Il A 1 . A ^^^ LiUK-ray
se signaler anleurs , pour reparaître bientôt encore aux lieux d'où on l'avait cru banni à toujours. Entre autres églises établies en grand nombre jjar les calvinistes , dans ces derniers temps , il s'en était formé une à Luneray , où ils avaient un temple , objet de l'exécration des catholiques de la contrée. Ceux, surtout, des doyennés de Brachy et de Cauville, qu'oIlYisquait fort un tel voisinage , étaient les plus échauffés, et n'attendaient qu'une occasion j^our ruiner ce prêche dans ses fondements. Le 2/i juin, peu après la Fête-Dieu, ils en avaient cru trouver une des plus favorables, certaine procession de confréries , où assistaient d'ordinaire tous les catholiques des deux doyennés devant s'acheminer du côté de Luneray. Ils s'étaient donc mis en marche, avec le projet, dit Théodore de Bèze , de saccager le prêche , et de lier et garotter les principaux de l'église, pour les
' Heg. du 25 août 1502. — Histoire ccch'siast. de Tlicod. de Bèze, tome 1, p, 310.
livrer aux juges. Tous avaient des armes cachées sous leurs vêtements, et croyaient marcher à une victoire assurée et facile. Mais quekjues-uns d'entre eux n'avaient pu se taire ; en marche même , ils criaient hautement « qu'ils alloient dresser la messe à Luncray et y faire un beau mesnage. » Le complot, pour tout dire, fiit bientôt connu de ceux de Luneray , qui aussitôt s'armèrent à leur tour, et, quoique inférieurs en nombre , attendaient leurs ennemis de pied ferme. En avançant donc , la procession des doyennés entendait le bruit des armes , et remarquait des préparatifs de résistance ou même d'agression. Dans l'espoir qu'ils avaient conçu de tont emporter sans coup férir, il y en eut beaucoup qui, apercevant leur erreur, lâchèrent le pied et s'enfuirent. D'autres , eu assez grand nombre encore , voulaient tenir bon ; mais, enfin, voyant les religionnaires armés et résolus marcher en ])on ordre à leur rencontre, ils s'enfuirent aussi à toutes jambes , jelant leurs armes çà et là dans les blés. Alors , poursuivis par les religionnaires , il y en eut environ douze d'entre eux qui restèrent sur la place. D'autres avaient été faits prisonniers; livrés aux juges, ils furent bientôt mis en liberté , sans avoir reçu leeliàtimentsévèrequ'avait bien mérité unesemblablc levée de bouclier'.
' Histoire ecclrsiasf. do lli. do Bczc, tome I, p. 312.
Les relioionnaires, maintenant, se sentant nom- Les
*" religionnaires
breux et forts , ce n'était plus assez pour eux, désor- de Rouen,
, , 1 1- ? 1 !• • 'l'* Havre,
mais, qu un culte public établi par entreprise au ^,e Dieppe, mépris des lois, et dont, plus tard, ils pourraient au par"em"nt se voir privés. Sous un gouvernement si faillie , f><'« confessions
. , . . . . de foi.
dont les conseils étaient incertains par suite des divisions existantes entre les princes et les grands; sous une reine-mère « dont toute la politique (comme l'a si bien dit Bossuet) , n'alloit qu'à se maintenir par de dangereux ménagements ' , » ils voulurent faire sanctionner par l'autorité royale la liberté de religion qu'ils avaient surprise, sinon usurpée; ils demandèrent des églises ; ils présentèrent des confessions de foi. A Rouen, ils s'étaient contentés, d'abord, de les faire semer dans le Palais de justice. Bientôt , ils ne craignirent plus d'en présenter une au Parlement, dans les formes, mais sans aucun succès, on le peut bien croire. Ces confessions, rédigées au nom des habitants de Rouen, du Havre, de Dieppe, et autres lieux, transmises au roi par les Parlements, avaient bientôt été renvoyées à cette cour , qui , par ordre du monarque, les fit brûler devant le grand portail de jNotre-Dame par l'exécuteur des hautes-œuvres ". Ces dégoûts ne les ayant pu rebuter, au mois
■ Bossuet, Histoire des T'aria lions , livre x, § 24. * Histoire eccl. de Th. de Bèze , t. I , page 309.
(l'août 15G0, à rassemblée de Fontainebleau, Coligny , qui arrivait de Normandie , présenta au roi une requête, en forme, des religionnaircs de cette province. Leur nombre (y disaient-ils) était bien de cinquante mille', ils demandaient des temples; ils voulaient qu'on y piit «preschcr publiquement la parole de Dieu et administrer les saints sacremens » , dût le roi y envoyer des commissaires pour y être témoins de leurs cérémonies * .
Sodiiions Mais consentir à reconnaître , à autoriser en
;"i Rouen, ^• • \ii» i» i'
conflits , rrance deux religions ; a les laisser , 1 une et 1 autre , lucnit.Ts. enseigner publiquement aux populations, qui, alors, se croiraient maîtresses de choisir entre les ' deux, n'était pas une chose à laquelle pût se résoudre un gouvernement où les Guises avaient une si grande part. Hepoussés donc, et toujours en crainte de se voir ravir des libertés si récemment usurpées , les religionnaires ne se montraient plus qu'en armes dans no(rc province. « Leurs assemblées continuoient publiquement, et multiplioient avec armes en la ville de Rouen et autres villes de ce pays, pour faire prières , presches et autres tels actes". » Comment un semblable état de choses n'aurait-il pas amené de nouvelles et plus violentes collisions? Le mois d'août 15G0 fut, à Rouen, et
' Histoire eccl. de Th. de Bèze, t. I , pages 27G, 277. ^ Reg. Rapp. cii'., 26 août 1;"jG2.
dans toute la Normandie, l'époque de grands désordres. On voit le lieutenant-<Ténéral du bailliaQ;e (Jacques de Brévcdent), poursuivi en plein jour dans les rues de Rouen par les calvinistes, qui le voulaient contraindre à relâcher l'un des leurs, prisonnier à la geôle. Le fils de ce magistrat, chanoine de Notre-Dame, logé chez son père, n'osait sortir; les olficiers du roi et les prêtres ne pouvaient plus paraître en public sans être maudits et insultés '. De Bcze , lui-même, en convient quelque part. Les choses n'en devaient pas demeurer là. A la Croix-de-Piei^re (carrefour de Rouen) , une vive mêlée eut lieu entre les papistes et les huguenots , au sujet de l'accord fait entre les maîtres drapiers- drapants , catholiques, de n'employer plus d'ouvriers allant aux prêches , avec stipulation d'une amende contre les infracteurs de ce pieux concordat. Il naquit de là un mouvement populaire tel qu'on n'en avait vu de long-temps. Les furieux des deux partis avaient osé sonner le tocsin... Catholiques, huguenots répondirent en foule à cet appel; v^ séditions , commotions j meurtres^ exceclz ^ oultrages contre l'auctorité du roy et de sa justice » : tels sont les caractères de cette journée; le Parlement nous
' Beg. capit. Eccles. rnthom. , 15 août 1560.
