CHAP. XXII. — LE FORMULAIRE DE LA LIGUE
que la guerre, il n'en fallait pas moins guerroyer pour les justes causes^ malgré les désordres, les crimes et les ruines des guerres. La Déclaralion sortant tout à coup de ces nuages s'écrisût :
« A présent, il est plus que nécessaire de prendre les
< armes contre Henri de Valois, jadis roi de France, qui « est héritique, perfide et tyran, ainsi que'cela est con-
< firme par Messieurs du Parlement de Toulouse, les-
< quels ont donné un arrêt, il n'y a pas longtemps, %. contre Henri de Valois, par lequel ils donnent puis-
< sance à un chacun de prendre les armes contre lui,
< et Tont déclaré indigne et incapable du nom et titre
< royal, et absous tous ceux qui prendront les armes '< contre lui, du serment de fidélité qu'on lui a juré à
< son sacre, et l'ont donné en suivant l'avis de mes-
< sieurs de la faculté de théologie de Paris, lequel vous
< avez vu, comme je le crois, tant en latin qu'en fran-
< çais. »
On a le ton : la Déclaration continuait, en appelant le roi, vilain Hérode, traître, déloyal et hérétique, méritant une mort misérable, de même que tous les tyrans de Tantiquité. Elle finissait ainsi :
« Je crois fermement que Henri de Valois sera puni
< d'une plus misérable mort que ne fut pas celle de «Sylla, mangé des vers par permission divine et se
< verra dans peu de temps. Donc, puisque vous voyez, c tant messieurs du Parlement de Toulouse, que mes-
< sieurs de la faculté de théologie de Paris, vous exciter
< à prendre les armes contre ce malheureux Henri de « Valois hérétique, et puisque vous voyez les histoires
< qui déclarent les punitions qu'ont eu les misérables
« tyrans comme lui, prenez les armes contre lui, ban- « dez-vous contre lui, afin de lui faire sentir le loyer de «€ ses méfaits et Dieu vous en aidera, ce que espérant « que vous ferez en brief, je prierai le bon Dieu de vous ^ inspirer le cœur à tous, afin de prendre les armes con- « tre ce malheureux tyran. »
On ne fit jamais un plus audacieux appel au régicide. Ce cri des Toulousains allait retentir aux bords de la Seine et mettre le poignard aux mains d*un moine assassin. Mais le Parlement de Toulouse a-t-il vraiment rendu, contre Henri III, cet arrêt de déchéance dont parle la Déclaration, en déliant du serment les sujets du roi et en les pressant de prendre les armes? Cet arrêt ne se retrouve pas sur les registres du Parlement ; faut-il penser qu'il a été inscrit sur les registres secrets? Mais telle est la passion des partis qu'elle altère souvent et dénature toutes choses. De ces déchaînements d'un peuple ameuté contre le roi et des tumultueuses mêlées d'opinions à la grand'chambre, on est arrivé à croire à un arrêt de déchéance royale. Les partis ne se laissent pas enchaîner par la vérité et écrivent leur histoire sous le vent qui les agite.
Le parti ligueur de Toulouse se livrait à de douloureuses représailles. C'est lui qui inspira au syndic de la ville la fameuse requête pour faire le procès, non seulement à la mémoire de Duranti, mais encore à Pierre Sabatier de la Bourgade, doyen des conseillers au Parlement, qui s'était réfugié auprès du duc de Montmorency, dans la ville de Carcassonne restée fidèle au roi. Le Parlement traita aussitôt cette ville d'ennemie de la sainte Union, dans son arrêt delà transla-
CIIAP. XXII. — APPEL AU HEGICIDE 5oy
lion du sénéchal de Carcassonne en la ville de Limoux. La ville de Carcassonne se divisa en deux camps : la cité, enfermée dans ses remparts, tenait pour la Ligue, et la ville basse arborait le drapeau du roi. Dès que la ville, fidèle à la couronne, apprit les desseins de Henri III d'enlever à Toulouse la Cour de justice, elle aspira à l'honneur de devenir le siège du Parlement. Un conseiller au présidial de Carcassonne partit bientôt pour Paris d'où il rapporta deux édits du roi de Navarre, datés du camp de Beaugency, le 17 juin 1689, l'un enlevant à Scipion de Joyeuse le gouvernement de la province pour le donner à Montmorency, et l'autre transférant le Parlement à Carcassonne et désignant les membres de ce Parlement pris dans le présidial.
L'ouverture de cette nouvelle Cour royaliste se fit le i3 novembre de Tannée iSSg, dans le réfectoire du couvent des augustins, transformé en salle d'audience, devant le vicomte de Mirepoix, maréchal de la foi, sénéchal de Carcassonne et commandant pour le roi, dans le Haut-Languedoc, en Tabsence du duc de Montmorency, sur le réquisitoire de l'avocat général Gibron, dont la harangue, longue et confuse, remonta à Aristote, à Platon et aux druides, qu'il appela les ancêtres des Parlements. Le président Pierre de Sabatier prononça l'enregistrement de redit royal, avec défense à tout le ressort de reconnaître d'autre Parlement que celui qui siégeait à Carcassonne, sous peine de crime de lèse-majesté • Sous les mêmes peines, il ordonna que le bureau des finances et les juridictions se transporteraient de Toulouse à Carcassonne, dès la réception de cet arrêt.
