E>'P,I II
sérieusement, mais sans succès, de procurer au monde un concile général, deslïné k ré fonner l'église dans son chef et clans ses membres \
A la fin du xv*" siècle et au commencement du xvI^, on voit, dans le seul diocèse de Rouen, I se succéder, à de courts intervalles, de fréquents ! et audacieux sacrilèges, cjui décèlent une animosité hardie, téméraire, qui va nier tout à l'heure j ce qu'elle ose déjà regarder de si près. Ces faits nous éloigneraient trop de notre sujet. Trois, cependant, d'entre eux, commis dans le court espace de trois mois, semblent mériter qu'on les mentionne à part. Tous trois sont de l'année 1511 ; tous trois se rapportent à l'Eucharistie, qui devait plus tard être l'objet de si violents débats. D'abord, c'est un laïque, enfermé aux prisons de l'officialité pour avoir proféré, en compagnie, des paroles hardies «nimis crudisy> , sur le sacrement de l'autel. Il est à la veille de les payer cher ; mais des considérations atténuantes le sauvent. Au chapitre de Notre-Dame, où il est mandé, on le tance vertement d'avoir ainsi discouru , lui qui n'était qu'un simple séculier; on lui dit qu'il n'est point permis aux laïques de parler de telles matières et si ardues; on lui enjoint rudement d'être plus cir-
' Notice sur Louis XII , jiar Petitot. — Mémoires sur l'Histoire de France , \"^ série, tome XV, p. 104.
552 PAl'.LEMKiXT DE NORMANDIE.
conspect dorénavant; mais cnlin il est relâché, et envoyé au pénitencier, qui le tance encore et l'absout'.
Une autre fois, un homme est arrêté à Neufchâtel, et écroué à Rouen, parce que le curé, en le communiant avec ses autres paroissiens, le jour de Pâques, s'est aperçu qu'il a ôté l'hostie de sa Louche, et l'a emportée dans sa main. L'instruction établit bientôt que cet homme a obéi à l'insligalion d'une jeune fdle , qui voulait clouer dans sa chambre une hostie consacrée, afin <V éprouver si le dogme de C Eucharistie était véritable^. A Rouen même, sous les yeux de l'archevêque, du chapitre, de V inquisiteur (car il était dès-lors en exercice, et ceux qui ne le font commencer ses fonctions qu'en 1 5/i0 ^ n'ont pas bien vu les anciens monuments), à R^ouen, dans l'église paroissiale de Saint- Lô, tout près du Palais où siège le Parlement , on trouva par terre , le matin , la sainte hostie placée la veille dans un ostensoir sur l'autel; etcet ostensoir, d'argent doré ^ n'a pas été volé. Replacée dans l'ostensoir, l'hostie est, peu après, retrouvée gisante encore à terre; le précieux ostensoir est tou-
' Reg. cnpit. eccles. Rothom. , 17 mai lôll.
' Reg. capit. écries. Rothom., mars 1511.
^ Los auteurs du Gallia christiana , tome XI, col. 610, disent que le chef-lieu de l'inquisition pour toute la Normandie fut établi à Évreux , par François I . le 17 septembre 1;)40.
HEXr.I II.
jours là; et l'on achoisi la semaine du saint sacrement pour commettre ces profanations, auxquelles la cupidité n'a, évidemment, point part. Le curé de Saint-Lô vient s'en plaindre au chapitre avec toute la douleur dont le pénètre un si audacieux sacrilège '.
Dans une province où étaient si souvent osées de supplice
de Pierre Bar,
pareilles choses, les doctrines de Lulher devaient le premier qui ait
. i> 1 1 i* •! \ -nv^ « rc\n i été condamné
trouver, tout dauord, un iacile accès. Des 1528, le p,,,.
20 juillet , un nommé Pierre Bar , de Rouen , « pour '"^ Parlement,
J ' i pour heresie.
avoir dict des injures de la vierge Marie ; qu'il n'y avoîl qu'un Dieu; que Jésus n'estoit point fils de Dieu , ny la vierge Marie mère de Dieu » , est jugé à Rouen au Parlement, et subit, ce jour même, son rigoureux arrêt, ileputc comme ordure j il est «jeté dedans unbeneau à porter immondices, mené à la Croix-de-Picrre j, où il a la langue percée; puis, conduit au parvis de Nostre-Dame , une torche au poing pour cryer mercy à la belle dame ^ et aussy illec avoir la langue coupée et bruslée devant luy. » Enfin, traîné au Yieux-Marché , il est attaché à un poteau où on l'étrangle ; après quoi, son corps est brûlé , avec son procès , et la poussière en est jetée aux vents. Rien d'opiniâtre comme ce premier martyr des opinions nouvelles. Au jour où il avait été arrêté, passant devant une image delà sainte A ierge , placée à un des angles de l'archevê-
' Heg. cfipit. ec€i. Uothoui. , 24 jnn 1511.
