‹ Histoire du Parlement de Normandie (volume 3)Chapitre 10 sur 34 · CHÉQUIER · texte numérisé non relu

CHÉQUIER

DE L ECHIQtlER. \^

mune donnée à deux choses si dissemblables d'ailleurs * . L'opinion de Ménage , de Choppin , de Bodin , de Pierre Pilhou , de Basnage et de plusieurs autres, qui font dériver celte appellation d'Echiquier^ du mot allemand € skecken » ou iL8chicken*j envoyer^, semble beaucoup plus sé*rieuse , puisque , enfin , leh officiers du duc , les barons, les prélats, les chevaliers, étaient, nous l'avons vu, envoyés souvent d'un lieu à un autre pour rendre la justice, et qu'à quelques égards ils rappelaient ces missi dominici qu'ils avaient remplacés. L'opinion de ceux qui font dériver Echiquier du mot saxon € scàta » , trésor ^ , ou du mot aeschaitai^ , revenus, peut aussi se défendre, la Normandie, outre son Echiquier des causes^ ayant eu son Echiquier des comptes , uniquement occupé de finances, institué avant l'autre, peut-être, et ayant pu lui communiquer son nom; mais tout cela ne saurait nous contenter encore.

•^ ' a Scacarium dicîtar ad instar ludi scacomm in quo rex est « cam militibas. » — Guillaume Le Rouillé , Sur le Titre bl du Coustwnttr de Normendie , au titre : bk Esghiquub.

* Ménage , Dictionnaire étymologùlue , ou Origines de la Langue

française y y^ Echiquieb. —Bodin, République^ liy. m, chap. 2.

— Choppin , Du Domaine , liy. ii , titre y , n® 2. — Pithou , Livre des

Comtes de Champagne. — Basnage, Sur tarticle 1 de la Coutume

de Normandie f an titre : de Jurisdiction.

^ Houard , Dietionftaire du Droit normand, y** EcHiQOiBB. — Le même, Traité sur les Coutumes anglo-normandes , t. iv , p. 486.

2i> IIIST(»IR£

Beaucoup d'écrivains graves , qui n étaient pas ht)mmes à se copier les uns les autres, et qui, chacun de son côté, avaient cherché avec ardeur l'origine de cette appellation d'Echiquier ^ se sont, quoique partis de points divers, rencontrés dans une autre conjecture, dont il est temps de parler, sans prendre la peine é'en signaler plusieurs autres dont le détail nous mènerait trop loin. Ici encore le jeu d'échiquier est en cause , mais avec beaucoup plus d'apparence, on le va voir, que dans les conséquences forcées de Nicot et de tant d'autres après lui. Qui n'a entendu parler de l'ancienne juridiction dite: la Table de marbre ^ et ainsi nommée, notoirement , de la table de marbre noir autour de laquelle siégeaient partout, ( à Rouen, par exemple, aussi bien qu'à Paris, ) les juges des Eaux-et-Forêts et de l'Amirauté ' ? Qui aussi , n'a vu mentionner dans les ouvrages des vieux jurisconsultes, ces instances à la barre ^ dites ainsi à cause d'une grande barre de fer scellée à l'entrée des salles d'audience des parlements, barre qu'au temps d'Etienne Pasquier on voyait encore à Paris dans la grande salle du palais ^ , qui existait aussi à Rouen dans la grande salle, comme on le voit partout

* Du Cancre, Glossar.y t° Tabula marmohea.

* Est. Pasquier , Recherches sur la France , iiv. u , chap. 3.

DE LKCHIQUIHR. ^1'

dans nos registres * , et sur laquelle s'appuyaient les conseillers, chargés de vider ces instances, de répondre , aussi , les requêtes qui leur étaient présentées par les parties .ou leurs procureurs^? Qui, enfin, ne connaît ce tribunal de la Rote, si célèbre à Rome , et qui , ( du moins le docte Du Cange nous 1 assure, ) a emprunté son nom à la roue « rota » figurée naguère sur chacun dés pavés de porphyre de la chambre où cette juridiction ecclésiastique tenait autrefois ses audiences ^ ? Que si , maintenant, vous interrogez les vieux titres, les vieux auteurs qui ont parlé de rÉchiquiér , si vous vous enquérez des lieux où se tinrent naguère ses assises ; si vous reconstruisez , de mémoire, ces antiques châteaux, ces vastes salles, où les maîtres s'assirent tant de fois en jugement , partout vous apparaît la même idée , l'idée du jeu: à' échecs , cette idée qui , telle que Nicot la présente, n'a pu nous agréer tout à l'heure , parce qu'il l'a perçue et exprimée incomplète et obscure à nos yeux, mais qui, telle que nous l'oflrent plusieurs autres érudits, paraît être le mot véritable de l'énigme-

