‹ Histoire du Parlement de Normandie (volume 5)Chapitre 4 sur 30 · I.oys Pétreninl · texte numérisé non relu

I.oys Pétreninl

Jehan de Bauqucmare.

Nicolle Le Sueur.

Guillaume Àuher.

Richard Mansel.

Laurent Bigot, premier advocat du roy.

Ysambart Busquct, advocat en la court , substitut du procureur-général du roy.

GnEFFIEBS ,

.lehan Surreau , civil.

Robert De Bois-Lévesque, criminel.

Deux huissiers-audiencicrs.

— ( Reg. secr. des grands jours de Bayeux. )

lières criminelles, de quelque grandeur et qualité qu'elles feûssent ; pour pugnir et faire pugnir les dt'linquans de telle peine que ce feust exemple à tous autres ; mesmemenl pour extirper ceste malheureuse secte lut lier iane ; congnoistre de tous abbuz, faultes, malversations ou négligences dont les officiers du roy es dictz pays se trouveroient chargez au faict de leurs estatz et offices; les chastier, pugnir et corriger, selon l'exigence des cas ; corriger toutes corruptèles, usaiges , stilles et procédures abusives , mauvaises praticques et formulaires des praticiens et autres choses que, es sièges et auditoires des dictz bailliages, ilz trouveroient estre déraisonnables ou contre le bien et expédition de justice , et le tout refformer et mettre en bon ordre et forme de justice et praticques. » Ils devaient « pourveoir aux églises, monastères^ hospitaux, pour le faict du service divin , entretènement des saincts décretz ; discipline régulière , sur les ruines, décadences et désolation des églises et des maisons y appartenant'. »

Pour ces délégués des grands jours ^ pour d'autres membres du Parlement interdit, restés à Rouen avec la mission expresse d'expédier les nombreux procès soumis à la Tournelle , c'étaient là comme

■ Lettres \ patentes de commission poiiv la tenue des grands four.i, 13 juillet et 12 septembre 1540.

26 PARLEMENT DE NUIIMANDIE.

des épreuves qu'il leur fallait subii- avant de lecoiivrer, avec les bonnes ji;râces du roi. leur autorité première , et ce graud nom de Parlement qu'on leur avait ôté pour un temps. On le voit par une lettre que Poyet écrivit d'Evreux au premier président DeMarcillac. u Je suis asseûré (lui disait-il) que vous ferez vostre del)Voiren la charge qui vous a esté commise ; et s'il y en avoit qui ne lefeissent. vous feriez aussy grand mal de n'en donner advertissement comme si vous-mesme l'aviez faict... Car le roy veull et entend que vostre cnnipai^/nr soit si bien dressée (lu'ilny ait occasion d'en faire plaincte pour l'advenir ' . » C'était montrer dans un temps peu éloigné le rétablissement du Parlement comme la récompense du zèle des magistrats demeurés à Rouen ou envoyés à Baveux chargés des ordres du roi.

Les magistrats demeurés à Rouen pour juger les procès criminels, expédièrent un nombre incroyable d'affaires ; et jamais mission ne fut mieux remplie que celle des commissaires des i^rands jours. Ces derniers s'étaient hâtés de quitter Rouen Ce que ûrent, au premier ordre du roi. Le 23 septembre , après les commissaires avou' assiste, cnroDcs rougcs, a une messe solennelle ^^^. du Saint-Esprit, chantée dans la cathédrale de

grands jours. r '

' Lettre du 18 scpteinhie 1 J40.

Bayeux, reconduits processionnellement aux portes de l'église par tout le clergé de la cathédrale , eu costume , comme ils avaient été reçus au portail à leur entrée, les commissaires se rendirent à ils siégeaient à l'évêché , qui leur avait été assigne pour lieu de leurs séances. On avait hésilé un instant à y juger des criminels, dans la crainte cpie le palais des évêques ne fût regardé comme lieu de franchise et d'immunité ' ; scrupule étrange et que n'avaient pas eu, à Rouen, les maîtres de l'Echiquier temporaire, lorsqu'en l/t!23 , le château de Rouen étant comme en ruine, non seulement ils tinrent leurs séances au palais des archevêques, mais ne voulurent même pas souffrir que des chanoines de Rouen , venant y faire insinuer à leur audience le privilège de la FurlCj, fissent porter devant eux la verge haute ' . Aussi, aux grands j ours :, eut-on bientôt reconnu qu'il ne pouvait y avoir d'immunité pour les prisonniers, « qui estoient aux mains des sergentz ou en jugement en la, court. » Après, donc, que, dans une audience solennelle , l'avocat du roi Laurent Bigot, l'avocat Isambart Busquet de Caumont, son substitut pour les grands jours, à leur suite tous les avocats plaidants et postulants, et, enfin , tous les procureurs , eurent renouvelé leurs

' Reg. secr. des grands jours de lô4o.

' Reg. de l'Echiquier et du Chapitre de Rouen , aiin. 1423.

serments, et entendu lire les ordonnances qui leur retraçaient les devoirs de leurs offices , la cour des grands jours j, alors constituée, se mit à l'œuvre ; et quelque idée qu'elle eût pu concevoir des désordres de ce malheureux pays , il lui fallut bientôt reconnaître que le mal dépassait de beaucoup les récits qu'on lui en avait faits. Alors , lui apparurent les deux principales sources du mal, telles qu'Etienne Pasquier les indique... : « l'insolence désordonnée Connivence des des gentilshommes, et la connivence des juges des

juges inférieurs. ,.,... , , . ' ^

lieux . » Aulsi , encore que \e?, grands jours eussent été annoncés et publiés dans le Cotentin et dans le Bassin, trois ou quatre mois à l'avance, toutefois, les officiers de justice de Carentan, de Saint-Lo, de Mortain, et, en un mot, des bailliages de Caen et de Coutances, mandés devant la cour des grands jours j ne purent jamais justifier qu'ils eussent procédé sérieusement contre les grands coupables,fléaux du pays, ni seulement dressé des procèsverbaux exacts et sincères des crimes sans nombre qui avaient épouvanté ces contrées. DansBayeux, dans Caen, partout, à la lumière du jour, les Bretteville , les Perrière, les Blavette , et cent autres maraudeurs de bonne maison, « vivant sur le povre peuple , dix fois décrétez de prise de corps

' Estienne l'asquier , livre vu , lettre 6.

parle Parlement et par les sièges inférieurs, étaient rencontrés marchant sur le pavé du roy ^ la tête haute, le regard assuré, bravant, insultant les officiers de justice! Que dis-je? « Ces officiers euxmesmes soutenoient et recelloient en leurs maisons lesmalfaicteurs, les souffroient converser avec eulx et fréquenter en publicq, sans en faire ou pourchasser l'appréhension ' . » Chez Jacques d'Auberville, grand bailli de Caen, à la table de ses lieutenants et des autres juges du siège , mangeaient , chaque jour, publiquement, « ces meschantz pillardz et violeurs » ; ces bandits se logeaient tout près du château, et à la porte de la maison du bailli ". Quelques-uns d'eux avaient-ils été écroués par les archers? le bailli d'Auberville les faisait mettre en liberté , et défendait aux sergents de les arrêter désormais. Mandés aux grands Jours , sévèrement interpellés sur ces scandaleuses connivences, baillis , lieutenants, procureurs du roi, greffiers, enquêteurs, ne savaient que s'accuser les uns les autres; et tout ce qui put rèsidter de leurs dires contradictoires , c'est que tous ils avaient de fréquentes et intimes relations avec les coupables'. Au lieu , toutefois, des amendes de 500 liv. que requérait

' Beg. secr. des grands jours de Bayeiix, 9.7 octobre 1 j40.

» Même Beg. , 30 octobre 1 540.

^ Beg. secr. des grands jours , du 3 novembre lj40.

contro eux le subslitut Biisquet de Caiimont , la cour dos s^raijf/s joitt's se bornait à leur adresser de dures réprimcDidcSj, ci leuriiUimait des injonctions précises et détaillées auxquelles il fallut bien obéir. ITatons-nousd'alli'nuer un peu leurs torts, en en imputant la plus grande part à la terreur qu'avaient su inspirer tous ces bandits de bonne maison. Que pouvaient, en effet, de faibles juges contre tous ces gentilsbommes armés jusqu'aux dents? que pouvaient-ils contre les aventuriers que ces gentilshommes traînaient partout à leur suite? N'avait-on pas vu des baillis insultés, frappés, tués quelquefois, lorsqu'ils s'acheminaient à la poursuite des malfaiteurs, et jusque dans le prétoire même, dans la cliaire où ils rendaient la justice au nom du roi? A Pont-Lévêque, et dajis bien d'autres lieux, il s'était joué de ces tragédies. kVHôtcllerie , près de Lisieux, comme Baignart de Juéz, à la tête d'une bande d'ave?ititricrs , avait charo;é , la da"ue au poing, deux ou trois cents paysans armés, le lieutenant du vicomte ayant fait arrêter les chevaux deBaisnart et donné l'ordre d'arrêter Bais-nart luimême, n'avait-on pas vu ce furieux « entrer, ung pougnart à la main , dedans le prétoire auquel le dict lieutenant estoit en siège, tenanl sa jtirisdiction , prendre ce magistrat par le collet, violentement le tyrer hors de sa chayre; le mener par force au logis où ses chevaulx estoient arrestéz ,

FI'.AiNCOIS I.

et. là, le forcer, oiiltre son gré, de les luy faire délivrer' ? » Une autre fois, l'avocat du roi au bailliage de Caen, Denis Regnaud , fut tué à coups de dao^ae , en plein jour, dans la rue, p^ir le capitaine Do Bretteville , qui , dans la suite , eut sa grâce , et on avait été quitte pour s'aller cacher quelque temps en Angleterre'.]

Il fallait , au reste , que la cour des grands jours eût elle-même reconnu tout d'abord le danger de sévir immédiatement contre les auteurs de tous ces excès, puisque, peu de jours ajjrès son arrivée à Baveux, on voit une correspondance s'engager entre elle et l'archevêque Georges d'Amboise, deuxième du nom , lieutenant du dauphin au gouvernement de la province , pour obtenir ino'in forte j, ne pouvant , sans ce secours , ni juger librement tous ces redoutables malfait(Hii's, ni surtout faire exécuter ses arrêts. Demande trop juste, sans doute, pour qu'on n'y fit pas droit aussitôt. « Ayant reçeu vostre lettre (leur répondait le prélat, de son château du Bordeau de Vigny , où il était alors) , j'ay incontinent escript et envoyé devers le prévost Cerny, à ce que, toutes choses cessantes ^ luy et sa

Les commissaires

des

grands jours

de Bayeiuc

demandent

main foite ù

tieorges

d'Amboise,

•2' du nom,

arclievéque de

Rouen ,

lieutenant

du roi au

gouvernement

de la province.