rAP.LEMENT DE NORMANDIE.
l'apprend par ses rcgislrcs ' . La justice , voulant s'informer (kl cas, se vit assaillie par la populace, el à grand' peiiu; pul-elle avoir le dessus'. L'histoire parle d'autres collisions où les catholiques de Rouen, faisant main basse sur les huguenots, avaient tué, entre autres, deux de leurs ministres, brûlé une infinité de Bibles de Genève, de nouveaux Testaments en français , et autres livres à l'usage des sectaires. Les reli^ionnaires , de leur côté , « avoient poilu (souillé ) les autels, et foulé aux pieds les vases sacrés. » La plus sanglante de ces mêlées avait eu lieu le 25 aoùt^. Chose notable , et d'une dangereuse conséquence, des placards avaient été affichés par la ville, dans lesquels les catholiques se targuaient d'être avoués par le roi, dans les excès auxquels ils se livraient avec tant d'emportement et de colère. En somme, il y avait crime et sédition sous les deux bannières; et il ne s'agissait plus là de décider une question de dogme , mais de mettre un t.erme à des attentats où avaient également trempé les deux partis, et dont l'impunité allait jilonger la province dans l'anarchie et dans le sang. Le Parlement n'avait pu empêcher
' lieg. napports civils , !?f. août I06O. ^ Th. de Dèzc , Histoire ccclcs., toiiicl, i)aç;p .110. 3 Mémoires de rieHlcville , collection Petitol , 1"" S(*rie, t. XXVII, pngc 'i.")!).
FRAXÇOIS II. 32 (
ces excès, dépourvu qu'il était des forces nécessaires pour imposer aux mutins; la même cause J'empêcbait de pouvoir en punir les auteurs. Tout ce qu'il avait pu faire avait été d'instruire, et en secret encore, contre ceux qui s'étaient signalés dans la mêlée du 25 août , ainsi que dans tant d'autres conflits j>lus récents, et de préposer des gardes à toutes les portes pour empêcher les coujjables de sortir. Mais de les faire arrêter, de les mettre en jugement, de faire surtout exécuter des arrêts de mort, ce n'était pas chose qu'il pût maintenant entreprendre sans exciter dans la ville une sédition bien autrement violente que toutes les précédentes, sans exposer tous les habitants de Rouen à nager dans le sang. Yoilà où en était, maintenant la justice souveraine désarmée ; les deux guets institués naguère à Rouen sous Henri II n'avaient guère duré ; et , depuis l'avènement du roi régnant, des tentatives faites jDOur les rétablir étaient demeurées sans succès , par les menées des religionnaires, de Gruchet de Soquence surtout, conseiller de ville , qui était à eux. Restaientles arquebusiers , les gens de la cinquantaine, les sergents, seules forces militaires dont pût disposer la ville. Mais qu'attendre d'hommes âgés, débiles, timides la plupart, et sans défense, comme on le verra plus tard? Les coupables avaient donc pu espérer une entière impunité; et, sans doute, les magistrats
se demandaient avec cflVol ce qu'allait devenir la ville, lorsqu'une nouvelle imprévue vint tout-àcoup relever le courage des uns , et glacer les autres d'eflVoi.
Le niandiai In liommc Qvait été choisi pour venir rétablir
de Vicillevillc i»1'T) il ii .a,
est envoyé ^ ordrc a liouen ; et, chez nul autre , peut-être, on ji Rouen, n'cùt pu trouvcr réunies au même deiiré les qua-
pourfaiiejustice <- i
des ailleurs Htés dlvcrscs qu'cxigcait impérieusement la coudes derniers , ,, , / i i i ir. ... .,,
troubles. joncturc. L, était le maréchal de Vieilleville , un héros sur les champs de hataille; après l'action, homme de conseil, de tête, de résolution, sans faiblesse, sans préjugés, même religieux, ce qui devait être rare alors ; aussi l'accusait-on de sympathie pour les religionnaires. Toutefois, lorsqu'il lui était arrivé de les rencontrer les armes à la main , il ne les avait point épargnés. Mais il ne ménageait pas davantage ceux d'entre les catholiques dont le zèle aveugle et désordonné n^allait qu'à provoquer en tous lieux des scènes de violence , de meurtre et de pillage. Lors des troubles de Metz et de ceux d'Orléans, on avait vu ce qu'il savait faire. Envoyé en hâte à Pvouen, parle roi, après les derniers mouvements , il n'y avait presque point de bornes aux pouvoirs que lui avait confiés le monarque. Puissance lui avait été donnée, « sans respecter estât ni qualité , de faire mourir , non seulement ceux qui avoient mis les armes à la main , mais tous autres qui y avoient applaudi , ou , par soubz main ,
favorisé ce tumulte. » Il marchait à la lete de sept ou huit compagnies d'hommes d'armes et des bandes h'ançaises, qu'il pouvait mener où il lui plairait et jusque dans llouen même et ses faubourgs, malgré les privilèges de cette ville , dont elle avait mérité de déchoir. Genlon, prévôt de l'hôtel, suivait ; et sa présence disait assez que l'heure des rigueurs était venue. Ordre avait été envoyé à Pétremol , l'un des présidents du Parlement , et au maître des requêtes Le Conte de Draqueville, de le seconder dans sa mission. Mais , en route pour Rouen , le maréchal fut arrêté par une idée , louable dans un guerrier de ce temps-là, si, toutefois, elle ne lui avait pas été suggérée par le Parlement , comme nous inclinons fort à le croire. L'entrée de toutes ces bandes à Piouen eût été un infaillible signal de ruine pour la ville , pour les faubourgs , pour les villages voisins, où tous les membres du Parlement, presque, avaient des châteaux et des métairies. Le conseiller Du Yal de Boscquencey, député spontanément par sa compagnie, ou mandé par le maréchal, comme ce dernier le dit dans ses mémoires, étant venu le trouver à Gisors, il fut convenu entre eux que les bandes n'approcheraient pas davantage de Rouen, pour l'heure, et attendraient de nouveaux ordres aux Andelys et dans le Château-Gaillard.