' Reg. sec. du Parlement de Normandie y des 20 mars 1577 , 13 noY. 1614 et 26 mars 1760.

* Collection de Décisions nouvelles , par Camus et Bayard , Y° Barre.

* Hm Cange, Gloss.^ v' Rota.

qu'il s'agit de deviner ici. Vient d'abord le grave Du Gange , ce savant prodigieux , qui nous montre nos juges normands réunis dans une salle dont le pavé, sorte de mosaïque composée de dallesen pierre ou en marbre de couleurs diflférentes , ressemble au tablier d'un échiquier \ On voyait, autrefois, à Caen, dans l'abbaye de Saint-Étienne , une grande salle où l'Échiquier avait, certainement, siégé sous nos rois; la preuve en existe dans cent arrêts qu'avait vus le docte abbé De la Rué. Mais il avait vu aussi cette grande salle, qu'il ne manque pas de décrire dans ses Essais historiques sur Caen; longue de quatre-vingts à cent pieds, large de trente-six à quarante, elle était pavée de briques armoriées ; aux quatre angles était un échiquier en briques peintes ; quatre autres échiquiers avaient été figurés au centre de la salle, en sorte que le président voyait toujours un échiquier devant lui, et avait toujours lui-même un échiquier sous ses pieds ^.

Mais voici d'autres circonstances où se reproduit encore l'idée du tablier des échecs. Les maîtres de l'échiquier étaient assis en jugement autour de grandes tables peintes, ou recouvertes de tapis de couleurs diverses. Or, toujours, ces

• Du Caniçe , Gloss, , ▼• Scagarium.

* De la Rue , Essais historiques sur la ville de Caen, t. II , p. 242.

DE l'échiquier^ 23

Cables peintes 9 ou ces tapis bariolés, imitaient le tablier d'un échiquier. On en peut croire Gervais de Tilbury 5 on en peut croire Madox, l'historien de l'Echiquier d'Angleterre', et dix autres, qui parlent de ce drap ou tapis échiqueté. A la tour de Londres, Noël de la Morinière vit des rôUê sans nombre où il était fait mention de draps échiquetés, appelés «Scacoria, fournis à' l'Echiquier par les rois Henri II , Richard Cceur-de- Lion et Jean-sans-Terre ^. Ces tapis paraissaient être comme de l'essence de l'échiquier, en sorte que cette juridiction souveraine semblait ne pou* voir tenir ses séances, si on n'en couvrait les tables autour desquelles les maîtres devaient être assis.. Au palais de Westminster, où siégeait, pour l'ordinaire, l'Echiquier d'Angleterre, et où, partant, était le drap échiqueté, le- roi, s'il voulait fure* tenir son Echiquier dans quelque autre résidence royale, ne manquait jamais d'y faire porter le fameux tapis ; cela se pratiquait encore en 1769, au temps où écrivait Madox. Il nous le dit lui-même*.

Après cela , que d'autres savants veuillent faire

■ lladox*8 , Hist. of the Eiehtq. o/Kngland, 1. 1 , p. 160. — W«lUMtrocht , Tableau de la Constitution et des Lois anglaises , p. 174^

* Rerae de Roaen, férrier 1838.

