I . 'i c par Henri IV
royale; et que pouvait-oii retuser au comman- ^501-02) dant, habile autant qu'intrépide, qui l'avait si bien fortifiée, et qui savait si bien la défendre? Dans ces soins, le Parlement lui était venu en aide. Jour et nuit, et sans prendre de vacances, cette compagnie, réunie au palais, se vouait tout entière aux soins empressés qu'exigeait la conjoncture, et prescrivait des mesures sans nombre pour la 2;arde de la ville, pour son approvisionnement, pour le paiement des troupes, pour maintenir la discipline parmi les soldats, pour le soulagement des blessés, pour empêcher les accaparements de blés, chose si ordinaire en de telles rencontres. Il faut renoncer à donner une exacte et complète idée de tout ce que cette compagnie, réduite alors à un assez petit nombre de membres, déploya, en cette circonstance, de zèle, de vigilance, d'énergie, d'in-
' De Thou , Ilist. uuiv. , livre eu.
^ L'Estnilc , Jniinif/l de Henri lï^, ;nin. 1;')92.
370 l'AP.LKMEXT DE NORMANDIE.
lelligence dans des iiialières assez neuves pour elle, on le peut croire ; d'intrépidité enfin, en venant chaque jour, sept mois durant, pendant les journées mêmes les plus chaudes du siège, délihérer au palais de justice , l'un des points de la ville les plus apparents pour l'ennemi campé sur les hauteurs; en sorte qu'il y eut telle journée où tout l'efibrt de l'artillerie scmhiait dirigé uniquement contre le palais, où l'armée royale savait l'éunis ces hommes de rohe longue, non moins opiniâtrement appliqués que les soldats de Yillars à neutraliser ses eflbrts'. Déplorable usage d'un courage intrépide, employé uniquement aujourd'hui à perpétuer, tantôt le despotisme, tantôt l'anarchie, dont ce corps avait lui-même tant à souf- Irir? Energie dont tout l'effet fut de reculer la reconnaissance d'un roi sous qui devaient, un jour, être remis en honneur les Parlements de France, et briller de tout son éclat leur splendeur longtemps éclipsée.
Mais, outre qu'il y avait entre eux et la Ligue un pacte que rien ne semblait pouvoir rompre jamais, les pratiques huguenotes de Henri de Navarre faisaient peur dans cette ville assiégée , affamée, mais fanatique, sur toutes choses. Le clergé criait à l'hérésie ; les chaires retentissaient
' Discours du sirgc de Rouen , par G. Valdory, 0, 10, 11 avril l.iO'?.
HKXRI III.
d'anathèmes, de malédictions et de menaces. Ce n'était plus, dans Rouen, que jeûnes, prières , processions , assemblées en masse dans les églises. Un jour, à Saint-Ouen, le fougueux pénitencier Dadré , prenant pour texte la défense cpie fait saint Paul dans ses épîtres, de s'allier aux infidèles' , tonna contre Henri de Nfivarre, prince infidèle , à cpii nul chrétien ne se devait unir. Plutôt que de le reconnaître , il fallait sacrifier ses biens et sa vie, et savoir s'immoler pour une cause si sainte. Tous, à la voix du prédicateur enlhousiaste, levant les mains, juraient avec lui de plutôt mourir que de reconnaître un prince que Rome avait déclaré hérétique-relaps ^.
Si ce siège dura si long-temps, grâce aux jalousies de Mayenne et du prince de Parme , et à la crainte qu'ils avaient d'en venir à une bataille avec Henri lY et son armée , il ne tint pas au Parlement , dont , chaque jour presque, les lettres pressantes, énergiques, et même quelquefois chagrines, allaient exciter ces princes , gourmander leur lenteur, les faire rougir des sentiments étroits et mesquins qui retardaient leur venue. Six mois durant, on ne vit, de ces deux chefs alliés, autre chose que des missives et des promesses , merveilleuses à la
Prcf'dications
enthousiastes
du pénitencier
D;ulré.
Lettres
nombreuses
et 1res pressantes
du Parlement
au duc
de Mayenne
et au prince
de Parme, pour
les exciter
à secourir
la ville
de Rouen
assiégée
par Henri IV.
' Epistol. 2» ad Corinth.
"- Dp Thon , Ilisf. iinh., livre cil.
vérité, mais bien mal tenues. Mayenne n'y parlait que « de porter sa vye et tout ce qu'il avoit de pouvoirs et d'amys. La conservation de Rouen ( assurait-il ) luy estoit plus chère que la sienne propre, que celle de sa femme et de ses enfants... 11 esloit résolu de se perdre plustost que d'en laisser les habitants plus long-temps en peine. » 11 jurait « d'y employer son sang et sa propre vye; on le verroit dans six jours au plus'. » Et, un mois après cette promesse , arrêtés à Blangy vers Neufchâtel , sachant qu'un médiocre renfort venait d'entrer dans Rouen , les deux princes annonçaient « qu'ilz estoient adviséz de se fermer et arrester en ces quartiers, attendant qu'ilz sçeussent au juste le desseing des eujiemys ! » En un mot , c'était aux assiégés de prendre patience. Le Parlement leur écrivait alors de rechef, « j^our leur représenter toutes les nécessitez qui pressoyent, tant d'argent, blé, avoyne , boys, que autres sortes de vivres et munitions de guerre. » A la fin, ses lettres étaient devenues si vives , qu'outre des réponses par écrit , les deux princes lui envoyèrent des députés. De Fortia pour Mayenne, et De Boullières pour le prince de Parme. Mayenne se plaignait doucement « des défiances qu'il avoit
' Heg. sccr. du Parlement ligueur , iiovombro , dcccnibrc 1 J!)l ; janvier, février, mars , avril 16î)2.
recongneues par les lettres de MM. du Parlement. Il n'avoit point tardé sans meure délibération. — Par vos prudences, Messieurs (écrivait-il) , vous aurez sans doute dignement esclarcy ceulx qui se vouldroient laisser emporter aux vaines et artificieuses jactances des ennemys, et aux faulxbruictz qu'ilz faisoient courir à nostre désadvantage. Vousdebviez ressentir queUiue preuve du soing que j'ay de vous, par le secours qui est entré en vostre ville. Je suys en extresme peine de veoyr que vous n'en soyez demeurez en quelque plus grand repos. Je vous fays, de nouveau, le serment, sur le péril de mon âme, de courir à vous.... et me promectz tant de l'affection des gens de bien, qu'ilz ne prendront ung léger jugement de noz actions passées ' . » Les harangues de Boullières et de Fortia n'allaient aussi qu'à exhorter à la patience. Boullières parlait fort du roi d'Espagne, maître du prince de Parme , dont lui-même était l'envoyé. Rien, à l'entendre , n'était cher à ce monarque à l'égal de la ville de Rouen ainsi assiégée par les huguenots; et, « au lieu de négliger de la defl'endre, plustost le prince de Parme y perdroit la vye ". »
Tout cela, par malheur, ne remédiait point à la Détresse
-I t • \ ' . 1 . , . ri- '*^ Rouen
détresse inouïe ou six mois de siège avaient réduit pendant
le siège.