A Rouen , où Vieilleville s'était rendu avec cent
324 rARLliMENT DIv NoRMANDIF..
gentilshommes bien montés et deux cents hommes de cheval, il vit tout d'abord, en arrivant, combien les derjïiers ('vrnemenls avaient intimidé les magistrats. Il n'y avait pas jusqu'au grand-bailli Yil- Jebon d'Estouteville , vaillant gentilhomme toutefois , qui n'osait plus se montrer dans les rues de Rouen, lui qui en était gouverneur, et vivait claquemuré, comme assiégé, enfin, dans le château, d'où il ne sortait plus. Aussi , comme Yieilleville, arrivant à Rouen , entrait dans Vliôlcl de t Abbaye du Bec où il devait loger , il s'y trouva un gentilhomme envoyé par Yillebon pour l'en délouiner, lui disant qu'il y serait inlailliblement tué par les huguenots, et qu'il ferait bien de venir loger au château. Mais cet envoyé ne fut guère bien reçu : « Eh f/uoy ! lui dit le maréchal, M. de VUlebon se rend luy-mesme prisonnier , luy f/in devrait emprisonner les autres , et eslrc j tout le jour et f/uasy la nuiet , à cheval par la villes pour s'eiHjuérir et s'informer des plus mutins et les bien chastier; sa seule présence les ferait retirer; le iwyant , au contraire , si timide et espouvaiité , ils s'animent à tout mal et rcbelUon. »
le inarcciiai H fallait doHC , tout d'aboid , imposer à un peuple
ému (ju'avait enhardi la timidité de ses premiers magistrats; et c'est ce que Yieilleville sut bien faire dès son arrivée. Une foule immense qui s'était portée au palais put voir, aux hauts bancs de la
de Vielleville au Palais.
grand 'chambre, le maréchal assis sur les fleurs de lis, au milieu de tous les magistrats du Parlement assembles. El le apprit, alors, quels redoutables pouvoirs avaient été donnés à cet homme de guerre ; car sa commission fut lue à haute voix par le greffier en chef du Parlement, voyants et oyants tous. J.e Parlement l'avait voulu ainsi, encore bien que le roi n'eût rien prescrit sur ce point. « Par le discours d'icelle commission , avait dit le procureur général Péricard , on verra que l'intention du roy est bien aultre que par les placardz que l'on a faictz... On verra que ceulx qui ont faict les dernières séditions ne sont authoriséz de la majesté du roy , ains veult sa majesté que la justice en soit faicte, et tenir ses subjectz en tranquillité... Après cela, les séditieux auront crainte , et n'oseront entreprendre au préjudice du repos et tranquillité publique'. » Peu d'instants après , cette commission était aCTichée dans les rues, à tous les carrefours, et criée partout à son de trompe , ce qui jeta une grande épouvante; on s'attendait, d'ailleurs, d'instant en instant, à voir arriver les bandes confiées au maréchal , et c'est dire assez combien l'eflVoi était grand dans la ville. Mais il s'accrut encore ésamuimnf
de Ions
lorsqu'on entendit publier, peu d'instants après, us iiaijit;ms
1 1 A <• i> I \ ; • cleRcufn,
dans les mêmes lormes , 1 ordre exprès , sofios pcmc ^a„s tiistinction.
" Beg. .srcr. . 13 sopteiiibic 1560.
.{50 PARLEMEIST DE NORMANDIE.
de la I tard 3 sans Du'scricorde j à Ions les liabitaiils, quels qu'ils fussent, nobles ou bourgeois, ricbes ou pauvres, catholiques ou religionnaires, de porter immédiatement à l'hôtel de ville toutes les armes qu'ils jwuvaient avoir. Que n'avait-oa employé ce moyen plutôt ; c'eut été épargner bien des malheurs à la ville. Au Palais , le maréchal avait reproché aux chefs du Parlement de ne s'être point avisés eux-mêmes de cette mesure ; et ce reproche les avait fait rougir , s'il en faut croire Carloix, secrétaire et panégyriste de Yieilleville , toujours prêt ( il est vrai) à nous montrer son maître tonnant comme un Jupiter, et le monde entier agenouillé devant lui, bouche béante. Mais, en l'absence du duc de Bouillon, gouverneur de la province, toujours éloigné ou n'apparaissant en jNormandie qu'à rares inteivalles et sans y rien faire, le Parlement, mal assisté d'ailleurs, comme nous l'avons vu , aurait-il pu entreprendre ce désarmement de tous les habitants d'une grande ville, émus comme ils l'étaient, et exaspérés les ims contre les autres jusqu'à la fureur ? Inexécutable pour une cour souveraine dénuée de force et d'assistance, cette mesure n'était qu'un jeu, au contraire, pour un maréchal de France dont le nom seul jetait l'éjiouvanle, envoyé du roi , investi presque de tousses pouvoirs , dont les troupes aguerries être doutées étaient à quelques lieues, el doni la seule escorte, quoique p(>u nom-
Lieuse, avait suffi pour épouvanter une multitude sans chef, sans plan et sans dessein.
En même temps que des sergents publiaient partout, à son do trompe, l'ordre aux habitants, de (juclquc r/ualilc on religion qu'ils fussent, de ivniettrc leurs armes, les cavaliers de la suite du maréchal , divisés en plusieurs pelotons, stationnaient dans les principaux quartiers de Rouen , sous le commandement de leurs capitaines. D'Espinay, gendre de Yieilleville, était au parvis de Notre-Dame , avec trente gentilshommes ; De Théval , avec pareil nombre, sur la place de l'abhaye de Saint-Ouen ; D'Orvaux, avec un nombre égal , le long de la gronde rue; des soldats avaient élé posés à toutes les portes de Rouen, et ne permettaient à personne de sortir. Le moyen d'hésiter ? La corde et la confiscation des biens étaient le sort inévitable du premier qui ferait mine de ne pas obéir. On vit donc, de tous côtés, accourir les habitants, chargés de leurs armes, qu'ils remet- I aient à des officiers préposés pour les recevoir, et qui en dressaient note exacte , pour qu'elles pussent être rendues plus tard. Ceux-là même qui auraient pu trouver une dispense légitime dans leurs éminentes fondions et dans leur condition , les présidents, les juges, les ecclésiastiques , en- 'voyèrent aussi leurs armes, soit pour ne point avoir maille à partir avec un guerrier qui n'était
d'humeur à ménager porsoiiiie, soit pour qu'un acte de délrrence si nouveau, si inattendu, servît d'exemple à.lous, et décidiU ceux qui auraient ])u balancer encore. Mais quelle apparence ! Le prévôt Genton, avec ses archers, marchant la ville, allait Touiller les maisons, les unes après les autres, pour voir s'il ne se commettait point de ti'ansgressions à l'ordre du maréchal. Cette opération avait absorbé une journée tout entière.
