plus criants encore ,

commi«saires ^ , * / / i • • t

des qu'avaient révèles w.s grands jours de Bayeux* Les

gran s ioors. commissaires des grands jours , d'autres magistrats

du pays , consultés par le chancelier, sur Tordre du roi , avaient envoyé en cour des Mémoires où étaient détaillés les abus et indiqués les moyens d'y mettre un terme*. De là était née une nouvelle ordonnance civîle et criminelle comme celle de Villers- Gotterêts, dont elle semblait un supplément; ordonnance spéciale pour la Normandie, rendue pour la réformation des justices et pour l'abréviation des procès dans la province ; ayant pour but (comme l'exprime son préambule), de «pouryeoir à plusieurs faultes et abus qui , journellement , se commectoient par les juges et greffiers de Normandie ; à plusieurs forces et violences tolérées en iceluy pays par la négligence des juges et autres offi-

ciers^. i>

CesabuSj ces forces et cesviolences^les grands jours nous les ont assez fait connaître. La nouvelle ordonnance semblait devoir y mettre bientôt un terme.

» Heg. secr. , 8 janvier 1540.

' Ordonnance en 39 articles , donnée à Fontainebleau , en décembre 1540.

S'attaquant d'abord à tous ces vaurieûs qui pulluluent alors dans notre province , « il y a en Normandie (disait-elle) plusieurs yagabons jà fustigez , essareilléz* et bannis, ou autrement pmiis pour lai^ recins et autres crimes par eux commis , inyétérea> en leur malice 9 incorrigiUes, vagants sans eux employer à faire aucunes œuvres pour vivre; allant, de ville en ville, cerchant leur proie, et faisant pis que devant » ; ordre était donné , quand ce$ vauriens seraient repris pour quelque nouveau méfait ayant mérité punition (autre que la mort et la mutilation), de les condamner, et faire exécuter les sentences 9 nonobstant appela pourvu que dix ou douze juges eussent été présents au jugement. Défense était faite , sous les peines les plus rigou-reuses , « à tous officiers de justice , gentilshommes, bourgeois et autres.... , de retirer avec eulx aucuns

baimis ou interdits appelés à baon et autres décrér» téz de prise de corps par auctorité de justice......

de les souffi^r converser et fréquenter avec eulx , leurs gens et serviteurs. » Ordre leur était donné , an contraire, « dayder, de leur pouvoir, à justice,.

■ Essoreillé , à qui on a coupé les oreilles. Châtiment fréquemment infligé , alors , aux voleurs. — Dom Carpentier, Suppl, Gloês., Y* Auttis, 3. — Sons Lovis XII et François 1 » le Parlement de Rouen condamna nombre de voleurs à avoir une oreille , et quelquefois deux , incisées, eschantillonnées. — Beg, Toumette, 27 novembre I50S , 19 février 1522, et d'aatrtt.

bailler à ycelle tout ayde, conseil et confort , à ce que telles gens pernicieux et dommageables à la chose publique pussent estre pris, appréhendez et puniz. 9 II était enjoint aux juges « de s'informer des gens mal vivants, commettant forces, violences, et autres crimes et délitz, de procéder contre eux

sans acception de personnes Et où ces magî&^

trats seroient trouvez négligents, favorisant les dé-^ linquants ou complices , ils en seroient punis par suspension ou privation de leurs offices , et autres amendes arbitraires.» L'ordonnance, en un mot, attaquait , corps à corps , tous les excès si familiers alors , à la noblesse normande , tous les abus re-* proches naguère, à bon droit, aux baillis, aux officiers de justice de Bayeux et de Goutances. Évi-* demment , elle était la réponse aux Mémoires fournis par les commissaires des grands jours ; le remède aux excès sans nombre qu'ils avaient signa* lés. Un de ses articles défendait à « tous juges de prendre et accepter aucuns estais , chaînes ou offices, gaiges, pensions ny autres bienfaicts des princes, barons et seigneurs temporels de leurs jurisdictions, de prendre d'eux à ferme aucunes de leurs terres et seigneuries. » Cet article était, en partie , à l'adresse du Parlement de Rouen ; et on n'a pas oublié le reproche que Georges d'Amboise faisait tout à l'heure, sur ce point, à quelquea membres de la compagnie.

Pour eux , aussi , était la défense , consignée dans l'article 30, de « porter ^tfr^^«^ pourpoincts, chausses deschiquetées et autres habits dissolus » ; car combien de fois déjà nous leur avons vu reprocher ces manières si mal séantes à leur état l Dans les mercuriales du Parlement de Normandie, comme dans celles de tous les Parlements de France, et aussi, disons-le , dans les délibérations des chapitres , il ne se parlait d'autre chose , à cette époque , les magistrats , et les prêtres aussi , voulant , à l'exemple du roi et des gens de la cour, porter les cheveux ras et la barbe longue. Les mercuriales, au contraire, ne le pouvaient souffrir , et les procureurs généraux revenaient sans cesse à la charge. « Combien que l'habit ne fasse pas le moine ( disait un jour celui de Rouen eu pleine assemblée de mercuriale ), si est-il requis d'en porter selon son estât; il y a plusieurs d'entre vous qui ont couppé leurs cheveulx, et portent barbe; ce n'est là habits de jages\ » Et, chaque année, le Parlement ordonnait, par des arrêts, à tous ses membres, aux avocats , aux procureurs , « de faire raser leurs barbes , d'ores en avant , et de laisser croîstre leurs cheveulx. » Mais la mode , dès-lors maîtresse en France , triomphant de toutes ces prohibitions , force fut de donner bientôt, à Messieurs, par

Défense

aax magistrats

de porter la

barbe longue .