' Beg. sec?: dit Parlement ligueur, 1591, 1592.
^ Reg. secr., 18 mars 1592. ; -, - • ■-•
,(74 1'AULEMI:M de XOKMANDIi;.
une ville si populeuse, et dont les besoins étaient si grands. La peinture qu'en fit le Parlement aux deux députés, et que ceux-ci transmirent aux princes, semblait ne leur pouvoir permettre une plus longue inaction. « Le Parlement ( leur dit le doyen Rassent de Bapaume, qui présidait la compagnie), le Parlement, dans ses lettres aux princes, a parlé des nécessitez qui pressent en ceste ville , mais n'en a parlé qu'en termes généraux, de peur que ses lettres ne tombassent aux mains de l'en- 1 nemy. Cette ville, assiégée depuis six mois, était j déjà bloquée six mois avant par l'armée du maréchal de Biron. Dès-lors , il y avoit si peu de bois à Rouen, qu'après avoir bri^dé celui qui estoit provenu de la démolition des maisons des faubourgs, on s'est vu réduit à en démolir plusieurs dans la ville, pour subvenir à l'entretien des corps de garde. Dans les champs, les ennemis ont tout bruslé ; les bourgeois de la ville sont, maintenant, si pauvres , qu'ils ne peuvent plus se nourrir , et ont h vendu leurs manteaux, pour payer leurs taxes de la solde des gens de guerre. L'on est si pressé de pauvres qui meurent de faim, et auxquels on ne peut subvenir, que cela cause maladie de contagion , qui commence fort en la ville. Il y a si peu de blé que l'on n'en peut bailler au peuple que demy-boisseau à chacun. Les pauvres qui assiègent les maisons des boulangers pour avoir du pain, sont
lIliNIlI III. 37.,
en si grand nombre et tellement foulez et oppressez les ungs des aultres, que c'est une horreur, et une pilyé si grande de les veoyr et oyr crier, qu'il ne se peult dire davantage. Encore , la pluspart ne peuvent-ils avoir de pain ; il n'y a plus de blé dans Rouen que pour huit jours ' . »
Ces détails avaient été promptement connus du duc de Mayenne , dont un envoyé rapporta bientôt la réponse , datée du Vendredi saint. Elle promettait un secours infaillible et prochain. <n Croyez avec vérité ( écrivait-il ) la foy que je vous donne ,
AUSSY SAINCTEMENT QUE CE BON JOUR LE MERITE, de
n'en laisser perdre l'occasion , et de vous faire ressentir, tout en ung coup, la juste rémunération de vostre constance et générosité. Confirmez ceulx que la nécessité pousse au désespoir , de ce qui leur est asseûré ; et couronnez la fin de vostre mérite, par les eflfectz qui dépendront de vostre célèbre compaignye. » Puis, fut oui en sa créance , Des Préz , fils de l'avocat La Rivière , (|ui avait apporté ces dépêches. « Monseigneur le duc de Mayenne (disait-il), a promys , me mectant sa main dans la mienne ( encore que je en soye indigne ) , qu'il secourra la vilh' avant le 24 avril. » — Le prince de Parme avait été plus explicite encore. « Quand bien niesmc les François me quit-
■ Reg. secr. , 18 mars 1592.
376 rAHl.K.MMNT DE NORM INDIK .
tcroynil ( avail-il dil ) , j\iy résolu de me perdre ^pluslosU/iie de fui m r à mu promesse. Jene fuys la guerre par ambition ., ny pour entrepremlre auleunc eiiosc en ce royaidme ^ aiiis pour la conservation de noslre saine te religion ' . »
Emeute, Jq ville, au reslc, n'ayant pu être réduite à
dans la cour *^ '■
du Palais de si duics cxtrémités , sans qu'il en transpirât
de Justice, , , ....
excitée quelque chose , les royalistes et les politiques iJvdisîes qu'elle renfermait crurent voir, dans l'excès môme tic avril 1592.) jg ç.ç^ souflVanccs , uu gage assuré du triomphe prochain de leur cause. Un mouvement populaire, qui eut lieu alors à Rouen, avait certainement pour but d'accélérer ce dénouement, et paraissait avoir été concerté avec les assiégeants, qui, depuis long-temps , ne s'étaient tenus si cois , épiant, ce semble, l'efl'et de la mêlée, poui-, le cas s'olh'ant, entrer aussitôt dans la ville. Le 16 avril, donc, dès le malin, de grands attroupements .se formèrent en divers quartiers, devant l'hôtel de ville surtout, et dans la cour du palais. Les royalistes, les politiques étaient là en grand noml^rc, avec les gens du peuple, cjui ne manquent jamais à pareille fête. On avait pris prétexte d'une taxe nouvelle , que voulait imposer Yillars. Au premier mot qu'en avait su celui-ci, averti que déjà cette multitude était fort échauflee, il avait déclaré « qu'il
' Hrg. sccr. , i aM'il IM2. ■ '
HKMÎI III. 377
ne désiroit autre chose que de tenir le peuple en paix; et s'accommoder avec les bour^eoys et habitans, au m}<>ulx, et le plus doulcement qu'il luy estoit possible.» Le Parlement, chargé par lui d'apaiser ce tumulte, s'était réuni en hâte au palais, où Thomas, secrétaire de Yillars, s'était aussi rendu, avec mission de lui venir dire ce qui se serait passé , et ce qu'auraient fait les magistrats pour faire cesser ces murmures. Mais le tumulte Conseillers
Tw. A 1 • , au Parlement,
croissait toujours. Bientôt, même, les insurges gentilshommes,
\ , ,1 , . . • '' i' échevins ,
osèrent apostropher, et en vmrent jusqu a irapper injuriés les échevins qui se rendaient au palais pour con- frappes,
^ '- ^ blessés.