^ Maïkn's , HUt. oftke Exckeq. ofEnglând , 1 1 , p. 1«K

2\ HISTUIBH

dériver cette appellation d'Echiquier, des jetous ou pierres de deux couleurs différentes, dont les maîtres de TEchiquier des comptes se servaient pour leurs calculs; qu'ils prétendent qu'en Angleterre, la Cour des comptes a, la première, été qualifiée d'Echiquier par ce motif, et qu'ensuite, par imitation, ce mot est passé à la Cour des cau-^ ses ( principal objet de cette histoire ) , ce sont là de ces opinions qui se peuvent soutenir ; même , la Vie lie saint Thomas de Cantorbéry^ par Jean de Sarisbéry, semble la corroborer, lorsqu'elle nous montre, à Londres, Jean, ses trésoriers, et les officiers du trésor , assis tous ensemble autour de la table carrée^ ou de l'échiquier^ ainsi appelé ( dit l'auteur ) à cause des jetons de deux couleurs dont elle est couverte \ Madox veut, lui, que les cases multipliées du tapis échiqueté servissent à placer, séparément, les pièces de différentes espèces , les besans, les talents, les monnaies de Rouen , d'Anjou, avec lesquelles les paiements se faisaient alors. C'est, en termes différents, parler dans le même sens que Jean de Sarisbéry, dont noUè

' « Erat siquidem JohanDes ille cum Thesaurariis et cœteris » fiscalis pecunise et public! œrjs receptoribus , Londoiiiis , ad qua- <t drangulam tabulant quœ dicitur, à calculis bicoloribus, vulgô « Scacarium; potiùs autem est régis tabula nummis albicoloribus, « ubi etplacita corônse Régis tractantur. » -— Le Beuf , 1. 1 , Dissertât,, p. 316. — D. Carpentier , Suppl. Gloss. <:angii, v« ScaCABHIM.

rap|x>rtions tout à Theùre le témoignage. Toujours , dans ces explications diverses , apparaît inévitable ce tablier d'échiquier y devenu sacramentel , sans qu'on voie trop pourquoi, dans les salles ou siégeait la cour souv^*aine^ et jusque sur la tablé autour delaqueUe étaient assis les juges. On comprend alors cette formule : fait en l'Echiquier et uir t Echiquier'* , qui souvent s'ofiHt au savant abbé De la Rue , dans ses longues recherches à la tour de Londres.

Mais reste toujours la question : pourquoi ces pavés, pourquoi ces, tapis échiquetés, et quel rapport entre un tribunal et le jeu des échecs ? Quel rapport , s'écrie Terrien , savant jurisconsulte normand , quel rapport ! Mais, au palais, comme au jeu des échecs , n'y a-t-il pas toujours une partie qui iTuI/^ l'autre , un gagnant et un perdant? Et, par cette analogie. Terrien s'explique l'identité d'appellation à l'égai'd de deux choses si différentes au premier coUp d'œil, mais où, sous des formes diverses, s'accomplissaient des événements analogues: succès pour l'un, échec pour l'autre^.

Idée bizarre si l'on veut, et qui nous étonna beaucoup naguère ; mais ces salles pavées en

' a Actum in Scacario et super Scacarium .» — De la Rae , Essais historiques sur la ville de Caen , t. II , p. 242.

* Terrien , lir. xv, chap. 2.

3ft tlMTOlAS

échiquier, ces tapis échiquetés, cet Echiquier ,^ enfin , inévitable , sacramentel , inséparable de la cour de justice connue sous ce nom, peuvent donner beaucoup à penser; et, tout bien consi"* déré, nous -demanderons en quoi il répugne sr fort qu'un tribunal où l'un perd et l'autre gagne, où une partie mate l'autre , comme dit Terrien , ait pu prendre le même nom qu'un jeu royal où il en va ainsi, et qui, chaque jour, charmant les loisirs de nos ducs, des prélats et des barons, avait bien pu fournir à la langue des appellations nouvelles, et, à trait de temps, donner son nom à la cour ducale de justice , à cause des gagnants et des perdants qu'on y voyait chaque jour, comme au jeu des échecs. A Terrien, du reste, toute la faute , ou tout l'honneur.

Simplicité des Rien de plus simple que la procédure en usage à

formes de la pro- ,,ti i» • i .. .^ » *.

cédare à TEchi- 1 iichiquier, SOUS nos ducs, autant quon en peut derdacV* **"*" jugcr par les formules des décisions qui sont parvenues jusqu'à nous. Il ne paraît point qu'il existât alors des hommes de loi , ou du moins qu'il leur fût permis de venir débattre dans les prétoires les causes sur lesquelles on avait pu les consulter , et ,

Chargés d'une haine étrangère , Vendre aux querelles du vulgaire Leur voix et leur tranquillité.