* Heg. Mercur. « 9 juin 1540.

OandeGronlart.

d'autres arrêts , « la liberté de porter les barbes ou de les oster » , et , enfin , « de porter les barbes ainsy qu'ils verroient bon estre * . » Cette fureur des cheveux courts et des longues barbes ne de- Portrait da vait pas s'apaiser de sitôt. Sous Henri lY, nous prétident Yoyous les membres les plus graves des Parlements, porter les cheveux ras, la barbe longue et des moustaches. Un portrait du premier président Groulart, peint sur bois, en 1601, nous le moutre ainsi , et c'est tout dire. Groulart, premier président du Parlement de Normandie, était le modèle des magistrats de son temps , et religieux observateur des mercuriales , que même il remit en honneur à Rouen, où il les avait trouvé délaissées. Mais c'est que l'usage avait prévalu ; il se conserva , quoique affaibli, sous Louis XIII, et même pendant la fronde. Les longs cheveux et les barbes rases ne se revirent qu'au milieu du long règne de Louis XIV, mais pour ne plus disparaître qu'avec les Parlements eux-mêmes.

C'est avoir trop perdu de vue l'ordonnance du 10 décembre 15/i.l, et Georges d'Amboise qui avait reçu du roi l'ordre exprès de la faire enregistrer par le Parlement de Rouen , en sa présence. Plusieurs clauses du nouvel édit répugnaient au procureur général Muterel de Canviile, qui n'avait pas été

» Reg. , 14 novembre 1544 , 1*' décembre 1546.

des grmuts jours ; et lorsque, dès le lendemain du rétablissement du Parlement , il vint le présenter aux chambres réunies, il aurait bien voulu (et il ne s'en cacha pas ) « requérir modification à plusieurs articles d'icelle. > Mais , ajouta-t-il , « plusieurs, et le plus grand nombre des articles, ont esté délibérez en la court des grands jours tenus dernièrement à Bayeux. D' ailleurs , par les lettres patentes de la closture et ouverture faicte de ce palais j n'est donné lieu de modifier par les cours souveraines les édicts et ordonnances du roy ; il est permis ^ seurlement , d'advertir des difficultéz que l'on y pour-roit faire. Dans ceste hésitation et double, je ne veulx, quant à présent^ aulcune chose dire, ains consens et requiers la lecture et publication de l'ordonnance** >

Quelque indécision qu'eussent pu jeter ces paroles dans les esprits (et elle ne devait pas être bien grande, les magistrats présents ayant, pour le plus grand nombre , pris part à la rédaction de cet édit), elle ne dura guère, en tout cas; car, comme on donnait lecture de l'édit à la compagnie, survint rarchcyèque Georges d'Amboise , lieutenant 'énéral au gouvernement de la province , empressé, )n le voit, d'exercer le ministère de surveillance qui lui avait été confié par le monarque. A Tins-

* Beg. secr.p SjaDTÎer 1540.

Ce qae devinrent

les neuf

magistrats

demearés

proY isoi rement

interdits.

Commission

chargée

d'informer non

seulement à leur

égard , mais à

regard de tout le

Parlement.

Perplexité

de cette

compagnie.

tant, il requit la publication de la nouvelle ordonnance et de quelques autres qu'il avait apportées de Paris avec elle. Que faire? Il passa que « veu le consentement que venoit de donner le procureur général » , ces ordonnances allaient être immédiatement enregistrées et publiées. En effet , le Parlement s'étant rendu , en robes rouges , dans la grand' chambre du plaidoyer^ la publication eut lieu à huis ouverts, en présence de Georges d'Amboise, de l'archevêque de Tours et d'une grande multitude qui, ces jours là , affluait au palais.

Quant aux neuf conseillers nommés dans les lettres patentes du 16 décembre, et auxquels l'entrée du palais demeurait, pour le présent, interdite, une commission nommée par le roi n'avait cessé de procéder contre eux depuis la clôture du Parlement. Son chef, Guy de Breslay, ami et protégé de Poyet , qui avait fait créer exprès pour lui un office de président au grand conseil ^ ; l'avocat du roi Laurent Bigot ; Abel Bourguignon , avocat du roi au Châtelet de Paris ; l'avocat Isambart Busquet de Caumont (naguère envoyé aux grands jours comme substitut par commission ^ adjoint maintenant, en la même qualité, aux commissaires), avaient recueilli dans toute la province des mémoires sur la conduite , non pas seulement de ces

' Estienne Pasquier , Aecherches de la France , livre ii , cbap. 6.