certer avec le Parlement des mesures d'ordre ; et le conseiller de ville , Pioque du Génetay, reçut des coups au visage. Les assaillants s'en prenaient, de préférence , aux plus ardents ligueurs. Des membres du Parlement se rendant au palais , quelques gentilshommes qui se trouvaient là ne furent pas plus épargnés que les échevins. Avisant les conseillers De Monchy et Du Perron de Bénéville , ils les accablèrent d'injures et d'outrages, ainsi que leurs valets, qui avaient tenté de défendre leurs maîtres. De Boullières, l'homme du prince de Parme et du roi d'Espagne , reconnu dans la grande salle , en eut sa part ; poursuivi à outrance, accablé de coups de poing, après s'être, un instant, réfugié derrière la. table de marbre ^ où siégeaient d'ordinaire l'amirauté et la juridiction
378 PARLT-MENT DE N(>RMAM)[i:.
des eaux-et-forêls , il ne parvint à sauver sa vie qu'au moyen d'un escalier par lequel on descendait alors de la lournelle aux prisons de la concierji;erie. Ces préférences auraient déjà suffi pour éclairer sur les véritables desseins des insuriiés. Mais les cris mille fois répétés : la paix ou du pain ^ mot du guet des royalistes et des politiques, à cette époque, ne permettaient plus aucun doute à cet égard.
Le procureur Le commis-grefficr de la jrrand'chambre, envoyé,
général ,> i , , . ,*" , • i-
De la Porte d aborcl , vcrs les insurges, leur avait dit, au
la 'iuu!"hude nom du Parlement, de députer quatre d'entre
du haut eux vers la cour, et de les charger des remon-
iles (léj^rés °
du Palais. trauccs qu'ils avaient à lui faire ; mais, alors, les cris des mutins avaient redoublé : a Non, non! s'étaient-ils écriés, nous ne députerons personne; nous y avons tous intérest ; nous vouloirs y estre tous présents. » Alors , le procureur général De la Porte de Montagny ( le seul du Parquet qui eût adhéré à la Ligue et fût demeuré à Rouen ), parut, en robe, au haut des degrés de la grande salle ^ avec les (juatreéchevins, le procureur-syndic de l'Hôtel-de- Yille, et, s'adressant à cette multitude : « Le Parlement ( leur dit-il ), m'a chargé de parler à vous , pour entendre vos plainctes; adrisez de quoy la court vous peult ayder et pourveoyr ; de (/uoyjepuisjmoy, vous servir; et Je m'y eniployeray. N'y a-t-il pas 4juelf/ues-u?igs parmy cous t/ui soyent chargés de
IIEXRI III. 379
porter la parole ? » Deux bourgeois , sortant alors de la foule , rouges de colère , et se disposant à parler, le procureur général , sans se déconcerter : « N'ayez croyance qu'en moy (leur dit-il) ; dictesmoy ce que vous voulez que Je renionstre à la court, ou à M. de Villars , et Je le feray voulontiers. » Alors , le plus prompt des deux ( c'était Michel Vaudichon , un marchand de la rue Saint- Vincent ), porta hardiment la parole pour tous : « En l'assemblée dernièrement faicte à l'hostel de ville (dit-il), à l'occasion des 30,000 escuz demandez par le duc de Parme, M. de Yillars avoit juré qu'en payant 20,000 escus, les habitans n'auroient plus aucune taxe à supporter, ny de soldatz à loger en leurs maisons. M. de Yillars ne tient sa promesse ; car on impose chaque jour de nouvelles taxes aux habitans; on leur envoyé aussy des soldatz à loger; ma maison en est remplie, à moy qui parle. Voilà de quoy nous nous plaignons; nous sommes à bout, nous ne voulons plus rien payer; qu'on nous mette plustost hors de la ville , ou nous adviserons aultrement. Nous sommes plus de 4000 ensemble , espanduspar la ville , qui pensons ainsy ; le blé et les vivres: sont hors de prix ; la paix ou du pain. » — « Lapaioc ou du pain! )) crièrent alors les insurgés tous ensemble; « la paix ou du pain .^» Long-temps ce cri, poussé par toutes les bouches, retentit dans la cour du palais, au point que le Parlement ne pouvait
380 rAllLEMEXT DE NORMANDIE.
plus s'entendre, et ne savait surtout à quoi se résoudre.
Cette compagnie voulant, toutefois, acquitter la promesse faite tout à l'heure au peuple, par le procureur général De la Porte , quatre députés avaient été envoyés porter au gouverneur les plaintes des insurgés, puis étaient revenus au palais, avec une réponse assez péremptoire , mais qui, redite à cette multitude échaufiee , ne la contenta pas encore. Nouvelle preuve que ce n'était là qu'un prétexte , et que tout ce monde avait d'autres desseins. Que dirons-nous? Ce tumulte, ce désordre, ce bruit, allaient croissant d'instant en instant; les injures, les voies de fait devenaient toujours plus graves, et la sédition plus inquiétante. C'était là, visiblement, un coup monté contre la Ligue, poui- en finir, s'il était possible , avec elle. Le nombre desmutinsaunmentait d'heure en heure. Ces gens , qui venaient d'insulter et de frapper des échevins, des conseillers, des chanoines, des gentilshommes, que fallait-il pour que , s'échaufTant toujours davantage , ils en vinssent à forcer les portes de la grand'chambre , à se ruer sur les magistrats assemblés, tous fauteurs plus ou moins déclarés de celte Ligue qu'ils voulaient anéantir? Et, alors, où se seraient arrêtés les excès? Le Parlement crut que sa tâche était finie. Le registre nous montre les conseillers quittant le palais, et rega-
IIE>TJ III. 38,
gnant leurs demeures , non sans courir de nouveaux dangers, ni essuyer de nouveaux outrages. Les insurgés étaient maîtres du cbamj) de bataille; mais ils ne devaient pas l'être long-temps. Bientôt un bruit de chevaux se fit entendre. Au même instant, Yillars en personne, et avec lui le sieur de Fours de Quilry, et dix ou douze autres des siens, tous bien montés, entrèrent, à bride abattue , dans la cour du palais; « la crainte et trémeur de la multitude illec assemblée», est plus facile à imaginer qu'à dépeindre. Tous s'enfuirent si confusément et si vite , que les quatre portes de la cour du palais ne pouvaient y suffire. On était parvenu, toutefois, à en saisir plusieurs dans celte bagarre; les prisons en furent bientôt remplies. Six mois durant, le Parlement fut occupé à procéder contre ces mutins, qui en furent quittes, néanmoins, la plupart, pour le fouet, le bannissement, le carcan, et d'autrespeines, enfin, moindres que celles qui eussent pu leur être infligées à la rigueur. Encore finit-on, plus tard, par accorder des lettres d'abolition à ceux des coupables qui n'avaient pas été jugés'. La victoire put bien por- Levée du siège ter les ligueurs à la clémence. Le 20 avril, deux «le Rouen;
c ' retraite
jours après la sédition de la cour du palais, de raimée
"• ^ ^ royale.
