‹ Histoire du Parlement de Toulouse (volume 2)Chapitre 137 sur 295 · CHAP. XVI. — UN ÉVÊQUE A LA TÊTE DE SON ARMEE · texte numérisé non relu

CHAP. XVI. — UN ÉVÊQUE A LA TÊTE DE SON ARMEE

canons contre les clochers des cordeliers, des augustins, des jacobins et contre Téglise Saint-Sernin, le conseiller Pierre de Barravi et le capitaine Bazardon les mirent en déroute et sauvèrent cette église. Un autre conseiller, resté inconnu, inventa une machine roulante d*où les soldats tiraient, à couvert, par des meurtrières. Le soir du seize mai, le feu cessa des deux côtés. Déjà, le Parlement avait reçu en grand honneur Tévêque du Couserans à la tète de quatre mille soldats, et Montluc arrivait, prêt à cerner les protestants et à les écraser ; il en souriait d'une joie farouche, dans sa barbe grise : € Dieu ^ sait si j'avais envie d'en dépêcher et si je les eusse « épargnés ! » Le premier président, pressentant une horrible tuerie, en informa les protestants qui promirent de désarmer si les catholi :|ues leur donnaient des sûretés de paix. Pendant que le Parlement délibérait sur ces conditions, les nouveaux capitouls et des notables de la bourgeoisie le supplièrent de les rejeter et de ne faire ni pitié, ni merci aux rebelles. Le Parlement n'accepta pas ce traité, arrogant à la fois et impopulaire ; des renforts lui arrivaient, d'ailleurs, de tous côtés ; ils encombraient les routes, et la ville en était remplie. L'évêque du Couserans, Hector d'Ossun, à peine arrivé à Toulouse, l'épée à la main, rebroussa chemin, à la prière du Parlement.

Les déceptions et les défaites abattaient le courage des protestants. La poudre leur manquait ; le vicomte d'Arpajon annoncé par Condé ne paraissait pas encore, et Montluc était aux portes de Toulouse. Ils se résolurent à abandonner le Capitole aux approches de la nuit : le trompette de la ville donna le signal du départ.

en chantant, à pleine voix, des psaumes et des cantiques. Les huguenots sortirent par la porte de Villeneuve et se sauvèrent dans la campagne ; mais les ténèbres de la nuit ne les dérobèrent point aux coups de poignards ou d'arquebuses. Au siècle dernier, on pouvait voir encore, au Capitole,le tableau de Rivalz représentant les huguenots s'enfuyant de Toulouse et tombant sous les balles et les dagues. On y fit une grande boucherie. On pilla la rue de la Porterie, voisine du Capitole, et habitée par des libraires. Ce qui se perdit alors de richesses littéraires, amassées jdans ces librairies, dont Tune appartenait au célèbre Vascoran, ne peut se dire.

Montluc allait entrer en ville, quand il rencontra un capitoul député vers lui, par le premier président, pour lui apprendre la retraite des huguenots. Plus tard, en son manoir de Gascogne et au souvenir de cette fuite soudaine, il s'écriait dans ses Commentaires, avec une candeur qui fait frémir : c De quoi je fus bien marri.» On peut en croire Montluc sur parole. Il n'était pas homme à se priver d'une entrée guerrière dans une cité, « la seconde de France », qui lui devait une partie de sa victoire. Il y arriva le i8 mai, enseignes déployées, et descendit au Palais où le Parlement l'attendait en chambres assemblées. Il aimait à guerroyer par la parole autant que par l'épée et n'avait besoin, selon son expression de capitaine gascon, que d'être piqué pour partir de la main, ayant la main aussi prompte que la parole et souhaitant ne porter jamais de fer au côté. Sa harangue fut rude et sombre comme son armure. Après avoir exposé les causes de son retard à venir chasser de la ville les huguenots, il disait : € Au long

CHAP. XVI. — ENTRÉE DE MONTLUC A TOULOUSE SSg

« temps que j'ai porté les armes, j'ai apppris qu'en « telles affaires il vaut mieux se tenir au dehors pour « faire acheminer les secours, sachant bien que cette ^ canaille n'était pas faite pour forcer votre ville ; que « s'ils m'eussent attendu, jamais entrepreneurs n'eus- « sent été mieux accommodés. Puisque Dieu vous en a € délivrés, c'est à présent à vous, à faire des vôtres et « à purger les cantons des charognes de ces méchants < traîtres à Dieu, au roi et à leur patrie. »

Montluc parlait devant le Parlement, comme il aurait parlé dans une bataille, l'épée au poing, la colère au cœur, la 'menace aux lèvres et visière levée. C'est peutêtre le souvenir de cette assemblée de parlementaires qui lui inspirait, un jour, cette sortie contre ces hommes jeunes et graves vivant au fond du Palais :

« Vu que le sang bout ordinairement à la jeunesse, je « crois que ce n'est que quelque accoutumance, et le roi « ne saurait mieux faire que de chasser ces gens-là et les « accoutumer aux armes. »

