CHAPITRE XXI
Le président Dufaur de Saint-Jory et les parlementaires de cette époque. — Émotion causée dans le royaume par la mort de Duranti ei de Daffîs. — Le formulaire de la Ligue. — Divers procès au Parlement. — Le Parlement veille à tout. — Mort de Catherine de Médicte. — La Baillée -des roves.
Cette grande renommée de Duranti a fait pâlir les autres, qu*il faut pourtant dégager de leurs nuages. Le Parlement n'eut pas de plus savantes intelligences et de plus glorieux esprits qu*à ce milieu du seizième siècle : le président Dufaur de Saint-Joiy, le plus sage etie plus prudent des philosophes, étranger aux disputes politiques, vivant avec ses livres, dans sa terre de Saint-Jory où de Thou et Pithou le visitèrent à Tautomne de 1582, cueillant ses fruits sur Tarbre et ses journées à Tombre, en oubliant les tristesses de son temps; Mathieu Chalvet, président aux enquêtes, traducteur de Sénèque, dont Huet, évèque d*Avranches, a loué l'érudition élégante et l'incorruptible probité ; le président de la chambre des requêtes, Bernard de la Rocheflavin, illustre peur son histoire des parlements de France et qui se glorifia d'avoir partagé, après la mort de Duranti, le sort des parlementaires proscrits ; le conseiller Géraud de Maynard, d'une science vigoureuse et d'une inébranlable fidélité au roi, gallican, es* prit patient et chercheur, qui recueillit les arrêts du
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Parlement; le conseiller de Jossé, prompt à saisir, d'après le mot de Maynard, « les chicaneries et pillec ries des praticiens, ce vrai vautour à long et noir pluc mage », mais prompt aussi aux colères, même à l'audience, et surnommé en riant par Maynard, le Bouillant Achille ;• les conseillers Pierre Sabatier, de Prohenques, de Malard, de Papus, d'Ambès, Rudelle, de Gargas, de Fi 1ères, Bérail, Buhès et Salluste, et les présidents du Tournoër et de Verdun, vantés pour leurs vastes connaissances et leur influence sur les arrêts de la Cour; le président de Paulo qui a déjà paru, plus d'une fois, sur la scène parlementaire, ligueur effréné, éloquent, populaire, respecté de la bourgeoisie, doué du génie des affaires, habile aux expédients et aux intrigues, détestant Duranti parce qu'il était le premier au Parlement, tranchant au conseil, allant froidement au danger, tenant à honneur de porter une armure auàsi bien que la robe, et réunissant, dans son blason, un mortier de président et un glaive hors du fourreau, sous lesquels flottait une devise guerrière aux plis d'un large gonfalon couleur de feu. Il s'était fait peindre en robe rouge, une main sur un livre, et une autre sur la garde d'un glaive, pour montrer qu'il était prêt aux combats de la parole et de Tépée.
Le souvenir de la mort de Duranti et de Daffis planait sur les Parlements du royaume ; à Rouen, des fanatiques menacèrent les parlementaires d'un massacre • C'est alors que Mayenne apporta à Rouen le formulaire de la Ligue, où les membres du Parlement devaient signer l'engagement de soutenir les ligueurs. Les trembleurs obéirent à Mayenne, et rétractèrent ensuite leur
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promesse ; les plus courageux protestèrent contre cette violence. On ne retrouve aucune trace de ce formulaire à Toulouse.
Ni les guerres, ni les séditions, ni les massacres n'y suspendirent jamais le cours de la justice. Les procès ne manquaient pas aux avocats et aux procureurs. Les parlementaires, au sortir des émeutes, reprenaient les audiences, malgré les ordres du roi qui leur écrivait de •quitter Toulouse; ils remontaient sur leurs sièges, recueillis dans leurs travaux et leurs devoirs, n'entendant que la libre voix de leur conscience. Ils jugeaient, avec le même calme et la même fermeté, le peuple, la bourgeoisie, le clergé ou la noblesse : une pauvre religieuse Clarisse égarée et voulant jeter sa robe aux orties ; Isabeau de Beauvilie, comtesse d'Escars ; Antoinette de Folquier; la dame de Mirepoix et Antoine de Latour, vicomte de Villemur, plaidant en matière de prélation ; le maître des requêtes, de Saint-Pol ; le duc de Joyeuse condamné à réparer l'église de Fronton ; révêque de Saint-Papoul rappelé durement à ses obligations de défendre son évêché et son chapitre et de faire rendre bonne justice ; Roger de Comminges, vicomte de Bruniquel en lutte avec sa sœur Claude de Comminges ; l'évêque de Rodez, François de Corneillan, décrété de prise de corps, pour avoir fomenté une sédition dans sa ville épiscopale ; les consuls, les corps de métier, les chanoines, les villes, les abbayes, les prieurés et les monastères. Ils ordonnaient les informations criminelles sur les meurtres et les incendies commis à Saint-Bertrand-de-Comminges et dans le Rouergue ; ils réduisaient à l'obéissance les villes rebelles et faisaient
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-démanteler leurs forteresses ; ils relevaient les murailles des villes fidèles, ils restituaient aux évêques leurs évê- -chés pris par les huguenots, ils réglaient les attributions des justices inférieures, évoquant de graves procès à leur barre et enregistrant ou refusant d'enregistrer •des édits, selon qu'ils leur paraissaient favorables ou
nuisibles aux intérêts de l'Etat.
