II
niâtrement cette appellation d'Echiquier , plus propre que nulle autre à constater Tindépendance de sa cour de justice à Tégard du grand Echiquier séapt à Rouen. Alençon , cependant « ayant parfois changé de situation et de maîtres , son Echiquier, dans ces révolutions , n'avait pu toujours se maintenir; ses prélats 9 ses baronS', ses justiciers s'étaient vus, bon gré, mal gré, tenus parfois de venir à Rouen comparoir à TEchiquier de Normandie , à Trlchiquier par excellence , au rang des envoyés des six autres bailliages, et même toujours à leur suite , inscrits qu'ils étaient les derniers sur la liste des appeaux \ Puis, apparaissant par intervalle des lettres patentes qui rendaient à un comte, à un duc d'Alençon, l'Echiquier tant regretté, recommençaient alors les refus de comparence. Que dis-je? Pour mieux empocher les sujets de ce bailliage d'aller à Rouen paraître à la barre dm grand Echiquier, on avait vu l'Echiquier d'Alençon tenir tout exprès ses assises aux mêmes époques. De là des doléances à Rouen et des arrêts de défense; dont un rendu le 20 avril 1485, le roi Charles VIII étant là en personne, séant en sa chaërCj environné de tous les pairs et grands seigneurs du royaume'. Vintl'édît d'avril 1499, qui rendait l'Echiquier de Normandie sédentaire à
• Reg.Echiq., 1474 , et d'autres. =« Reg. Echiq. , Pâques t486.
Rouen. Les comparences et les jours des bailliages de Rouen , Caux , Gisors , Evreux , Caen et Coutances, y étaient réglés; quant à celui d'Alençon, Louis XII s'était réservé « d'en ordonner, le cas offrant, selon que la raison le requerroit* » ; c'est qu'Alençon avait alors son jeune duc Charles IV, âgé de dix ans, qui grandissait, et plus tard obtint le droit d'Echiquier souverain pour son duché. A la mort de ce prince, arrivée en i52/i., duché, Echiquier (quoi qu'on eût pu espérer à Rouen) , lui survécurent au profit de sa veuve, Marguerite d'Angouleme, que François 1*' son frère en dota, et qui épousa en secondes noces le roi de Navarre Henri IL Cette reine était fort curieuse de son Echiquier, et on trouve des lettres qu'elle écrivait au Parlement de Normandie pour qu'il y renvoyât des appels dont ces magistrats avaient voulu s'attribuer la connaissance*. Mais, après la mort de Mar- Réunion du
• ' r t c\M t f 1 a 1^ I r\ t f • duchë d'Alencon
guérite , arrivée le 21 décembre 1549 , et la reunion à u couronne,
du duché d'Alençon à la couronne, qui suivit de ii^Nonnanie
près cette mort, on ne fut plus occupé en cour que réclame
des vives instances du Parlement de Rouen, récla- d'Alençon.
mant un bailliage distrait naguère de son ressort, Laurent Bi^ot,'
et qui, à l'entendre, devait y rentrer; de celles af&ire7et''gr^e
(bien opposées) des gens d'Alençon , qui deman- '^ «^"•^
daient qu'on leur laissât leur Echiquier; des dé- (i64»-i66o.)
' Edit d'avril 1499. ^ Âeg. secr,, 22 juin f541.
