CHAP. XIV. — RIGUEURS CONTRE LES PROTESTANTS
ni les supplices ne pouvaient arrêter leur invasion. On en prit beaucoup à Nîmes, Béziers, Montagnac et Pézenas. Des commissaires du Parlement partirent aussitôt afin d'instruire leurs procès, ce qui faisait dire à Théodore de Bèze que de tous les Parlements du royaume, celui de Toulouse était le plus inexorable et le plus sanguinaire. On les pendait ou on les brûlait vifs et les cendres d'un furieux disciple de Calvin, Pierre de Lavau, arrêté dans les rues de Nîmes, furent jetées au vent.
Ceux qui se chargèrent de ces sanglantes exécutions étaient le procureur général Pierre Sabateri, et le conseiller Antoine de Paulo ; sur leur passage s'allumaient partout les bûchers et se dressaient les échafauds. L'épouvante régna dans ces contrées et les huguenots se cachèrent au fond des montagnes des Cévennes et du Vivarais.
Quelques jours après Tédit de Châteaubriant qui donnait aux présidiaux et au Parlement le pouvoir de juger les cas d'hérésie avec commotion, on vit paraître à Toulouse un missionnaire aux longs cheveux, à la barbe flottante et à demi vêtu qui se disait saint Jean rÉvangéliste. Le fameux Postel, d'une imagination emplie de rêveries et de chimères, essaya de persuader au peuple que Tâme de saint Jean était passée dans le corps de cet halluciné. Le peuple le suivait par les rues ; mais le jour où il se hasarda à blasphémer, le Parlement le condamna à une prison perpétuelle dans une des tours du Palais. Avec la paille de son cachot, il mit le feu à la tour. On le condamna alors à être brûlé vif et tandis que les flammes du bûcher montaient vers lui, il soufflait sur elles, espérant les détourner ou les éteindre.
Elles l'enveloppèrent d'une rouge fumée et il tomba étouffé sous leurs tourbillons, en élevant les mains au ciel.
La continuation de la guerre avec Charles-Quint, en épuisant le Trésor, amena Tédit bursal destiné à l'institution des présidiaux qui devaient juger, sans appel, jusqu'à la somme de 25o livres. Les villes de Toulouse, Nîmes, Carcassonne, Béziers, Castres, Castelnaudary, Villefranche-de-Rouergue et Cahors, s'apprêtaient à recevoir ces présidiaux, lorsque le syndic de la province et les capitouls protestèrent contre cette innovation judiciaire. Cette levée de boucliers ne déplaisait pas au Parlement qui n'enregistra redit bursal que le 22 août i552, sur des lettres de jussion. Ces résistances aboutirent pourtant à la suppression du présidiai de Castres, et on établit, malgré l'opposition des Etats, un sénéchal à Castelnaudary, capitale du Lauraguais, ville protégée par la reine à qui appartenait le Lauraguais, héritage de Madeleine de la Tour et de Laurent de Médicis. On voit percer déjà la main altière et souveraine de Catherine de Médicis. Avec les années, les présidiaux s'étendirent aux villes de Montpellier, du Puy, d'Auch, de Montauban, de Lectoure, de Pamiers, de Rodez, deTarbes, de Limoux. Le Parlement enfermait ainsi . dans son ressort seize Cours présidiales. Celle de Tarbes ne tarda pas à être supprimée.
Ces Cours présidiales, avides d'honneurs et enivrées
* de leurs pouvoirs, tranchaient en Cours souveraines : le
Parlement maîtrisa cet essor et leur défendit d'intituler
leurs décisions du nom c d'arrêts » et de parler au nom
CHAP. XIV. — JEAN DE CORAS SSj
du souverain en se servant du terme c Nous ». Le roi signa une déclaration destinée à contenir les diverses juridictions du royaume dans leurs régions et leurs limites. Le Parlement de Toulouse Tenregistra, en refu. sant de se soumettre à un article qui semblait donner un droit de préséance aux trésoriers de France et aux maîtres des comptes sur les conseillers au Parlement ; il s'était allié dans cette lutte contre la déclaration royale avec le Parlement de Paris.
En cette année, i552, Jean de Coras, célèbre par son savoir et ses malheurs, entra au Parlement de Toulouse où sa science allait jeter un vif éclat. Sa grande renommée ne le dispensa pas de Texamen que subissaient les nouveaux conseillers, avant de prendre possession de leurs sièges. Devant cette Cour austère et savante, cet homme fier, intrépide et presque farouche, trembla, selon ce que raconte Maynard, et ne s'exprima que dans un langage où se reflétait le trouble de son esprit. Ces sortes d'émotions n'étaient pas rares : un sénéchal de Toulouse, vieilli dans la robe et regardé comme un oracle, moins heureux que Coras, perdit la parole devant le Parlement assemblé pour le recevoir et se retira sans oser y reparaître. Jean de Coras avait pris, en naissant, aux collines de Réalmont, leur sève forte et féconde. Des bancs de l'université de Toulouse, il était partie presque enfant, pour Angers, Orléans et Paris où il enseigna le droit canon; puis il passa les Alpes, poussa jusqu'à Padoue et regagna Toulouse pour enseigner le droit civil aux écoliers épris de la vérité et de la jeunesse des doctrines du maître. Les vieux savants, qui s'étaient fait de leur science un asile paisible et doux à
l'esprit, s'indignèrent de ces nouveautés. Coras leur répondit par des sarcasmes et enchatna la foule par le succès.
Le Parlement souriait à ces idées vaillantes qui lui annonçaient l'unité dans la législation du royaume. Coras n'eut pas de plus chauds partisans que les premiers présidents Jacques de Minut et Jean de Mansencal qui fut aussi son meilleur ami. Sans reculer devant la rigueur des lois romaines, il enseignait les doctrines philosophiques du droit en les transformant et en les rehaussant. Sa renommée s'étendant d'un royaume à l'autre, on l'appela à Valence, à Avignon, à Béziers, à Pise, à Venise et à Ferrare. C'est en quittant Ferrare, que, par l'entremise des cardinaux de Lorraine et de ChAtillon, il obtint les provisions d'une charge déconseiller, au Parlement de Toulouse. Les quatre mille écoliers de l'Université ne voulaient pas se séparer de lui ; il montait à sa chaire le matin, et le soir à son siège de conseiller ; le roi, par lettres patentes, l'autorisa à se servir de la main d'un secrétaire dans les rapports des procès de sa chambre, « parce qu'il ne fallait point le distraire de la « poursuite d'écrire et de mettre en lumière plusieurs « beaux et recommandables livres.» Il embrassa avec enthousiasme les idées de la réforme ; en butte aux attaques des sermonnaires et des fougueux catholiques, proscrit plus d'une fois et menacé de mort, il trouva un secours puissant à la cour de Jeanne d'Albret, qui en fit son chancelier de Navarre à la mort de son fidèle d'Aubigné, et le mêla à tous les projets, à tous les conseils et à toutes les négociations de ce parti. Il devint un des chefs de la réforme et quand le désastre de Jamac et la mort de