« Les parties comparaissaient en personne , ex^

DE L i€HIQUlEB. 27

plîquaient elles-mêmes leur cause, exposaient leurs moyens, et la discussion amenait presque toujours un arrangement entre les plaideurs. Les arrêts de l'Echiquier, sous nos ducs, paraissent plutôt des jugements d'un conseil de famille , que des décidons d'une cour suprême ; les barons qui les rendaient étaient tous de preux chevaliers dont la loyauté persuadait aisément aux parties un arrangement et la paix * b . Telle était l'idée que l'abbé De la Rue s'était faite de la procédure en usage à l'Echiquier de nos ducs; et les formules les plus habituelles des décisions de ce tribunal, formules toutes bénignes, toutes conciliantes', semblent justifier les conjectures du docte antiquaire, qui, à la tour de Londres, avait pu voir un si grand nombre de jugements de notre ancien Echiquier normand.

Est-il nécessaire de parler de l'indépendance de indépendance de l'Echiquier ducal à l'égard du roi de France ; de ^j j^onnanréfiiter La Roche-FIavyn , qui , ne connaissant cet ***! V^"* **** Echiquier que de nom , s'est aventuré à dire qu'après que cette cour avait confirmé ou infirmé les sentences des baillis, les causes jugées par elle

■ De la Roe, Essais historiques sur la ville de Caen , t. H , p. 268 et suiTintes.

* « Hnc est flnâlis concordia inter , etc. » — De la Rue , Essais histor, sur Caen ,f,U, p. 268.

!m HISTOIRE

pouvaient encore aller , par nouvel appel , au parlement de France *. D'abord, ne s est-il pas réfuté Im-mème, en disant ailleurs, que « lesEschiqniers , par toutes nos ordonnances , sont appelés Cours^ souveraines y et qu'il leur est attribué autant rf^yeimdictian qu'aux t»A1tLEMENTS * ? » Faut-il disserter longuement pour établir qu'on n'aurait pas pu, au contraire , en appeler au suzerain, des décisions rendues par le vassal et ses oflBciers, et que l'Echiquier de Normandie fut , véritablement , plus souverain

sous les ducs qu'il ne devait l'être dans la suite sous les rois ? C'est que le duc de Normandie était Tuii de ces grands et fiers vassaux qui avaient su conquérir, dans leur territoire, une souveraineté absolue , une indépendance incontestée ; qui , enfin , jouissaient pleinement de ces droits régaliens * que n'avaient point su se réserver les descendants dégénérés de Charlemagne. Comme les comtes de Toulouse* et ceux de Champagne, toujours nos ducs connurent des causes les plus importantes de leurs terres , et les jugèrent souverainement, c'eât-à-dire sans appel; et « l'Echiquier

' Les trèze Livres des Parlements de France, par La Roche-Flavyn, lîv. xin , chap. 59 , § 1 .

* Le même ouvrage , liv. i , chap. 9.

3 Brussel , Usage gén. des Fiefs, liv. ii, chap. 1.

* Obm Vaissctte, Histoire générale du Languedoc, t. lll. p. 497 ; t. IV , p. 524.

de Normandie était au8&i absolu, dans ce qu'il prononçait pour cette province 9 que 1 était le Parlement du roi , dans son ressort '. » La dé faute de rfroiï^ c'est-nà-dire un scandaleux déni de justice; et le faux jugement , c est-à-dire une injustice avérée, plus éclatante que le soleil, auraient pu seuls, en dessaisissant le duc , saisir, au même instant, la cour du roi son suzerain , et transporter , en un mot, la juridiction de TEchiquier de Normandie à la Cour du roi , au Parlement de France ^. - Recours bien rare sans doute, et dont encore on n usa pas long-temps* Depuis un traité fait vers 9/1.5 , entre le roi de France et le duc Richard I , « le duchié de Normandie avoit esté tenu par les ducs, san$ recongnoistre nul en souverain y sinon Dieu, » Depuis lors , les ducs de Normandie « avoient tenu le duchié comme seigneurie divisée et séparée de tout autre seigneur... sans nul recongnoistre en souverain , sinon Dieu seulement. En signe de ceste souv^aine seigneurie , les ducs avoient Es^ chiquier sans ressin't ou recongnoissance de nulle . autre seigneurie *. »

' Brussel , Ustige général des Fiefs , iiv. n , chap. 13. * Usage général des Fiefs , Iiv. 11 , chap. 6. — Henri Klimrath , Mémoire sur les Olim et sur le Parlement. Paris , 1837 , in-8.