Le prévôt, toutefois, n'était pas au bout de sa lâche, et ce n'était là qu'un préliminaire des rigueurs réservées à la ville. 11 fallait, maintenant, se saisir de ces meurtriers et de ces mutins que, jusque-là, le Parlement n'avait osé prendre. Désarmés tous aujourd'hui, pénétrés de crainte, comment les habitants auraient-ils pu songer, seulement, à l'empêcher? Au défaut de forces, le zèle, du moins, n'avait jamais manqué à cette compagnie. Les informalions les plus exactes, faites dans le secret, par ses commissaires, lui avaient fait découvrir lesprovocateurs des derniers troubles, et le détail de tous les excès auxquels ils s'étaient livrés. Ces principaux coupables , au nombre de trente environ, « tous gens de petite qualité», avaient été indiqués au maréchal; et on lui avait remis des procédures qui ne permettaient aucun doute sur leur crime. 11 faut le dire à la louange' tlu Parlemeiil ; sans se soucier des opinions reli-
gieuses, orthodoxes ou non, de ces agitateurs, il avait instruit, sans distinction, contre les catholiques et les religionnaires , ne voyant en eux tous que des rehelles et des meurtriers qu'il était urgent de punir. C'était avoir deviné la pensée du maréchal de Yieilleville , lui avoir ouvert la voie , et maintenant sa tâche était facile. Le lendemain, le prévôt Genton, accompagné de ses archers, suivi des troupes qui, lors du désarmement, avaient tenu les habitants en respect, parcourait la ville, saisissant les coupables que le Parlement avait désignés. Trente environ , d'une et d'autre religion , furent arrêtés par les archers et traînés aux prisons, non qu'un plus grand nombre n'eût du mériter un sort semblable; mais les autres, malgré toutes les précautions prises, étaient parvenus à sortir de la ville. Le soin de juger les prisonniers regardait encore le prévôt Genton , qui avait reçu ordre de procéder vite et de faire un terrible et prompt exemple. On n'aurait su obéir plus ponctuellement; à peu de jours de là, des charrettes, escortées par les archers et par les troupes du maréchal, portaient au Yieux-Marché trente séditieux qui venaient d'être jugés tout à l'heure. Dix-huit d'entre eux, les plus coupables, avaient été condamnés à la corde. Le fouet, le bannissement, la prison, avaient paru des peines suffisantes pour les douze autres. Mais tous devaient ilgurer au Yieux-Mar-
elle. Avant l'exécution, et en présence d'une multitude innombrable qui était accourue au supplice, lecture fut donnée, à haute voix, de la sentence rendue contre les trente condamnés. 11 faut louer ici la sagesse du maréchal , qui avait expressément défendu qu'il y fût parlé de religion ni de rien de semblable. Tous ces hommes (disait la sentence) « avoient porté les armes contre les ordonnances du roy, n'estant soldatz, pas seulement soudrilles, ny dign(;s de cesle qualité, et n'ayant jamais faict serment ny service à sa Majesté en ses guerres, ny à la couronne de France ; mais seulement gens de ville, artisans et méchaniques, les f/aelz^ après seslrc enivrez y s'csloieul battis et tuéZj et, par un desbord désespéré, en leur ivrongnerie , estoient entrez aux églises et ravagé en icelles ce qu'ilz avoient pu prendre et voiler. » Ensuite de quoi , les dix-huit condamnés à mort furent hissés à des ])otences, et les douze autres emmenés dans des charrettes , et fouettés aux carrefours , après , toutefois, qu'ils eurent vu mourir leurs complices.
Lorsque Carloix nous assure que cette sentence parut à tous les gens sages, aux membres du Parlement surtout, « dressée par un merveilleux artifice, et de grande ruze » , outre qu'on l'en croit volontiers, malgré sa manie de relever toujours son héros et de le louer sans mesure , on a peine à ne point s'étonner d'une conduite si sage, si poli-
tique, dont, certes, i^eu d'hommes de guerre, alors, eussent été capables. Parler, dans cette sentence, des sacrilèges commis par les uns, des assassinats perpétrés par d'autres, sur des ministres de la réforme, eût été fomenter les haines déjà si vives qui animaient les partis, et, par là, les excitertous deux à des représailles qui n'auraient jamais eu de fm. Et puis, il peut y avoir de l'honneur à mourir pour sa conscience, à soutenir, en vrai chrétien , sa religion jusque devant les bourreaux. Mais ne voir que des mêlées de carrefour, des meurtres vLiluaires, et d'io;nobles batteries de e;ens ivres, là où quelques-uns de ces combattants enthousiastes avaient, peut-être, cru renouveler les croisades, c'était ôter toute poésie à leurs luttes fréquentes; c'était, en France surtout, où l'honneur, où l'amour-propre tiennent, en toutes choses, une si grande place, empêcher, ce semble, pour l'avenir, de semblables combats, dont l'issue pouvait être d'aller ainsi expirer ignominieusement au haut d'une potence, et de perdre l'îionneur en même temps que la vie.
La mission de Vieilleville n'était pas entièrement Le maitciiiii
. , . , tic Vieilleville
remplie. A Dieppe, le parti protestant était le va à Dieppe, maître, et l'amiral Coligny entretenait des intelli- le temple gences avec les reli'iionnaires de cette ville , sa di- ,. .''^^^ .
t5 o ^ . leligionnaircs.
gnité de grand amiral lui en donnant tous les moyens. C'était par les soins de ce patriarche des
33Î rARLli.MLM DE NORMANDIE.
réformes, et en grande paitle à ses frais, qu'avait été élevé, à Dieppe, un temple somptueux , dans le goût anticpje, où les ministres faisaient le prêche. « C'estoit ung fort brave édifiice , ressemblant au théâtre de Rome qu'on appelle Collysée, ou aux arrènes de Nysmes. » Qu'en France, où l'exercice public de la religion nouvelle n'était point permis; dans une ville au pouvoir du roi, et si peu distante du lieu où le Parlement de Normandie tenait ses séances, un si magnifique édifice, dont la construction avait, nécessairement, duré plusieurs mois, eût pu s'élever, être achevé, et que les magistrats ne s'y fussent point opposés, ou, en tout cas, n'eussent pas été maîtres de l'empêcher, cela montre assez à quelle puissance étaient parvenus les religionnaires de ces contrées , et quelle crainte profonde ils inspiraient maintenant à lous. Quelque temps après le désarmement des habitants de Rouen et l'exécution des rebelles , des troupes de Yieilleville étaient arrivées aux environs de Dieppe ; et on sut que les gentilshommes catholiques du pays venaient de recevoir du maréchal l'ordre de se tenir prêts à marcher pour le service du roi , sous peine d'être déclarés rebelles. L'alarme était grande dans Dieppe, qui avait appris, d'ailleurs, que six de ses habitants venaient de mourir à Rouen sur l'échafaud, et que trois autres avaient été condamnés à des peines infamantes. Yieille-
ville, encore à Rouen, vit arriver chez lui le lieutenant civil de Dieppe et le lieutenant de l'amirauté, envoyés vers lui pour justifier leur ville et le supplier de la traiter avec clémence. Surtout ils demandaient que le maréchal les exemptât de garnison , et envoyât un contre-ordre aux gens d'armes qui déjà marchaient sur Dieppe. Pour toute réponse, le maréchal leur fit honte d'avoir laissé construire, en leur présence, au mépris du roi, le théâtre où se faisaient les prêches. Magistrats, instruits des lois et des coutumes du royaume, ignoraient-ils qu'en France un gentilhomme ne pouvait élever un colombier seulement sans le congé de son seigneur ; et eux , au mépris des édits, ils avaient laissé, sans mot dire, élever au cœur de leur ville, « un temple basty pourprescheret dogmatizer une nouvelle religion, toute contraire à celle du roy, dont le grand-père et le père avoient faict brusler une infinité de ceulx qui la suivoient et y adhéroient ; et encore en exécutoit-on tous les jours !» Ne devaient-ils pas, comme officiers du roi, s'y opposer de vive force, et y perdre plutôt lavie? N'avaient-ils pas juré de ne souflVir qu'il se fit, en leur ville, chose préjudiciable à sa Majesté? Réduits, même, à l'impossibilité de l'empêcher, toujours devaient-ils dénoncer au conseil privé du roi une telle insolence et usurpation. Par leur connivence, ils avaient encouru la déchéance de leurs
