III. i
:>•(; i'AI'.li;mi;.m 1)i: xor.mandu:
OUI à rembourser Brévedent et La (^hapelle-Bayvel. Force avait été de transiger; et de nouveaux conseillers pouvant rendre |)Ius de services au Parlement que dès présidents dont on n'avait que faire, les députés on furent quilles pour consentir la création de quatre nouvelles charges de conseillers, pour lesquelles il se trouva aussitôt des acheteurs, qui remboursèrent à La (^hapelle-Bayvel et Brévedentla finance de leurs offices de présidents, supprimés à ce moyen ; et , sauf cesdeux magistrats , contraints de renoncer ainsi à des présidences sur lesquelles ils avaient compté, tout le monde parut satisfait'.
On veut taxer Luc autrc fois , OU s'eu prenait au Parlement luiqui parvient mcmc , ct OU voulait qu il avauçal trcutc mille livres; ■' ''«""Mx-^^iiei- c'eût été taxerce corps ; et c'étaitchose que lescours souveraines n'avaient jamais pu supporter. Admis devant Henri 111, les députés du Parlement lui objectèrent les privilèges de leur compagnie. « PhisiciD's d'entre nous (disaient-ils) ont prins leurs eslats pour raison desdictz privilèges ; d autres ont prins deniers en intèrest ^ pour la finance par eulx fournye. Vostre Majesté a reeeu de son Parlement de Rouen plus de /tOO,000 livres; y en a plus de cinquante dans la conipaignie qui n'ont moyens ne faculté z de pouvoir prcster ung seul denier. » Tout ce que vou-
' Reg. secr. , I j7,').
F F i: Mil FIT. '}'il
lait le Pai'leFuent était do ne pas être taxé, ce qui eût entraîné dérogation à ses privilèges, et confondu ses membres avec la loule des justiciables. Du reste, il comptait dans son sein des magistrats opulents tout prêts à s'exécuter de bonne grâce. Les députés euient bien du mal; la détresse du roi était si grande! « Jamays on n'avoit veu telles capitulations ; le roy en estoit reduict à demander de l'argent à aucuns particuliers , à l'un 200 escus, à l'autre j 00 , jusques à venir a 20 cscus ! » C'est ce que leur disaient leuis collègues de Paris, qu'ils allèrent visiter; ne croirait-on pas de coFites en l'air? Pourtant, ils gagnèrent , à la Ffu, la cause du Parlement ; on convint de ne point taxer cette cour, et que les plus aisés de ses membres « baillei'oient selon leurs volontéz et facultéz '. »
Du reste, sous un gouvernement si capricieux, il y avait variations et intermittence à cet égard , comme pour tout le reste ; et , après avoir plié et succombé sous le faix, il semblait quelquefois qu'on allait, enfin, reprendre haleine. En 1584, Henri HI avait supprimé d'un trait de plume soixante édits fiscaux plus onéreux les uns que les autres; la nation avait applaudi. A Rouen, surtout, « cesle révocation générale avoit esté receue avec telle allégresse dans les cours souveraines, que l'on ne
' Reg. SFcr. rio l.STfi.
228 i>ari.i:mi:nt dk nohmaxdii:.
pouvoit se conteiiler d y Uiiun* cl inagiiifier la prudente libéralilé et sagesse du roy'. »
Êdit de juillet Mals Celle joie devait peu durer. La Ligue , de plus
1585, contre les , . , •. i ■ l i
religionnaires, <"" pluseulrepreuante, muruiurail hautement contre lavorabicment |^,g ^.^|jj^ ^j^. tolérauce obtenus en 1577 par les reli-
accueilli par les ^
Parlements. giounaircs , tant à Poitiers qu'à Bergerac. Le faible Henri III céda; et, le 7 juillet 1585 , parut un édit qui, sous peine de mort, interdisait, dans le royaume, l'exercice de toute autre religion que de la catholique, apostolique et romaine; bannissait les ministres, bannissait tous les religionnaires (pii n'auraient point abjuré dans les six mois. Henri II aurait pu revenir; son cruel édit du 24 juillet 1557 revivait dans toute sa rigueur; il eût retrouvé toutes choses, en France, comme il les avait laissées, et n'aurait guère soupçonné tous les changements qui s'étaient opérés après lui. De
Comment Tliou , cu remarquant que le Parlement de Paris
cet édit fut reçu •. • . r i i H
à Paris ' ^vait enregistre, en robes rouges , la nouvelle ordonnance, dit que ces magistrats auraient dû plutôt prendre des robes de deuil; qu'au surplus, loutes ces toges écailates mises en montre , en cette conjoncture, étaient un prélude des sanglantes tragédies qu'on allait voir. ' Ce Parlement n'en
' Remoustranccs adressées par (.roulait h Henri III, à Saint- Maui-des-Fossés , en 1>")>:C.
^ De riioii , Hist. iinive/sel/f , \\\ . i,xx\r.
HENRI II r.
comptait guère , alors, dans ses rangs, qui fussent de l'avis de De Thou, Mais que dire de celui de Toulouse, qui, recevant l'édit, arrêta, dans son enthousiasme, « que le roy serait humblement remercié. » C'est La Roche-Flavyn , l'un de ses membres, témoin oculaiie , qui nous l'atteste, louant fort, à ce propos , sa compagnie , et se félicitant avec elle, tant cet édit , à l'entendre, était favorable, et tendait au bien public ' . « Edicté toutesfois j monstrueux et malheureux j qui enfanta la subversion de la France « , comme le disait, quatorze ans après, le président du grand conseil (Le Camus de Jambeville), au Parlement de Rouen, qui, alors, mais un peu tard, en convint avec lui. « Il vous souvient (continuait ce magistrat) , que quand parut cet édict, quelques-uns chantoient et crioient en triomphe... Les sages, au contraire, pensoient comme la fille d'Ésope, qui , ayant jeté des moules au feu , et comme leurs coquilles brusloient , les oyant bruire et chanter : o meschantz animaux , (leur disait-elle), qui chantez quand vos maisons sont en feu'. » A Toulouse , donc , nous les entendions tout à l'heure chanter en triomphe \ Si.
Coaiiuciit
cet édit
fut reçu
à Toulouse.
' Les tièze Livres des Parlements de France , par L.i Roclie- Havyn , livre xiii , ch. 17 , ii° 24.
■" Reg. serr. tin Parlenunt , l(> juin Ki99.
' Histoire grncrale (\u TMiiç^iiedoc, jiav D, \ ai.ssottc, liv. XI>I, u" I.
230 1'\!;li:mi;n r di; \(»iimam)Ii:.
Li- iiouvti niii dans RoiuMi . celte capitale <Ui pays de sapience ,
est accueilli , i.>i'*i.*i'i i i
„ on ne i)onssa pas tout-a-tait si loin les choses; du
ilans Rouen ,11 '
avecjoie nio'uis V accucill i l-oti ces nouvelles i-igueurs avec une joie qu'on ne cacha pas. Enregistrement spontané de l'édit, serment de le garder (jusqu'à ce qu'il en vînt un contraire) ; et serment, non pas seuleiiKMit au palais, mais à l'hôtel de ville, au chapitre même, sous priiic ( disent les registres) de n' estrc plusrcccu à y opiner* ; dans la ville, TeDcum, feux de joie sur les places, applaudissements des bourgeois et du peuple. Mais bientôt ( par compensation ) , mais le lendemain peut-être , une pluie Nouveaux étiits de nouvcaux édits fiscaux, de créations d'offices, fiscaux. ioxis les fléaux du temps en un mot. Car, enfin.
Résistance 1 '
du Parlement, puisqu'une partie de la France venait de déclarer la guerre à l'autre, il fallait de l'or, maintenant, pour en payer les frais. Alors donc , les partisans , \çs traitants j, race de vipires (comme disait Pasquier), ces sangsues dont on a déjà vu les hauts faits, recommencèrent de plus belle « à regratter sur toutes choses, par édictz et inventions extraordinaires, pour s'enrichir de la despouilie du pauvre peuple". » Le vol poussant de son rfsfé;^ reparaissaient tous les ruineux édits révoqués naguère ,
' lieg. capital. Ecries, roflioiii. , '() août l,S8,». — lieg. tlit Parte ment, 23 juillet l.")85.
^ Est. Pas(|uipr , Recherclus dr la J'r/irui , Hml' \l, cliai». .').'>.
IIKMU in. 2;,,
et avec eux cent édits nouveaux, supplément aux premiers, et créant des charges dont les autres ne s'étaient point avisés. Dans tous les Parlements , dans toute la France , règne alors une perturbation difficile à décrire. A Paris, le roi va en personne au Parlement faire minuter sur les registres d'odieuses ordonnances que l'on repousse; il envoie des princes, des cardinaux faire la même chose ailleurs. Pasquicr, le loyal et savant Pasquier, sujet si fidèle, s'est signalé à la chambre des comptes de Paris par une résistance qui lui a paru, à bon droit , un saint et pressant devoir. Sa parole est grave, vive et forte tout ensemble; les édits n'ont pu tenir contre elle , et l'on voit bien que la chambre les va repousser tout d'une voix. Etonné lui-môme d'avoir si hardiment parlé, et se rappelant ses fonctions, qui, dans le préjugé du pays, semblaient lui devoir dicter un autre langage : « on nous appelle gexs du roy ( dit-il ) , comme si nos Estais feûssent plus particulièrement affectez au service de nos ro)Sj ores que tous les autres officiers soient aussy bien gens du roy que nous. Mais puisqu'on nous faict cest honneur de nous qualifier telz, il me semble qu'avec toute honneste soubmission nous luy debvons rendre service tel qu'estimons en nos consciences se debvoir tourner au profict de luy et de son Estât... Je sçay bien que les corrompus de ce siècle me diront : « Pas-
'>,{? rAi!i.i:Mi:\T dk \(»r,.\iA\Dij;.
t/riirr j il ne le falloil cslrc adcocat dti roy ; ou, lestantj, il te faiii sousicnir tonte antre proposition que ccllc-lù; et inoy „ je rcsponds , an eontraire : il ne falloit (jne je fensse adroeat dn roy ; on ^ l'estant j il faut (jne je deseonrre à mon maistre ee e/ue je pense importer à la niaiintention de son Estât. Je doy une vérité à nnni roy ; c'est une eltarge foncière annexée à ma conscience et à mon estât j, dont je ne me puis dispenser sans commettre une félonnie envers luy\ » A Paris donc , Parlement, Chambre des comptes, Com- des aides, repoussant énergiquement ces ruineux édits, quittaient les lieux de leurs séances; et les commissaires du roy^ princes, cardinaux, laissés seuls dans les chambres d'audience avec le premier président, le procureur-général et le greffier en chef, faisaient consi"ner aux registres d'odieux édits que ces compagnies avaient repoussés ". A Scène très vive, Roueu , le Parlement ne montre ni moins de
il Paris, entre le , . , f i • • i
ciiauceiier resistaucc a CCS mesures tiscales, ni moins de comet dcrii putes P''ission pour le peuple qu'on opprime. Dans les (in Parlement registres dc cc teuiDS , dans ceux surtout des an-
de Rouen. ^ ^
nées 1585, 1586, 1587, on voit que, chaque jour, quelque nouvel édit fiscal est apporté à ce Parlement , qui presque toujours le repousse ; les
' Est. P;is(|iiit'r , livre xii , lettre deiixième.
' Est. Pasqiiier, liv. xii , lettre deuxième. — Et Rethirches tir la France, par le même, livre ^ i, di. 3.t.
registres sont remplis de ces refus. Souvent des dépiitations sont envoyées ou mandées impérieusement à Paris; <ijiis(/ues-/àj disait Groulart, c/tic le monde s'en rit ^ et nous tient plustost pour messagers ordinaires j que non pas pour officiers représentans la personne du roy\ » Cette résistance, qui n'est partout si unanime que parce qu'elle est partout un devoir, ou mieux un cri de détresse, irrite le monarque , qui essaie d'interdire les cours souveraines. Pendant un temps, « le cours de la justice ordinaire cesse par tous les sièges des juridictions du royaume de France". »
Le Parlement de llouen, frappé comme les autres, en a aussitôt appelé « à la cour des pairs deuement assemblez. » Ses présidents et quelques conseillers, envoyés en cour, prennent à partie le chancelier Chéverny, en pleine audience du conseil privé ; ils luy tiennent de terribles propos; et comme Chéverny, poussé à bout, s'échappe à dire ne/uil fault faire le procède à la court de Parlement de Rouenyï j un des présidents ( Groulart, sans doute) répond, indigné, « e/u'on a bien veu des Parlements faire le proceds à des clianceliers ^ mais non point des
' Remontrances faites à Henri UI , le .JO juin IJ88, par Cl. (Uoiilart , liiamiscrit de la Dibliotlièque publique de Rouen , ii" 6S,
' I. Fstoiie , Journal de Henri III, année 1586.
l'AKLKMEM DE NORMANDIE.
chanceliers le faire à des ParlemeiUs ' . » Le Tarlemcnt de Rouen, à cette fois, se ressouvient, on le voit, du chancelier Poyet , et des humiliations de 15/|.0. Mais ce n'est là qu'une scène fortuite; et, pour l'ordinaire, les remontrances de nos magistrats, au roi, sont modérées autant qu'éner-
jri
ques.
En juin 1586, Groulart, mandé à Saint-Maurdes-Fossés, à propos de quelques édits odieux
llemontrances du Parlement
de Rouen à Henri III, > r • • tt • ni 1
contre des édi (s ^^ ^ rcpousses Sa Compagnie, prie Henri 111 « de fiscaux. Paroles continuer ses Parlements en leur liberté et autho-
de Groulart.
