J2 l'AULliMEM Dli NulLMA.NDlK
et non greffier en chel" du bailliage , comme Yieilleville le dit encore à torl. A l'en croire , donc , Boscroger , parvenu , lors du sac de Rouen , à s'enfuir avec Montgommérv, était revenu en cachette à Rouen dans ces derniers temps, pour y prendre quatre mille écus en or enfouis par lui lors de son départ précipité; puis, comme il sortait de la ville ensuite, et allait passer l'eau, Villebon , averti, l'avait fait arrêter, conduire au château où on lui avait ôté son or, reconduire ensuite à la porte de la ville , où il avait reçu la mort, et été dépouillé de ses vêlements, toujours par l'ordre de Yillebon. Nous ne nous arrêterons point à discuter ce récit, qui ne saurait être véritable, \illebon avait pu vouloir faire arrêter Boscroger, suspect à ses yeux. L'assassinat de ce malheureux s'explique assez par l'exaspération des gardes , irrités qu'on leur eût tant résisté , et dont quelques-uns avaient été blessés peut-être. Quant à l'accusation de vol, Vieilleville lui-même, assurément, ne la put croire.
Quoi qu'il en soit, le cadavre de Mustel de Boscroger était demeuré gisant à la porte du Bac., « avec telle inhumanité (dit A ieilleville), que personne ne s'ingéra de l'enterrer, craignant d'offenser le gouverneur (Yillebon) , d'autant qu'ilz savoient bien que ce coup s' estait faict par son commandement , et serablablement par desdain de la religion réformée » ; lorsqu'arrivèrent là, avec grand fracas, des gardes
CIIAI'.LKS IX. 493
du maréchal, vociférant, proférant des menaces et des injures. Ils avaient ordre « de donner des bastonnades aux habitans des maisons voisines , et de les contraindre» d'ensevelir le cadavre de Boscroger ; et on peut croire que ces gardes obéirent avec scrupule. « Cela fut pi'omptement exécuté (dit Vieilleville) , et y assistèrent tous les bourgeois de la rue, hommes et femmes, à leur grand crèvecœin-. Car les soldats, qui savoient toute l'histoire ( c'est-à-dire l'horrible calomnie avancée contre Yillebon , et accueilie par Yieilleville) leur disoient que si on n'eust volé ce malheureux, au chasteau, de quatre ou cinq mille escus , il avoit bien de quoy se faire honorablement enterrer; mais que M. lemareschal ne s'en vouloit pas taire; qu'on sauroit ce qu'estoit devenu cet argent qui appartenoit au roy; avec une iiJinité d'autres propos que soldats en colère peuvent jeter à la volée , sans en considérer la conséquence. Enfin ( dit notre chronique ) , le cadavre fut enveloppé d'un drap et porté à la maison de Borcroger , en attendant qu'on pust l'inhumer. »
Le Parlement s'était hâté d'envoyer en cour un Des membres
, , , . du Pailoment ,
députe chaige dy raconter au vrai comment les députés vers
(-•,)/,•. ' /~\ "i. II. M. deVieillevilIe,
laits s étaient passes. Un ne voit pas que cette com- ^^^^
pagnic eût, depuis quelque temps, de grands 'ndignement
rapports avec Yieilleville, doutle ton arrogant. Fin- par ce maréchal. toléraV)le outrecuidance et le magnifique mépris
'^(,4 PÂRLKMK.NT DK NOlîMANDlK.