marches , cnrin , du Parlement de Paris, qui, épiant ce duché objet de si rifs démêlés, voulait en arrondir son ressort déjà si démesurément vaste, si immense , on le peut dire. L'avocat du roi Laurent Bigot, homme docte et profond entre ceux de son temps, instruit de cette matière plus qu'homme de France, avait été envoyé en cour pour suivre Taffaîre ; il n'y avait chose qu'il eût plus à fond étudiée; outre qu'il avait apporté de Rouen de solides mémoires, ses recherches aux archives de la chambre des comptes de Paris lui firent découvrir des pièces plus décisives encore; et, quand il eut été entendu au Conseil , on s'y écria de tous côtés, « qu'il avoit faict fort bien, et plaidé fort doctement sur pièces. t» Brûlard, procureur-général au Parlement de Paris, avait été entendu en même temps, pour sa compagnie, ainsi que les députés d'Alençon, chargés de tout faire pour qu'on leur laissât leur Echiquier. Après trois jours entiers donnés à cette affaire, vint la décision du Conseil, qui ne terminait point encore le différend , et qui même dut paraître un peu étrange. L'arrêt portait qu'Alençon n'aurait plus d'Echiquier , mais permettait aux Etats de ce bailliage, qui devaient très prochainement s'assembler à cet effet , de choisir entre le Parlement de Paris et celui de Rouen , de désigner , en un mot, celle des deux cours souveraines où devrait désormais ressortir leur bailliage. Ce n'était pas cause
gagnée pour le Parlement de Normandie , les meneurs d'Alençon n'en voulant pour rien au monde ; car, si leur Echiquier venait de leur être enlevé par un arrêt du Conseil, c'était à ce Parlement, c'était au docte et éloquent avocat du roi Laurent Bigot qu'ils s'en prenaient, non sans cause; en sorte qu'on vit nombre de ces Normands, oublieux de leur charte fondamentale, de leur chère coutume y de leur propre intérêt, nous le pouvons dire, se démener dans le bailliage d'Aleoçon pour faire préférer le Parlement de Paris, puîsqu'enfin il fallait en reconnaître un, et renoncer à cette indépendance dont on avait joui si long-temps , qu'on regrettait si fort. Mais Laurent Bigot, non moins habile négociateur que savant profond et chaleureux orateur, arrivé à Alençon presque en même temps qu'eux, avait fait comprendre aux principaux habitants les véritables intérêts du pays; Normands , soumis aux mêmes coutumes , usages et style que les six autres bailliages, qu 'allaient-ils gagner à se donner un juge d'appel moins bien instruit de leurs lois, de leurs usages, de leurs statuts locaux? Ces raisons avaient touché surtout un personnage éminent du pays et qui y avait une grande influence, l'évêque d'Evreux, Gabriel Le Veneur, de la noble et antique maison de Tillières^ dont tous les biens , ainsi que ceux de deux abbayes qu'il possédait, étaient situés dans le ressort du
I^g PARLEMENT DE NORMANDIE.
bailliage d'Alençon; intéressé, par U, plus que personne 9 à désirer que le Parlement de Normandie l'emportât. Aux États , qui s'étaient euGn assemblés à Alènçon le 19 mai 1550, et où les septvicomtés avaient envoyé 9 chacune, des nobles, des membres du clergé et des délégués du tiersétat, levêque Le Veneur fit merveilles, développant les raisons de Laurent Bigot, et se répandant en louanges du Parlement de Normandie. Bien stylé par Bigot, il avait si fortement parlé , que tous votèrent comme lui pour le Parlement de Rouen , hormis les ecclésiastiques de la vicomte de Domfront, qui, étant du diocèse du Mans^ optèrent , par cette cause , pour le Parlement de Paris. Le vicomte d'Alençon, aussi, on ne voit pas bien pourquoi, avait (l'opération finie) protesté de nullité contre ce qui venait de se faire dans cette assemblée d'États , et renvoyé l'affaire au roi ^ voulant , par là, tout remettre en question. Encore une fois , donc , le Conseil entendit l'infatigable Laurent Bigot, qui avait voulu venir à chef de cette afiaire. Là, encore une fois , il se fit écouter et admirer de tous. Le vœu de la très grande majorité des députés aux États d'Alençon ne permettant guère au Conseil d'hésiter, un arrêt du 20 juin 1550 déclara, plutôt qu'il ne décida , qu'à l'avenir le bailliage d'A-lençon ressortirait au Parlement de Rouen, et y évoqua toutes les causes de ce bailliage actuelle-
ment pendantes au Parlement de Paris. Les effets s'en suivirent, et tel fut l'état sous Henri II et sous le court règne de François II , son successeur * .
Lorsqu'en 1566, Charles IX avait donné à François son frère le duché d'Alençon en apanage , sans , pour cela., rétablir l'Echiquier, le Parlement de Paris, sous couleur de la pairie , voulut se faire attribuer la connaissance des appels du bailliage de ce duché. Alors ,> aux réclamations empressées du Parlement de Normandie , Charles IX avait répondu par la promesse très expresse qu'il ne serait rien changé à l' estât actueL Aussi, en 1569, le 16 février, deux députés du Parlement de Rouen, arrivant à Alençon pour y rétablir l'ordre dans l'exercice des juridictions , on leur avait aussitôt porté » en grand appareil, des paniers de poisson et dixhuit pots de vin, ce qu'on appelait enfin le vin de ville ^. C'était les traiter encore en juges souverains du bailliage. Mais il n'y avait instances que n'eut faites le duc d' Alençon depuis^l566, pour faire rétablir son apanage sur le même pied qu'au temps du duc Charles IV. En 1571, surtout, ses prières devinrent si pressantes, que Charles IX faiblit à la fin, quelques promesses qu'il eût faites naguère
\ Reg. secr., Iô49 et 1550, passim.