' Histoire du Privilège de Sdiiit-Roniain , tome 1'^'', pages 228 et suivantes.

' Recherches et Antiquifés delà ville de Caen, par De Bras de Bourgiieville , 2^ partie , p. 138.

compaignye ayciil à se retirer , en toute diligence •, là ail vous estes de présent j pour faire et exécuter ce qui luy sera ordonné pour le bien de justice; et s'il est besoin g de plus amples lettres soit de baon et arricrebaon ou autres nécessaires pour l'e/fect du contenu, en rostre dicte lettre j, en m'en adrertissant, je vous les cnvoyeray, etn'yaunifaulte*. » Bientôt , \iiirenl des lettres patentes enjoignant aux prévôts des maréchaux de faire toutes les arrestations qu'aurait ordonnées la court des grands jours , eX. ce en tous lieux du royaulme, « etiani in loco sacra ^ , et sans « pareatisn -.

Ainsi, soutenue désormais par une force respectable , la cour des grands jours pouvait procéder, maintenant, en toute assurance , avec promptitude et vigueur, contre des scélérats trop long-temps impunis. De sévères procédures commencèrent contre ceux qu'on avait pu saisir, et leur supplice ne larda guère. Mais beaucoup s'étaient enfuis. A ce seul mot de grands jours , ils avaient, en bâte, gagné le pays, et l'exécution en effigie était, pour l'heure, l'unique vengeance que l'on pût tirer de la plupart. A la vérité , ces exécutions par figure avaient , alors , quelque chose de bien autrement frappant que de nos jours. Un mannequin de gran-

■ Reg. secr. des grands jours , 13 octobre 154o.

' Reg. secr. fies grands jours de Baveux, 3 novembre lô40.

deur d'homme, représentant, trait pour trait, le coupable, et revêtu d'habits pareils aux siens, paraissait sur l'échafaud, y était pendu, décapité, rompu, attaché sur la roue, y subissait , enfin , aux yeux de la multitude , le supplice que le coupable avait mérité de subir en personne. Beaucoup de ces fléaux de la Normandie, dont nous avons dit les noms , eurent à essuyer cette ignominie ; le jeune baron d'Aunay , entre autres, que nous devons mentionner à part. Au mois de mai précédent, lui et ses trois frères, tous âgés de vingt à vingt-cinq ans au plus , étant prisonniers à la conciergerie du palais à Rouen , prêts à monter à la Tournelle , pour des crimes énormes et sans nombre, avaient obtenu la Fierté^ grâce aux lettres pressantes écrites au chapitre par le duc d'Etouteville, par la comtesse de Créances, le roi de Navarre, le dauphin de France Henri , et le duc d'Orléans son frère. Le Parlement ne s'était décidé qu'avec peine à relâcher ces grands coupables, si jeunes qu'ils fussent, tant on les savait pervers , gangrenés et sans ombre aucune d'amendement. Mais l'élection du chapitre et de si hautes protections ne permettant point d'hésiter, « ayez so'mg de bien vivre (leur avait dit sévèrement le premier président De Marcillac , avant de les laisser emmener par le chapelain de la confrérie de Saint-Romain) , et ne faictes oultraiges à personne j spécialement à cettlx qui vous ont appré- II. 3

heiidez et amenez j)?nsonnyers en la eonciergerie;

ou aif/trement j eraigncz grosse ptignickm ^ mesme

Un (lesquaiie DU FEU '. » Mais qiieiles menaces auraient pu rete-

fils du ]).Tron . . ,. . a ^ i i- \

d'Aunny, vcnniit Dn'ces jeiines lioDS, toujours prêts a bondir, a de levM i;i fierip, j.^^ojir -, tont mettre en i)ièces ! A peine cruelques

se rend coupable o ' 1 111

de nouveaux jours s'étaieiit écoulés aiîrès l'Ascension et les

exeés. Il est *

décapité rudcs semonccs du palais et du pénitencier du chapitre, cpi ayant rencontre, par le pays, le sieur de Brieux , l'un de ceux qui les avaient fait prendre, « ilz Iviy baillèrent plusieurs coups d'espée, en grande efTusion de sang, et estoient en voye de le tuers'ilz n'eussent esté empeschéz par aulcuns de leur compaignye. » — «Convaincue qu'il n'y avoit propos ne espérance d'amendement, mais toute conliniialioii de violence » , la cour des grands jours ayant condamné Charles des Essars ( contumace ) à être exécuté à mort en effigie , une potence fut dressée à l'une des portes de Bayeux, et une autre semblable plantée au marché du bourg d'Aunay, r/? lieu èminent. Au haut de ces deux potences, pendait un tableau « où estoit pourtraict le dict (ïharles des Essars décappité, avec ceste inscription : Cluwles des Essars j condempné à estre décappité ^> ; l'arrêt avait prononcé, déplus, la confiscation des biens du coupable.

Jie2. secr. de mai 1540.

(Combien d'arrêts semblables rendus contre d'autres gentilshommes qui ne valaient pas mieux que ces Des Essars !... De gros registres en sont remplis, ne laissant que l'embarras du choix; mais on ne saurait tout dire. Sans nous étendre sur les procès civils sans nombre qui furent jugés à ces grands jours ( car l'histoire n'a que voir dans ces détails), n'oublions pas, toutefois, ce que fit cette cour pour la réformation de la discipline des abbayes, des prieurés, des hôpitaux, des léproseries , tant du Cotentin que du Bessin. On ne saurait croire à quel degré le désordre en était venu dans les abbayes surtout et les prieurés, donnés en commende à des séculiers, à des laïques, à des hommes de guerre, à des valets, qui, ne se souciant que du revenu, y laissaient, d'ailleurs, tout à l'abandon, au temporel comme au spirituel. Ces abbayes , ces prieurés délaissés étant fort nombreux en Normandie, ordre avait été donné aux commissaires des grands jours , de « pom'veoir aux églises , aux monastères , hospitaux , tant sur le faict du service divin, entretènement des sainctz décretz , discipline régulière , que sur les ruines , décadence , désolacion des églises et des maisons qui y appartenoient. » Le mal était grand, à n'en juger que par l'état du seul prieuré de Saint-Yigor de Bayeux, et de l'Hôtel-Dieu de la même ville. Au prieuré , désordres incroyables de la part des

Désordres dans

les abbayes et

prieurés.

La cour des

grands jours y

pourvoit.

:j(j PARLEMENT DE NORMANDIE.

inoinos, ([ni. par exemple, avaient assailli, avec elTraction , des prisons où étaient (l('>tenns quelquesuns (le leurs confiH'res mutins et turbulents eomme eux, qu'ils voulaient d(^'livrer. La cour des grands jours eut l)ient(')t mis un terme <à ce scandale ; car,, outre que deux moines, instipjateurs de ces violences, furent am tMujs à ses prisons pour y être ju*i;('s, d(^fense expresse lui intimée à tous les autres de jamais sortir en ville sans un congé en forme, du prieur, sous peine d être arrêtés et conduits à la prison par le iM'emier ser<>ent (jui les rencontrerait dans la ville. Pour l'Hotel-Dieu, le cardinal De Trivulce ,. alors évêque de Bayeux , après la mort du dernier prieur, qui était un religieux, l'avait d(>niié à administrer à ruiii^' des rar/clsdf su gardc-robbe. Aussi, au lieu que cette maison avait été riche , autrefois, de dix liiiil cents on deux mille livres de rente ^ « son revenu, eji 1540, estoit réduictàpetite valeur , par l'avarice el mauvayse conduite des prieurs et administrateurs ayans prins et usurpé à eulx le total gouvernement du dit hospice , appliqué le revenu à leur profict particulier, mis en non chaloir (négligence) la charité deue au povres. Le service divin y estoit négligé ; les povres mal reçeus et traictéz... les religieux mal vivantz sans tenir forme et rigle ; l'église, la salle des povres, le reffectoire et dortoir des religieulx, et autres manoirs et édiffices tombez en ruyne et désolacion ; les joyaulx et aultres

Fl'.ANÇUlS I. 37

meubles précieux vendus et aliénez en partie ; les povres couchoient sur la paillé, à défauct de lictz et de draps... » Quel aflVeux désordre ! Mais la cour des grands jours v sut bien pourvoir par un règlement mûrement réfléchi; dont on ressentit aussitôt les effets... « C'est (disait le premier président De Marcillac aux officiers de Baveux), c'est toig des grandz biens et de la plus grant commodité , qui vous sçauroit estre advenu pour vosti^e ville... Ne laissez perdre ung tel bienfaict par fiiulte d'exécution ' . »

Les mêmes désordres dans tous les autres hôpitaux, abbaves, prieurés des deux bailliages, réclamaient et reçurent un semblable remède. Scandale, culte nul ou misérable, églises, lieux conventuels tombant en ruines, ornements en lambeaux, argenterie vendue ou en2;a";ée : c'est ce que virent partout les commissaires envoyés dans les vicomtes. Ils y virent , au reste , bien d'autres désordres encore. A Caen, dans les couvents d'hommes, l'hérésie venait se joindre à tous ces maux et en accroître la violence. Aux Carmes, de grands scandales avaient eu lieu. Aux Jacobins, « aulcuns religieux commectoient tant de folyes , eulx associant avec enlxrufpens " et gensmeschantz ,

' Reg. secr. des grands jours de Baveux.

' Ruffiens , mauvais sujets. — ( Dom Carpeiitier, siippl. Cang., audit mot , et au mot : Ri ffivm.

38 PARLHMEINT DE NORMANDIE.

que toute la ville en estoit scandalizée; et les bons religieux qui ne voul oient adhérer à leur mauvaistié, estoient , pour cela, fort mal traictéz et réduictz à mourir de famyne '. » Les registres sont remplis de ces aflligeantes peintures, et on ne respire qu'en voyant quels prompts et énergiques remèdes les magistrats surent apporter à de si grands maux. Partout, aussi, on vit les commissaires s'enquérir du style de procéder en usage dans les deux bailliages, et faire prompte justice de tous les abus ^. Avant que les délégués des grands jours , envoyés de vicomte en vicomte, eussent révélé à la cour tous ces incroyables désordres, dont nos récits ne donnent qu'une bien imparfaite idée, cette compagnie n'avait pu comprendre jusqu'à quel degré avaient été poussées eji tous lieux la négligence, la lâcheté, l'inertie des officiers institués pour prévenir et réprimer tous ces abus. La punition de ces officiers in actifs étant un des devoirs dont avaient été chargés expressément les commissaires des grands Jours j\\ fallut que tous ces juges négligents ou prévaricateurs vinssent à Bayeux, tour à tour, essuyer les reproches durs et mérités de la cour, s'entendre infliger la peine prononcée contre eux,

' Registre secr. des grands jours , .t novembre l.i'iO. ' Reg. secr. des grands Jours , 8 octobre 1540.

recevoir les plus énergiques et les plus menaçantes injonctions pour l'avenir.

