CHAP. XVIII. — JEAN DE CORAS
dix jours à la voirie, sur la place du Palais, parmi lesquels on reconnut Morgues et la Mire, plusieurs conseillers au sénéchal, des nobles et des bourgeois.
Ainsi périt, à l'âge de cinquante ans, ce Jean de Coras, dont la renommée avait franchi les frontières de France, d'une science étonnante et que se disputèrent les universités où il ranima les écoles languissantes, en attirant, au pied de sa chaire, des milliers d'écoliers . On a de lui la Paraphrase sur redit des mariages clan^ destins contractés par les enfants de famille contre le gré de leurs parents; les dou^e règles du seigneur Pic de la Mirandole ; le discours des parties et offices d'un bon juge et l'arrêt mémorable contenant Ihistoire du procès de Martin Guerre, Il laissait, dans son testament, un legs aux églises réformées de Toulouse et de Real mont, son pays natal.
Ce Jean de Coras, qu'on s'est habitué à regarder comme un rude juriste, un solennel chancelier de Navarre, sans cesse enfermé dans le Digeste ou la politique et, pour parler comme Lafaille, comme un hautain justicier et un sectaire farouche, ne manquait ni d'esprit, ni de gaîté douce et fine, ni de tendresse. Il s'est laissé aller, plus d'une fois, avec la naïve candeur de son âme, à faire, dans ses œuvres juridiques, l'éloge de sa première femme morte en Italie.
On a retrouvé, de lui, des lettres à sa seconde femme qui jettent un jour nouveau sur cet austère visage de parlementaire calviniste. Il est le premier à blâmer les violences des prédicateurs de la réforme et les emportements des capitouls :
€ Rien n'est survenu de nouveau, sinon que nos prê- € cheurs ne sont pas moins fols et téméraires, cette
€ année (i567\ à Toulouse, que les précédentes... Nos € capitouls continuent à brouiller le verjus et, sans la € providence de notre compagnie, auraient mis tout en € désordre et ne fault en eux qu'on ne fasse portes si, € étroites comme vous faites part de là. »
Il ouvrait sa porte hospitalière aux catholiques et, quand il apprend que le cardinal Strozzi va passer à Réalmont, il écrit à sa femme : c Si monsieur le cardi- € nal Strozzy , commençant son voyage, passait à Real- € mont, ne faillez percer la meilleure pièce de vin de € notre cave, pour lui en présenter demi-douzaine de € pots, ce que je pense eussiez fait, encore que je ne le € vous eusse écrit. >
A certaines heures, ce cœur sombre s'échauffe et s'éclaire : € Ici nous avons ores de nous plaindre plus de € la chaleur que du froid et si vous m'aimez et pensez « si souvent à moi, que je vous aime et pense à tous € moments à vous, il n'y a ni verglas, ni gelée, ni froi- € dure que votre pensement ne rabatte. Mandez-moi si € vous avez envie de chose quelconque et fut-ce de mon € sang, vous le recouvrerez incontinent, s'il est en ma € puissance et vous tenez joyeuse. »
Une autre fois, en 1667, il lui écrit : c M'amie, je vous € envoie deux plumes bien taillées et fendues à mon € gré, plus les psaumes traduits en gascon, accompa- « gnés d'un de mes arrêts de Martin Guerre, nouvelle- € ment et pour la cinquième fois réimprimés ; ensemble « un Nostradamus de Tannée prochaine qui prédit des
€ choses horribles et sanguinaires et prierai Dieu
€ vous fortifier en ses grâces, me recommandant unique- € ment aux vôtres.