' Mémoires historiques sur Alençon et ses seigneurs, par Odolant Desnos , tom. II , pag. 284.
aux députés du Pariement de Rouen. Avertie du danger, cette cour s'était hâtée d'envoyer au Couseîl des députés chargés de tout faire pour détourner ce coup ; et , encore une fois, l'affaire fut vivement débattue. L'un des députés, c'était un avocat du roi , ne craignit pas de dire , en plein conseil , « qu'il vaudroit mieux introduire une douzaine de Parlements; qu'il ne falloit octroyer marque de souveraineté au subject, et que c'estoit le degré pour monter à la souveraineté » ; paroles d'autant plus hardies qu'elles étaient plus vraies , et que jamais, peut-être, frère de roi ne fut plus inquiet, plus remuant et plus brouillon que François de Valois , frère de Charles IX. La maxime, du reste, était véritable , et bonne pour tous les temps. Les publicistes de l'époque entrèrent dans ces sentiments ; et Bodin ne s'en est point caché dans sa République j où il en dit nettement son mot, à propos même de cette affaire du duché d'Alençon, qui, en France, avait fait du bruits Les lettres patentes passèrent , néanmoins , après grande difficulté; et les remontrances, cette fois, n'avaient servi de rieq.
Quand on voit , après cela, des députés du Parlement de Rouen vouloir négocier avec le duc François, pour le faire renoncer à cet Echiquier, prix
* Bodin, République, livre i , chap. 10.
de tant d'eflforts, ou pour obtenir tout au moins qu'on renvoyât à leur compagnie les cas royaux^ on se demande quelle chance de succès avait donc pu apercevoir une compagnie , pour l'ordinaire si clairvoyante et si sage. Le duc les laissait parlementer avec son chancelier Renaud de Beaune, alors évêque de Mende , qui depuis devint archevêque de Bourges , homme des plus habiles de son temps et des plus avisés de sa robe. Chancelier du duché, ame de cet Echiquier auquel on en voulait tant, quelle apparence que le prélat permit seulement qu'on y touchât? « Vous poursuivez (leur dit-il) la suppression de l'Eschiquier d'Alençon, et je le sçay bien ; ce n'est pas à la court de Parlement de Rouen de délibérer sur les affaires d'entre le roy et monseigneur le duc. L'érection de l'Eschiquier d'Alençon ne doibt pas plus estre modifiée en sa personne que en la personne de la feue royne de Navarre. Si vous en parlez , vous aurez une réplique si grande , que vous serez bien ayses de n'en avoir jamais oy parler. Si l'on s'attaque là , ce sera s'attaquer à moy, qui en ay esté le promoteur; je n'entends subir aucun jugement en la court de Parlement de Rouen , et il y va de mon honneur. L'Eschiquier d'Alençon d'aujourd'huy doibt avoir mesme compétence que l'ancien; mon seigneur le duc vous doibt estre amy; voulant faire cause contre luy , vous souffrirez répuise ignominieuse ; c'est
au roy à traicter ses frères comme bon luy semble * . » Aussi Charles IX n'ayant voulu rien écouter, Alençon reyit ses prélats et ses barons tenant l'Echiqujer dans ses murs , en septembre et octobre 15789 notamment en Tannée 1583, toujours aux mois de septembre et d'octobre ^ ; ses barons , ses prélats, aussi peu praticiens, aussi médiocres juges que, naguère, à l'Echiquier de Rouen, leurs pareils des six autres bailliages de la province ; c'est le docte Le Rouillé d'Alençon qui nous l'assure : il avait , mille fois , plaidé devant eux , et on l'en peut aisément croire^. Il fallut bien, toutefois, patienter ainsi jusqu'en 158/i., époque où, le duc François étant mort, une nouvelle et vive discussion s'en* gagea de rechef au Conseil entre le Parlement de Normandie qui réclamait son septième bailliage, et le Parlement de Paris, qui, à toute force, voulait toujours qu'on le lui donnât. Le bon droit, néanmoins, l'emportant encore cette fois, le Parlement de Rouen gagna sa cause , et recouvra ce bailliage , qui ne devait plus lui être ravi désormais \ Le
' Reg. secr. de 1572.
' Recherches et Antiqidtez de la prouince de Neustrie, etc., par Charles de Bourgueville , T'' partie, pag. 60.
^ Glose latine de Guillaume Le Rouillé sur le Coutumier général de Plormendie» au titre De Jugement, folio 19 reçto, édit. de 1539.
