‹ Histoire du Parlement de Normandie (volume 3)Chapitre 9 sur 34 · ET TEMPORAIRES · texte numérisé non relu

ET TEMPORAIRES

ean-sans-Terre venait d^assassiner le jeune jeân-sans-Terre Arthur de Bretagne, son neveu, cet orphelin que TOordes^pJir». * naguère il avait dépouillé • En Normandie , en Bretagne , en France , partout on s'était indigné à la nouvelle de ce lâche et exécrable forfait. Un cri d'horreur avait retenti contre le meurtrier. Tremblant , éperdu de frayeur sur cette terre qui semblait s'émouvoir sous ses pas et ne le vouloir plus porter , Jean avait pris la fîiite , et était allé en Angleterre gagner franchise. Cependant , cité par

Philippe- Auguste, son suzerain, devant les pairs tlu royaume de France , le vassal contumace avait été condamné à la peine des meurtriers. Ses fiefs, c'est-à-dire la Normandie, la Touraine, l'Auvergne , le Vermandois , TArloîs , le Poitou , le Maine et FAnjou, avaient été déclarés confisqués et réunis à la couronne de France*. Philippe -Auguste, faisant irruption dans ces provinces, allait conquérant par les armes de «vastes domaines enlevés naguère au? rois de France , et qu'un arrêt solennel venait de lui rendre. Jean sentait bien que c'en était fait à jamais pour lui de ces provinces; il voulut sauver du moins les titres, les chartes, monuments de la domination que les ducs ses prédécesseurs avaient exercée en Normandie, durant trois siècles presque entiers. Pierre Des Lions^ son clerc, reçut donc du monarque la mission d'enlever de Caen et de lui apporter en Angleterre ces rôles, ces chartes, que le duc déchu voulait ravoir à tout prix ; et à peine le prince sut-il arrivé au port le vaisseau qui les portait, qu'il expédia au bailli et aux autres officiers de justice de Shoreham , l'ordre pressant de trouver en hâte les chariots et saufs-conduits nécessaires pour les voiturer à Londres, où il les fit

' Recueil des Traités de France, par Du Tillet, page 166.

DE LECHIQCIER. 3

déposer dans la tour \ Ces chartes sont là depuis six siècles ; avec elles la Normandie a perdu nombre de documents précieux sur son histoire y sur celle , par exemple , des premières années de sou Echiquier, cette ancienne cour souveraine qui, autrefois , administra en dernier ressort la justice à nos sdeux ; de l'Echiquier des comptes ^ , surtout , qu'avaient regardé l'administration des domaines du prince , et le jugement des causes domaniales. De là en partie nos doutes, nos incertitudes, nos discussions interminables, nos conjectures souvent erronées sur ce tribunal antique, sur son origine, sur sa nature, sur ses droits, et sur son nom même, texte inépuisable de disputes qui, apparemment , ne finiront jamais tout-à-fait. De tous ces titres , cependant, que le clerc Des Lions avait reçu mission d'enlever à notre province, quelques-uns nous sont demeurés. De plus, la tour de Londres , interrogée par quelques savants avides, par les Madox, les Bréquigny , les Gervais

■ c Invenite sine dilatione Petro de Leonibas , derico uostro , car- « rUginin et salvuni condoctora ad doceDdom nsque Londinum « rotalos et cartas nostras quos ipse nobU addnxit de Cadomo ; et a computabitnr Yobis ad scacariam. Apud Werdbam, 21^ die maii, « ex rotulo TerAurum datamm etdenarioram, anno 5 Régis Johanc nis , membranà U ( 21 mai 1204 ) . » — Essais historiques sur la vilh de Caen , par Fabbé De la Rae , tom. I , pag. 385.

* G. De la Rae , Essais historiques sur Caen , tom. I , p. 166 et 385.

De la Rue, les Noël de la Morînîère et d autres encore, na pu long-temps garder ses secrets; nous ayons aussi les cartulaîre$ de nos abbayes ; depuis 120/i, d'ailleurs, époque de la réunion de notre province à la couronne , il a été tenu en Normandie bien des Echiquiers dont les arrêts se trouvent dans d'anciens manuscrits ; et même ^ à dater de 1336, leurs registres nous restent , pour la plupart, conservés à Rouen dans les archives du palais. Redisons ce que nous ont appris ces documents sur notre ancien Echiquier. Car il ne s'agit point ici de discourir sur ces juges itinérants,