Mayenne et le prince de Parme, si long-temps dé-
' Reg. , 7 août I J92.
PARLEME^■T DE NORMANDIE.
Deux
conseillers ,
députés p.nr le
Parlement ,
vont saluer
le duc de Mayenne au château d'Auzebosc , et le prince de Parme, an château de Louvetot.
(Avril 1592.)
sirés, paraissant enfin en vue de Rouen, rarmce royale avait aussitôt cfTcclué sa retraite. Le lendemain , dans l'éjïlise callîédrale , où pendaient les enseignes et cornettes enlevées aux Anglais et aux troupes de Henri IV. après que le cardinal de Plaisance eut célébré la messe , un Te Dcum solennel fut chanté , où assistaient les ducs de Mayenne , de Guise et d'Aumale. Tous les yeuxy cherchaient en vain le prince de Parme, qui, passant sous les murs de Rouen, sans y entrer, s'était dirigé vers Caudebec, qu'il voulait assiéger, et où il reçut le coup de feu dont il devait bientôt mourir. Il était déjà blessé, lorsque deux conseillers du Parlement de Rouen, envoyés vers lui, furent admis en sa présence ; car le duc de Mayenne avait déterminé le Parlement à cette démarche, « afin que le prince n'eust occasion de dire que le Parlement ne tenoit compte de luy, et d'entrer en jalousye ' . » Ne fallait-il pas, d'ailleurs, faire quelque chose pour le roi d'Espagne? Du château d'Auzebosc, où logeait le duc de Mayenne , les deux conseillers députés s'étaient rendus, avec ce princeet Villars, au château de Louvetot où était le prince de Parme, qu'ils trouvèrent malade de cette blessure récente qui devait être mortelle. Ce souvenir du Parlement de Rouen avait paru toucher beaucoup
Keg. srrr. , avril 1 j'.)'?.
HENRI m. 383
l'illustre malade. « Prince ( lui dit le conseiller Martel de Boibec), en ce temps si calamiteux, dont la France a esté affligée, Dieu vous a choisy pour la conservation de la religion catholique, et extirper les hérésies. Encores que , par vostre moyen, Rouen ayt esté désassiégé des ennemys contraires au party de la saincte union , toutesfois ses habitans ne sont pas bien délivrez. La court de Parlement vous prie de vouloir continuer vos bonnes et sainctes intentions, et nestoyer la rivière de Seyne. Rouen est comme le cœur qui distribue le sang à toute la France , et principalement en la ville de Paris, qui enreceoyt de grandes commoditéz, dont elle est maintenant privée au moyen des villes situées le long de la rivière, qui tiennent party contraire. » Le prince, répondant en italien, et protestant de son zèle pour la religion catholique, de sa résolution d'y employé)' sa vie , témoigna « qu'il estoit bien marry de n'estre venu plustost en ce pays, mais les François taroient retardé. » 11 promit de faire, « à l'ayde de monseigneur le duc de Mayenne, tout ce qu'il penseroyt nécessaire pour la manutention de la religion catholique , apostolique et romaine'. »
Cette longue et heureuse défense de Rouert contre l'armée royale que commandait Henri IV en personne, avait fait le plus grand honneur ù
' Beg. sfcr. du Parleiurnl fi^nriir, ">! et "}.' avril I.i9'>.
viiinis Yillars. Cet homme, déjà si absolu, si hautain et si
se fait pourvoir p , > ii •, . i •
de la charge luM' aupaiavaiit , u allai t|)as, apj)aionîment, devenir d'auurai vXws huniblc api'ès un si éclatant succès. Sa puis-
de rraiice. ^ j. i
Uviciu sance , d'ailleurs, croissait toujours. Tous les hon-
au Palais, , ,
prêter serment, ncurs otaionl pourlul; il l'avaitfallu nommer amiral T,.?*^"*^.'!"!!/'!^ de France; et, an mois d'août 1592, il vint au Par-
( 13 août lo92. ) ' '
lement prêter serment , et se faire installer ensuite à la table de marbi^e du palais. Un avocat et un jDrocureur, qui étaient venus, suivant l'usage, le présenter aux chambres assemblées dans la grand'chambre du plaidoyer, n'épargnèrent à leur puissant client, ni les louanges, ni les beaux discours. Mais surtout le procureur général De la Porte Singulière s'étaituiis, ce joiu'-là, en frais d'éloquence. 11 du mocnmu- commcnce par de grandes louanges à Stazicrates, geiKiai pour avoir voulu , en son temps, faire du mont
De la Porte. '- \ ^ '
Alhos une statue immense ' , tenant en sa main gauche une ville de deux mille habitans, tandis que de la droite coulerait « ung gros fleuve, lequel espanderoyt ses eaulx en habondance jusqu'au proffond de la mer. » Cette idée grandiose avait été proposée à Alexandre-le-Grand , qui , le croira-ton , ne l'avait pas su goûter; et le procureur général De la Porte ne s'en pouvait pas consoler. Heureusement , en faisant M. de Yillars tout ensemble gouverneur de la province, amiral de France, et le rendant ainsi maître sur terre et sur mer, monsei-
' \ itriiv. in prarfat. , lii). ii.