En trois mois, on le voil , cette cour avait fait bien des choses; et, ceites , il s'en fallait que des grands jours ainsi tenus fussent w/< rcinhlc Illusoire , comme Omer Talon l'a dit dans ses mémoires, en parlant des grands jours du Parlement de Paris'. Mais donner, comme elle l'avait fait, des audiences depuis six heures du matin jusqu'à onze; puis des audiences de relevée, depuis deux heures jusqu'à cinq et plus ', c'était doubler le temps; et faut-il s'étonner du grand nombre et de l'importance des arrêts dont sont remplis les registres de ses assises ?

Ils souifraient, on le conçoit, ces magistrats, d'être ainsi long-temps éloignés de leur résidence, de leur famille et de leurs biens. C'était à leurs frais, le croira-t-on? qu'ils allaient de vicomte en vicomte, rechercher, constater les abus, les scandales, les crimes et les prévarications^. Le sentiment du devoir, sentiment si impérieux, si tyrannique alors, leur faisait endurer cet exil, ces privations, ces sacrifices, non toutefois sans en désirer ardemment le terme. Le registre secret

Les commissaires

des

grands jours

sont rappelés à

Rouen.

( 16 décembre

' Mémoires d'Orner Talon, coUect. Petitot, 2" série, tome LX , p. 102 et suivantes.

" Reg. secr. des grands jours, 11 septembi-e lô-îO.

^ Reg, secr. des grands jours.

du conseil nous les montre se demandant souvent : quand finiront les grands jours; écrivant à l'archevêque Georges d'Amboise, au général Prudhomme, personnage en grand crédit alors, et les priant de tout faire pour obtenir la dissolutiofi des grands jours, et \a restitution du Parlement ; envoyant plusieurs fois au roi le greffier en chef civil, Thomas Surreau , bien venu auprès du monarque, qui l'écoutait volontiers, et même lui écrivait quelquefois'. Vinrent enfin les lettres de rappel si impatiemment désirées. Par ces lettres, données à Fontainebleau le seize décembre , et reçues à Bayeux le vingt-neuf seulement, ordre était donné par le roi aux commissaires de quitter Bayeux pour se rendre à Rouen, où ils trouveraient l'archevêque Georges d'Amboise , chargé d'aller au palais de justice, leur notifier les intentions du monarque. Aussitôt commencèrent les préparatifs du départ. Le vingt-quatre décembre , veille de Noël , avaient été, selon l'usage, prononcés, en audience publique, les grands arrests en robes i^ouges; et cela avait eu lieu avec la même solennité qu'à Pvouen , sauf que M. de Marcillac , n'étant , à Bayeux, que préside?ît de commission , n'avait, en cette occasion solennelle, ny son manteau d'hermine, nysonmor-

' Reg. secr. des grands jours , 1 "> et l(i ()ctol)rr . 1''' )invcmhrp et ').'), (UVombro l.'iO.

FRANÇOIS I. /jI

fier, et qu'il ii'v avait point là de premier huissier en grand costume ' . Cette audience n'ayant pu suffire pour la lecture de tous les grands arrêts, le greffier en chef civil, en robe rouge, lut les autres dans une dernière audience, qui eut lieu le 31 décembre. Après quoi , s'adressant aux avocats . procureurs, praticiens, au peuple enfin, venu là en foule : « Selon le vouloir du roy (dit-il), la court met fin aux grands jours. Que ceulx, dune, qui ont encore matières à dépescher, se retirent à la court de Parlement à Rouen , et la dicte court leur pourreoira. » Nos magistrats quittèrent Bayeux, suivis des acclamations et des regrets d'nn pays qu'ils avaient rendu à la vie et au repos.

De si heureux résultats avant révélé toute l'efficacité des grands jours ., il était question, en 1562, de les aller tenir dans le bailliage d'Evreux et dans le Lieuvin, devenus aussi le théâtre de désordres et de crimes sans nombre , que les juges des lieux ne voulaient ou ne savaient point punir. On y avait ajouté la vicomte de Caen, « parce que, àCaen, y avoitplusieurs entachez d'hérésie. » Des commissaires venaient d'être nommés par le roi. sur la présentation du Parlement , et allaient partir pour Lisieux où il devaient tenir ces assises , lorsqu'arriva toutà-coup un contre-ordre . que suivirent des lettres

Ile^. sccr. tirs iini/ids jours.

42 PAKLEMEINT DE NORMANDIE.

patentes (jui, vu les circonstances, révoquaient les premières; en sorte que la ville de Lisieux ne vit jamais ces grands jours dont tout ce pays avait tant de besoin ' . Mais Bayeux les devait revoir en \ 548, huit années ayant sulFi , sinon pour replonger la Basse-Normandie dans l'état déplorable d'où les longues assises de lô/tO l'avaient tirée, du moins pour rendre nécessaire encore une fois un remède dont, alors, elle s'était si bien trouvée. C'est tout ce que nous dirons de ces derniers grands jours , dont les registres, d'ailletu-s , ne nous oflVent rien que doive mentionner l'histoire.

Le Parlement est Le scpt jauvicr, dès six lieurcs et demie du ma-

rendu à ses . . . ' , , .

fonctions. - Sa tui , Ics commissaircs dcs grands jours, ceux de la 7 anvL'/^isii Toumclle , ct tout ce (ju'il y avait, à Rouen, de (nouv. style.) membres du Parlement qui avaient été nominativement convoqués, étaient réunis en robes noires au palais royal, à Rouen , dans la chambre du conseil. Deux places étaient vides sur le banc des présidents, celle du courageux président Robert de Yilly, mort dès avant l'interdiction", et celle du docte président Feu , alors à Melun avec les autres commissaires nommés jiour faire le procès à l'amiral Chabot. Neuf autres places étaient demeurées vides aussi sur les bancs des conseillers; on allait bien-

' Rpg. serr. , :>7 mai , H et 21 Juin , i'> juillet, I!) août 1542. " Ses ol)sèf|iie.s avaient eu lien le 7 mai 1.540. - Reg. secr.

tôt en connaître la cause. François de Marcillac était là, non pas au siège ordinaire des premiers présidents, mais à une place au-dessous; n'étant toujours, depuis la clôture du Parlement, que commissaire du roi. C'était le jour choisi par l'archevêque Georges d'Amboise, pour venir au palais notifier à la compagnie les ordres du monarque. Tout avait été convenu entre Ini et les principaux du Parlement, dans luie assemblée tenue à l'archevêché la veille. Ln siège d'honneur, destiné à D'Amboise, avait été paré de draps de velours et de carreaux à glands d'or; tout était prêt, et l'avis en ayant été donné à l'archevêché , bientôt un grand bruit se fit entendre. C'était l'archevêque L'archevêque

*" 1 . . . . Georges

Georges d'Amboise qui arrivait , précédé de quatre d'Amboise conseillers envoyés à l'archevêché pour le chercher vient , paTo'^dre et l'amener au palais. Deux huissiers d'audience ''« lo» ^ pi^esider

J- au

l'avaient précédé , la verge haute; on portait devant létabiissement

, . , . ... . p . ,, ''" Parlement.

lui la croix primatiale , qui lut, suivant 1 usage, déposée dans la chapelle. — On portait aussi les sceaux du Parlement , redemandés naguère par le roi , et que le prélat avait reçu mission de rapporter an palais» pour les rendre au Parlement réintégré dans ses fonctions. Entrant dans la grand'chambre , au milieu de tous les magistrats qui s'étaient levés , par respect , à son approche , il voulait d'abord refuser de s'asseoir au siège d'honneur qui lui avait été préparé ; et, poi.T vaincre ses scrupules.

il l'allut que Marcillac lui représentât « que, venant céans comme lieutenant général et commissaire du roy, il estoit raisonnable qu'il s'y deust seoir, attendu la conséquence et qualité de l'acte pour le quel le roy l'envovoit par deçà. »

La première chose que le prélat dût faire étant de donner connaissance de ses pouvoirs , le greffier en chef lut à haute voix une lettre close du roi , en date du seize décembre , qui ordonnait à Georges d'Amboise de se transporter au palais de justice . à Rouen, pour présenter aux magistrats des lettres patentes qu'il lui envoyait, et leur faire connaître ses intentions consignées dans des mémoires qu'il lui avait fait parvenir. Après quoi , Georges d'Amboise prit la parole. Le roi, averti (dit-il ) «des bonnes et grandes expéditions de justice, faictes tant par ceulx de la court des grands jours àBayeux. que par ceulx qui avoient tenu la chambre criminelle à Rouen, pendant la closture par lui faicte de ce palais, et espérant que les membres delà compaignie feroient. pour l'advenir, de mieux en mieux, le debvoir de leurs charges et offices, a esté meu à faire l'ouverture de ce palais, et en a donné les lettres patentes dont je suis porteur. » Mais le roi ayant envoyé des ordres pour que ses lettres patentes du 10 septembre, par lesquelles il avait ordonné la clôture du palais , fussent lues d'abord , le greffiei" en chef en donna lecture par l'ordre de

FilANÇULS I. 45

D'Amboise. Il fallut que les magistrats subissent cette humiliation qui témoignait assez que le monarque, en rouvrant le palais, avait entendu faire grâce, et non réparer une injustice ou une erreur.

Yint ensuite la lecture des lettres de réouverture du palais. Le roi s'y louait « des bonnes et grandes expéditions de justice faictes, du bon et grand debvoir remplv par les commissaires des grands jours de Bayeux, et par ceux de la Tournelle de Piouen. — Il est vray semblable ( disait-il ) que ces magistrats feront encore mieux, qu'ilz feront , par tous moyens , cesser toutes les faultes passées y et les répareront à leur pouvoir, attendu la grande bénignité et clémence dont nous avons usé envers eulx. » Encore une fois , n'était-ce pas là gracier des magistrats. Inen plus que les réhabiliter! Il ordonnait donc (|ue « le palais seroit, désormais, ouvert, et qu'en icelluy se tiendroit et exerceroit la court de Parlement. »

Grâce, loutefois, n'avait pas été faite à tous. Neuf conseillers

-\T I / ]• -t I • \ ' 1 étaient demeures

« Jaous avons vouki ( disait le roi ) séparer ceulx interdits que, par bonnes informations, avons trouvé estre provisoirement. de telle opinion ( réputation ) entre les hommes, qu'il ne seroit raisonnable qu'ils fussent remis en lacompaignie de ceulx qui. en toute pureté et netteté , doibvent administrer nostre justice souveraine en Normandie.» 11 s'en trouvait jusqu'à neuf d'exclus ainsi , tous nommés dans les lettres patentes :

4f, l'ARLE.MEM DE NORMANDIE.

