‹ Histoire du Parlement de Normandie (volume 5)Chapitre 23 sur 30 · V1 rAP.I.KMK.NT DE NORxMANDll · texte numérisé non relu

V1 rAP.I.KMK.NT DE NORxMANDll

(n^ sorte qu'on avait résolu . pour l'éviter, de rendre la justice à l'hote! de ville. Accusé de s'être opj)Osé à un accord entre la ville et les plénipotentiaires de (Iharles IX , il rejetait tous les torts sur Montgomméry , « qui avoit lelusé toute composition , nunuiçant de tailler en pièces ceux qui ])arleroient de se lendre. »

cotton Noël Cotton de Eerlhouville , aussi conseiller de

de Bcrthoiivillc. .11 ii-t ''.•, •. ••^l

Ville, protestait que ce n était point au roi m a la reine-mère que les habitants de Rouen avaient terme les portes de la ville, mais au seul duc de Guise, (^ar, là où était le duc , le roi n'avait point de puissance. « M. de Guise estoit au-dessus du roy , puisqu'il marchoit par dessus ses édits et les Ibuloit aux piedz. » En le laissant entrer dans Rouen, à la suite du roi et de la reine-inère , ne devait-on pas craindre qu'il n'y lit des massacres ainsi qu'à Yassy , et plus encore^, puisque Rouen lui avait tant résisté?

Tous quatre Toutcs CCS apologics u'avaicut pu ébranler le

sont condaiixiiés „^ , -r» n v . '

à mort. Parlement, reut-etre même ces quatre accuses avaient-ils achevé de se perdre par leur défense , Guise, le vrai roi de France alors, revenant sans cesse dans leurs discours, et y étant dénoncé hautement à la nation comme Fauteur de tous ses maux ; Catherine, aussi, y paraissant dans tout son jour, comme ayant tergiversé, et abusé bien des Français qui s'élai<^nt pu croire avoués par elle.

t:HAKLES IX. 453

Quelle défaveur surtout pesait sur ce ministre ]\larlorat , que rendirent encore odieux outre mesure, sa fermeté même et la naïve franchise de ses propos ; disant, par exemple, à ses juges, à des catholiques si exaltés, i.^ qu'il avo'u este moine, voirenient j, mais f/ue. Dieu merei , il ne l' estait plus; qu'il avait esté prestre aussy , mais renauçoit , de bon i'.Œiir ^ àtelle prestîùse » ; et enfin , pour dernier trait, se faisant gloire, ce seml:>le , d'avoir « une femme et cinq petits enfants. »

En entendant de telsdiscours, l'horreur chez les juges le disputait à la colère. En somme , tous quatre étaient perdus. Le président Du Bosc d'Emandrevilie , les anciens conseillers de ville, A^incentGruchet de Soquence , Noël Cotton de Berthouville , déclarés atteints et convaincus du crime de lèsemajesté en tous les chefs le ministre Marlorat , moine, prestre, et marie (disait l'arrêt), « convaincu d'estre un des autheurs des u;randes assemblées qui avoient esté cause de la rébellion et guerre civile » , furent, tous quatre, condamnés à la peine de mort. Dès le lendemain matin , « traynéz fort rudement et ignominieusement sur des claies , aux queues de quatre charrettes » , les condamnés étaient menés de la conciergerie du palais au supplice. Ils ne furent exécutés ni de la Détails sur leur

• \ • 1 I A I- 1 M supplice.

même manière m dans le même lieu; les conseillers de ville Cotton de Berthouville et (îrucliet

4à4 PAliLKMEiNT Dl' NORMANDIE.

(le Soquence luieiil pendus à des potences dressées devant la poile de l'hôtel de ville, cet ancien théâtre de leurs délibérations séditieuses; c'était auprès de la Groxsc-Jlorlopc. Ce supplice ignominieux de la cord<' ne pouvant être infligé à Du Bosc d'Emandre\ille , « pour ce qu'il estoit gentilhomme » , il fut mené au \ieux-Marché , et y eut la tête tranchée sur un échalaud . qui , alors , était toujours là en permanence.

Pour le ministre Marlorat, qui, avant la réduction de Rouen, avait osé, un jour, prêcher les calvinistes rebelles dans la cathédrale de Rouen , dévastée et veuve de ses prêtres, ce fut devant le grand portail de cette même église qu'il lui fallut aller mourir. Comme Soquence et Rerthouville , il périt par la coide. Pas un d'eux n'avait faibli en ce moment suprême. Au Yieux-Marché , Du Bosc D'Emandreville montra une merveilleuse constance , invoquant Dieu, en attendant la mort , et ne souffrit point qu'on lui bandât les yeux. Soquence',

' Par arrèf du 20 aoùl 1579, Cliarlcs de Griichct , sieur de Soquence, fils de Vincent , pourvu d'un office de conseiller au Parlement de Normandie , fut renvoyé au roi , sur la difficulté formée à sa réception, attendu qu'après la prise deRouen, en 1562, son père avait été condannié et exécuté à mort ; sur quoi , il obtint, dès le 13 septend)re suivant , des lettres de Henri 111, par lesquelles le monarque, « ne voulant que la mémoire des troubles fust renouvelée » , enjoignait au Parlement de procéder à la réception diidil sjt'ur Criu^liet de Soqiiciico. >' La réception de ce magistrat

Cotton de Berthouville et Marlorat étaient morts avec la môme fermeté , « tous soutenant jusques au bout que ce qu'ilz avoient faict avoit esté pour le service du roy '. » Après l'exécution , on s'en racontait avec dégoût une circonstance , qui fait peine encore aujourd'hui , à deux siècles et demi de là. Marlorat avait été traîneau parvis de Notre-Dame, avec Soquence et Berthouville, condamnés à mourir après lui et ailleurs. Or, le connétable Montmorency, le croira-t-on, et Monlberon, son fils, s'étaient rendus au parvis de Notre-Dame , avec Villebon d'Estouteville , pour repaître leurs yeux de ces horribles spectacles. Mais que dis-je? Comme

eut lieu le 6 février I08O. Peut-être ces lettres ne lui auraient- elles servi de rien , s'il n'eût épousé, dans l'intervalle, lune des filles de Guillaume Jubert, sieur d'Arquency, conseiller en la cour des Aides, lequel avait beaucoup de parents et alliés dans le Parlement*.