^ Remontrances des habitants de Rouen à Henri VI , roi d'Angleterre , contre l'université de Paris. ( Archives de Thôtel-de-villc de Rouen. ) — M. Chéruel , Histoire de Rouen sous la domination anglaise , Pièces justificatives , p. 167 et suivantes.

^ HI8TOIB&

De là 9 pour les Normands, le droit d'être toujours jugés dans la province. « Nul des demourans . en icelui duchié n'en pouyoit estre trait hors la juridiction, en pays, par appel ne autrement *. » Même , à la ville de Rouen , sa capitale , avaitt été accordé par les ducs rois d'Angleterre, un plus grand privilège encore; celui, pour tous ses bourgeois, de ne pouvoir être jugés que dans la ville et dans l'enclos de ses murailles. S'agît-il même d'aller plaider devant le duc en personne, Oissel , Sainte- Vaubourg^ , villages très voisins de Rouen, étaient des limites que nul habitant de cette ville ne pouvait être contraint de franchir. Les chartes de Henri II, de Richard Cœur-de-Lion ^ de Jeansans-Terre y étaient formelles. En sorte qu'en Normandie même , il y avait des limites très rapprochées que les justiciables n'étaient point tenus de dépasser pour se faire rendre la justice *.

Recouvrement ^^^^ ' ^^ 1204 , Jcan-saus-Terre s'é tant enfui , vint de la Normandie Philippe- Augustc , qui , aîusi quc nouB Ic voyions guate. tout à l'heure , eut bientôt recouvré cette grande

L*£<ihiqaier est , , . , ,

conservé. proviucc , ravic naguère aux rois ses predeces-^

seurs . La Normandie étant donc redevenue fran-

' Remontrances déjà citées.

* D. Pommeraye , Concilia Rothom. In-4 , p. 148.

^ Histoire de Rouen sous la domination anglaise, parM.Chéruel , p. 161 et 163 da texte , 167 et suiv. des Pièces justificatives.

DE l'AcHIQUIEK. 31

•çaise, restait à savoir comment désormais lui serait administrée la justice. En France, dès-lors, de9~ gens du conseil du roi^ se constituant , de temps à autre, en cour de justice , connaissaient sourerainement des grandes affaires du royaume , seuls et souverains juges d'appel et en dernier ressort , des causes décidées , en première instance , sur tous les points du territoire français, demeurés sous la domination de nos rois. En un mot, le Parlement naissait, mais informe encore, sans assiette fixe , sans juges inamovibles, corps équivoq[ue et mixte , occupé tantôt à régler les affaires du ror, tantôt à rendre des jugements en son nom ; conseil de nos rois avant tout, les suivant comme leur ombre, et toujours à leur suite, les conseillant dans tous les cas qui s'offraient, préparant leurs édits, mais en même temps écoutant les justiciables et jugeant leurs différends '• Les Normands, accoutumés à être jugé» chez eux^ allaient-ils être contraints à erre^ maintenant de ville en ville, cherchant la justice que, depuis tant de siècles. Us avaient eue si près d'eux? C'eût été blesser au coeur un peuple opiniâtrement attaché à ses anciennes coutumes, et dont une partie, regrettant ses ducs, endurait déjà impatiemment le nouveau maître qui

• Henrion de Panaey, Traité de F Autant ludidaire en France, IntrodoeCioii , $ 3.

as HISTOIRE

s'était imposé à la Normandie *. La ville de Rouen, d'ailleurs , ( pour ne parler que de la capitale ) , ne s'était rendue à Philippe-Auguste qu'après avoir stipulé la conservation des libertés et coutumes dont elle avait joui sous les ducs, ce qui lui avait été accordé par charte royale du 1" juin 120/i. ^.