ché ( (Ml lace de la rue CiKjUcrcl) , il s'était rcpaiulii , contre la mère de Dieu j en cyniques blasphèmes que j'aurais horreur de répéter ici. Le Parlement l'avait fait prrschrr par plusieurs prêtres, sans qu'il eût jamais voulu se rendre ; et, le jour du supplice, sans rien écouter « il mourut en son erreur'. » Ce n'était pas là uu luthérien, sans doute; car on l'a vu nier des choses que les luthériens croient, et proférer des blasphèmes qu'ils ont en horreur. Ce Normand, marié à une juive, en avait embrassé les opinions, qu'il professa si hardiment, et qu'il expia comme on vient de le voir. Mais de toutes parts on commençait à discourir témérairement sur les matières religieuses, et à professer hautement des doctrines nouvelles ; c'était là ce qui l'avait rendu si hardi à débiter les siennes.
Au reste, en 1531, et dans les années qui suivirent , Viiu/uisitcw de la fui' , le promoteur et V officiai viennent déplorer, au chapitre, la rapidité effrayante avec laquelle les doctrines de Luther se propagent dans 'le diocèse. Chaque jour de nombreux sectaires sont arrêtés et jetés dans les prisons. I . A Rouen , dans les premiers temps, on cherche ' à conjurer l'invasion du fléau par des cérémonies, des processions, des prédications où rien n'est ou-
' Reg. du Paiienient, et Mss. du 10" siècle, bib. Bigot. * Reg. capit. ecch'». Rotiioni., r.> septemb. 1531.
HExNRI II. 22:.
blié de ce qui peut mettre le peuple en garde contre Le chapitre les opinions nouvelles ' . Mais les prédicants ont pré- ' ^ suTû^^""^ venu le peuple contre ses prêtres et ses pontifes. i';"thevéque
^ ^ ^ i Robert
Oserons-nous dire que la conduite des prélats et deCroismare
1 I , ■ r, . „. I (. . . , d'exrln.e
du cierge inleneur oilre quelcjuelois prise a une du diocèse
\ r •:.' '^ AT 'il • . 1 les colporteurs
.légitime censure P. A ouo 11 entendons point parler a-induigences. du scandale avec lequel, à la fin du xv*" siècle, les indulgences avaient été prêchées et colportées en JNormandie. 11 avait été poussé si loin, au grand péril des âmes, et au notable détriment des fidèles, que le chapitre de Rouen, se levant en masse, 1 adjura l'archevêque Robert de Croismaré de mettre ! promptement un terme à ces criants abus, et de | ne recevoir plus dans son diocèse les quêteurs et) colporteurs d'indulgences ". Ce chapitre , au reste, Pnroics si craintifpour les âmes des fidèles, leur donnait-il p"m',oncées^ toujours de merveilleux exemples? Non , s'il en *^" *^''="'<^'
•' A a iSotre-Dame,
faut croire un témoi";na";e qui a tous les droits pos- contre
^ '=' i- ^ -^ le chapitre,
sibles à notre créance. « Anciennement, les cha- par des membres noines de l'église cathédrale de Rouen s'acquit- ^"«^•'P'''^ toient eux-mesmes du service auquel ils sont tenus. Mais aujourd'liuy qu'ilz sont riches et regorgent de biens , ils ont cessé de s'occuper de leurs debvoirs , et ils les font remplir par des vicaires et des
Heg. capit. Eccles. rothnm., Il jun. 1334. Reg. capit. Eccles. rothom., 28 febr. 1494.