334 PARLK.MI'NT DK X()RMAM)Ii:.
c'ials; même, si le roi leur laissait la vie, ce sérail par grâce. « Par abisy (leur dil-il eu lerminanl ) , résolvez-vous à la dcmoUtioii de ce théâtre; car rtmi^ des prifiripaitliC commandements de ma charge est de le faire porter par terre; et ne partiray point de ce pays que je ne l'aie exécuté j, quand je debvrois abra- :cr foule la ville de Dieppe. »
Le maréchal, trop bien renseigné sur Dieppe pour s'en tenir à ces pourparlers, dès le lendemaiii à midi, était en personne avec ses troupes, à une demi-lieue de la ville. Parti de Rouen vers le point du jour, sans faire sonner trompettes ni sourdines, il avait, lui et ses hommes, franchi ces douze lieues tout d'une traite. De vieux capitaines dont il était sûr, suivis de trente chevaux, reconduisirent, jusqu'à Dieppe, les deux députés, pnis se saisirent des portes, à toutes fins. C'était avoir Lien prévu ce qui advint; car, à j^eine les députés eurent-ils parlé de démolir le prêche, que « la pluspart du peuple se mutine et veult prendre les armes pour y résister et j^lustost mourir que de l'endurer; représentant ceste esmeute , à veoir le peuple courir par les rues, ung abrazement de fen qui est en trois ou quatre maisons d'une ville, et en divers lieux, où tout le monde se précipite pour l'estaindre. Car ils alloient d'un costé et d'aultre, de furie, pour animer ung chacun an combat et se saizir de leurs armes; les ungsvinditMil
aux clochers pour battre le tocsaint » ; mais on y avait jjourvu, et ils furent repousses. Les autres s'étant présentés aux portes, où étaient postés les capitaines , y virent tuer quatre des leurs ; ce qui les refroidit aussitôt. « Sur ce tumulte, M. de Yieilleville arrive avec toute sa trouppe , et trois trompettes qui sonnoient incessamment. Et viennent à grand trot, àpannades et ruades, droict au théîilre ; et portants par terre tout ce qu'ils rencontrent en leur voye , sans y espargner aige ny sexe; mesme le baston et platissades d'espéè n'y furent pas espargnéz; et contraignit M. de Aieilleville tous les habitants et une infinité de païsandaille (paysans), mariniers et aultres gens du menu peuple qui se trouvèrent là , de mettre la main à l'œuvre pour ceste démolition, qui fust commencée en sa présence, sans que jamais personne s'ozast eslever pour y faire résistance, encore que ceulx de la religion prétendue y fussent les aisés, et donnassent
la loi à tout le reste Mais on ne sceust jamais
descouvrir ce que tout cela devint. Les ungs gaignèrent, par les portes ouvertes, les champs; les aultres se sauvèrent dedans les navires, barcjues, pataches, et aultres vaisseaux qui estoient à la radde sur le port; mais la pluspart se cachèrent chez les catholiques leurs voisins . parents et amys ; de sorte que , par ce grand espavente. ^I. de \ ieilieville demeura maistre de la ville, sans qu'il y eust
plus de dix hommes des leurs liiez sur la place, non pas au combat, mais pour avoir refusé de s'employer à la démolition; qui fut cause qu'un chacun, sans respect de sexe ni de qualité, y fcist office de gastadour et de pionnier. » Pour démolir cet édifice, il fallut trois jours et trois nuits. Vieille- Ville avait déclaré qu'il ne quitterait point Dieppe tant qu'il resterait quelques traces du prêche. Des logements lui avaient été assignés, ainsi qu'à sa suite. Ses troupes, dispersées cà et là dans Dieppe , tenaient la ville en respect. Pour lui, il employa ces trois jours à prendre des mesures propres à assurer le repos du pays. Les ordonnances qu'il rendit à cet effet «furent fort estimées et bien approuvées par MM. de la court de Parlement de Rouen. « Une partit qu'après la ruine totale àntliéâtre, « où tout le monde et hiy-mesme avoit grand regret; » car, nous l'avons déjà dit, « c'estoit ung fort brave édiffice , ressemblant au théâtre de Home qu'on appelle Collysée, ou aux arrènes de Nysmes. » La conduite du maréchal, en cette rencontre, fut admirée de tous. « S'il eust laissé partir les députez ung jour devant luy, ou qu'il eust repu par les chemins, il n'eust jamais entré dans Dieppe, s'en fust retourné avec sa courte honte , ou bien y eust perdu la vye '. »
' Mémoires du mareschal de fieilleville , coWçci. Petitot, l""si'rie, tome XXM[ , p '.39.
Il fallait qu'en Normandie l'insolence et la révolte lussent alors entrées bien avant clans les cœurs et dans les esprits, puisque, ni les supplices de Rouen, ni l'expédition de Yieilleville à Dieppe, n'avaient pu en venir à bout. Pendant le séjour du maréchal dans la province , les exaltés des deux partis n'avaient eu garde de remuer le moins du monde. Mais à peine était-il parti, qu'on les vit relever la tôle, plus hardis que jamais; les rigueui-s récentes, quelque couleur qu'on y eût pu donner, a^ant encore aigri leurs ressentiments et redoublé leur rage. Les troupes du maréchal étaient parties avec lui, et la ville se trouvait sans défense comme avant sa venue.
