CHAP. XXII. — JOYEUSE AU PALAIS DE JUSTICE
< voix du peuple qui la déclare. Un roi hérétique et un «roi coupable peuvent et doivent être renversés. > Il avait parfois des mots remplis du souffle populaire : « Le « titre de noblesse est personnel: n*est pas noble qui n*est
< pas vertueux. > C'est déjà le tiers état qui s'essaie à parler la langue de la révolution et à flatter le peuple.
Au Parlement, les amis de Joyeuse n'aimaient pas cet évêque de Comminges qui semblait, du haut de son rocher des Pyrénées, vouloir braver les arrêts et les lois. La publication de la trêve devenait une affaire délicate et périlleuse : pour ne pas céder aux clameurs du peuple, le Parlement s'assembla et déclara qu'il n'entendait point s'y opposer. Le sénéchal s'empressa de publier ce traité de paix, et le peuple s'apaisa, en apprenant que le roi de Navarre recevait le serment de fidélité de bien des seigneurs du royaume. Urbain de Saint-Gelais, voyant le Parlement s'incliner devant le Béarnais, essaya de ressaisir son autorité dédaignée, et de porter un nouveau coup au Parlement et au roi. Il institua la confrérie du Saint-Sacrement où il enrôla tous les factieux, en leur faisant jurer de ne jamais reconnaître le roi de Navarre pour héritier de la couronne de France.
Le Parlement s'en émut, et l'avocat général de Caumels requit l'abolition de cette confrérie qu'il qualifia de conventicule et d'invention contraire aux ordonnances des rois et au repos public. Les parlementaires ligueurs protestaient contre ces réquisitions véhémentes, lorsque Joyeuse arriva brusquement au Palais de Justice, avec une escorte de deux cents soldats. Il mit des gardes aux portes et des sentinelles autour du Palais, pour contenir la foule. L'audience continua.
De son siège de conseiller épiscopal, Tévôque de Comminges éleva la voix pour soutenir la confrérie, accusa d*impiété ses adversaires et blâma les juges du monde de sMmmiscer dans les pratiques de la dévotion catholique. Le président de Paulo, qui s'était inscrit sur la liste des confrères du Saint-Sacrement, atin de plaire au peuple, opina selon les idées de l'évêque de Comminges. Le maréchal de Joyeuse qui s'attendait à cette attaque, s'était armé en guerre et riposta par une thèse théologique vive et savante, où il reprocha durement à l'évêque de chercher à s'arroger le gouvernement politique et de prétendre au commandement des armées. La discussioji s'engagea entre les parlementaires, des deux côtés, confuse et passionnée ; le Parlement finit par donner tort à l'évêque et au maréchal, en décidant que la confrérie garderait, dans ses rangs, ceux qui y étaient déjà enrôlés et que défense serait faite d'y entrer à l'avenir. Il enleva à Urbain de Saint-Gelais le gouvernement de la ville qu'il exerçait, en l'absence du maréchal de Joyeuse, et enjoignit aux étrangers amenés par le maréchal de quitter le pays. Le Parlement espérait avoir dissipé l'orage.
Pour faire exécuter l'arrêt, le maréchal fit avancer des troupes sur Toulouse et tenta de s'emparer de l'Hôtel de Ville. Ce fut le signal d'une terrible émeute. Les prédicateurs, Richard, provincial des minimes. Clément Dupuy provincial des jésuites et un autre jésuite, Odard Moté, montèrent en chaire et ameutèrent le peuple contre les troupes ; le plus violent de tous fut le provincial des minimes qui reçut, en l'église de la Dalbade, le serment des hommes pressés au pied de
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la chaire, de mettre leurs biens et leur vie au service de la cause de Tévêque de Comminges. Ce jour-là, il dépassa, en sarcasmes et en allusions sanglantes, les plus furieux prédicateurs de Paris. Rien ne répugnait à cette âme exaltée, ni l'appel au régicide, ni le mensonge, ni les menaces de mort aux protestants. On eût dit qu'il mettait la raison au poing et l'argumentation à la gorge, et que la pertuisane lui était plus familière que le bréviaire. Il ne parlait que d'extermination et de boucherie. En sortant de Téglise, le peuple rencontra révoque armé comme un capitaine de lansquenets, qui bénit la foule et l'excita à se battre, au nom de la liberté et de la foi. Aucune figure n'est plus originale et plus hardie que celle de cet évoque de Comminges, mitre d'un casque, la cuirasse sur la robe violette, la dague à la ceinture, croisé d'une hallebarde, bataillant et prêchant au chant du clairon. Le soir du premier octobre de cette année iSSg, le tocsin sonna aux églises de Toulouse et annonça les révoltes du lendemain.
Le maréchal et la noblesse accourue auprès de lui à l'archevêché étaient dans l'inquiétude ; ils appelèrent le président Bertrand!, le président le plus ancien, qui tenait la place du chef de la compagnie, pour délibérer sur les mesures à prendre contre l'émeute. La noblesse voulait fondre, l'épée à la main, sur le peuple ; le président Bertrand! crut que ces escarmouches rallumeraient le feu au lieu de l'éteindre, et se transporta à l'Hôtel de Ville où il exhorta les capitouls à prêter leurs forces au maréchal. Les capitouls hésitent et se troublent : Bertrandi suivi d'un capitoul les quitte, en colère, prend une escorte, et, revêtu de sa robe rouge, parcourt
les rues de la ville étonnée, en ordonnant au peuple de n* obéir qu*au maréchal de Joyeuse et aux arrêts de la Cour. L'évêque de Çomminges et ses partisans courent à leur tour dans tous les quartiers et vont, dans les maisons et les boutiques, recruter des soldats. La nuit descendit sur ces troubles sans les apaiser.
A Taube, le tocsin de la Dalbade sonna le signal du combat. Le peuple, en armes, encombre Téglise et se met en marche. Des prêtres et des religieux de tous les ordres, armés comme le peuple, précédés de la croix et au nombre d'environ trois mille, s'acheminent de la place Saint-Sernin vers la Dalbade, en marchant deux à deux. L'evêque de Çomminges paraît couvert de sa cuirasse et suivi d'un valet portant la hallebarde. Le provincial des minimes, monte en chaire, harangue cette assemblée d'artisans et de moines, qu'il excite à chasser de la ville c le tyran Joyeuse qui voulait la livrer au € Navarrais >, et se tournant vers Urbain de Saint-Gelais, il lui dit : < C'est à vous, saint prélat, comme un au- € tre Moïse, de vous mettre à la tête de tous ces fidèles, € pour l'exécution d'un dessein si haut et si approuvé € de Dieu I »
L'évêque tenant d'une main un crucifix, et de l'autre une épée nue dont le fourreau disparaissait sous un long chapelet, enhardi par le cri de la foule et accompagné du fougueux minime, se met à la tête de cette procession qui chantait les psaumes au bruit des fanfares et se dirige vers l'église Saint-Sernin. Cette fois, on aurait cru assister à la fameuse procession de la Ligue de la satire Ménippée, où le docteur Roze quittant sa capeluche rectorale mit le hausse-col sur le camail et le mousquet