Le cinq mai IG98 , cent trente-six ans après le supplice de Vincent de Gruchet de Soquence, en pleine audience du bailliage, M. de Brévedent de Sahurs, conseiller au Parlement, reprochait à Gruchet de Soquence, conseiller au bailliage de Rouen, son voisin de campagne , le crime et le supplice de Vincent de Gruchet, l'un de ses aïeux, et lui disait: u Vos lettres de noblesse sont scellées de la main dit bourreau » **.

' Chronique nis. du xvi'' siècle ; Biblioth. royale. — Lettre de Perrenot de Chantonnay, ambassadeur d'Espagne en France , datée de Rouen , 1'''" novembre 1562.

* Mss. Colbert Sérilly, Bibl. royale; Reg. du Parlement de Rouen. ** Reg. secr. du Parlement , 5 mai IfiOS.

4r,fi l'AI.LIlMJÎM 1)1, .Nor.MAM)!!:.

on otait Marloral tic la (-laie. cL que ce malheureux, exerçant son ministère jusqu'au bout, exboitait Gruchet et (ïolton à iiiourir avec courage, on entendit le connélableel son fils se répandre contre ce minislix* en «grossières et sanglantes invectives; on vit le grand-bailli Yiliebon d'Estouteville bii donner, en blasphémant, un violent coup de baguelle. Enfin, comme il venait d'expirer au haut de la pi>tence, un soldat lut vu assénant un coup d'épée sur une des jaml)es du cadavre'. Malheureuse France, où partout, dans la mnllitiide. chez les o'rands, dans tous les ordres enfin, ne réiinaient plus que des passions violentes, haineuses, sanguinaires; où la détresse d'un condamné sur l'échaland ne pouvait désarmer ses ennemis, et où, sons le glaive même de la justice, il pouvait voir se lever sur lui le fer d'un assassin et d'un tùrieux ! Au milieu de tels événements, on peut imagijier en quel état étaient les esprits. Partout régnait l'anarchie , et les conseils du roi même n'avaient pu s'en défendre. La modération et la violence y étaient en présence, s'y livrant des luttes vives et incessantes, victorieuses , vaincues tour-à-tour , selon les caprices ou la politique de (Catherine de Médicis , femme indécise et cauteleuse, dont on ne connaissait jamais bien la pensée. Quant aux quatre condamnés dont nous venons de raconter le supplice, il ne

' 1li. (le Kèzo , toiuf II , p.i^r OfiO.

cil AU Li: s IX.

Plusieurs ebclles

j)aiail pas qu'on eût balancé un instant sur leur sort; ils avaient trop marqué dans la rébellion de la province , et avaient eu , dans cette longue tralïédie, des rôles trop importants. Mais combien ^'"^'

o ' J- -i autres r

d'autres s'étaient signalés au second rang et dans soin condamnés

*~ . 1 1 1 '\ ^' exécutés.

la foule? Allaient-ils tous subir un sort semblable? Ci'est sur quoi on disputait vivement dans le conseil , sans pouvoir se résoudre. L'Hôpital , comme à son ordinaire, n'y prêchait que modération, indulgence et douceur , «persuadé (ditDeThou) que toutes les ligueurs et les cruautés que les Français exerçaient les uns contre les autres, bien loin d'être utiles et propres à soutenir l'autorité d'un roi mineur, ne servaient qu'à bouleverser l'Etat et à compromettre le nom et l'autorité du prince , que harcelaient sans cesse les deux partis '. » Catherine Profonds

ressentiments

était entrée dans ces sentiments, et avait même d.s catholiques essayé d'amener les gens de l'Hôtel-de-Ville de Déclaration Rouen à tenter une démarche auprès du roi pour <r<iboiinon

i A mal reçue,

l'exciter à la clémence. Poussée peut-être par pi«s

mal exécutée.

L'Hôpital , un jour que des conseillers de ville , députés, l'étaient venus saluer, i'^ il serait propre et bon (leur dit-elle) de requérir au roy ung pardon général de ceulx qui ont offensé ^ non comprins toutes foys ceulx qui ont esté aucteurs de la sédition, ou porté les ar-mes contre le roy , afin que j, à

De liioii , Histoire itimcrsellr . livre xwiu.

4,,.S PAr.LI'.MKXT DK NORMANDIE.

i'advenii-j les luibihiuls de Rouen puissent vivre plus (loulceinent ensemble , el t/ue les offensans et offensez ayent plus liiuinde occasion de eulx réconcilier les \ unz avec les autres. » Si, en cette occasion, ('atlierine était sincère, la réponse des députés dut peu lui plaire. — ^N'ayant faict aucunede/faulte (dirent- ' ils), ne nous est requis aucun pardon... ?\'canl- Dioings j à ceuLv (jui ont offensé ne vouldrions enipescher qu'il ne leur soit octroyé grâce et pardon; mais il f'ault, et est raisonnable ^ que pugnicion soit f'aicte des principaux aucteurs de la sédition '. »

Par celte réponse , postérieure à l'exécution du président d'Eniandreville et des trois autres , on voit combien ces officiers de ville répugnaient aux mesures de douceur. Les Guises , le connétable, n'y étaient pas moins opposés. « Les seigneurs et le Parlement ( écrivait l'ambassadeur d'Espagne Perrenot de Chantonna}), entendent tant qu'ilz peuvent à chastoy. .. (au châtiment); toutesfois , il n'y a faulte d'intercesseurs, mesme pour pardonner la vie". » (i'était principalement de L'Hôpital qu'il entendait parler. Un instant, ce grand homme avait paru l'emporter : une déclaration d'abolition ou de pardon pour tous les habitants de

' Reg. de rhàtel-de-ville de Rorien , 4 novembre 1562.

' Lettre Hn T"^ novembre 1.62. — Mémoires de Coudé, tome II .

ytixi^c 105.