226 rARLEMElNT DE NORMANDIE.
chapelains \ » Où , (juaiul. et par qui sont proférées les paroles (jno l'on vient d'entendre , et que Boileau sembla, dans la suile , avoir voulu nietlre en vers? lin 1525, dans Notre-Dame de Rouen, le dimanche de la Sepluagésime , du haut de la chaire, en l'ace du chapitre, par le pénitejicier, membre lui-même de ce chapitre, l.c lendemain, à la vérité , il est mandé à la barre de sa compagnie, qui lui enjoint «de s'abstenir, d'ores en avant, de publier de telz scandales, surtout contre les particuliers. » Mais ce qui était lâché était lâché. Une autre fois, au couvent des Cordeliers, le prédicateur de Carême ose bien, un dimanche, en pleine chaire, accuser les chanoines de la cathédrale d'avoir chacun une concubine". A Notre-Dame encore , un dimanche , )ioslrc miiislrr Le Rat , grand prédicateur, célèbre alors, et que François 1" aimait fort à entendre ^ , voyant de grands vides sur les bancs du chapitre , en face de la chaire , surtout aux places àçi dignités: « Eh! oii sont (s'écriait-il) tes c/trfz du chapitre? Hz ne sont pas icy? » Une autre fois, toujours en chaire, on l'avait entendu dire « qu'il s'eslonnoit de aulcuns qui se mesloient
' Reg. capit. Eccl. rnthnin., ?.8 janvier l.i2.>.
' lieg. c(i}>it. Ercl. rofhont., 27 mars l.iil.
^ Essûis hisloriqitcs sur hi ville de Caen , par l'abbé De la Rue, tome II, paji;<^s I4ii, I'i7.
de exposer la saincte Escripture , qui n'estoient que asnes, et se congnoissoient mieiilx à un^^ prorata ' » , injure à l'adresse du trésorier de Notre- Dame, qui , aussi , ne s'y méprenant pas, fit retentir la ville de ses plaintes énergiques.
C'était mal prendre le temps pour débiter en chaire de pareilles choses ; et, comme on le disait, un jour, au même chanoine Guillaume Le Rat, qui venait de se permettre encore une nouvelle incartade , « il est bien notoire que le populaire est de luy-mesme assez porté ^ aiijourd' taiy , à se rire de l'égUzeetdes ecclésiastiques' . »
Mais qu'était-ce au prix de ce que nous allons Les opinions dire? Chose déplorable! Les opinions nouvelles séduisent avaient trouvé des prosélytes parmi les prêtres, et des prêtres
L J i 1 et (les religieux.
pénétré jusqu'au fond des cloîtres. Le curé de ('ondé-sur-Noireau , Etienne Le Court, convaincu le premier, fut supplicié sur le Marché-aux-Yeaux. Condamné par le bailli à être brûlé vif, le Parlement lui avait accordé d'être étranglé avant de sentir le feu; mais, préalablement, il lui avait fallu subir la dégradation. Un échafaud avait été dressé au parvis de Notre-Dame. Là , Georges d'Amboise, deuxième du nom, archevêque de Rouen, assisté de l'évêque d'Hyppone , de cinq abbés , du doyen
' Reg capit. Ercl. rothnm., 9 fehr. 1 j'ir ' Ibidem.
528 TÂHLEMKNT de Xor.MANDIl!:.
(lu chapitre, de plusieurs chanoines , conseillers au Parlement et avocats, l'avait dogradé , hii avait fendu en deux sa tunique; puis ce malheureux fut livré aux juges séculiers ' . A comhien d'autres prêtres une semhiable chnie valut un traitement semblable! Les exemples abondent, et nous n'aurions que l'embarras du choix ".
Pour les monastères, la chose n'est pas moins prouvée. A Pvouen , le seul couvent desAugustins semblait être devenu comme un foyer d'hérésie. Des informations ayant été faites par ordre de l'archevêque, il s'était trouvé dans ce monastère jusqu'à/;T»/r-r/r//.r religieux suspects, dont quelquesuns furent arrêtés, et les autres parvinrent à s'enfuir ^.
A Caen surtout, il semble que l'hérésie fût entrée par toutes les portes; on avait vu plusieurs religieuses de l'antique abbaye de Sainte-Trinité s'enfuir à la suite de quelques moines aposlats et corrompus '. Aux (larmes de la même ville, il s'était commis de grands scandales; et ces religieux ne rentrèrent dans l'ordre que grâce à la visite qu'y
' Reg. capit. Eccles. rotliom. , Il déccinliro lô,33. — Et le
n" 9859 des marmscrits Colhert, Bibl. royale. 5. 5.
' Beg. capit. Eccl. rnth., .lO juillet et 17 dér. Iô3'» , et ah'àspnssiiii.
"* Beg. cr/pif. Eccles. rnlhom., 27 août 1,)49.