HE^Ri 111. :î8.^
«neur le duc de Mayenne venait de réaliser la ma gnifique idée de Stazicrates. Aussi, le procureur général n'hésita-t-il pas à dire que « ce prince surmonloit Alexandre-le-Grand en bonté , prévoyance et singularité d'invention. » Cette parité entre Yillars et la statue rêvée naguère par Stazicrates , souriant de plus en plus à l'orateur, il montrait Yillars « portant en sa main droicte la principaulté de la mer, et à la main gauche le gouvernement de la Normandie. » Vinrent alors des louanges plus directes encore pour Yillars, qui, «par ses derniers exploictz, avoit donné la gesne aux grandz espritz , et dont le courage avoit aÛVanchy la ville de la domination des héréticques. »
Peut-être , au reste, à la faveur de ces louanges , et de bien d'autres que nous tairons ici , le magistrat avait-il voulu faire passer quelques conseils de modération et de convenance, qui, adressés à un tel homme, dans une pareille solennité, n'étaient dépourvus ni d'apropos ni de courage. « Voicy ( continuait-il ), voicy le prince de la mer qui se présente, à l'exemple de ses prédécesseurs, estant debout pour prester le serment, garder et observer les lois et formes accoustumées. La première est la révérence que l'on doibt au magistral devant lequel on se présente; l'obéissance est la première partie de son debvoir. La seconde est de garder et observer les loix. // faull mesurer son pouvoir au pied de la jus-
.!Sr. PAni,EMK.NT DE iNoRiMAXDIE.
//(Y" (comme disait Pompée), cl non par la poinclc de l'cspir. » — « 11 fault aussy praticquer une grande amytié, mère nourrice de la paix, et ruyne inévitable des mescliantz. De cest accord , seulement , peut naistre une grande harmonie ; ou bien il en adviendra de ceste saine te Unyon comme de ceste pucelle dont parle Plutarque, dont les poursuivants, entrant en jallousye, la desmembrèrent et la mirent en pièces, » Allusion remarquable aux haines, aux jalousies, aux rivalités qui n'avaient cessé un instant de diviser les ligueurs, et qui devaient , un jour, perdre ce parti sans ressource. Image, enfin, plus vraie, et comparaison plus juste, que le parallèle d'Alexandre-le-Grand et de Mayenne, de Yillars et du mont Athos ' !
LePaiienient 11 Semble quc Ics magistrats commençaient à
ligueuiinontre . , . . . . r.
quciquos scutu' Ic joug qui pesait sur eux , et voyaient eniin velléités . qucls maîtrcs ils s'étaient donnés. A ie ne sais
de résistance. 1 •'
quel ordre venu de Paris pour que deux députés de chaque province allassent résider dans celte capitale, auprès du duc de Mayenne, recevoir ses commandements, entendre ses volontés, et les faire savoir à leurs commcttanis, le Parlement lii^ueur avait répondu « qu'il ne seroit député aucun a'i^ent du corps de la ville de Rouen, pour estre à la suvle du duc de Mavenne. » A rinvilation
fie::. , l.i août l.V.t'i.
reçue de rendre un arrêt « pour enjoindre à toutes les villes, communautcz et personnes, de quelque qualité et condition qu'elles feussent, de recongnoistre,respecteretbonorermonseigneurleducde Mayenne , comme lieutenant général du royaume, et de luy porter toute obéissance» , le Parlement répondait qu'il n'avait rien à faire à cet égard , «attendu qu'en la ville de Rouen, et autres du party de la saincte unyon , on reconnoissoit le duc ainsy, et qu'on luy portoit le respect et l'obéissance à luy deues ' . »
Ce prince , dans le but de se faire des créatures, gaspillant les finances en dons sans nombre et sans fin qui épuisaient le trésou, le Parlement de la Ligue arrêta qu'il lui en serait fait des remontrances, et réclama l'examen exclusif de ces dons qu'on avait voulu tenter de lui soustraire, en les faisant vérifier par les trésoriers généraux de France , dont on espérait avoir meilleur marcbéque de lui^.
Un bomme, accusé de plusieurs crimes, étant venu à Rouen, à la suite de la dame de Mailloc, munie d'un sauf-conduit de Mayenne, pour elle et ses gens, le Parlement ne l'en avait pas moins fait écrouer aux prisons de la conciergerie. En vain Mayenue, qui se trouvait à Rouen , l'avait-il pris sur le baut ton, disant « qu'il voulloit et entendoit
• Reg.se.v:, .T mai l.Mll. ' Reg., 15 juillet i'o^n.
rARI.nMENT DK NORMANDIE.
que ccsl homme feust mis en liberté; que quand il auroit tué douze hommes, estant venu à Rouen soubz l'asseurance de son passeport, il ne debvoit estre mys prisonnier, et qu'il entendoit que la f'oy publique feust gardée. » Tout ce que le prince put obtenir du Parlement, c'est que son protégé donnerait caution de se représenter à justice ; à celle condition seule, on consentit à le laisser sortir'. Ainsi, le Parlement n'avait pu toul-à-fait encore L'abbé Péricard, oublicr SCS aucieunes libertés. Mais il sut bien le
conseiller- clerc, „ . . i i> rp • i -ni
veutsciaire i^wc vou^ surtout (laus 1 allan'e du consenler-clerc recevoir péricard. Tous ces ligueurs subalternes n'étaient
presuleiit c^
fi 11 Parlement , pas plus désiutéressés que Villars. Dans nos mé-
et n'y peut
réussir. uioircs , daus nos registi^s, nous les voyons sans cesse aux champs, à la recherche de toutes les grâces, en quête de tous les olïices. Commandements, conseilleries , canonicals, immeubles, sacs d'argent, tout leur était bon. Les charges des absents ou des suspects, leurs biens , leurs revenus, étaient jetés comme en proie à ces vautours; et qui voudrait dire ce ([ui se passa, dans Rouen seulement, à ce sujet, ce serait toute une histoire. Nous nous bornerons à parler ici du chanoine Péricard, conseiller-clerc au Parlement, abbé de Saint-Taurin d'Evreux. On a déjà vu ce qu'il savait faire. Monchv el lui avaient été membres du conseil
' Res. spcr , -l noût i:)95.
m; MU 111. .tii»)
de l'Union ; et naguère nous les avons monlrés contraignant leurs collègues du Parlement et du Chapitre à prêter serment à la Ligue , à en signer l'atroce et régicide formulaire , et traîner les récalcitrants aux prisons. Bref, Péricard avait droit à des récompenses. Son frère, l'un de ces quatre secrétaires d' Estât du duc de Mayenne, qui « dépeschoient, sous les ordres de ce prince, toutes les lettres patentes, grâces et provisions d'offices' » , était à môme de lui donner à choisir. Un arrêt dicté au Parlement par le conseil de l'Union , avait , dès le mois de septembre 1589, dénoncé criminels de lèze-majestc les magistrats royalistes, et déclaré leurs charges vacantes et impétrables'. Or, les quatre présidents du Parlement de Normandie ayant quitté Rouen, pour suivre , comme on parlait alors , le party des lièréticf/ueSj l'abbé Péricard, en attendant mieux, s'était fait pourvoir, par Mayenne, de la charge de deuxième président, censée vacante , encore bien qu'il fût passé, dès long-temps, en usage, de ne plus donner ces charges qu'à des laïques ^ ; y ayant conscience « d'empescher les prélats au gouver-
■ Ckronolog. nov., de Palina Cnyct; Mémoires pour servir à l'Histoire (le France; collect. Petitot , I"^*^ série, tome XXXIX, page 326.