Rouen coiiipiomis dans les derniers troubles , avait été signée à Rouen par le roi , peu de jours après le supplice desplus'grands coupables. Dix seulement avaient été nominativement exceptés, «comme estant les principaulx cliefz , auctheurs et promoteurs de toute la rébellion. » C'étaient les conseillers de ville Nicolas Le Sire , Guillaume de Croismare, Jean de Bauquemare , Michel Bouchart, les quarteniers Michel de Bauquemare, Nicolas d'Aussv, Jean de Saint-Léger, Etienne Mignot, les capitaines Bréteville et La Roche '. De Thou était dans les principes de L'Hôpital, et on le voit assez , par la faveur avec laquelle il parle de cette déclaration de Charles L\ ". Mais il s'en fallait bien que les emportés la regardassent de si bon œil. 11 est curieux d'entendre ce qu'en dit l'ambassadeur d'Espagne, Perrenot de Chantonnay , alors à Rouen, à la suite de la cour, véritable espagnol , dont le faible, en matière de religion surtout, n'était pas d'incliner vers les mesures modérées. V. Le chancelier (écrivait-il) ha fciict img édict de son style ordinaire , que nul se ave à reprocher ny injurier de quoy que ce soit ; de manière que les rebelles qui ont porté les armes et ont esté les chefs en ceste ville, sont, maintenant, avec la

' Déclaration de novembre 1J62, archives du Parlement. * De 1 liou , Histoire iiniictsplle, livre x\Mil.

400 l'AULKMKM DJi M HîM ANDIK.

leste levée, et menassent qu'avant [)eii leur jeu retournera; qui est l>ien signe qu'ilz sentent la laveur de quelques-nngs. Si, avant que la court et le camp départent d'icv, l'on ne désarme les huguenotz , et que l'on ne mecte la force es mains des catholiques, il est bien certain que l'on ne tardera pas long-temps que l'on verra nouvelle révolte. Les seigneurs catholiques (ajoutait-il), sont bien en volonté d'y pourveoir et de faire chastier les chiefz, ceux qui ont eu charge et assisté de deniers, et tenii- main (|ue ceulx qui ont suivy leurs factions, sortent ; s'ilz ne sont empeschéz par les ti'averses de ceulx qui lavorisent, ou. pour le moins, dissimulent avec les prolestants '. »

C'est ce qui consolait l'ambassadeur espagnol ; il était fort satisfait aussi du mauvais accueil qu'avait trouvé au Parlement de Rouen ledit hrassc par L'Hôpital. « ÎMaintcntiut ( disait-il ) . ils se débattoit en ce Parlement s'il se doibt admettre icy un g pardon si scandaleux; et je tiens que , à la fin , il ne sera pas admis. « 11 ne se trompait guère, comme on le va voir tout à l'heure. Repousser brusquement un édit d'amnistie, n'était pas , à la vérité, une chose <jue l'on put aisément faire en ce moment, le roi de France, qui avait signé l'édit, étant dans Rouen avec le chancelier qui l'avait dicté. La déclaration fut

' l.cttiT (lu ;! iKivciiihi'c l.iii'', Mrniiiiirs de Coiiilr . tome II.

CHAKLr.S IX. Uif

donc lue à l'audience et insérée textuellement aux registres. Mais, dans l'exécution, on en tint peu de compte. A la vérité, outre les dix rebelles contumaces, nominativement exclus de la grâce, bien d'autres s'étaient signalés autant et plus qu'eux pendant la sédition ; on l'avait bientôt reconnu dans le conseil du roi, et on résolut d'y pourvoir. Mais restait à les désigner, ces hommes auxquels, non plus qu'aux dix déjà exclus, ne devrait point profiter la «irâce. Ici recommençaient les débats dans le conseil , et retentissaient de nouveau dans la ville des cris de vengeance et de mort. On dressait à grand'peine des listes d'indignes ^ dont lesnor.is, rayés un instant, reparaissaient bientôt, pour être eflacés encore. Les ducs de Guise et d'Aumale, le connétable et \illebon d'Estouleville, étaient chargés de ce travail qui n'avançait pas. A en croire De Bèze et De Thou , ordre avait été donné au Parlement de surseoir à toutes procédures contre les leligionnaires , jusqu'à ce que les nouvelles lisles lussent arrêtées sans retour. Le Parlement, toute- Ibis, sans les attendre, se remit à l'œuvre, soit qu'il ne put résister au désir d'exercer son pouvoir, comme De Thou l'assure', soit qu'un iait allégué par De Bèze fût véritable. A en croire cet in^'S'"''^ prêtée

^ ^ par Do Bèze

écrivain, comme le président Lallemant quittait auprcsident

Lallemant.

' n<' riioii , livre xwiii.

462 rAr.LKMKNT DE NORMANDIK.

Callierinc de Mcdicis, qui venail de lui dcfeudrc « de rien faire contre cenlx de la religion, que l'on n'eust terminé le travail des listes» , de retour au palais pour y rendre compte de sa mission, ce magistrat , « à l'instiiiation du connétal)Ie et des (luises » , aurait dit à sa compagnie « tenir de la royne que ce pardon n'avoit esté accordé que ptir manVcrc d'acquit , et qu'elle entendoit que justice ieust laicte au plus vite , sans en parler au roy ny à elle , des capitaines et chefz qui avoient tenu la ville '. » C'eût été là un indigne mensonge, nue prévarication horrible, qu'il coûte peu à un écrivain prévenu et mécontent de prêter à des magistrats dont il déteste les rigueurs. 11 nous répugne , pour nous, d'y croire sur sa parole. Nonveanx Quoi qu'il cu soit , Ics procédurcs recommen-

snppii<;cs. cèrent; les arrêts de mort retentirent de rechef dans le palais; de nouveaux et nombreux supplices ensanglantèrent nos places publicjues. Au \ieux- Marché , au parvis de Notre-Dame , au Neuf-Marché , ]>rès le palais, dans d'autres endroits encore, avaient été dressés des échafauds et des potences'. Traînés sur des claies, les capitaines Manger de Croze, Jean ].e Balleur, prévôt de camp sous

' Th. de Bè>:c, Hist. erclcs., tome II , \y,iiic O.V).

■ (,lu<)ni(|iic nis du xvr siècle; nibliothèciiic royale. — De P.èze, ■Histoire des Églises réforniées , tome II, pai;e (lOI et suivantes.

CHARLl-S IX.