Geofti'ov de Manneville ; Antoine Lemarchant du Grippon ; Antoine Postel des Minières; Pierre Le Lieiir du lîosc-Gouët ; Etienne Minfant; Harnois d'Epreville ( en Canx); Etienne Relot; Jacques Mesnaf2;e , sienr de Caigny près Caen ; Robert Raoïdlin, sieur de Long-Paon-lès-Ronen. «A ceulxlà (disait le roi), pour bonnes et justes causes, avons dedendu et deflendons l'entrée de nostre court, et l'exercice et administration de leurs offices, jusqu'à ce que par nous autrement en ait esté ordonné.» Ainsi on savait, maintenant, pourquoi neuf places étaient demeurées vides sur les bancs des conseillers.

Aux magistrats maintenus, il élail enjoint «de bien et deuement administrer la justice ; de garder et entretenir, de point en point, selon leur forme et teneur, toutes les oidojuiauces rendues pour le faict et administration de la justice, et de punir les transgresseurs d'icelles. » Défense leui" était faite d'admettre, à l'avenir, le procureur des États de Normandie à contre-dire, débattre et aucune chose déduire et alléguer contre la vérification des édils. »

Ges lettres patentes rendant au Parlement de Normandie tous ses anciens pouvoirs, Marcillac était allé reprendre son siège de premier président , demeuré vide jusqu'à cet instant; et le président De Monfault s'était assis à sa suite. La tâche de Georges d'Amboise n'était pas finie. Dans les ins-

FRAiNCOlS f.

Iructions très détaillées qu'il avait reçues du roi, semonce étaient énumérés beaucoup d'abus remarcrués dans adressée par

i i Georges

le Parlement, avant la clôture. Le prélat avait d'Amboise,

neveu , au

charge d'en faire ample remontrance aux magis- parlement. trats réintégrés. Il jjrit donc la parole, et ce fut comme une dernière semonce que le Parlement, déjà si humilié, eut à subir encore. Leur montrant d'abord les neuf places demeurées vides sur les bancs, et sur lesquelles il avait vu se porter souvent leurs regards inquiets : « Ne trouvez estrange ( ditil ), si à aulcuns l'entrée de la court a esté deffendue par le roy ; ça a esté pour les plainctes etquérimonies dont il acommencé à faire informer, non seulement à rencontre des neuf absents de céans , mais encore à l' encontre d'autres de vous ici présents; il en veut faire iuformer pleinement; et si aulcuns sont trouvez en faulte , il est délibéré de faire procéder à la pugnition et correction exemplaire des faulteurs et coulpables, etàl'exaltaciondesaultres. J'ai, toutesfois, tousjours estimé et espéré que la compaignie sera trouvée si entière^ et si bonne, que le roy n'aura subject en soy de s'en mescontenter. » Attaquant alors les anciens abus, dont, ailleurs, on a vu le détail , « le roy ( dit-il) est adverly qu'en lieu de paix et de saincleté comme est soq palais, où se

' Entière, irréprochable. — Dom Carpentier, Glossaire français, v" E>TIER , et Gloss. latin , v" Iivtegraliter.

4s PAHLliMENT DE NORMANDIK.

debvoit nioiistrer lu concorde et l'aïuitié des urigs aux aultres, il y a eu, par cy devant, grandes dissentions et débats, envies et haines. Le roy entend et ordonne qne cela cesse, qn'il n'y ait plus de querelles, de questions', nv d'envies des ungs contre les aultres. H y a céans de grandes menées et factions procédant de affections désordonnées d'aalcuns, soit par amitié, par haine, ou aultre dampnée affection ; c'est ung article que le roy a merveilleusement prins à cœur, et qu'il désire corrijier, sur toutes choses. Le secret n'est "ardé sur rien de ce qui se passe dans la chambre du conseil et dans les délibérations les plus délicates. N'y a affaire, tant doive elle estre secrète, qui ne soit incontinent semée et notoire en la salle du palais et par toute la ville, cpii est chose très scandaleuse, et qui redonde au grand contemnement et mespris de la justice. » Hélas, les indiscrétions avaient continué malgré les dures leçons de Poyet, malgré

l'interdiction, et pendant sa durée A Bayeux,

Marcillac se plaignant de « ce qu'il y avoit tousjours des révélations » , avait « exhorté ung chacun des commissaires d'eulx combattre Ae toute révélation, et de tout aultre acte dont pust venir scandalle".»

• Questions , différenfls. — Dom Carpentier , Gloss. français, v" Question.

' Reg. serr. des grands jours , de 1540 ( 16 décembre. )

— Mais laissons parler Georges d'Aniboise. « Il n'y acéans (continuait-il) telle obéissance et révérence aux présidents comme il appartient ; les présidents , par cy-devant , se sont monstréz trop molz et ductibles ( dociles, maniables) au vouloir d'aulcuns, et trop doulx et gracieulx , sans avoir gardé la majesté, sévérité et incrépation deues à leurs charges, et dont ilz auroient deû user contre ceulx qui faisoient des faultes et estoient les plus désobéissants. » Ce reproche était à l'adresse du premier président De Marcillac , dont la mansuétude , vantée par Le Chandelier, dégénérait notoirement en faiblesse, et avait pu donner carrière aux désordres que le Parlement expiait si durement aujourd'hui. Le prélat recommanda aux conseillers « de prester, pour l'advenir, aux présidents, plus grand honneur et obéissance que par cy-devant ; aux présidents d'y veiller, donner bon ordre, tenir et exercer telle sévérité, que telles faultes n'advînssent; si elles advenoient, d'en advertir promptement, etsansdesguisement , le roy et lechancelier; car si le roy en estoit adverty par une aultre voye, il s'en prendroit aux présidents , et leur seroit la faulte rétorquée. » Chaque jour, des requêtes destinées à être examinées par la grand'chambre ou par la cour en corps, l'étaient par deux ou trois conseillers seulement , qui dressaient les arrêts et percevaient des épices indues. Plusieurs conseillers, au

rr. - 4

mépris des ordonnances, « ne craignoient de [)rendre charge et vicariats des évesques et abbéz, de donner à ferme les terres de ces prélats, et celles de plusieurs seigneurs, de se constituer et déclarer leurs solliciteurs es aflaires et matières dont ilz défissent estre juges. II n'estoit bruit que de la dissolution en coJiris (repas) et banquets qui se faisoient par ceulx du Parlement, j^lus pour gloire et ostentation que aultrement , et souvent en plus grandz iVaiz cjue lesfacultéz d'aulcuns ne pouvoient porter... Ainsy alloyentet fréquentoient banquetz en maisons estrangères, cbez genz c[ui n'estoient de la court ou de leur classe, cliose scandaleuse et de très mauvais exemple. Plusieurs estoient grandement déréglez en habitz et gestes, ayantz chausses bouffantes et pourj^oinctz tailladez , desguiséz comme pourroient estre gens d'armes, chose, aussy, très mauvaise et pernicieuse. »

Ces remontrances, que nous n'avons reproduites qu'en partie, le roi avait ordonné qu'elles seraient consignées aux registres, à la suite des lettres patentes d'interdiction et de celles d'ouverture, comme un monument de fautes qu'il voulait bien pardonner mais qu'il n'oubliait pas; le prélat les termina en suppliant tous les membres du Parlement « de se contenir, chacun en son estât, pour le bien du roy et de justice , comme ilz pouvoient congnoistre que le roy avoit désir qu'ilz se contins-

sent ' . » 11 paraissait assez par là que le roi n'était point revenu de son mécontentement , ou , si l'on veut, de ses préventions contre le Parlement de Rouen. On a vu qu'il avait été question, au Conseil , de disperser tous les membres de cette cour dans les autres Parlements de France, et de les remplacer par d'autres magistrats étrangers à la province. Georges d'Amboise put , seul , conjurer l'orage. C'était à lui que tous ces magistrats devaient de se voir rendus à leurs sièges, dont naguère il leur avait fallu descendre , à leurs foyers qu'ils avaient failli ne plus revoir. La compagnie ne s'y méprenait pas , et sa reconnaissance respire dans la réponse du premier président De Marcillac à la harangue du prélat. « Yous avez entendu, Mes- Discours

/ T ., N 1 . du premier

Sieurs ( dit-il ) , les sainctes remonstrances que nostre président

1 • . 1 /> • . J „ De Marcillac.

archevesque vient de nous taire au nom du roy ; c'est à nous de les prendre pour règle, de nous gouverner sagement et vertueusement en nos charges, et, s'il y a eu aulcunes faultes par le passé, de les réparer par bonne vie et par bon exemple. » Rendons , cependant , mille actions de grâces au pontife qui , porteur des ordres du roi , est venu nous ouvrir la porte de cette maison. Ainsi Esdras fut le porteur et l'exécuteur des lettres patentes par lesquelles « Cyrus, roy de Perse , restauroit et re-

' Jteg. secr. du 7 janvier 1540 (ancien style).

r,2 PARLEMENT DE NORMANDIE.

mettoit sus le temple de Salomon , long-temps désole, ruyiié, inhabité, prophané. » Ainsi il lemit et ramena les captifs de Judée en la cité de Jérusalem : « C'est la doulcc et mansuHe colombe, la quelle apporta à j\ov et à ceul.r (/ni estoieitt avec liiy le rameau d'olives y pour leur sii^niffier que les eaues du déluge estoiciit fort ravallées j, et la terre demeurée à sec, afin qu'ilz eussent à sortir de la captivité et prison où ilz estoient détenus dans l'arche que Dieu leur avoit ordonnée , et venir habiter sur la terre, vivre en plaisir et liberté, et faire service à Dieu et à la vérité. » Semblable au bon pasteur qui cherche ses brebis dispersées et les ramène au bercail, ainsi, «le bon seigneur archevesque, voyant la calamité et fascherie de ceste grande compaignye , et le désordre et confusion en quoy elle a esté depuis trois ou quatre moys en ça, comme parfaictamy et vray pasteur, en a eu et souffert telle douleur et ennuy comme chacun de nous a peu avoir et souffrir, a esté participant de nostre chagrin et croix, nous a aidez à icelle porter , et a esté si vertueux, si soigneux et si diligent, qu'il n'a laissé passer aulcune occasion d'aide et de secours, a employé le labeur et peine de sa personne, et mis tous ses cinq sens de nature , ensemble tous ses amis et tout son crédit pour faire assembler ses ouailles errantes dispersées çà et là. en sorte qu'avec l'avde de Dieu, il nous a. ce jourd'huv , faict congréger. >*

C'était là comme une rentrée solennelle du Parlement; et il convenait qu'elle fût signalée par la cérémonie religieuse qui avait lieu tous les ans à la Saint-Martin d'hiver , époque ordinaire de la rentrée du Parlement à l'expiration des vacances. Après, donc, que l'on eut installé Jean Vialard , nommé président en remplacement de Robert de Yilly , tous MM. du Parlement revêtirent leurs robes rouges; les présidents, leurs manteaux d'écarlate fourrés d'hermine; et la compagnie, ayant à sa tête Georges d'Amboise, archevêque de Rouen, et l'archevêque de Toins, qui marchait au milieu des présidents, se rendit à la chapelle dcî la grande salle du palais , où fut célébrée une messe solennelle « en l'honneur et festivité du sainct Esprit , comme il est de coustume faire le lendemain de Sainct-Martin. » De là, ces magistratsrevinrent dans la gi^and' chambre du plaidoyer ^ pour la cérémonie des appeaux j c'est-à-dire recevoir, comme à la Saint-Martin, le serment des avocats, des procureurs, et de tous lesofficiers de celui des bailliages dont, pendant les six premières semaines, ils allaient expédier d'abord les affaires. Ces sortes d'audiences avaient lieu à huis ouverts ; aussi le peuple était-il là en foule, applaudissant au retour de ses premiers magistrats, comme, quatre mois auparavant , il avait souri peut-être à leur disgrâce.