Missi dominici. sur CCS Missi domimci , qui , avant nos ducs , envoyés en Neustrie par les rois de France, venaient y rendre souverainement la justice, y confirmer ou y infirmer les sentences rendues par les comtes et les prélats, alors juges ordinaires du pays. Rouen , qui ne le sait ? était une des villes où ces juges voyageurs devaient venir dresser, pour un temps, leur haut tribunal. En 822, l'archevêque Wilbert , le comte Ingobert , y tinrent , à ce titre ,

Aqaeiieépoqae de solcnnclles assiscs*. Mais ceci n'est point de

notre sujet ; il ne peut être ici question que de nos ducs , de RoUon d'abord , qui , les armes à la

> « Rotoinagu3 , locus ubi Mis,si dominici legatione suâ fuDge- « bantur. » — Raliizc , Capit. , t. I , col. 641 ; et les Capitulaires des Rois , passini.

remonte l'Échiquier?

main, contraignit la France à compter avec lui et à lui céder une grande partie de la Neustrie à tou~ jours, et en toute souveraineté , pour lui et ses successeurs , sauf lliommage quand ils le voudraient bien ùàre * . Rollon donc , etses successeurs, furent désormais seuls juges souverains dans ce pays dont ils s'étaient faits maîtres. Mais vainement, sous le règne de Rollon et sous les ducs qui suivirent immédiatement, chercherait-on la cour d'Echiquier, ce mot d'Echiquier surtout. Là où vont nos ducs pour leur plaisir ou pour le besoin des affaires, les membres de leur conseil, prélats, barons, chevaliers, les suivent, s'assemblent, et, tantôt [M*ésidés par le prince, tantôt en son absence, écoutent les parties et rendent des jugements. Là où est le due, là aussi est la justice, qui semble le suivre comme son ombre. « Il nous reste beaucoup de jugements rendus par les ducs dans différents endroits de la province ; la cour de justice existant partout où se trouvait le prince ^. » Mais il y a loin de là à une cour régulièrement organisée. Les gens du conseil des ducs , chargés

' « In possessionem sempitemam , per progenies progenierum , « in alodo et in faudo. » — Dadon de Saint-QueDtin, p. 83 et aliàs. — Dnrhesne , Scriptor, rer. Nom. , p. 316.

' Essais historiques sur la ville de Caen , par G. De la Rue , t. II ^ p. 243.

d'administrer les affaires de la province, de préparer les lois qui doivent la régir , jugent, au besoin , les contestations, parce qu'ils se trouvent là sous les yeux du prince , grand et souverain justicier du ' duché , qui s'en remet sur eux de ce soin comme de quelques autres ; en sorte qu^à la fois ils font tes lois et les appliquent. Ce n'est là, remarquonsle , qu'une confusion de pouvoirs très différents par leur nature , et qui auraient dû mutuellement s'exclure ; on devait le comprendre dans la suite. Plus tard, à des époques fixes, à Pâques, par exemiple , à la Toussaint , à la fête de Saint-Michel , s'assemblent des hommes investis par le duc de l'unique mission de juger en dernier ressort les contestations des habitants de toute la Normandie. Alors , seulement , la province eut enfin une vraie Aqueiieëpoqae cour souveraiuc de justice. Mais quand cette cour

commence le mot .11 ^ > 1 t^i* •-'\'r*i

A'Echiquier? commeuça-t-elle a s appeler tchiquier? Ici les

historiens entrent en dispute. Des écrivains n'ont trouvé cette appellation d'Echiquier qu'au temps du duc Henri II , roi d'Angleterre et duc de Normandie, qtii régna de 1151 à 1188. En vain, à les entendre , la chercherait-on avant ce prince * .

' Deppiiig , Histoire de là Normandie sous le règne de Guillaumele-Conquérant, t. H , p. 152. — Noël delà Morinière, Études histo» riques sur les institutions , les lois et les coutumes de la Normandie; Revue de Rouen , juillet 1838, p. 23 et suivantes.

DE l'éghiquieh.

Madox, toutefois, avant eux, Fayait rencontrée dès la cinquième année du roi Etienne, c'est-à-dire en ll&O* ; mak Ménage, un siècle ayant Madox, produit une charte donnée sous Henri I ( de 1130 à 1135 ) , où figure ce nom à*^Echiquier que les premiers avaient inutilement cherché ^. Il se trouve, ce nom, dans bien d'autres titres du même règne» L'abbé De la Rue , qui en avait vu un grand nombre, signale le mot d'Ediiquier dans des titres des premières années du douzième siècle, en 1106, par exemple , époque de l'avènement de Henri I ; mais il renonçait à le trouver dans des temps antérieurs*.