^ Âeg. du 23 septembre 1589.
•* Les trèze Livres des Parlements de France , par La Roclie- Fla\\n, livre i , cliap. 9.
390 l'AHrJlMKiNT DE NOR3IANDIE.
nomciit (le leurs expéritiiaiitoz» , avait dit naguère Philippe-lc-Long par un solennel édit'. Même, au Parlement de Rouen , comme à celui de Paris, la qualité de doyen de toute la cour était acquise au plus ancien conseiller lai, par préférence aux conseillers-clercs reçus avant lui". Restait de se faire recevoir au Parlement de Rouen, en cette nouvelle qualité; et ce que Péricard se donna de mouvement ; ce que , quatorze mois durant , il fit d'efforts et de démarches pour y parvenir, ne se saurait imaginer. Aux instances pressantes du duc de Mayenne, de \illars, et du célèbre président Jeannin , qui s'en voulait mêler aussi , le Parlement avait répondu « que ceste nomination estoit contre l'establissement et diijnité des Parlements du royaulmc^. » Mais ceux-ci, et Péricard surtout, revenaient à la charge ; et, dans vingt assemblées générales, convoquées exprès, l'affaire fut vivement débattue, sans pouvoir (ce semblait) jamais finir. Des remontrances devaient être adressées à Mayenne, qui voulait qu'on les lui envoyât écrites. Mais il avait été unanimement décidé
' Édit (le Philippcle-Lonjî, ssir la composition du Parlement de Paris, 3 décembre 1319.
- Eeg. secr. du Parlement de Normandie , 23 novembre 1015 ; et lettres du Parlement de Paris à celui de Rouen , des 5 décembre 161 j et 9 janvier Ifild.
' Reg. srcr. du Pdrifinf nt , 19 mai ir)93.
nEM\i m. 301
que « ce seroit de bouche , à sa personne j, quand il viendroitàRouen» ; et, malgré tout ce que Mayenne put faire ou dire, on n'en voulut jamais démordre; car, qui pouvait contraindre un Parlement à faire des remontrances, s'il jugeait à propos, lui, de ne rien dire? Les Parlements ligueurs commençaient, maintenant, à relever un peu la tête. « Quand la court faict quelque remonslrance aux roys ou aux princes j ce n est par nécessité , ains seulement quand elle trouve bon de ce faire y> , comme le disait , alors même, le Parlement ligueur de Paris, au duc de Mayenne, qui l'avait voulu contraindre à lui adresser des remontrances par écrit'.
Quoi qu'il en soit, Péricard, toujoius en instance, se voyait toujours éconduit , encore bien qu'il eût récusé ceux des membres du Parlement de Rouen qui lui étaient le plus contraires. A la fin, il était allé se pourvoir au conseil d'État, présentant les refus de Rouen comme fondés uniquement sur sa qualité de clerc. 11 se trouva là en séance , de compte fait, huitévêques ligueurs, que Péricard avait bien pu y faire venir pour plaider sa cause, qui était, en même temps, la leur; plusieurs conseillers de cours souveraines y étaient toutefois aussi ; et il est équitable de le dire. Après bien des débats , la question : « Si
' Palnia Cayet , Chronolog. «of., juin lj93, collect. Pctifot, 1'^ scric, tome XLI, pajre i'i3.
1(1 f/tialilc d'('cclcs{(tstir/iic pouroit cmpescher Périaird iC exercer l'eslat de deuxième président? r> fut décidée dans le sens de Péricard. Deux présidents des enquêtes de Paris avaient même dit , en opinant, que « si les lettres de provision de Péricard estoient présentées à leur compaignie, on ne feroit aucune difficulté de l'admettre. » Après quoi , le garde des sceaux, archevêque de Lyon (notez ce point), avait reçu Péricard au serment, jDOur cet office de président , « veu ses récusations pertinentes contre la pluspart des membres du Parlement de Normandie ; » et Péricard , en sa prétendue qualité de président de Parlement, était allé siéger au conseil d'Etat, qui l'avait môme chargé de diverses c^7/imissionSj qu'il ne manqua pas d'exécuter, empressé qu'il était de l'aire acte de président. Restait toujours de se faire reconnaître , en cette qualité , par sa compagnie ; point , à vrai dire , le plus important , et aussi le plus difficultueux de l'affaire. Péricard était revenu à Rouen , bien confiant , apportant son arrêt du conseil, l'acte du serment par lui prêté aux mains du garde des sceaux-archevêque ; enfin , jusqu'à une commission, en blanc, à tel conseiller du Parlement de Normandie qu'il voudrait choisir, pour l'installer et le mettre en possession de son office. Yillars, alors à Rouen , avait reçu des lettres de Mayenne , qui lui recommandaient de donner tous ses soins à celle affaire. En un mot , Péricard se
croyait bien sûr du succès. Un jour donc que les chambres étaient assemblées au palais , où Yiilars était venu régler avec le Parlement quelques points qui intéressaient la province , Péricard s'y rendit aussi , voulant saisir une occasion qui lui semblait si favorable ; il entra brusquement dans la grand'chambre , sans s'y être fait annoncer; et là, après avoir longuement et amèrement discouru sur les refus qu'il avaitessuyés, exhibé l'arrêt du conseil, toutes ses pièces en un mot , s'adressant au conseiller Montagu , le somma de l'installer et mettre en possession de son ofûce de président , en vertu de la commission du conseil , et interpella Villars de l'assister; s'il n'avait pas amené céans un commissaire étranger, c'était (disait-il) par égard pour cette compagnie dont il était membre.