^ Lettres pat. de juin 1584 , eoregist. au Parlement le 2 juiUet suivant.
procureur général De la Porte de. Montagny, les conseillers Rassent et Bretel de Grémoavilie , rapportèrent à Rouen des lettres patentes du mois de juin, qui révoquaient ^ esteignoient et supprimoieni l'Echiquier d'Alençon, annulaient les pouvoirs de tous les officiers qui y avaient siégé , et ordonnaient que toutes les causes pendantes en appel devant les juges d'Alençon , seraient portées au Parlement de Rouen, qui les jugerait €tn dernier et souverain ressort. Ces lettiçes /avaient été enregistrées, en hâte, par les chambres asseinblées ' ; et, l'arrêt rendu , aussitôt , deux huissiers du Parlement , en-; voyés pour le signifier, parcouraient en tous sens le bailliage d'Alençon, entrant, la verge en main, dans les diverses juridictions du duché, l'audience séante , y présentant les lettres ainsi que.rarrêt , et en donnant lecture aux juges, qui les faisaient transcrire çut leurs registres. C'en était fait, en un mot, à jamais, de l'Echiquier d'Alençon. Sous Louis XIII, des lettres patentes du 25 septembre 1613 , qui cédaient le duché d'Alençon à Marie de Médicis, reine-régente , toute-puissante alors , trouvèrent le Parlement aussi jaloux de son ressort qu'il l'avait été naguère. L'arrêt d'enregistrement stipula « qu'il ne seroît innové aucune chose en l'establissement de la justice estant à présent au dict duché, terres,
> Reg., 2 juillet 15S4.
Affaire
da
comté-pairie
d'Eu.
seigneuries, domaines, et ressort d'icelles en la court de ParJement de Normandie » , et réserva expressément au roi la nomination des baillis * . A peine avait-on osé se flatter d'un si complet succès. Un magistrat normand qui écrivait vers ce tempslà, De Bras de Bourgueville , parlant du bailliage d'Alençon rentré tout à llieure sous la juridiction du Parlement de Normandie: « sauf meilleur jugement que le mien (disait-il), il n'est pas raisonnable d'en plus aliéner ny transférer la justice, encores qu'il feust baillé par apanage ; car cest un droict de souveraineté inaliénable^ comme l'un des plus précieux fleurons de la couronne... Cela soit dit avec révérence^. »
Si cette question s'agita si long-temps, il n'avait pas tenu à Henri II, qui, en juin 1550, avait assurément cru tout finir. Même , voyant le monarque si bien disposé , le Parlement , par occasion , voulait ravoir le comté d'Eu qui , depuis 1458 , époque de son érection en pairie , avait ressorti au Parlement de Paris, Louis XI le lui ayant attribué solennellement par diverses lettres patentes, par celles, entre autres, du mois d'octobre 146/1. et du 15 janvier 1465. L'Echiquier de Rouen, cette année-là, et en 1469
' Reg, secr.f 21 mai et 31 juin 1615.
' Recherches et Antiquités de la prouince de Neustrie, etc., par . Charles de Bourgueville , 1" partie, pag. 60.
surtout, avait eu beau se débattre, et mettre à l'amende le comte , ses barons et ses abbés qui , pour menaces qu'on leur fît , ne voulaient point venir comparoir à sa barre , et répondre à ses appeaux; le comté d'Eu était resté au Parlement de Paris; il y devait demeurer cette fois encore, toujours malgré tout ce que put faire de rechef Laurent Bigot, que ses succès pour le ressort d'Alençon avaient désigné comme capable , seul , de mener à bien cette nouvelle et non moins difficile affaire. On lui avait dit « d'user plus, en cela, de la forme d'une bonne négociation que de la pratique judiciaire » ; et nul doute qu'en cette nouvelle rencontre il ne se fût montré prudent et avisé comme toujours. Mais s'en prendre aux Clèves, aux D'Albret et aux Nevers, c'était aussi avoir trop forte partie. Des lettres patentes du mois d'août 1552 (d'autres disent du 19 mars 1551) maintinrent le Parlement de Paris dans sa juridiction sur ce comtépairie ; et en vain, alors, le Parlement de Normandie voulut se plaindre ; en vain les Etats de la province , qu'il avait intéressés à celte affaire , firent de la réclamation du comté d'Eu l'objet d'une clause expresse de leurs cahiers , qui fut rédigée par Laurent Bigot , et où ils disaient « que le roy avoit esté grandement circonvenu et surpris * » ; en
• Eeg. secr. des 12, 28 férrier, 1550; 31 août 1562.