Triste situation pité , 611 suivaut Ics traccs de ses prédécesseurs. »
de la province
;\ cette époque. Il rappelle au monarque quel bien avait fait, en 158/|., la révocation générale des édits fiscaux, « révocation reçeue avec grande allégresse ! » Il déplore que ces beaux desseins aient été interrompus, au grand malheur de l'État, pour les besoins de la guerre, et qu'il ait paru tant de nouveaux édits, non moins ruineux que les premiers. Pour lui subvenir, le Parlement a choisi , parmi ces édits, les plus avantageux pour le roi , les moins dommageables pour le peuple. « Depuis deux ans, Sire, V. M. en a touché ung si grand nombre d'argent, que nous sommes coniraincts de la supplier qu'elle ne se ressouvienne jamais , et ne nous impute la trop
' Ce fait nous est révélé par un niami.scrit rU- la BibliothèfjiiP royale, fonds de Bcthunc , n° 8863 , page 40.
grande fcici/ite dont nous avons uzè. Si nous en refusons quelques autres en ce moment, ce n'est point sans de grandes et justes considérations, y ayant apparence de ruine tout évidente et bien peu de profit. » A la vérité, la situation de la province était critique alors. « Yoslre pays de Normandie ( continua Groulart ) , est , de soy, si stérile, qu'il ne produit rien de précieux et rare, dont il puisse accommoder ses voisins. De vin et pastel, il n'y en a point ; de bled à grand' peine pour nourrir et substanter ceux du pays, quelque bonne année qu'il y aye ; tant s'en fault que l'on en puisse transporter deliors. Et, toutes fois, il paie et est cbargé du tiers , voire presque de la moitié de tout ce qui se lève sur le reste de vostre rovaulme, sans que, jusques à ce jour, il ayt manqué à payer tant les deniers ordinaires qu'extraordinaires. Cela ne peut procéder que du trafic que l'on exerce avec les peuples voisins, et de l'industrie de vos sujets qui , pour l'obéissance qu'ils ont vouée à Y. M., s'efforcent de surmonter, par artifice, ce que mesme la nature leur a dénié. Et , tant que ceste liberté du commerce leur sera conservée, tant qu'ilz auront moyen de travailler, il ne fault point doubler qu'ilz ne satisfascent gayement à ce qu'ils sçavent que vous leur
demandez mesme à regret Mais quelques-unes
des commissions et édicts qui ont esté expédiées,
•j,:\e> PAT^LF.MKM DE \(»RMANUn:,
ulk'ians el relianchans merveilleusement ces commodités, nous font appréhender la ruine qui nous menace bien Ibrl. Sire, les trois plaies ^ de l'uite desquelles Dieu irrité contre son peuple j, s'est contenté ^ pour punir leur faultc et se rotger de leur désobéissance j sont toutes trois respandues sur rostre pays de Normandie : la peste en une infinité de paroisses; la famine j si grande ^ qu'au tneilleur bourg et village j on ne pourrait pas trouver du pain en quatre des meilleures maisons. Le reste des liabitans est dispersé par les champs, qui mendient et cherchent nourriture à plusieurs pauvres enfans qu'ils
trament après eux Quant à la guerre, quoique
nous n'en voyons pas l'horreur et la cruauté , toutes fois, par la sympathie générale de tout le corps, nous nous en ressentons à bon escient, et le passage continuel des gens d'armes qui vivent à leur façon accoustumée , nous en représente la misère; car, passant par les villages dénués, comme j'ai dit à V. M., ils achèvent de rendre gueux et mendians le reste des laboureurs
« Si, avec toutes ces calamités, on y ajoute une surcharge si excessive, Y. M. doit croire qu'il fan- \ dra qu'ils succombent du tout, sans espérance do ressource — Et nous, Sire , à cpii V. M. a daigné , commettre une partie de la tranquillité de vostre ' province, serions très mauvais serviteurs, et infidèles subjectz, indignes de l'honneur que vous I
HEMtl m. 5.17
nous faictes, si nous ne vous mettions devant les
yeux Testât auquel nous sommes réduictz
Que si Y. M. continue à vouloir faire vérifier ses édicts, qu'elle se souvienne, s'il luy plaist, de ce qu€ nous lui en disons maintenant , pour l'acquit de nostrc conscience et charge. ' »
De là, venant aux détails, Groulart discourut sur les récents édits repoussés par sa compagnie ; sur les clauses menaçantes, autrefois insolites, usuelles aujourd'hui , dont les lettres de jussion étaient lemplies. A ces plaintes fondées, à ces raisons sans réplique, Henri III répondit par la nécessité de ses affaires^ par l'exemple du bon pilote , qui , dans une tempête, «jette à la mer partie des biens et marchandises, afin de sauver le navire. »
En 1589, nouveaux refus d'édits à Rouen ; surséance, môme, à l'exécution de quelques-uns qui avaient été vérifiés. Des symptômes certains de sédition avaient contraint le Parlement d'en agir ainsi. Au roi, qui l'a, de nouveau, mandé en cour, et qui lui fait des reproches , Groulart répond que, depuis deux ans, les édits vérifiés à Rouen dépassent 1,600,000 écus, sans parler de créalions d'offices (jid ne tourneront qu'à la foule du peuple. Quant aux surséances à l'exécution de quelques autres édits vérifiés à regret ( de celui de
' Manuscrit «le Groulart ; Rilil. |)ul)lique dj Rouen , n° C8.
238 l'AIU.E.MI'NT DE N()U\IAM)li:.
iropprccicilion par exemple ) , il tiace les circonstances au milieu desquelles le Parlement les avait prononcées ; rappelle « le danger qu'il y avait d'une sédilion , lorsque , de tous cosléz . les pauvres gens des champs venoient quérir, sur leur colj du bled pour leurs languissantes familles qui périssoient de l'ai ni ; et ayant, en la charte qu'il y ji avoit, tiré jusques au dernier denier, se voyant arrestéz aux portes jiour payer un nouveau droict, et n'ayant point d'argent , avoient recours aux larmes et murmures ; les autres ajiportans herbes et menues denrées, arrestéz à chaque coing de rue.» Dans ces conjonctures, la cour avait dit qu'on en référât au roi , qui, plus miséricordieux encore qu'on ne l'avait espéré , avait défendu que ledit reçût son efl'et pendant l'année '.
Les gauiiers. Dans toutcs SCS remoutrauces au roi , Groulart
se plaignait vivement des excès des gens de guerre dans les campagnes. Grâces à l'horrible indiscipline des soldats, à cette époque, les provinces, même les plus éloignées du théâtre de la guerre, n'étaient guère mieux traitées que celles où se livraient les | batailles. « En voulant guerroyer à outrance le huguenot (disait Pasquier), on a faict une guerre plus forte aux pauvres sujets du plat pays.... Je
' Remontrances d'août Ki87 ; m.inuseiit de Groulail , Bibl. publique de Rouen , n" 68.
Hl'.NRI III. .,3,,
VOUS laisse à penser quel inventaire tous ces soldats ont faict des biens de leurs hostes, en passant pays ' . » Groulart ne cessait de s'en plaindre au roi, en toutes rencontres. « Les gens de guerre ( lui disait-il un jour ) continuent de pis en pis à ravager ce qui reste encores pour payer les charges de V. M. Ils contraignent la pluspart des plus humbles à devenir forcencz, à essayer, par moyens illicites, et auxquels, à traict de temps, il seroit impossible de s'opposer, à se parer d'une si grande violence ". » C'était prophétiser les gantiers^ , ces paysans armés , qui devaient bientôt épouvanter le Perche ^ le Maine, et notre province plus qu'aucune autre. A la vérité , ces villageois se regardaient déjà, et commençaient à se compter. Rapprochés d'abord par le besoin commun de ré-
' Est. Pas<|uier , liv. xi , lettre treizième.
' Manuscrit de Cl. Groulart , Bibl. publique de Rouen , n° 68.
^ Gauthiers , Gaulliers ou Gantiers.
" On appelait gnultiers ou gantiers , ceux qui habitaient les bois, du vieux mot français : gault ou gfiut , bois, forêt, niènie mot que l'allemaud wa/d ; d'où tant de noms de lieux surnommés en gault , tels que Saint-Cyr-en-^^r/H//, Murc'My-en-Gault. — Eu outre , Faviji nous apprend qu'on appelait gantiers les gens de factions ou brigues , les brigands qui faisaient leur retraite dans les bois , et de là ravageaient les campagnes. »
55^ note sur le Prologue de Gargantua , de Rabelais , p. 33 du tome 1 des OEuvres de Rabelais , cdit. Variorum 1823) , publiées par Da'iibon.
Voyez aussi le Glossaire de Du Gange , v" Gt'ALDis.
.;4o r\iîi.i:\ii:.\T de Nor.MANDu;.
sisU'i- ù d'intolérables exaclions, do se déroiidii^ contre nne soldatesque insolente, dont les excès, à cette époque , passent toute croyance , ils devinrent eux-mêmes, en peu de temps, une milice redoutable, que la Ligne eut bien vile gagnée par les grands mots de foi et de religion catholique. Car les ligueurs ne gardaient déjà plus de mesure. Dès 1586 et 1587, je ne dis pas seulement dans le Perche, mais par toute la Normandie, dans le pays de Caux, dans le I.ieuvin , vers Evreux , Couches, Bernay, partout presque dans la province, il n'est plus question que « d'assemblées, d'associations d'aucuns bourgs et paroisses ; des ligues, esmotions, monstres en armes descouvertes, d'aucuns bourgs et paroisses du pays de Normandie , sans l'auctorité et permission du roy; de refus d'imposts parmi ces communes révoltées ' . Le Parlement, inquiet, s'en occupe chaque jour; il excite Carouge et ses lieutenants, qui , sans cesse à cheval , marchent le pays ; et il envoie avec eux . à Lisieux, à Bernay , à Evreux, à Caen , des conseillers et des gens du roi, pour, «assistez de la force du seigneur de Carouge , procéder contre les rebelles » , et faire cesser ces armements qui troublent la province. Les conseillers Busquct de
' Reg. Rapi). chils , l.i no\cinbio et K! rUv-cmbrc l.VSO , 10 ot l'i janvier l.")87, '! août l.iSO , etc.
lIKNr.I ITT.
Cauniont, La Vache du Saussay. sont envoyés dans les bailliages de Rouen et d'Evreux; Hédiart et Rome deBerville, à Lisieux et aux environs; Hally de la Chapelle Bayvel , ailleurs; sans parler des autres. D'abord , à l'aspect des soldats de Carouge et des archers du Parlement, celte milice, mal organisée , semble s'intimider et se dissoudre; mais, après leur départ, elle se reforme aussitôt. Nombre de gentilshommes s'y sont mêlés, qui la disciplinent pour le désordre et la révolte. Pierrecourt, Longchamp, Roquenval, Beaulieu , les barons de Tubeufet d'Echaufour, plus d'une centaine de gentilshommes avec eux, font mouvoir à leur gré ces bandes insurgées, dont le nombre croit à faire peur. Au premier son du tocsin, tous les villageois viennent en hâte les rejoindre. On les voit parfois réunis jusqu'à dix-sept et dix-huit mille ensemble. Malheur aux gentilshommes voisins qui improuvent ces mouvements séditieux ; une prompte et infaillible vengeance les atteint. Des coureurs les arrêtent et les mènent au quartier général , où ils sont massacrés et mis en pièces ' . Des villages entiers en armes composent tous ensemble ces hordes, qui, à la fin, sont devenues une armée. Ils osent s'attaquer à la magistrature
' Notre Histoire au Pii^'ilé^e de Soiiit-Roituiiii , Mime I, pagt^s i.îG et sinvaiitcs.
Ht. iG
qui les surveille. Les lieutenants des baillis, les officiers des lieux, sont, chaque jour, insultes et frappés, ])onr leur peine d'avoir voulu mellre à exécution les décrets de prise de corps lancés parle Parlement et ses commissaires '. Les mutins osent ]>ientôt s'en prendre aux membres même du Parlement, qui leur avaient d'abord imposé. Les conseillers Piomé de Berville et Guillaume de Pinchemont , pendant qu'ils dressent en hâte des procès-verbaux et entendent des témoins, se Le conseiller voicut iusultés ct outragés par ces gentilshommes e Pinciieraoïu etpavsaus soulcvés. Les cris les plus sinistres, de fr.iyeiir. jes plus iusolentcs meiiaccs retentissent à leurs oreilles; et les outrages arrivent à un tel degré de violence, ces forcenés ont su pénétrer les deux magistrats d'une terreur si profonde, qu'il leur faut abandonner leur mission encore inachevée, et que Guillaume de Pinchemont, l'un d'eux, expire , saisi de frayeur ". Cela devait faire du bruit. Le prévôt de l'hôtel d'abord, puis Caroiige, avec des troupes, donnent la chasse à ces brigands, en tuent quelques-uns, en livrent d'autres aux magistrats, qui en font prompte et rigoureuse jus-
^ Reg. des lîapporls civils , des années lô8G, 1J87 et suivantes.
^ Journal manuscrit de ma bibliothèque , ayant autrefois appartenu à l'abbé Delà Rue, autcurs^es Essf/is historiques sur Caen, et de f'/Iist. des Bardes, des Jongleurs et des Trouvères normands , etr.
lice. Tout, alors, semble rentier dans l'ordre; el un journal manuscrit du temps dit, en 1587, que tout est appaisé. Mais , en 1588 et 1589, ces hordes de brigands reparaîtront , non moins redoutables qu'avant. Pour les anéantir, il n'y a plus d'autre moyen que de les tailler en pièces; et ce ne sera pas trop, pour ce fait d'armes, que le duc de Montpensier, gouverneur de la province, et son armée V.
Passons vite sur cette extermination des gantiers: C'est assez pour nous d'avoir rendu au Parlement le rôle imporlant qui lui appartenait dans cette affaire , et que lui avait , jusqu'à présent , dénié l'histoire. Si cette révolte armée, universelle d'abord en Normandie, cessa bientôt en Caux , dans le Vexin , partout presque , et fut réduite à se concentrer sur un point , où il devint plus aisé , dans la suite, de l'anéantir d'un seul coup, dans cet immense service rendu au pays , on voit quelle grande part en est due au Parlement ; il ne nous " •
était point permis de le dissimuler dans son histoire.
Il s'agissait , au reste, pour le Parlement, de La Ligue devi,.nt résister, non plus aux ffautiers seulement, mais à puissante
^ à Rouen.
la Ligue , de jour en jour plus hardie , plus entreprenante et plus redoutable. L'année 1588, si
' Dp Tlioii , Histoire iinisrrsef/'' , livre xr.v. - -
•)',', PAI'.I.l-MKNT DE NORMANDIE.
notable dans l'histoire de France , ne l'est pas moins dans l'histoire de notre province, dans celle surtout de son l'arJenienl , qui , depuis 1562, n'avait point vu de si difliciles conjonctnres. Il y avait long-temps que de grandes catastrophes étaient pressenties et comme prédites, pour ainsi Pronostics dire. 11 ne peut plus être aujourd'hui question de \?"'^r\ •f^"'' ces prétendus pronostics , si curieusement
p.TT De Tiioa , 11'
EtienncPasquici, jemarqués alors par De Thon , par Estienne Pas-
et Groulart. -^ ^ ...
c[uier, et par notre docte premier président Groulart. Qu'à une messe rouge de la Saint-Martin , à Paris% un diacre ou le premier huissier eût omis de présenter la paix à baiser à messieurs du Parlc- *• ment, le fait paraît de peu d'importance ; et on a
peine à voir Pasquier , un homme si avisé et si sage, en même temps que si savant, augurer de là il je ne seay quoy de malheureux pour la France ' . « Laissons-le aussi , avec De Thou et notre Groulart, admirer l'accomplissement d'une projîhétie de Régiomontanus, ou Gaspard Brusch , autrement dit IMuller". qui, ayant, atout événement, annoncé de grands troubles pour l'année 1588 , se trouva • . avoir dit la vérité , une fois par hasard, et sans
' Est. Pasquier , Recherches de la France, livre vi , ch. 48.
