‹ Histoire du Parlement de Toulouse (volume 2)Chapitre 180 sur 295 · CHAP. XX. — L*ÉVÊQUE DE COMMINGËS · texte numérisé non relu

CHAP. XX. — L*ÉVÊQUE DE COMMINGËS

» robes et leurs habits pour revêtir morions ettcuirasses » et paFEdtre en arquebuses et hallebardes. *»

Le pamphlet ajoute: c Dieu merci, les choses se con- € tiarent en meilleurs termes qu'on n'eût pu espérer. « Personne ne fut ni tué, ni pillé. Les auteurs de cette € révolte (que tout le monde bénit depuis), se retirèrent € fort apaisés, à la sollicitation et prière deiM. de Com- « minges que tous généralement respectent. »

L'évèque de Comminges, en poursuivant son récit, raconte qu'il arrêta les pillards prêts à entrer dans la maison de Duranti, et que le prieur des minimes calma, de son côté, les habitants de Tounis, ameutés contre Duranti et le cherahant, par la ville, pour le massa- <frtF. 11 ajoute : « Le susdit peuple eût gravé les mar- « ques de sa fureur sur quelques -^uns (intiocents pos- € sibles), si M. de Comminges, armé de son surplis, de « son hoqueton et de son bonnet, et M. dePauloarmé € de sa robe rouge, et deuic eonseillelrs zélé», bien ac- «• cdmpagnés de force gens armés, ne (fussent allés en « viUe^ aif èc cet équipage, accoissent cette tempête par € doucôs paroles et belles promesses qui gagnaient

< merveilleusekneht le coeur du peuple. A quoi leurs « gelstes tout pleins d^humilité, leurs ^visages riants et « leurs douces résolutions servirent beaucoup. »

'La nuit totnba sur ce soulèvement tt <k>uvrit les éfheiitiers de ses ombres. A minuit, Duranti sortit de l^ôtelde ville, par une porte dérobée, pour âUer dans sa maison et mettre ses pâpiers^en 'sûreté. On le ynrefB^ sait de fuir et de pawer la Garonne ; il reftiMt en distant :

< Je connais la grandeur du danger qtii me menace ; « je sois qu'on en vetttà'iii& t«e,'maiB on ne dira pas

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€ que j'ai quitté le service de mon roi. Si Ton punit le « soldat qui a abandonné son poste, combien serais-je « plus punissable d*avoir abandonné le mien ! » Une fuite lui semblait une lâche désertion. Il rentra, à Taube, à sa prison du CapHole où il resta cinq jours.

Dieu lui envoya la mystérieuse et terrible bénédiction des grandes douleurs. La solitude se fit autour de lui : ses amis Tabandonnaient et il s'en plaignait avec un mélancolique sourire. Il regrettait surtout d'être né à une époque aussi tourmentée, et pour se consoler et se fortifier, il levait les yeux vers le ciel et disait : € Dieu « est juste et ses jugements sont justes.» Le Parlement, voulant le préserver de la haine des capitouls et des ligueurs, l'autorisa, par un arrêt, à se retirer à Balma, château de l'archevêque, à une lieue de Toulouse. Le comité des Dix-huit, dédaignant l'autorité du Parlement, s'opposa à cet arrêt que le Parlement rétracta le lendemain. Le plus implacable des Dix-huit fut le conseiller Calmels qui prétendit que Duranti, remis en liberté, se joindrait aux huguenots et attaquerait la ville. Les Dix-huit et le peuple de l'île de Tounis firent la garde autour du prisonnnier qui rendit les sceaux du Parlement. Le conseil général, assemblé dans la salle de la chancellerie de la cathédrale, dressait une liste des suspects. Ce conseil, selon les traditions et les règles, devait se composer du premier président, du procureur général, des avocats généraux, du sénéchal, du jugermage, du chef du consistoire, de huit capitouls en exercice, de trentedeux citoyens pris dans la noblesse ou parmi les notables et les anciens capitouls.