vaîn des dépulés du Parlement royaliste séant à Caen pendant la ligue, allèrent-ils, en 1590, demander au roi avec instance « des lettres patentes de déclaration pour faire respondre au Parlement de Normandie les subjectz du comte d'Eu ».; en vàîn se plaignirent-ils des officiers de ce comté , qui « s'efforçoient de y attribuer toute marque de souveraineté, comme lever le baon et arrière-baon en cas de guerre , jouyr du droict de garde noble sur les vassaulx de sa majesté , nommer aux offices du grenier à sel , et faire assembler les trois Estatz du comté pour y establir une coustume particulière * » ; Eu continua de ressortir au Parlement de Paris jusqu'en 1611 , où Louis XIII , par une déclaration du mois de mars , rétablissant, mais rendant semestre le Parlement de Normandie , interdît depuis quinze mois fpar suite de la sédition des nucfspieds) 9 décida, pour le consoler sans doute, qu'à l'avenir le comté d'Eu y ressortirait *. Mais les commissaires du Parlement de Paris, qui, depuis un an , remplaçaient provisoirement à Rouen le Parlement interdit, et auxquels avait été envoyée la déclaration du mois de mars, résistant vivement à cette clause préjudiciable pour leur compagnie, rédi-
» Beg. secr. du Parlement royaliste séant à Caen , 23 décembre
' Déclaration de mars 1641.
HENRI If. 127
gèrent des remontrances * , et firent sî bien, secondés qu'ils étaient par le duc de Guise (comte d'Eu) , "qu'une déclaration , rendue dès le mois d'avril suivant , maintint le Parlement de Paris dans la possession de connaître seul des appels de ce comté^. Il devait en connaître toujours; en sorte, chose étrange, que , régi par la Coutume de Normandie et soumis à la juridiction primatiale, ses cas royaux ^lorkieinAs^ portés en première instance au bailliage d^Abbeville , Tétaient , sur l'appel , au Parlement de Paris *.
Ses comtes , au reste , non contents de ne res- Prétention
, des comtes d'En,
sortir point au Parlement de Rouen , avaient vou- de n'être point lu se dire indépendants de la coutume de la province. Cette étrange prétention parut en 1586, lors de la rédaction oes usages du bailliage de Caux. Les gens des trois États du bailliage avaient été assignés à Arques pour le dix septembre , aux fins d'assister à la rédaction de ces usages; 'Olm jour dit, le premier président Claude Groulart et les autres commissaires étant en séance au prétoire , en réponse à l'assignation donnée aux comte et comtesse d'Eu et à leurs officiers de comparaître comme les
régis par la
contome
de Nonnandie.
' Reg. de la commission Séguier, remplaçant le Parlement de Normandie, 17 mars 1641.
» Déclaration d'avril 1641. — Reg. 13 aTril Î64I.
^ Description de la Haute -Normandie, tom. 1, § 73 et § 212. Collection de Décisions nouvelles et de notions relatives à la Jurisprudence, par Camus et Bayurd , article Eu , rédigé par M. Charles, bailli d^Eu,— Mémoires concernant lecomté-pfdîried'Eu , par M. Louis Froland, in-4'», 1722 et 1729.
autres habitants du bailliage ^ le procureur et avocat du comte vint soutenir que le comte d'Eu, non plus que les habitants du comté , n'ayant jamais esté astrainctz à la coustume du duc/té de Normandie ^ avaient été mal à propos assignés. Groulart, prévoyant ce soutien, en avait démontré le mal fondé dans un plaidoyer solide , savant et sans réplique , que prononça, séance tenante, Tavocat général Thomas de Verdun ( avocat du roi près la commission ) ; c'était tout une histoire de te comté , où l'on montrait la Coutume de Normandie en régissant, de tout temps, les habitants et les comtes aussi, qui, eux-mêmes, l'avaient toujours invoquée, et en avaient souvent profité. Tout cela ayant été poussé jusqu'à l'évidence , les commissaires donnèrent défaut contre les comte et comtesse d'Eu, contre les habitants, officiers et praticiens du comté , puis procédèrent à la rédaction des articles locaux du bailliage , auxquels furent déclarés tenus les absents comme les présents , le comte et les habitants du comté*. Ces questions, qui absorbèrent autrefois de si grands esprits , importent assez peu , de nos jours , à la plupart des
' Procès-Ycrbal de la rédaction des coustumes locales. Le plaidoyer de l'ayocat général Thomas de Verdun avait été composé par Claude Groulart, qui le déclare lui-même dans ses Voyages en cour, chap. vi. — Froland , dans ses Mémoires concernans le comté-pairie d'Eu, cite nombre d'arrêts du Parlement de Paris (postérieurs à la réformation de la Coutume de Normandie ) , qui ont déclaré le comte d'Eu et les habitants du comté soumis à cette coutume.