La province apprit avec joie que son antique Echiquier lui serait conservé ; mais cette joie ne fut pas sans mélange : toute justice , en France , émanant du roi, et la puissance de juger souverainement et en dernier ressort étant un de ces droits régaliens , usurpés naguère , que Philippe- Auguste avait eu surtout à cœur de ressaisir, la Normandie dut se résigner à voir arriver de Paris

> Postquam saccobuit Franco Normannus , et omnis Terra Philippinas sascepit Neastria leges Indignante diù portavit vertice régis Mitejagam.

Rex malens bonus esse malis, assaescat amando Ut sîhi paalatim popaloa , ne se peregrinis " Consnetadinibns arctari forte querantar , Judicia et leges non abrogat^ immô tenenda Omnia confirmât generaliter hactenùs illis Obseryata, qnibas non contradicit apertè * Jus y ant libertas non dépérit ecclesiamm,

— Goillelmi Britonis Philippidos, lîb. viii, vers 215 et sniv. —

> « Et postqaàm ipsi nobis reddideritit civitatem Rothomagi « cum omnibus forticiis, nos ipsis creantavimus et concedimus « libertates et consuetudines ad eos pertinentes quales habuerunt « inNormanniâ. «—Carta 1, Jun. 1204. (Archives de rhûteMe-Yille de Rouen ; Reg. A , 38. )

roi.

DE L'iCHIQUIER. ^

à Caen 9 à Falaise , à Rouen , des commissaires dti roi , des français envoyés pour tenir cet Echiquier qu'on lui avait laissé.

Nous disons des commissaires j car ces juges LTchiqaierde

, . ^ 1 . . • I •! Normandie fat,

n avaient de mission que pour une assise ; us sous le règne de étaient souvent renouvelés ; et rarement on voyait !!î'l'l'!Sr^î^

' «/et de ses 80000*

revenir à l'assise de la Saint-Michel tous ceux qui •*""♦ **"° p"

*■ des commissaires

avaient tenu celle de Pâques. Pourquoi, en effet, que nommait le la Normandie eût-elle connu l'inamovibilité judi'^ ciaire, en un temps où la France ne la connaissait pas encore ? Au Parlement de France , aussi , encore informe (nous l'avons dit), siégeaient alors, non des officiers proprement dits, mais de simples commissaires y renouvelés par nos rois à leur gré , presque toujours pris dans leur Conseil , et révoqués quand il plaisait au monarque de leur reprendre les pouvoirs qu'il leur avait donnés ^.

Ainsi , TEchiquier , en Normandie , le Parlement , en France, étaient désormais deux juridictions

' On Toit de ces commissions au dépôt des Ms. de la Bibliothèqoe royale. En Toici une du 28 juillet 1401 : « Karolas, Dei gratiâ, « Franoorum rex , dilecto et fldeli clerico et consiliario nostro ma- « gistro Nicolaode Ordeomonte , salatem et dilectionem. Mandamus « Tobis qoatinùs, pro opeditione cansarom Scacarii nostri Nor- « manie, qnod aedere ordinamns in quindenâ sancti Michaâis pro- « -zimè Yentnri, Rothomagi, in dicto Scacario personaliter intersitis, « nnlla tenùsomissonu. » — Membran. Bib. reg. — On en trouve une antre dn 2S Juillet 1407, adressée an même. Je dois ces renseigne- BKOts à M. Lacaiiane.

• Loysean , Des Offices , livre i , chap. 3 , n** 8C , 87. I. 3

34 HISTOIM

royales soumises au même régime , indépendantes Tune de l'autre , composées d'éléments semblables, « tenues toutes deux par des commissaires du hh , et souvent parles mêmes* , en un mot, ne difiérant que de nom ^, »

^^ïaI^I^'aZ pn 1207 , donc , au terme de Pâques, arrivent gustc. Gnérin , ^ Falaisc dcs commlssaircs du roi , qui vont tenir

évéqaedeSenlis. . ' .