A la nouvelle de l'arrivée de Montluc, les paysans et les bandes des pays de Foix et de Comminges, conduits par les seigneurs de Saint-Paul et de Lannesan, accouraient, en foule, à Toulouse pour prendre part au pillage des maisons huguenotes ; ils sonnèrent le tocsin à la cloche de Cardaillac et tirèrent sur les protestants qui tombaient sous leurs coups. Montluc, à cheval, deux jours et deux nuits, contint les pillards et rétablit l'ordre dans la ville désolée. Les capitouls reprirent possession de l'Hôtel de Ville et se rendirent, le 19 mai, au Parlement où le premier président leur représenta qu'ils devaient rendre à Dieu de solennelles

actions de grâce de cette victoire. Ce fut l'origine de la procession fameuse qui se célébrait, à Toulouse, le 17 mai de chaque année, et à laquelle le Parlement assistait en robes rouges. Montluc chassa de la ville tous les étrangers et brûla le temple protestant.

Le nombre des morts de cette guerre s'élevait de trois mille à quatre mille hommes, Montluc, qui s*était trouvé à tant de batailles, disait qu*il n'avait jamais vu sauter tant de têtes. En cent endroits de ses mémoires, il s'accuse non seulement de rigueur, mais de cruauté ; au travers de ces batailles, on le voit partout, dominant les mêlées de sa mine hautaine et farouche, pendant* étranglant, écartelant, et massacrant des milliers de huguenots, se réjouissant de tuer par le fer ou le feu, pourvu que ce fût au service de Dieu et du roi et prenant sa fameuse devise : Deo duce, ferro comile^ Dieu pour guide et le fer pour compagnon. Il n'a regretté qu'une chose, c'est que ses bandouliers, trop peu nombreux, n'aient pas suffi à tuer les huguenots du côté de Nérac et à les jeter dans la Baïse. Si le maréchal de Damville l'eût écouté, il les aurait exterminés en Languedoc € jusqu'à la semence ». Plus tard, en racontant ces scènes barbares, revenu de cette furie de la guerre, il disait plus tristement en son château d'Estillac : « N'en « parlons plus, le cœur m'en crève à moi-même. » Après la guerre, la justice criminelle reprit son cours, et un arrêt déclara traîtres et criminels de lèse-majesté les hu* guenots trouvés en armes à l'Hôtel de Ville, les membres du consistoire et les partisans de la conjuration. On publia un monitoire dans toutes les églises ; les calomnies et les vengeances régnèrent en souveraines et tout fut

CHAP. XVI. — LA MAISON DE JACQUES DE BERNUT Sq l

suspect au peuple, ombrageux et jaloux de représailles* Ni Tinnocence, ni Jes honneurs, ni la renommée, ne sauvèrent bien des victimes odieusement dénoncées au gens du roi. Le président Dufaur échappa au supplice,, grâce à la protection de la noblesse de Toulouse ; lamitié de Fourquevaux, gouverneur de Narbonne, préserva de la mort Jean de Coras que le peuple appelait le ministre de la Cour. Le premier président de Mansencal, beau-père des conseillers du Bourg et Cavaignes, huguenot au fond de Tàme, aurait été égorgé par des forcenés, si la main de son fils, capitaine d*une compagnie de Tarmée de Montluc, n'eût arrêté les poignards. Il ne fallut rien moins que Tépée de Montluc, pour dégager d'une troupe de bandits, la maison du président de Paulo où s'était réfugié un jeune protestant.

Le plus riche des protestants, Jacques de Bernuy, président des enquêtes, comptait sur trente soldats catholiques pour le sauver et garder sa maison, héritage de son père, bâtie par Bachelier vers i53o, surmontée de meurtrières, couronnée de créneaux, armée de tourelles, ornée, au-dessus de Tare à plein cintre du portail, de médaillons encadrant des bustes, ou faisant rayonner le monogramme du Christ, et de contours élégants, de courbes ogivales, d'anges aux ailes déployées et de merveilleuses sculptures. La vue de ces richesses enivra les gardes qui commencèrent le pillage; catholiques et protestants l'achevèrent; la fille de M. de Bernuy y retrouva pourtant un million qu'elle apporta dans la maison de Clermont-Lodève. Le beau-frère de Jacques de Bernuy-, le conseiller Mathieu Chalvet, insulté et frappé par les pillards, ne se délivra de leurs mains qu'en payant une

rançon. Les pillards ne se souvenaient plus du père du président de Bernuy, le riche banquier de Saragosse établi à Toulouse, qui se rendit caution de la rançon du roi François I", après la bataille de Pavie.