FRANÇOIS I. .ei

neuf magistrats exclus , mais sur celle de tous les autres, comme l'archevêque Georges d'Amboise l'avait clairement annoncé dans sa harangue. A un an de là, le sort de tous les membres du Parlement, le croira-t-on, étant encore en suspens, Marcillac dit au chancelier Poyet que , dans celte incertitude de leur sort , « tous Messieurs du Parlement estoient merveilleusement découragez. Supposé (ajouta-t-il) qu'il y en ait aulcuns contre lesquelz il y ait plainte , il ne seroit raisonnable que les aultres en deussent souffrir; il s'en pourroît suivre ung grand mespris et contemnement de la justice , et préjudice et dommage du roy et chose publicque. La crainte et réputation de la justice est la force du roy, seûreté et tranquillité de la chose publicque * . »

Rien n'était plus véritable; « un juge craintif (devait dire plus tard le grand L'Hospital), un juge craintif, à peine fera jamais bien; la volonté sera bonne , et la peur qu'il aura d'offenser le roy et les grands gastera tout; il jugera pour le plus fort, et advisera un expédient pour les contenter, qui ne serajustice*. » Qu'aurait-il dit d'un juge menacé^ chaque jour, de perdre son office?

» Reg. secr. , 7 janfler 1541.

' Discours de L'Hospital au Parlement de Paris , le 26 juillet

51 PARLEMENT DE NOHMANDIE.

La réponse de Poyet à Marcillac n'avait guère été rassurante. Quoi qu'il en soit , les neuf magistrats, dont on a vu les noms, s étant trouvés plus chargés que tous les autres, non seulement ils avaient été, comme nous l'avons dit, nominativement exclus lors de l'ouverture, mais poursuivis tous et mis en jugement. Un registre du quinze février (c'était un mois après l'ouverture du Parlement), nous montre le conseiller Le Lieur du Bosc-Gouet « détenu en arrest au Vieil-Palais , puis bientôt transféré à Paris. » Après tant de rigueurs, il fallut bien reconnaître et proclamer son innocence; il fut rendu à ses fonctions par des lettres patentes * . Mais , à deux ans de là , au plus , soit qu'il eut naturellement l'esprit faible^ , soit que des rigueurs si peu méritées eussent ébranlé sa raison , on le vit bientôt troubler tout le Parlement par ses extravagances et par les scènes les plus violentes comme les plus étranges ; en sorte que , de l'avis de cette cour, sa famille se vit contrainte de le faire enfermer au couvent des Augustins de Rouen, où il

* Lettres pat., cnreg. le 2 avril 1543.

» Son père, lui ayant résigné son office, et le présentant au Parlement , priait cette compagnie « de ne voulloir prendre garde « aux jeunesses et légèretéz de son fllz, lequel il espéroit ( moyen- « nant le bon exemple qu'il pourroit prendre en la compaignie), « debvoirestrt homme de bien w. — Reg, secr., 29 avril 1532.

FRANÇOIS I. e3

mourut en i5&8 (le 1/i février \ ) Etienne Belot (auvergnat), Etienne MifTant, ou Minfant, (de Dieppe), Harnois, sieur d'Epreville, Geoffroy de Manneville , Raouliin de Longpaon et Jacques Mesnage , sieur de Cagny , furent ainsi successivement réintégrés par des lettres patentes, conçues toutes dans les termes les plus honorables^. Le poète Le Chandelier, qui les avait si bien connus, leur a consacré à tousles élogeslesplus flatteurs. Dans sesvers, Pierre Le Lieur, celui qui, plus tard, devait perdre la raison , nous est représenté comme digne fils d'un conseiller très distingué , de la première création^. 11 déplore la disgrâce imméritée d'Etienne Miffant ; tout le Parlement ( dit-il ) admirait sa vertu , et aurait voulu ne compter que de tels membres dans ses rangs*. Harnoisd'Epreville, avancé en âge, était, dit le poète, profondément versé dans la pratique et dans la connaissance du droit coutumier de la province. Il fut en butte au courroux du prince , sans l'avoir mérité ; mais il n'est point

■ Meg. secr. du Paiiemeni , «et note latine sur VEncondum 42 du livre III de l'ouvrage de B. Le (Jiandelier

' Lettres pat., aox Reg. des 26 juillet et 9 décembre 1642 , 13 avril 1543, 29 avril 1544 , etc.

3 J.-B. Candelai'ii lib. m, Euconi. 42

4 Secam non alios dùm relit esM virotf.

— J.-B. Candolarius, lib-iii, Encom. 47. —

<kMiné aux rois de nous ravir la vertu; don de Dieu, elle est à l'abri de la colère des hommes'. Issu d une des familles les plus distinguées de Rouen , neveu d'un conseiller au Parlement décédé en 1519 9 Raoullin de Longpaon nous est représenté comme digne , en tous points, d'une si noble ori* gine' ; ardent catholique , nous le verrons un jour se montrer exalté et intolérant à l'excès ; mais c'était le génie de François I", et ce n'était point par là qu'il avait dû déplaire à ce prince. Etienne Belot était révéré de tous pour la simplicité et la frugalité de ses mœurs ; le poète s'indigne qu'un si homme de bien ait pu tomber ainsi dans la disgrâce ^ ; la présidence de la chambre des requêtes devait, au reste, l'en dédommager plus tard. Pour Jacques Mesnage, sieur de Cagny , le moyen de croire qu'il eût pu être réintégré par grâce, lorsqu'on le voit, dans la suite, maître des requêtes et envoyé ambassadeur en Suisse *. Histoire Quant à Antoine Postel, sieur des Minières, lemort

étrange du i» f

conseiller Postel enterré et ressuscité y comme 1 appellent nos me-

des Minières. . ., ^ «.a. i •> r .• •

moires, il devait être rendu aussi a ses fonctions^ mais après de plus longues et de plus rudes épreuves. Issu