Montgomméry ; l'enseigne Blanchet Le Nud ; Claude Du Sac ; Jean Bigot, l'un des vingt-quatre anciens du prêche de Rouen ; Jean Quidel ( qui avait fait arrêter naguère ce Quiltard, espion des Guises, dont on a vu précc'deniment le supplice), venaient là payer de leurs vies, les uns leur crime, les autres le malheur d'avoir été vaincus. Les capitaines étaient des hommes de valeur jjour la plupart, et que la réforme ou des mécontentements avaient entraînés dans les rangs des rebelles. On regretta beaucoup, entre autres, le capitaine Jean de Croze; et Brantôme en fait un grand éloge. Se trouvant alors àRouen, et assistant à son supplice, « il le vit mourir fort constamment, et dit que ce fut grand dommage de sa mort '. » 11 donne encore de grandes louanges à René de Provanes , sieur de Vallefrenières , capitaine des gens de pied , condamné à mort comme les autres par le Parlement, mais à l'égard duquel le dénouement de ce drame fut moins tragique, comme nous l'apprend De Bèze. Car, au moment où on Fallait mettre sur la claie pour le mener au Vieux-Marché , survint un capitaine des gardes , qui l'enleva par force de la conciergerie. L'avocat du roi Damours s'était hâté d'en aller porter plainte au conseil. Mais le connétable dut dire qu'on se gardât bien de toucher

' lîrantôiiip, nigirssioit foiulimi/ les Mcstrcs de caniin ((thoUiiiics.

4G4 l'AULt.MKNT 1)1' NO RM A M) lE.

à cecapilaino, « le roy voulant qu'on laissasl Ions jouir du pardon , honnis ceux exceptez '. » C'est du moins ce qu'avance Théodore de Bèze. De Thou dit, lui, que M. de lîrissac, à la dernière heure, avait obtenu du roi la grâce de ce capitaine'. Il ajonle (jue Jean d'O alla signifier au Parlement , de la part de la reine-mère, la défense de hustrer les particuliers de la grâce à eux accordée par le roi, et de juger aucun des prisonniers, sans un ordre exprès de sa Majesté.

Au reste, il ne faudrait pas croire que tous les condamnés du Parlement fussent des graciés indignement frustrés de l'elfet du pardon royal. x'V l'égard du capitaine De Croze, par exemple, « tout le conseil du roi avoit opiné qu'il devoit mourir, parce qu'il avoit vendu et livré le Havre aux Anglois; sans cela , il f'iisl este saiirc» ; c'est Brantôme qui nous le dit , lui qui prisait si fort ce capitaine, et l'avait vu décapiter avec lant de regret. 11 ajoute même que, seul du conseil, le duc de Guise avait été contraire à cet arrêt de mort ^.

Clharlcs IX n'avait pas voulu quitter Rouen sans y avoir rétabli solennellement le culte catholique, aboli depuis six mois. Quels bouleversements ces

' i)o lii'zc, lunie II, page GOI et .siii\antes. ' DcTliou, Histoire universelle , livic xxxui. ' Brantôme, Discours des Mestres de camp luii;ueno/z de l'iri- I (111 le rie fniricoise.

4fi:1

six mois avaient produits paiiiii les choses et parmi les hommes ! Au cuite proscrit par les rebelles, au chapitre fugitif, le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen, avait offert un sur asile dans l'église collégiale de Gaillon ' ; là, les chanoines de la métropole de Rouen avaient pu transporter leurs autels et célébrer en paix les saints mystères. Mais ils s'y étaient rendus en petit nombre. Les autres, ou furent empêchés, ou se laissèrent emporter par le tourbillon. Ces rudes épreuves, ces vedoulahles pirrgations que nous avons vu des présidents et des conseillers subir naguère à Louviers , plusieurs chanoines durent, à leur tour, les subir à Rouen , lorsqu'il fut question de rétablir le culte ; et tous n'en sortirent pas à leur honneur. Mais des enquêtes, des interrogations minutieuses, ne leur laissaient aucun subterfuge; et il leur fallut avouer, ceux-ci qu'ils étaient allés aux prêclies j ceux-là qu'ils avaient fréquenté les religionnaires rebelles, vêtus comme des. laïques, et , comme eux , porté les armes. Les aveux du chanoine Nagerel furent surtout curieux. Resté à Rouen pour veiller à la conservation du trésor de Notre-Dame , « considérant ( disait-il ) la haine que portoient iceulx de la nouvelle religion aux

Ce qu'était devenu le clergé

de Rouen

depuis le 3 mai

Des chanoines

avaient tenu

une conduite

équivoque ,

et assisté aux prêches.

Conduite

du chanoine

INagerel pendant

les derniers

troubles.

Reg. du Parlement , séaut à Louviers, 20 aoi"it 1502. Reg. capit. Ecoles, rofhoni., \'i juin 1503.

',00 l'Al'.l.liME.N i DE AOI'.M \M)li;.

occlc'sias(i((iio,s, ri ([u'il osloit dangereux de les renconlrer, et do soy trouver devant eulx, eu l'habit accoustumé, j'ostay mes habits ordinaires, et me vestiz comme ung chascuu se vestoit , de manleaulx et chappeaux, moy remémorant de la prophétie de saiucle Brigide , où il est dirt : « Et cr'il sacm/os siciil /{tiens. » Queltjues loys, par dissimulalion, allaut par la ville, ou me trouvant avec les anciens et conseillers de la ville, j'ay porté une espée à mon coslé , et ung pougnard derrière mon dos, coutief'aisant mon estât, dont je suis fort desplaisant (repentaul ) '. » Il ne disait pas tout; on l'avait vu Iréquenler intimement le président Du Bosc d'Emandrevilîe , et les autres membres du conseil démagogue; on lui imputait môme de leur avoir livré une partie des richesses de Notre-Dame ; et deux condamnés, suppliciés depuis peu, l'en avaient accusé jusque sur l'échafaud. Aussi , en plein chapitre, le traitait-on A' excommunie. Lp cii;moiiio Plusicurs autrcs avaient été vus au prêche , enire

Lauibfi't, gi:inil

pénitencier, autrcs Ic chanoiue i^ambert, grand pénitencier

confesse avoir , -vt t-v -i > • i

assiste aux dc Notre-Damc; u s en excusait de son mieux.

dr'Maiim'it* «Pendant le séjour de M. de Morvilliers à Rouen

(iai.s le cioitie fdisait-il), deux geîitiishommes huguenotz, logez

des Cannes. \ -< <- ^ <-

chez moy, en revenant delà presche, m'extolloient ( me vantaient ) souvent leur ministre Marlorat.