' Est. Pasquier , livre xn , lettre quatrième ; livre xni , lettre treizième ; De Thi :i , livre xcx ; Groulart , ï'oyages en Cour, rliap. l*"''. — Biographie universelle . au mot : .l/«//cr (Jean).
UKM'.I m. •^',.
tirer à conséquence. Surtout ne soyons point trop fiers des faibles lumières qui nous permettent aujourd'hui de faire bonne justice de ces prétendus pronostics ; car peut-être nous repaissons-nous maintenant avec délices, de telles sornettes dont ces sages , vertueux et savants hommes auraient bien ri, si elles eussent eu cours de leur temps. Sans tant s'enquérir des astrologues et des mouvements du ciel , Groulart aurait pu remarquer , en Normandie , des faits éclatants qui se passaient sous ses yeux , présages plus certains des troubles qui allaient agiter ce pays tout à l'heure. La Ligue avait fait de grands progrès dans notre province , d'abord si défiante et si réservée. Au lieu que, naguère, deux partis seulement la partageaient ( le catholicisme et la réforme), maintenant, les catholiques eux-mêmes, divisés entre eux, marchaient sous deux bannières ennemies ; d'un côté , les politiques j opposés, il est vrai , aux religionnaires , mais modérés et ne voulant point la guerre ; de l'autre , les exaltes ^ qui exigeaient qu'à tout prix on exterminât les huguenots, par sang,, par feu, (/ii'on poLissasl de son reste \. C'étaient les catholi- Panban ques purs , les partisans déclarés des Guises , les ligueurs j en un mot , moins acharnés peut-être contre les religionnaires que contre les politiques
(lu'avaicrit
les (illises
<'ti ISoriiiandip
' l(st. l'asqiiiiT , livre xn , Irllic troisirmr.
'l'^c i\iu.i:mi;\t dk nokma.ndik.
et les temporiscLirs, parce que ces derniers avaient le souverain avec eux. Le comté d'Eu , tombé depuis peu dans les mains du duc de Guise , par son maria<;e avec Catherine de Clèves , veuve du | princede Crov-Porcien ' , était un moyen puissant, (.et ([lie cet avisé Lorrain n'avait pas néi-ligé) de se ménager de nombreux partisans en Aormandie. Aussi n'y avait-il . dans cette province, ni une ville, ni une comjiagnie où il ne comptât des affidés ardents et prêts à tout. 11 avait eu le crédit d'en faire préposer qnelcpies-uns au gouvernement de certaines villes, decjuelques châteaux importants ; il avait mis Villars au Havre, par exemple , et Longchamp à Lisieux ; il avait gagné Pierrecourt et La Mailleraye, deux frères, lieutenants au gouvernement delà province, (larouge ,lecomte deTillières, i et les leurs , cjuelques dehors de fidélité cju'ils voulussent garder , au fond , étaient voués aux Guises, qui les avaient faits ce qu'ils étaient", et ligueurs autant qu'hommes du monde. Groulart ne l'ignorait pis , et s'en est clairement expliqué dans ses Voyages en Cour^. Il faut dire la même chose de Bigards, seigneur de Lalonde, homme
■ Le Laboureur , Additions aux ISlémnires de Casteliuiii ^ liv. i , toiiic I , pages oSO , 381 , (^dit. in-foL
' Le Laboureur. Âddilions aux Mrnioircs de Castchiau . foiiicl , p. ,^17.
^ (.1. Grnuhu't , T'oyagns en Cour , oliîipitr*^ 1 '''■.
de guerre, sergent mojor, dont la position à Kouen n'était pas sans importance. Les Guises avaient aussi des partisans dans tous les Chapitres ; nombre de curés leur étaient dévoués; plusieurs évèques de la province, D'Escars de Givry , évêque de Lisieux ; Péricard , évêque d'Avranches ; plus que tous les autres, l'évêque d'Evreux , Claude de Sainctes ; et par lui le cardinal de Bourbon , archevêque de Rouen , lui étaient acquis.
Comment donc un prince si avisé aurait-il pu Le duc de Guise négliger les Parlements? « Tous ceux ( dit un auteur j^^ partisans de ces temps-là), tous ceux qui , par voies obliques, '''^"*
ont aspiré à la royauté, ou ont voulu troubler de Normandie. l'Estat, diviser et partialiser les subjectz du roy , ont jugé ne le pouvoir faire sans l'authorité des Parlements '. » Dès 1585, dans son Manifeste pour l'Union )\e cardinal de Bourbon n'avait pas oublié les cours souveraines. « On prend les armes ( avait-il dit) pour que les Peirlenients soient remis en la plénitude de leur connoissance ^ et en l'entière souveraineté de leurs jugements j chacun en son ressort' . » Ceci était surtout à l'adresse du Parlement de JNormandie, dont les religionnaires avaient pu , depuis 1577, en vertu des articles de Bergerac, décliner
' La Roclic-Flavyn , Trèze Livres des Parlements de France, livre l'"'' , chap. 2C ,11° I.
' Mémoires de la Ligue , 111-4" , tome I , page 56.
24K l'AlïLKMKM DK \()1\ M A M)l K.
la compétence'. Pour tout cela, les magistrats de Rouen n'avaient point paru s'émouvoir, (^ette année même ( 1585 ) , à son entrée en charge, Groulart , sachant hien quel esprit de rébellion fermentait déjà en France, « quels remuements nouveaux se préparoient dès-lors, et la diversité des rumeurs qui convoient» , avait « tasclié de recongnoistre ung chacun oi la court de Parlemcul de Rouen » , et il n'avait rien vu que de rassurant dans l'attitude de ces magistrats dont il allait être le chef. En 1587 encore , au mois d'août, il s'applaudissait « d'avoir trouvé le Parlement de Rouen disposé à seconder l'intention du monarque, et à regarder d'exécuter ses commandements , sans acception ny de party , ny de personnes".» Mais Groulart, homme tout d'une pièce, sans feinte aucune et sans détour, « appelant noir ce qui esloit noir „ et blanc ce qui estait blanc » f comme il l'a dit quelque pari, en parlant de lui-même % avait bien pu se laisser décevoir par d'hypocrites dehors. La Ligue , d'ailleurs, s'étendant et gagnant chaque jour comme une lèpre , avait pu n'attaquer que plus tard une
' C'est le 13'' des 48 .-irticles accordés aux rclii^ioniiaires , à Ber- «îcrac , en 1577.
* Discours de Groulart à Henri III , en cour , au mois d août 1087; Manuscril de la Hihl. [)ulili(|ue de Rouen , n" ftS.
^ Reg. srcr. fin rurb ment nn/itisfr , séant à C.acn , '2(> février I .V.).].
HEMîI HT. 24!)
compagnie long-temps fidèle et pure ; et son poison subtil et prompt s'insinuer si secrètement et si vite, qu'aucune vigilance humaine ne l'en eût su défendre. Toujours, en 1588, savait-on à quoi s'en tenir, Les conseillers
clercs
désormais, sur les sentiments de plusieurs membres De Monchy de ce corps, de deux conseillers-clercs, surtout, agents des Guises. chanoines de Notre-Dame , hommes remuants au-delà de ce qu'on saurait dire , appartenant à des familles riches , nombreuses et puissantes , dont le crédit doublait leur confiance et leur audace. Il s'açit de Guillaume Péricard et de Michel de Monchy. En 1570, était mort Jean Péricard , procureur-général au Parlement de Normandie , homme voué aux Guises , qui récompensèrent les mérites du père, dans les huit enfants qu'il avait laissés, et se les acquirent tous à ce moyen'. Ne parlons ici que de Guillaume, qui, par eux, devint chanoine de la métropole , puis doyen du Chapitre , abbé de Saint-Taurin d'Evreux , et enfin conseiller-clerc au Parlement de Rouen ; voué aux Guises sans réserve, actif et ambitieux à l'excès, il pouvait espérer tout par eux. Qu'on imagine le mouvement qu'il se pouvait donner dans ces conjonctures où , pour le duc de Guise , il ne se parlait de rien moins que de la couronne de France !
' Le I.aljuuieur , Additioni aux MriiKiirrs fir Cfts(r(/i(ii( , tome 1, p. 8ii et Si.").
L'autre était Michel de Moncby ; cette famille est bien connue dans l'histoire ; elle comptait parmi les plus nobles de France ; elle avait d'illustres alliances en Normandie ; et Michel de Moncby , abbé de Yaloire , chanoine et i^rand archidiacre de Notre-Uame, seigneur de Boutonville ' , enlin^ conseiller-clerc au Parlement de Normandie, était à Rouen un personnage des plus importants. Que sera-ce si l'on ajoute qu'il était neveu du cardinal de Pellevé , de la maison de Fiers , l'une des plus nobles de la province? Lorsque ce prélat était allé à Rome, en 1573 , pour y faire les affaires de la Ligue, Monchy, son neveu, l'y avait suivi, et s'était mis de moitié dans toutes ses intrigues'; maintenant, le crédit du cardinal était immense dans la Ligue dont il était l'ame damnée^; et avec ce crédit grandissait chaque jour celui du conseillerclerc Michel de Monchy ^ qui , ambitieux aussi , allait bientôt pouvoir prétendre à tout.
Il va sans dire qu'il y en avait d'autres de ce parti dans le Parlement ; soit qu'une inclination naturelle les y eût poussés , soit cju'ils eussent été gagnés par Monchy et Péricard , dont l'influence à Rouen était maintenant si iirande.
' Anselme , Histoire des grands Officiers de la couronne.
^ Reg. secr. du Parlement de Bouen , 1J73.
^ Le Laboureur , Additions aux Mémoires de Castelnau , livre ii, ehap. 4.
Ainsi grossissait Ja Ligue , gagnant chaque jour des partisans parmi les nobles, les bourgeois^ les magistrats et les prêtres. Les hommes des champs y adhéraient aussi, séduits et échauffés qu'ils étaient par les gentilshommes; déjà nous avons vu ce qu'ils savaient faire au besoin , et l'on n'a point oublié les bandes formidables des gantiers. Le comté d'Eu appartenant, depuis peu, au duc de Guise , par son mariage avec Calherine de Clèves , avait lait , en Normandie , de nombreux partisans aux Lorrains, qui y venaient quelquefois pour mieux réchauffer le zèle de ces adhérents. A la fin de 1587 , aux Etats de Normandie , comme on se plaignait de ce que « M. de Guvse , au comté d'Eu, faisoit faire un arrière-ban séparé de Caux », et qu'on parlait de l'empêcher , et d'en référer au roi, aussitôt des députés, en grand nombre, « principalement les prestres , s'écrièrent qu'ils ne vouloient en rien prèjudicier au sieur de Guy se '. » Le jour même , Groulart inscrivit le fait sur ses tablettes , que nous avons sous les yeux ; le mot Ligue est en marge, écrit de sa main; et cet oracle, en efl'et, était plus sûr que ceux de Régiomontanus. Mais voici un fait plus concluant encore , et qui nous ramène à l'année 1588 , année si fatale pour la France tout entière. L'histoire a assez dit l'inouïe
Le duc d'Epernon
devient
gouverneur
de Korniandie.
Manuscrit de Groulart ; Kib!. ])nblif|];c do Uoucn , n"^ OS-
252 l'AP,LEMi:.\T DE i\()RMAM)IE
et rapide fortune du duc d'Epernou , poui- que nous n'ayons pas besoin d'en parler au long. Le roi s'en était engoué au-delà de toute mesure. « Je te fcray si grand au milieu des miens ( lui avait-il dit un jour) , (/ue moy-mesme n aurais pas le mo)'e?i de te ravallcrj f/uand bien mesme je le vouldroys cy après. '. » ("était le plus sincère et ardent désir de ce monarque ; et son beau-frère , le duc de Joyeuse , étant mort sur ces entrefaites , le gouvernement de Normandie, qu'il laissait vacant, fut donné en hâte au nouveau favori , non sans un vif étonnement et un violent murmure de toute la cour, La Normandie , à la vérité , avait toujours été le lot des princes du sang , même des fds de France ; nous l'avons vue plusieurs fois gouvernée par des dauphins ; et Joyeuse, le dernier gouverneur, qui ne l'avait eue que par faveur, était, après tout , l'époux de la sœur de la reine de France. Et puis, imaginez le dépit des princes du sang, en lui voyant donner pour successeur le duc d'Epernon : « Mon maistre ( disait le duc de Montpensier au favori ) , ce morceau est trop gros pour vous ; il vous cstranglera , si vous vous meslez de le vouloir avaler ~. »
' Brantôme , Discours sur M. d'Espcnion , 8«" colonel généi al de l'infanterie franeoise.
= Idem.
HENRI III. 2y.i
Mais surtout la Ligue était furieuse de cette fortune inouïe d'un homme mal intentionné pour elle, et dévoué sans réserve à ce roi qui le comblait de biens. Aussi était-ce moins encore un gouverneur qu'un homme à lui , que Henri III envoyait dans cette province , dont la fermentation commençait à le mettre en peine. Sous l'ombre des solennelles entrées que le duc allait faire dans les villes de son gouvernement , charge lui avait été donnée de s'en saisir , et d'y assurer l'autorité du roi son maître et son ami. La Ligue, par malheur, l'avait bien deviné; et lorsque D'Épernon , impatient surtout de s'assurer du Hâvre-de-Grace , fit sonder Yillars , qui y commandait depuis peu , la fière réponse de ce seigneur, tout vendu dès-lors à la Ligue , montra au favori en quel danger était l'auforité royale dans la province , et qu'on l'y avait envoyé trop tard ' ,
Dans Rouen , capitale de son gouvernement, eu ange accueil
D,^ •. r.r t 1 "i ' «ju'on lui fait A
hipernon avait ete reçu avec pompe et solennité. Rouen
Au jour de son entrée, le 3 mai 1588, le nom- Ha.anguo hardie
"' du chanoine
breux cortège des gentilshommes, la fleur et eslite Dadié, chaud
il . i> •.••//' / AT ligueur.
de la court j qui 1 avoient stnvy a la fouie j en i\or- ^^mai isss). mandie, adorant ce soleil levant- , s'était grossi de l'élite aussi et de la fleur de la noblesse normande ,
De Thon , Histoire universelle , livre xci. Est. Pn<^quit!r, livre xii . lettre onzième.
presque sans distinction de parti ; et là on avait vn confondus pêle-mêle les Carouge, les Pierrecourt, les Tillières , Brienne , D'Alègre, Rollielin , Larchant, Dnliallol , Mailloc , De Clères, D'Esneval , sans compter tous les antres. Aux portes , lesolTiciers de ville lui avaient olleit un présent magni- Gque, et qui semblait du plus heureux augure; une Fortune 3 en vermeil , étreignant D'Epernon dans ses bras, jurant de lui être à jamais fidèle '. Cette entrée semblait proprement un triomphe; mais, bientôt, un incident imprévu était venu assombrir l'éclat de ces joyeuses démonstrations , troubler le triomphateur dans ces enivrantes ovations, et le rappeler durement aux tristes réalités du temps. Déjà, à en croire De Thou, il avait entendu , dans sa marche , quelques harangues qui avaient pu lui donner à penser'. Mais la plus hardie, pour ne rien dire de plus, l'attendait au portail de Notre-Dame. Le grand pénitencier, nostrc maistre Dadré , comme on parlait alors , avait été chargé de cette tache ; c'était tout dire ; et, parmi les chanoines de la métropole ( Péricard et Monchy toujours exceptés ), on n'aurait su trouver un plus
* Est. Pasquier , livre xni , lettre onzième. On Ini fai.«ait dire, on italien : » E per non hisciarti. » C'était, de plus, comme on | yoil , un jeu de mots. i
' De Thou , Histoire universelle , livre xt.i.
opiniâtre et plus ardent ligueur. Une circonstance fortuite vint , d'ailleurs, seconder l'orateur, autoriser et redoubler sa hardiesse.