' B. Candelarius , lib. m , Encoin. 48. * B. Candelarius , lib. m , Encom. 34. ' B. Candelarius , lib. m « Encoin. 36. 4 B. Candelarius, lib. m, Encom. 41.

d une noble famille normande qui, de tout temps , avait rendu de grands services au pays', fils et successeur, au Parlement, de Thomas Postel, conseiller pendant vingt-huit ans, « qui avoit esté employé par les roys en diverses commissions de grande conséquence * », et dont on avait vu revivre en lui les vertus et les lumières , sa destinée fut étrange, à n'en croire même que des lettres patentes authentiques, irréfragables, que nous avons sous les yeux. En 1540, après l'interdiction du Parlement, sans avoir été compris parmi les commissaires des grands jours ^ ni parmi ceux de la Tournelle de Rouen , du moins n'avait-il point paru être en défaveur, puisqu'il fut chargé, alors, par le roi, « d'aucunes commissions» , que les lettres patentes ne spécifient point plus amplement , et qui y enfin, témoignaient de la confiance qu'avait en lui le monarque. Mais , ajoutent les lettres patentes , c de ces commissions s'estoient ensuivies ^ contre iuy, des inimitiés», des dénonciations , sans doute, en sorte qu'en janvier 15&.i , lorsque le Parlement fut rétabli, le nom d'Antoine Postel figurait dans l'édit de réintégration parmi ceux des neuf magistrats auxquels l'entrée du palais devait demeurer interdite. Postel, au désespoir, se rendant en hâte à Paris , avait supplié , à grands cris , le chan-

' Lettres pat du 26 janvier 1543.

^ PARLEMENT DE NOBMANDIE.

celîer Poyet de lui donner des j uges , offrant de conêigner et de tenir arrest là où le chancelier voudrait > «afin que luy et sa race ne demeurassent en scandalle et deshonneur. » Poyet , jouant rëtonnemeut , et indigné , ce semblait , de voir Poste! ainsi exclu , lui avait prodigué les éloges , les caresses ^ et lui avait promis sa réintégration très prochaine , lui disant « d'avoir quelque patience. » Confiné dans son manoir seigneurial des Minières ( près Couches ) y <l'où il écrivait fréquemment à Poyet des lettres pressantes auxquelles ce ministre ne répontlait pas , Postel finit par prendre une résolution hardie. N'espérant plus rien d'un chancelier inique et hostile, il entreprit d'obtenir sa réintégration du ix>i lui-même; et un service éclatant pouvant seul lui attirer l'atl^ntion du monarque , il partit pour l'Aii«magne, x>iiil avait été averti qu'il se tramait quelqtfô chose de secret contre la France. Il ne tarda jgu-ère , en effet, à découvrir ce qu'on ignorait encore 'entièrement chefe nous, « que l'intention de l'empereur estait de faire la guerœ à la Rrancé , ^ubz couleur supposée qu'il la vouloît faire aux Turcs ; qu'à ceste fin , il praticquoit avoir l'allianfse du roi d'Angleterre , de celuy de Dannemarck , de plusiètirs princes et potentats d'AHemaignè ^ ttil- Ifeurs, pouf les esmoûvoir à faire la guerre «"ttx François par surprinse \ » On fut bien étonné, à la

' Lettres pat. du 26 janvier 1543.

cour de François I*% lorsqu'y parvint l'avis certain de ce vaste complot ourdi contre la France , sans qu'aucun en eût eu seulement le soupçon. Mais Antoine Postel avait envoyé des pièces décisives et des preuves qui ne souffraient point de réplique. On vit quel péril la France avait couru; et il fut focile à François P% ainsi averti, de déjouer les desseins des ennemis de son royaume.

Impatient de revoir son pays, qu'il avait si bien servi , Antoine Postel s'acheminait vers la France , où il savait, d'ailleurs, que des procédures avaient été faites contre lui depuis son départ. Il lui tar^ dait de se faire juger, de voir manifester son innocence , et confondre les calomniateurs qui l'avaient fait interdire. Mais Charles-Quint , furieux d'avoir vu ses projets éventés , et sachant à qui il s'en devait prendre , avait envoyé à ses agents des ordres secrets et précis d'empêcher Postel de franchir la frontière , sans , toutefois , éveiller ses soupçons. Postel , arrivé au Quesnoy, fut prié d'aller à Mous, puis à Anvers, où le duc d'Arscot avait, lui assurait^on, des choses importantes à lui dire« Un sauf-conduit très explicite, que lui envoyait ce duc, ne lui permettait pas de soupçonner un piège , une trêve existant d'ailleurs, alors, entre la France et l'empire, «t les sujets des deux états communiquant Kbrement ensemble. Postel alla donc trouver le duc , qui lui avait assuré , sous la foi du serment, et la gouver-

Qg PARLEMENT DE NORHÀNDIE.