' Rfg. cdpit. , <!') iiovciniiic irjO^.

J'enlrois en coiileiilioii avt^c eulx , disant qu'il estoit apostat , et qu'il n'estoit envoyé; qu'il y avoit L>raii(l nombre de bons docteurs ayant plus de grâce de parler que luy, combien que de ce ilz le magnifiassent ; que je lui monstrerois à l'œuil qu'il entendoit mal les escriptures, et les détorquoit contre leur vray sens. — Vous blasmez celuy f/ur vous n'avez jamais oiiy ( me répliquoient ces gentilshommes ); en bref, on contraindra tous les papauLrd'alerà lapresclie ,ou ilz espouseront la gallère. Enfin , ung matin , sur les huict heures , la preschc estant à moictié laicte , je prins mon manteau et chappeau, et, le plus secrètement que je pus. traversay la rue de la Cliaisne , me mis derrière ung piller du cloëstre des Carmes, pour entendre deux mots de l'argument que traictoit pour lors leur prédicateur Marlorat — Plus pour l'impugner et réfuter, que pour y adhérer, et moins y prendre plaisir'. » Bien d'autres chanoines avaient été vus au presche , depuis la cessation du culte : De Quintanadoîne , De Yilly, l'archidiacre Bignes, par exemple; même le chanoine Claude Chapuis, ( |.,,uîeciiai)uis grand chantre de Notre-Dame , n'en était pas demeuré là; à Louviers, en plein Parlement, les gens du roi l'avaient qualifié « d'homme suspect, accusé de soy estre, peu de temps avant le pillage

cli;ii;oiiie (lcUoi!<'ii , po;'

' Jtf!^. ((ipil., 1(> noNciiilirc l;'>()'i.

4(;« PARLEMENT DE N<>l\MA.M)li:.

des églises, départy de sa première loy, suivy les presches, escript libelles difFamatoires contre le clergé catholicpie '. » (le ne sont là que des faits pris au hasard ])arnii beaucoup d'autres; on voit quels maux la réforme avait faits au seul clergé de Notre-Dame de Rouen , et à son chapitre métropolitain, qui devait l'exemple à tous les autres prêtres de la province.

Le i""^ novembre Pour l'églisc Cathédrale, son état de délabre-

1562, jour . . . -p., i> , I I 1

de la Tonssainf, mcnt uc sc Saurait imaginer, rlus d autels , plus de cathoJiqno, chairc , plus de stalles, de bancs, d'orgues, ni inteiiotupu jç confessionnaux, plus de vêtements pour les

depuis le 3 inaj , ' i i

recommence; pr£>tres : tel fut l'état OÙ la trouva Charles IX , le

on célèbre, ^

à Notre-Dame, l"^"^ novcmbrc , fête dc la Toussaint, jour choisi

une graiid'messe i i i-

à laquelle par Ic uionarquc pour rendre au culte catholique

assistent , , p / 'ii r i / r

Charles IX ccttc mctropolc proiaiiee , souillée, dévastée.

et toute sa cour. ii/r • i i "i t i 1 'M

^, ,. , « Messieurs du chapitre , en tel nombre quilz se

ÎSudite 1 1

déplorable purcut trouvcr (bien petit), avec quelcrue peu

de la cathédrale ^ ^ ... , . ,

de Rouen, dc religiculx cordeliers et jacobins», étaient allés cérémonie. prendre le monarque à l'abbatiale de Saint-Ouen, où il était logé. On partit de là processionnellement; le roi, la reine-mère, le duc d'Orléans et plusieurs autres princes du sang royal ; les cardinaux de Guise et de Ferrare , des évêques, des abbés, le duc de Guise, le connétable, et autres princes, seigneurs et barons; enfin, tous les

' Hri(. <:evr. (In I^nrlrniriit , j août l,>(j'',.

CHAULES IX. -,6»)

membres du Parlement, en robe d'écarlate. 11 fallut que, contre la coutume, le roi entrât par la porte latérale dite de Saint-Eticnnc , les clés du grand portail estant adirées \ L'énorme Georges d'Amboise, de tout temps mise en volée pour les rois, ne fit entendre que de rares et tristes tintements, faute des cordes nécessaires pour ébranler une si grande masse". Au chœur, un maître autel avait « esté faict en haste d'une tumbe de pierre levée d'une sépulture^. » Du peu de chanoines et chapelains qui se trouvaient là, « les ungs avoient surplis , les autres estaient vestits de manteaulx. » Ainsi fut célébrée , en 1562 , dans la métropole de Normandie, la fête de tous les saints, cette fête si grande , si solennelle parmi les chrétiens. Comme la messe finissait, on vit le Parlement se lever et s'avancer vers le roi Charles IX; là, tous les membres, l'un après l'autre, renouvelèrent, entre les mains du monarque, un serment déjà tant de fois prêté. Temps malheureux où les hommes, où les corps les plus éprouvés semblaient ne pouvoir obtenir de créance qu'en prodiguant .sans cesse des serments trop souvent oubliés !

La vue de nos églises ainsi dévastées avait-elle encore ravivé les haines contre les auteurs de tant

Après la messe,

tons les membres

du Parlement,

en robes rouges,

prêtent ( dans l'église ) serment entre

les mains de Charles IX-

Les rigueurs

du Parlement

continuent.

' Reg. capit. , novembre lôG2. — Et chronique nis. du xvi* siècle, <léjà citrc.

■ (chronique nis. rlcjà- citée. ' Mémo chronique.

470 PAHLKMKNI DE AoKMANDIE.

de désastres? Le jour même, et dans les jours (jiii suivirent, eurent lieu de nombreuses arrestations de religionnaires; les procédures criminelles reprirent leur cours; le sang rougit encore les échafauds. ]>e bailliage de Rouen avait sa part dans cette tâche incessante ; et le lieutenantDe Brévedent (s'il en faut croire De Bèze ) , las de faire tant de proc es , «quandon luiarnenoil (|ue!(]iu'S-uns de la religion , arrestés tout à l'heure : pourquoy (disoit-il ) mnplissez-roiis les prisons? Ne siœez-rous pas bien ce qu'il en failli faire? La rivière est-elle pleine? ' » Les religionnniies, maintenant, n'étaient plus les maîtres; on le leur fit durement sentir. « Des conseillers du Parlement, exécutant les arrestz de Louviers, alloient dans les maisons . contraindre les chefz d'hostel dejurer et signer les articles de Sorbonne'.» On en était venu enfin à ces mesures inquisiloriales , que jiaguère l'asocat du roi Damours avail en vain requises.