Ce n'était pas que nombre d'historiens n'eussent attribué à Guillaume-le-Conquérant l'établissement d'un tribunal souverain, sous le nom dTEchiquier. Mais, faute par eux d'avoir fourni leurs preuves , on ne les en voulait point croire. « Qu'on nous produise donc ( disait un écrivain

' 71^ History and Antiquities of the Exckequer of the Kinga of Engiand, etc.; by Thomas Madox, esq. , t. I, p. 187 et allas,

• « HiDÎstri mei de illis cWitatibas qui firmas meas tenuerint c afférent mecum hanc pecaniam ad scacarium meam , ad festum « sancti Michaëlis. » — Ménage , Dictionnaire étymologique de la Langut française , p. 267.

^ Essais historiques sur lavillede Caen, par G. De la Rue , t. II , p. 243.

g HISTOIRE

normand ) , qu'on nous produise un acte du règne de Guîllaume-le-Conquérant , dans lequel ce mot . à' Echiquier soit employé en toutes lettres * . » Il aurait pu , cependant , cet écrivain , en cherchant bien , trouver cet acte qu'il désirait tant , ou tout au moins une pièce authentique dressée par des personnages graves et oJBQciels, où est vanté un acte de VEcIdquier , contemporain de Guillaumele-Conquérant , acte qu'avaient vu de leurs yeux les personnages rédacteurs de la pièce où il est vanté. C'étaient des commissaires de la reine Elisabeth, messire Thomas Leighton, chevalier, gouverneur de Guernesey , et d'autres qu'elle avait envoyés avec lui à Guernesey, en 1587, pour y chercher « quelles teneures nobles pouvoîent exister dans cette île? » Parmi les actes produits devant ces commissaires de la reine Elisabeth, figure l'extrait « d'un rôle de Y Echiquier de Rouen ^ de /'an 1061, établissant que Guillaume , le duc régnant , a « donné en teneure franche , par octroi et concession féodale , 1° à Sampson d'Anneville , son écuy er , ^ à l'abbé du Mont-Saint-Michel , par égales portions, la moitié de l'île de Guernesey, du côté du Worst , à la charge , par D'Anneville et ses héritiers , de faire les fonctions d'écuyer près

' Noèl de la Morinière , Mémoire sur les Institutions judiciaires du duché de Normandie; Revue de Rouen , juillet 1838.

de sa personne et de celle des ducs ses successeurs , lorsque ces princes Tiendront dans l'île ^ à la charge aussi de dix livres de relief, du serment de féauté , de l'hommage au duc, et des autres services dûs*. » .Cette pièce de 1587, découverte, à deux cents ans de là, par Avoyne de Chantereyne, secrétaire perpétuel de la Société académique de .Cherbourg , certifiée , publiée par lui, semble permettre peu de doutes sur l'existence de l'Echiquier au temps de Guillaume-Ie-Conquérant. Toutefois , ce rôle^ vu en 1587 par des commissaires anglais, ne se retrouvant peut-être plus aujourd'hui, des savants circonspects pourront bien éprouver encore des scrupules. Mais apparemment ils ne nieront Conr soave-

1 i>T-t i • • - - raine de jostioe

pas que, sous le nom a Echiquier ou sous tout ^^ Normandie, autre , une cour souveraine de justice n'existât ^ 'f ^^^^ f^

' de Goillaume-le-

dès-lors en Normandie et n'administrât à ses habi- Conquérant, tants la justice en dernier ressort. Entre tant de monuments qui ne permettent pas d'en douter, bornons-nous à en signaler un, bien peu connu encore, et digne d'arrêter un instant nos regards ; c'est unie charte postérieure de dix-neuf ans au rôle vanté par les envoyés d'Elisabeth, mais où, toutefois, il le faut bien dire, ne se trouve point cette sacramentelle appellation d*Echiguier^ que

' Journal de NomuMdie, du samedi 28 juin 1788.