Le duc de Guise avait écrit en termes pressants Le duc de r.uise pour que l'on y rétablît le guet de nuit; et le duc de\iuitlo\t ^11de Bouillon, gouverneur, venu à la fin, mais pour *>'»;' Rouen. bien peu de temps , parut faire des efforts sincères '^^ Soquence
s'y oppose ,
pour rendre à la ville ce moyen de tenir les mutins et remporte. en respect. Au mois de mai précédent , une tenta- demeure déLrtive semblable avait échoué parla résistance qu'y mée,etesten
' X ./ butte à mille
apporta le conseiller de ville Vincent Gruchet de msuites. Soquence. En charge depuis trente ans environ , Gruchet de Soquence avait pris une grande autorité dans Rouen, et y était fort écouté, tout suspect qu'il dût être déjà par ses opinions, qu'il n'avait pas bien .su, ni peut-être voulu cacher. Sous Henri H, chargé de plusieurs mi.ssions d'un immen.sc in-
Icrêt pour la ville, il s'en était acquitté au gré de tous. Riche , habile, ayant des amis, il l'emportait presque toujours dans les conseils de l'hôtel-deville. A propos du rétablissement , projeté, du guet , il avait bien osé venir dire au Parlement que lorsque le guet avait été établi sous Henri 11 , « ceulx qui y estoient commis faisoient eux-mesmes le trouble et le tumulte; que cest establissement seroit une grande playe pour la ville, qui, grâce à Dieu, estoit assez paisible, et qu'il n'en résulteroit que du trouble jDOur le repos des manants et habitants » . Il voulait que le Parlement adhérât à ces idées, et écrivît au roi dansée sens * . Cette cour s'y était refusée , et avait même ordonné, parun arrêt, l'établissement du gvctj, tant pour le jour que pour la nuit^; puis, ensuite, s'était montrée trop indifférente sur cetobjet si important; en sorte que, dans une assemblée qui eut lieu bientôt à l'hôtel-deville , l'idée de rétablir le guet fut rejetée , Gruchet de Soquence l'emportant encore cette fois. Qu'arriva-t-il? Yieilleville était bien loin; le duc- de Bouillon, gouverneur de nom, ne demeura guère; Yillebon d'Estouteville , lieutenant de roi , était en Basse-Normandie. Encore une fois, « la justice demeura à Bouen sans la force du roy^. » C'est ce
' Beg. secr. , 22 novembre lôCO. ^ Keg. 20 août 1562. ' Jieg- Rapp. ch'., 29 avril 1560.
qu'avaient attendu les factieux, et ils ne tardèrent «ijuère à recommencer leurs excès. (Jeux de Rouen donnèrent le signal. Après l'exéculion des trente mutins condamnés par le prévôt Genton , la justice ordinaire reprenant son cours , on avait instruit contre d'autres coupables arrêtés depuis, et le bailliage de Rouen avait condamné à mort Robert Le Berseur, meunier du moulin de Saint- Ouen à Rouen, et un bonnetier nommé Heudier, qui, de suite, en avaient appelé au Parlement. Ou'était-il survenu de nouveau qui eut pu retarder leur jugement par cette cour et leur exécution, l'aflaire étant des plus claires et, en outre, des plus provisoires? «Le peuple, disent les registres, estant, lors, trop eschaufte », au Parlement, on avait été d'avis de surseoir; le maréchal de Yieilleville , lui, qui ne doutait de rien pour l'ordinaire , entrant, alors, dans ces idées de prudence, avait écrit au roi pour lui faire goûter ces délais. « 11 ne falloitpas, avait-il dit, que, pour telz personnages comme estoient les deux prisonniers, de nulle qualité, la ville de Rouen tombast en combustion ou dangereuse commotion populaire. » A quoi donc avait servi le supplice des dix-huit rebelles, si on s'arrêtait encore à de semblables craintes? C'est que les deux condamnés étaient d'ardents catholiques, et qu'au bruit de leur condamnation, tous les autres catholiques, en immense
Recoiisse ,
par les
catholiques
de Rouen ,
cPiin des leurs,
condamne
à mort,
et qu'on allait
exécuter.
3/,n PARLEMENT DE iXoRMAXDIE.
iniijorilo dans lloucn, s'étaient violemment émus. La politique de Yieilleville, qui, faisant un pclemêle de papislcs el de luigucnols, les avait envoyés pendre, au nombre de dix-huit, sans distinction de leur croyance, si elle pouvait bien agréer aux sages, avait vivement indigné les masses, un moment intimidées, mais bien résolues, maintenant, à ne plus souflVir désormais qu'on donnât là mort à des hommes dont elles partageaient et les croyances et les passions.
Les choses , donc , en étaient demeurées là ; même , le maréchal , en partant , avait iait espérer qu'il obtiendrait du roi la grâce des deux condamnés. Mais, après la Saint-Martin, aucune nouvelle n'étant survenue, le Parlement, chambres assemblées, pensa qu'il en fallait finir'. La Tournelle avait été saisie du procès; la sentence du bailliage fut confirmée; LeBerseur, condamné à être pendu au carrefour delà Croix-dc^Pierrc , théâtre des désordres du 25 août; Michel ïleudier, son complice, à subir la même peine au Vieux-Marché". Restait, cependant, à exécuter ces deux arrêts de mort; et on voulut commencer par Le Berseur; mais, le 2 décembre, comme on le menait à la Croix-dc-Picrrc , où avait été dressée la potence,
' Reg. secr. , 15 novembre 1560 et jours suivants. » Reg. 2 et 3 décembre 1500.
le bas peuple , se jetant sur les archers et sur les sergents, hommes de peu de défense, les mit en fuite et délivra Le Berseur; déferré, en hâte, par un serrurier qui se trouvait là, ce condamné j après s'être caché quelque temps chez des parents , finit par s'enfuir et ne fut jamais repris , encore bien que le Parlement , par un solennel arrêt publié à son de trompe et affiché en tous lieux, eût promis cent écus à ceux qui le trouveraient mort ou vif, et leur grâce aux coupables même de la rfcoi(sse, si, se repentant, ils venaient livrer le fugitif à la justice.
L'autre condamné, Michel Heudier, était resté aux prisons du Bailliage, d'où il devait, aux termes de l'arrêt , être conduit au Vieux-Marché. N'étaitce pas le cas, puisqu'on n'avait pu reprendre le premier, de déj^lover, pour le supplice de celui-ci, l'appareil militaire qui avait si bien réussi lors de l'exécution de Le Monnier , au mois de janvier précédent; d'environner la fatale charrette d'une force armée imposante, et de lai faire faire lentement, à la vue du peuple tenu en respect, le long trajet en usage alors pour les exécutions capitales? On ne peut croire que le Parlement n'en eût pas eu le dessein. Assemblé extraordinairement à la nouvelle de la rccousse de Le Berseur, aj^rés avoir prescrit les mesin-es que réclamait l'occurrence , il .senil)!e <[u'en renvoyant au lendemain l'exécution d'ileudier. il avait voulu réiiabililer encore une
.(45 TARLEMENT DE NORMANDIE.
lois avec l'-clat l'autorité de la justice si audacieiisementmécoiHiueetoutragée. Mais, quels qu'eussent été ses desseins , on remarqua d'abord, avec étonnement, le lendemain, qu'il ne se faisait aucun a2>prêt au Yieux-Marché ; puis on sut bientôt que, dans la crainte d'une nouvelle recousse, Micbel lleudier, par ordre du Parlement, avait été pendu , comme en cachette , à une fenêtre des prisons du IJailliaçe \
Oue les inquiétudes du Parlement eussent été ou non bien fondées, c'était, en tout cas, dire clairement au peuple qu'on avait peur de lui ; il ne sut que tro]) le comprendre, et, dès-lors, on ne put plus qu'à grand'peine contenir sa pétulance et réprimer son audace. Outrés du supplice clandestin de Michel Heudier, l'un des leurs , les artisans catholiques étalent émus et tout près de la révolte ; les religionnairesne semblaient pas mieux disposés. Depuis peu , d'ailleurs , comme pour donner une compensation aux catholiques , on avait condamné à mort et pendu un huguenot , valet d'un barbier, homme de peu de sens, on le peut croire, qui, assistant à un sermon, au couvent des Cordeliers, à Rouen, comme un religieux de ce couvent parlait des sept sacrements, l'avait démenti bien haut, et dit qu'il n'y en avait que deux, dette exé-
religionn;iirc.s émus tiennent
en crainte.
ciition avaiteu lieuàlaporle du château, le peuple faisant peur maintenant, et la sédition paraissant toujours prête à recommencer ' .