La tâche de Georges d'Amboise n'était pas encore

Ordonnance, entièrement accompHc. Dans l'intervalle delà clô-

rendue par suite , . . , ,

des ture a 1 ouverture, on avait avise aux moyens depour-

represcntations ^^j^. (^.Dgi-o-iquenient aux abus sionalés par Povet,

et sur les O 1 D 1 J '

mémoires des daiis le Parlement, à ceux, plus criants encore,

commissaires

des qu'avaient révélés les gniiu/s Jours de Bayeux. Les

eran s jours, commissaircs àes grands jours ^ d'autres magistrats du pays , consultés par le chancelier, sur l'ordre du roi , avaient envoyé en cour des Mémoires où étaient détaillés les abus et indiqués les moyens d'y mettre un terme'. De là était née une nouvelle ordonnance civile et criminelle comme celle de \illers- Cotterêts, dont elle semblait un supplément; ordonnance spéciale pour la Normandie , rendue pour la réformation des justices et pour l'abréviation des procès dans la province; ayant pour but (comme l'exprime son préambule), de « pourveoir à plusieurs faultes et abus qui, journellement, se commectoient par les juges et greffiers de Normandie ; à plusieurs forces et violences tolérées en iceluy pays par la négligence des juges et autres officiers " . »

Ces abus j ces forces et cesvioleîtcesjles grands jours nous les ont assez fait connaître. La nouvelle ordonnance semblait devoir y mettre bientôt un terme.

' Ee^. srcr. , 8 janvier (.j40.

' Ordonnance «n 39 articles , donnée à Fontainebleau , en dccenilire l.ViO.

FRANÇOIS r. 55

S'attaquant d'abord à tous ces vauriens qui pullulaient alors dans notre province, « il y a en Normandie (disait-elle) plusieurs vagabons jà fustigez , essoreilléz ' et bannis , ou autrement punis pour larrecins et autres crimes par eux commis, invétéréz en leur malice, incorrigibles, vagants sans eux employer à faire aucunes œuvres pour vivre; allant, de ville en ville, cerchant leur proie, et faisant pis que devant » ; ordre était donné , quand ces vauriens seraient repris pour quelque nouveau méfait ayant mérité punition (autre que la mort et la mutilation), de les condamner, et faire exécuter les sentences, nonobstanl appela, pourvu que dix oudouze juges eussent été présents au jugement. Défense était faite , sous les peines les plus rigoureuses , « à tous officiers de justice , gentilshommes,

bourgeois et autres , de retirer avec eulx aucuns

bannis ou interdits appelés à baon et autres décrétez de prise de corps par auctorité de justice

de les souffrir converser et fréquenter avec eulx , leurs gens et serviteurs. » Ordre leur était donné, au contraire, « d'ayder, de leur pouvoir, à justice,.

' Essoreillé , à qui on a coupé les oreilles. Châtiment fiéf|uemment infligé, alors, aux voleurs. — Dom Carpentier, Suppl. Gloss., v° AURis, 3. — Sous Louis XII et François 1, le Parlement de Rouen condamna nombre de voleurs à avoir une oreille, et quelquefois deux , incisées , eschantillonnées . — Reg. Tournelle , 27 novembre 1508 , 19 février 1522, et d'autres.

56 PARLEMENT l)K ^<)RMA^DII•.

bailler à ycelle tout aydo, conseil et confort, à ce que telles gens pernicieux et dommageables à la chose publique pussent estre pris, appréhendez et puniz. )) Il était enjoint aux juges « de s'informer des gens mal vivants, commettant forces, violences, et autres crimes et délitz, de procéder contre eux sans acception de personnes Et où ces magistrats seroient trouvez négligents, favorisant les délinquants ou complices , ils en seroient punis par suspension ou privation de leurs offices , et autres amendes arbitraires.» L'ordonnance, en un mot, attaquait, corps à corps, tous les excès si familiers alors, à la noblesse normande, tous les abus reprochés naguère, à bon droit, aux baillis, aux officiers de justice de Bayeux et de (^outances. Évidemment , elle était la réponse aux Mé?7ioires fournis par les commissaires des grands jours ; le remède aux excès sans nombre qu'ils avaient signalés. Vn de ses articles défendait à « tous Juges de prendre et accepter aucuns estats, charges ou offices, gaiges , pensions ny autres bienfaicts des princes , barons et seigneurs temporels de leurs jurisdictions, de prendre d'eux à ferme aucunes de leurs terres et seigneuries. » Cet article était, en partie , à l'adresse du Parlement de Rouen ; et on n'a pas oublié le reproche que Georges d'Amboise faisait tout à l'heure , sur ce point, à (fuelques membres de la compagnie.

FRANÇOI:-; I. 57

Pour eux, aussi , était la défense , consignée dans Dtiense

■ > • 1 or> 1 / / • 1 ^^^ magistrats

1 article ai), de « porter oarbeSj pourpoincts, chausses ae porter u deschiquetées et autres habits dissolus » ; car com- *''*''^^ longue. bien de fois déjà nous leur avons vu reprocher ces manières si mal séantes à leur état! Dans les mercuriales du Parlement de Normandie, comme dans celles de tous les Parlements de France, et aussi, disons-le , dans les délibérations des chapitres , il ne se parlait d'autre chose , à cette époque , les magistrats, et les prêtres aussi, voulant, à l'exemple du roi et des gens delà cour, porter les cheveux ras et la barbe longue. J^es mercuriales, au contraire, ne le pouvaient souffrir , et les procureurs généraux revenaient sans cesse à la charge. « Combien que l'habit ne fasse pas le moine (disait un jour celui de Rouen en pleine assemblée de mercuriale), si est-il requis d'en porter selon son estât; il y a plusieurs d'entre vous qui ont couppé leurs cheveulx, et portent barbe; ce n'est là habits de juges'. « Et, chaque année, le Parlement ordonnait, par des arrêts, à tous ses membres, aux avocats , aux procureurs , « de faire raser leurs barbes , d'ores en avant , et de laisser croistre leurs cheveulx. » Mais la mode . dès-lors maîtresse en France , triomphant de toutes ces prohibitions . force fut de donner bientôt, à Messieurs, par

' Reg. Mercur. , 9 juin 1540.

d'autres arrêts , « la liberté de porter les barbes ou de les osier» , et , enfin , « de porter les barbes ainsy qu'ilz verroient bon estre '. » Cette fureur des cheveux courts et des longues barbes ne de- Poitiait dn vait pas s'apaiser de sitôt. Sous Henri IV, nous

premier

président voyous Ics mcmbrcs les plus graves des Parlements,

Claude Groularl. i i 1 i i i i . i

porter les cheveux ras, la barbe longue et des moustaches. Ln portrait du premier président Groulart, peint sur bois, en 1601, novis le montre ainsi , et c'est tout dire. Groulart , premierprésident du Parlement de Normandie, était le modèle des magistrats de son temps, et religieux observateur des mercuriales, que même il remit en honneur à Rouen, où il les avait trouvé délaissées. Mais c'est que l'usage avait prévalu; il se conserva, quoique aflaibli, sous Louis \ III, et même pendant la fronde. Les longs cheveux et les barbes rases ne se revirent qu'au milieu du long règne de Louis XIY, mais pour ne plus disparaître qu'avec les Parlements eux-mêmes.

C'est avoir trop perdu de vue l'ordonnance du 10 décembre 15/ll, et Georges d'Amboise qui avait reçu du roi l'ordre exprès de la faire enregistrer par le Parlement de Rouen , en sa présence. Plusieurs clauses du nouvel édit répugnaient au procureur général Muterel de Canville , qui n'avait pas été

' Reg. , 14 novembre 1544 , V rltrombre 1546.

FUAAÇOIS I. 59

des grands jours ; et lorsque, dès le lendemain du rétablissement du Parlement, il vint le présenter aux chambres réunies, il aurait bien voulu (et il ne s'en cacha pas ) « requérir modification à plusieurs articles d'icelle. » Mais , ajouta-t-il , « plusieurs, et le plus grand nombre des articles, ont esté délibérez en la court des grands jours tenus dernièrement à Bayeux. D'ailleurs, par les lettres patentes de la closture et ouverture faicte de ce palais , n'est donné lieu de modifier par les cours souveraines les édicts et ordonnances du roy ; il est permis , seulement, d'advertir des dijjicultéz que l'on y pourvoit faire. Dans ceste licsitation et douOte , Je ne veulx , quant à présent ^ aulcune chose dire^ ains consens et requiers la lecture et publication de l'ordonnance '. »

Quelque indécision qu'eussent pu jeter ces paroles dans les esprits (et elle ne devait pas être bien grande, les magistrats présents ayant, pour le plus grand nombre , pris part à la rédaction de cet édit), elle ne dura guère, en tout cas; car, comme on donnait lecture de l'édit à la compagnie, survint l'archevêque Georges d'Amboise , lieutenant général au gouvernement de la province , empressé, on le voit, d'exercer le ministère de surveillance qui lui avait été confié par le monarque. A l'ins-

' Reg. secr., 8 Janvier 1540.