C'était précisément à pareil jour que, vingt-six ans auparavant, les religionnaires de Rouen avaient envahi , pillé , dévasté toutes les églises , chassé les prêtres , profané les mystères , commis enfin tous les excès qu'on a vus racontés au long sous le règne de Charles IX. Ce fut le texte de l'implacable Dadré. Comme la journée du 3 mai 1562 avait été le commencement de la désolation de la religion dans la ville, il voulait que le â mai 1588 y fût « le commencement de la ruine et confusion des hérétiques. » — « La religion (dit-il) s'en va de jour en jour , mesprisée par l'audace des hérétiques, qui , par la connivence des politiques contre toutes les lois divines et humaines , contre ce sainct èdict de réuitio)i ( celui de 1585), vivent opiniastres e?i liberté et satts reekerehe. La peur et fraieiu' qu'ilz avoient conceu par la publication de l'édict , les avoit faict absenter ; mais l'impunité et l'appuy des machiavélistes les a faict retourner à leurs maisons, plus asseuréz, impudents et affrontez qu'ilz ne furent jamais. C'est à vous d'y remédier, si vous voulez faire l'olfice d'un bon gouverneur; vous en avez bien la puissance , pour avoir l'oreille , la faveur, le crédit, le cœur et l'auctorilé du roy en main ; il ne reste que la bonne volonté , de laquelle
.).-,0 PARI.EMKiNT Dl' iNORMANDlF..
VOUS ferez paroisire les effets quand vous voudrez. Faites donc fjue le clergé de cestc province , en particulier , et tous les bons catholiques en général , se ressentent de vostre venue , en les faisant jouir d'une paix et d'une tranquillité , en ce qui concerne principalement le laict de la religion , noji pas en laissant les loups avec les brebis ^ les renards avec les poules , les héreti(/fies avec les calholi(/ueSj comme veulent persuader au roy ceux (|ui ont été nourris à l'école de cet athéiste Machiavel. Monstrez-vous zélateur de Dieu et de son église , si vous voulez que Dieu vous assiste. Faictes que vous n'ayez de plus grands ennemis que ceux de Dieu et de son église ; haïssez-les d'iuie haine parfaite et irréconciliable. S'ils viennent à tomber en vos mains, gardez-vous de les laisser aller. . .. En somme , venez pour nous donner la paix et le repos , et non pour nous travailler; et nous serons vos serviteurs'. » Dadré, il est juste de le dire, avait peint amèrement la détresse du tiers-eslat , qu'il fallait bien , par ces doléances , intéresser à la sainte cause. Ranicados Yoilà cc qu'uu prêtre osait dire en présence de
tous, au gouverneur de Normandie , à l'amiral de \ France, ou plutôt au roi lui-même, dont le duc
' Cette ciiricuse liaranf^iie du pénitencier Dadré , que nous al)régeon.s beaucoup ici , se trouve dans une collection in-12 , publiée à Paris , en ITCO , et intitulée : nerucil fi/phahrfit/i/r ; elle est dans le tome A'.
iiiAnr ni. 257
roprcsentail la personne , connaissaif les secrets et
partageait les pensées. Pour parler sur ce ton , il
fallait que Dadré sut bien où en étaient les choses.
A neuf jours de là (le 12 mai ), Paris était obstrué
de barricades; et Henri III , outragé, fuvait devant
un prince audacieux et des sujets égarés et rebelles.
D'Épernon , interrompu à Caen , au milieu des^
pompes de son entrée, par la nouvelle de ces graves
événements . allait à Chartres, remettre au roi ce
gouvernement qu'à peine il avait possédé dix jours.
qu'on lui ôtaitpour complaire à la Ligue , et qu'eut,
après lui , le duc de Montpensier qui s'en était
montré si jaloux. Le roi lui-même, ne sachant où Hcmi m,
.A. •. . . 1 • • rugilif, songe à
repose!' sa tête, envoyait partout des commissan-es , ^.p^j^ ;, Rouen, chargés de parlementer avec les villes , et de lui trouver quelque part un sur asile. Dans ce partage de la France entre quelquessujets fidèles et dévoués, la Normandie était échue à l'illustre Jacques-Auguste de Thou , qui , dans son Histoire universelle et ses Mémoires j raconte au long tout ce qu'il fit et dit dans notre province pour retenir les habitants dans le devoir, et ménager au roi une sure retraite. Nous ne le suivrons point à Evreux, à Louviers, à Dieppe , au Havre , àLisieux.à Caen , toutes villes qu'il trouva bien émues', et dans des dispositions diverses; mais il vint aussi à Rouen; et nous ne pouvons taire ce qu'il dit au Parlement de Normandie . (|u'il s'i'tail (Mupressc' d'aller visiter à
Négociations de De Thon.
son arrivée. 11 s'ajiissaif do lior inrlissohiblcment au monarque, non pas les magistrats modérés de cette compagnie, Groulart surtout, dont le dévouaient était si notoire; ]ii ([uelcpies lijii;ueurs afllchés, que recelait la coiDpagnie (car à ceux-là il n'y avait plus rien à dire), mais les faibles, les indécis et les scrupuleux, ([u'avec les mots de religion et d'/tcrcsiej on pouvait abuser d'un moment àl'autre , et gagner à la Joigne. Aussi , De Tbou, haranguant les chambres assemblées , insista-l-il longuement et forte- | ment sur le vif et profond attachement de Henri III pour la religion catholique, apostolique et romaine, sur son aversion pour la réforme. Cette intolérance, que le duc d'Anjou avait montrée naguère dans son royaume de Pologne , et que les catholiques les plus emportés de ce pays s'étaient vus contraints de modérer, De ïhou l'invoquait aujourd'hui, comme une sure garantie de l'orthodoxie du roi de France; et comme, enfin, les ligueurs voulaient la guerre, De Thou , au nom du monarque, promit la guerre à outrance , et annonça la prochaine réunion des Élats généraux à Blois. Du reste, fidélité au roi, altachemeut inviolable à ï union; c'est à quoi se résumaient, en somme, toutes les démarches de ce président, et tous ses discours '.
11 ne paraît pas qu'il eût beaucoup avancé les
De Thou, Histoire uiiiv., liv xc\; c\. Mémoires dn même, liv. m.
choses. Des écrivains du temps nous l'ont peint Rusé de Beauiim occupé des mots avant tout, et de prononcer, *^Dev!™er7 comme il aimait à les imaginer et à les écrire, de «ont ensuite
envoyés
longues et harmonieuses harangues aux périodes en Normandie,
b. , . ,, ,, , par Henri III.
reuses et ciceroniennes, telles que celles qui
tiennent tant de place dans son Histoire universelle. Mais de pénétrer les hommes, leurs intérêts, leurs desseins, de les gagner en négociant habilement , c'est à quoi (disent-ils) il entendait peu de chose. Tout donc, à les en croire, était encore à faire, lorsqu'après lui , Rusé de Beaulieu et D'Hémery de \ il 1ers arrivèrent à Rouen avec une mission semblable. Au reste , D'IIémery de Yillers, gentilhomme de Normandie , officier distingué , était le beau-frère de l'historien Davila , qui , en son ouvrage sur les guerres de religion , s'eiTorce de lui donner , dans cette négociation , plus d'importance qu'il n'en eut peut-être ; même , ce vif désir l'emporte jusqu'à dissimuler la vérité des faits. Ainsi , à l'en croire , au lieu que De Thou n'avait rien gagné sur Groulart . parce qu'il n'avait pottU su flatter les intérêts de ce magistrat j D'Hémery de Yillers , au contraire , l'aurait acquis tout d'abord en le flattant par l'espérance des bienfaits du roi et des plus brillantes faveurs de la cour '. Il ne s'agit point ici , sans doute , d'un panégyrique ;
' Da\ila, Histoire des Guerres civiles de France, livre ix.
l'Ar.M.MI'M l)K XOlîMANDir..
mais toiilc la vie do Groularl ost là pour répondre à cette calomnieuse insinuation d'un écrivain trop pi-essé de relever son parent en méconnaissant un des beaux caractères du seizième siècle. Plus d'une fois, dans la suite , pour avoir les sceaux de France, Groulart n'eut cju'un mot à dire , et ne le dit pas. Nous le verrons bientôt tout quitter, tout hasarder, tout sacrifier, par attachement pour le devoir, dans des conjonctures même où, en France, tous délibéraient; où les plus fidèles étaient ébi'anlés; où D'Ilémery de \illers, enfin ( lui capitaine) , « se tenoit en sa maison de Yillers, sans aller au service du roy , et où sans cesse on vovoit aller et venir chez lui les ligueurs'. » C'en est assez pour répondre à Davila ; mais il ne nous était point permis de transiger sur un des hommes rjui ont le plus honoré le Parlement dont nous écrivons l'histoire. A cette insinuation près, que tout repousse, donnons à D'Hémery de Yillers , puisque Davila le veut lant, donnons-lui la gloire d'avoir agi, et agi efficacement là où De Thou n'avait fait cjue discourir. En effet, les registres du Parlement, ceux de l'Hôtei-de-Ville et du Chapitre delà métropole nous montrent D'Hémery de Yillers partout en action', presque au même instant , et partout sachant
' neg. sprr. du Parlement séant à Cacn , .'> juin I. ")')'). ' Registre de l'Iintrl-dr-vUle de Boiien , juin l.),S8.
ni'NUI III. .^6,
ményger les esprits , partout écouté , et obtenant des paroles de paix , des promesses d'obéissance. Au (Chapitre , ravi que l'on est de l'engagement qu'a pris Henri III , par la bouche de son envoyé , « d'employer tous ses moyens à l'extirpation des hérésies, » on se laisse aller à écrire à ce monarque, pour le louer « d'une si bonne et si saincte résolution ; lui l'aire espérer « une prompte réconcilia^ tioUj, n (c'est-à-dire un généreux pardon de la part de ses sujets qui l'avaient chassé) ; à «luy souhaiter ung royaulme tranquille , un sage et fidèle conseil , un peuple traictable ^ une forte et puissante armée; enfin, faut-il le dire? u)ie maison osseùrée\ » C'était, à la vérité, le plus pressé, et la seule chose aussi que le roi s'occupât de chercher pour l'heure. Le Chapitre de Rouen la lui souhaitait donc, mais sans oser toutefois la lui oflVir , tant les ligueurs avaient su se faire redouter ! Pour mieux décourager les sujets les plus dévoués , ces factieux avaient fait courir de mauvais bruits , répandant que « si le roy venoit à Rouen , ce seroit avec garnisons, et pour faire levée de deniers. » Le capitaine des gardes Larchant , Rusé de Beaulieu , et d'autres envoyés de Henri III, se succédaient chaque jour à Rouen, réfutant ces impudents mensonges , et cherchant à réveiller dans tous les cœurs cet anti-
' Reg. (fipiful. Ecclrs. lofhoin. , i juin
96rj l'AIlLEMENT DE NORMANDIE.
que dévoûment des Français pour leurs rois, que , naguère, nous avons montré si vif encore au temps de François I" et de Henri II. Mais les esprits étaient perplexes. A l'hôtel de ville , dans le conseil des vingt-quatre, on parlait de tenir une grande assemblée de la commune j, pour lui proposer de convier te roy à venir à Rouen ; les bourgeois et le peuple étaient attroupés autour de l'hôtel de ville ; il ne restait que de les laisser entrer, et de leur dire de quoi il s'agissait. Toutefois , « pour beaucoup de raisons alléguées » , on convint , à la majorité , « qu'il n'en seroit parlé au peuple illec assemblé '. » Les mieux intentionnés d'entre les magistrats de la ville n'en prenaient pas moins les mesures propres à maintenir Rouen en repos , et à y ménager au roi fugitif un sûr asile. Des assemblées se tenaient, pour cela, au Parlement et chez Carouge, qui , douteux et irrésolu , pour ne rien dire de pis , ne cherchait qu'à gagner du temps. Une somme de 1200 écus lui était nécessaire ( avait-il dit ) « pour conserver la ville en l'obéissance du roy; » et, vu l'épuisement du trésor de la ville, il avait dû croire qu'on ne la lui pourrait point donner. Les échevins , en effet, l'avaient refusée d'abord; mais, le Parlement s'en mêlant , et ayant rendu un arrêt pour les y contraindre , force leur fut d'o-
» Registres de Vliôtel-dc-ville , mai et juin lô88.
béir; et Carouj^je ne put plus alléguer ce prétexte.
— Vint alors une nouvelle qui fut accueillie avec Henri m,
une joie extrême, et qui décida bien des irrésolus. etiiYcmon
A Chartres d'abord , puis à Yernon où il s'était révoque
plusieurs éilils
rendu ensuite , Henri 111 , « pour regaigner la bonne fiscaux. volonté du peuple, » signa plusieurs édicts par lesquels il en révoquait d'autres très onéreux pour la province. Par des déclarations solennelles , il confirmait des privilèges chers aux Normands, et dont, jusqu'à ce jour , ils avaient en vain fait instance ; des chartes ducales presque oubliées , qui reconnaissaient aux habitants de la province le droit si ancien , si précieux pour eux (et si souvent méconnu sous tous les règnes) , de ne plaider quedei^ant les juges du pays '. A l'instant, il ne fut plus bruit d'autre chose. Les nouveaux édits ayant été envoyés à Rouen aussitôt que signés , le Parlement , convoqué sur l'heure par Groulart , se hâta de les enregistrer avec solennité, à huis ouverts ; et Groulart remarque lui-même que ce fut « avec un applaudissement extresme en la court*. »
Maintenant l'Hôtel-de-Ville commençait à envi- Des députés
•/.Il 1 • • ' 1 de Rouen
sager, sans inquiétude , la prochaine arrivée du vont saluer monarque dans la capitale de la province. Des ^*^"" "^
'- '- à \ crnon.