lecteirrs ; mais nous était-îl permis de les passer
sous silence? Disons aussi quelque chose des dé- Le parlement
marches du Parlement auprès de Henri II, au su- ^^^o^^^^J*
jet de la nomination du conseiller Bauquemare ^'^^ président
■■• à mortier.
aux fonctions de président à mortier, en remplacement de Jean Yialard qui lui avait résigné son office. Lage peu avancé de Bauquemare (il avait trente ans à peine) et ses courts services, avaient paru, au Parlement, ne devoir point permettre qu'il fût pourvu d'une si grande charge. A joindre qu'il comptait dix ou douze parents dans le Parlement, sans compter ceux qu'il avait dans la ville et dans le reste de la province. Dans une discussion très animée qui eut lieu sur ce point , en plein Conseil, devant le chancelier et le roi lui-même, entre Bauquemare qui y était venu soutenir sa nomination, et les députés du Parlement (le premier président Rémon entre autres ) chargés de la combattre , des propos très vifs furent tenus par le jeune Bauquemare , qui se disait haï du premier président Rémon, pour s'être défendu d'épouser sa fille. Mais les raisons du Parlement devaient prévaloir; la nomination de Bauquemare fut annulée , et l'office de président rendu à Vialard, qui dans la suite en traita avec Antoine de Saint- Anthot\ Pourtant, des édits de François I"
^ Meg.secr,, 13 novembre et 11 février 1548.
rr. ,j
130 PAKLEUEMT DE NORMAlfDIX.
et même du roî régnant , permettaient qu'on fôl président à trente ans révolus , âge peu avancé , il le faut avouer, pour une telle charge; aussi, à Rouen, ces édits avaient-ils été mal reçus. Dans la suite, Henri III devait donner raison au Parlement de Normandie, en exigeant, pour la présidence^ quarante ans accomplis , dont il fallait même que dix se fussent passés dans l'exercice des fonctions de conseiller d'une cour souveraine *. Scènes Des scènes sanglantes qui, dans les années 15/i7
'Tes habita n"r* ^^ 1549 , émurcut vivcmcnt la ville de Rouen , nous de Rouen, arrêteraient plus loni>;-temps, si le Parlement, qui
deQnevilly,etc, r t? r ' » ^
et les gens de s'cn était mêlé d'abord comme il le devait, n'eût
plusieurs galères . , • t ' ^ »«i r •. j
qni stationnaient ^^ CUSUltC ICS mamS llCCS , CU SOrtC qu li lut dOU-
devant la ville. ^^ ^ d'autrcs de jugcr les coupables et de mettre un
terme à ces désordres. Tout le mal provenait des galères qui , alors , au nombre de six ou sept à la fois, venaient stationner au port de Rouen et y demeuraient des mois entiers. Les soldats et gens d'équipage dont elles étaient remplies, hommes violents et dissolus au-delà de ce qu'on saurait croire, se répandaient dans les campagnes de la rire gauche de la Seine, maltraitant leà villageois, pillant leurs demeures, insultant leurs femmes fet leurs filles, vivant là, pour tout dire, comme en paj^s
' I^es trèze Livres des Parlements de France , par La Roche- FlaTyn, liv. vi, chap. i", n" 2,
coaquis. La résistance s'en mêlant quelquefois, il y avait eu des batteries en grand nombre, des hommes blessés, tués, surtout du côté des villageois; c^était riiistoire de chaque jour. A Quevilly, à Couronne , ce n'était qu'un cri contre ces hordes de brigands. Rouen, du reste, eut bientôt son tour; ses quais, ses rues virent de violentes mêlées; un riche marchand de Toulouse, que ces forcenés avaient jeté à la Seine , ne reparut jamais. Us tuèrent, dans l'église de Notre-Dame, durant les offices, un homme qu'ils n'avaient pas craint d'y poursuivre. Bien d'autres scènes non moins fâcheuses eurent lieu, qu'il serait trop long de redire. Chassés, un jour, de Rouen, par la multitude indignée, qui les avait contraints de remonter en hâte sur leurs barques, ils osèrent bien, de leurs galères, tirer à boulet sur la ville, dont on peut imaginer la fi'ayeur et la détresse. Il était dix heures du soir: convoquées en hâte, par le premier président, toutes les chambres du Parlement s'étaient assemblées au palais. Des députés allèrent en cour, et montrèrent au roi quelques-uns de ces toulets lancés contre la ville , qu'ils avaient exprès apportés de Rouen, pour qu'on vît mieux la réalité et la grandeur du mal. C'étaient là des pièces décisives, et les magistrats avaient cm, assurément, qu'on les laisserait procéder en liberté contre les coupables ; d'autant que plusieurs lettres , assez récentes en-
Les gpns
des galères
osent
tirer à bonlet
sor la ville
de Ronen.