En même temps et après délibération du Parlement

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A la grand*chambre, les deux conseillers Guibert de la Coste et Jean Ambes, assistés d'un greffier criminel, <ie trois huissiers, du capitoul Geraud Veyre et du bourgeois Jean Brusaud, se transportaient à Thôtel du président de Rességuier où logeait Durant!, édifice ayant quelque chose de noble et de triste avec un air de forteresse, et obligèrent sa femme, Rose de Caule^ à ouvrir « un grand coffre de noyer du cabinet du premier « président, et le coffre en fer de sa chambre ». Ils se sedsirent des lettres qui s'y trouvaient, de divers papiers laissés sur les tables et de certaines lettres missives -écrites par les hérétiques à autres hérétiques et autres personnes, ainsi qu'il est dit dans le procès-verbal de perquisition, et enfin, de quelques registres contenant des délibérations du Parlement. Au moment où ils ouvraient ainsi ces coffres, des cris s'étant élevés autour •de la maison, les deux conseillers et ceux qui les assistaient eurent peur et prirent la fuite. L'évêque de Comminges prétendit qu'on avait trouvé chez Duranti une grande quantité de grenades, de feux grégeois et de lances à feu. Sur une dénonciation du quartier de Tounis, ils se rendirent tous à l'Hôtel-Dieu où ils fouillèrent les coffres et cherchèrent, vainement, des pièces de nature à incriminer la vie du premier président. Dans ce peuple qui comptait des forcenés, il ne se trouva pas un faux témoin.

L'évêque de Comminges devenait le roi de Toulouse ;

il en prit le titre de gouverneur, et toutes les affaires

♦ passaient par ses mains. Il essaya de faire croire qu'il

voulait envoyer Duranti au château de Balma et qu'il

. -ne cédait qu'à la pression des bons catholiques, en refu-

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sant d* exécuter l'arrêt de la Cour. La passion et le men* songe percent dans sop pamphlet trempé d*amertumes. € Il y avait, dit-il, force noblesse aux faubourgs qui € n'attendait que sa délivrance. Quelques-uns la tra- € maient en ville ; des écoliers furent invités à y prêter c les mains : sed Dominas scit quoniam cogiiàtiones hominum « panœ sunL Personne n*osa entreprendre cette œuvre ».

Le cinquième jour de sa captivité, on transféra Duranti au couvent des jacobins, entre des capitouls et des ligueurs et les deux évêques de Comminges et de Castres, qui jurèrent, par serment, de le préserver des insultes. Les flots du peuple s'ouvrirent devant le cortège : en franchissant le seuil du couvent, Duranti regarda cette foule irritée, sans que son calme et fier visage trahit, un instant, les émotions de son âme. Vingtcinq soldats commandés par trois chefs de ligueurs veillaient aux portes. La fille de Duranti ne put arriver jusqu'à lui ; ses larmes ne fléchirent pas les ligueurs. A. force de supplications désespérées, sa femme les attendrit et s'enferma avec le premier président.

Duranti attendait la mort sans illusion et sans peur. Il écrivit à dom Jean delaBarrière, abbé des feuillants, son ancien ami, pour lui confier le soin de venger sa mémoire des outrages et des calomnies de la Ligue. Les factieux voulant précipiter le dénoûment, parlaient de le conduire dans la tour de Saint-Jean, à l'hôtel de Malte, en traversant la rue des Couteliers peuplée de forcenés et d'égorgeurs. Une maladie qui le mit aux portes de la mort les en empêcha. A. ces journées sinistres, l'avocat général Jacques Daffis se cachait à Rangueil, aux environs de Toulouse, dans ime maison de campagne célébrée en

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vers latins, par le père Vanière, dans son Prœdium rusti-cum. Du fond de sa retraite, il écrivait au maréchal de Matignon, gouverneur en Guyenne, et à son père, le premier président du Parlement de Bordeaux, pour les appeler au secours de Duranti. En môme temps, il envoyait au roi une lettre portée, à franc étrier, par un conseiller clerc Guitard de Ratté. Ces lettres surprises par les ligueurs déchaînèrent contre Duranti les Dix-huit de Toulouse et les Seize de Paris qui accusaient Duranti et Daffis d'avoir aifirmé qu*ils aimeraient mieux changer de Dieu que de roi. Daffis fut bientôt arrêté et enfermé à la conciergerie. Guitard de Ratté, poursuivi par tous les chemins, se sauva. On le condamna à mort par contumace; on confisqua ses biens et on pilla sa maison pleine de riches objets d'art et de livres précieux. L*évêque de Comminges laissait ainsi éclater sa colère : « Le premier président aveût fait <€ M. Ratté prieur des pénitents de Saint-Jérôme, mais il a € été dégradé ignominieusement et raclé du livre, comme <i proditeur des catholiques. Il a été crié à trois biefs jours <€ par la ville et on pense qu'il sera bientôt pendu en ^ figure ! » Henri IV dédommagera plus tard Guitard de Ratté par des abbayes et par l'évôché de Monpellier.