' Édits des G et 7 juin 1588 , datés de Vcraon. Reg. du Parlement, du niènic mois.
^ Claude Groulart, Voyages en Cour, chap. I",
•v;', r\r,i,iMi:M di: noumandik.
cl(''|)Ul(''.s , ciiv()v<''.s à \(Mii()ii pour le saluer, oui oui mission, sinon de l'invilcr, (!a moins, u lif où au Mdjcstc ilcclareroil dcsin r roiiy à Rouen , de luy l'aire onlencire qu'il v seroil le très bien venu '. " \){y<> députés du Parlement , admis aussi auprès du monarque, à \ernon, et à la têle desquels était le fidèle Groulart, semblèrent s'être ouverts davantage ; car Henri 111 leur dit que . le soir, il coucherait à Rouville, et le lendemain à Rouen. Ceci se passait le 12 juin. IMais , presque aussitôt après, il étaitparvenu an roi d inquiétants avis, qui l'avaient rendu de j)!us en plus perplexe, (^arouge et les siens, ligueurs au tond . se désespérant de voir Henri 111 à la veille de ^aifner Rouen comme un port de siu'eté , avaient tout mis en œuvre pour le détourner d'y venir, u Le peuple (lui avaient-ils lait dire ) estoit fort esmeu ; il y avoit danger de sédition ; il valoit mieux diiférer d'un jour. » (^est qu'ils allaient . à la faveur de ce répit , faire courir encore ces bruits d'envoi de garnison , menaces toujours si effrayantes pour les cités ; et nul doute que le roi , ensuite , arrivant devant Rouen , n'en eût trouvé les portes closes. Henri IH avait pu , à bon droit , hésiter , ignorant les menées de Carouge , et peut-être ne le croyant que timide. Mais il se fiait en Groulart plus qu'en nul autre.
' Rp§. tic rhôtel-de-rillr , un lo juin I.18S.
m; Mil III, 20,3
Le lo au matin, comme ce digne magistral venait coiifiionco ,
d' • 1* •.lf'JM„^"^„^'l„aii palais , entre
arriver au palais , survmt le tidele premier mede- ^ Grouîart et
cin Miron ' , envoyé par Henri 111, avec ordre de ^'"O"' P^^mi"-
" '^ médecin de
ne voir que le premier président; « et^suivant l'advis Henri m.
, /; /i • • 1- TT • TlT (13 juin 1588).
(juc VOUS prendrez enseinble ( lui avait dit Menri 111, en l'envoyant ) , je me résoudray à venir à Rouen ou non. » Groulart lisant et relisant des lettres intimes et bien affectueuses que Henri III lui avait écrites de sa main , ne savait à quoi se résoudre. Enfermé avec Miron, dans le cabinet doré , il lui faisait sentir toute la gravité de la conjoncture ; car enfin , les ligueurs se démenaient dans Rouen avec une activité et une audace qui faisaient peur; et, dans tous les temps, il y a eu des esprits bien hasardeux! Groulart inclinait , toutefois, pour les résolutions courageuses, a Je ne suis pas si présomptueux ( disait-il à Miron) , que de vouloir compromettre une chose si précieuse qu'une personne de roy j et, s'il y a une conspiration contre sa personne ^ de garantir qu'elle ne s'exécute j qu'on ne lly tire UN COUP d'arquebuse par une fenestre , ou qu'il n'arrive quelqu autre malkeur semblable. » — ( Que l'on pèse ces paroles d'un homme si bien informé ; et, par elles, que l'on comprenne la gravité des
' MarclMiron, sirurde l'Herniitaiie, premier médecin de Henri III, «jni le eliarfjea de plusieurs néffoeiations. Cang. Closs.; \" Au-
CHIATKI.
circonstances , et la confiance du roi dans Groularl ! ) « Mais (ajoutait le loyal président] , Je puis bien, vous dire que les gens de bien ne désirent rien tant que veoir le roy... En tout cas , je crois que s'il ne
VIENT IGY LA JOURNÉE , IL n'y ENTRERA JAMAIS.» Mirou ,
ainsi bien rensei{j;né , était parti en hâte ; à quelques heures de là, Henri III entrait à Rouen, au milieu des acclamations joyeuses des populations qui , en tout temps , ont aimé les rois sans peur ' .
A peine avertis de son approche , magistrats , prêtres, habitants s'étaient empressés à sa rencontre, à plus d'une lieue de la ville ; « les bourgeois, en bon équipage et munis d'armes, prests et appareillez de vivre et mourir à ses pieds. » Les échevins lui étaient allés porter les clés de la ville; « l'asseûrant qu'ils luy ouvroient non-seulement leurs portes, ains aussy leurs maisons et coflVes , pour luy bailler telle somme de deniers qu'il luy plairoit leur demander » ; bientôt, en efl'et, le monarque fugitif et nécessiteux recevait d'eux un présent d'une assez forte somme de deniers, tel qu'il convenait de la part d'une grande ville venant en aide à un grand roi '.
' Cl. Groulart , Voyages en Cour, chapitre 1*^'".
Discours de l'ordre tenu par les habitans de la ville de Rouen, à ieitlrée du roy nostre sire. Avec deux haran;;iies y prononcées à sa réception , par Messieurs de Parlement de Rouen et du rlorifé. A Paris , jouxte la coppie imprimée à Rouen , 1588, petit ia-8° de 14 pages.
Peu de jours après , Pasquier , mal informé contre son ordinaire , racontant à un ami l'entrée paisible du monarque à Rouen , vantait « le signalé service qu'en cela (disait-il) le seigneur de Carouge venait de rendre à Henri III ' ; » et, dans sa lettre, pas un mot de Groulart, qui avait tout fait! Depuis deux cent cinquante ans, tous les historiens, à la file, ont cru Pasquier, et l'ont copié. Quel fond faut-il donc faire sur l'histoire ; où chercher la vérité, et à quoi tient la renommée? Vinrent les discours, où perçait une tristesse, que ne justifiaient que trop , hélas ! les événements dont Paris avait été récemment le théâtre. « Quand le chef est touché de quelque douleur ( lui dit le clergé de la Métropole ) tous les membres s'en ressentent. Nous sommes donc faschéz et contristéz, en voyant vostre esprit enveloppé de mélancholie ". » Surtout, la harangue de Groulart en cette rencontre dut plaire à Henri III, qui venait d'éprouver combien le dévouement de ce digne magistrat était sincère, ardent et eflectif. Groulart, le félicitant de son heureux avènement ^ lui dit que le Parlement partageait la vive allégresse du peuple. « Nous sommes tous dans la résolution (ajoutait-il) d'exposer nos lues et moyens pour vostre conservation et
' Et. Pasquier , livre xii , lettre nciivièiiic.
" Discours de l'urdre tenu par les habifans de la ville de Rouen , à Ventrée du roy nostre sire. Avec deux harangues , etc. déjà cité.
?r.R I'Aiili:mi:m de isoh.mandjk.
(■('//(' de rostre Estai. ToiiSj nous sommes (mimez (/'tin i::r(ind zèle et dévotion à rostre eontentement ; nous persisterons dansées sentiment s jjusques au dernier souspir de la rie '. » Groulart, jugeant les autres tl'après lui-même , prenait là un engagement qu'il (levait remplir fidèlement, lui et beaucoup d'autres membres du Parlement à son exemple, au prix de grands sacrifices, d'un long exil , et au milieu de grands et incessants périls. Mais pourquoi fallaitil que cette compagnie comptât des sujets infidèles jusque dans les rangs même des députés envoyés au monarque pour lui exprimer des sentiments qui eussent dû animer le corps tout entier? Au reste, cet amour de ses rois n'était point en Groulart un sentiment étroit , aveugle et servile , exclusif d'une généreuse liberté. Dans la haute position où s'étaient mis les Parlements, ils pouvaient, ils devaient tout concilier, un dévouement profond pour l'autorité royale d'où émanait la leur propre ; avec une inflexible énergie pour la faire révérer aux peuples lorsqu'ils auraient été tentés de la méconnaître ; un zèle non moins ardent pour le peuple même, lorsque les rois s'étaient laissés entraîner à le charger au-delà de ses forces.
' V.c que je (lis au roy à sa venue à Rouan , le I,) juin lo8S. Ms.
aulotïraplie rie Cl. (iroularl . J?il>l. i)ul)l. (!<• Konen , n" f)8
ni-NRi m. .jgy
'Joui pouvoir étaut encliu par sa naUiro à al)user, à aller jusqu'à ce qu'il trouve de la résistance ^ (\q?. éloges sontdûsà ces corps puissants, alors l'unique contrepoids à une autorité sans limites; et enlln. une monarchie « où , par la disposition des choses, le pouvoir arrêtait le pouvoir^ », a droit à aulre chose qu'à des mépris.
Henri III une fois paisible à Rouen, et rassuré Giouiait peint a par les acclamations des habitants, on aime à voir dépioiaiiie où le Parlement , et Groulart à sa tête , lui dire ce '" *'''''' ^''""^
ont plongé
que les j3euples ont souffert dans les années der- lepays. nières, le remercier de ce qu'il vient de faire pour les soulager, le prier de faire plus encore, lui parler un langage simple , austère et vrai , achever enfin d'éclairer ce prince, averti déjà par le malheur.
Rappelant à Henri 111 tant de pernicieux édits qui, toutà l'heure encore, « s'inventoient, chaque jour, à la foule et oppression de la ville de Rouen et de la province, » « les difficultéz que nous faisions de les vériGcr n'estoient pas (dit Groulart) pour résister à vos commandements, que nous aurons toujours en vénération ; mais pour obvyer à la ruyne du pays , dont la conservation nous a esté confiée, sur nos consciences, par vostre Majesté elle-mesme, et par les rovs qui l'ont précédée.
' Shmtosfjtiicii , Esprit drs f.nis , livre \I , cliap. ;>.
Combien de Iraversos toutefois a éprouvées le Parlement, dans raccoraplissemcnl d'un devoir si sacré! Au lieu que , sous les autres règnes , la magistrature avoit esté traitée avec honneur, il n'y a eu pour elle, sous celui-ci, qu'humiliations et avanies. Nous nous en plaignons à vous, Sire, comme à noslrc bon roy qui peut et doit y apporter le-
mède Aoiis y arotis eslc catrcmcment vilipendez ^
non pour avoir usé d'aucune opiniastreté , (nous savons trop combien elle est dangereuse à tous magistrats, que la nécessité contraint d'obéir quelquefois à la tempeste , et se rejeter au milieu des ondes et en pleine mer, plustost que imprudemment s'obstiner à entrer au port quant le péril est tout apparent), mais pour avoir tasclic de conserver les serments (jue nous faisons et devons faire à l'entrée de nos charges, poiw maintenir l'opinion que le peuple , qui se repose sur les ma£:istrats , doibt avoir, de nous; laquelle, estant esbranlée, il n'y auroit plus que désordre et confusion. ].i'on nous a . par plusieurs et diverses clauses insolites , osté la liberté d'opiner, ceste liberté sans la quelle tout bon sihuilein^ ne doibt désirer d'estre ny de parler. L'on a décrété comparence personnelle contre vostre procureur-général ; nous avons esté cent fois mandez en cour, sans qu'on voulust admettre aucunes excuses, voire de ceulx qui estaient procites du tombeau; nousavonseslé si souvent tirez hors de ceste
ville, que jà nous estions exposez à la risée et moquerie du monde , qui nous tenait plus tost pour messagers ordinaires que non pas pouro/pciers qui représentaient la personne d'un si grand roy que vous
Qui pis est, quelques-uns, abusants de vostre bonté naturelle , ont aigry par divers artifices Y. M. a rencontre de nous; on nous a presque plongez au désespoir... Nous voyons dans ce mépris de la justice une des principales causes de tant de misères qui accablent vostre royaume. »
C'était, avec autant d'énergie que de respect, revendiquer les antiques libertés des Parlements, plus souvent méconnues sous ce règne que sous aucun de ceux qui l'avaient précédé. On avait bien osé , dans une lettre dejussion, adressée au Parlement de Normandie , lui enjoindre de vérifier un ^ édit , « à peine de perte de gages. » A la vérité , le président Le Jumel deLisores, en présence du roi luimême , avait traité commeelleleméritaitcetteclause insolente , et dit que « la crainte de perte de ses gages ne pouvait retarder le Parlement de faire justice. »
Groulart, en venant ensuite aux détails, signala ciouiait à Henri III des abus « qui tournoient merveilleu- desTvocri'i'ons sèment à la foule du peuple, et empeschoient la et en signale droicte administration de la justice » , les évocations, par exemple , la grande plaie de ces temps lu. « L'ordre judiciaire (disait Groulart au roi) en est du tout gasté et anéanly. » Il ne voulut citer
«{lie deux oxoni])l(vs. (jiii, à la M'ril('>. élaiciil concluants lous doiiA. l n i)aiiM"<' lioinmc a\ ant "auué, en \iy[\6 , un procès où il s'aiiissail de six acres de terre . valant 200 liv. au plus , s'était vu arrêted'abord par une instance en requête civile; puis, ( ce moyen n'ayant pu réussir, ) par une évocation au grand conscii , où il avait encore gagne- sa cause, et di; là, ensuite, au conseil privée ([ui avait confirmé les arrêts précédents, en sorh- que tout semblait fini; mais alors sa partie, opiniâtre el puissante , « prétextant qu'en tant de jugements on n'avoit pas examiné les pièces comme il cstoit recjuis >' , venait de faire nommei- \\\\ç coniniission^ chargée de réviser l'alTaire; en sorte que, pour 200 liv., un riche, depuis quarante-deux ans. ^ harcelait un pauvre , et le traînait de tribunal en
- tribunal, dans l'espoir de le lasser ou de le faire abandonner son droit !
^i.„s Mais que dire des évocations en matière crimi-
iics tvocaiions, j-jç||gO Groulart alléguait un exemple tout récent criminelle. aussi i uu procurcur de Beaumont-le-Roger, coupable d'assassinat, se voyant poursuivi parle frère de sa victime, avait fait tuer, d'un coup d'arquebuse , ce frère plaintif, comme ii se rendait à l'église, tenant un de ses petits enfants par la main; et ce scélérat , protégé en cour, venait d'obtenir des lettres d'évocation au conseil , c'est-à-dire un brevet d impnnité pour deux crimcvs si noirs!