core , du roi rëgnant , avaient attribué au Parlement toute connaissance des crimes que pourraient Le célèbre amini Commettre ces hommes indisciplinés \ Mais le * génértd'^ célèbre Pierre Strozzi^ général des galères ^ s'en des galères, mêlant et cu faisant sa propre affaire, les députés
malmené par le i j: ' ir
peuple de Roaen. du Parlement y devaient perdre le tcmps. ARouen,
aux jours des plus grands excès des gens de ces galères , Strozzi , dont la complaisance pour eux était bien connue ^ ayant été rencontré dans les rues, le peuple ému ne l'avait guère mieux traité qu'eux, et avait failli lui faire un mauvais parti. Outré contre les habitants , outré contre le Parlement , qu'il accusait de les avoir laissés faire , puisque enfin il fallait que justice se fît tellement quellement de lant de désordres qui, aussi bien , ne pouvaient rester plus long-temps impunis, tout juge paraissait bon à Strozzi , hormis le Pariement, qui, laissant malmener ses gens par la populace, l'avait abandonné lui-même aux prises avec elle , et qu'il savait bien résolu, d'ailleurs, à ne faire grâce à personne, vu l'extrême gravité de raffaire. Le crédit d'un si brave et si habile homme de guerre étant fort grand, les magistrats, ou plutôt les lois elles-mêmes devaient , cette fois , comme tant d'autres, avoir le dessous; les lettres de Henri II, si expresses, ne devaient servir de rien; et force
' fieg. secr., 7 mai t6i7.
fut au Parlement de se dessaisir de Taffaire. Le prévôt Genton, sieur des Brosses, envoyé à Rouen pour informer de toutes ces tragédies , fut bientôt suivi de commissaires qui, sans doute, comme tous les juges de cette espèce, virent et arrancèrent les choses au eré de ceux qui les avaient Lt nommer'.
Un différend qui eut lieu entr£ Tamiral d'Annebaut et le Parlement , au commencement de ce règne, mérite qu'on s'y arrête davantage; les mœurs du temps s'y montrent; les prérogatives du Parlement sont menacées; mais cette cour sait les défendre, et les faire reconnaître etrespecter. C'était en avril 1548 , un an environ après l'avénement de Henri II. L'amiral d'Annebaut, qui, sous François P', avait été, avec le cardinal de Tournon, à la tête des affaires du royaume, aussitôt après que ce monarque son ami eut fermé les yeux, se vît banni de la cour , dépouillé de son bâton de maréchal , que voulait D'Albon de Saint-André , et enfin envoyé dans son Gouvernement de Normandie, qui lui était resté avec l'amirauté, ses ennemis n'ayant osé entreprendre de les lui ôter. Or, une déclaration avait été rendue, le 10 novembre précédent, qui attribuait des droits exorbitants aux
Différends
entre
le Parlement
et Pamiral d'Annebaat.
' Reg. secr., 4 et 7 mai 1547 ; 31 mai, 17 jain, 4 et 22 Juillet 1549, et aliàs passira.
gouverneurs de provinces ; qui , par exemple » leur conférait le droit, de tout temps réservé au roi, de convoquer les États provinciaux en cas de péril imminent; qui leur attribuait, sans s*cxpliquer autrement, la police des villes et des lieux de leur gouvernement ; les autorisait, enfin, à mander devant eux les Parlements en corps. Cette dernière clause, on le voit, était renouvelée des pouvoirs de François, dauphin de France, nommé en 1531 gouverneur de Normandie. Combien , alors , le Parlement s'en était ému, nous lavons vu en son lieu. Que Ion juge par là combien elle put déplaire , lorsqu'elle reparut tout-à-coup dans des pouvoirs donnés à un simple gouverneur de province , grand seigneur assurément , mais enfin bien inférieur, sans doute, au fils aîné de France, héritier présomptif de la couronne , et qui même avait failli être sacré roi, pendant la détention de François I" à Madrid. Ces lettres patentes, en tout cas, n'étaient point spéciales pour D'Annebaut, qui même n'y était pas nommé; elles regardaient tous les gouverneurs ; et , en en transmettant une expédition au Parlement de Rouea, avant sa venue dans cette ville , D'Annebaut s'était attendu , sans doute , qu'elles y seraient enregistrées tout d'une voix. Aussi était-il demeuré bien tranquille, à quatre lieues en deçà de Rouen, dans la maison de campagne que possédaient à Boos
les abbesses de Saint-Amand de Rouen, et dont jouissait, alors, à ce titre, sa nièce Guillemine de Saint-Germain, abbesse de ce royal monastère, régi, depuis plusieurs années, par des abbesses de la famille de l'amiral \ Lue scène assez vive allait bientôt troubler, un instant, celte p^sible demeure.