Les factions demandaient, à grands cris, la mort du premier président. Duranti réclamait des juges et ne croyait pas qu'on le condamnât sans l'entendre. Le souvenir du massacre des protestants sur les marches de la conciergerie, égorgés sans jugement, dut planer sur son cachot et assombrir ses derniers jours. Pour armer les meurtriers, on le dénonça au peuple comme coupable de haute trahison et de complot ourdi, dans sa prison, avec

les hérétiques ; on criait dans les rues que le maréchal de Matignon marchait sur Toulouse, à grandes journées, que le baron de Blagnac, ami de Daffis, campait à la porte Saint-Cyprien et que les comtes de Carmaing et d'Aubijon arrivaient avec leurs troupes.

Ces bruits, passant de bouche en bouche, ameutèrent, le 10 février, une furieuse populace à la place Saint-Georges. Au signal des ligueurs, elle s*avance vers le couvent des jacobins, et, ne pouvant briser la porte à coups de hache, y met le feu. Une bande d'assassins entre sans résistance, et ses cris de mort parviennent jusqu'au cachot de Duranti où se trouvaient quelques pères jacobins. Les moines fondent en larmes ; le^'premier président se lève et attend. Chapelier, Tachamé ligueur, s'approche, une hallebarde à la main, et lui dit que le peuple le demande. Duranti comprend alors que c'est l'arrêt de mort : il s'agenouille, recommande son âme à Dieu et, s' adressant à sa femme qui couvrait de pleurs ses mains et son visage, il lui dit : « Je vous dis le dernier adieu, ma très chère épouse. « Les biens, les honneurs que je tenais de la bonté du € ciel vont m'étre enlevés avec la vie. Mon âme va se « présenter devant le trône du souverain juge, pure de « tous les crimes qu il plaît à mes ennemis de m'im- « puter. Mettez votre confiance en Dieu : il sera votre « consolation et votre soutien à jamais. Dieu est le miai- « tre de reprendre les biens qu'il m'a donnés. La mort € est la fin de la vie, mais n'en est pas le châtiment. « Je vais paraître devant le souverain juge. Espérons € en lui. Il nous sera toujours secourable. »

Duranti se revêtit des insignes de sa charge : Cha-

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pelier, rarrachant aux embrassements de sa femme, l'entraîna du côté de la porte à demi brûlée, et le présenta au peuple par cette parole sacrilège : « Voilà € rhomme. > Duranti s'écria : € Oui, me voici. Quel est € mon crime? Par où ai-je mérité la haine qui vous c anime contre moi? Que celui d'entre vous à qui j'ai fait € une injustice se lève et parle ? > Sa voix ne tremblait pas, et son visage où rayonnait son âme intrépide, exprimait plus d'étonnement que de frayeur. Cette fermeté calme étonna et intimida, un moment, les bandits. Les hommes les plus féroces s'amollissent devant ces nobles écroulements des grandeurs humaines : ils restaient muets et comme honteux sous ce noble et clair regard. De la fureur, ce peuple allait passer au respect et à la crainte et il se faisait comme un éclair d'émotion et de remords, dans cet attroupement humilié. Un scélérat fendit la foule et déchargea sur le prisonnier son mousquet en pleine poitrine. On a raconté qu'un autre, armé d'une fourchette, lui avait crevé les yeux. Duranti leva les mains au ciel et murmura, en s' affaissant, ces dernières paroles qu'une voix divine et mourante avait prononcées, quinze cents ans avant lui : « Mon Dieu, € pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. >

Le sang et la vie s'écoulaient par la large blessure. Le peuple, repris d'une fureur soudaine, se jette sur ce corps couché parmi les cendres et les charbons de la porte brûlée, le perce de coups de couteaux et de piques, l'attache à une corde et le traîne par les rues, le visage souillé et couvert de sang. € Ces furieux, au nombre de « quatre mille, dit l'évêque de Comminges, le déchiquetèrent tellement, qu'il était impossible de le recon-

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« naître ; car celui ne s*estimait malheureux qui ne lui € donnait quelque coup. » Arrivée à la place Saint- Georges, où le bourreau pendait les meurtriers et les voleurs, une poignée de scélérats dresse le cadavre sur ses pieds, et n'ayant pas de potence pour le pendre, l'enchaîne au pilori, en plaçant sur ses épaules le portrait du roi couvert de boue. Ils lui arrachèrent les cheveux, lui crachèrent au visage, et le prenant par la barbe, le montraient au peuple et le souffletaient de leurs mains ou de leurs poignards, en disant : « Le roi t'était si cher, te € voilà maintenant avec lui. » En signe de dérision, ils enlacèrent à ses pieds son blason figurant une tour à créneaux surmontée d'un soleil.