pour los gens do iol)c , devaient peu plaire à mio cour souveraine, (^elle fois, pourtant, elle jugea convenable d'envoyer des députés au maréchal. Ils avaient charge, sans doute, de concerter avec lui les mesures propres à pacifier la ville , que les dernières scènes avaient vivement émue. Mais aimezvous mieux en croire Yieilleville? C'était Yillebon qui lui avait dépêché ces députés ; et dans quel but? « Pour pressentir ce qu'il avoit en fantaisie . et sa délibération sur l'argent pris à Boscroger. » Pour un semblalîle objet, uniquement pour complaire au bailli son inférieur dans la hiérarchie judiciaire, et lui donner aide dans un assassinat compliqué de vol ^ un Parlement aurait envoyé solennellement une députation ojpcicllc; car les conseillers envoyés au maréchal, à l'hôtel abbatial de Saint-Ouen où il était logé , étaient « vestus en robes longues de damas, de satin picqué et de taffetas » , le maréchal le dit lui-même dans ses Mémoires. Croira qui voudra ces inepties. Ce qui est plus vrai, et devint fâcheux par l'événement, c'est que, parmi les députés, se trouvait le conseiller IiaouUin de Longpaon , ce catholique exalté que déjà nous avons pris tant de fois en faute , toujours piêt à pousser les choses aux dernières rigueurs, ne faisant qu'un avec Yillebon, cela va tout seul , et d'autant plus odieux au maréchal de Yieilleville. Dans son roman sur la spoliation de Boscroger, le
cil AK LES IX. 495
maréchal n'a pas manqué de donner àRaoullin de Longpaon le rôle le plus odieux dont il se soit pu aviser. Secojid hérilier de Boscroger ( dit-il ) , de plus , il avait pour créature un ancien clerc de ce malheureux, celui-là même qui , tout récemment, l'avait dénoncé , et avait été cause de sa mort si tragique. Sans nous arrêter à toutes ces imputations , qui auraient hesoin d'un autre garant que Yieilleville , le conseiller Raoulliu de Longpaon, étant à la tête des députés envoyés vers le maréchal , avait été chargé de porter la parole ; ici ^ ieilleville suit sa pointe , et suppose que Longpaon commençait à parler du chagrin qu'éprouvait Yillehon de ce qui était arrivé à Boscroger. Quoi qu'il en soit, il avait à peine ouvert la bouche , que Yieilleville , l'apostrophant avec fureur : « Va ( dit-il ) , ta es ungmescliant paillard; ear j il n'y en a. point eu d'aultre qui ait faict tuer ce malheureux que toy , estant son second héritier comme tu es ; mesme que le clerc, l'accusateur , est ton domestique; mais asseûre-toy que si Je feûsse aussi bien venu icy pour lajustice comme je ne le suis que potir les armes, il ny a cour de Parlement , bailliage ny autre juridiction en ceste cille , à qui je ne fisse sentir la trop grande inhumanité d'avoir laissé un corps mort tout nud quasi trois jours et trois nuits sur lep iréjjusques
à tollérer que les chiens p dessus, et oi faire
risée. Qsle-toy de dera/if nwy ; aultrement je le f'as-
4<)6 rAi'.l.l.MMM DK XOIîM ANDIK.
clieray ; carmes ycu.r .s'û/fcnantt de regarder les i)iescliants. »
Le conseiller Longpaon eùt-il ('té coupable ( el nous sommes bien loin d'en demeurer d'accord ) , un maréchal de France devait-il ainsi traiter le Parlement de Normandie, qui était là chez lui, dans la j)ersonne de ses députés en costume? Après sa violente apostrophe, Vieilleville nous montre Raoullin de Longpaon « sanglotant et crevant d'une telle et si impérieuse responce , sans respect de sa ([ualil<' ny de sa compaignye avec tous leurs habits. » En l'absence des registres secrets du Parlement, qui, à cette époque, nous font défaut, nous en sommes réduits à la réponse que Yieilleville lui-même prèle à l^ojigpaou, réponse bien l!und)le, assurément, après une insulte si sanglante. uHal Monsieur (lui aurait dit Longpaon ) , ayez respect j au moins , s'il vous plaist , que nous sommes tous du corps de la souveraine court de ceste province j oii vous estes tant honore j et nioVjOultre ce , pensionnaire de la 7^oync-mère. » ]\iais le maréchal n'était pas homme à s'arrêter pour si peu : « Je n ignore rien de tout cela ('s'écria-t-il plus fort), et e/ue tu es grand protecteur de ses affaires en la Normandie ; mais desloge cepeiidant ; aullrcment je te feray jecter par les fenestres. « \ieilleville assure que le conseiller Longpaon sortit « pleurant et désespérant d'une si cruelle responce » ; je l'en croirai sans
(.11 An m: s IX.
peine sur ce point ; et tout mon regret est qu'il ne nous ait point dit si les .autres députés étaient plus satisfaits, eux qui avaient eu leur part d'un si sanglant affront, et surtout ce qu'en pensa tout le Pailement , qui venait d'être si grossièrement outragé dans la personne de ses envoyés.