liante des Pays-Bas avec lui , « qu'il ne souffriroit perte en corps, biens ny rançon^ mesme si la guerre survenoit. » Mais « à peine arrivé à Anvers , il se vit plonger dans un noir cachot , où il lui fallut languir pendant dix-huit mois, dont les neuf pre* miers s'écoulèrent sans qu'il pût communiquer avec homme vivant. Comme on n'aurait pu procéder contre lui, à raison de ses révélations à Fran* çois 1", sans confesser, par là, et ébruiter plus encore la trame qu'il avait si habilement déjouée , il avait fallu imaginer une fable pour colorer cette injuste incarcération , cette grave et odieuse atteinte au droit des gens. Il se trouva un sujet de l'empereur, faux témoin aposté, qui allégua que des Français, de complicité avec Postel , avaient commis des violences contre lui, et lui avaient extorqué, à main armée, une forte rançon. Ces faits mensongers furent accueillis par le conseil de Flandre et la régente des Pays-Bas , quoique ridiculement improbables, ou, en tout cas, étrangers à Postel; ce dernier fut condamné sans qu'on eût seulement voulu l'entendre ; après avoir payé des sommes énormes, en réparation de violences qu'il n'avait point commises , et pour une indemnité qu'il ne devait pas, il put sortir, enfin , du cachot où, dixhuit mois entiers, il avait langui en péril de mort. En France , aussi , là justice avait procédé rigon* reusement contre Postel , durant une si longue

absence, grief contre lui, plus fort que tous lies autres; et, à son arrivée à Paris, il apprit qu'on I avait décrété de prise de corps, et que ses biens étaient saisis. Mais le signalé service qu'il avait rendu depuis , lui promettait la fia prochaine de ces rigueurs qu'il n'avait point méritées. D'ailleurs, Poyet, son ennemi, malheureux à son tour, et mis en jugement pour de plus justes motifs , était alors prisonnier à la Bastille. En un mot, les infortunes de Postel touchaient à leur terme. U fut admis à l'audience de François P', qui le reçut à bras ou^ verts ; justice allait lui être enfin rendue. Un premier arrêt du grand conseil, rendu à Fontaine* bleau», le dix-neuf décembre 1543 (le roi y séant), avait annulé les décrets de prise de corps , les saisies , toutes les jurocédures en un mot sauf les informations , dont il ordonnait l'apport au greffe du grand conseil, chargé de statuer en définitive. Ordre avait été envoyé , cependant , aux baillis de Rouen et d'Evreux, de mettre à exécution la maii^ levée , et de faire que l'on rendit compte à Postel de tous les revenus perçus pendant son absence par les commissaires du séquestre. Ce n'était que le prélude d'un autre arrêt du grand conseil , rendu cinq semaines après ( le 26 janvier suivant ) , et qui vengea enfin Postel de toutes les injustices auxquelles il avait été en butte pendant trois années. Les informations faites.

contre lui par les commissaires, vues et examinées, la vérité s'était fait jour; le procureur-général de la commission , mandé devant le conseil , n'y avait su que dire contré ce digne magistrat, trop long^ temps victime dWé abominable trame. L mno^ cence de Postel avait été reconnue et proclamée , et jamais homme de bien calomnié ne fut réhabilité avec plus d'éclat. • Nous avons (disait le roi dans cet arrêt) à icelluy nostre conseiller Antoine Postd faict ouverture de nostre Parlement de Normandie, pour, en icelluy, exercer son c^ce de nostre conseiller, comme il faisoit auparavant la closture de ce Parlement, sans qu a l'occasion des dictes closture et réservation de luy faictes , on luy puisse im« puter aucune note de faict ou de droict. » Alloca^ tion lui était faite de ses gages^ échus depuis la clôture jusqu'à, l'arrêt qui le réhabilitait. Ordre était donné au président et au procureur du roi près la commission, de nommer à Antoine Postel , aussitôt qu'il les en requerrait , ses infâmes délateurs, et de lui remettre les notes, mémoires et instructions fournis contre lui , afin qu'il pût se faire iaire justice de ces odieuses calomnies , et obtenir, de leurs coupables auteurs , toutes les réparations auxquelles il avait tant de droits. L'arrêt, au reste, enjoignait à Postel de sommer l'empereur, ou la régente des Pays-Bas, de lui faire justice sur son arrestation au Ouesnov, sur son incarcération ar^

FRANÇOIS I. 7f

bitraire, sur la condamnation inique prononcer contre lui par leurs agents. Injonction était faite , enfin, au Parlement de Normandie, de faire lire les deux arrêts du conseil en pleine audience pu-<^ blique, et de les faire transcrire sur ses registres, en mai^e des lettres patentes d'ouverture, où Poslel était nommé parmi les neuf conseillers em^lus, A dix jours de là, en plein Parlement, à Rouen (Ie9 chambres assemblées) , les deux arrêts du coQaeit étaient lus à la compagnie , qu'ils comblaient de joie ; ordre Ait donné au premier huissier d ouvrir à deux battants les portes de la chambrç du eonseiL Antoine Postel entra radieux, revêtu de ces insignes de magistrat dont les méchants lavaient voulu dépouiller pour toujours. Les bras de tous ses collègues s ouvrirent pour le recevoir; les^ pleurs coulèrent; ce fut une scène attendrissante, telle qu on n'en avait guère vu au palais, au dire même des plus anciens du Parlement. Jamais, on le pense bien , arrêts du conseil n'avaient été accueillis avec plus d empressement et plus de faveur. A l'instant même , ils fiirent transcrits sur tous les registres , en marge des lettres patentes, « afin (disait une note dictée parle Parlement lui-même), afin que, voyant ces registres et tous autres açte$ faisant mention de la cbsture, l'honneur du $ieut Postel ne soit aucunement suggillé * par icelies, maU

' SuggiUé ^ entaché.