les commissaires anglais témoignèrent avoir ren* contrée dans le rôle découvert par eux à Guerne^ey. Cette charte, donc, nous offire un jugement de la Cour du roi séant à Rouen , rendu en 1080, à Pâques, entre Tabbaye de la Sainte-Trinité-lèz^ Rouen * et Gislebert évêque d'Evreux , au sujet de Tile d'Oissel, donnée solennellement par Goscelin, vicomte d'Arqués , à cette abbaye , le jour même où elle avait été inaugurée, en présence de Robert, duc de Normandie. Cinquante ans après une donation si solennelle, ce prélat venait réclamer Tîle comme sa propriété ou celle de son église. Ses raisons ne valaient rien ; la chose était notoire; même, le roi Guillaume ne voulait point d'abord lui donner audience. Toutefois, le respect dû au caractère épiscopal l'emportant , le monarque demeura d'accord que la contestation serait jugée en sa Cour^ et fixa pour l'audience un des jours de la semaine de Pâques ( 1080 ) , cette grande solennité devant réunir dans son palais tous les personnages éminents en possession de rendre la justice en son nom, sous ses yeux et souvent avec lui. Au jour dit fut tenu le plaid promis, plaid souverain.

' Appelée, depuis , Fabbaye de Sainte-Catherine ; elle était située près de Rouen , sur une montagne qui en a pris le nom de Sainte- Catherine , qu'elle porte encore aujourd'hui qu'il n'existe plus aucune trace de ce monastère.

DE l'iÊCHIQUIER. U

OÙ se trouyèrent Guîllaume-le-Coaquérant en personne^ la reine Mathilde son épouse , et leurs fils Robert et Guillaume. Des laïques , des cleros , en grand nombre, étaient là assis en jugement avec le duc. C'étaient Farchevêque de Rouen, Guillaume Bonne- Ame; levêque de Coutances, Geoffroy ; Tévêque de Lisieux , Gislebert , prélats de la province , membres naturels et nécessaires du haut tribunal normand. Mais auprès d'eux sié-. geaient Richard, archevêque de Bourges; War* mund, archevêque dé Yienne, prélats français, dont la présence à là Cour de justice du duc de Normandie peut nous étonner davantage. Les juges laïques étaient le comte Robert , frère du roi ; le comte d'Eu ; Gui , comte de Ponthieu ; Roger de Beaumont ; ses fils Robert-et Henri ; Roger de

Montgommery ; Gautier Giffard , et tous les personnages les plus éminents de la cour du roi. Le vicomte Goscelin avait laissé un fils nommé Guillaume^ qui, appelé à cette audience ^ attesta énergiquement que l'île d'Oissel appartenait à son père au jour où il l'avait donnée à l'abbaye de la Sainte- Trinîté-lèz-Rouen , et offirit de le jurer sur saints *. L'évêque d'Evreux voulait repousser le serment offert ; mais le roi Guillaume reçut ce serment , et ,

Jurer sur saints , c'est-à-dire sur les reliques des saints.

sur l'heure, tous les juges présents décidèrent et proclamèrent que Tîle d'Oissel demeurerait à toujoucs àJ'abbaye de la Sainte-Trinité, qui l'avait reçue en don de Goscelin. Le jugement existe au cartutaire de cette a4)baye, signé par les juges qui lont rendu, par Guillaume entre autres, par la reine Mathilde, et les deux princes leurs fils \ De l'absence , dans ce dictuniy du mot sacramentel d* Echiquier ^ conclura qui voudra que ce mot n'existait pas encore alors. Une chose seule paraît , pour nous , bien démontrée sur ce point ; c'est que le mot n'existait pas avant Guillaume ; c'est, surtout , qu'employé d'abord en Normandie, ce mot ne fut porté en Angleterre qu'après la conquête , et peut-être par elle; du moins n'y existait-il point avant elle. Madox en demeure d'accord; il va même plus loin : dans YEchiquier une fois établi en Angleterre, le nom de cette cour, la forme des jugements, la qualité de ceux qui les rendaient, les termes employés, tout y. décèle à ses yeux une origine normande ^ Où la juridic- Cette cour de justice, tenue à Rouen sous Guil-

tion souveraine i \ n '.^j>i j « ni? a

du duc tenait laume-le-Conqueraut , d abord en 1061 , puis en

ses audiences à

Rouen et à Caen. —

" Chartular. monasterii sanctœ Trinitatisjuxtà JRothomagum.— ArchÎTes du département de la Seine-Inférieure. (Communiqué par M. Deyille. )

* M^ox , t. 1 , p. 187 et suivantes.