HENiU ll[. 273
Ainsi, trop souvent illusoire , la justice était, en outre, devenue vénale, grâce à plusieurs éclits contre lesquels Groulart crut devoir réclamer encore avec la plus grande énergie. « Yostre Majesté ( disait-il à Henri III ) , doibt la justice gratuitement à ses subjectz, juscjues aux plus petits. Toutes foys, par ces édiclz, elle est devenue vénale, contre l'exprès commandement de Dieu , et tant de sainctes ordonnances de vos prédécesseurs et de vous mesme; et c'est vous , Sire , c[ui en recevez le proffict ; ne permettez plus qu'une tache si noire corrompe plus long-temps et rende contemptible la plus l)elle marque et fleuron de vostre coui-onne '. •>
Henri III, impatient de rentrer eu grâce avec Hemiiiidonne,
■ 1 II >r •• V T» 1 '' Rouen, l'cdil
un peuple rebelle , n épargnait a llouen aucun des à-inion.
moyens qui pouvaient le lui recon{[uérir. Ces pieux .J"'"et i^ss).
bourgeois , ces catholiques fervents que l'on avait
mis en soupçon de la foi de leur prince , en le
voyant , chaque jour, suivi de seigneurs, se rendre
à pied aux églises , y entendre des messes , suivre
les processions, marcher, à la Fête-Dieu , une torche
à la main, derrière le dais , dont quatre maréchaux
de France portaient les bâtons ^ , ne se possédaient
pas de joie, et s'indignaient qu'on les eût ainsi
' Remonstrancos fniftcs au roy, le dernier juin l.-.HS; niauîisrrit de Groulart , n" 08.
■' Jiiiunal nir.nnsciit de la H;l)!. de l'alihé De la Rue, dcja cité. in. i8
Î74 PAULEMEM" DE i\ul\MAM)IE.
trompés sur lec()nij)le de leur souverain. JNîals, pour obtenir une Irève de la J.igue , il lallaiL vraiment bien autre chose. Pendant toutes ces cérémonies, pendant des jeux publics , des combats sur l'eau , des bals et des concerts qui se succédaient sans relâche , et dont l'oisiveté de Henri III ne se pouvait lasser' , Catherine négociait avec les Guises; et les tyi'anniques et haineuses volontés de ces princes rebelles étaient formulées en un imprudent édit , que le roi ne donnait sans doute qu'avec la résolution bien arrêtée de le révoquer plus tard. C'est le fameux cd'U d'tinion, décrété à Rouen, comme on sait, pendant le séjour de Henri III dans cette ville.
Si opposé que fût aux religionnaires le Parlement de Normandie, que nous avons toujours vu les traiter avec rigueur, son chagrin fut grand, quand on vint lui apporter un édit qui, leur déclarant ouvertement la guerre, faisait revivre les excès de Henri II , en un temps où les religionnaires se montraient tranquilles et soumis, et où les catholiques exaltés étaient les seuls ennemis que l'on dût craindre ; un édit qui était comme le son du tocsin contre ces malheureux , et qui commandait à tous « d'employer leurs forces et moyens, jusques à leurs propres vies, pour c.rtcrinincr les hn'(ii(iiirs. »
' Histoire i(iii\rrsclle tic De Thon , livre xci.
HKNP.I III.
Cel odieux mot cl catenninalion reparaissaitàchaqne ligne presque, du nouvel édit ; le roi y jurait « de ne jamais faire aucune paix ou trefve avec les religionnaires, nv aucun édicl en leur faveur » ; et qu'eiit-ce été encore? Mais, un roi sans enfants, et regardé comme n'en devant jamais avoir, foulait aux pieds la loi d' hérédité , loi fondamentale et salutaire , loi prophétique, imaginée tout exprès , ce semble , dans la prévision des horribles dangers auxquels la France était en ])utte aujourd'hui ; il excluait du troue « loiif prince quelconque , hérétique ou fauteur d'hérésie » , c'est-à-dire Henri de Navarre, l'héritier présomptif de la couronne. Ainsi l'avaient voulu les Lorrains, impatients d'envahir le trône; et, pour cela, il fallait bien empêcher tous les ayants droit de s'y asseoir. Que devait penser d'un édit semblable le Parlement de JNormandie, lui qui, onze ans auparavant, avait tant loué Emeric Bigot, l'un c(es siens, pour avoir, aux Élats de Blois , repoussé avec énergie cette exclusion qu'on voulait dès-lors faire passer en loi de l'État? ' Quoi qu'eût décidé, d'ailleurs, le nouvel édit, que pouvait-il être autre chose , aux yeux des magistrats, que la sanction et le complément des barricades et des révoltes de Paris, pour lesquelles il ne contenait pas un mot de blâme? Qu'espérer de
De Thon . in.sf. iniiv. . livic LVUI
t»7(i PARLEMENT DE .NORMAND! F..
l)icn dans un Etat où le soiivcruln . au lieu de deviner la loi , la recevait de deux ou trois princes insolents et de ses sujets révoltés? Phis lard, le Parlement de Normandie saura bien que dire d'un « Edict faict contre les anciennes lois et ordre de succéder à la couronne de France » ; il le flétrira par un solennel arrêt, ainsi que la déclaration de 1585 ' , et protestera contre la violence qui a arraché à Henri III des actes si impolitiques et si iioiiii ni si^iie funestes. Mais, au point où en était, en ce moment, .lans la 1 autoritc royalc , que pouvaient les Parlements cathédrale autrc chosc quc de céder avec elle, en attendant
de Rouen ; ^
il en jure dcs tcmps meilleurs? Le 19 juillet , aux chambres
l'observation; i i / \ i' r t ' r r i
Je Parlement asscmblccs , aprcs quc l edit a ete lu , les magistrats imtnédSeLen. ^^ jurcut l'cxécution , à regret pour la plupart; après im. «^j^ j.g rendent . cu corps, en robes routes, à Notre-Dame , où le roi arrive bientôt, suivi de toute sa cour. Après qu'une messe solennelle a été célébrée au chœur de la basilique, lecture est donnée (\eVc(fft r/' union , parle secrétaire d'État Yilleroi ; on apporte le livre des évangiles; le saint Sacrement est là; Henri 111. la main levée sur le corps de Jésus-Christ, jure solennellement d'observer à jamais redit, comme /oi fondamentale et irrévocable (lu royaume ; une plume lui est présentée, avec laquelle il signe , voyants (mus. la promesse ([ue sa
I!i juillet 1588.
' Hpi;. di( Vdilrniriit rnyaîislr , st'.'iiit à Cacn . "(1 sci>l."iiil)ie l.ifll .
llliNHI JII.
b(niclic a piot'érée. Aussitôt, les cloches retentissent; les orgues résonnent; un Te Deum d'action de grâce est entonné par le grand chantre de Notre-Dame ; c'est un funè])re De profundis que l'on déviait chanter. En croyant ne sacrifier que son beau-lrère Henri de Navarre, le roi de France vient de signer sa propre sentence de déchéance et de mort. Le sage Groulart prévoit, et il le dit, que cette paix sera cause de grands nmux\ Mais qu'il est loin , encore , d'en mesurer l'étendue !
Les seconds Etats de Blois sont ouverts. Ici les grands événements se multiplient, se succèdent rapidement, se précipitent et nous entraînent avec eux. Henri Hl, poussé à bout par l'insolence des Guises, toujours appliqués à ravaler son autorité et à tourmenter sa patience, se résout enfin, et se défait, par un crime, de ces audacieux et puissants rebelles dont il désespère d'avoir jamais raison par justice. « Je suis roy, maintenaiit » , s'est-il écrié , en voyant leurs cadavres gisants à terre. Hélas ! cette royauté ne durera guère; et c'est une couronne d'épines que ce roi malheureux va désormais porter. A la nouvelle de la mort tragique des deux Lorrains , un cri de rage et de douleur s'élève de tous les points d'une grande nation , où partout ces princes remuants ont su se faire d'ardents prosé-
' f'o)Y/gps en Cour , de (IJaiiflc (lionl.irt , cii.Ti). I'''.
Assassinai
lin duc et du
cardinal
de Guise ,
à Blois.
Indignation des habitants
de Rouen ,
on en recevant
la nouvelle.
1' Ar.i.i.Mi;.\ r di; \ui;\ia.\L)1i;
f} les. Kout'u lie clememeiu pas en arrière ; et on s'y expli(|iie maintenant , en frémissant, les asii^^ncs an fiel (|ui . dans la snnttinc de 3 (hl, ont esté vens par j)lusieurs personnes sur la ville '. » Des témoins ocnlaires. dans des mémoires fidèles et naïfs, nous représentent « les graiidz pleurs et lamentations du peuple de Rouen , regrettant la vie et la présence de si braves princes" » ; tout le monde en oraison dans les églises, récitant les prières des morts; dans les rues, desprocessions funèbres ; au chapitre . on crie au meuilre, on qualifie Henri III d'assassin et de tyran^ . Les chanoines ordonnent des processions générales, pour faire prières à Dieu, « à cause du massacre advenu aux personnes de MM. de Guise, et cardinal son frère, à la complicité du roy''.y> Le Parlement et l'Hotel-de-A ille ont reçu des lettres du roi, dans lesquelles le monarque avoue hautement ce double meurtre , et l'explique par la découverte d'un complot des Lorrains , « sur le poinct (dit-il) de se saisir de sa personne, et d'en faire à leur dévotion; » Henri III jure , au surplus, «de ne jamais se départir de sasaincte emprise
' loiinial maiitisciit de Rouen , provenant de la Bibliothèque r'e Ion ra])l)é De la Rue.
' Jonriial manuscrit, dt'ji\ filé.
' /l(g. ciipil. Eccl. rotltoiii. , '?(> j'iillct l.)!M .
i Reg. capit. Eccles. rolhotu. , .il déc. I.>8S. — 26 juillet l.>yi.
de faire la guerre aux hérétiques et de les exterminer. » Puis , viennent des ordres multipliés et précis, pourprévenir, dans Rouen, tout tumulte et maintenir en paix la cité ' ; surtout l'expresse recommandation aux échevins « de prendre garde à la médisance des prédicateurs, lesquelz , poulséz de l'ambition d'autruy, et pratiquez de belles espérances, abusent de la chaise et de leur profession, et, au lieu d'interpréter l'évangile à l'édification et salut de ses bons subjectz , ne preschent que sédition et scandalle '. «
Tous les corps de la ville, il le faut dire, n'é- on parvient pargnent d'abord aucuns efforts pour empêcher . j^^mJ^ir une sédition qui semble imminente. Carouge , le peuple, quelle que soit son inclination au fond, parait agir en bon gouverneur, et ( comme l'a mandé Henri III) veille à la sûreté des habitants, à la conservation de l'autorité royale. L'Hôlel-de- Ville lui vient franchement en aide. On a parlé de troupes marchant sur Rouen , de cessation de paiement des rentes et des gages; Carouge désabuse aussitôt le peuple, et dément hautement le bruit qui a couru, qu'il se voulait saisir des clés de la ville ^. Cespro-
' Reg. de V hôtel-de-ville de Rouen , 29 déc. 1588.
' Lettre de Henri III aux échevins de Rouen, 27 janvier 1689. ( Archh'es de l'hôtel-de-ville de Rouen , liasses.)
^ Reg.de l'hôtel-de-i'il le , du 14 janvier 1589.
■;!8() PAllLKAIK-NT lUi X«>RMAM)IK.
cesï>ioi»,s des clercs de la Hasoche. (]ui, pendanl (jueiqnes jours, ont parcoiirii Rouen, précédées de bannières où sonl représentés le duc et le cardinal de Guise, devenus désormais des martyrs' , on parvient bientôt à les empêcher de sortir dans les rues, et d'exciter le peuple à la révolte. On pourvoit à la sûreté i\es religionnaires, que plusieurs de ces lurieux menaçaient, [x>ursuivaient déjà, et allaient jnassacrer peut-être. Des douze capitaines des bourgeois, plusieurs se montrent fort bien; Henri 111 les a tous anoblis pendant son séjour à Rouen, pour reconnaître l'important service qu'il en a reçu, lorsqu'après sa lïiite précipitée de la capitale , notre ville lui a ouvert ses portes, au mois de juin 1588 '; on voit cpi'ils ont à cœur de justifier cette royale Eiioiis faveur, ^lais c'est au Parlement que se font les
des membres i n- rp , • . •
ruuies plus grands ettorts. lous les jours, au palais, sont
thi Parlement , , a , , • i
de Rouen rcudus de uouveaux arrêts pour contenir une mulpoui maiiiteiir jjfj^jç émuc, ffui uc souge plus cru'à la révolte.
la ville 1 Pli
dans le devoir. Hcuri III a écrlt « quc l'ou cust à asseûrer tous ceulx qui pouvoient avoir esté du partj des GtùseSj que son intention n'est d'en faire poursuite ny punicion , se contentant du chastiment des chefs et principaulx autheurs. » Groulart répand à profusion des copies de cette lettre, afin de réprimer
' Refr. sec. du PailciUrnt scjiiit à C.nrii , •).' juin I.SSO.
' Reg. Rfippnr/s livils, 'M inillet , 7 nov. l.iSS , IS tV-M-icr t.">H'.).
IIKM'.I ni. 281
les ligueurs pour l'avenir, par la certitude de l'impunité promise à raison du passé V 'J'ous les jours, dans des assemblées générales , auxquelles assiste Carouge , retentissent des paroles généreuses, et d'énergiques promesses « de s'opposer aux desseins des factieux ". » Déjà, à la vérité , quelques voix discordantes se font entendre dans le secret du conseil. Celles des Monchy et des Péricard , des Martel de Bolbec, des Du Perron de Bénéville; mais la majorité les tient encore en respect. Régnault du Pont et ïoustain de Frontebosc , qui ont été plus indiscrets que les autres, s'entendent adresser, « par diverses foys, des paroles fort aygres » par l'austère et fidèle Groulart, qui toujours « appelle noir ee qui est noir j, et blanc ce qui est blanc "^yi ; même, on est quelque temps à la veille de décréter de prise de corps ces ligueurs déclarés, tant , déjà , ils se montrent séditieux et emportés! '
En sévissant contre les huguenots, comme le Onvèxcics
, . , ,. T n I 1 religionnaiiTs,
veut le dernier odit, on s est ilatte, sans doute, pour flatter
d7 • 1 1 1 Ml • ' 1. les catholiques
apaiser quelques-uns de ces brouillons qui n ont i,uoiérants
crue le mot de religion dans la bouche. Injonction *^' '*^* empêcher
^ "^ "" de se révolter.
est donc intimée aux sectaires, de faire vite pro- (Janvier isso )
' Reg. sert: du Pdilemcnt si'ant à C;i('ii , '^') et 2G fcvr. 1 jî».'{.