PiRLBMENT DE NORMANDIE.

Récit fabuleux

d<« infortmies

da eomeiller

Poftel des

Minières.

soit et demeure en $on entière et louable répu^ talion. » *

A ces faits, assez singuliers déjà, mais qu'attestent les actes les plus authentiques , Timagination est venue en mêler d'autres plus étranges encore, et que nous devons mentionner aussi, puisqu'ils ont été accueillis, avant nous, dans des livres d'histoire. Donc , à en croire des mémoires manuscrits que nous avons vus à la bibliothèque royale, un édit rigoureux contre les Luthériens ayant été envoyé au Parlement, en 15&0, Postel, é{Nris des opinions de la réforme, se serait exprimé si hardiment contre cet édit , et cela en plein Parlement, les chambres assemblées, qu'ordre aurait été» peu après, envoyé à cette cour , de lui faire son procès pour hérésie. Postel , alors , se disant malade , s'alitantet se feignant mort, bientôt son convoi funèbre aurait eu lieu à Rouen, en l'église paroissiale de Saint-Laurent, avec la solennité d'usage. Là, en présence du Parlement en corps, de la famille tout entière , une bière contenant une bûche aurait été mise en terre , tandis que le prétendu mort, piquant des deux, se rendait en Allemi^e, où , par hasard , il aurait découvert les projets de Charles-Quint contre la France. De retour en France , et réhabilité par le grand conseil , il serait

' Reg. sfcr., fl février 154.1.

reyenu secrètement à Rouen, où toujours on le croyait mort. De là une scène de comédie. Voilà qu'un matia, de très bomie heure, avant Faudience , comme le concierge venait dans la grand' chambre s'assurer si tout était bien disposé et en ordre , Antoine Postel des Minières apparaît à sa vue , en robe noire , assis à la place où si souvent ce domestique avait pu le voir assis naguère. Un cri perçant que > poussa le concierge , en s'enfuyant à toutes jambes, témoigna de l'effroi que lui causait l'apparition. Cependant, les présidents et conseillers arrivant successivement au palais, pour l'audience , « Messieurs ^ (leur criait le conciei^e épouvanté,) monsieur maistreA ntoine Posiel des Minières est là dans la chambre; je l'ai vea comme je vous vois ; ou bien c'est son ame qui vient demander des prières. » Embarrassés, d'abord, par une si étrange nouvelle , les magistrats s'étaient regardés: quelque temps , ne sachant trop quel parti prendre ; pourtant, à la fin, ils entrèrent, mais tons ensemble, en masse, serrés les uns contre les autres, comme pour aflronter le spectre avec moins de danger. Alors, rire de Postel, en voyant quelle frayeur il avait causée ; scène de reconnaissance ; explications, mystère éclairci ; accolades fraternelles ; joie indicible de revoir un collègue chéri qu'on avait cru mort : voilà ce que rapportent des mémoires manuscrits ; ce qu'a bien voulu accueillir

le procureur général Pavyot du Bouillon , dans sort Abrégé kUtorique (inédit) du Parlement de Normandie ; ce que Servin , enfin , n'a pas hésité à reproduire , du moins en partie , dans son Histoire Réfutation |/^ /^ ui//^ rf^ Rouen * . Maîs le moyen d'admettre ce merveilleux récit ! Mous trouvons bien un édit du 1*" juin 15/iO , fort rigoureux contre les religionnaires , enjoignant aux juges de « subvenir , ayder aux évesques, aux vicaires et inquisiteurs de la foy au dict négoce » ^ ; et nul doute que cet édit n'i|it été envoyé au Parlement de Rouen ^ ainsi qu'à tous les autres du royaume. Mais quelle preuve que Postel se fût élevé contre cet édit, et m(^me qu'il goûtât les opinions nouvelles! A quel moment l'ordre serait-il venu de lui faire un procès à raison de sa résistance à cet édit du mois de juin ? En septembre , après la clôture du Parlement , ne le voit-on pas chargé de commissions du roi ! En janvier, et dans les mois suivants, après la réouverture du Parlement à ses collègues, n'entend-on pas Poyet le louer du zèle qu'il a montré dans la mission qui lui avait été confiée ! Enfin , ce qui écarte entièrement cette allégation hasardée, eA 1556, treize ans après sa réintégration, nos registres ne nous montrent-ils pas , à chaque page ,

' Servin , Histoire de Rouen , tome II , pages 40 , 41. ' Recueil des anciennes Ijois françaises , tome XII.