Les hommes ne se désaltèrent pas de sang, à traits ra> pides. Les meurtriers coururent à la conciergerie, entrèrent dans le cachot de l'avocat général Daffis, lui mirent un corde au cou, le massacrèrent à coups de hallebardes et de couteaux et le laissèrent, toute la nuit, dans une boue ensanglantée. De là, ils marchèrent vers les prisons de TOfficial où était chargé de fers le serviteur qui avait cherché à défendre son maître ; ils le pendirent au haut d'une potence de la place Saint-Étienne, et entraînés par l'avocat Balbaria, ils mirent au pillage la maison de Duranti, dispersant et brûlant ses beaux livres dont les capucins recueillirent les débris ; puis ils envahirent le Capitule et arrachèrent des murs un portrait du roi qu'ils traînèrent, par la ville, au milieu des huées. Ne pouvant tuer le roi, ils mirent son portrait à l'encan, et les petits enfants criaient : « A cinq sols, le « roi tyran, pour lui acheter un licol ! >

Le lendemain, deux capitouls, des membres du Parle-

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ment et quelques bourgeois, escortés du guet, allèrent à la place Saint-Georges et à la conciergerie recueillir les deux cadavres de Duranti et de Daffis, souillés de sang et de poussière et laissés à la voirie. Ils portèrent, sans bruit et dans Tombre, Duranti, en Téglise des grands cordeliers et Daffis, aux cordeliers du Salin. Le peuple avait déchiré la robe de Duranti, et son corps nu était resté à quelques pas du pilori. On Tenveloppa dans le portrait du roi : on couchait ainsi, dans la même tombe, le grand parlementaire et l'image de ce roi pour lequel il était mort. Duranti n'avait que cinquante-cinq ans. On a prétendu, quelquefois, que le président de Paulo, ennemi de Duranti et convoitant depuis longtemps sa charge de premier président, avait poussé le peuple à ce crime. C'est une calomnie dont Thistoire a vengé la mémoire du président de Paulo. Lafaille a comparé la mort de Duranti à la mort du président Brisson, étranglé dans sa prison de Paris par le bourreau des Seize et dont le corps fut pendu au haut d'une potence. Et Lafaille dit : « Duranti fut ferme, tandis que Brisson € eut la faiblesse de demander qu'on lui laissât le temps f d'achever son livre des Formules, en offrant de se « nourrir à ses frais dans la prison. >

La haine populaire poursuivit Duranti et Daffis au delà de la mort. Que les vivants s'agitent et se livrent des batailles sans fin pour leurs passions ou leurs idées, c'est l'éternelle loi de ce monde, et c'est la condition humaine ; mais rien ne commande plus de réprobation que d'insulter aux morts et de leur refuser la paix de la tombe. Le syndic de la ville présenta au Parlement une requête tendant à faire condamner leur mémoire, et à

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mettre en accusation quelques parlementaires détestés des ligueurs. Il faut tout dire : Sous cette pression de haines et de violences, le Parlement ne repoussa pas la requête, mais le procès n'alla pas plus loin. De ces clameurs, il ne sortit d'ailleurs aucune voix pour accuser ces nobles existences commencées et achevées dans la pauvreté. Le Parlement ressemblait à un navire battu des flots et emporté vers les écueils.

Les tempêtes populaires ne s'éloignent pas comme les orages. Le calme se fit lentement et à une heure de trêve, le président Bertrandi demanda les honneurs funèbres pour ces deux grandes victimes de la Ligue. Le Parlement les accorda par arrêt ; mais, afin de ne pas raviver ces luttes sanglantes, il attendit longtemps le jour des apaisements et des réparations. Ce n'est que trois années après, que les parlementaires et les ordres de la ville, en deuil, traversèrent ces mômes rues où le cadavre de Duranti avait été traîné par les ligueurs, et entendirent son oraison funèbre au milieu des capitouls» des confréries, de l'université, des artisans et des bourgeois, et des ligueurs eux-mêmes, dans l'église des grands cordeliers, tendue de noir et parsemée d'écussons aux armes de l'ancien premier président. Un mausolée de marbre recouvrit ses cendres, et une épitaphe latine, attribuée à Passerat, célébra sa vie si cruellement tranchée. On y grava aussi ces vers d'Horace :

Non civium ardor prava jubentium, Mente quatit solida.