Désamieiiîoiit Pourvcuir plus aisémcut à bout des vaincus, qui

,. .*'" . faisaient peur encore, on songeait à leur ôter leurs

religionnaiies i - o

de Rouen. armcs. L'ambassadcur espagnol Perrenot de Chan-

■ novembre 1562.

tonnay ne désirait rien avec plus d'ardeur; nous l'avons vu tout à l'heure. C'était, toutefois, demander une mesure incomplète. Dans l'état d'exaspéra-

Histoirr eci/rs.^ de i>r Ut'/c, toiiit' II, paj^c Od I(U'in . il)i(l.

tioii OÙ étaient les esprits , il aurait fallu, sans distinction entre religionnaires et catholiques, désarmer promptenient les uns et les autres. Nous oserions bien assurer que c'était l'avis de L'Hôpital ; et, s'il ne fut pas suivi pour l'heure, cet homme sage sut bien le faire adopter plus tard, comme nous le verrons en son temps. Mais c'était une époque d'ahernatives et de représailles incessantes; et le tour était venu, pour les religionnaires, de souffrir toutes les vexations dont les vainqueurs se pourraient aviser. Au lieu de désarmer les catholiques , on leur enjoignit, au contraire, «de se pourveoir d'armes , et de fournir des corps de garde , pour la seûreté de la ville. » Dans toute cette bourgeoisie armée et passionnée , « furent choisis trois cents hommes des ■meilleurs soldatz et catiioUques, levez pour empescher les séditions et tenir la main forte à la justice'. » On put, alors, s'occuper du désarmement des religionnaires. Ordre avait été donné, le sept novembre, non seulement à tous ceux qui avaient porté les armes contre le roi, mais à ceux même dont tout le crime était « d'avoir esté à la presche » , d'apporter leurs armes au château dans les vingt-quatre heures. Défense avait été faite « à ceulx de la nouvelle religion déporter armes , de quelque qualité que ce feust ; et avoit

Rcq. de i hôtel-de- ville , 7 novcnihic 15(V2 , et jours suivants.

religionnaires désarmés.

/,72 PARLEMENT DE NOn.MANDIE.

estépermys auxcalholiques de porter tous armes. « On n'en devait pas demeurer là. Bientôt, le conseil envoya les capitaines, avec leurs hommes, « aux maisons des suspectz, pour en faire ouverture, emporter les armes rpi'ils y trouveroient, afm d'en pouvoir aider à ceulx qui n'avoiont moyen de porter la despense qu'il convenoit de faire pour l'achapt des dictes armes '. »

Inhumanité Ouoi qu'cusscut pu soufTrir les catholiques, et

des catholiqnes , a j-i • (\'

■I regard des ^i cause même qu ils avaient tant souilert , exposer nus et désarmés à leurs coups ceux qu'ils regardaient comme les auteurs de tous leurs maux ; les envoyer, eux armés, dans les demeures de leurs ennemis vaincus, avec la mission d'arracher à ces malheureux des armes, leur dernier moyen de défense , ce n'était pas, assurément, une conduite politique , et qui dût profiter long-temps à ceux même qu'on avait voulu favoriser et venger. Le cœur enfla à ces derniers , quand ils se virent ainsi autorisés, et ils ne rêvèrent plus que violences et représailles. Tout religionnaire , ou suspect de l'être, leur était en exécration. Sans distinguer entre les hommes paisibles et ceux qui s'étaient le plus signalés dans les troubles , ils auraient voulu que des calvinistes, abusés sans doute, mais chrétiens après tout , demeurasisent sans culte , sans cérémo-

' lieg. (Ir riiotri-dc-t'ilicdr lioiicji , noxciiihrc 1. ■)(■)'>.

nies, morne secrètes, malgré l'édit de janvier qui leur en permettait de publiques. On épiait donc leurs prêches mystérieux, pour les troubler; le peuple, les soldats allaient auprès des maisons écartées où se tenaient ces assemblées paisibles , « chanter des psaulmes françois à voix desployée ' » ; moins gais, une autre fois, ils en faisaient déguerpir un grand nombre qui avaient fait leurs exercices dans de petites maisons sises sur le quai, le long des remparts, et qui, à la vérité, appartenaient à la ville ; ils jetaient tous les meubles de ces malheureux «hors des maisons, sur le pavé du roy'- » Leur fureur s'accroissait toujours, et semblait ne se pouvoir jamais assouvir. De Paris, l'ambassadeur espagnol , Perrenot de Chantonnay, éj^iait toutes ces violences, et y applaudissait avec transport. « A Rouen ( disait-il), le peuple commence à congnoistre l'extrémité en quoy il s'est veu, à cause des huguenots; et, pour n'y plus retourner, ils se sont délibérez de jeter en l'eau et assommer tous ceux qui suivent la nouvelle secte , quand ilz en peuvent rencontrer quelques-ungs^. »

' Reg.de lltôtel-dr-ville de Rouen.

" Chr()ni(|iie nis. du "xvie siècle; Bibliothèque royale. ' LeUre du '>8 janvier I56!i. — Mémoires de Coudé, tome 11 , pai^c 12T, édit. iii-V, 174.!.

de Rouen.

',74 l'AI'.I.KMKM' l)!! NOHMAMJIJ-.