60 PARLEMEM' DK NORMANDIE.

tant, il requit la publication de la nouvelle ordonnance et de quelques autres qu'il avait apportées de Paris avec elle. Que faire? Il passa que « veu le consentement que venoit de donner le procureur général » , ces ordonnances allaient être immédiatement enregistrées et publiées. En eflet, le Parlement s'étant rendu , en robes rouges , dans la grand' chambre du plaidoyer, la publication eut lieu à huis ouverts, en présence de Georges d'Amboise, de l'archevêque de Tours et d'une grande multitude qui, ces jours là, affluait au palais. Ct-quedeviment Ouaut aux ncuf conseillcrs nommés dans les

les neuf , 1 i /^ 1 ' 1 I i>

magistrats lettres patentes du io décembre, et auxquels 1 endcmeures ^^,^/^ j^ nalais demeurait, pour le présent, inter-

provisoireinent i '11

interdits. dite, uuc conwiissîoji uommée par le roi n'avait

Commission

chargée ccssé dc procédcr contre eux depuis la clôture du

seulement à leur Parlement, Son chef, Guy de Breslay, ami et

ré^arcrdetout" P^'otégé de Poyet, qui avait fait créer exprès pour

Parlement. j^^j ^u officc de président au grand conseil ' ; l'avo-

Perplexité '^

de cette cat du roi Laurent Bigot ; Abel Bourguignon, avocat du roi au Chatelet de Paris ; l'avocat Isambart Busquet de Caumont (naguère envoyé aux grands jours comme substitut par commission, adjoint maintenant, en la même qualité, aux commissaires), avaient recueilli dans toute la province des mémoires sur la conduite , non pas seulement de ces

' Estienne Pasqiiicr , Recherche.i de In France , livre ii , chap. 6.

compagnie.

neuf magistrats exclus, mais sur celle de tous le.'» autres , comme l'archevêque Georges d'Amboise l'avait clairement annoncé dans sa harangue. A un an de là, le sort de tous les membres du Parlement, le croira-t-on , étant encore en suspens, Marcillac dit au chancelier Poyet que , dans cette incertitude de leur sort, «tous Messieurs du Parlement estoient merveilleusement découragez. Supposé (ajouta-t-il) qu'il y en ait aulcuns contre lesquelz il y ait plainte , il ne seroit raisonnable que les aultres en deussent souflrir; il s'en pourroit suivre ung grand mespris et contemnement de la justice , et préjudice et dommage du roy et chose publicque. La crainte et réputation de la justice est la force du roy, seûreté et tranquillité de la chose publicque '. »

Rien n'était plus véritable; «un juge craintif (devait dire plus tard le grand L'Hospital), un juge craintif, à peine fera jamais bien; la volonté sera bonne , et la peur qu'il aura d'ofi'enser le roy et les grands gastera tout; il jugera pour le plus fort, et advisera un expédient pour les contenter, qui ne serajustice '. » Qu'aurait-il dit d'un juge menacé, chaque jour, de perdre son office?

' Reg. secr. , 7 janvier 1541.

^ Discours de L'Hospital au Parlement de Paris , le 26 juillet

6î PARLliMENT DE NORMANDIE.

La réponse de Poyet à Marcillac n'avait guère été rassurante. Quoi qu'il en soit, les neuf magistrats, dont on a vu les noms, s'étant trouvés plus chargés que tous les autres, non seulement ils avaient été, comme nous l'avons dit, nominativement exclus lors de l'ouvertine, mais poursuivis tous et mis en jugement. Un registre du quinze février (c'était un mois après l'ouverture du Parlement), nous montre le conseiller J^e Lieur duBosc-Gouët « détenu en arrest au Yieil-Palais , puis bientôt transféré à Pai'is. » Aj^rès tant de rigueurs, il fallut bien reconnaître et proclamer son innocence; il fut rendu à ses fonctions par des lettres patentes \ Mais, à deux ans de là, au plus, soit qu'il eut naturellement l'esprit faible' , soit que des rigueurs si peu méritées eussent ébranlé sa raison , on le vit bientôt troubler tout le Parlement par ses extravagances et par les scènes les plus violentes comme les plus étranges; en sorte que, de l'avis de cette cour, sa famille se vit contrainte de le faire enfermer au couvent des Augustins de Rouen, où il

' Lettres pat., eiiieç:. le 2 avril tô43.

' Son père, lui ayant resigne son offirc, et le présentant au Parlement , priait cette eonipagnic « de ne voiilioir prendre garde « aux jeunesses et légèretéz de son filz, le(|uel il espérait ( nioyen- « nant le bon exemple qu'il pourroit prendre en la compaignie), t deb^uirestre homme de bien ». — Reg. secr., 29 avril là32.

mourut en 15/|.8 (le Ik février'.) Etienne Belot (auvergnat), Etienne MilTant, ou Minfant, (de Dieppe), Harnois, sieur d'Epreville, Geoffroy de Manneville, Raoullin de Lonjipaon et Jacques Mesnage, sieur de Cagny , furent ainsi successivement réintégrés par des lettres patentes, conçues toutes dans les termes les plus honorables'. Le poète Le Chandelier, qui les avait si bien connus, leur a consacré à tousles élogeslesplus flatteurs. Dans sesvers, Pierre Le Lieur, celui qui, plus tard, devait perdre la raison , nous est représenté comme digne fds d'un conseiller très distingué , de la première création'. 11 déplore la disgrâce imméritée d'Etienne Miffant ; tout le Parlement (dit-il) admirait sa vertu , et aurait voulu ne compter que de tels membres dans ses rangs'. Harnois d'Epreville, avancé en âge, était, dit le poète, profondément versé dans la pratique et dans la connaissance du droit coutumier de la province. Il fut en butte au courroux du prince , sans l'avoir mérité ; mais il n'est point

' Jîeg. secr. du Parlement , et note latine sur V Encomiiim 42 du livre III de l'oiivr.Tge de B. Le (Ihandeliei-

- Lettres pat , aux Reg. des 26 juillet et 9 décembre 1542 , 13 avril 1543 , 29 avril 1544 , etc.

^ J.-B. Caiidelaiii lib. ni, Eiiconi. 42

4 Secam non alios dùm velit esse viros.

— J.-H. Candelarius , lib. m, Encom. 47. —

donné aux rois de nous ravir la vertu; don de Dieu, elle est à l'abri de la colère des hommes'. Issu d'une des familles les plus distinguées de Rouen, neveu d'un conseiller au Parlement décédé en 1519, Raoullin de l^ongpaon nous est représenté comme digne , en tous points, d'une si noble origine' ; ardent catholique, nous le verrons uu jour se montrer exalté et intolérant à l'excès ; mais c'était le génie de François l"" , et ce n'était point par là qu'il avait dû déplaire à ce prince. Etienne Belot était révéré de tous pour la simplicité et la frugalité de ses mœurs ; le poète s'indigne qu'un si homme de bien ait pu tomber ainsi dans la disgrâce'^; la présidence de la chambre des requêtes devait, au reste, l'en dédommager plus tard. Pour Jacques Mesnage, sieur de Cagny , le moyen de croire qu'il eut pu être réintégré par grâce, lorsqu'on le voit, dans la suite, maître des requêtes et envové ambassadeur en Suisse \ Histoire Quant à Antoine Postcl, sicurdcs Minières, lemort

étrange <ln

conseiller Posiei fîiteîTé et ressuscîté j commc l'appellent nos mé-

des Minières

moires, il devait être renduaussiàsesfonclions,mais après de plus longues et de plus rudes épreuves. Issu

' B. Candelariiis , lil). m, Eiionni. 48.

' B. Candelariiis , lib. m , Encom. 3'i.

' B. Cancielariiis , lib. m , Encom. 30.

^ B. Conrlelariiis , lib. m, Encom. il.

d'une noble famille normande qui, de tout temps , avait rendu de grands services au pays, fds et successeur, au Parlement, de Thomas Postel, conseiller pendant vingt-huit ans, « qui avoit esté employé par les roys en diverses commissions de grande conséquence ' », et dont on avait vu revivre en lui les vertus et les lumières, sa destinée fut étrange , à n'en croire même que des lettres patentes authentiques, irréfragables, que nous avons sous les yeux. En 15/tO, après l'interdiction du Parlement, sans avoir été compris parmi les commissaires des grands jours, ni parmi ceux de la Tournelle de Rouen . du moins n'avait-il point paru être en défaveur, puisqu'il fut chargé, alors, par le roi, « d'aucunes commissions-) , que les lettres patentes ne spécifient point plus amplement, et qui, enfin , témoignaient de la confiance qu'avait en lui le monarque. Mais , ajoutent les lettres patentes , « de ces commissions s'estoient ensuivies, contre luy , des inimitiéz » , des dénonciations, sans doute, en sorte qu'en janvier 1541 , lorsque le Parlement fut rétabli, le nom d'Antoine Postel figurait dans ledit de réintégration parmi ceux des neuf magistrats auxquels l'entrée du palais devait demeurer interdite; Postel, au désespoir, se rendant en hâte à Paris , avait supplié , à grands cris , le chan-

' Lettres pat. dii 26 janvier 1543.

celier Povet de lui donner des jujïos, offrant de consigner q\. de tenir (trrcsl là où le chancelier voudrait,

«afin que luy et sa race ne demeurassent en scandalle et deshonneur. » Poyet , jouant l'étonnement, et indigné , ce semhlait, de voir Postel ainsi exclu , lui avait prodigué les éloges, les caresses, et lui avait promis sa réintégration très prochaine , lui disant

« d'avoir quelque patience. » Confiné dans son manoir seigneurial des Minières ( près Conches ) , d'où il écrivait fréquemment à Poyet des lettres pressantes auxquelles ce ministre ne répondait pas, Postel finit par prendre une résolution hardie. N'espérant plus rien d'un chancelier inique et hostile, il entreprit d'obtenir sa léintégration du roi lui-même ; et un service éclatant pouvant seul lui attirer l'attention du monarque , il partit pour l'Allemagne , où il avait été averti qu'il se tramait quelque chose de secret contre la France. H ne tarda guère, en effet, à découvrir ce qu'x)n ignorait encore entièrement chez nous, « que l'intention de l'empereur estoit de faire la guerre à la France, soubz couleur supposée qu'il la vouloit faire aux Turcs; qu'à ceste fin , il praticquoit avoir l'alliance du roi d'Angleterre, de celuy deDannemarck, de plusieurs princes et potentats d'Allemaigne et ailleurs, pour les esmouvoir à faire la guerre aux François par surprinse '. » On fut bien étonné, à la

' Lettres pat. du 20 janvier 1543.

cour de François l"j lorsqu'y parvint l'avis certain de ce vaste complot ourdi contre la France, sans qu'aucun en eût eu seulement le soupçon. Mais Antoine Poste! avait envoyé des pièces décisives et des preuves qui ne souffraient point de réplique. On vit quel péril la France avait couru; et il fut facile à François I", ainsi averti, de déjouer les desseins des ennemis de son royaume.

