CHAP. XIV. — LA PESTE A TOULOUSE
louse s^élevait, par année, à la somme de 11,262 livres 9 sous et 6 deniers. Le Parlement de Paris, jaloux de ses prérogatives et de l'ancienneté de son origine, craignait de voir s'élever trop haut cette Cour rivale dont la renommée grandissait chaque année. Il voulut l'abaisser en restreignant le droit des parlementaires de Toulouse d'opiner au Parlement de Paris, suivant Tordre de leur réception. Le roi prit parti pour le Parlement de Toulouse et conseilla au premier président de mesurer les honneurs à rendre aux parlementaires de Paris aux honneurs que sa compagnie recevrait elle-même de cette Cour. On s'en tint à ce conseil du roi Henri H.
Ces disputes de Parlement à Parlement et les querelles toujours renaissantes du Parlement et des Etats s'enfuyaient devant les ravages de la peste qui ne s'éloignait que pour revenir plus meurtrière ; elle emportait jusqu'à deux cents personnes par jour à Toulouse. La peur était si grande que, dans plusieurs villes du ressort, les magistrats désertaient leurs sièges, les seigneurs leurs châteaux et les prêtres leurs églises. Le Parlement enjoignit aux officiers royaux, aux seigneurs, aux curés, aux prieurs et aux vicaires de garder leur résidence, sous peine de privation des offices, de perte des droits seigneuriaux ou de saisie du temporel. Le roi battait des mains à ces injonctions, qu'il confirmait par un édit de Compiègne où il était dit que la présence des pasteurs à charge d'âmes ne pouvait qu'arrêter la marche de l'hérésie.
Le Parlement donnait l'exemple de la résidence, communiait en corps à la cathédrale et bravait le fléau.
A la rentrée de la Saint-Martin, et en signe de tristesse, l'ouverture du Parlement se fit à huis clos.
Ce n'était plus le temps où le Parlement composé d'un petit nombre de magistrats était contraint, par la force des choses, de transférer son siège d'une ville à l'autre, afin de ne pas laisser un vaste ressort privé de justice. On l'a vu d'ailleurs: ce n'était pas la première fois qu'il montrait ce tranquille courage devant la peste qui dévorait tant de victimes. Ce serait fausser l'histoire et violer la vérité que de ne pas lui rendre cet hommage qu'il ne dévia pas du droit chemin.
Les secours et les mesures de salubrité venaient du Parlement. Il remit en vigueur les ordonnances sur la police des cabarets et condamna les habitants de Toulouse, trouvés par le guet dans les tavernes delà ville, à être attachés à un poteau élevé dans un carrefour, afin de les préserver de la contagion, c de ne pas dépenser, en un € jour de fête, le gain de la semaine, de ne pas mendier € ensuite misérablement ou d'épouser un hôpital, étant € vieux et inutiles au travail. » Il fit abattre les saillies des maisons sur les rues étroites et manquant d'air et de lumière, élargir les places, embellir les monuments et les églises, et restaurer le Capitole qui n'avait de romain que son nom, puisque l'ancien Capitole romain se trouvait un peu au delà de la chapelle Saint-Quentin, où sa vieille tour et ses murs délabrés servirent de maison de ville jusqu'au règne de saint Louis.
Ces beaux projets d'assainissement et d'embellissement, approuvés par le roi, ne se réalisèrent pas avec la rapidité des arrêts ou des ordonnances ; les soucis de la guerre obligèrent la ville de Toulouse à se fortifier plus
CBAP. XIV. — MENACE d'uNE INVASION ESPAGNOLE 847
qu'à se rajeunir. Lies troupes espagnoles menaçaient toujours les frontières des Pyrénées ; on entoura de boulevards les moulins du Ch&teau et du Basacle ; on environna de tours, de murs et de fossés le faubourg Saint- Cyprien, bâti après la guerre des Albigeois et ouvert du côté de la Gascogne ; la grand'chambre et la Toumelle cassèrent les élections des capitouls et remplacèrent les ignorants et les trembleurs par d*anciens capitouls d*une intelligence et d'une bravoure éprouvées.
La nouvelle de la perte de la bataille de Saint-Quentin, si désastreuse aux seigneurs français, mit Toulouse en deuil. On apprit en même temps que le roi, en vue de réparer cette déroute, avait convoqué à Paris tous les États du royaume. Ces Etats composés des deux ordres du clergé et de la noblesse et accrus, sous le roi Jean, de Tordre du peuple virent, pour la première fois, la magistrature prendre place au milieu d'eux, au mois de janvier 1557. Elle y forma un quatrième ordre entre la noblesse et le tiers Etat. Le député du Parlement de Toulouse était le président Pierre Dufaur, habile à manier les affaires publiques et choisi par le roi. Ces Etats généraux levèrent sur les fortunes du royaume un impôt de trois millions d'écus d'or et réformèrent des abus nuisibles aux domaines du roi et de la couronne. Le roi côn&a à son Parlement de Toulouse ses intérêts dans la province du Languedoc.
Les besoins de l'Etat rendirent une vie passagère à la Chambre des requêtes tour à tour relevée et détruite au souffle des victoires ou des défaites. Des lettres patentes la rétablirent au mois d'avril i558, avec deux présidents et huit conseillers lais ayant les hon-
neurs et les gages des autres conseillers de la Cour. A la sollicitation des États du Languedoc, le nouveau règne allait la supprimer.
Ces contradictions des édits ne venaient pas des rois ; les souverains créaient ou supprimaient des offices dans les Parlements, selon Tétat des finances du royaume et les vicissitudes de la guerre. Les Etats de la province ne cessaient de supplier le roi de réduire le nombre des magistrats, ou de revenir au nombre fixé par les édits de Louis XII, d*abolir les dispenses de parenté et d*alliance entre magistrats, source impure de la vénalité des charges, et d'ordonner la communication de leurs lettres de provision aux syndics de la province, avant leur entrée en fonctions. De leur côté, les Parlements, inquiets des envahissements des présidiaux, protestaient contre le nouvel édit attentatoire à sa souveraineté, qui leur permettait de prononcer, en dernier ressort, sur les procès de propriétés immobilières, dont le revenu ne dépassait pas la somme de 5o livres et sur les procès de choses mobilières d'une valeur de 1,000 livres.
Ces prières et ces plaintes se perdaient dans le bruit des batailles. Enfin, après la défaite de Gravelines, le roi découragé et lassé de sa vie tourmentée signa le traité de Cateau-Cambrésis, honteux et funeste à la couronne. Les Parlements ne consentirent à l'enregistrer qu'avec un fier et patriotique dédain; celui de Toulouse attendit deux lettres de jussion. Le roi ne s'en émut point; il lui tardait de relire \ Amai\% et de reprendre sa vie enchantée avec Diane toujours éblouissante et pareille à la Diane au croissant céleste, retrouvant, de saison en saison, une jeunesse nouvelle.