Cet esprit s'était propagé vite dans la province ; lç^
partout on ne vit plus qu'attroupements séditieux, et l'on n'entendit plus qu'insolentes menaces; par- tout !c monde tout les ecclésiastiques étaient en butte aux insultes des religionnaires , les magistrats à celles de tous. Les rccoLisses de Rouen avaient donné iwi funeste exemple. De Bras de Bourgueville, lieutenant général au bailliage de Gaen, parle de «plusieurs condamnez pour le faict de la religion , appelans des sentences des baillis, délivrez par le peuple ainsi qu'on les conduisoit en la ville de llouen";» il parle aussi du lieutenant d'Orbec , tué, au même temps, comme il allait à son village j et de l'élu Ravent-Morel , assassiné lorsqu'il se rendait à sa terre du Torp , près de Falaise ^
Mais nulle part le désordre n'était plus grand que dans la capitale de la province ; et nous n'essaierons même j>as de le peindre. Ce ne sont plus qu'attroupements menaçants aux carrefours, sur les places, dans les avenues du palais; que démonstra-
' Chronique ms. du xvi*^ siècle, déjà citée.
- De Bras, Recherches et antiquités , l»" partie, p. IG5.
^ Ibidem.
j',i TAHLEMEINT DE NORMANDIE.
lions liosliJes et nieiuK aiites contre tous les magistrats (le la ville; des incoimiis , à l'air suspect, alUuant à Rouen, où rien n'explique leur présence. Au bailliage, nombrede procès criminels ont été instruits, mais c'est pour néant; les magistrats de ce siège n'osent passer outre ; « ils font diiriculté de juger , à raison du temps qui court , des tumultes, esmotions, rescousses dont lajustice est empeschée. » Le Parlement, à qui ils ont demandé conseil, leur répond : « qu'ilz seavent Testât de la ville et leurs charges; qu'ils ayent, donc, à faire leurdebvoir » ; et c'est tout ce que des juges inférieurs, intimidés, jieuvent obtenir de la première cour souveraine de la province ' . Le grand vicaire Séquart, poursuivi j^artout , cubaine des procédures criminelles qu'il a faites en matière d'hérésie, est dispensé de l'oflice du matin pour deux mois, de peur qu'il ne lui arrive mal '. Le lieutenant criminel au bailliage est en butte à de bien autres dangers, lui par les mains de qui oui passé toutes les procédures pour crime, instruiles de2:)uis long-temps ; lui contre qui sont irrités les parents , les amis des condamnés sans nombre , dont le feu , dont le glaive , dont la corde , ont ignominieusement fini la vie. Partout, autour de lui,
' Hrg. stcr. , 4 décembre Ijfio.
^ Iiei,\crq>it. Eccles. rothom., 5 décembre 1,)00>
retentissent les injures et les menaces les plus atroces; c'en est fait de ses jours, s'il ne se met sur la défensive. Il demande donc au Parlement, et il obtient sans peine, une garde de dix hommes, qui veillera aux portes de sa demeure , qui devra le suivre en tous lieux par la ville et le protéger contre les outrages'. Il veut, même, marcher armé désormais, et porter cape ^ pour mieux se défendre s'il était assailli par les rebelles. En vain l'avocat du roi Laurent Bigot lui objecte-t-il qu'il ne convient guère à son état « de laisser la longue robbe et le chaperon; qu'il sera plus vénérable en ce costume , et tiendra le peuple en plus grande crainte et admiration que s'il portoit cape. » — « Ce n'est pas la longue robbe (répond ce magistrat effrayé) , ce n'est pas la longue robbe qui me fakt lieutenant criminel; si je suis assailly ayant ma robbe longue ^ je ne me pourray dc/J'cndre ny enfuir pour éviter la fureur des séditieux. » Le Parlement a dû céder ; car le lieutenant criminel, épouvanté, parlait de remettre son office aux mains du roi. Une escorte semblable est accordée au lieutenant civil De Erévedent, qui, menacé aussi, allait, si on la lui eût déniée , abandonner ses fonctions et se retirer aux ckamps '.
' Rrg. secr. , décembre IJGO. - Reg. sccr. , dL-conilne IJOO.
Le picskient Mais Ics mutins ne lardèrent guère à regarder
IV'lrciiiol, ^ °
et d'autres plus haut ; ct force fut bientôt au Parlement de
daPaïkment, sougcr a sc protcgcr lui-meme contre ces auda-
sont epits çieux qui ne voulaient plus rien respecter. Ils s'en
par les lactieux, i i r
et courent prirent d'abord à Pétrcmol, l'ancien des présidents
(langer tie la vie.
à mortier, qui, de l'ordre exprès du roi, avait donné aide au maréchal de Yieilleville lors des rigoureuses procédures de septembre , et , depuis , en vertu d'une nouvelle commission du monarque, • assistance au duc de Bouillon envoyé en Normandie pour réprimer et punir les rebelles ' ; on voit comment ce président avait encouru la haine des factieux. Donc , le 3 décembre , comme il était au palais, rendant la justice, l'avis lui parvint, de divers endroits, que sa maison était cernée par les mutins; que d'autres s'étaient disposés par groupes sur la route qu'il suivait d'ordinaire , en sortant du palais, et que partout, dans la ville, retentissaient contre lui des menaces de pillage et de mort. « Jamais je n ay offensé aulcwij s'écrie ce \\ii\\\dxà ndiWYÎi àe ào\Ae\iY, jamais je n'ay faict que tout le bien r/iie j'ay pu à la ville et aux habitants de llouen ; jr n ay pas mérité d'estre ainsy traicté ; toutes foys, Dieu soit loué , en la garde du quel je me meclz , qui me gardera^ s'il luy plaist. » Ainsi , fort de sa conscience , ce généreux magistrat vou-
' Rfg. secr. , 2'J otlobi-e 1 ôOO.
lait ne regagner sa demeure qu'après les audiences, et sans plus de précautions qu'à l'ordinaire. Pour le décider à aller, promptement, sous une sûre escorte, s'enfermer au château, il fallut le menacer de l'y contraindre par un arrêt ; il céda donc , quoiqu'avec une répugnance qu'il ne cachait pas; et sa sortie, avant l'heure accoutumée , dépista les factieux qui s'étaient échelonnés sur la route qu'il prenait chaque jour. Encore l'avait-on fait descendre de sa mule , qui l'eût plus facilement fait reconnaître. Pendant toute la nuit, au reste , ce ne fut, de la part des mutins, qu'allées et venues autour de sa maison , qui était l'ancienne demeure du général Prudhomme, cet ami de Clément Marot , maison sise à une extrémité de la ville (là où est, aujourd'hui, l'Hôtel-Dieu) et se trouvant ainsi à l'écart, sans défense , et fort exposée à un coup de main. Bientôt, ce fut le tour des autres présidents et des conseillers d'être en butte aux insultes et aux menaces. « Les séditieux, disent les registres, vouloient sévir contre aulcuns de messieurs du Parlement ; or, bientost, la lumière de la lune debvoit défaillir; seroit la nuict obscure; il feroit fort dangereux par les rues, si les tumultes et séditions ne cessoyent. » Allaient-ils, toutefois, abandonner leur poste, devenu si périlleux, mais où il leur était possible encore de servir le pays et le roi? L'idée n'en vint pas à un seul d'entre eux.