Dans cette confusion du royaume et ce désordre des pouvoirs publics, c'est le Parlement qui surveille la ville et la province tout entière, l'université et les couvents, l'inquisition et la vente des livres, la simonie, 4e scandale des cris séditieux et des blasphèmes, et qui remplace les juges entachés d'hérésie ou les transfère d'une ville à l'autre. Il confirme ou infirme la nomination des régents aux chaires de droit civil et de droit <:anon, il lève des impôts, il décide de la paix ou de la guerre, il dispose des grands commandements et pres- <:rit les sièges et les batailles, il remet en paix barons, -sénéchaux, vicomtes et seigneurs, fait raser les donjons des révoltés et met des garnisons dans les places menacées. Il distribue les aumônes, il élargit les routes, il rend aux catholiques leurs maisons et leurs terres et rétablit l'hôtel des monnaies.
Quand la peste ou la guerre disparaissaient des villes, le Parlement enjoignait aux habitants d'y rentrer. Il ne quittait plus Toulouse, et telle était la satisfaction -du roi de voir les parlementaires braver la contagion, <iu'en cas de mort, il octroya leurs charges à leurs héritiers. Il y avait, sous ce règne, au Parlement, quatre -chambres composées de dix présidents, dont six à morlier, de cinquante-deux conseillers, de trois officiers du
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parquet et de deux greffiers. Le Parlement veillait à tout et touchait à tout dans la vaste étendue de la province. Il adressait des remontrances au roi et scrutait, d*un œil inquiet, la politique de la reine mère qui usait sa vie aux négociations et aux intrigues et à la vaine poursuite de cette chimère d*un équilibre entre les deux partis religieux.
On voit, par les registres du Parlement, comment elle parvenait à couvrir les folles dépenses de sa maison. Elle demanda aux parlementaires de Toulouse le moyen d'acquitter ses dettes immenses par la vente de ses terres, droits et revenus du comté de Lauragûais. Il fallait bien payer les frais de ces fêtes amoureuses, où Tescadron volant de trois cents dames et demoiselles d'honneur, qui suivait partout la reine Catherine, attirait une troupe de seigneurs et de gentilshommes. Dès que le roi eut autorisé, à Taide de ces aliénations, le payement de ces dettes frivoles, masquées sous le beau nom de dettes contractées dans l'intérêt du royaume, la reine Catherine se hâta de céder le comté de Lauraguais, moyennant 63,ooo écus, à l'évêque de Langres. Plus tard, et par arrêt du Parlement, ce comté revint à la reine de Navarre, Marguerite de Valois.
La reine Catherine voulait faire encore bien des choses en ce monde. La mort la guettait au château de Blois. De la place où était tombé le duc de Guise, la reine mère avait déjà aperçu avec terreur, en son astrologie, le noir nuage qui chassait du ciel son étoile et l'enveloppait de l'éternelle nuit. Elle eut du moins pour garder son cœur, ce cœur de marbre, la belle urne
CHAP. XXI. — LE PARLEMENT VEILLE A TOUT Siy
dorée où Germain Pilon sculpta les trois molles et insouciantes figures de la foi, de Tespérance et de la <:harité, dont les robes flottantes et les franges élégantes rappellent, moins le chœur des vertus, que la ronde, souriante et légère, des Heures et des Grâces.
Le Parlement célèbre les funérailles de la reine mère, mais le printemps revenait et chassait, d*un coup d*aile, les fléaux et les ombres des morts, en ramenant, à ce renouveau de Tannée 1689, la baillée des roses, fête charmante, embaumée de fleurs et de poésie et liée à ^histoire du Parlement. La Rocheflavin Ta dit, en son langage : « Les fleurs ont été toujours un honneur « qu'on a fait aux grands. Ce qui autrefois se faisait 4c aux rois et aux empereurs, notre ancien usage de
< France le fait à ceux qui représentent immédiatement -€ ses rois en Tadministration de sa justice souveraine. -« Car la présentation que les princes, pairs et autres -€ pairs de France, archevêques et évoques, font des
< roses, couronnes et bouquets de fleurs aux cours de « Parlement, c'est pour honorer le roi en son lit de jus- -€ tice. >
C'est ainsi que, chaque année, au retour de la saison des roses, les princes et les pairs offraient, suivant la vieille coutume, des bouquets au Parlement. Les pairs se gardaient de se soustraire à cette redevance printatiière, hommage réservé à l'ancienneté de leur race et souvent disputé, entre eux et les princes du sang, autant que leur rang aux lits de justice ou au sacre des rois. Au Parlement de Toulouse, où les rois de Navarre se soumettaient à cette cérémonie, en qualité de comtes de Foix, de Fézensac et de Rodez, la baillée des roses
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remontait loin. Le plus ancien monument qui l'atteste est un arrêt de i520, accordant ce droit d'offrande aux. évêques, à défaut de la grande noblesse du Languedoc, descendant des races conquérantes, chassée ou tuée dans la guerre des Albigeois par Simon de Montfort» En i56o, la baillée fut faite par le duc de Montpensier.