Ce fut toute une guerre entre les deux Parlements»
Ils se battaient à coups d'arrêts ; ce que Tun ordonnait, l'autre le cassait. Joyeuse arriva à Toulouse pour entrer en campagne et demander des secours aux Etats assemblés au Capitole. Autant le Parlement encourageait et soutenait les états assemblés à Toulouse, autant il combattait les États convoqués à Béziers par le duc de Montmorency. De même que les Etats, le peuple des villes et des campagnes se partageait en deux partis.
Pendant ce temps, Henri III et le roi de Navarre s'embrassaient en Touraine, battaient partout la Ligue et marchaient sur Paris. Mayenne, en déroute, appelait à lui les Espagnols, les Allemands et les Lorrains. Rien ne venait. Les ligueurs effrayés redoutaient les vengeances du roi qui avait dit, un jour, en regardant, de sa mine sombre, la ville de Paris, du haut de la colline de Saint-Cloud : « Cette ville est trop grosse ; il faut lui € prendre du sang. » C'est le sang royal qui allait être versé le premier, par le coup de couteau du moine jacobin, Jacques Clément. Le 2 août 1489, Henri III expi" rait, en exhortant la noblesse à se soumettre au roi de Navarre enclin à se convertir. Le dernier des Valois laissait ainsi le trône aux Bourbons.
Mayenne se hâta d'annoncer cette nouvelle au Parlement de Toulouse, dans une lettre où l'ambition hautaine perçait sous l'humilité du respect et des louangies. De furieux pamphlets contre la mémoire du roi furent, en môme temps, répandus dems la ville. Les Dix-Huit et les plus endurcis ligueurs y glorifiaient le régicide et mettaient, au nombre des martyrs, le moine assassin dont le frère Richard, provincial des minimes, prononçait l'oraison funèbre à l'église des Jacobins, devant le Par-
CHAP. XX. — TE DEUM EN l'hONNEUR DU CARDINAL 529
lement, en robes rouges, et les grandes compagnies de la -ville. Les prédicateurs de la Ligue accusaient Henri III d'avoir protégé la réforme, et c'en était assez pour détourner la pitié de sa mémoire ; ils saluaient, comme le retour de la foi triomphante, l'avènement du cardinal de Bourbon. On chanta en son honneur un Te Deum à l'église Saint-Étienne, et des feux de joie s'allumèrent sur la place du parvis. Le pays semblait toucher à sa perte. Deux nations rivales se disputaient le royaume : d'im côté, la Ligue maîtresse de Paris et des grandes villes de province, comptant sur les Parlements et appuyée par les soldats et l'argent de l'Espagne ; de l'autre, le roi de Navarre abandonné d'une foule de seigneurs huguenots criant à la trahison, et de seigneurs catholiques ombrageux et passionnés. Autour du roi de Navarre, on ne voyait plus que des volontaires indisciplinés et des gentilshommes dégoûtés de la guerre : il se trouvait sans troupes, sans sujets, sans gouvernement et sans finances.
A Paris, à Dijon et à Grenoble, les Parlements reconnaissaient pour roi le cardinal de Bourbon et pour lieutenant général le duc de Mayenne. A Aix, le Parlement osait appeler un prince étranger, le duc de Savoie, qu'il nommait gouverneur général de la Provence. La satire Ménippée avait raison de s'écrier dans la harangue de d'Aubray : « On peut faire des sceptres et des « couronnes, mais noa des rois pour les porter ; on « peut faire une maison, mais non pas un arbre et un « rameau vert. >
Le Parlement de Toulouse, entraîné par les ligueurs, écrivait lettres sur lettres à la noblesse des villes du
ressort, pour Tencourager à se ranger sous le drapeau du vieux cardinal. La noblesse ne répondit que par des hésitations ou des résistances. Les parlementaires rendirent alors, toutes chambres assemblées, un arrêt qui enjoignait à la province, à peine de mort, pour crime d'hérésie, de reconnaître Charles X, cardinal de Bourbon, pour roi et souverain seigneur, qui ordonnait que les arrêts de la Cour et les lettres de la chancellerie seraient scellés du nom du roi Charles X et que les monnaies seraient frappées à son effigie. Le duc de Mayenne restait lieutenant général du royaume jusqu'au jour où le cardinal de Bourbon, sorti de captivité, en déciderait autrement. En l'absence du maréchal de Joyeuse, son fils Scipion, duc de Joyeuse, fut lieutenant général de la Ligue en Languedoc.
Le Parlement alla plus loin. Le 22 du mois d'août de cette année 1689, '^ rendit un nouvel et douloureux arrêt enjoignant aux princes, prélats, seigneurs, aux nobles ou bourgeois, artisans ou manants, de réunir leurs conseils, leurs fortunes et leurs forces pour la défense de la religion catholique, apostolique et romaine ; aux évéques et aux curés des villes et des bourgades d'adresser au ciel des prières publiques, en actions de grâces pour c la miraculeuse et épouvantable mort de « Henri III > et pour la délivrance de Paris et des autres villes du royaume. Il ordonnait aussi de faire, chaque année, le premier du mois d'août, des processions et des prières, en souvenir et reconnaissance d'un aussi « grand bienfait ». Les évêques et les curés recevaient, aux termes du même arrêt, l'injonction de maintenir la bulle d'excommunication contre le roi de