On peut imaginer comme Villebond'Estouteville était content, lui vieux capitaine des meilleurs de ce temps-là, lui d'un sang si noble et si pur, de se savoir accusé de vol et d'assassinat, et si odieusement diffamé en pleine rue, par la voix des soldats, au conspect des habitants ses justiciables. A en croire Vieilleville , après la scène qu'il avait faite aux députés du Parlement , le conseiller de Longpaon , la rage dans le cœur, était allé tout raconter à Yillebon; et, pour l'animer davantage contre Yieilleville, il lui avait mensongèrement prêté un propos injurieux contre Yillebon , lui faisant dire « que ce gouverneur estoit indigne de sa charge , et que si le rov faisoit son debvoir, il en pourvoiroit ung aultre. » Horrible calomnie (dit le maréchal), qui aurait aigri Yillebon contre lui sans remède, et été cause de tous les malheurs que l'on va voir ! Comme si, avant tout cela, Yillebon eût jamais reçu de Yieilleville autre chose que des humiliations poignantes et de sanglants affronts ; comme si , surtout , l'horrible accusation d'avoir volé et
iîis l'AlU.EMl^XT DK XOIOI A^^)l^..
lail assassiner Mustel de Boscrogcr, n'eût pas été
le plus intolérable de tous! Ces deux hommes
Le in.iiéchai n'auraient jamais dû se revoir : Yillebon le sentait
d'F.stoiiicviiri-, bien; et il avait cesse de venir à Saint-Ouen de-
réconciliés , , , i' i ' i i
c)i apparence, mander le mot a ordre au marecnal , ce que ce (hneni ciisenibie flernicr trouvait impardonnable. Mais, le 24 janvier
an logis al)l)atial ■■■ ■'
(leSaini-onen; ^Je dimanche qui suivit l'assassinat de Boscroger),
ilsseqneielleiit, , i , -ir.,, , , . ,,
tirent leurs Ic marecnal et Viilebon, chacun avec sa suite, s ed'EstoHteviiie ^^^^ trouvcs a la grand messe a JNotre-Uame, on se aianiaincoupee. j^^i^q f]çg dcux côtés , commc s'il nc se fût rien passé ; et Yillebon accepta l'invitation que lui fit le maréchal , de venir, lui et les siens, dîner à l'abbaye. En voyant Yillebon marcher côte à côte avec le maréchal, et entrer avec lui au manoir abbatial de Saint-Ouen , suivi de son lieutenant, de son enseigne, de son guidon, de ses neveux, et de cinq ou six hommes d'armes, les habitants paisibles durent se réjouir d'une réconciliation si inespérée, et en augurer favorablement pour la pacification de la ville, llélas, ces espérances allaient être cruellement déçues. Le dîner s'était d'abord passé paisiblement; mais, soit que le vin eût échauffé les têtes . soit que des haines mal assoupies se réveillassent tout-à-conp . la bonne harmonie ne dura guère. Au dire de Yieillevilîe, comme on allait se lever de table, Yillebon l'aurait apostrophé de l)ut en blanc, lui reprochant ses propos contre lui. .l'aime mieux en croire Théodore de Bèze .
qui assure, lui, que le maréchal, après le dîner, s'était misa déplorer la calamité de la ville , à gémir des exécrables crimes dont elle venait d'être le théâtre, à s'étendre surtout sur la mort de Boscroger, « exhortant Villebon à y donner ordre '. » De l'humeur dont nous savons qu'était Villebon, ces exhortations ne devaient pas beaucoup plaire à un homme, surtout , à qui elles remettaient en mémoire toutes les infamies qu'on avait débitées contre lui les jours précédents, et ce que les gardes même du maréchal avaient osé dire en pleine rue. Il put, alors, commencer à se plaindre, comme le veut Yieilleville , des propos tenus contre lui au sujet de Boscroger, et le maréchal , piqué, le prier « de mettre ce propos sous le pied , comme de chose faicte, à laquelle l'on ne pouvoit plus mettre de remède « ; cette réparation paraissant médiocre à Villebon, qui, déjà, n'était plus maître de sa colère: « Comment j vertu Dieu! (s'écria-t-il) on ad'wt que je ne suis pas digne de ma charge , et que le roy me la debvoit oster! Je maint icîis en cestc compaignye que tous ceulx qui l'ont dict en ojit menty par la gorge , et qu'il n'y a lieutenant de roy en France qui fasse mieulx son debvoir que moy. » — « Allez vomir vos desmenteries ailleurs j s'écria Vieilleville , entrant en une très furieuse colère » ; et, s'élançant
' De Bôzc, Histoire eivlés., loiiu- II, pHiic (i7o.
hm p\i',li;me\t di; n ni-, m and je.
