CHAP. XV. — PROCÈS DE MARTIN GUERRE
Au leademain de cette naissance qui semblait devoir ouvrir une ère de bénédiction et de joie, Martin Guerre disparut tout à coup. On l'avait vu, le sac au dos et le bâton à la main, se diriger vers Toulouse. S'en allait-il courir le monde et y chercher des aventures, ou fuyaitil des orages de famille? Ce fut un mystère, et huit années se passèrent sans nouvelles de ce déserteur du foyer.
Un jour, on vit, par les rues d'Artigat, reparaître un Martin Guerre, hAlé de visage et la barbe touflfue, mais dont les traits rappelaient, par une étonnante ressemblance, le mari de Bertrande de Rolz. Il interpellait hardiment tout le monde; les sœurs de Martin Guerre, en le revoyant, pleurèrent de joie entre ses bras, et Bertrande désolée, toujours fidèle et encore hésitante, se jeta à son cou, en l'entendant demander son petit Sanxi. Il raconta qu'enivré du vin de la jeunesse et entraîné par le démon des aventures, il s'était engagé dans une compagnie de lansquenets passant par Artigat et qu'il s'était battu, sous le drapeau du roi, contre les Anglais et l'empereur Charles-Quint. En Espagne, fatigué de la guerre, et poussé par l'amour du pays natal, il avait profité d'une trêve pour revoir son pays. 11 évoquait tous les souvenirs de son enfance et de son mariage ; aux secrètes confidences de l'époux à l'épouse, Bertrande de Rolz lui ouvrit la porte de sa maison. € Les femmes, disait Jean de Coras dans son rapport € au Parlement, ont cela de particulier qu'elles croient « à la légère et sont, faciles à être déçues par les ruses et < cautelles des hommes. > Il ajoutait: < Et, à la vérité, « parce que les femmes semblent être nées pour lar-
< moyer quand il leur plaît, il ne faut point donner du
< tout foi à leurs larmes, le plus souvent feintes, ni à € leurs parades aussi pleines d'hypocrisie et simulées. >
Huit années s écoulèrent ainsi sans nuages et Bertrande devint . deux fois mère. Un oncle de Martin Guerre soupçonna la fraude et annonça que le vrai Martin Guerre se battait alors en Flandre, marchant avec une jambe de bois, l'autre ayant été emportée à la bataille de Saint-Quentin. Bertrande de Rolz ne pouvait se résigner à voir un imposteur dans ce soldat qui lui rappelait son mari. « C'est bien lui, disait-elle. Qui s'y « connaîtrait mieux que moi? C'est mon mari ou quel- € que diable en sa peau. » L'éveil une fois donné, il se trouva des gens qui reconnurent, dans ce Martin Guerre, un batteur de pays, Arnaud du Tilh, dit Pansette, du lieu de Sagras, disparu depuis quelque temps de son village natal. Bertrande se décida à porter plainte au juge de Rieux dans une requête qui se terminait ainsi : « Concluant, la dite suppliante, à l'encontre du dit « du Tilh, à double amende honorable, à demander par- ♦ don à Dieu, au roi et à icelle de Rolz demanderesse, € tète et pieds nus, en chemise, tenant une torche ardente « en ses mains, disant que faussement, témérairement € et proditoirement l'a déçue, abusée, trahie et circon- « venue, dont s'en repent et lui en requiert merci, et « pour le profit, en 2,000 livres et aux dépens, domma- « ges et intérêts. »
On arrêta le faux Martin Guerre qui répondit, devant 1j juge de Rieux, avec une audace dç nature à émouvoir le cœur de la plaignante et à troubler la conscience du juge. Mais une vive lueur éclaira l'esprit du juge qui