Les prisons ne suffisaient pas à la multitude toujours croissante des accusés. Le Parlement cessa, pendant quelques jours, les audiences civiles et ne jugea que des procès criminels. Il renvoya devant Amadou, conseiller au présidial, le jugement des prisonniers de la lie du peuple, et se réserva les autres. De cette foule immense de nobles ou de bourgeois, d'officiers du présidial ou d'avocats condamnés au dernier supplice, il en est qui doivent sortir de l'ombre. Le viguier Portai eut la tête tranchée à la place Saint-Georges et plantée ensuite, à la pointe d'une lance, au haut de la porte du Château-Narbonnais dont il était le gardien. Le capitoul Mandinel, conduit sur un cheval, du Palais au Capitole, en robe consulaire, y fut dégradé et traîné ensuite au supplice, sur la place de la Daurade, entre un jacobin et le jésuite Pelletier. Le capitaine Saux eut les quatre membres coupés, la tète la dernière. Les avocats Terronde, Tabard et Gayrard, les bourgeois Sau terre, Lecomte et les deux frères Jordain furent décapités en place Saint- Georges, où Jaubert, magistrat présidial, pleurait à chaudes larmes au moment de quitter la vie, pendant que le consolait « le doux et bénin Cerez », célèbre prédicateur de ce temps. Une troupe de femmes et de vieillards se réfugia au Palais de Justice, sous les yeux du premier président qui ne put maîtriser cette fièvre de sang et dont la vie fut menacée par les égorgeurs.

D'autres furent pendus ou décapités sur les places

CHAP. XVI. — LA PITIÉ DU PÈRE LOMBARD SqS

Saint-Étienne, Saint-Michel, Saint-Sernin. On pendit, au mai de la Basoche, Fabri, secrétaire de la Cour. A la place du Salin, le peuple arracha des mains du prévôt un écolier d'Albi, envoyé au gibet sans jugement et déjà monté à Téchelle. En retour, il jeta quelques prisonniers à la Garonne. Le ministre Barelles et Calvet, l'ancien officiai de Montauban, furent brûlés en efSgie et on attacha à des potences Timage du baron de Lanta et des capitouls errants et proscrits. L'évêque Jean de Lettes, moins heureux, expira sur le gibet, en invoquant le divin pardon. Ils expiaient ainsi les supplices infligés par les protestants aux catholiques, pendus à la place Saint- Georges par sentence des capitouls.

Le père Lombard, dans son histoire, courbe le front devant ces exécutions; il sent qu'il a des chrétiens en face de lui et souflFre de ce grand déchirement religieux, qui fut aussi un déchirement national. Il cherche à être généreux et il est pris parfois d'une noble pitié pour tant de victimes confessant leur foi dans les supplices ou les batailles. Comme il eflfacerait, s'il le pouvait, tant de taches sanglantes ! Mais, en son cœur agité par l'émotion, l'intolérance remonte et il essaie de justifier non la fureur du peuple, mais les arrêts vengeurs des conspirations et des révoltes. « Il semble, dit-il, que pour juger « équitablement de la rigueur des jugements de la Cour < du Parlement, il faut en rapprocher le plan de la con- « juration et du projet de faire main basse de tous les « catholiques de l'un ou de l'autre sexe au-dessus de « huit ans, et de raser la capitale du Languedoc. Aux € dépositions du capitaine Saux, qui le dévoila, se joi- « gnit le témoignage de Montluc, sur la foi d'un gentil-

3g4 HISTOIRE DU PARLEMENT DE TOULOUSE

€ homme de Montauban qui Tassura que, dans un sy- « node tenu dans cette ville, on avait conclu de transpor- « ter les ruines de TouJouse à Montauban, afin d'agran- « dir cette nouvelle Genève.» Fragiles et tristes raisons, quand elles ne viennent que d'un capitaine tiré à quatre quartiers, ou qu'elles sortent, sur la foi d'un gentilhomme inconnu, de la bouche d'airain de Montluc !

Il faut pourtant se tenir en garde contre les récits passionnés des chroniqueurs protestants et surtout de Georges Bosquet, dont le livre fut condamné et brûlé comme diffamatoire, par arrêt du Conseil privé, du i8 juin i563. Lafaille a raison de dire : « Qui pourrait € croire ce qu'affirme l'auteur de V Histoire des Églises ré- € formées, que les commissaires du Parlement auraient « ainsi parlé à l'avocat Terronde, après sa condamna- « tion : « La Cour ne vous a trouvé nullement coupable ; € toutefois, d'ailleurs, avertie de l'intérieur de votre « conscience, elle vous a condamné et confisqué vos « biens, sans nulle détraction. » Et Lafaille ajoute, dans son indignation : € Ce n'est avoir ni conscience, ni pu- « deur, pour inventer de si grossières calomnies. »

Des bords du Rhône où ils se rassemblaient, les proscrits tournaient encore les yeux vers Toulouse et ne désespéraient pas de l'assiéger de nouveau et de la reprendre. Les cruautés redoublèrent envers les prisonniers et, par ordre du Parlement, les soldats veillèrent, jour et nuit, sur les murailles et à toutes les portes, en cas de surprise. Le chapitre Saint-Étienne fortifia la partie des remparts bordant l'ancien cloître, et l'archevêque, l'abbé de Saint-Sernin et le grand prieur de Malte levèrent, à leurs frais, des compagnies de gens à pied et à

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