sur \ille})oii , tout hoi's do lui, « il le poussa sivislomciit que , sans la lablo , il fiist tombé par Icne. i> A l'instant, on vit briller les épées de ces deux bommes de guerre irrités ; mais ce fut bientôt fait ; la vivacité, la jeunesse et la vigueur étaient du côté de Vieilleville ; du jnxMiiier coup ([u'il donna , « la main droite de Villebon , avec envyron demipied de l'os du bras, cbut par terre, et l'espée quant et quant. Yillcbon tomba comme mort de ce coup qui avait failli lui fendre le crâne. » Voyant Qu'on sc représente la rumeur qui se fit aussitôt
niiiiiic', dans l'bôtel abbatial, l'indignation et la douleur les iioiufrcis ^igç, j)(»Y,çuXj, des officiers empressés autour de leur
de Rouen '■
se soulèvent, ouclc , dc Icur maître mutilé et sanglant, et l'em-
et viennent i i i m ii •
assiéger portaut daus Jcurs bras; ils allaient emporter aussi ICI evi e main coupée irisante à terre ; mais le maréchal
dans son logis l ^ '
à saint-Ouen. de Yicilleville ne le permit pas : « Geste iiiain (disait-
(Fin de janvier
1362 ) il) a fouillé ma harhe ; elle doiùt me rester pour tes-
moignage de mon luDuieur. » Le fait était faux : Carloix, secrétaire de Yieilleville , l'avoue lui-même; mais , dit-il , « M. le mareschal proposoit cela pour luy servir exprès de justification devant le roy et * lous les princes, qui eussent tous jugé qu'il avoit
eu très juste occasion d'en user ainsi, et que ce iTialheui- lui avoit esté inévitable » ; et maintenant on voit si les mensonges coûtaient tant au maréchal. On n'oublie pas que loiit cela se passait un dimanche. Dans les rues, sur les places s'agitait
CHAULES IX. 50t
une foule oisive, profitant d'un jour de repos pour se promener et s'ébattre. Que l'on imagine ce que devint cette multitude, lorsqu'elle vit s'avancer les neveux et les olficiers de Yillebon soutenant, ou, pour mieuxdire, portant dans leurs bras ce vieillard mutilé qui perdait tout son sang. Villebon était fort aimé dans Rouen , des zélés catholiques surtout, si nombreux alors et si échauffes, dont il partageait, dont il protégeait, en toutes rencontres, les opinions et les sentiments quelquefois emportés. Aussi les vit-on tous se presser consternés autour du triste convoi, qui allait grossissant toujours, faisant tout retentir de leurs cris de pitié , de douleur, de malédiction. Dans le fait en lui-même, tel qu'il s'était passé , il y en avait bien assez pour indigner un peuple déjà si ému, chez qui se renouvelaient sans cesse, depuis dix mois, les scènes les plus tumultueuses. Les neveux et officiers de Villebon vinrent l'exciter bien plus encore , s'il en faut croire Vieilleville , en lui disant que cet outrage avait été fait à leur gouverneur, parce qu'il était ennemi des Imguenots ; qu'à ce coup ils devaient faire connaître au roi s'ils étaient vrais catholiques, bons sujets, serviteurs fidèles de sa majesté, et zélés pour leur religion ; il fallait se hâter de prendre les armes, venir, avec eux, enfoncer l'abbaye de Saint-Ouen , y brCder le maréchal et les siens.
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PARLEMt.M DE .NoRM A.NDII-;
Conduite du Parlement
en cette conjoncture.
Promplement aveili de ravenlure tragiquearrivée à Saint-Ouen , et de l'agitalion toujours croissante qui se niauireslait parmi les habitants, le Parlement s'était réuni en hâte au palais , pour aviser aux moyens de tenir la ville en paix. Les mesures possibles avaient été concertées entre cette cour et les échevins réunis à l'hôtel de ville; sur son avis et par ses ordres exprès, injonction avait été signifiée, de maison en maison, aux capitaines des bourgeois et à tous les bourgeois eux-mêmes , « de se tenir prests , et d'avoir l'œil et regard à ce qu'aucune sédition ne se fist dans la ville, » La garde avait été renforcée pour la nuit, qui paraissait devoir être orageuse. Le maréchal n'étant pas homme à épargner la ville, si on le laissait s'en rendre le maître absolu , le bailli \illebon avait été « supplié de faire mettre force de bourgeois au Vieux-Palais et au Chasteau, pour éviter à toutes surprinses » , c'est-à-dire pour empêcher le maréchal de se saisir de cette forteresse, et de s'y loger pour mieux dominer la ville. Toutes ces mesures avaient été concertées entre l'Hôtel-de-Ville et les membres du Parlement. Cette cour avait même envoyé au roi un homme exprès, chargé de laconter les faits dans toute leur véiité au monaïque, à la reine-mère et au conseil '. Mais comment contenir tout une po-
' Reg. de Vhôtel-de-ville de Boiicn , 24 janvier 1562. — Chroni(iiic ins. de la Bibliothèque loyale ' Ifi'' siècle), déjà citée.