DE l'Échiquier. 13

1080, quon l'appelle ou non Echiquier ^ avait dû s'assembler dans le cloître de Saint-Gervais, hqirs la ville ; car le Conquérant avait là une demeure où plus tard il voulut aller mourir. Après lui , en tout cas, l'Echiquier de Normandie y tint ses séances; et, en 1191, sous Richard Cœur-de-Lion, "on voit « la Cour du roi s'assembler dans le cloître de Saint-GervaiSy près Rouerie pour terminer un différend entre l'abbaye d'Ardennes et Paul de Baron * » . On remarque ces expressions : la Cour du roi , employées en un temps où le nom d'Echiquier était , bien notoirement , en usage. Et maintenant , de ce que , dans l'arrêt de iûêl contre J'évêque d'Evreux , est employée cette appellation de Cour du roi et non celle di Echiquier ^ allez en conclure qu'infailliblement le mot d'Echiquier n'existait pas alors !

A Caen , où l'Echiquier de Normandie siégea si souvent sous les ducs , il tenait ses audiences au château , dans la chapelle de Saint-Georges , petite église fort ancienne que l'on y voit encore aujourd'hui. Les vieux cartulaires des abbayes de Troarn , d'Ardennes, de Saint-Etienne de Caen, et nombre d'autres, sont remplis des décisions qu'y rendirent

' Extraits de M. Lëchaudë d'Anisy , Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie , t. VII , p. 2. *

les prélats 9 les barons de TEchiquier, réunis là en jugement * . Une grande idée avait fait choisir les églises du Très-Haut comme le lieu le plus convenable où Ton pût juger les différends des hommes. Dieu séant au milieu des juges et délibérant avec eux, comme le dit magnifiquement David*, c'était là , dans ces temps de foi , une idée familière aux prélats, aux preux chargés de rendre la justice aux hommes. Faut-il s'étonner qu'ils allassent dans ses temples le chercher , s'inspirer de la présence plus immédiate de celui qui est la source de toute vérité et de toute justice ?

Les ducs as- £g Jqç jg Normandie , premier justicier chez

sistaient soayent *■ '

aux audiences de lui, commc le roi de France dans son royaume,

TEchiquier. , . # • i . x t s

assistait et présidait souvent à ces audiences .

' Essais historiques sur la ville de Caen , par G. De la Rue , t. I , p. 84, 85, 90, 91.

« In capellâ beati Georgii martyris apnd Cadomiim , coràm justi- « tiariis tune scacarinm tenentibus. » Chartul, abb, Troam., Arrest. Scaear., ann. 1181. — a In castello Cadomi , coràm justitiâ régis. »

— ft De mandate Domini régis , in castello Cadomi , ad scacarium. »

— « In castello Cadomi , ad scacarium. » — <t In castello Cadomi , « in praesentia régis et baroniim. » — « In castello Cadomi, in au- K dientiâ meâ et tôt i us justitiae nec non €t baronum , meo et justi- « tiae judicio. » De la Rue , loc. 'cit.

' (t Deus stetit in synagogâ Deorum ; in medio autem Deos di- « judicat. » — Psalm. lxxxi, vers. 1.

^ RotuL Contrabrev. Normann.f ann. 5° Johannis. — G. De la Rue, Essais historiques sur la ville de Caen , t. II , p. 245.

DE l'Échiquier. t.-.

Les mêmes cartulaires aous montrent ces princes souverains siégeant , jugeant à la tête des barqns et des prélats. Henri I, surtout^ parait y avoir été assidu ; même quelques personnes jouissaient du privilège, à elles octroyé par chartes ducales, de ne pouvoir être jugées par TEchiquier qu'autant que le duc y serait présent en personne * . L^ grand sénéchal , le chancelier , le trésorier de Normandie , assistaient le duc en ces rencontres. C'était le grand sénéchal qui présidait l'Echiquier en l'absence du prince. Après ces grands officiers, siégeaient les barons, qui, relevant immédiatement du duc , lui devaient le service , non pas seulement dans ses armées , mais dans les jugements de sa cour*.

* Séant ordinairement à Rouen ou à Caen , FEchi- Echiquiers iuquier , pour la commodité des justiciables , envoyait souvent, dans les villes et les villages, plusieurs de ses membres chargés de rendrela justice sur les lieux. Les barons les plus voisins des villes et bourgs où s'arrêtaient ces juges itinérants , devaient les venir assister comme ils auraient assisté , à Rouen ou à Caen , le duc lui-même présidant son Echiquier.

nérants.

' a Nisi corani me. » — Essais kisi. sur Caen , par G. De la Rue , t. II , p. 245.

* Essais sur Caen , par G. De la Rne , t. II , p. 245 et suivantes.