Les évéques refusèrent souvent de s'incliner sous une coutume qui n*avait pas été faite pour eux, mais quand ils résistaient, le Parlement les y contraignait et saisissait leur temporel. 11 ne s*arrèta même pas devant la tombe de l'archevêque Colbert qui avait négligé de payer la redevance des roses; il fit saisir ses biens, après sa mort, pour payer les frais de la baillée du printemps. La punition était dure pour le refus d'un bouquet d'oeillets ou d'un panier de fleurs, mais le maintien des traditions et l'atteinte portée à l'autorité du Parlement lui commandaient ces jalouses et sévères décisions.
Au printemps de 1689, la Cour rendit un arrêt portant que la reine Marguerite de Navarre, sœur du roi de France, comtesse du Lauraguais et du Rouergue, le cardinal de Joyeuse, archevêque de Toulouse, duc et pair de France, les archevêques de Narbonne et d'Auch et le duc d'Uzès qui avaient oublié la baillée des roses, eussent à présenter les chapeaux de fleurs, au mois de mars prochain, et qu'au besoin ils y seraient contraints par ♦ les voies dues et raisonnables ». C'était là sa formule retrouvée en plus de vingt arrêts sur la baillée des roses, et qui poursuivait la reine de Navarre, pieurant ses amours et sa couronne au fond de l'Auvergne en son château d'Usson, d*où elle demandait au roi.
CHAP. XXI. — LA BAILLÉE DES ROSES SlQ
que la nomination à une charge vacante de président à mortier au Parlement de Toulouse lui fut attribuée, afin de la vendre et d'augmenter ses ressources. Dautres arrêts de i6o3, 1621, i663, 1672 et 1684 rappelèrent, à l'observation de ces règles, ceux qui les délaissaient.
Le cardinal de Joyeuse, madame Catherine sœur du roi de Navarre, les archevêques d'Auch et de Narbonne, baillèrent ainsi, le 27 avril de cette terrible année 1689, les roses au Parlement. Ils semèrent la jonchée dans les chambres du Palais, et firent servir un déjeuner princier aux parlementaires et aux gens du roi, aux greffiers et aux huissiers. Ils leurs portèrent ensuite, sur un grand bassin d'argent, des bouquets de roses et d'oeillets mêlés de fleurs naturelles ou de soie, de diverses couleurs, avec des couronnes où étaient peintes leurs armoiries, en nombre égal au nombre des présidents, conseillers et greffiers. Selon l'usage, ils présentèrent une pareille couronne au premier huissier. • Les hautbois jouaient au jardin et dans la cour du Palais où la Basoche plantait son mai. La baillée finie, la messe commença et après la messe, la grand'chambre ouvrit son audience à laquelle assistèrent ceux qui venaient d'offrir les roses. Le soir, les hautbois jouèrent encore devant les maisons des présidents, à l'heure de leur dîner, et la nuit, les écoliers et les clercs dansaient autour du mai et chantaient sous les étoiles.
Ce n'était pas un spectacle sans grandeur et sans poésie que celui de ces justiciers austères, redoutés et respectés, recevant ce charmant hommage que les princes, les pairs, et les archevêques ou évêques rendaient
à leur science et à leurs vertus. Cette joyeuse et renaissante floraison, qui revenait, tous les ans, au mois des fleurs et de la verdure des bois, pâlit au souffle des années. Le Parlement de Toulouse laissa mourir sa redevance printanière au milieu du dix-huitième siècle. La baillée des roses n'attendit pas la Révolution pour se dessécher. Ce souvenir de la baillée des roses inspira, un jour, à l'avocat général Louis d'Orléans sa mercuriale sur le jardin de justice, au Parlement de Paris. Il disait : « Je veux aujourd'hui vous conduire, « par la main, dans les vergers de la justice, en ces déli- € cieuses allées où elle se promène, et lorsqu'elle vient € à ouvrir la bouche, on dirait que c'est un monceau de « fleurs odorantes de thym, de lys et de roses qu'elle a € cueillies et qu'elle répand autour d'elle. >
Outre la baillée des roses, il y eut, de loin en loin, au Parlement de Toulouse, la baillée des noix, en usage au Parlement de Paris. Parfois, après les vacances, les conseillers prêts à se marier, présentaient, le jour de la rentrée de la Saint-Martin, et en sortant de la messe rouge, leur contrat de mariage à la signature du premier président, et en retour, leurs fiancées offraient trois noix au premier président: souvenir des noces romaines, spargite nuccs.
C'est assez longtemps s'arrêter à ces doux rivages. Les désordres, les fléaux, les tristesses et les guerres de la fin du seizième siècle sont aux portes du Parlement. Il faut encore s'engager dans leur mêlée et reprendre la haute mer.