pulation que la vue de son bailli mutilé , et sa haine pour un maréchal brutal , et huguenot à ses yeux , avaientpénétrée d'une indignation qui allait croissant d'heure en heure? Ces capitaines , ces bourgeois armés, convoqués à la hâte, et auxquels il avait été si énergiquement enjoint d'empêcher une sédition, ils étaient eux-mêmes plus échauflés encore que le peuple qu'ils avaient reçu mission de contenir. Avant le soir, toute la ville presque était en armes, comme l'avaient voulu les magistrats. Mais, contre leur vœu assurément , et sans doute même au mépris de leurs défenses réitérées, tout ce monde marchait, enseignes déployées, sur l'abbaye de Saint-Ouen, et se rangeait en bataille sur la place, protégée par l'artillerie qui lui avait été fournie du château. Pour tout dire , le maréchal était assiégé dans son logis, où l'on comptait bien le forcer. Mais les assaillants rencontrèrent une résistance plus vigoureuse qu'ils ne l'avaient pu croire.
Un corps de garde avait été posé dans la grande Le maiccbai
, ,. 1 i . , , . , se fortifie
église abbatiale, pour que les msurges ne pussent jans l'abb.iye; s'introduire de cette basilique dans l'intérieur de i-i»»'» "émet pas
1 fin au combat.
l'abbaye. Lorsque le capitaine Grézieu voulut rompre les portes de l'église pour y loger une compagnie royale, unie aux bourgeois insurgés, des décharges faites par les vitres lui tuèrent environ trente hommes. Le capitaine Sainte-Colombe et ses gardes , logés dans la grande tour de l'abbaye .
ôo'i J'AIUJi.MKM l)i; NOliMANDIi:.
lirèrent aussi sur la même compagnie « si dru et (le telle furie, qu'ils firent bienlost rompre leurs rangs et se retirer sous la faveur des maisons. » La garde bourgeoise fut aussi fort maltraitée; un de ses capitaines, Yandrimare, ayant voulu, à la tête de sa compagnie , s'emparer de la porte de la llougemare , dont les gens du maréchal avaient eu soin de se saisir dès les premiers instants, le marquis d'Epinay , l'un des gendres de Yieilleville , « les esbourra si bien , qu'il en fust tué plus de cinquante, et le capitaine avec eux. » De son côté, le maréchal ayant fait percer la muraille du Jeu de patiniedes moines, fondit, à l'improviste , sur deux aulres compagnies; vingt-cinq ou trente hommes restèrent sur le pav(' , et les corps furent jetés dans les fossés par-dessus les murailles. Pour tout cela, . les insurgés n'avaient point quitté prise, et la nuit même ne put mettre un terme au combat. « Il n'y avoit ame vivante en la ville, jusques aux femmes, qui ne fist quelques efforts contre le mareschal et ses gens, pensa^it quilz feûssent liugiienotz ; et ilz tourmentoient fort tous les serviteurs et trains des Sept toiiipa'nies g<^ntilshommes de la suite de M. de Yieilleville. » royales, d'abord ]g combat, eugaoé le dimanche, vers trois
inactives c? o
et incertaines, hcurcs aorès midi, s'était prolongé sans relâche
se décident enfin ^' i o
pourVieiiieviiie, jusqu'au lundi quatre heures du matin, sans qu'on
et renforcent
heanconpsagiu- cu piit cucorc prévoir l'issuc , lorsquc les sept autres
nlson, faible au . . . . . , , • i '
commencement, compagnics royalcs , uiact ivcs jusqu alors , mais de-
ciclées sans doute par un ordre pressant du maréchal, airivèrent en bataille sur la place de Saint- Ouen , tambours battants, enseignes déployées. La compagnie de Villebon allait être infailliblement taillée en pièces, si elle n'eût battu en retraite devant ces troupes nombreuses, aguerries, toutes fraîches d'ailleurs, et qui n'avaient point donné encore ; néanmoins , pendant toute la nuit du lundi au mardi , les neveux de Villebon avaient excité le peuple à poursuivre son entreprise ; ils avaient réuni jusqu'à six mille hommes , et, toujours maîtres de l'artillerie du château, ils marchaient de nouveau sur l'abbaye j^our la foudroyer, lorsqu'ils surent que les vieilles-bandes occupaient toutes les avenues de Saint-Ouen, tant les maisons que les rues; « qu'il n'y avoit maison de président, conseiller, ny d'aultre personne, de quelque qualité qu'elle fust, exempte; mais, bien plus, tous les maislres prisomiiers en leurs maisons. » Avancer maintenant, c'était vouloir se faire foudroyer par les fenêtres et estropier par les soupiraux de toutes les caves, où se tenaient des soldats armés. Toutefois , la position des assiégeants allait s'empirer encore. Des troupes aguerries campaient à Les troupes
*" du rhingrave
douze heues de nouen, sous le commandement viennent en h:ite du rhingrave ' , beau-frère de Yieilleville. Aux de^vieinevine,
________^ et lui assurent
l'avantage.