La modération Poui' ces lurieux, ics cxécutions des leligion-

du premier . '. • , l '-il" f- 1 ^ I

président iiaircs ctaiciîL de véritables letes; a leur gre, on Saint-Antiiot , jj^,.(]ait ^j.Qp :, (.ji fj,ire iuslico; ils s'attroupaieiU

magistrat 1 ■' 1

plein de loi, chaque joui" auloiir du bailliage et du palais , pous-

mais plein aussi ^ ^ *"

d'humanité, saut d'iiihumaînes vocifératious , et pressant insoie rend odieux , , . • . i l' P • T ^ ' i'

■•. In ,.o,w,i.,.« lenimeiit les mai;islrals d en liiiir. La modération du premier président De Saint-Anthot exaspérai! ces cannibales; c'est ici un des chefs les plus distingués qu'ait eus le Parlement de Normandie , « homme politique, vertueux et roide , et des premiers de sa robe , naturel ennemi de la sédition. ayant j (ailles fais, tousjours faict profession de suivre l' église romaine^ » : c'est De Bèze qui le dit, et on en peut croire cet historien , lonjours prêt , pour peu qu'il \ ait d'apparence, à enrôler les hommes de mérite parmi ceux de sa communion. Nos registres, du reste, lui donneraient un démenti , s'il en eût parlé autrement ; ils nous montrent Saint-Anthot, dans de solennelles mercuriales où il présidait, se déclarant à visage découvert contre la réforme, provoquant de fréquentes épreuves propres à déceler les dissidents que le Parlement eût pu cacher dans son sein ; faisant apporter , du prieuré de Saint-Antoine au palais, le brasdc Sainl- Antoiae, cette relique redoutable et révérée, pour faire jurer à tous les membres du Parlement qu'ils

' l'Ji. iW Bozc, Histoiri- rcclcs., toiiie li, page (ifi? et suivantes.

CHAHLES I\. 475

(léiioncoroiit ceux de leurs collègues qu'ils sauraient entachés d'hérésie '. Mais Saiut-Anthot pensait que la justice avait été pleinement satisfaite, que c'était assez de rigueurs, et que l'humanité devait avoir son tour. Revenu, depuis peu, en Normandie , d'où il avait été absent pendant les grands troubles, on l'avait entendu déplorer amèrement les exécutions faites à la fin d'octobre et depuis, au mépris du pardon royal. « (^es condam- 7ii(ti()iis son/ si rudes (avait-il dit) (juc je n'eusse roff/u y assister. » lî en avait souvent exprimé sa douleur à la compagnie, l'exhortant à s'abstenir, désormais, de seml>!ables rigueurs. Il avait parlé de rappeler les conseillers De Ouièvremont , De Heudreville, Maynet , Cavelier, D'Espinay, Bouchart et De (livile , exclus du Parlement, les uns pour leurs opinions religieuses . les autres par suite d'injustes soupçons.

Enfin , deux mois et demi s'étant écoulés sans que la déclaration royale de pardon , signée par Charles IX après la réduction de Rouen, eût eu presque aucun effet , quoique enregistrée , pour la forme, au Parlement, L'Hôpital venait d'en transmettre à cette cour une copie nouvelle; et Saint- Anthot, tont pénétré des mêmes vues que le sage

' Reg. secr du Parlement. — Le Laboureur , additions aux Mémoires de Castelnaii ; touic I; livre m, pages 839, 840.

470 l'AI'.I.I.MEM Dli NORMANDIE.

chancelier, pressait le Parlement d'accueillir enfin cet acte de clémence, trop long-temps repoussé, d'enregistrer , publier et exécuter la déclaration . «afin (disait-il), que le pauvre peuple feust réuni en sa maison , el que toutes choses feussent radoucies. » Il n'en fallait pas tant, alors, pour devenir suspect. « Le premier président de Rouen est liérétique (écrivait l'ambassadeur d'Espagne), et il incline à la publication du pardon général brassé par le chance Hier ' . »

SoditioniiRouen. Aux ycux du pcuplc aussi , Saiut-Anthot était

Le peuple insulte i / /• • vi p • . i ^• ^ i

le premier un hcretiquc , puisqu il lavorisait un edit de pardon président accordé EUX hugucuots , et retardait la condamna-

Saint-Anthot, ~ '

dontiavieest, tiou de quclqucs rcHgion uaircs jetés, depuis peu.

un instant , , , > ^ .

en péril. daus Ics prisons. C étaient pourtant des hommes

fl8 janvier 15621, i /^ i . i i ' cy

ancien stvie. asscz oDscurs : Uauielot, uu des employés au grelle du Parlement; Ouidel et Le Ramer, personnages aussi peu éminents; mais, enfin , le peuple désirait ardemment leur mort, et s'indignait qu'on la lui fit tant attendre. Le 18 janvier, donc, comme le Parlement levait son audience du matin, tout-àcoup le palais retentit de vociférations et de clameurs. Toute la populace de la ville s'y était portée , et la grande cour ne pouvait la contenir. « Point de déclarât io)i j, point de pardo)i, point d'enrcregistrement (criait cette populace échauflée);//

' Mémoires de Cnndr , tome 11, pas;*! 127. "

fault que Gaurebt meure, et LeRamei^^ et Çuidehy ; et bien d'autres, sans cloute, dont les noms ne nous ont point été conservés; surtout le nom du premier président Saint-Anthot sortait de toutes les bouches, et ils demandaient à grands cris ce magistrat pour parler à luy. Le conseiller Raoullin de Longpaon , catholique ardent, et bien connu de tous pour tel, harangua cette multitude échaulTée. Est-il vrai que , par ses paroles , il cherchait , non à la calmer, mais à l'exciter plus encore? Est-il vrai que Saint-Anthot, ferme et intrépide parmi les clameurs, voulait . qu'on fît monter à la grand' chambre les principaux de cette multitude émue, afm qu'ils s'expliquassent, et qu'il leur pût répondre, de l'avis et au nom de la compagnie ; mais que tout le Parlement le pressait, à grands cris, de quitter le palais, comme pour le précipiter dans un abîme béant, où, ce semble, il devait périr? Nous ne saurions accueillir de si odieuses imputations contre une comj^agnie dont quelques membres, sans doute, étaient des catholiques exaltés , mais apparemment très incapables d'une odieuse trahison et d'un assassinat de guet-apens. N'est-il pas croyable, au contraire, que ce magistrat « vertueux et roide » , sachant bien que ce n'est point par la lâcheté qu'on impose à la multitude, voulut , en se montrant calme et intrépide à ces furieux, les intimider . les ramoner au respect?

i7S rAI'.IJ-Mr.NT DK NORMANDIE.