FRANÇ4IIS f. 75

Antoine Postel des Minières, procédant vivement, au Havre, avec Fayocat du roi Laurent Bigot, contre les religîonnaîres de ces contrées , et rivalisant avec lui de xèle et d'ardeur, pour ne rien dire de plus ' ! Comment croire , ensuite, à ce convoi funèbre st^ mule, à cette inhumation d'une bûche dans l'église de Saint-Laurent ! Résolu à se rendre en Allemagne pour y rendre service au roi, et après avoir mille fois sommé Poyet de lui donner des juges, quel besoin de faire ainsi le mort et de jouer cette co^ médie ! Enfin , pour la scène fantastique entre lui ,' ses collègues, et le concierge du palais, n'y a*t--il pas conscience à réfuter cet absiurde récit ! Reveàu en France, vers novembre ou décembre i5Aâ» Poste! avait-*il pu, sans qu'on en eût nouvelles à Rouen , solliciter , obtenir ded audiences de François I" , à Paris, à Fontainebleau , à Brie-Comte*- Robert, où il lui avait fallu suivre la cour! Car les divers actes qui le concernent sont datés, tour .à tour, de ces résidences royales* Avait-on pu ignorer à Rouen les deux arrêts du conseil rendus à cinq semaines d'intervalle, dont le premier avait même été envoyé en hâte aux baillis de Rouen et d'fivreux, pour qu'il» eussent à exécuter la main-levée ordonnée sur tous les biens d'An-* toine Postel , sai»4 jusqu'alors sous la main du roi ,

* lleg. secr. , de rapports civils , et de Tournclle , dé 1556-

76 PARLEMENT DE NORMANDIB.

et faire rendre compte aux commissaires gardiens du séquestre? Postel, enfin, muni de ces lettres patentes 9 de ces arrêts du conseil , ignorés à Rouen par impossible, aurait-il osé paraître dans la grand'chambre avant que le Parlement assemblé les eût vus, les eût accueillis^ en eût prescrit la transcription sur ses registres , et eût , enfin , ordonné de l'introduire, lui à qui, par lettres patentes y l'entrée même du palais avait été si solennellement interdite? Et, en efiet, lorsqu'après l'examen de ces arrêts du conseil et des lettres patentes qui en ordonnaient l'enregistrement, le registre secret ajoute que « le sieur Postel futfaict entrer et honorablement recueilly en la compaignye » , ces termes n'établissent-ils pas, avec la dernière évidence, que le Parlement, avant tout, s'était livré à l'examen de ces arrêts ; que Postel ne s'était point montré encore, et que son entrée ne fit un peu de sensation que parce que c'était la première fois que ses collègues le revoyaient au milieu d'eux au palais, après une si longue absence, de si étranges aventures, et de si cruelles infortunes! Pendant quinze années encore , Antoine Postel devait siéger dans ce Parlement auquel une criante injustice l'avait enlevé depuis quatre ans, et où il venait de rentrer avec tant d'bonneur et d'éclat

n n'avait pas moins fallu qu'une si solennelle et si publique réhabilitation , pour faire oublier au

Parlement rbumiliation qu'il avait eue à subir dans LeooiMeiiier

Antoine

la personne d'Antoine Le Marchant , sieur du Grip- u Marchant, pon et de Chavoy, le seul des neuf conseillers ré- *êT*de°chavo]n" serves qui n'eût pu conjurer l'orage. Bon gentil- demenre homme , juge capable , doué d'une élocution facile, est condamné a

• t r »• f •o f Tamende

dun esprit pénétrant qu avait encore fortitie honorable, an l'étude , pourquoi fallait-il que Le Marchant du ud'^^Uon, Grippon fut dominé par la soif de l'or! « Passion eiftii«»*«fc

*^^ ^ aonorabie dans

funeste, qui devait le conduire au dernier degré laoonrdn palais, de l'ignominie (dit le poète Le Chandelier). Est- noav. style). ce donc^ continue-t-il , est-ce pour entasser des richesses que nous siégeons dans les prétoires ! Magistrats insensés, dont tous les efforts pour amasser de l'or aboutissent au dénûment et à l'indigence' ! » Ce fut le sort de Le Marchant du Grippon. Car, en 15&0 , « après avoir longuement esté tenu prisonnyer à Paris a , enfin un arrêt du conseil , « pour les malversations et abus qu'il avoit commis en son

Tu sraeili y Mereator^ eras sermone Tennstus,

Distriboens fiicili pobllea jnra manu.

Lacidos ingenio, et stndiosae conscins artis,

Famiiitt nimium soiiieitusque tuœ.

Mil joTat ambitns neqne eordis avara eupido ,

Hœe te ad suprerhum dedecus implicuiL Fnngimor ofBôis aiqne hâc ^e rostra tencmns

Non m oongcstas tôt cnmnlemns opes.

Qaod noetrae Tirtatis erlt pro more ▼oremos

Ut patrios omet Tictima nostra focos.

Ardens qui tôt opnm insano torqnetnr amore,

Hoe nagis exoiâ panperie premitor.

— B. Candelariiu, lib. m, Encon. 32.

78 PARLEME19T DE NORMANDIE.

office de conseiUer » , le condamna au bannissement perpétuel. Encore fut-ce comme par grâce ; car il avait été condamné d'abord à perdre la vie. Mais , avant de quitter la France, il avait eu à subir une peine flétrissante pour lui, et bien humiliante, aussi , pour la compagnie dont il avait été membre; je Veux parler de l'exauctaratian * , c'est à dire de sa dégradation comme conseiller, peine préalaMe qu'il lui fallut aller subir à Rouen devant le Parlement rassemblé. Donc ; le 23 février 1641 , présidents, conseillers, gens du roi, greffier en chef étant réunis en robes rouges dans la chambre deréé du Plaidoyer^ Antoine Le Marchant, extrait des prisons de- la conciergerie où il avait été écroaé la veille, fut amené dans la grand'chambre, revêtu, aussi , de sa robe rouge , et s'assit , pour peu d'instants , à la place où naguère on l'avait vu siéger avec honneur ; mais , aujourd'hui , elle était pour lui comme une ignominieuse sellette, d'où il lui fallut entendre la lecture de l'arrêt du conseil qui le destituait de son office, pour concussion et forfaiture , le bannissant à toujours du royaume de France , tous ses biens et héritages confisqués. De là , con-