•* r>e Bras de nouri{ueville et Beg. du Parlement.
alla faire un docteur des leurs, nommé DeUindUj «lequel y avoit donné si bon ordre, que depuis il n'estoit plus rien arrivé '. » Aux Jacobins, «aulcuns des religieux commectoient tant de folyes , associant avec eulx ruffieiis et gens meschantz , *que toute la ville en estoit scandalizée ; et les bons religieux, qui ne vouloient adhérer à leur mauvaistié, estoient, pour cela, fort mal traictez , et exposez à mourir de famyne '. »
On voit quels progrès avait faits le mal, et Variations
, ,. ,, , , . delà politiqiie-
en quels lieux. Lomment le peuple, ignorant, de François i, crédule, et, on wut le dire, mal prêché et mal ai'ega'ddes
'1 J- religionnaires.
édifié, s'en serait-il pu défendre? Si, encore, François r% très contraire, au fond, à toutes ces nouveautés, leur eût opposé toujours une résistance franche, vigoureuse, inexorable ! Mais ce mo-| narque, gouverné quelquefois par sa mère , Louise 1 de Savoie, et par le cardinal Duprat, par Mont-| morency et le cardinal de Tournon , ardents cathaliques; tantôt par la reine de Navarre sa sœur, et par la duchesse d'Etampes, qui, toutes deux, avaient goûté les idées nouvelles, suivait tour à tour les. impressions contraires qu'il en avait reçues. Qui ne sait les variations de sa politique, qui tantôt l'entraînait à des persécutions outrées, et tantôt
' Reg. secr. Jes grands jours de Bayeux , 3 novembre 1540. ' Jbideni.
230 l'AHLEMENT DE NORMANDIE.
le faisait se relâcher sans mesure ? Voulait-il regagner les catholiques, qu'avaient scandalisés ses intelligences avec Barberousse et Soliman ? des placards, des jiamphlets impies, alfichés par les reîigionnaires, lui devenaient une occasion défaire dresser des écliafauds, de faire allumer des bûchers, d'ordonner des supplices auxquels il allait assister en grand appareil , avec les seigneurs et les dames de sa cour*. Une autre fois, influencé par Henri VIII, et voulant amener le pape Clément VU à je ne sais quelle concession qu'ils désiraient tous deux :« Pf^?s<?z( disaient au pape , par son ordre, les cardinaux de Grammont et de Tournon) , pensez à r estât où sont les Al/emag?îes j, lepays desLigties ('la Suisse), et mitres pays d^ laclirestientè ; comme ils se sont disjoint s de l'obéissancede l'è g lise roumaine , dont il est à craindre que si ces deux puissants roys deFrance et d' Angleterre s' en destournoient à faulte de justice, ils trouvassent plusieurs qui leur adhéreroient; et eux dux pourroient faire un tel e/J'ort qu'il seroit di/pcile d'y résister'.
commenceniens Avec des pHucipcs si changeants et une religion à Rouen. aiusi livrée aux hasards de l'intérêt et de la politique, faut-il s'étonner qu'à des édits de persécu-
' Simondcde Sisitioiuli , Histoire de.s Fiançais , toiu. XVI, \>. 382, 4)1 , etc.
' Mémoires de Martin du Bellay, livre lA .
lion bons à mettre tout en feu, succédassent des édits de tolérance à l'ombre desquels s'étaient propagéesrapidementlesopinionsnouvelles? ARouen, ! comme dans bien d'autres villes, le bas peuple fut; le premier tenté et le premier pris. Cette grande ' ville était remplie d'aloliers de toutes sortes, en plus grand nombre, peut-être, que de nos jours; et les machines en usage aujourd'hui n'existant pas alors, on peut juger quelle multitude d'ouvriers étaient entassés dans les lyoutiques, (comme on parlait,) surtout pour le commerce de \di draperie ^VL\ y florissait alors.
Au milieu de ces hommes simples, ignorants, disposés à tout croire , paraissaient de nouveaux ; venus , au maintien grave , à l'air étranger, qui , parlant des pays lointains, se faisaient écouter, et exposant à leur manière les nouvelles idées, ne lardaient guère à se faire croire , surtout desjeunes, toujours avides de changements et de nouveautés. Car on ne gagnait pas si facilement les vieillards; et il y en eut beaucoup qui surent se maintenir et préserver leurs familles. Surtout, la dispense des jeûnes et de l'abstinence avait entraîné quelques jeunes hommes amis de la bonne chère , du plaisir et de la licence; on les entendait, maintenant, médire des prêtres, répéter souvent « qu'avant peu l'on verroit merveilles, et que les choses iroient bien autrement. » Un vendredi saint, on en trouva