CHAP. XV. — LA CORRUPTION DES MŒURS
nastères d'homm^, de ses quatorze couvents de femmes, de ses neuf abbayes voisines, et où rayonnaient tant de lumière, de science, de foi et de prière, La corruption mordait au cœur les hommes dans le monde et les moines dans les couvents. Il n'existait pas de cellule qui ne sentit le souffle chaud de ce vent de la réforme qui brisait les chaînes des vœux monastiques et poussait brusquement, vers Pair et les agitations du siècle, ces hommes voués aux austérités et à la paix du cloître. Brantôme Ta dit en son charmant langage. € Bien sou- € vent aussi, faisaient-ils en leur chapitre des tumultes, € séditions, ligues et brigues jusqu'à s'entre-battre et « s'entre-tuer. Ils s'aidaient aussi bien de Tépée que du € bréviaire. > Des femmes perdues pénétrèrent chez les grands augustins de Toulouse et débauchèrent trois moines qui expièrent leur félonie sur trois gibets dressés devant les trois portes du couvent, pendant que le Parlement renvoyait leur prieur, les fers aux pieds, au tribunal ecclésiastique. Les femmes furent pendues à la place du Salin.
La corruption se glissa même au Parlement. Le vieux conseiller Raymond Bonnal ayant enlevé une jeune fille qu'il cachait dans une maison isolée du faubourg Saint-Michel, le Parlement le chassa publiquement du Palais, le bannit pendant dix ans de la viguerie de Toulouse, en le déclarant indigne d'exercer un office royal, lui infligea une amende de 5oo livres et confisqua la maison du faubourg Saint-Michel. Si quelque arrêt du Conseil du roi frappait un membre de la Cour, le Parlement ne reculait point devant l'exécution de la peine. Il dégrada, en audience solennelle, le président à mortier Antoine de
Malras convaincu de prévarication. Syr un arrêt du Conseil du roi, le président convaincu d*avoir pressuré, dans certains.actes, les emphytéotes de sa terre de Beauville, fut transféré par les archers devant le Parlement, dépouillé de ses insignes par le premier huissier et enfermé à la Conciergerie. Sur de nouvelles pièces justificatives, le roi le rétablit dans sa charge, trois ans après. C'est peut-être en songeant aux terribles arr<}ts du Parlement de Toulouse, que Scaliger écrivait: c Toulouse est une « plaisante ville ; on y fait rigoureuse justice. » La Rocheflavin, moins austère a dit négligemment : < Malras € n'avait pas délinqué en choses qui regardaient Tadmi- « nistration de la justice. >
Le bruit de ces procès n'égala pas l'éclat d'un procès étrange où se dénoua une de ces audacieuse impostures dont le souvenir est resté légendaire dans ce pays :
En Tannée iSSg, au village d'Artigat du diocèse de Rieux, avait été célébré le mariage de Martin Guerre et de Bortrande de Rolz. La mariée atteignait à peine sa dixième année, l'époux n'était âgé que de onze ans. Nos anciennes lois françaises permettaient ces sortes d'unions imitées des familles ro3'ales et des grandes maisons, par la bourgeoisie et le peuple. Martin Guerre, né en pays basque, était petit, noir, et marqué de cicatrices au visage; Bertrande était d'une beauté rare, douce et d'une grande piété. Les deux époux, après neuf ans de mariage, n'ayant pas d'enfants, crurent à un sortilège et s'adressèrent au curé d'Artigat pour rompre le charme et,, comme le dit Montaigne, dresser une contre-batterie d'enchantements. A neuf mois de là, Bertrande avait un tils que l'on nomma Sanxi.