Grande rumeur alors parmi les magistrats, qui n'ont jamais vu ni tant d'opiniâtreté , ni tant d'audace. On crie, de toutes parts, à Péricard de sortir, pour que la cour puisse délibérer sur ses demandes. Lui, de s'en défendre avec énergie: « // n'est besoing e/ucje sorte (disait-il ) j ny que vous délibériez; il ne vous reste que de me laisser prendre ma place. Je vous somme, de rechef, M. de Montagu^ d'exécuter l'arrest du conseil. » Les cris redoublent , et le tumulte va croissant toujours ; jusqu'à ce que le doyen du Parlement, obtenant à grand'peine, le silence, déclare à Péricard, que cent arrêts, qu'il
doit connaître , ont défendu à tous commissaires d'exécuter aucunes commissions , soit à Rouen , soit dans la province , qu'auparavant elles n'aient été vues et délibérées au Parlement. « Les remonstrances sur vostre nomination ( ajoute-t-il ) , sont encore à faire, et ne concernent seulement la qualité d'ecclésiastique , mais beaucoup d'aultres choses toucliant rostre personne ^ desquelles il est nécessaire que vous vous purgiez. M. de Montagu ne peult donc exécuter sa commission , et la court luy en faict défense. » Péricard , s'obstinant toujours , demandait à grands cris qu'on l'inslallat en présence de l'amiral, comme le voulaient l'arrêt et la commission du conseil. Il vous est mande de m' assister , disait-il à Yillars , qui , témoin de cette scène , n'avait rien dit encore. L'amiral , contraint de s'expliquer, confessait avoir reçu des lettres de Mayenne. « Mais (disait-il ) , je suys venu, ce jour, au Pa lays , pour au II res a /fa ires ; j ' ign ore, d ' a illeurs, les formalités qu'il fault observer en la justice. » — Alors, tous les magistrats d'applaudir. « // n'est accoustumé ( s'écriaient-ils à l'envi ) de recevoir des présidents en ceste sorte; il y fault garder la décence , et les formes requises et portées par les règlements et auctorité de la court. » Le conseiller Montagu , toujours sommé par Péricard , se tuait de lui dire: « qu'il nepouvoyt, tout seul, exécuter l'arrest du conseil , et qu'il falloit que la court en
HEKRI m.
dolibérast. » L'heure vint à sonner sur ces entrefaites ; l'usage permettait qu'on interrompît alors immédiatement toutes choses ; l'amiral , se leva donc, et sortit en saluant, à droite et à gauche, les magistrats, qui , le lui rendant de grand cœur, se retirèrent eux-mêmes à la file , « sans qu'il eust esté faict et délibéré autre chose. » C'en était fait, en un mot, de la présidence de Péricard , et il n'en devait plus être parlé dans la suite. Force lui fut de se contenter de son office de conseiller-clerc, dont aussi reprit-il bientôt les fonctions, sans jamais pouvoir obtenir les honneurs de la présidence , se revêtir du royal et ample manteau d'hermine , couvrir sa tête du mortier aux larges galons d'or. Mais la crosse et la mitre devaient l'en consoler plus tard. Il obtint , en 1608, l'évêché d'Evreux , qu'il avait vivement désiré , et auquel il avait plus de droits ' ; même , en 1611 , à la Saint-Martin , il vint officier pontificalement à \a messe rouge j, chose rare et qui, aussi, fut alors très remarquée , et fit bruit au palais ".
Je ne sais ce qu'aurait pu faire le Parlement , si Brouiiienes l'amiral eût pris en main la cause de Péricard. 11 et les autres chefs était moins périlleux de déplaire à Mayenne cru'à , »n'i»ta"es
^ ■■■ •' •■■ de la province.
' Eeg. sccr. , 11 septembre, 2, 7 octobre 1592 ; 19 mai, 28 août, 12 novembre 1593. — Gallia christiana , tome XI, col. 6(6.
- Reg. secr., novembre 1611.
Villars , dont il semble que ce prince lui-même avait quelque peur. L'amiral , depuis la levée du siège et la retraite de l'armée royale , « faisoit le souverain, et vouloit commander partout'.» Il n'est bruit, depuis lors, que de ses continuels démêlés avec les Grillon , les Fontaines-Martel , les Bois-Rosé , lesCastillon, et bien d'autres encore, ayant en Normandie des commandements , des gouvernements de villes, de châteaux et de places, traités toutefois par Yillars avec une hauteur et une arrogance , qu'à la lin ils ne voulurent plus supporter. On voit souvent, dans ces temps-là, le Parlement ligueur « les inviter de s'unyr, et avoir correspondance les ungs avec les autres, les exhorter à quitter toutes partialitéz et divisions , et à se joindre, de mesme vollonté et affection, avec le seigneur de Villars , pour la manutention de l'Estat de ce royaulme'.» Eux-mêmes se faisaient souvent la guerre , comme on le voit assez par les exhortations qu'adressait le Parlement à chacun d'eux , tour à tour. L'histoire nous les montre «s'enlre-surprenant les places les uns des autres'. » Mais, pour eux tous, Yillars était l'ennemi commun;
' Inventaire de l'Histoire de Nornuindic, pages 200 et 201. — De Thou, Hist. univ. , livre cm.
- r>eg. secr., 22 décembre 1592.
^ Chronolog. noK'. , de P.iliiia C;iyct , collect. Pclitot, t"' série, tome XLl , page 182.
ils en étaient venus à ne le vouloir plus reconnaître pour gouverneur, à ne tenir nul compte de ses ordres; à tenter, chaque jour, sans son aveu, contre ses défenses , des expéditions importantes et hasardeuses , à livrer des combats , à entreprendre des sièges de places , à faire enfin des manifestations qui devaient beaucoup lui déplaire, et qui, d'ailleurs, enfreignaient des trêves qu'il avait conclues avec les agents du roi de Navari^e. Yillars , occupé à tenir tête à tant d'adversaires ligués contre lui, laissait, cependant, le Parlement en paix. Magistrats et hommes de guerre ayant eu beaucoup à souflVir de Yillars, devaient sympathiser entre eux. Quelques-uns de ces gentilshommes , enfin , comptaient dans le Parlement des parents et des amis; et plusieurs fois on avait vu cette compagnie leur venir en aide dans des expéditions tentées pour le bien de la Ligue. Tout cela se passait, la plupart du temps, pendant les absences de l'amiral, qui, plein de dépit, n'attendait qu'une occasion de faire un éclat. 11 s'en offrit une bientôt , qu'il saisit avidement , et dont les suites eurent du retentissement au palais. Le Parlement li-
Au mois de mai 159o, comme Grillon et Fon- s'^^ur» ^n piocn-
' raiitdessocoursa
taines-Martel , à la tête de quelques troupes, assié- Fontaines-Mai tel
^ ^ i ' et à Grillon, en-
geaient le château de Bacqueville, qui tenait pour nemisiieViiiars,
^ encourt la haine
Henri lY, avertis que la garnison de Dieppe était decedernif'r,qui
, ^ ., ,,, épie l'occasion
sortie et venait au secours du château , ils allèrent dese venger.