Mais, en hiver, leurs audiences du matin devançaient de beaucoup le jour, et celles de relevée ne finissaient souvent qu'assez avant dans la soirée, ce qui, dans une ville si mal éclairée, les eût livrés aux poignards des factieux. Il fut donc convenu entre eux qu'ils attendraient le jour pour se rendre au palais, et retourneraient avant la nuit à leurs demeures. Alors, aussi, une escorte d'huissiers et de sergents armés fut donnée aux présidents , plus exposés que les autres , pour les conduire au Parlement, les ramener à leurs demeures après les audiences, « et obvier qu'il ne se fist , par les mutins, aucun eflbrt contre les seigneurs présidents '. »
Nous n'avons pas besoin de dire que, craignant pour la vilh' bien plus encore que p.our cnx-mêmes, ces magistrats avaient fait d'incroyables eflbrts pour y rétablir l'ordre si étrangement compromis par toutes ces scènes de tuauille et de violence. V l'hôtel-de-ville, comme au Parlement, on a\ait vu l'infatigable avocat du roi Laurent Bigot de i hibermesiiil appeler à grands cris les mesures énergiques propres à intimider les rebelles. Il montra dans toute son effrayante vérité l'incroyable lail)Iesse de ces vains simulacres de troupes aux- <piels la ville de Rouen avait été abaiuloiinéc^ do-
' Rcg. secr., dcccuibro ijfiO.
puis long-temps, grâce à la criminelle connivence (le quelques conseillers de ville avec les factieux qui la voulaient troubler. Il nous apprend ( et nous ne devons point négliger ce trait de mœurs) que a les cinquanteniers et sergentz, en la plus grande partie, estoient gens de néant, inutiles, et d'aucune deffense. Les juges, à grand tort, avoient reçeu, pour ces offices , de petits hommes et enfants n'ayant force corporelle et vigueur , desquelz on ne pouvoit dire :
«Major in cxiguo regnabat corpore virtus. »
De là , naguère , la recousse de Le Monnier ; de là, tout récemment, celle du meunier Le Berseur, et celles de tant d'autres dont il serait trop long de parler. « Les sergents (continuait Laurent Bigot j portent l'escriptoire et la plume pour escripre ; mais ilz portent aussy l'espée et la mace pour se faire obéyr comme exécuteurs des ordres de j ustice. 11 fault donc qu'ilz soyent hommes de force corporelle, suffisamment preux ethardys pour faire obéir à justice, et appréhender et conduire es prisons ceulx qu'il leur est enjoinct d'arrester, pour la conduicte des condempnéz au supplice, pour tout aultre acte de jiislice où la force est requise. Car que seront les sentences et ordonnances de justice, si elles ne son^ exécutées' ? »
' Reg. sec r. , décembre ib&O.
On avait enfin rétabli le gnet, sans plus écouler (îriicliet de Soquence, assez content, sans doute, pourvu que tout le monde ne vît pas, ou du moins n'osât diie tout haut dans quel l)ut il en avait tant fait, précé(l(nnment , pour l'empêcher d'être remis sur pied. IMôme, quand le guet fut rétabli , il n'y eut efîbrts que ne fît ce séditieux conseiller de ville pour contraindre les chanoines de Rouen d'y envoyer ou même d'y aller en personne , voulani, par ces tracasseries envers des prêtres , se consoler du rétablissement de ce guet qui lui déplaisait tant'. Ainsi, quatre Cents hommes, divisés en pelotons, parcouraient, pendant la nuit, la ville en tous sens, sous les ordres du capitaine La Trie, créature des Guises, et durent épargner à celte cité bien des scènes de tumulte. Comme, outre cela, on avait remarqué, à Rouen, dans ces derniers temps , des gens de mauvaise mine , en assez grand nombre, qui n'étaient connus de personne, et auxquels on ne voyait aucun commerce, ni aucun motif plausible pour être à Rouen, les hôteliers, les maîtres de métiers, tous les chefs de maison , furent contraints de donner à la justice des rôles exacts des personnes qu'ils logeaient ou employaient chez eux. Ce fut le signal d'une prompte retraite pour des vagabonds sans nombre qui
' Reg. capit. Eccles. rothom., ann. IjGO. ;
eussent été fort en peine d'expliquer honorablement leur présence dans la capitale de la province.
Mais restaient toujours dans Rouen des factieux, en plus grand nombre encore, qu'il fallait renoncer à expulser ainsi, et dont les mauvais desseins se manifestaient chaque jour, malgré tant d'efforts des magistrats pour les intimider et les réduire. Ainsi , quoique , par ordre du Parlement, • on eût vu sans cesse les dizainiers, les sergents, les hommes de la cinquantaine, faire des rondes autour de la maison du président Pétremol, « pour empescher les esmeutes, tumultes, saccagements, dont elle avoit esté menacée, » le dix décembre, encore, ce président, si zélé naguère, écrivait au Parlement j^our s'excuser de venir au palais, sur ce « qu'il se machinoit quelque chose contre luy par ceulx qui, ces jours passez, l'avoient menacé. »
Ce magistrat venait, au reste, d'apprendre, Mon d a roi
, , , , 1 . François II.
comme par hasard, un événement bien peu propre (Décembre iseo.) à le rassurer, à rassurer les amis du pays; et la nouvelle ne paraissait que trop certaine, encore bien qu'elle n'émanât point de la cour. Il en fil part aux gens du roi , qui s'étaient transportés à sa demeure pour recevoir sa déclaration sur les menaces et complots auxquels il était toujours enbutte. Il leur dit donc « qu'ung sien homme , party d'Orléans le vendredy six du moys courant , y avoit veu le
corps du roy Françoys dernier mort '. » Des lettres qui parvinrent, dès le lendemain, au Parlement, ne permettaient plus de douter. Une mort semblable, dans dételles conjonctures, était une me- : nace de désordres j)ins grands encore que ceux qui, depuis Henri 11, avaient énni lal'rance; me- ! nace qui ne fut qm* trop rulMemcnt justifiée sous le règne qui venait de s'ouvrir.
Jleg. secr., 10 d(''ocii)I>r(; IjCO.