' Philippe, comte du Rhin , colonel de reîti'cs, prince allemand ,
allie de la France. — Le Laboiiicur, Additions fiitx Mémoires de CasteliKiii ^ toHic II, pago.î.
premiers mouvements du peuple , un gentilhomme, dépêché par le maréchal, avait couru avertir le rhingrave de ce qui se passait , et le conjurer de venir en hâte. Aussi , le mardi , à dix heures du matin, par \a porte de (a Rougemare, dont Yieilleville était toujours demeuré maître, se précipitèrent dans Rouen , sous la conduite du rhingrave ' en personne , six compagnies de reîtres , « marchant de telle furie par les rues qu'ilz terrassoient tout ce qu'ilz rencontroient de populace, de tous aiges et sexes , où les bastonnades ne furent pas espargnées. » Puis tout aussitôt survint un gendre du maréchal, Duillv , avec deux cents chevaux, « qui fist merveilles de bourrasqucr ceste populace. » Puis encore, deux heures après, arriva M. de Bourry « avec six vingt bons chevaulx, qui prist des aultres rues, dedans les quelles il exerça la mesme furie, sans nul espargner. » Enfin, à midi, par la porte àxxpont de Seine, survint le baron du Neufbourg, avec environ cent chevaux, « qui n'en fist pas moins. »
Les ))ouigcois Que l'ou imagine la consternation d'une malheuépouvantés, rcusc Ville, pulcc , saccagcc , loudroyee, li y avait trois mois à peine, et qui, de nouveau, voyait les troupes royales entrer dans «es murs, la traiter en cité conquise. Cette fois encore, il lui fallait céder ; le maréchal de Vieilleville était , maintenant, le maître. La nuit du mardi au mercredi.
se soumettent.
dansla place de Saint-Ouen , retentirent, non plus des vociférations séditieuses ou desmousquetades, mais des cris, des pleurs et des prières : c'était « toute la populace de Rouen , qui s'y venoit jeter^ criant miséricorde, et qu'ilz avoient esté séduictz par les neveux de TM. de Yillebon , et supplioient le maresclial, les genoux en terre, de leur pardonner, » Vers minuit, le maréchal vint se présenter à cette multitude éplorée; il les assura qu'il avait oublié toutes leurs folies, et qu'ils n'auraient aucun mal. Il le leur promit « sur son honneur et sur son àme » , et leur ordonna de se retirer, « ce qu'ilz firent en louant Dieu, s'offrantz de le prier toute leur vie pour sa prospérité et santé; et en firent publiquement serment ; avec offre de luy apporter et rendre leurs armes. » Environ cent vingt des assiégeants avaient péri, au dire du maréchal, qui, lui, avait élé assez heureux pour ne pas perdre un seul homme. Au demeurant, la ville (et c'est encore lui qui le déclare), venait d'être « quasi plus affligée qu'au dernier siège. »
Nous avons dit quelle avait été la conduite du Le Parlement
••• en corps
Parlement dès les premiers instants de ce mouvement populaire. Si ses mesures énergiques autant que promptes , pour maintenir la ville en paix et éviter une sédition , étaient demeurées sans succès, pouvait-on s'en faire contre lui un juste sujet de reproche , et avait-il été au pouvoir des magistrats
va visiter le maréchal, et est fort mal
accueilli.