16 BISTOIRS

Quelques-uns, toutefois; en étaient exempts; le baron de Briouse , entre autres , chez qui les juges itinérants devaient aller tenir leur assise, mais qui était obligé, en revanche, de les loger et nourrir tout un jour. Pour l'ordinaire, ils siégeaient dans des temples, comme le haut tribunal qui les avait envoyés; on trouve de leurs décisions rendues dans l'Église de Saint^er-* vais de F alaise ^ et dans la cathédrale de Bayeux\ Les ordon- Nul doutc qu a TEchiquier ne fussent lues et

nances des dacs ii«ri i 11 1

et les actes im- puDuecs Ics ordonuauces des ducs , ou les actes , portants de lear quejque uom qu'il leur faille donner, auxquels

gonTemement a ^ x ^ T.

étaient 1ns à l'E- ces pônccs Voulaient que la prorince obéit désormais , rien n'étant plus solennel que les audiences de ce tribunal souverain de la province , et aucun moyen n'existant alors de rendre ces actes plus Onyiisaitson- Qotoires. Toujours cc motlf y fit-il lire plus d'une

▼ent des actes de , , .

vente, de dona- fois Ics actcs de donation OU de vente , qu'une si ' grande publicité devait rendre irréfiragables à tou-

jours. Nombre d'actes de ce genre y reçurent cette sanction solennelle , dont on ne manquait jamais de faire mention au bas du texte. Citons, comme un des plus anciens, une charte de 1176, passée à Caen, dans le château du roi^ en présence des juges séants à l'Echiquier^ et qui, tous, sont

■ Essais sur Caen, par G. De la Rue, t. Il , p. 245 et suivantes.

nommés dans son contexte; charte qui aumônait à Tabbaye d'Ardenne, près Caen, des pièces de terre sises à Grouchy * ; une autre de 1196 , donnée à Caen en l'Echiquier du roi y aumônant à Tabbaye de Fontenay des terres sises àRumesniP. Citons aussi une sentence arbitrale rendue en 1263, par Guillaume 9 chambellan de Tancarville, dans un procès entre les moines de Jumiéges et Guillaume Crespin, cheyalier, siredeDangu, sentence qui fiit lue à Caen, en l* Echiquier, au terme de Pâques'. •

Le voilà, cet Echiquier des ducs, dont tant Définition de d auteurs ont parlé , et qu'il est temps de définir. Disons-le donc, avec le rédacteur, quel qu'il soit, du grand Coustumier: « L'en appelle Eschiquier assemblée de haultz justiciers à qui il appartient amender ce que les bailifis et les aultres mendres justiciers ont mal,faict et maulvaisement jugié, et rendre droict à ung chascun sans délay , ainsy comme de la bouche au prince, et à garder ses droictz et rappeller les choses qui ont esté mises

TEchiquier.

* Extraits de M. Lécbaudé d'Anisy, t. VU, p. 2, des Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie.

> Idem , t. VU , p. 362.

^ Ordinatio Camerariide Tancarvilld super aquam Yuille. . — Archives du département de la Seine-Inférieure. ( Communiqué par M. Derille. )

fH HI8T0IRK

maulvaisement hors de sa main , et à regarder de

toutes partz ainsi comme des yeulx au prince,

toutes les choses qui appartiennent à la dignité et

Pourquoi cette honuesteté au prince \ » Mais, à ceux qui, non

coar de jastice .^ ^ i • » ' . •. . . j

était appelée conteuts de savou" ce que c était que cette cour de Echiquier? justice, uous interrogeront sûr l'origine du nom qu'elle portait , que répondre qui Içs puisse entièrement satisfaire et mettre un ierme à toutes les discussions sur un point depuis si long-temps controversé? Dire, comme Ta faitNicot, que, dans les cours d'Echiquier, siégeaient des personnages de différentes qualités , comme au jeu des échecs figurent des pièces dissemblables, et trouver là l'origine de l'appellation d'Echiquier donnée à l'ancienne cour souveraine de justice des Normands^, c'est, en entrevoyant que le jeu d'échecs était ici pour quelque chose , n'avoir pas su dire en quoi , ^ et cette explication ne peut être accueillie. J'aime-

rais mieux encore celle de Le Rouillé, d'Alençon, le commentateur de notre ancien Coutumier. A la cour d'Echiquier, comme au jeu des échecs^ le prince paraissait entouré de ses guerriers; de là, selon le commentateur, cette appellation com-

■ Le Grand Coustumier du pays et duché de NoiTnendie, chap. LVi, fol. 77 , édit. In-f» de 1539.

> Tkrésor de la Langue françojrse , etc. , par Jean Nicot , au mot :

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