Ouol (jn'il en soil, le premier président Sainl- Anlbol , « se recommandant à Dieu » , dit De Bèze, descendit les dégrés du palais. Mais on ne l'avait pas plutôt vu paraître au haut du grand escalier , (jne les vociférations avaient redoublé avec fureur. Se pressant autour de lui. dans la coui' du palais, comme pour lui l)arrer le passage, ces mulins, armés pour la plupart, vociférant contre le pardon royal, lui demandaient, à grands cris, « justice des séditieux de la nouvelle religion estans es prisons du pallaiz » , l'accaljlant de menaces et d'outrages. Et comme, toujours inébranlable au milieu des clameurs, ce vertueux magistrat « ne leur respondoit à leur gré . ilz luv dirent plusieurs paroUes rigoureuses . et tournèrent leurs armes contre luy ; desjà ilz Inyprésentoient les pistolletz sur l'estomac », dit De Bèz^ ; on était alors devant le prieuré de Saint-Lô ; seul avec un valet, Saint-Anthot ne devait plus songer qu'à sauver sa vie ; il entra donc en hâte dans la maison d'iui conseiller (M. de Hastes de Suzav), dont les portes se refermèrent aussitôt sur lui. et où il trouva un sûr asile ' .

Nouveaux excès Lc croira-t-ou ? Ceux qui avaient mené le branle

lies bourgeois , i • ^ • i

catholiques dans cc mouveuient populaire étaient « des capsule la populace.

' Do lîè/.e, tome II, p.iiie (iO? et suix.Tiitcs. — Clironiqnc ms. Ril)liotIi<'(|ii(' rovale.

cil A an: s ix. 47 y

pitaines et des soldats de la ville de Rouen » , de

la p,arde bourgeoise pour tout dire. N'était-ce pas Supplice de trois

une heureuse idée que d avoir mis les armes aux leii-ionnaires

mains de ces furieux, en livrant à leur merci tous ''""*'^ peuple

avait dc'iuancle

les religionnaires désarmés? Le premier président lamoit

, , . , , à grands cns.

ayant pu , par miracle, se soustraire a leurs poursuites , au lieu de se disperser et de se repentir d'un si grand attentat, « les cappitaines firent sonner le tambour et assembler leurs compaignyes, les quelles ilz Hrent marcher par les rues, à enseignes desployées '. » Le Parlement se laissa-t-il épouvanter par ces manifestations séditieuses; ou bien n'avaitil attendu qu'un prétextepour recommencer des rigueurs qui, odieuses à Saint-Anthot, ne plaisaient que trop à quelques-iais de ses collègues, moins bons chrétiens à coup sur? Dès ie lendemain , trois potences étaient dressées au \ieux-Marché ; et ce n'étaient pas trois des chefs du mouvement populaire de la veille qui allaient y être attachés ; non , les infortunés Gaurelot, Ouidel , LePtamer, condamnés par le Parlement tout à l'heure , étaient conduits au supplice , « par toutes les compaignies de la ville, en armes, suivies de toute la populace, aussi en armes, qui chantait à tue-tète, tantôt : Ave Maî^is Stella, tantôt la chanson : Taiit vous allez doux Guillemelte ; et ce fut toute l'assistance, toute la

Chronique nis. du xvr ?icc!c . IVhlioihrque royale.

480 PARLEMENT DE iNOR.MANDIE.

consolation qu'eurent ces malheureux à leur dernière heure *. Encore les cannibales n'en devaient-ils pas demeurer là, cette victoire sur le Parlement, l'audace qu'ils avaient eue d'outrager son chef vénérable, leur ayant enflé le cœur, et rien désormais ne les pouvant plus contenter. Du Yieux-Marché , ils allèrent courir la ville par bandes, se répandant en menaces; et deux ou trois hommes qui leur étaient suspects s'élant trouvés sur leur passage , périrent sous leurs coups. Etrange méprise Fautc d'avoir bien couipris les auteurs qui ra-

d'un écrivain , , \ , , , , . .

du XVI- siècle content ces scènes tumultueuses , un ecrivam, venu a propos quelcfue temps après eux, a débité un roman

des insultes ^ ^ '^ ^

faites au premier étraugc quc d'autrcs out reproduit après lui. C'est

président i y/ • i i i r-r

Saint-Antiiot; 1 autcur dcs C/ioses nuinorablcs advenues en France ^

que^e7na"*isuat ^epuis Ic rèf;ne lU Henri 1 1 jusques à l'an 159G. Ce

fut condamné q^g jgg historicus du temps ont dit du commis

à moi t, et pendu. -"■ ^

Gaurelot , que les lenteurs afl'ectées du premier président Saint-Anlhot préservèrent quelques jours, mais qui , eniln , lut sacrifié à la fureur du peuple, cet auteur ne s'est-il pas avisé de l'entendre de Saint-Anthot lui-même, et d'avancer hardiment que ce premier président avait été condamné à mort et pendu ? Cette fable est trop curieuse pour être omise dans notre histoire. Après donc avoir raconté la scène tumultueuse du 18 janvier, et le

' De rn'v.c , Histoire ecrlrs., tomo !l, |!;ii;c (ITI,

danger imminent que Saint-Anthot avait couru ce jour-là, « poui- ce coup, il eschappa (dit notre auteur) , mais ses piincipaux ennemys, irritez, luy firent une nouvelle partie, trois jours aprèz, et, sans estre accusé d'aucun crime , le condamnèrent à mort. 11 fut mené au supplice, suivy d'une petite armée de séditieux en armes, une fois chantant un couplet d'Ave Maris Stella j, et, à l'autre fois, un refrain de leur impudique chanson: Tant vous allez doux GuilUmette ; avec ceste superstitieuse et épicurienne musique , ce grand personnage , onieinent d'une telle court, deuxième Parlement j en la seconde ville de France j fut pendu et estranglé '. » Une phrase de De Bèze, légèrement ambiguë à la vérité, aura trompé cet auteur, qui, en remontant à la source, se fût épargné une méprise si étrange. Nous ne combattrons point par de longs discours une fable qui aussi bien se réfute assez elle-m^me. Tous nos mémoires établissent que Saint-Anthot mourut dans son lit, à deux ans de là seulement; et nous le verrons bientôt figurer à la tête de sa compagnie , lorsque Charles IX viendra au Parlement de Rouen se déclarer majeur.

A l'hôtel de ville , tout en gémissant de « la sé-

' Additions aux Mémoires de Michel de Castelnau , tome I, pages 830 , S'iO, Mition de Bruxelles, in-folio.

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