.S08 l'ARLK.MEM' Di; .NOllMAXDli: ,
d'arrêter dans son cours ce torrent débordé? Durant ce siège de Saint-Ouen , ces charges de cavalerie , ces mitraillades , ces entrées incessantes de reîtres furieux renversant et écrasant tout dans les rues, qu'auraient pu faire les magistrats assemblés au palais? Pouvait-on leur reprocher d'être demeurés dans leurs maisons , où , encore , ils avaient tous à contenir les soldats du rhingrave, orgueilleux et insolents comme des ennemis vainqueurs; car on avait contraint tous les membres du Parlement (Yieilleville le dit lui-même) à loger cette soldatesque , au mépris de leurs privilèges, jusque-là si respectés de tout temps! Yieilleville, toutefois, en voulait gros à ces magistrats ( il le dit lui-même ) , plus peut-être pour en avoir trop fait , que pour en avoir fait trop peu, comme il lui plaisait de le dire. Avoir fait renforcer les garnisons du Yieux-Palais et du château , de nombre de bourgeois bien armés, pour empêcher les troupes royales d'aller s'établir dans ces deux postes importants , d'où elles auraient pu foudroyer la ville, ce n'était pas chose qui eîit pu agréer au maréchal , et nous expliquons ainsi sa mauvaise humeur contre le Parlement qui avait voulu venir en aide à la ville. Elle était bien violente , comme on ne tarda guère à le voir ; et si une députation de cette compagnie avait eu, récemment, tant à se plaindre du maréchal , le Parlement tout entier . qui s'était transporté en corps à Saint-Ouen, après
CHARLES IX. r,Q<,
la sédition apaisée, pour le saluer et se féliciter avec lui du rétablissement de l'ordre , ne trouva jjjuère en lui plus d'égards. On avait même commencé par éconduire cette cour , le maréchal ayant défendu à ses gens de l'admettre; mais, introduits, enfin, ces magistrats se durent repentir bien vite d'avoir tant insisté. L'air de hauteur du maréchal , à leur entrée , les avait frappés tout d'abord; mais, les apostrophant bientôt avec colère : « Sans !e respect (dit-il) que je porte à vos dignitéz, je vous ferois tout présentement sentir vostre nonchalance ou stupidité de n'avoir pu faire cesser ce tumulte populaire, veu vostre auctorité et puissance absolue. » Et , sans autre discours, il leur commanda de se retirer incontinent de sa présence. « Lors , l'un d'entre eulx, nommé Duval, sieur de Boscquencey , parisien , qui se sentoit favorisé par M. le mareschal , print la parolle , et vouloit haranguer. Mais Yieilleville ne le voulut permettre : Taisez-vous (lui ditil), vous ni avez bien faict paroistre tous que vous désiriez ma mort et de toute ma suide. Toutes fois , puisque, par la grande bonté de Dieu j j' en suis esc/iappé , je vous pardonne toutes vos mauvaises conceptions» ; et, de rechef, il leur enjoignit de sortir. S'il en faut croire Carloix, ces magistrats, traités avec tant d'indignité, se disposèrent à se retirer, « avec humbles supplications au mareschal de les excuser s'ilz s'estoient oul)liéz en ce debvoir; car
510 l'ARLKMKM DM NORMANDIE.
il ne leur estoit jamais arrivé ung tel désastre , pour au quel donner l'ordre qui y estoit requis et nécessaire, il leur avoit esté impossible de s'assembler; et le plus expédient qu'ilz avoienl pu imaginer, en telle combustion, ç'avoit esté de gaignor leurs maisons, pour saulver leurs vycs, ets'escarter d'une si grande f'urvo populaire. » C'est encore là un mensonge de Carloix; car le Parlement ne pouvait demander pardou de ne s'être point assemblé, lui que nous avons vu réuni au palais, aux premiers symptômes du mouvement populaire, et tout faire, de concert avec l'Hôlol-de-YiHe, pour arrêter la sédition dès son principe. Mais c'est un parti pris chez ce maréchal de prêter toujours le plus bas langage aux hor/imes et aux compagnies qu'il rudoie. «Désarmé donc (dit-il encore) par une si homicstect si humble i^emonstrnnce , il donna ordre de déloger ses troupes logées dans les maisons de ces magistrats. « De quoy (dit-il) ilz lui firent tous ensemble , à haulte voix , un merveilleux remercyement, et se retirèrent très contents; aussy ( continue-t-il ) , n'estoient-ilz là venus que pour obtenir cesle grâce ; mais ilz avoient différé d'en parler, le voyant en colère. De laquelle grâce M. le mareschal les voulut bien gratiffier , estant bien adverty de leurs intentions, et que ce malheur n'estoit survenu par leur malice . mais plus tost par leur pusillanimité et laulle de couraige . qui est
très commune et quasy naturelle à toutes personnes de leur robe et qualité. »
La belle grâce que faisait là le maréchal au Parlement, dont cent édits avaient exempté les membres de tout logement, sauf le seul cas où le roi de France en personne serait dans la ville; et encore, en ce cas même, en étaient-ils dispensés quelquefois! Combien aussi ses reproches à cette compagnie étaient fondés ! Apparemment, après avoir soulevé contre lui tout le peuple d'une grande ville par ses insolences et par la mutilation d'un vieillard cher à la cité, ce maréchal aurait voulu que, pour le défendre, le Parlement fit tirer, du haut des fenêtres de la grand'chambre dorée, contre ces bourgeois à bon droit irrités! Car d'aller rendre des arrêts contre une immense cité armée et en colère , sans doute , il y avait peu d'apparence. Lorsqu'un des premiers dignitaires de l'armée, envoyé dans une grande ville , pour y pacifier un peuple ému , ne sait que l'aigrir et l'exaspérer encore par ses brutalités et ses violences, s'il lui en mésavient, à quel autre pourrait-il s'en prendre qu'à lui-même ; et, après que cent cinquante victimes, selon son propre dire, avaiejit payé de leur vie l'indignation trop vive que leur avait causée la mu ilation de leur bailli, l'auteur- de tant de maux ne savait qu'humilier et gourmander la première cour souveraine de la province, qui, elle, avait fait son
il-;»
l'Arj.lîMKNT DE NORMANDIE.