' Rpg. secr. du Parlement ^&,\\\i à C.aen , 1.") juillet l.)90.
^ Reg. secr. du Parlement séant à ('.;!cn , '^r. fôvi'ioi' l,>î(3.
' Beg. serr. , ''.f. f.''>ri('r \y.r:..
282 PÀHLEMEM" 1)K X(»RMAM)11-:.
l'ession de la religion catholique, apostolique et romaine, ou (le sortir, sans délai, du royaume. Des arrêts , publiés à jirand bruit, annoncent « qu'il sera informé des déportements d'aulcuns chefs et autheurs de la faction des hérétiques, et aultres ayant porté les armes contre S. M. , estans en leurs maisons, accompaignéz d'hommes garniz d'armes et chevaulx de service , et des contraventions par eulx faictes auxédiclz d'unyon '. » Si , du moins, on s'adressait seulement aux religionnaires pris, eneflet, les armes à la main ! Mais, avec eux, ont été traînés au supplice d'obscurs sectaires, dont tout le crime est de s'être opiniâtres aux pratiques pieuses que leur ont enseignées leurs pères; l'un d'eux, par exemple , « pour avoir privé deux de ses enfants de sépulture , et iceulx enterrez dans son jardin " » ; d'autres qui n'ont fait que contrevenir ( on ne dit pas en quoi) au.rédictz du roy^ concernant /'unyon. Quelques-uns , enfin , se sont tenus renfermés dans leurs demeures , n'oITensant personne , mais prêts à repousser par les armes une agression que, tous , ils savaient imminente. Les délinquants sont en nombre , les juges vont vite , et on ne démonte plus la potence.
Malheureux , immolés à la fureur du peuple, à cet
' Reg. du Parlement , 10 janvier (589.
' Reg. du rartcinent , 0 janvier t,>89.
riKMii m.
oc('an cnm qui faisait peur, et qu'on croyait apaiser en lui sacrifiant des victimes humaines. Mais elle ji;rondait toujours, cette mer terrible, et bientôt elle allait tout renverser dans sa colère. On sait quels séditieux décrets rendit alors la Sorbonne , pour déclarer le peuple « délié et dégagé du serment de lldelité et obéissance, preste auroy»; pour l'exhorter à « s'unir, s'armer, se fortifier, et recueillir deniers , pour la défense de l'église , contre les efforts du roy^ infracleur du saint édict de Cunyon 3 violateur de la foy publique et de la liberté des trois ordres du royaume^ » Au Parlement de Paris, dont l'élite était à la Bastille, et où il ne restait plus que des factieux et quelques timides, on avait sanctionné ce décret séditieux, prononcé la déchéance de Henri III " , et prêté , à la Ligue , un serment « qu'aucuns signèrent de leur sang^. » C'était lâcher la bride à ceux qu'avait retenus jusqu'ici la seule foi du serment à leur souverain. En un instant, tout fut en feu dans le royaume. A Rouen , le trois février au soir, la fermentation parut arrivée à son comble. Groulart voulait que Carouge quittât le manoir abbatial de Saint-Ouen
fjioulart,
voyant la sédition imminente,
conseille
à Le Veneur
de Carouge
de se retirer
dans le château ;
et, n'étant pas
écouté,
quitte la ville.
Set i février 1589.
■ Mémoires de la Ligue , tome lîl , p. 192 , édit. 111-4".
^ Est. Pasqiiier , livre xiii , lettre netivième. — Mémoires de la Ligue, tome III , p. 178, édit. in-4°.
' Chronolog. noi'enaire , de Palma Cayel , !i\re 1". — ColleotioiT Petitot . [ircmière série , tome XWIX , p. 44 et 45. '
584 1'\hi,i:mi;m dk nop.ma.ndji;.
(demeure ordinaire de ce gouverneur,) où le peuple allait avoii- Iroji bon marché de lui . et s'allât retirer au château de la ville , lieu très fort alors , et où les mutins ne pourraient le forcer. Cette résolution aurait pu sauver la ville ; mais ces Le Veneur étaient tous, plus ou moins, engagés avec la Ligue. Du Hommet , fds de (^arouge , répondit avec humeur « ifiie son père ii'cstoit sur lii (/e/foisirc ' » ; et Groulart, alors, n'eut plus qu'à se taire. 11 n'y avait eftbrts que , depuis trois ans, ce digne magistrat n'eût faits pour tenir en bride les ligueurs, non pas seulement à Rouen , mais dans toute la province. « Peu de choses s'estpient passées, en Normandie, dont il n'eust eu soudain advertissementj et donné advis , luy mesme,en dilligence, à ceulx qui tenoyent les places, et qui s'en estoient souvent bien trouvez'.» 11 venait encore, mais en vain , de tenter un dernier eflort pour sauver la capitale de la province. Pour lui , le lendemain matin, voyant tous les bourgeois émus et armés se chercher, se rencontrer, se parler bas, le gouverneur se tenii- coi dans le manoir abbatial de Saint- Ouen , sans donner signe de vie , les hommes bien intentionnés pâlir et se cacher, il comprit qu'il ne lui restait plus rien à faire dans une ville où les ai-
' /iVi;. srri-. du Parlriurnl soaiU à Cacn , ">,) v.\ 'M\ février 1693, " l'.cinoMt rames de Cl. Gioiilarf à Henri III , au mois; d'août làST.
II EMU m. -in:,
lifices de la Ligue avaient si bien su corrompre les masses. Au milieu du bruil des armes, s'inquiètet-on de ce que la loi peut dire? Daigne-t-on écou- ! ter les magistrats ses organes? Le fidèle Achille de Harlay l'avait dit: «Quand la majesté du prince est violée, le magistrat n'a plus d'auctorité. » Un autre magistrat, Duvair, le dira bientôt : « la justice n'est reconnue, sinon lorsque l'auctorité du roy est entière '. » Groulart sortit de Rouen avec sa famille , en hâte , « sans avoir pu donner ordre à ses affaires" ; » et il semble que la sédition, pour éclater tout-à-fait, n'avait attendu que son départ.
Ici commence la journée du II février 1589 , journée
/ 1 . 1 • , • ' i t , tles barricades
journée dont aucun historien na encore parle, et ..^ Ro„e„ dontilesttempsderévélerenfinlesmyslères. Repré- ^ ' f*'^"'"'' i^**^^ sentez-vous Rouen coupé en tous sens par des barricades sans nombre, qui embarrassent ses places, ses rues principales ; parcouru , sans cesse , par une multitude de gens armés qui s'y croisent tumultueusement, se joignent à ceux dont ils sont sûrs, évitent mystérieusement ou bravent avec insolence ceux dont ils se défient, ceux qu'il savent opposés à leurs desseins. « Les liuguenntz (dit-on) ont voulti s'emparer du chasteau; il fault prendre les armes pour leur résister.» Tel est, aujourd'hui, le mot
■ nrg. secr. , 16 mai 1G20.
- fies;. R(ipp. cU. , ').?, mai iJD-'i.
l'AI'.l.KMK.NT I)i: N(»r."\l\.M)IJ:
(lu guel ; c'est partout , en France, le prétexte clos ligueurs insurgés; mais, dans le vrai, eux-mêmes se veulent rendre maîtres de la ville. Carouge, ligueur au fond comme eux, mais trop indécis dans l'action , n'est plus l'homme qu'il leur tant désormais, La masse des rebelles l'assiège dans le manoir abbatial de Saint-Ouen, dont ils occupent les avenues ; les autres, divisés par bandes, se sont partagé les dillérenls quartiers de la ville. Au premier bruit, quelques bourgeois fidèles et des capitaines se sont armés. Un conseiller au Parlement, Diel de Miromcsnil , l'un des capitaines, homme loyal et sur, sort de sa demeure, sa cuyrasse sur le dos, et, rencontrant un autre capitaine, inactif à la tête d'une tronpe degcnsarmés, inactive aussi, l'adjure « de faire sonnerie tambour, de former les rangs, desplover son enseigne», et est tout éloimé de l'entendre lui répondre « que si le tambour sonne une fovs, tout serabientost au feu et au sang , et qu'il fault choisir ung lieu de retraicte, » — « Mais ( objecte Miromesnil ), si la partie est différée à demain , elle est perdue pour les lumnestes gens. > — Sans lui répondre , on se dirige vers le Vieux-Marché. Déjà en défiance, Miromesnil suit, toutefois, cette troupe jusqu'au Marché-aux-Yeaux , où elle se retranche derrière une barricadi^ cl d(Mi\ arquebusiers sont mis à chacune des n\enncs. Bientôt, un urand bruit se tai-
HENRI m. 9.87
sant entendre du côté des quais , et la nouvelle venant que la populace insurgée y est en armes, Diel de Miromesnil saisit sa rondaclic , et prie la troupe à laquelle il s'est joint , de lui permettre de combattre dans ses rangs. On ne lui répond qu'en termes évasifs; au reste, le bruit s'apaise , et Miromesnil , quoique toujours en défiance , ne sait pas bien encore avec qui il est. Il voudrait qu'on allât au secours de Carouge assiégé dans Saint-Ouen. « M. de Carouge ( lui répond-on ) a mandé aux capitaines de tenir /eiirs f/uarliers en paiXj assurant (ju'il remédiera au tumulte avant que le jour soit passé.» Cependant, les chuchotements, les à parte continuels de plusieurs bourgeois et capitaines, inquiètent de plus en plus Miromesnil , que tous ces gens- là regardent, d'ailleurs, d'un air étrange; et ces manières mystérieuses lui donnent déplus en plus à penser. Enfin, l'un d'eux, le croyant des leurs, se laisse aller à regretter tout haut « (jue le chevalier d'Aumale ne se trouve point en ce moment à Rouen; car (dit-il), // serait à la sappe de Sainct-Ouen. » A cette fois, Miromesnil reconnaît un peu tard qu'il s'est venu mêler avec des rebelles; il n'en demande pas davantage, et retourne à sa demeure, le cœur serré, tremblant pour la province, pour la France, pressentant les calamités qui vont fondre sui elles. Sa fidélité était bien connue; et, dès le lendemrtin , (larouge. toujours assiégé en
PARLEMENT DK NoK.M ANDIE.
Les ligueurs
s'emparent
de la ville.
( 9 février 1589.
Prédications
séditieuses
dans toutes
les chaires
de Rouen ,
pour exciter
le peuple
à ne plus
reconnaître
Henii 111.
apparence . et leignant encore, lui ayant fait dire de le venir trouver, Miromesnil s'y acheminait, « sa cnvra.sse cachée sous sa juppe » , accompagné de trois hommes hien armés. ]\Jais, partout, dans les rues et les places , ce ne sont plus que Ijarricades et corps de garde ; le capitaine Carrel , un ligueur forcené , l'arrête tout court, en lui disant avec insolence, « qtic nul homme iiedérallcroitrers Sainct-Oucn. » J.a conduite de Carouge continue toujours d'être une énigme. Comme on savait le dessein qu'avaient les rebelles de se saisir de l'hôlel de ville, un autre conseiller au Parlement, Hally de la Chapelle-Bayvel , capitaine aussi, lui fait parvenir l'offi-e « de luy ayder à résister à telles entreprinses ; de bons bourgeois de la ville, oultre Miromesnil et luy, se y voulant vertueusement employer. » Carouge lui fait bientôt répondre « cju'il n'y avoit apparence que si peu de secours peust résister à la sédition jà allumée'. » En si petit nombre déjà, et ne se voyant pas soutenus, ces hommes dévoués se mirent à l'écart ; et alors arriva tout ce que Groulart avait prévu. Des copies des lettres qu'avait adressées Henri III à ce faible gouverneur ayant été surprises , tous les prédicateurs de Rouen en firent retentir les chaires, commentant perfidement ces ordres
' Rei^. serr. du /'fir/fiiirii/ S('an1 ;i Ctch . f'i juin , .") et (> juillet l.)r'n.
du monarque, et excijant hautement leurs auditeurs à secouer le joug de Henri III. Echauffés par ces violents discours , et par une procession générale plus séditieuse encore que ton les celles qui avaient précédé, les enfants de la ville allèrent, enseignes déployées, trompettes sonnantes, se saisir de l'hôtel de ville qui n'était guère bien gardé, s'en firent livrer les clés, y prenant tout ce qui s'y trouvait de canons , de piques , de mousquets et d'arquebuses. Puis, ils allèrent à Saint- Ouen , sommer Carougc de leur remettre les clés des divers châteaux et forts de Rouen , le menaçant de le tuer s'il résistait. Carouge demandant quelque répit, ils l'emmenèrent de force, se firent ouvrir, lui présent, le château , le vieux palais, le petit château dit la Barbacane^ y mirent en garnison quelques-uns des leurs, puis, ramenant Carouge à Saint-Ouen, y établirent aussi une garnison, en sorte que le gouverneur de la ville était maintenant en leur pouvoir. De là , ils allèrent au logis de Groulart , qui n'y était plus , et y mirent des garnisaires, dont plus tard nous dirons les prouesses. Tout cela ne s'était pu passer sans vociférations Massacre
, -, , , . -, . ^ , dercligionnaires
contre les iicretiques; bientôt, des menaces, dans Rouen. on en vint aux effets. Le 9 février, de nouvelles C^f'^vner loso.) barricades furent faites pour se saisir de ceux des huguenots auxquels on en voulait le plus ; nombre de ces malheureux furent arrêtés et mis
fst iiiaitrc »l;m.s Koucn
à mort'. Un hôtelier de Rouen, le maître de l'auberge des T rois-Sauciers j liculenant du capitaine des Arpents, avait commandé la jeunesse de Rouen dans toutes ces expéditions. Nous retrouverons un jour cet homme jouant un rôle bien différent, et payant cher une échauflourée tentée pour une autre cause.
Lcponpie Lc pcuplc était maître maintenant , ou croyait
l'être, aveuglé qu'il était par quelques factieux qui s'en étalent fait un instrument docile. A l'holel de ville, il parlait haut; et, à entendre ce qui s'y disait chaque jour dans des assemblées générales, mélange confus de bourgeois, d'ecclésiastiques, de moines, de magistrats et de gens des dernières classes, on aurait pu se croire dans une république. Dès le premier jour, l'avocat du roi, Thomas de Verdun, ayant déclaré « qu'il n'entendoit y assister que comme advocat du roy » , les meneurs « ne le trouvèrent bon , et il fut contraint de sortir'. » Là, et surtout dans les jours qui suivirent de près les l)arricades de Rouen, les propositions, les ??z^;ftVw.s" se faisaient au nom du peuple. « Le peuple ayant demandé, tout d'abord, (jue la compaignye eu.st à
' Lrs Cnntiiveiicrs dr. Ilciiry de T'alois , avec monsieur de Charoi(grs , goincrnriir de ht ville dr iîoucii , iii-8" do l'.> paires. Paris ,
'^ Rei^. secr. du Parlement , séant à Caen , 7 juillet I:)89.