au-devant d'elle , et la renconlrèrent à OflVaiiville. Une mêlée fort vive eut lieu, qui dura longtemps. Cent vingt hommes de la garnison de Dieppe y demeurèrent sur la place , et le reste fut comme bloqué par les vainqueurs dans les rues et les masures de ce village. Un renfort étant nécessaire aux deux chefs ligueurs , pour achever la défaite de cette petite armée royaliste , un émissaire, dépêché par eux à Rouen, en toute hâte, descendit de cheval dans la cour du palais , et sollicita avec instance les bons et prompts offices du Parlement auprès de tout ce qu'il y avait dans Rouen , de gentilshommes et de soldats en état de marcher, à l'heure même, sur Oflranville , pour aider Grillon et Fontaines-Martel à compléter leur victoire. La conjoncture était pressante ; et le conseiller Martel deBolhec , oncle de Fontaines-Martel , demandant à grands cris que la compagnie vînt en aide à son neveu, si bon ligueur, on ne balança guère. Les conseillers Monchv et Régnauld du Pont , plus zélés que les autres , quittant précipitamment le palais, allèrent conférer avec le sergent-major Bigards de la Londe et Des Portes, abbé de Thiron ; puis, de là, presser vivement les capitaines . les soldats , les nobles , lesbourgeois , et se donnèrent enfin tout le mouvement qu'on peut imaginer '.
lif'g. secr. , 12 mai IJO.), cl jouis siii\;nits.
De violents débats, toutefois, s'élevèrenl bientôt dans les assemblées que tinrent pour cela les cbefs militaires. C'est qu'au lieu que les amis de Fontaines-Martel et de Grillon pressaient pour qu'un renfort partît en hâte , les créatures de Yillars voulaient , au contraire , qu'on ne bougeât pas. Qu'en fut-il à la fin, el que devinrent les assiégés d'Offranville? Nos mémoires s'en taisent, et peu nous importe. Mais Yillars avait bientôt appris le siège du château de Bacqueville ; la sanglante rencontre d'Offranville ; surtout les actives démarches du Parlement pour ce Grillon et ce Fontaines-Martel, qu'il ne pouvait souffrir ; et l'amiral irrité ne respirait jîlusque vengeance , et affronts pour une compagnie qui avait osé s'exposer à lui déplaire. Toute cette affaire, à l'entendre, n'était pas autre chose qu'un complot dirigé contre lui , qu'une conspiration ourdie pour le dépouiller du gouvernement de la ville, et mettre Grillon ou Fontaines-Martel à sa place. Ses amis, dans leurs lettres, lui avaient ainsi présenté l'affaire '. Le Parlement, à les en croire , avait été la cheville ouvrière de cette intrigue. Un fait, plus avéré que tout le reste , et qui ne manquait point de gravité , c'est que , pendant (ju'on se donnait, à Rouen, tant de mouvement pour si peu, l'armée royale avait surpris la ville de Bernai^
4o;) PARLEMENT DE NORMANDIE.
mal défendue par les ligueurs, dont les troupes étalent disséminées, et trop souvent employées à des expéditions d'une médiocre importance. Ce malheur donnait beau jeu à Yillars contre le Parlement, qu'il décria fort auprès du duc de Mayenne. Le prince , prévenu et excité , se laissa aller à écrire à cette compagnie une lettre qui montre qu'il avait accueilli ces grossiers mensonges. « Je n'aurois jamais voulu croire ( mandait-il à ces magistrats) que là où vostre auctorité a lieu , il se peust faire aucun mouvement préjudiciable à l'honneur de Dieu et au bien général de la cause de l'Unyon. » lise plaignait amèrement «des menées cl praticques que aucuns s'estoyent ingérez d'y faire pour en troubler la tranquillité et altérer les bonnes intentions des gens de bien, pendant que l'admirai estoitauxEstats généraux. Advertydes pernicieuses volontéz de ces factieux et perturbateurs du repos, ennemys couvertz de ce party , il avoit permis à M. de Yillars de se rendre à Rouen , pour y donner ordre à tout. C'estoit au Parlement de luy tendre la main, de luy prester la faveur de son auctorité ' . » •
viiiars vient Cette lettre de Mayenne était fort modérée
au palais , -i i' ' • ' 1
et adresse saus doutc , pcrsuacic couimc il lelait, a tort, de ^"p^ement. l'existeuce d'un grand complot, et de la conni-
' y.Vi'. sfcr., V.) in.ii l.")!),'!. - . .
veiice du Parlement, que Yillars lui avait peint des couleurs les plus noires. Le Parlement avait répondu en hâte au prince, jirotestant de la bonté, de la sainclctc des intentions de tous ses membres, le sujipliant de n'écouter point les malveillants'. Le ton de cette réponse respirait la franchise, et nid doute qu'elle n'eût fait imjiression sur l'esprit de Mayenne. Mais Yillars, arrivé bientôt à Rouen, se rendit vite au palais ; et avec lui le compte du Parlement n'était pas si facile à régler. 11 discourut longuement et avec colère , passant en revue les anciens griefs et les nouveaux ; blâmant amèrement le retard qu'avait mis le Parlement à envoyer, en temps utile, des secours à Bernai, comme ce qu'il venait de faire mal à propos , pour l'aflaire d'Oflranville ; et tout cela , disait-il , pour Fontaines-Martel , qui n'avait point de commission du duc de Mayenne , et que ce prince désavouait , dont les expéditions étaient , d'ailleurs , autant d'infractions à ses trêves avec le gouverneur de Dieppe ! — En cela, « le Parlement s'estait laissé glisser, au grand estonnement du duc de Mayenne , qui n'auroit jamais cru possible que ceste compagnie voulust entreprendre chose contraire au bien général du party. Au reste, c'estoit l'œuvre de ceulx qui estoient de la cabale des sieurs
' Re°. srrr. , 10 juin l.')9.'î.