A Rouen, lors de la réception des lettres patentes du 10 novembre, un cri s était élevé de tous les baiics du Parlement. Sur les clauses que nous avons rapportées et sur quelques autres npA moins insolites, il ne pouvait y avoir deux opinions au palais. De vives remontrances avaient été rédigées à )a hâte par Tavocat du roi Laurent Bigot, Tame de cette compagnie; on allait l'envoyer les porter au roi , les soutenir au conseil. Deux conseillers nommés pour aller à Boos faire des représentations à l'amiral , ne s'étaient point hâtés départir, de l'avis du Parlement sans doute, et pour gagner du temps. Mais D'Annebaut avait eu vent de ce qui se passait au palais ; et sa mauvaise humeur paraissait assez dans une lettre que reçut de lui le Parlement sur ces entrefaites, t Je sçay (disait-il) la volonté du roy sur les puissances dont il entend que les gouverneurs de ses provinces usent ^ les quelles, de ma part, je voul-
Scènetrès vire, k Bpoa,
(dans la maison de campagne des abbesses
de St.-Âmand, )
entre Tamiral
d*Annebaat
et des députés
du Parlement
de Normandie.
' Gallia ckristiana, tom. XI, col. 289..
drois garder et observer; il vous plaira donc, Messieurs, me vouloir renvoyer la déclaration , pour en user comme je doibs* »; c'était à dire saiis qu'elle eût été enregistrée; le Pariement ne pouvait s'y méprendre. Cette lettre hâta donc le départ de ses deux députés pour Boos ; c'étaient les conseillers Raoullin de Longpaon , etDeBonshoms de Couronne, magistrats des plus distingués du Parlement , mais qui , pour cela , n'en lurent pas mieux traités par l'amiral , qu'avaient blessé au vif tbutes ces discussions sur ses pouvoirs , dont il était jaloux à l'excès. Avertis de l'approche des deux députés, il s'était couché sur un lit de repos, prétextant une indisposition , pour se dispenser peutêtre de recevoir debout ces magistrats, et d'aller à leur rencontre. Mais, ni la froideur de son accueil, ni son air fâché ne purent les empêcher de s'acquitter de la mission dont on les avait chargés ; et ils commencèrent hardiment à énumérer les griefs du Parlement contre les lettres patentes du 10 novembre 1547. Ces lettres étaient trop générales, lui dirent-ils ; del'ambîguité , du vague de leurs termes naîtrait la confusion dans l'administration de la justice, qui devait être rendue de jour en jour et de moment en moment aux sujets du roi. Attribuer aux gouverneurs la police des villes de leurs
» Lettre du 10 avril 1548, datée de Boos. — Beg. ^ec/-., avril 1548.
gouvernements, c'était ôter toute puissance aux juges, et faire tort au roi et aux habitants. Fût-il vrai que M. l'amiral ne prétendît exercer la police que sur les gens de guerre , encore fallait-il en référer au roi, qui, alors, rendrait une nouvelle déclaration , interprétative de la première.
Mais , à ces mots de recours au roi et H* interprétât ion ^ D'Annebaut, ne se pouvant plus contenir, avait brusquement interrompu les députés. «£A / oii est le besoin d' interprétation? (s'écria-t-il , bégayant plus encore que de coutume , tant il était hors de lui ! ) Les lettres patentes du roy ne sont-elles pas assez claires; oii a-t-on veu que je voulusse prendre congnoissance des petites causes politiqtjes des villes? IjCs lettres patentes n'ont entendu parler t/ue des matières d'Estaty dont^ certes^ la congnoissance m'appartient^ en ma qualité de lieutenant général pour le roy y et de gouverneur de Normandie. Je ne veulx avoir limitacion ny restrinction ^ par vous,, ny par le Parlement j du pouvoir et auctiiorité que le roy m' a donnez; je sçay bien le vouloir du roi^j'useray de ma commission ainsi quej'entendray^ et suivant le bon vouloir et plaisir de sa Majesté. Le Parlement^ par adventure^ vouldroit-il retenir mes lettres patentes? Je les yroys plustost quérir mot mesms en