l>e inarcclial tU- Brissac est noiiiuié
codiinandeiupiit.
devoir, et qu'aucune loi, du reste, ne lui permettait de traiter ainsi ! Mais c'était le ton de l'époque. Dans les troubles, les gens armés s'estimaient l<'s dieux de la terre. Ces hommes , devant qui toul devait se taire, obéir , adorer, il ne fallaitpas espérer de les voir reconnaître un maître, fût-ce le roi luimême; on le vit bientôt par la conduite de Yieilleville. Les scènes tnmultueuses de Rouen , bien connues en cour , ayant fait penser que ce marépoiir miiipiacor , ç.|^gj n'était poiut uu gouverucur qui pût convenir vieiiievmc,qui, ^ cette ville dans de telles conjonctures, des pou-
toutcfois, ii'ticiit
quciqueteiiips le voirs dc lieutenaut-géuéral avaientété promptement donnés au maréchal de Brissac, avec ordre de s'acheminer, sur l'heure, en Normandie. Brissac s'avançait en halo vers Rouen avec des troupes fraîches, et était déjààFleury, à six lieues de cette ville , lorsqu'un message de Yieilleville , qui avait été averti de sa nomination et de sa marche, vint lui donner à penser. Le maréchal lui faisait dire que, tout étant fini, tant de troupes étaient inutiles , et qu'il estoil résolu à ne point le laisser entrer. Son motif apparent était une vive commisération pour la ville de Rouen, qui avait été si affligée (disait-il), qu'elle ne pouvoit pdtir davantage; le fait n'était que trop véritable; mais il y allait de bien autre chose, comme le montra le reste du message. Yieilleville. donc, faisait dire au maréchal de Brissac que. «s'il avoit un pouvoir
pour commander absolument à Rouen , il pouvoit bien le jeter dans le feu; car liiy Vieilleville créveroit plustost, qu'âme vivante, fust-il prince (excepté du sang), dustjouyrdu fruict de son labeur ^ et il estoit plus raisonnable que f honneur lui en demeurast. » Beuu labeur et bel honneur assurément! c'était encore, apparemment, parce que la ville ne pouvait pâtir davantage; elle s'était si bien trouvée du gouvernement de Vieilleville î « Du reste, si Brissac vouloit venir à Rouen, il y seroit bien reçu , à condition de n'amener que vingt personnes avec luy. » Voyez la condescendance !
Brissac eût pu s'opiniâtrer , porteur qu'il était d'un pouvoir si authentique, signé de la main du roi et scellé du grand sceau de France. Il savait bien que, dans Rouen , on l'attendait comme un libérateur. Un -capitaine envoyé au devant de lui à Gisors , par l'Hôtel-de- Ville, était venu le supplier de hâter sa marche, et de « s'acheminer par deçà pour la dejfense et la tuilion de la îulle' . » Mais, monté comme l'était \ieilleville, un nouveau combat eût été inévitable; trop souvent déjà des Français s'étaient tués les uns les autres. Brissac voulut donc bien se rendre à Rouen , en compagnie seulement de vingt gentilshommes.
Pour ses lettres patentes de lieutenant-général ,
lieg. (le riintel-df-ville <te Rouen, '1 frvrier 150'.'..