FEchiquier pour la première fois depuis la conquête ' ; ces commissaires sont de grands person-* nages. C'est Gautier , grand chambrier du roi de France; c'est Guérin, l'ami de Philippe- Auguste^ ^tbras droit d'un si grand monarque : pour l'heure simple chevalier de Saint-Jean de Jérusalem , bientôt il sera évêque de Senlis ; plus tard , chancelier de France , il élèvera cette dignité au plus haut degré de gloire et d'honneur. Dès à présent ^ son nom est illustre en France ; après la déroute de Béllefogey où ont péri les archives de la couronne, qui, alors, suivaient partout nos rois, cet

'* Klimrath, Mémoire sur Jes iSHim. ln-8°, 1837.

* Terrien , livre xv. — D*Anneville , Inventaire de V Histoire de Normandie t in-4. Rouen, 1645, p., 152.

^ « Régnante Philippo rege Franciae, post acquisitionem Ner- « manniie quam fecit , facta sunt haec juclicia in Scacario Norman- « niœ, i baronibus exUtentibus ia eîsdem , anno Oomini 1207, ^ apud Falesiam , in Scacario Pasiïhe > coràm domino Gallerio « ( tamerario ) ; fratre Garino; in presentiâ multoriim prelatorum , n militum et baronum. » — Arresta Scacarii, Ms. de la Bibliothèque pnbliquc de Rouen.

DE l'Échiquier. 35

homme de science et de génie 9 par un miraculeux effort d érudition et de mémoire, a fait revivre presque toutes ces antiques chartes anéanties ^ puis les a déposées dans un lieu fixe et sûr , pour n'en fixks jamais sortir *. Chaque année presque , pendant vingt ans, l'Echiquier de Normandie sera présidé par ce grand homme; et les premiers officiers de la couronne n'y prendront séance qu'à sa suite.

Donc, l'Echiquier, maintenant, est t la court du roy, et non pas du duc b , comme on le lui dira un jour en pleine audience , oyant toute la Normandie *. On voit déjà quelle foi méritent ceux qui ont osé avancer « qu'avant Philippe-le-Bel nos rois n'envoyaient point encore à l'Echiquier de Normandie de députés étrangers, et que les grands officiers de la couronne ducale, l'archevêque de Rouen et les évèques le présidaient'»; erreur grossière, réfutée par les registres des Echiquiers du xiii* siècle, qui sont venus jusqu'à nous, en grand nombre, avec les noms des chanceliers^ des chambriers^ et autres grands officiers de la couronne, des premiers

' Gallia christiana, tome x, col. 1469, et sequentibus. — nu Cange, Gloss.y au mot : (lAifCEiXAiinjs.

> hBg.Echiq., 17 avril 1464.

^ Delà Constitution du duché ou état souverain de Normandie , (par M. DelaFoy, avocat), chap. 7. 1789, in-S**.

présidents de Paris 9 des prélats éminents, commis saires du roi, envoyés par lui dans la province pour y rendre , en son nom , la justice en dernier ressort. Que dis-je? on trouve jusqu'aux commissions mêmes que leur avaient données les rois en les envoyant dans notre province ; nous aurons occasion de le Après la con- montrer dans la suite de cette histoire. Nos pré-

qnète de la Nor- i . i . i i m

mendie, les ba- lats , du rcste , nos barons normands, nos chevaar wL^ndiê 'i^rs , continuant, sous les rois, de siéger aux Echiconiinaèreni de quiers, commc ils avaient fait sous les ducs. Les

▼enir siéger à ^ ^ ^ ^ '

rEchiqnier, e\ y registres dcs Echiquicrs de Philippe-Auguste le re-

eurent toujours ^

voix délibéra- marquent en termes exprès , et nous les y montrent *^*' même assis en grand nombre, pressés les uns

contre les autres , et prenant part aux jugements. « Suivent (disent-ils en plusieurs endroits) , suivent (es jugements rendus par les barons en l'Echiquier de Pâques y à F alaise * . » Car, où a-t-on pu prendre que, sous nos rois, les seigneurs et les prélats.

■ « RegnaDte Philippe rcge Franciae , post acquisitioncnn Norn mannic, quam fecit, facta sunt hsec judicia in Scacario Nor- « mannie <i baronibns e\\sieïïl\hn9> in eisdcm, anno Domini 1207, « apud Fa'esiam , in Scacario Pasche, coràm Domino Galterio, «i (camerario); fratreGarino; in j9/«je/ifi<^ multorum prœlatorum, fi militum etbaronum, »

<c Anno Domini 1209, facta sunt hec judicia apud Falesiam, in « Scacario, coràm Domino Galterio, Domini régis camerario, u fratre Garino, in presentiâ multorum preJatorum, militnm et n baronum. » — Ms. de la Bibliothèque publique de Rouen; et Ms. de T\o»ny, -Rfhliothèque royale.

