‹ Histoire du Parlement de Toulouse (volume 2)Chapitre 125 sur 295 · CHAP. XV. — RAPPORT DE JEAN DE CORAS · texte numérisé non relu

CHAP. XV. — RAPPORT DE JEAN DE CORAS

condamna Arnaud du Tilh à perdre la tête et à être mis ensuite en quatre quartiers. Le condamné en appela au Parlement où le conseiller Jean de Coras fit le rapport du procès. Dans ce rapport, imprimé plus tard à Paris, traduit en latin par un Allemand et mis en vers par un poète hollandais, Arnaud du Tilh tient moins de place que les confuses dissertations sur les impostures de l'antiquité, sur Abimélech, Abraham, Absalon, Lia et Rachel, les Sosies célèbres, les deux Amphytrions, le faux Démétrius, les maléfices et les sortilèges, les enchantements, la papesse Jeanne, Ésaû et Jacob, Sertorius et le faux Baudoin, comte de Flandre, le combat d'Achille et d'Hector sous les murs de Troie, les Pères de l'Eglise et les conciles. Le style en est enjoué et grave ; on se croirait parfois en plein courant d'Amyot. En dédiant « ses cent onze belles et doctes annotations » à Jean de Montluc, évoque de Valence, Jean de Coras, s'excusait de n'avoir pas fouillé davantage les souvenirs de l'histoire et de la fable, et disait: « Le discours est € petit, je le confesse, mal tissu, rudement poli et d'une € phrase par trop agreste. Toutefois, d'un argument si « beau, si délectable et si monstrueusement étrange « que le prodige de telle nouveauté et la inouïe merveille € du sujet pourront donner non seulement quelques € récréations au lecteur, mais encore trêve et relâche c aux traverses de vos ennuis. »

Jean de Coras soulevait, à la rencontre, de curieuses questions de droit et toute une casuistique sur la légitimité des enfants de cette union, sur l'absence du vrai mari, cause de tout le mal, sur la mollesse et la complaisance de la femme. La Cour, écartant ces

questions infinies du rapport, ordonna la confrontation, de Taccusé et de Bertrande. A Toulouse, plus encore qu'à Rieux, Arnaud du Tilh bravait les témoignages des enquêtes et soutenait, à la face du ciel, qu'il ne mentait point. Devant ce hardi langage, les quatre sœurs de Martin Guerre et deux sœurs de leurs maris persistaient à reconnaître leur frère et leur beau-frère dans Arnaud du Tilh. Confondue et ébranlée par la précision de leur langage et par l'accent de sincérité apparente de l'accusé, Bertrande de Rolz craignait de désavouer son mari légitime. Les autres témoins, au nombre de cent cinquante-sept, flottaient d'incertitudes en incertitudes, et la doctrine de ce temps tenait pour maxime que deux témoins qui affirment sont plus dignes de créance que mille qui nient. Les témoins à charge étant presque tous reprochés par Taccusé, la masse des témoignages favorables passait de son côté. Les nuages ne faisaient que s'amasser et s'épaissir.

Ils se dissipèrent comme par miracle. Le vrai Martin Guerre revint d'Espagne et arriva tout à coup à Artigat, avec sa jambe de bois : « Trois aiguillons, € disait Coras, étant bien poignants, pour faire revenir € un personnage de lointains pays, à savoir la douceur « de la patrie, la charité des enfants et l'amour de la « femme. » Il reconnut la maison de son enfance, ses voisins, ses amis, ses parents, comme l'autre les avait reconnus naguère. On lui apprit quel procès se débattait à Toulouse ; il partit aussitôt et présenta requête à la Cour. Sa confrontation avec l'imposteur attira à l'audience une foule émue et impatiente de la vérité. L'accusé, avec une énergie que le président taxa d'impu-

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dence, soutint sa prétention et traita son accusateur de menteur, de maraud, de revenant et de scélérat, en déclarant qu*il sepasserait à lui-même la hart au col s'il ne prouvait le mensonge. Il parlait, avec plus d'assurance que le plaignant, de la famille et des événements de la vie du vrai Martin Guerre ; mais le cri de la nature fit explosion au cœur des sœurs de ce dernier ; elles s'écrièrent en pleurant: «Ce revenant est bien « notre frère ! » Bertrande, éplorée, se précipita dans ses bras, implorant le pardon de son erreur et maudissant le traître. Martin Guerre la repoussa d'un air farouche. Etait-ce bien à lui à regarder, de cette mine sombre, cette femme qu'il avait abandonnée depuis douze années? Etienne Pasquier tranche cette question, en ses recherches: « Si ce Martin Guerre, qui « s'aigrit si âprement contre sa femme, ne méritait c pas une punition aussi grave qu'Arnaud du Tilh, c pour avoir, par son absence, été cause de ce méfait, il c ne doit point être permis à un homme de quitter sa c femme, sans cause, même d'une si longue absence et c au bout de cela, d'en avoir été quitte pour une colère c représentée devant ses juges. Il me semble que c'était c une vraie moquerie et illusion de justice. Si Martin « Guerre eût été condamné à mort parce qu'étant le c vrai mari il avait, sans raison, abandonné sa femme, « ce qui avait été le principal argument et sujet de toute « cette imposture, j'estime que mes survivants eussent « solennisé cet arrêt comme très saint ; pour le moins, c m'assure que les femmes n'en eussent été marries. >> Le bon et ingénieux Pasquier va peut-être un peu loin ; mais, en vérité, Martin Guerre pouvait-il bien jeter

la première pierre à sa femme? Ce qui a manqué au rapport de Coras, c'est le récit de la comparaison de ces deux visages et de leurs détails de ressemblance. On les tenait là, tête à tête et corps à corps. On ne trouve dans Coras que ces exclamations émerveillées : < Deux œufs ne « se ressemblent pas davantage ; qui a vu Tun a vu Tau- « tre; ce sont parfaits ménechmes. > Quant à cette prodigieuse connaissance de la vie privée de Martin Guerre, acquise par Arnaud du Tilh à un si haut degré que le mensonge était plus éclatant que la vérité, Coras ne l'explique autrement que par la sorcellerie; de Thou a pensé avec plus de raison, qu'en servant tous les deux à l'armée, Arnaud du Tilh avait surpris le secret de Martin Guerre et s'en était emparé avec beaucoup d'esprit et d'effronterie.

L'arrêt est du 12 septenbre i56o. Il portait qu'en punition et réparation de ses crimes d'imposture, fausseté, supposition de nom et personne, adultère, rapt, sacrilège, plagiat, larcin et autres cas, Arnaud du Tilh était condamné à faire amende honorable devant l'église d'Artigat, à genoux, en chemise, tête et pieds nus, la hart au col, une torche de cire ardente à la main, à demander pardon à Dieu, au roi, à justice, à Martin Guerre et a Bertrande de Rolz, à être promené par le bourreau dans les rues et carrefours d'Artigat, à être pendu et étranglé à une potence dressée devant la maison de Martin Guerre et à être brûlé après la mort. Ses biens furent confisqués et adjugés à la fille aînée du condamné, la seconde fille étant morte quelques mois avant.

Le Parlement infirmait la sentence du juge de Rieux en tant que cette sentence avait prononcé la décapitation»

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