Impatient de revoir son pays, qu'il avait si bien servi , Antoine Postel s'acheminait vers la France , où il savait, d'ailleurs, que des procédures avaient été faites contre lui depuis son départ. Il lui tardait de se faire juger, de voir manifester son innocence , et confondre les calomniateurs qui l'avaient fait interdire. Mais Charles-Quint , furieux d'avoir vu ses projets éventés , et sachant à qui il s'en devait prendre , avait envoyé à ses agents des ordres secrets et précis d'empêcher Postel de franchir la frontière , sans , toutefois , éveiller ses soupçons. Postel , arrivé au Quesnoy, fut prié d'aller à Mons, puis à Anvers, où le duc d'Arscot avait, lui assurait-on, des choses importantes à lui dire. Un sauf-conduit très explicite, que lui envoyait ce duc, ne lui permettait pas de soupçonner un piège , une trêve existant d'ailleurs, alors, entre la France et l'empire, et les sujets des deux états communiquant librement ensemble. Postel alla donc trouver le duc , qui lui avait assuré , sous la foi du serment , et la gouver-

nante des Pavs-Bas avec lui, « cju'il ne souflriroit perte en corps , biens ny rançon j mesme si la guerre survenoil. » Mais . à peine arrivé à Anvers , il se vit plonger dans un noir cachot, où il hii fallut languir pendant dix-huit mois, dont les neuf premiers s'écoulèrent sans qu'il put communiquer avec homme vivant. Comme on n'aurait pu procéder contre lui, à raison de ses révélations à François 1""", sans confesser, par là, et ébruiter plus encore la trame qu'il avait si habilement déjouée, il avait fallu imaginer une fable pour colorer cette injuste incarcération , cette grave et odieuse atteinte au droit des gens. Il se trouva un sujet de l'empereur, faux témoin aposté , qui allégua que des Français, de complicité avec Postel , avaient commis des violences contre lui, et lui avaient extorqué, à main armée j une forte rançon. Ces faits mensongers furent accueillis par le conseil de Flandre et la régente des Pays-Bas, quoique ridiculement improbables, ou, en tout cas, étrangers à Postel ; ce dernier fut condamné sans qu'on eût seulement voulu l'entendre ; après avoir payé des sommes énormes, en réparation de violences qu'il n'avait point commises, et j)our une indemnité qu'il ne devait pas, il ptit sortir, enfin , du cachot où, dixhuit mois entiers, il avait langui en péril de mort. En France, aussi, la justice avait procédé rigoureusement contre Postel , durant ujie si longue

FRAXÇOIS I. (j9

absence, grief contre lui, plus fort que tous les autres; et, à son arrivée à Paris, il apprit qu'on l'avait décrété de prise de corps, et que ses biens étaient saisis. Mais le signalé service qu'il avait rendu depuis, lui promettait la fin prochaine de ces rigueurs qu'il n'avait point méritées. D'ailleurs, Poyet, son ennemi, malheureux à son tour, et mis en jugement pour de plus justes motifs , était alors prisonnier à la Bastille. En un mot, les infortunes de Postel touchaient à leur terme. Il fut admis à l'audience de François 1" , qui le reçut à bras ouverts; justice allait lui être enfin rendue. Ln premier arrêt du grand conseil , rendu à Fontainebleau, le dix-neuf décembre 1543 (le roi v séant), avait annulé les décrets de prise de corps, les saisies , toutes les procédures en un mot sauf les informations , dont il ordonnait l'apport au greffe du grand conseil, chargé de statuer en définitive. Qrdre avait été envoyé , cependant, aux baillis de Rouen et d'Evreux , de mettre à exécution la mainlevée , et de faire que l'on rendît compte à Postel de tous les revenus perçus pendant son absence par les commissaires du séquestre. Ce n'était que le prélude d'un autre arrêt du grand conseil , rendu cinq semaines après ( le 26 janvier suivant ) , et qui vengea enfin Postel de toutes les injustices auxquelles il avait été en butte pendant trois années. Les informations faites

70 PAULEMEM' DE iSOKMANDIE.

contre lui par les commissaires, vues et examinées, la vérité s'était fait jour; le procureur-général de la commission, mandé devant le conseil , n'y avait su que dire contre ce digne magistrat, trop longtemj3S victime d'une abominable trame, l/innocence de Postel avait été reconnue et proclamée , et jamais homme de bien calomnié ne fut réhabilité avec plus d'éclat. « Nous avons (disait le roi dans cet arrêt) à icelluy noslre conseiller Antoine Postel faict ouverture de nostre Parlement de Normandie, pour, en icelluy, exercer son office de nostre conseiller, comme il faisoit auparavant la closture de ce Parlement, sans qu'à l'occasion des dictes closture et réservation de luy faictes , on luy puisse imputer aucune note de faict ou de droict. » Allocation lui était faite de ses gogcs échus depuis la clôture jusqu'à l'arrêt qui le réhabilitait. Ordre était donné au président et au procureur du roi près la commission, de nommer à Antoine Postel , aussitôt qu'il les en requerrait, ses infâmes délateurs, et de lui remettre les notes, mémoires et instructions fournis contre lui , afin qu'il pût se faire faire justice de ces odieuses calomnies, et obtenir, de leurs coupables auteurs , toutes les réparations auxquelles il avait tant de droits. L'arrêt, au reste, enjoignait à Postel de sommer l'empereur, ou la régente des Pays-Bas, de lui faire justice sur son arrestation au Quesnoy. sur son incarcération ar-

bitraire, sur la condamnation inique prononcée contre lui par leurs agents. Injonction était faite, enfin , au Parlement de Normandie , de faire lire les deux arrêts du conseil en pleine audience publique, et de les faire transcrire sur ses registres, en marge des lettres patentes d'ouverture, où Postel était nommé parmi les neuf conseillers exclus. A dix jours de là, en plein Parlement, à Rouen (les chambres assemblées), les deux arrêts du conseil étaient lus à la compagnie , qu'ils comblaient de joie ; ordre fut donné au premier huissier d'ouvrir à deux battants les portes de la chambre du conseil. Antoine Postel entra radieux, revêtu de ces insignes de magistrat dont les méchants l'avaient voulu dépouiller pour toujours. Les bras de tous ses collègues s'ouvrirent pour le recevoir; le& pleurs coulèrent ; ce fut une scène attendrissante, telle qu'on n'en avait guère vu au palais, au dire même des plus anciens du Parlement. Jamais , on le pense bien , arrêts du conseil n'avaient été accueillis avec plus d'empressement et plus de faveur. A l'instant même, ils furent transcrits sur tous les registres , en marge des lettres patentes , « afin (disait une note dictée parle Parlement lui-même), afin que, voyant ces registres et tous autres actes faisant mention de la closture^ l'honneur du sieur Postel ne soit aucunement suggillé ^ par icelles , mais

' Suggillé , entaché.

11 r4.RLE.MENT DE NOll.MAKDIE.

soit et demeure en son entière et louable réputation. » ' Récit liibuicux Aces laits , assez singuliers déjà, mais qu'at-

<lt's infortunes . ' ,. .

<iii conseiller testeiit Ics actes les plus aiitneiiliques, 1 imagina-

Postel des . ^i t . i '.

Minières. *^^'^^^ ^^'^ venue Cil iDcler d autres plus étranges encore, et que nous devons mentionner aussi, puisqu'ils ont été accueillis, avant nous, dans des livres d'histoire. Donc , à en cioire des mémoires manuscrits que nous avons vus à la bibliothèque royale, un édit rigoureux contre les Luthériens ayant été envoyé au Parlement, en 1540, Postel , épris des opinions de la réforme, se serait exprimé si hardiment contre cet édit , et cela en plein Parlement, les chambres assemblées, qu'ordre aurait été, peu après, envoyé à cette cour, de lui faire son procès pour hérésie. Postel, alors, se disant malade, s'alitantet se feignant mort, bientôt son convoi funèbre aurait eu lieu à Rouen, en l'église paroissiale de Saint-Laurent, avec la solennité d'usage. Là , en présence du Parlement en corps , de la famille tout entière, Tine bière contenant une bûche aurait été mise en terre , tandis que le prétendu mort, piquant des deux, se rendait en Allemagne, où , par hasard , il aurait découvert les projets de Charles-Quint contre la France. De retour en France, et réhabilité par le grand conseil , il serait

Rr^. secr., 0 février I.V'i.î.

FRAiNÇOIS I. 73

revenu secrètement à Rouen, où toujours on le croyait mort. De là une scène de comédie. Yoilà qu'un matin, de très bonne heure, avant l'audience , comme Je concierge venait dans la grand' chambre s'assurer si tout était bien disposé et en ordre, Antoine Postel des Minières apparaît à sa vue , en robe noire , assis à la place où si souvent ce domestique avait pu le voir assis naguère. Un cri perçant que poussa le concierge , en s'enfuyant à toutes jambes, témoigna de l'eflroi que lui causait l'apparition. Cependant, les présidents et conseillers arrivant successivement au palais, pour l'audience , « Messieurs ,, (leur criait le concierge épouvanté,) monsieur malstre Antoine Postel des Minières est là dans la eliambre ; je l'ai reu comme je vous vois ; ou bien c'est son ame qui vient demander des prières. » Embarrassés, d'abord, par une si étrange nouvelle, les magistrats s'étaient regardés quelque temps , ne sachant trop quel parti prendre ; pourtant, à la fin, ils entrèrent, mais tous ensemble, en masse, serrés les uns contre les autres, comme pour affronter le spectre avec moins de danger. Alors, rire de Postel, en voyant quelle frayeur il avait causée; scène de reconnaissance; explications, mystère éclairci ; accolades fi-aternelles ; joie indicible de revoir un collègue chéri qu'on avait cru mort : voilà ce que rapportent des mémoires manuscrits; ce qu'a bien voulu accueillir

74 PARLEMENT DE NOUMANDIE.

le procureur général Pavyot du Bouillon, dans son Alnrgc historique (inédit) du Parlement de Normandie; ce que Servin , enfin, n'a pas hésité à reproduire, du moins en partie , dans son Histoire Réfutation ^/^ /^ ^.///^ de Rouen\ Mais le moveii d'admettre

de ce récit. / • i a- i • ' i-

ce merveilleux récit; i\ous trouvons bien un edit du 1"^ juin 1540 , fort rigoureux contre lesreligionnaires , enjoignant aux juges de «subvenir, avder aux évesques, aux vicaires et inquisiteurs de la foy au dict négoce » " ; et nul doute que cet édit n'ait été envoyé au Parlement de Rouen, ainsi qu'à tous , les autres du royaume. Mais quelle preuve que

Postel se fût élevé contre cet édit, et même qu'il goûtât les opinions nouvelles! A quel moment l'ordre serait-il venu de lui faire un procès à raison de sa résistance à cet édit du mois de juin? En septembre, après la clôture du Parlement, ne le voit-on pas chargé de commissions du roi ! En ■janvier, et dans les mois suivants, après la réouverture du Parlement à ses collègues, n'entend-on pas Poyet le louer du zèle qu'il a montré dans la mission qui lui avait été confiée! Enfin, ce qui écarte entièrement cette allégation hasardée, en 1556, treize ans après sa réintégration, nos registres ne nous montrent-ils pas, à chaque page,

' Servit! , Histoire de Rouen , tnmo II , pas;*:» 40 , 41. ■ Recueil îles unciennes Lois françaises , tome XII.