DE l'ÉCHIQUIEB. 37-

privés, désormais, de la voix délibërative qu'ils ftyaienteue sous les ducs, ne concouraient plus à la formation des arrêts ; que leur présence à l'Echiquier ( comme le veut Hoûard ) n'était nécessaire que parce qu'il pouvait y être formé des plaintes contre eux, et, déplus, comme une garantie de l'exécution, dans leurs districts, des arrêts qu'ils y auraient vu rendre*? Où, surtout, l'historien Farin avait-il vu cpie ces barons, que ces prélats n'étaient plus appelés à l'Echiquier que pour lé parer y y ddn^ ner de l'ornement^ , en d'autres termes, pour y étaler, ceux-là leurs insignes épiseopaux, ceux-ci leurs brillantes armures? Assertion hasardée bien légèrement , et dont font encore justice les vieux registres de l'Echiquier de Normandie, qui, rapportant les arrêts rendus à Rouen, à Caen, à Falaise, nous montrent tous la part active qu'y avaient prise ces barons, ces prélats, ces chevaliers, appelés là (nous disait-on) pour la montre, et pour réjouir les yeux, f Les barons ont décidé. . . ( disent quelquefois les registres) ; les barons y les évêques et les chevaliers ont jugé ( disent-ils en d'autres endroits' ). « En 1258,

' HofïSiTà y Dictionnaire du Droit nonnand , aa mot: Echiquier ' Farin, Histoire de Roueriy t. I, chap^ 24, édit. de 1668.

^ a Episcopi et barones dicunt qaôd.... — Dicaot barones.... » Ecbiq. de 1219 , à Falaise ; Ms. Bib. reg., olim Pitbou, posteà Rosoy, oanc Bibl. reg.

Dans un registre de rEchiqaier (année 1397), on voit qu'après.

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à IXchiquier de Rouen (nous dit un ancien oartulaire de l'abbaye de SainMjeorges de Boschcnr- Tille), le jugement fait à l'assise de Longueville a été confirmé par les juUicier» du seigneur roi { c'est-à-dire par les commissaires envoyés pour tenir l'Echiquier ) , et par les barons et chevaKers qui se trouvaient lày k savoir , par l' archevêque de Rouen j, Julien , sire de Péronne; les abbés de Fécamp et de Lire; Jean de Harcourt; Guillaume, cbanSbellandeTancarville; Pierre de Hotot; Henri de Neufbourg: Jean Le Veneur; Guillaume de Tournebu» etc. *» . Les prélats , donc, et les chevaliers pouvaient bien être appelés pour relever l'éclat de l'Echiquier, leur présence ne pouvant qu'ajouter encore à la majesté de ses audiences, à la solennité de ses arrêts; et même un registre -de l'Echiquier parle , en termes exprès, c des gens d'église faisant comparence pour parer lu court.... Mais ces personnages y venaient aussi (et

Icft pUiidoJrieft , a fu demandé aus sa|i;e» conseillîers estans an dk, Eschéquîer , et après en fu demandé aux chevaliers, par Iç ji^Or ment desquieiilx, oyes les oppinions desassistans, jugié fu contre le sieur de Buffresnil. v

' (c In Scacario apud Rothomagam , judiçium quod priÙ3 fac- « tum fuerat in assisiâ apud Longuevillam... approbatum fuit à « justitiariis domini Régis , et baronihus et militihus ibidem « existentibus , videlicet ab archieptscopo rothomagensi , domino « dePeronnà, abbatibusdeFiscanno et deLirâ, J. de Harcourt, « G. de Tournebu. » {Cartular. Sancti-Geof^. de Boschen'iUe, folio \\ ; Bibl. publique de Rouen , n*» 86, Itfl, Y.

DE l'Échiquier. ' 39

le Oléine registre ne manque pas de le dire),.

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