UEMtl III. 291
adroticr la saisye de la ville de Rouen , les advis avoieiit esté recueillis sur l'heure » , autant qu'il était possible dans des réunions si nombreuses et si confuses, composées presque de tous leshabitans de la cité, grands et petits. Il ne s'était point trouvé de dissidents , comme on le peut bien croire. « Tous, en général et uniformément, approuvèrent ce quiavoit esté faict, et jurèrent de vivre et mourir pour la religion catholique, apostolique et romaine '. »
On s'était occupé , ensuite , d'organiser le conseil Fonnation
,.,,,,. '•.,11 p ^'»» conseil
de ville, I ancien n inspirant plus de connance aux de viiie, rebelles; et douze nouveaux conseillers furent élus *'"' es rci)eiics. et proclamés par le peuple , qui ne manqua pas de ' les choisir parmi les plus échaufles ligueurs de la bourgeoisie, du Parlement et du clergé. Pour les cinq échevins , accoutumés, de longue main, à gérer les aifaires de la cité, ou ne pouvait si tôt se passer d'eux. Aussi furent-ils contraints de demeurer en charge, « malgré les excuses par eulx respectivement alléguées, et par plusieurs foys réitérées'.» Le greffier de l'Iîôtel-de-l ille n'était aussi venu que par force, et sommé par un sergent royal. Le pciipL , car c'était lui qui faisait tout dans ces premiers temps, le peuple avait laissé Ca-
' Reg. (le rhôtel-de-ville de Rouen , 7 février lô8"J. ' Rpg. de rhôtel-de-ville.
rouge à Rouen , jusqu'à ce qu'il lui plût de l'eu chioiii^o eliasser. Carouge, après s'être fait assiéger, forcer,
se drcl.nc , .,,,.. , 1 II "^ 1 I
poiii la i.ij,'i"c. npics avou- laisse saisu-, par les rei^olles, les places fortes (le la ville , espérait toujours rcpreudre le pieniier rôle, (pii lui appai tenait dans la cité; il ne fallait, croyail-il, qu'adhérer j^tibliquement à la Ligue, et dire enfui tout haut ce que, dès long-lemps, il avait pensé tout bas. Un écrit, signé de lui, courut alors dans llouen , par lequel il se déclarait uchef del'unyon et ligue saincte delà ville, promettani de la garder, et se conformer, en toul , selon l'ortlre que ceulx de Paris avoient tenu. Il approu\oit et ratilioit ce qui avoit esté faict ces jours passez , comme estant pour le bien et advancement de la dicte unyon et ligue saincte, promeclanl d'y employer sa vie, ses biens et ses moyens'.» Mais les ligueurs en voulaient davantage; et le lendemain, dix février, mandé à l'hôtel de ville, il y vint aussitôt. Là, «sur la réquisition à luy faicte par Unit le peuple de Rouen « , il lui fallut s'expliquer plus nettement encore. D'abord, sa déclaration de la veille « fut leue , à haute voix , en plusieurs endroicts de la salle , mesmes Carou'p ^'1 ^'^ court dc l'hostcl commun. » Puis, force lui i se doimt fut de dirc f et on se hâta de l'annoncer à tous )
dp sa cliaiRe ^ ^
dc licutoiiaiit « qu'il se démettoil de la qualité de lieutenant de
de it)i.
' nrf;. (le Vh<Uvl-(l( ■ville, dc Rouen , 10 février IJS'J.
IIENUI m. 293
rov; » il àn\ signer encore, voyant lous, et déclarer bien haut, « qu'il estoit chef de l'unyon et ligue saincte; jurer, en foy et parolle de gentilhomme, n'aller jamais au contraire de toutes ces déclara^ lions. » Un nouveau formulaire de serment, dressé à Paris, exécrable manifeste de révolte et de récricide, où était proclamée la déchéance de Henri III , fut lu alors , « approuvé à haute voix , du consentement du peuple là assemblé; » on voulut que Carouge le jurât. Carouge n'avait plus rien à refuser au peuple; il jura donc trahison au roi (jui l'avait fait son lieutenant , et de qui il tenait tous ses pouvoirs. « Par ce moyen j ( comme le dit naïvement \\n journal manuscrit du temps, que nous avons déjà souvent cité), par ce moyen, il demeura en son ^oxawevnevaeni , jusques à ce que autrement il en feust ordonné ' . » Cet autre ordre ne devait guère se faire attendre. Le duc d'Aumale arriva bientôt à Rouen. C'était là un gouverneur tel qu'il le fallait, maintenant, aux ligueurs. Aussi n'eut-il Caiouge
est chassé.
qu'à paraître ; lui venu , ils chassèrent aussitôt Carouge, dont ils ne savaient plus que faire ^, et que même ils venaient de mettre en prison , sous prétexte d'un complot ourdi par lui, pour
' Journal niauuscrit , provenant de la Bibliothèque de M. 1 abhé De la Rue.
^ De J lion , llist. inih . , liv. xciv.
254 l>AnLi:MEM 1)K .NORMANDIE.
piller et tnor loshabitans qui l'avaient maltraité le 9 février. Des libelles furent imprimés , où étaient , dénoncées les prétendues coimivoicrs de Carouge f avec Henri de Valois, et racontée /d rédiict'um de Rouen à ri iiiuii pur les catkoUquesde la diclerUle '. Ainsi , Carougc; . pour n'avoir ni voulu servir franchement son roi , ni osé se mettre à la tête des révoltés , était expulsé parles rebelles , sans que , pour cela, il lui fût permis d'aller trouver Henri 111; et voilà ce que l'on ga'iuc à être faible, infidèle et lâche. Le peuple Le pcuplc Continuait d'être le maître et de
de ville parler haut, hn permanence a 1 hôtel de ville , qui ne la pouvait contenir, dans les cours, dans les avenues, dans les rues adjacentes, cette multitude, émue et bruyante, défaisait les échevins, les capitaines, les conseillers de ville, et en faisait d'autres. Du moins, pour la plupart de ces offices, élisait-elle des candidats, parmi lesquels le conseil de ville avait à choisir. Mais il fallait que le conseil désignât ceux qui plaisaient davantage à ces élec-
' Les Coiiiiivriicrs de Ilrnry de T'alois , avec monsieur de Charotiges , gomeriicur de la ville de Rouen. Ens;{'iîil)Ic comme elle a estéréduicîe à l'Union parles catholiques de ladite ville. Paris, chez Michel Jouln , I.)89, in-8° de 12 pages , commtiniriué par M. Edouard Frère. Cette brochure, imprinide à Paris, contient quel(|ues allégations mensongères ; on \ avaiîce , par exemple, que les séditieux violentèrent, et finirent par mettre en prison , le 9 février, le premier président Groiilart , qui, nous l'avons vu , avait (juiUé V.oucn le '! février , au soir.
leurs turbulents; et, un jour, sur cinq ou six candidats qu'avaient présentés ceux-ci , pour une place de capitaine , le conseil ayant choisi un sieur de Maniaient, «incontinent , sur la clameur du peuple, et signamment de ceulx du quartier de Beauvoysine, rassemblé, le conseil substitua au sieur de Mautalent, homme trop modéré, Jean de laFaye, un ligueur furieux; « la fiucllc eslcction on fit aussitost entendre au peuple ^ qui l'eust pour agréablc\ » —
« Le peuple , consulté s'il persistoit à la révocation de l'eschevin Bigot d'Esteville » , s'indignait qu'on en eût pu douter, et en faisait mettre un autre à sa place. Ces nouveaux conseillers de ville , tout à l'heure élus du peuple, on les aurait bientôt révoqués eux-mêmes, qui eût voulu écouter quelques habitants, plus mutins encore que les autres. Un priseur de vins, nommé Heultes, venait déclarer, en pleine assemblée générale , « quily en aroit deux du conseil j qui s'esloyent faict nommer j sur lesquelz il aiwil à dire 3 et qu'il avoit charge du peuple de s'en plaindre. » Interpellé «s'il estoit bien advoué» ^ et peu de voix se faisant entendre pour l'appuyer :
« Si tous les bourgeois de chacun quartier (dit-il ) estoient assemblez quelque autre part que céans ^ Hz me pourraient bien advouer. Mais maintenant Hz sont intimidez parmy les armes; qui est la cause
' Beg. (le l'hàtel-de-ville , du 2.'! fcvriei- ijSO.
596 l'AHLK.MEiM' DE NORMAiNOlE.
qii'ilz se taisent à présent. » Ou le fit retirer, au reste, pour (Icmaiidei" au peuple, en son absence, « s'il euleiuloil advouer la proposition de ce priseiir de vins. » — « Aon (s'écria le peuple, de toutes parts )j ains le désadvouons ^recongnoissantz ceulx du eonseilj fort gens de bien ^ des quelz nous nous contentons '. » Ce fut alors à ce Heulles de s'en aller avec sa courte honte.
Efforts Des scènes semblables nous montrent assez à
du Parlement n i -i i i • i mi ' •
pour apaiser quellc norriDle perturbation la Ville clait en proie.
la sédition, t i • i'» i Ti iMi
et faire rentrer ^^^ clianoiues logcs a qucIquc distancc de INotreles habuants Damc , avaicut été «dispensez de venir aux ma- '
de Rouen '■
dansiedevoir. tiucs , à raison dcs troubles advenus". » Au Parlement, malgré le grand vide qu'y laissait le départ de Groulart , on aurait voulu, en tenant ferme et faisant bonne mine, imposer à tous ces brouillons émus , et les tenir un peu en respect. Le quatre février, premier jour des barricades de Rouen , au milieu d'un si grand tumulte, le Parlement avait osé siéger au palais, etdonnerdes audiencescomme à l'ordinaire ; nous le voyons par ses registres. Mais, les quatre jours suivants, il n'y avait pas eu moyen d'y songer; on ne put se réunir que le 8; et , ce jour-là , fut rendu un arrêt qui approuvait cette augmentation du conseil de la vi/lcj dont nous
' Reg. de l'hàtel-de- ville , du 23 fcvricr lôS9. ^ Reg. iiipif. Ercles rotlioni. , :> lévrier l,)89.
parlions tout à riiciire '. C'est que déjà le Parlement , se sentant maîtrisé , avait vu peu de péril à approuver la composition de ce conseil; ou bien, les magistrats ligueurs , joints à leurs collègues faibles, indécis et effrayés, formaient, dès-lors, la majorité de leur compagnie. Le Parlement, d'ailleurs, avait cru parer à tout danger, en ordonnant, par son arrêt, qu'au conseil de ville, «on traictcroit les affaires en la manière accoustumée , et que, s'il s'y offroit aultres affaires d'importance, on viendroit les rapporter à la court, pour y estre délibérées en la présence du gouverneur du pays". » Le Parlement comptait dans son sein des membres sincèrement dévoués au monarque; d'abord, les trois présidents à mortier : Anzeray de Courvaudon, lîretel de Grémonvilie et Le Jumel de Lisores, qui, ne pouvant encore renoncer à l'espoir de voir l'ordre renaître, et la ville rentrer dans le devoir, restaient à Rouen , et venaient cbaque jour au palais, pour contribuer, de tous leurs eflbrts , au rétablissement de la paix. Plusieurs conseillers, en assez grand nombre, les secondaient, Diel de Miromesnil, entre autres, dont nous avons déjà parlé , De Pipray de la Villaie , De Boislévéque, et d'autres encore. Ces magis-
" lieg. (lu Parle/ne/tt ^ 8 février 1689. - Beg. (lu Parlement , 8 février I JS'J.
298 l'AllLEMEM' DE Nor.MAXDIE.
trais fidèles « apporloieiil tous leurs elForls au racoustremenl de ce désordre'. » — «En ce naufrage , ilz tendoient au salut commun de ceste nef, par ung heureux retour à son port ". » Il y en avait , parmi eux, qui ne se gênaient pas pour qualifier la Ligue comme elle le méritait, la traitant hautement, de « malheureuse et meschante » , et montrant aux faibles, aux timides, aux irrésolus, quels pièges grossiers on leur avait tendus, dans quel abîme sans fond on les voulait précipiter. Aussi, les factieux, instruits, à point nommé, de tout ce qui se passait au palais, avaient peine à contenir leur rage , et rendaient le Parlement odieux à la multitude, en lui peignant sous les plus noires couleurs ces magistrats fidèles.
Au couvent des Carmes , siégeait , en perma- L pendant neucc, uuc coufrérie de ligucurs. Làétaitle formu- '
trois semaines , i • i t 1 1 T • 1 11 •
. . lan-e du serment de la Lmue , venu de Fans, que
a signer o ' - 1 i
lefoiiuuiaiie jqus devaient souscrire en hâte, et qui, en effet,
de la Ligue.
se couvrait rapidement de signatures, les unes libres, les autres forcées '. On commençait à s'indigner que, hormis les cinq ou six conseillers du Parlement , membres du conseil de l'Union , au-
' Reg. sccr. du Parlement , séant h Caoïi , ô juillet 1 J90.
^ Reg. secr., Cacn , 19 juillet lôSi).
^ Reg. secr. du Parlement , séant à Oaeu , tOet 1'.', juillet l.)8'.) et 4 août l,V,]().
Le Parlement
se rel'iise ,
HKNRI m. 299
cuns ma2;istrats de cette cour ne fussent venus encore y souscrire. Toutefois, deux ou trois jours après les barricades, dans ane assemblée de l'Hôtelde-Yille , à la demande du curé de Saint-Patrice ( Martin Hébert ) , des députés avaient été envoyés au Parlement et aux autres compagnies de la ville, « pour leur faire entendre la ?Tf/iiisitio)i du peuple j tendante à ce que toutes ces compagnies eussent à jurer et signer l'union. » Ces députés avaient fait, Des moines
, , ,. ; /•/• vont au palais ,
auprès des divers corps, toutes les diligences pas- presser, en vain, slbles. Mais comme, à quinze jours de là, envi- 'eP;"'enient
-•• J ' (le signer
ron , on ne voyait pas que cette démarche eût ce forumiaiie. encore eu le résultat désiré, qu'au Parlement, il n'avait pas été rendu d'arrêt à cet égard, et qu'ils n'avaient point signé le formulaire envoyé de Paris, on commença à se fâcher tout de bon, à l'hôtel de ville. Le prieur des Carmes, frère Pommeraye , se plaignit fort, au nom du peuple, de ces cou])ables retards ; en sorte qu'on l'envoya luimême au palais, avec d'autres moines et quelques j^retres exaltés, presser le Parlement d'en finir, et y faire d'autres propositions pour le bien de l'Union ' . Ces nouveaux députés n'en obtinrent pas davan- Ce que c'était