Le Parlement rendit, avec un peu moins d'éclat, les mêmes honneurs aux cendres de l'avocat général Daffis,

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à Téglise des cordeliers de Saint-Antoine du Salin. Un currèt solennel vengea la mémoire de ces deux grandes victimes de la guerre civile : il fut transcrit sur les registres secrets de la Cour.

Les poètes disent que le génie de certains hommes garde la vive empreinte de leur siècle, de môme que les nuages prennent la forme des pays où ils passent, en se moulant sur les vallées et les montagnes et en traversant les cieux. Duranti a été un de ces hommes qui ont reflété les ardeurs de ce seizième siècle, si brillant et si agité, Au travers de la transformation sociale, de son temps, il eut les ambitions, les entraînements, les austérités et le courage des plus grands parlementaires de son pays. Ame violente et vaillante, il défendit, de toute sa fougue, les croyances catholiques et la foi monarchique, ne pardonnant pas aux chancelants et voulant emporter d'assaut les convictions et les résolutions. Tant que ce rude champion de la royauté vit la Ligue dans les voies fidèles à la couronne, il arbora ses couleurs et se fit ligueur à outrance ; il la déserta, le jour où le roi, par un de ces retours familiers à son ftme légère, se mit dans le camp opposé. Le roi était sa plus grande affection terrestre ; mais impuissant à comprimer le peuple, poussé par lui aux séditions, outragé plus tard et renversé par les passions populaires, il racheta, par sa mort héroïque, les fautes de sa vie.

Tous ceux qui ont cherché, comme lui, un soutien dans les faveurs du peuple en ont été les victimes. Ne jugeons point ces hommes du seizième siècle avec nos idées modernes. Par la liberté remuante et altière et les audaces de leurs réformes ou de leurs résistances, ils

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oat formé une sorte de transition entre deux mondes. Dùranti ne trahit jamais sa religion envers Téglise et la couronne. Cet amour inébranlable de Dieu et du roi sont les deux grands traits de sa renommée. En pleine jeunesse, il avait inscrit, sur les murs de sa chambre, cette devise qui restera la vive image de son existence : Deum timete et regem honorificate, usque ad mortem. Il semblait entrevoir le couvent des jacobins, par delà les années.

C'est lui qui organisa à Toulouse la confrérie des pénitents, pour multiplier les manifestations religieuses à une époque où la réforme ébranlait le royaume ; il appela les capucins d'Italie, avec Tespoir que ces prêcheurs réveilleraient la ferveur catholique endormie, et il les nourrit, à ses dépens, jusqu'au jour où ils purent bâtir un monastère; il encouragea la fondation du collège des jésuites, il créa la maison hospitalière du Saint-Esprit destinée à pourvoir au mariage des filles pauvres et le couvent de la Miséricorde où les prisonniers indigents trouvaient la rançon de leur liberté. Sa maison devint le refuge des prêtres chassés par les huguenots et sa main compatissante s'étendit sur tous les couvents ruinés par les guerres. A chacun de ces deux asiles de prisonniers et de filles abandonnées il légua 533 écus d'or. 11 mourut le plus pauvre des premiers présidents, et sa veuve n'eut pour refuge qu'une maison de bernardines de Gascogne. Cet ambitieux et ce fougueux avait un cœur trempé des eaux les plus douces et les plus pures : un jour, dans l'église des Pères de la Merci, il se trouva à côté du bourreau, à la sainte table, au moment de la communion. Le bourreau

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baissa Ja tête et s'éloigna. Duranti le retint et lui dit ; € Ici, nous sommes devant Dieu, et devant lui, nous c sommes tous égaux. »