Antoine Postel des Minières , procédant vivement, au Havre, avec l'avocat du roi Laurent Bigot, contre les religionnaires de ces contrées, et rivalisant avec ^ui de zèle et d'ardeur, pour ne l'ien dire de plus' ! Comment croire, ensuite, à ce convoi funèbre simulé, à cette inhumation d'une bûche dans l'église de Saint-Laurent ! Résolu à se rendre en Allemagne pour V rendre service au roi, et après avoir mille fois sommé Poyet de lui donner des juges, quel besoin de faire ainsi le mort et de jouer cette comédie ! Enfin , pour la scène fantastique entre lui , ses collèiïues, et le concierge du palais, n'y a-t-il pas conscience à réfuter cet absurde récit! Revenu en France, vers novembre ou décembre 1543, Postel avait-il pu, sans qu'on en eût nouvelles à Rouen, solliciter, obtenir des audiences de François I", à Paris, à Fontainebleau , à Brie-Comte- Robert, où il lui avait fallu suivre la cour! Car les divers actes qui le concernent sont datés, tour à tour, de ces résidences royales. Avait-on pu ignorer à Rouen les deux arrêts du conseil rendus à cinq semaines d'intervalle, dont le premier avait même été envoyé en hâte aux baillis de Rouen et d'Evreux, pour qu'ils eussent à exécuter la main-levée ordonnée sur tous les biens d'Antoine Postel, saisis jusqu'alors sous la main du roi,

' Reg. secr. , de rapports civils . et de Tournelle , de t556.

76 PAKLEMENT DE NORMANDIE.

et faire rendre compLe aux commissaires gardiens du séquestre? Postel , enfin, muni de ces lettres patentes, de ces arrêts du conseil, ignorés à Rouen par impossible , aurait-il osé paraître dans la grand'cbambre avant que le Parlement assemblé les eut vus, les eût accueillis ^ en eut prescrit la transcription sur ses registres , et eût , enfin , ordonné de l'introduire, lui à qui, par lettres patentes, l'entrée même du palais avait été si solennellement interdite? Et, en eflet , lorsqu'après l'examen de ces arrêts du conseil et des lettres patentes qui en ordonnaient l'enregistrement, le registre secret ajoute que « le sieur Postel fut faict ent/rr et Iwnorablcmcnl rcciiclUy en la compaignyey> , ces termes n'établissent-Us pas, avec la dernière évidence, que le Parlement, avant tout, s'était livré à l'examen de ces arrêts; que Postel ne s'était point montré encore, et que son entrée ne fit ua peu de sensation que parce que c'était la première fois que ses collègues le revoyaient au milieu d'eux au palais, après une si longue absence, de si étranges aventures, et de si cruelles infortunes! Pendant quinze années encore, Antoine Postel devait siéger dans ce Parlement auquel une criante injustice l'avait enlevé depuis quatre ans, et où il venait de rentrer avec tant d'bonneur et d'éclat.

Il n'avait pas moins fallu qu'une si solennelle et si pul)liquc rébabilitalion, pour faire oublier au

Parlement l'humiliation qu'il avait eue à subir dans Le conseiller

, . Antoine

la personne d'Antoine Le Marchant, sieur du Grip- Le Marchant,

, „, , , , ,. .,1 , sieur du Grippon

pou et de Chavoy, le seul des neut conseillers re- ^j ^^ chavoy, serves qui n'eût pu conjurer l'orane. Bon gentil- çiememe

1 l J c o interdit,

homme, iu2,e capable, doué d'une élocution facile, est condamné à

■' '- -^ ^ l'amende

d'un esprit pénétrant qu'avait encore fortifie honorable, au

.,.,,.., T T\i 1 i 1 bannissement , à

1 étude, pourquoi tallait-il que Le x\iarchant du la dégradation, Grippon fut dominé par la soif de l'orl « Passion ^^ ^^'^^ amende

1 1 ■ honorable dans

funeste, qui devait le conduire au dernier degré lacour du palais.

.23 février 1542

de l'ignominie (dit le poète Le Chandelier). Lst- nouv. style). ce doncj continue-t-il , est-ce pour entasser des richesses que nous siégeons dans les prétoires ! Magistrats insensés, dont tous les efforts pour amasser de l'or alîoutissentau dénûment et à l'indigence' !» Ce fut le sort de Le Marchant du Grippon, Car, en l5/l0 , « après avoir longuement esté tenu prisoniiyer à Paris » , entin un arrêt du conseil , « pour l«s malversations et al)us qu'il avoit commis en son - -

Tu gracili , Mercntor , eras sermone venustns,

Distribuens facili publica jura manu.

Lncidus ingenio, et studiosae conscius artis ,

Fainiliœ niiniuin sollicitiisqiie tuce.

Nil juvat ambitns neque cordis avara ciipido ,

Hœc te ad supreinuin dedecus implicuit. Fungimur officiis atque hàc spe rostra tenemus

Non ut congestas tôt cumulemus opes.

Quod nostrae virtutis erit pro more vovemus

Ut patrios omet victima nostra focos.

Ardens qui tôt opum insano torquetur amore.

Hoc magis exosâ pauperie premitur.

— B. Candelarius. lib. lu , Eiicom. 32.

78 PARLEMENT DE NORMAxNDIE.

office de conseiller » , le condamna au bannissement perpétuel. Encore fut-ce comme par grâce ; car il avait été condamné d'abord à perdre la vie. Mais, avant de quitter la France, il avait eu à subir une peine flétrissante poni- lui, et bien humiliante, aussi , pour la compagnie dont il avait été membre; je veux parler de /'e.raucioration ' , c'est à dire de sa dégriidiition comme conseiller, peine préalable qu'il lui fallut aller subir à Rouen devant le Parlement rassemblé. Donc, le 23 février 1541, présidents, conseillers, gens du roi, greffier en chef étant réunis en robes rouges dans la chambre dorée du Plaidoyer , Antoine Le Marchant , extrait des prisons de la conciergerie où il avait été écroné la veille, fut amené dans la grand'chambre , revêtu, aussi , de sa robe rouge , et s'assit , pour peu d'instants , à la place où naguère on l'avait vu siéger avec honneur; mais, aujourd'hui, elle était pour lui comme une ignominieuse sellette, d'où il lui fallut entendre la lecture de l'arrêt du conseil qui le destituait de son office, pour concussion et forfaiture , le bannissant à toujours du royaume de France, tous ses biens et héritages confisqués. De là , con-

' Exauctoratinn , privalioii , déposscssioii rie Vautorité , des charges dont le condamné était revêtu. — ^Kouchel, au mot :ExAi'Ctoration; Ducangc, Gloss., et Cariieni'icv , Supplément , au mot :

EXAICTORITAS.

duit par rexéciiteur des hantes œuvres et les huissiers au bas du grand escalier, à genoux sur une grande table de marbre qui était alors dans la cour du palais, une torche ardente à la main, nu tête, nu pieds, il fallut qu'il criât merci à Dieu, au roi, à la justice. Son chaperon d'ocarlate, fourré d'hermine, sa ceinture, sa robe rouge, lui furent arrachés par l'exécuteur des sentences criminelles; il subit, sans doute ensuite, la honte du pilori, dernière ignominie réservée , d'ordinaire , aux magistrats exauctorés. Après quoi , conduit par le bourreau et les huissiers à l'une des portes de la ville , il dut s'acheminer confus vers la terre étrangère'. Pour l'ordinaire, le bourreau, un fer brûlant en main , flétrissait au front , d'une fleur de lis , les juges prévaricateurs cxauctorcs. Ainsi en était-il advenu à Jean de Ylmo. l'un des présidents du Parlement de Toulouse", à Claude (ihauvreux, conseiller au Parlement de Paris \ et à nombre d'autres; car « les magistrats estant plus eslevéz que les autres , et leurs crimes plustost veus et remarquez , on avoit voulu que la marque de la peine à eux infligée feust plus veue et congneue

' l\fs. de l'nnciennc bibliothèque des Bigot , comiminifiué par iM Edouard Frère, et Reg. du Parlement.

' La Roche-Flavyn, liv. xi, chap. 12, § 3.

' Eslienne Pasquier , liv. xix, lettre V.

que (les autres ; on la niarquoit donc à la partie (le l'homme plus haute, eslevéeet descouverte, pour servir d'exemple aux autres magistrats '. » Nos mémoires n'indiquent point que le conseiller Le Marchant du Grippon ait eu à subir cette indélébile flétrissure; et, certes, il était déjà bien assez puni , si grièvement qu'il eût pu faillir.

Leconseiiur Le moycu mômc de concevoir que l'on put re-

Le Marchant du . r i ^ ^ i • v

Giippon lut , monter d un si profond abîme de misère et de

de Henri'n ""^^ lioutc ! A dix-scpt aus de là, toutefois, Antoine

réintégré dans Lg Marchant siégeait, le deuxième, dans la grande

son office. ^

chambre dorée , sur ce banc des conseillers d'où il avait été naguère si ignominieusement précipité ; mais c'était sous un autre règne; tant d'années écoulées parurent, sans doute, avoir effacé son crime, plutôt que majiifesté son innocence; car le moyen de croire que, s'il fût parvenu à se justifier, le Parlement aurait résisté plus d'une année aux arrêts, aux lettres patentes émanées d'en haut, qui rétablissaient Le Marchant dans son office; que l'avocat du roi Laurent Bigot et plusieurs autres magistrats auraient fait divers voyages en cour pour empêcher l'efTet de ces lettres, si elles eussent été la réparation tardive d'une éclatante injustice? Tant d'eflbrts ayant toutefois été perdus, Le Marchant du Grippon avait pu remonter, enfin, sur

La Rocbe-Flavyn , liv. x.i , chap. 17.

FRANÇOIS I. fil

ces hauts sièges témoins naguère de sa honte, et avait reconquis sa position dans le Parlement, sinon dans l'opinion , qui ne revient guère après qu'ont été imprimés au front d'un homme de si flétrissants stigmates'.

Ainsi humilié, il n'y avait plus d'apparence que Conduite

'' ^ '^ ^ de François I ;

le Parlement put jamais résister à François P"; et, regard des absolu comme était ce monarque , n'avait-il pas voulu, en appesantissant, ainsi, sa main sur cette compagnie , la réduire à l'impuissance de lui résister jamais? L'histoire est pleine des aflVonts que le Parlement de Paris eut à endurer de ce prince invinciblement enclin au despotisme, et que Duprat d'abord , puis Poyet après lui , ne cessèrent jamais de pousser dans les voies de l'arbitraire. En 1516, peu après son avènement, comme le Parlement de Paris répugnait à cette cruelle ordonnance sur les chasses et les forêts, n'avait-on pas entendu un de ses chanceliers dire aux magistrats d'obéir; « sinon , le roy ne verroit en eux que des rebelles qu'il chastieroit comme les derniers de ses subjectz^. » En 1518, après avoir traîné, six semaines à sa suite , sans vouloir seulement les voir, des députés du même Parlement, envoyés

' Reg. secr. de mai, juin , juillet , août 1558. «

' Simonde de Sismondi , Histoire des Français , toni. XVI , j>. 16 et 17.

Page 1