^ Exaucioration , privation, dépossession de V autorité , des chargcsdont le condamni^. était revêtu. — Bouchel, au mot :Ex:auc- TORATiopr; Ducangc, Gloss., et Carpentier, Supplemeut, au mot :

EXAUCTOBITAS.

duît par rexécuteur des hautes œuvres et les huissiers au bas du grand escalier, à genoux sur une grande îable de marbre qui était alors dans la cour du palais, une torche ardente à la main, nu tète, nu pieds, il fallut qu'il criât merci à Dieu, au roi, à la justice. Son chaperon d'écariate, fourré d'hermine , sa ceinture , sa robe roiige , lui furent arrachés par l'exécuteur des sentences criminelles; il subit , sans doute ensuite , la honte du pilori , dernière ignominie réservée , d'ordinaire , aux magistrats exaactorés. Après quoi y conduit par le bourreau et les huissiers à l'une des portes de la ville , il dut s'acheminer confus vers la terre étrangère ^ . Pour l'ordinaire , le bourreau , un fer brûlant en main , flétrissait au front , d'une fleur de lis , ïes juges prévaricateurs cxauctorés. Ainsi en était-il ladvenuà Jean de Vlmo, l'un des présidents du Parlement de Toulouse^, à Claude Ohaùvretix, conseiller ail Pariement de Paris ^, et à nombre d'autres ; car « les magistrats estant plus esleréz que les autres^ et leurs crimes plustost veus et .remarquez , on avoit voulu que la marque de la peine à eux infligée feust plus veue et congneuc

* Ms. de l'aDcicniie bibliothèque des Bigot , coiarauniquë |iar M. Edouard Frère , et Reg. du Parlement.

* La Roche-FlaYjn, liv. xi, chap. 12, § 3. ^ Estienne Pasquier , Ut. xn , lettrte t

i<re

que des autres ; on la marquoit donc à la partie delliomine plushaute, eslevéeet descouverte» pour servir d'exemple aux autres magistrats '. » Nos mémoires n'indiquent point que le conseiller Le Marchant du Grippon ait eu à subir cette indélébile flétrissure; et, certes, il était déjà bien assez puni, si grièvement qu'il eût pu faillir.

Ucoiueiiier Le moycn même de concevoir que l'on pût re-

Le Marchant da . j> r Jl l.^ j' • x a j

Grippon rot. monter dun si profond abîme de misère et de

^^d^Bmiu"^ honte! A dix-sept ans de là, toutefois, Antoine

réintégré dans L^ Marchant siégeait, le deuxième, dans la grande

«on office. o ' » o

chambre dorée , sur ce banc des conseillers d'où il avait été naguère si ignominieusement précipité; mais c'était sous un autre règne ; tant d'années écoulées parurent, sans doute, avoir effacé son crime, plutôt que manifesté son innocence; car le moyen de croire que, s'il fût parvenu à se justifier, le Parlementr aurait résisté plus d'une année aux arrêts, aux lettres patentes émanées d'en haut, qui rétablissaient Le Marchant dans son office ; que l'avocat du roi Laurent Bigot et plusieurs autres magistrats auraient fait divers voyages en cour pour empêcher l'effet de ces lettres, si elles eussent été la réparation tardive d'une éclatante injustice? Tant d'efforts ayant toutefois été perdus, Le Marchant du Grippon avait pu remonter, enfin, sur

* La Roche-Flayyn , IW. xi , chap. 17.

FBANÇOIS I. 81

ces hauts sièges témoins naguère de sa honte, et avait reconquis sa position dans le Parlement, sinon dans l'opinion, qui ne revient guère après qu'ont été imprimés au front d'un homme de si flétrissants stigmates * «

Ainsi humilié , il n'y avait plus d'apparence que Condait«

. '^, , , '^^ ^ deFrançoisIà

le Parlement pût jamais résister à François P'; et, regard des

-■ , r.^ '^ > •, •! Parlements.

absolu comme était ce monarque, navait-il pas voulu , en appesantissant , ainsi , sa main sur cette compagnie*, la réduire à l'impuissance de lui résister jamais? L'histoire est pleine des affronts que le Parlement de Paris eut à endurer de ce prince invinciblement enclin au despotisme, et que Duprat d'abord , puis Poyet après lui , ne cessèrent jamais de pousser dans les voies de l'arbitraire. En 1516, peu après son avènement, comme le Parlement de Paris répugnait à cette cruelle ordonnance sur les chasses et les forêts, n'avait-on pas entendu un de ses chanceliers dire aux magistrats d'obéir; « sinon , le roy ne verroit en eux que des rebelles qu'il chastieroit comme les derniers de ses subjectz'. » En 1518, après avoir traîné , six semaines à sa suite , sans vouloir seulement les voir, des députés du même Parlement, envoyés

' Meg. secr. de mai , juin , juillet , août 1558.

* Simonde de Sismondi , Histoire des Français , tom. XVI, p. 16 et 17.

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