Jamais piété ne fut plus touchante à la fois et plus haute. Il composa cette prière, le jour où le roi Téleva à la première présidence : c O Dieu, infiniment saint ! «n € qui réside éternellement la plénitude de toute sainteté, € accordez à votre serviteur, que votre volonté a plawré € à la tête du Parlement de cette ville et de toutes les c provinces sur lesqfuelles il étend ses droits, d'achever c sa course d'ici-bas avec la pureté et la simplicité de c cœur, avec des mœurs justes, intègres, animées de € l'esprit de votre sainte religion, afin que dans tout ce « que je ferai, votre nom soit sanctifié d'une manière ^ éclatante. Je ne veux avoir. Seigneur, d'autre gloire € que la vôtre. Je désire que tous les hommes gloric fient votre nom sacré et lui rendent toutes aortes c d'honneurs et de louanges ! »

On ne sait, en vérité, comment ce lutteur, toujours sur la brèche, trouvait assez d'heures silencieuses, pour écrire ses Décisions sur de grandes -questions de droit civil et de droit canon, enrichies des savantes notes de Ferrières et son Traité des rites de l'église catholique (De Ritibus ecclesiœ) en langue latine, qui reflétait un esprit largement abreuvé aux saintes lettres. Au couvent de la Grande-Observance de saint François de Toulouse, on gardait cette tradition que Duranti entrait, tous les samedis soirs, et les veilles des grandes fêtes, à la bibliothèque du couvent et y tra. vaîUait jusqu^à matines. Rose de Caulet, sa seconde femme, n'a-t-elle pas aussi raconté qu'il passait la moitié de ses nuits à lire la vie des saints et à écrire

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ses ouvrages ? C'est ainsi qu'il reprenait haleine, entre deux audiences ou deux émeutes, se mêlant, sans se troubler, aux agitations du monde et revenant sans effort au silence et à la solitude. Les heures de ses journées étaient coupées comme celles d'un moine dans son cloître. En lui, Tâme maîtrisait, à son gré, les passions de parti et se détournait, quand il lui plaisait, des tumultes de son temps. Il aimait aussi les lettres profanes et il attira au collège de TEsquile les professeurs les plus fameux, il releva, aux écoles de l'Université, les études délaissées et affaiblies, et il fit sortir de la nuit des talents que la pauvreté empêchait d'aller à la lumière et à l'honneur.

Mais sa vraie patrie et son champ de bataille étaient le Parlement. Il en était, selon le mot d'un chroniqueur, l'astre rayonnant, en fermant l'entrée à ceux qui ne semblaient pas dignes de porter le mortier et la robe rouge, résistant aux créations incessantes et ruineuses des charges parlementaires, repoussant les édits bursaux,ne désarmant jamais sur les questions de tradition et de discipline intérieure, jaloux de la solennité des audiences, et ne déviant jamais des chemins de la justice et de la vérité. Il y eut une ombre à cette figure sévère : la Vanité le toucha au cœur ; il ne lui suffisait pas de descendre d'un père conseiller aux requêtes, il prétendait à une plus illustre origine, se vantait d'être de la même racç que le savant évêque de Mende, Guillaume Duranti d'une vieille et illustre souche des Cévennes, connu surtout sous le nom de spéculalor, en souvenir de son spéculum ou miroir judiciaire, dans lequel il avait rassemblé tous les travaux des légistes des siècles

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écoulés. Il aimait aussi les nouvelles à la main et se plaisait à percer les scandales secrets des familles. N'est-ce pas lui, je l'ai dit, et le Parlement ne lui passa jamais cette nouveauté, signe de luxe et de mollesse, qui ne voulut jamais monter sur une mule, en allant au Palais et qui parut le premier, en carrosse ? Ce sont là les reproches qu'on lui adressait en son temps. En face de la vie et de la mort de ce martyr de TÉtat, comme Ta appelé le cardinal de Retz, qui oserait, de nos jours, lui jeter la première pierre. Dans son portrait, conservé à la chambre dorée, le mortier en tête, un livre dans une main, en robe rouge, le manteau d'hermine aux épaules et le cou dans la fraise raide comme une armure, il regarde en face avec une sérénité impassible. Un sentiment de tristesse profonde respire sur les lèvres entr'ou vertes, dans le front plissé de rides et plein de

soucis, et dans les yeux cernés par les veilles et les émotions de Tâme. Ce n'est point la haine ou la colère qu'exprime ce regard d'aigle, mais une volonté tendue et ferme comme un glaive. L'homme est là, encHassé tout vif, dans son cadre d'or avec son visage amaigri, pâle, allongé par la barbe noire taillée à la manière de Sully et éclairé par un jour sombre qui semble l'envelopper d'un voile de deuil.

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